De la valeur-travail à la guerre en Europe

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Cet essai veut relancer le débat sur la diffusion manquée du marxisme en France à la veille de la Grande Guerre. Et montrer que si 1914 prend au dépourvu les forces syndicalistes, c'est aussi parce qu'elles renoncent aux outils analytiques du Capital pour adopter le marginalisme. G. Sorel devient ici exemplaire de cette approche privant l'action politique des moyens de traduire les relations internationales en une stratégie capable de s'orienter dans le retard manifeste du capitalisme français.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296714656
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De la valeur-travail
à la guerre en Europe
essai philosophique
à partir des écrits économiques
de Georges SOREL
B I B L I O T H È Q U E H I S T O R I Q U E D U M A R X I S M E
COLLECTION FONDÉE ET COORDONNÉE PAR
ÉRIC PUISAIS & EMMANUEL CHUBILLEAU
DANS LA MÊME COLLECTION
Georges SOREL
Œuvres I. ESSAIS DE CRITIQUE DU MARXISME
ET AUTRES ESSAIS SUR LA VALEUR-TRAVAIL
À PARAÎTRE
Jacques D’HONDT
L’IDÉOLOGIE DE LA RUPTURE
Gilles DOSTALER
VALEUR ET PRIX
HISTOIRE D’UN DÉBAT
Conception graphique : Aurélien & Emmanuel Chubilleau
B I B L I O T H È Q U E H I S T O R I Q U E D U M A R X I S M E
Patrick GAUD
De la valeur-travail
à la guerre en Europe
essai philosophique
à partir des écrits économiques
de Georges Sorel
Préface de Gilles DOSTALER
Professeur d’économie
à l’Université du Québec à Montréal
L’Harmattan
5-7 rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris




































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13766-0
EAN : 9782296137660
PRÉFACE
Gilles Dostaler
Le livre de Patrick Gaud traite de questions en apparence fort éloignées
les unes des autres. Le titre mentionne ainsi la valeur-travail et la guerre en
Europe. Le sous-titre indique qu’il s’agit d’un essai philosophique sur la
pensée économique de Georges Sorel. Nous sommes donc en présence de
théorie pure, d’événements historiques très concrets et de la vie et de la
pensée d’un homme. P. Gaud a d’ailleurs fait précéder la publication de ce
livre d’un recueil d’écrits de Sorel, personnage singulier dont l’œuvre
demeure mal connue.
Comme dans une recette réussie, les ingrédients se marient bien, de
sorte qu’on dispose d’un ensemble harmonieux. L’évolution de la pensée
de Sorel en constitue le fil conducteur, axe qui permet d’atténuer le carac-
tère très abstrait, et à certains égards hermétique, du débat sur la théorie
de la valeur de Marx. Et c’est aussi la présence de Sorel qui permet de
faire le lien, en apparence improbable, entre cette théorie de la valeur et la
guerre.
Je ne suis un spécialiste ni de Sorel, à propos duquel j’ai beaucoup
appris à la lecture de ce livre, ni de la Grande Guerre et c’est donc princi-
palement sur la question de la valeur et de la transformation que porteront
les quelques commentaires qui suivent. La lecture de ce manuscrit m’a
replongé dans un passé lointain, alors qu’entre 1972 et 1975, j’ai exploré
en profondeur l’œuvre économique de Marx et la littérature sur la théorie
de la valeur et le problème de la transformation des valeurs en prix de
production. J’ai rédigé une thèse de doctorat consacrée à l’histoire et à
l’analyse de ce débat entre 1867, date de la publication du livre premier
du Capital de Marx et 1907, celle de la publication de la « Correction de II De la valeur-travail à la guerre en Europe
la construction théorique fondamentale de Marx » du mathématicien russe
Ladislaus von Bortkiewicz. Cette thèse a donné naissance à deux livres,
1publiés en 1978, Valeur et prix : histoire d’un débat , et Marx, la valeur et
2l’économie politique .
La valeur-travail
Au début du livre premier du Capital, le seul qui fut publié de son
vivant, en 1867, Marx affirme que la substance de la valeur est le travail,
plus précisément le travail abstrait, défini comme la dépense de la force de
travail sans égard au caractère concret de ce travail et aux caractéristiques
physiques – la valeur d’usage – de son produit. Il ajoute que sa mesure est
le temps de travail socialement nécessaire consacré à la production d’une
marchandise. L’expression « socialement nécessaire » renvoie à deux réali-
tés. Le produit du travail doit répondre à un besoin, quelle qu’en soit la
nature. On peut vouloir de l’arsenic pour guérir quelqu’un ou pour le
tuer. Les besoins peuvent naître d’une nécessité physiologique ou de la
fantaisie. Veblen et Galbraith ont expliqué comment les entreprises
influençaient et fabriquaient les besoins par la publicité. « Socialement
nécessaire » signifie par ailleurs que le temps considéré pour la fabrication
d’une marchandise quelconque est le temps moyen requis dans l’ensemble
d’une économie et non le temps effectivement dépensé dans une entreprise
particulière. Si une entreprise est moins productive que la moyenne, une
partie du temps de travail qui y est dépensé l’est en pure perte. Ce travail
ne sera pas « validé » par l’échange. Il ne sera pas reconnu comme travail
social. Inversement, si l’entreprise est plus productive que la moyenne, elle
accaparera par l’échange une quantité de valeur supérieure au temps de
travail qui a réellement été consacré à la fabrication de l’objet.
À l’objection en vertu de laquelle non seulement du travail humain,
mais aussi des matières premières et auxiliaires, des outils, des machines,
des bâtiments, bref des moyens de production, sont nécessaires à la fabri-
cation de toute marchandise, Marx répond que ces moyens de production
sont eux-mêmes le fruit d’un travail passé dont la valeur est transmise à la
marchandise produite. Ce qu’il appelle le « travail vivant » a donc une
double fonction : celle de transmettre la valeur créée par le travail passé, le
travail mort, et celle de créer de la valeur nouvelle, ce qu’en langage
moderne on appelle la « valeur ajoutée ». Au travail passé, Marx donne le
nom de capital constant et au travail vivant celui de capital variable.
Telle est, présentée de manière succincte et simplifiée, la théorie de la
valeur-travail. Marx ne prétend pas en être l’inventeur. Il indique qu’on en
trouve l’origine dans L’Éthique à Nicomaque, où Aristote explique que,
derrière l’échange entre une maison et des chaussures se cache l’échange
1 Montréal / Grenoble / Paris ; Presses de l’Université du Québec / Presses Universitaires de
Grenoble / François Maspero, 1978.
Une nouvelle édition de ce livre, accompagnée d’autres textes, sera publiée dans la présente
collection.
2 Paris, Anthropos, 1978.Préface III
3entre le travail de l’architecte et celui du cordonnier . William Petty, en
affirmant en 1662 que la valeur est déterminée par le travail et la terre, et
qu’on peut réduire le second facteur au premier, donne la première for-
mulation moderne de la théorie de la valeur-travail et, selon Marx, fonde
de ce fait l’économie politique classique. Adam Smith reprend le flambeau
en 1776, puis David Ricardo donne à la théorie sa version la plus achevée
en 1817. Marx avait beaucoup d’admiration pour l’honnêteté intellec-
tuelle de cet « économiste bourgeois », parce qu’il ne dissimulait pas les
antagonismes de classe sur lesquels était fondé le capitalisme. Il estimait
toutefois que la théorie ricardienne de la valeur, comme celle de ses prédé-
cesseurs, contenait des failles, dont l’absence de la distinction entre travail
abstrait et travail concret ainsi que la confusion entre valeur et prix, et
plus-value et profit.
Exploitation et plus-value
De la théorie de la valeur, Marx déduit la théorie de la plus-value,
noyau de son explication de l’exploitation capitaliste. La force de travail,
la poule aux œufs d’or créatrice de valeur, est une marchandise qui appar-
tient au travailleur, travailleur libre à un double point de vue : il est dépos-
sédé de moyens de production et il est libre de s’engager par contrat à
travailler pour le détenteur de ces moyens de production, l’homme aux
écus, le capitaliste. La valeur de la force de travail est déterminée par celle
des marchandises nécessaires à sa reproduction, c’est-à-dire des biens
nécessaires à la subsistance du travailleur et de sa famille. Il ne s’agit pas
d’un minimum vital. Marx considère en effet qu’elle inclut une dimension
morale et historique ; elle est liée à l’état de la lutte des classes. Mais il se
trouve qu’il n’y a pas de rapport entre la valeur de la force de travail qui
est louée au capitaliste et le nombre d’heures que le travailleur consacre à
l’activité productive, dans l’usine. La forme salariale que prend la rémuné-
ration de la force de travail dissimule le rapport d’exploitation qui se
révèle plus crûment sous l’esclavagisme ou le féodalisme, système dans
lequel le serf travaille un certain temps pour assurer sa subsistance et le
reste du temps pour son maître. Le salaire donne l’illusion que le tra-
vailleur est payé pour son travail. Il correspond en fait uniquement au
temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail, que
Marx appelle le travail nécessaire. C’est le surtravail, effectué au-delà du
temps de travail nécessaire, qui prend la forme de plus-value. Le taux de
plus-value, rapport entre le surtravail et le travail nécessaire, ou entre la
plus-value et le capital variable, mesure exactement l’exploitation du tra-
vail par le capital. Profit, rente, intérêt et tous les autres revenus non sala-
riaux sont issus de la plus-value. Marx estime que l’un des apports majeurs
de son livre est d’avoir distingué la plus-value de ses formes.
3 Une série d’articles de Sorel publiés en 1894 sous le titre « L’ancienne et la nouvelle méta-
physique » ont été réédités en 1935 sous le titre D’Aristote à Marx, titre du premier chapitre
du livre de P. Gaud.IV De la valeur-travail à la guerre en Europe
P. Gaud présente un tableau très vivant des débats auxquels cette théo-
rie a donné lieu, en France mais aussi en Italie et ailleurs en Europe. Il
montre clairement le lien entre l’attitude face à cette analyse et les posi-
tions politiques des intervenants dans la discussion. Pour les partisans du
libéralisme et du laisser-faire, en particulier pour la quasi-totalité des éco-
nomistes de cette époque, une théorie qui postule que la valeur vient du
travail, en menant à la revendication en vertu de laquelle tout le produit
du travail devrait revenir au travailleur, est inacceptable. Elle constitue un
instrument de propagande pour le socialisme et le communisme. Il n’est
d’ailleurs pas étonnant que les critiques les plus virulentes se manifestent
après la Commune de Paris qui, en 1871, traumatise profondément écono-
mistes et autres intellectuels libéraux. Au sein de la tendance libérale répu-
blicaine, Jean Bourdeau – avec lequel Sorel a entretenu une longue
correspondance – a écrit qu’il fallait remettre en question la théorie de la
valeur de Ricardo, parce qu’elle avait été transformée par Marx en
machine de guerre contre la bourgeoisie.
De Marx au marginalisme
L’année de la Commune est aussi celle de la publication de la Théorie
de l’économie politique de William Stanley Jevons et des Éléments d’éco-
nomie politique de Karl Menger, précédant la parution en 1874 de la pre-
mière partie des Éléments d’économie politique pure de Léon Walras,
œuvres qui lancent la révolution marginaliste et ce qu’on appellera, à par-
tir de 1900, la théorie néoclassique. La révolution marginaliste fait passer
la valeur-travail à la trappe et lui substitue une théorie de la valeur fondée
sur l’utilité, sur la contribution de la marchandise à la satisfaction des
4besoins ressentis par le consommateur. Plus précisément, le prix est pro-
portionnel à l’augmentation de l’utilité totale amenée par la consomma-
tion de la dernière unité d’un bien. C’est pourquoi on utilise l’expression
« marginalisme ». La prise en compte de l’utilité donne quant à elle nais-
sance au qualificatif « hédoniste » pour caractériser la nouvelle approche.
C’est celle qu’utilise le plus souvent P. Gaud dans son livre. Le prix d’équi-
libre découle aussi de la rencontre de la demande et de l’offre. Alors que la
première est déterminée par l’utilité, la seconde découle du coût de pro-
duction. Mais ce dernier est lui-même déterminé par les prix des facteurs
de production, qui contribuent tous également à la production de la mar-
chandise. Le travail n’est donc plus le seul facteur à considérer. Il convient
de souligner ici que cette théorie de la valeur utilité a des origines bien
antérieures à la révolution marginaliste. On en trouve aussi l’ébauche chez
Aristote, et elle a été reprise, entre autres, par Condillac, Jean-Baptiste
Say, Malthus et John Stuart Mill.
L’un des éléments les plus étonnants présentés par P. Gaud dans ce
livre concerne la conversion graduelle de Georges Sorel de la théorie de la
4 Dans la perspective marginaliste, valeur, valeur d’échange et prix sont synonymes, ce qui
n’est pas le cas chez Marx.Préface V
valeur-travail à la conception marginaliste et hédoniste, alors même que
Sorel oppose son radicalisme politique au réformisme des socialistes fran-
çais et s’impose comme le théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Ce
qui pourrait contredire la liaison nécessaire qu’on voyait entre la théorie
marxiste de la valeur et de la plus-value de Marx et la proclamation de la
nécessité de la révolution prolétarienne, ou encore la liaison entre margi-
nalisme et libéralisme.
Sorel n’est pas le seul à opérer ce retournement, comme le montre en
détail P. Gaud. Il est accompagné et inspiré, dans son cheminement, par
les intellectuels italiens Antonio Labriola, Arturo Labriola et Benedetto
Croce. En Allemagne, Werner Sombart et Eduard Bernstein, avec lequel
Sorel correspond également, ont suivi le même chemin de Damas. À ces
penseurs dont les thèses sont étudiées par P. Gaud, il faut ajouter, pour
l’Angleterre, Phillip Wicksteed, ainsi que George Bernard Shaw et ses amis
de la Société fabienne. Les visions politiques de ces auteurs, dont la plu-
part continuent de se réclamer du marxisme, sont variées. Sorel en vient à
considérer que la théorie de Marx s’applique au capitalisme concurrentiel
du dix-neuvième siècle et non à la nouvelle forme de capitalisme qui
émerge au vingtième siècle. La plupart admettent l’idée que le capitalisme
est un système fondé sur l’exploitation des travailleurs. Mais ils estiment
que la théorie de la valeur-travail n’est pas nécessaire pour rendre compte
de cette exploitation. Plus précisément, ils considèrent qu’on peut envisa-
ger l’existence de la plus-value sans passer par la médiation de la valeur-
travail. Il suffit de reconnaître le conflit d’intérêt entre bourgeois et prolé-
taires, la lutte des classes, pour se convaincre de son existence. Dès lors la
théorie de Marx est vue, comme du reste Ricardo définissait la sienne,
comme une théorie de la répartition. L’objectif politique devient de trans-
former cette répartition, soit par la violence révolutionnaire, la grève
générale – c’est la voie proposée par Sorel – ou la réforme du capitalisme –
c’est la voie que proposera le socialisme non marxiste, par exemple le tra-
vaillisme britannique.
Le problème de la transformation
La conversion de Sorel de la valeur-travail à la valeur utilité intervient
au moment où est lancé un autre débat qui complique la situation, débat
connu sous l’appellation de la transformation des valeurs en prix de pro-
duction, que P. Gaud mentionne à diverses reprises dans son texte. Il
ajoute que Sorel n’en avait probablement pas une connaissance de pre-
mière main, n’ayant pas lu les deuxième et troisième livres du Capital au
moment de leur première édition allemande, en 1885 et 1894. Le pro-
blème se pose de la manière suivante. La valeur d’une marchandise – ou
d’une entreprise, d’une branche de production – se décompose en trois
parties : le capital constant, c ; le capital variable, v ; la plus-value, pl. Il
s’agit de grandeurs temporelles, de flux. Le capital constant correspond
ainsi à la valeur des moyens de production consommés pendant un cycle VI De la valeur-travail à la guerre en Europe
de production. On suppose, pour simplifier, que ce cycle est d’un an, et
que le stock de capital constant est entièrement consommé pendant l’an-
née. Si on désigne par w la valeur produite pendant une année, on a
donc :
w = c + v + pl
pl / v, symbolisé par pl’, est le taux de plus-value, et Marx suppose
qu’il tend à l’égalité à travers l’économie. c / v est un indice de la quantité
de travail mort par unité de travail vivant, soit de ce qu’on peut appeler,
en termes modernes, le degré de mécanisation d’une entreprise, ou encore
le ratio capital-travail. Marx l’appelle la composition organique du capital.
Il n’y a aucune raison pour laquelle ce taux devrait tendre à l’égalité. Ainsi
la composition organique d’une entreprise sidérurgique est-elle sans doute
très supérieure à celle d’une boulangerie.
Bien que le taux de plus-value soit la mesure exacte de l’exploitation de
la force de travail, cette grandeur est pour ainsi dire invisible aux yeux du
capitaliste, qui est intéressé par le taux de profit r, soit le rapport entre la
plus-value et l’ensemble du capital, constant et variable :
r = pl / ( c + v )
Le capitaliste ne voit pas le profit comme émergeant du seul capital
variable, ce qui, selon Marx, permet de comprendre pourquoi les écono-
mistes qu’il appelle « vulgaires » affirment que le profit naît de l’ensemble
des facteurs de production. Par ailleurs, suivant en cela ses prédécesseurs
classiques, tels que Smith, Ricardo ou Mill, Marx considère que dans une
économie capitaliste, les taux de profit tendent à l’égalité entre les
branches de production. Le problème, que Ricardo avait déjà perçu sans le
résoudre, est très simple. L’examen de ces équations montre que, si les
compositions organiques du capital varient d’une entreprise à l’autre,
l’égalisation des taux de profit rend celle des taux de plus-value impos-
sible. Il y donc une incompatibilité entre la théorie de la valeur-travail et la
réalité de la péréquation des taux de profit.
Engels s’étonne de ne pas lire, dans les épreuves du livre premier du
Capital, la solution à ce problème, que Marx lui avait déjà communiquée
dans une lettre d’août 1862 et qui figure dans le manuscrit du livre troi-
sième, le premier à avoir été écrit. En réalité, on trouve déjà cette solution
dans le manuscrit des Grundrisse, rédigé par Marx entre 1857 et 1858. À
son ami, Marx répond qu’il s’agit de tendre des pièges aux économistes.
Publiant après la mort de Marx, en 1885, le livre deuxième du Capital,
qui ne contient pas encore la solution à ce problème, Engels met les éco-
nomistes au défi de trouver la solution qui sera rendue publique dans le
troisième livre, finalement publié en 1894. J’ai consacré un chapitre de
5Valeur et prix à la recension des nombreuses réponses à cet étonnant défi .
Comme je l’ai montré, quelques participants à ce concours sont arrivés
très près de la solution de Marx et pour deux en particulier, Wilhelm
5 Cela n’a pas empêché deux économistes de déclarer, dans un article publié dix années plus
tard, qu’ils étaient les premiers à faire ce travail. Voir M. C. Howard et J. E. King, « Frie-
drich Engels and the prize essay competition in the Marxian theory of value », in : History of
Political Economy, vol. 19, 1987, pp. 571-589.Préface VII
Lexis et Conrad Schmidt, les solutions sont pratiquement identiques. Alors
que Lexis était un disciple de Ricardo, Schmidt, dont P. Gaud analyse les
thèses et le débat avec Sorel, se réclamait de Marx. La solution de Marx
est relativement simple. Il suppose que la plus-value produite dans les
entreprises est ensuite répartie entre les capitalistes au prorata de la gran-
deur totale des capitaux investis. Il parle d’une forme de « communisme
capitaliste », dans lequel les capitalistes sont frères. Les marchandises ne
sont donc pas échangées à leurs valeurs, mais à des « prix de production »,
p, dont la formule est :
p = ( c + v ) ( 1 + r )
Il est facile de montrer, à partir de cette formule, que la somme des
prix est égale à la somme des valeurs et la somme des profits à celles des
plus-values dans l’ensemble de l’économie. Même si les valeurs sont
« transformées » en prix de production, c’est toujours la valeur et le temps
de travail qui déterminent en dernière instance, pour reprendre une
expression jadis à la mode, les prix et les profits.
De cette solution, les économistes marginalistes qui avaient déjà criti-
qué vigoureusement le livre premier, tels que Böhm-Bawerk et Pareto, se
sont moqués en disant que Marx avait tout simplement changé de théo-
6rie . P. Gaud consacre plusieurs pages à l’examen des propos de Pareto et
relève que Sorel considérait qu’on pouvait concilier les positions de Marx
et de Pareto, ce qui ne laisse pas de surprendre. Engels a, de son côté,
lancé une pierre dans la mare dans une postface dans laquelle il passe en
revue les réponses à son défi pour ensuite affirmer que l’échange des mar-
chandises à leur valeur précède, non seulement théoriquement, mais histo-
riquement, leur échange au prix de production, la théorie de la valeur
ayant ainsi régné de la préhistoire au quinzième siècle. Cette thèse a sans
doute contribué à alimenter les réflexions au terme desquelles les Croce,
Schmidt, Sombart et Labriola, ont conclu que la valeur et le prix relevaient
d’univers conceptuels différents et étaient incommensurables.
De Bortkiewicz à Sraffa
Parallèlement, des économistes et mathématiciens se mettaient au tra-
vail et découvraient une faille importante dans la solution de Marx. Sorel
ne semble pas avoir été conscient de cette nouvelle direction du débat. Ce
sont des intellectuels russes qui joueront ici un rôle capital. En 1905,
Tugan-Baranowsky, qui faisait partie du groupe de ceux que Lénine appe-
lait les « marxistes légaux », démontre que, lorsqu’on effectue la transfor-
mation des valeurs en prix, les conditions de la reproduction ne sont pas
préservées. L’équilibre nécessaire entre la production des moyens de pro-
duction, celle des biens de consommation et celle des biens de luxe, est
rompu. Cela découle du fait que Marx a transformé en prix la valeur des
6 Pareto écrit, dans une critique du troisième livre du Capital publiée en 1899 : « Demain je
publierai un livre où je dirai que l’éléphant est un poisson. On discutera beaucoup là-dessus
e et, après quelques années, je publierai un III volume où le lecteur apprendra que j’appelle élé-
phant le thon et vice-versa » – in : Marxisme et économie pure, Genève, Droz, p. 112.VIII De la valeur-travail à la guerre en Europe
produits, des outputs dirions-nous aujourd’hui, mais qu’il a omis d’effec-
tuer la même opération avec les capitaux constants et variables consom-
més, avec les inputs. La transformation doit être totale ou ne pas être. Il
faut souligner ici encore que Marx était conscient de ce problème. Il ne
disposait pas, toutefois, de l’équipement mathématique nécessaire pour le
résoudre et considérait que c’était un problème secondaire qui ne chan-
geait rien à ses conclusions.
C’est Bortkiewicz qui donne, dans des articles publiés en 1906 et 1907,
une solution sophistiquée et définitive à ce problème, en s’inspirant d’un
livre publié en 1904 par un autre économiste russe, V. K. Dmitriev, livre
qui propose une « synthèse organique » des théories de la valeur en appa-
rence radicalement opposées à celles de Ricardo et de Walras. C’est en
effet un modèle d’équilibre général que propose Bortkiewicz. J’ai montré
dans Valeur et prix, et je ne reprendrai pas l’argumentation dans cette pré-
face, que ce modèle élimine le problème tel que posé par Marx. Plutôt que
de transformer des valeurs en prix, on déduit en effet, des données tech-
niques de la production et du salaire réel, un modèle en valeurs et plus-
values ou un modèle en prix et profits. Il n’est plus vraiment nécessaire de
passer du premier au second. Par ailleurs, il est impossible de conserver
simultanément, comme chez Marx, les égalités somme des valeurs et
somme des prix ainsi que somme des profits et des plus-values. On peut
tout au plus en préserver une en choisissant ce qu’on appellera désormais,
7dans la littérature sur la transformation, une hypothèse d’invariance .
La publication par Piero Sraffa, en 1960, de Production de marchan-
dises par des marchandises, qui lance le courant néoricardien, marque
l’aboutissement de l’entreprise initiée par Bortkiewicz et Dmitriev, que
Sraffa connaissait bien. On rejoint aussi la position à laquelle aboutit,
parmi d’autres, Sorel au début du siècle. La théorie de la valeur-travail
n’est pas essentielle à la mise en lumière du mécanisme de l’exploitation
capitaliste. Mais, alors que Sorel propose de la remplacer par la théorie de
la valeur-utilité, Sraffa construit un modèle ricardien en termes de prix de
production, débarrassé de contradictions que Ricardo n’était pas parvenu
à résoudre. Un autre courant de pensée, qu’on a qualifié de « marxiste cri-
tique » s’est résolu plutôt à éliminer toute référence à la valeur, en consi-
dérant que les prix sont d’emblée monétaires, dans la foulée de l’approche
de Keynes.
Sraffa m’a affirmé, au cours d’une conversation tenue en 1973, qu’il
n’y avait dans son esprit aucune différence entre le fait de considérer que
l’ouvrier travaille tant d’heures pour lui et tant d’heures pour le capitaliste,
ou qu’ouvriers et capitalistes combattent, à armes inégales, pour la réparti-
tion d’un surplus. Lorsque je lui ai dit que certains « marxistes critiques »
lui reprochaient de réduire l’analyse de l’exploitation à celle de la réparti-
tion d’un surplus physique, cet ami de Ludwig Wittgenstein m’a répondu
avec un air malicieux : « Qu’y a-t-il à part un surplus physique ? Un sur-
7 On trouvera en annexe à la nouvelle édition de Valeur et prix une présentation de certains
des modèles inspirés par Bortkiewicz jusqu’à celui, définitif, de Francis Seton, en 1957.Préface IX
plus métaphysique ? ». Ami de Gramsci, proche jusqu’à la fin de sa vie du
Parti communiste italien, Sraffa se considérait dans le même camp que
Marx contre ceux qu’il appelait les « camoufleurs » de la réalité capitaliste,
tels que Samuelson.
Quelques interrogations
Le livre de P. Gaud examine plusieurs interventions dans ce débat que
je n’ai pas mentionnées dans mon livre, en particulier en ce qui concerne
la France. Le débat y est de plus situé dans son contexte politique et histo-
rique. Il ne s’agit pas de purs conflits théoriques, mais de discussions étroi-
tement reliées aux conflits économiques, sociaux et politiques qui vont
déboucher sur la Première Guerre mondiale. Pour P. Gaud, les attitudes
divergentes des participants concernant la théorie de la valeur aboutissent
à des appréciations contrastées de la Guerre et des positions que doivent y
prendre le mouvement ouvrier. Le saut est ici audacieux. Mais on ne peut
nier avec P. Gaud, que la question de la répartition de la plus-value entre
capitalistes débouche sur sa répartition à l’échelle internationale. La guerre
est, en grande partie, la poursuite de la concurrence économique par des
moyens plus radicaux.
C’est une autre question qui me laisse perplexe. Elle est développée
dans le chapitre « Valeur-travail et dialectique ». La critique que j’adresse
ici à P. Gaud est celle que je m’adresse à moi-même en relisant Valeur et
prix et, surtout, le premier chapitre de Marx, la valeur et l’économie poli-
tique. Il s’agit de l’affirmation de la spécificité d’une « méthode » de Marx,
irréconciliable avec les autres approches cognitives, d’une philosophie
marxiste aussi désignée comme « matérialisme dialectique ». Je continue à
croire que Marx propose dans son œuvre une analyse globale, holistique,
de la réalité sociale, irréductible à l’économie pure, mais je ne crois pas en
une méthode dialectique d’analyse radicalement opposée à la logique tra-
ditionnelle. On connaît les ravages que le « diamat » a fait, dans l’URSS
stalinienne, par exemple avec l’affirmation de l’existence d’une biologie
prolétarienne. Le matérialisme dialectique a ainsi permis à certains interve-
nants dans le débat sur la transformation, dont Antonio Labriola, de décla-
rer que la contradiction entre valeur et prix est tout simplement le reflet
des contradictions dans la réalité. Il n’y a pas de manière spécifiquement
marxiste de réfléchir et de raisonner. Le philosophe des sciences Paul
Feyerabend avait en partie raison d’affirmer, à sa manière provocatrice,
que la plupart des grands penseurs et des grands scientifiques sont fonda-
mentalement éclectiques et opportunistes dans le choix de leurs méthodes
d’approche des problèmes qu’ils étudient. Les méthodes varient selon le
type de problème. Feyerabend mettait à juste titre en garde contre les dik-
tats méthodologiques.
Cela renvoie à une autre interrogation concernant cette fois le rapport
entre Marx et le marxisme. Agacé par un texte de son disciple Jules
Guesde, Marx aurait déclaré : « quant à moi, je ne suis pas marxiste ». X De la valeur-travail à la guerre en Europe
Sorel a écrit dans son introduction aux Réflexions sur la violence : « Il ne
paraît pas douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d’avoir été trans-
formé en chef de secte par de jeunes enthousiastes : il eût produit beaucoup
plus choses utiles s’il n’eût pas été l’esclave des marxistes ». Dans le débat
sur la théorie de la valeur et la transformation, comme en plusieurs autres
domaines, on se trouve souvent en présence d’une lutte, éminemment
politique, pour la définition du « vrai » Marx et donc de l’authentique
marxisme. Cette lutte peut d’ailleurs, dans certaines circonstances, prendre
des formes violentes. Je crois que la recherche de la pierre philosophale,
en ce qui concerne entre autres la juste interprétation de la théorie de la
valeur de Marx, est vaine. Il faut reconnaître que Marx, comme Adam
Smith ou Keynes, est un auteur dont l’œuvre est complexe, touffue et
contradictoire. Sur plusieurs questions d’importance, ses positions ont
évolué au fil des années et des événements. L’une des raisons pour les-
quelles il n’a publié que le premier livre du Capital et n’est pas venu à
bout du reste est certainement, outre la maladie, une situation financière
difficile et l’action politique, le fait qu’il ne parvenait pas à résoudre à sa
satisfaction certains problèmes théoriques.
J’insistais, dans mes livres de 1978, sur le fossé infranchissable entre la
théorie de la valeur de Ricardo et celle de Marx, au point de laisser
entendre qu’alors que le premier livre du Capital était authentiquement
marxiste, le livre troisième était en grande partie ricardien. Je serais
aujourd’hui incapable de trouver des arguments convaincants pour
défendre cette position. Les néoricardiens sont, au même titre que les mar-
xistes, orthodoxes ou critiques, des opposants résolus au type d’organisa-
tion économique et sociale dans lequel nous vivons aujourd’hui. Il en est
du reste de même d’autres courants de pensée hétérodoxes, dont certains
institutionnalistes et keynésiens. Il faut d’ailleurs souligner que, bien qu’il
fut allergique à Marx et à sa pensée politique, Keynes reconnaissait plu-
sieurs aspects positifs à son approche de l’économie, dont en particulier le
rapprochement qu’il faisait entre la valeur et le travail.
Je crois aussi que ce rapprochement est un acquis fondamental, quelle
que soit la manière dont on l’articule. Je pense aussi que les idées de tra-
vail abstrait et de fétichisme, auxquelles P. Gaud consacre des développe-
ments lumineux, sont fondamentales pour comprendre la nature et le
fonctionnement du capitalisme, pour appeler par son nom une organisa-
tion le plus souvent nommée par une périphrase, et considérée comme la
fin de l’histoire. Bref, je crois que la pensée de Marx est toujours d’actua-
lité, comme P. Gaud nous le montre en faisant un détour par Georges
Sorel et la France du début du vingtième siècle.
Août 2009De la valeur-travail
à la guerre en Europe
essai philosophique
à partir des écrits économiques
de Georges SORELIl est des disparitions qui donnent trop raison
à Napoléon : la mort est bien un arrêt de la
volonté de vivre. Puisse ce livre prolonger les
moments où tu savais cultiver cette volonté et le
souvenir de ton amitié.
À Christophe Barthoulot, au JackINTRODUCTION
Le retard du capitalisme français d’avant-guerre
et la révision philosophique de Marx
« À la tactique de la pénétration, qui entraînerait la classe
ouvrière à faire, fatalement, acte de “parti”, [le syndicalisme
révolutionnaire] oppose et préfère la tactique de la pression
extérieure qui dresse le prolétariat en bloc de “classe” sur le
terrain économique. »
É. Pouget, La Confédération générale du travail
« Un syndicat qui est réduit à conserver ses positions […]
perd généralement du terrain. Par contre, un syndicalisme
offensif ne remporte une victoire durable que si le rapport
économique des forces est à son avantage. »
A. Marchal, « Réflexions sur une théorie écono-
mique du “Développement du syndicalisme ouvrier” »
« Derrière tout ce bruit de dispute il y a une question grave
et essentielle. Les espérances ardentes, très vives, hâtives d’il y
a quelques années – ces attentes aux détails et aux contours
trop précis – viennent se heurter maintenant aux résistances
les plus compliquées des rapports économiques et aux rouages
les plus embrouillés du monde politique. »
Antonio Labriola,
Lettre à la direction du Mouvement socialiste

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