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De Paris à Los Alamos

De
160 pages
Partie en Amérique en 1938 au titre d'un échange d'étudiantes, les hasards de la guerre et de l'amour ont fait de " Fanchon " un citoyenne des États-Unis. Mariée au célèbre mathématicien polonais Stanislaw Ulam, le couple vit dès 1943 la grande aventure du "Programme Manhattan " à Los Alamos, où sont conçues les premières bombes atomiques.
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Collection "Mémoire du XXe siècle"

Collection Mémoires du XXe siècle sous la direction d'Alain Forest
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Françoise Ulam

DE PARIS A LOS ALAMOS
Une odyssée franco-américaine

Adaptéet traduit de l'américain
par Odile Hirsch

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'Ecole Polytechnique 75005- Paris

Biographie: Françoise ARON-ULAM est née en 1918 à Paris. Son arrivée en 1938 au Collège de Mills en Californie marque le début d'une aventure américaine, en grande partie aux côtés de son mari, le mathématicien Ulam, et dans l'ombre des grands laboratoires des Etats-Unis. Devenue veuve en 1984, elle continue à résider à Santa Fe, au Nouveau-Mexique.

Couverture 1 : L'entrée protégée des laboratoires de Los Alamos pendant la guerre (photographie Los Alamos Scientific Laboratory, publiée dans Adventures of a Mathematician-S.M U/am, Scribner's, 1976).

~ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-5962-5

PREAMBULE

Je suis assise dans le bureau empli de livres de ma maison de Santa Fe où j'ai vécu avec mon mari, le mathématicien, Stan Ulam, mort en 1984. Sur ma table se trouve le dernier catalogue de Dover" Mathématiques et Science". J'y ai découvert, dans le chapitre" L'histoire des Mathématiques", que le nom de Stan, en tant qu'auteur avec son vieil ami et collègue polonais Mark Kac, voisine avec ceux d'Euclide, Descartes, Cantor, etc... Cela aurait amusé Stan. De mon bureau, je vois les collines parsemées de genévriers et de pins, recouvertes d'une légère couche de neige fraîche qui scintille, Le ciel bleu vibre dans toutes ses nuances. J'attends la venue d'une enfant prénommée Rébecca qui doit s'arrêter chez moi, sa grand-mère, au retour de l'école pour un goûter et un brin de causette. Elle habite à moins de quinze cents mètres de chez moi avec sa mère Claire, ma fille et le Docteur Steven Weiner, son père, et je les vois assez souvent, surtout depuis la mort de Stan. n y a bien longtemps, il y a environ cinquante-cinq ans, je fus transportée par Stan dans son monde clos de la science et j'ai passé le plus clair de mon temps avec lui, à gérer nos vies bien occupées et à tâcher de l'aider à préparer ses écrits. Devenue veuve, je me suis consacrée à préserver son héritage scientifique et à réunir l'ensemble de son œuvre. Puis, la plupart des publications posthumes de Stan étant achevées et ma tâche accomplie, j'en étais à m'interroger sur la suite de mes activités lorsque je reçus une lettre inattendue qui me força à me replonger dans un passé encore plus reculé, d'environ soixante-dix ans, lorsque je m'appelais Fanchon Aron, une petite française 5

grandissant dans la France d'avant-guerre, mon pays natal Cette lettre contenait un message d'une femme que j'avais connue vaguement dans ma petite enfance. Elle s'appelait Claude Bloch; elle était la fille de Jean-Richard Bloch, un écrivain de gauche influent dans l'entre-deux guerres. Elle m'y demandait au nom d'un historien hongrois si je savais s'il existait quelque part des archives de mon oncle Albert Crémieux, un ami et collaborateur de son père. Ceci parce qu'il y avait de nombreuses lettres de cet oncle à son père aux archives de la Bibliothèque Nationale et cet historien hongrois demandait la permission d'en citer une relative à sa position sur les Accords de Munich. Ma première réaction fut de surprise et d'amusement en imaginant les opinions du petit" tonton Albert" de mon enfance conservées dans un tel lieu. Ne sachant comment répondre, j'adressai Claude et l'historien au fils adoptif d'Albert Crémieux et je leur donnai son adresse. Mon oncle était un historien et l'un des intellectuels de gauche en vue qui se manifestèrent dans cette période. Il était avec Jean-Richard Bloch un des directeurs des Éditions Rieder et le fondateur puis rédacteur en chef de la revue Europe qui prônait un pan-européanisme pacifiste de gauche. Ce regard sur un passé vieux de quelques soixante dix ans, sur une époque où nous nous étions fort peu fréquentées et n'avions qu'une notion enfantine de ce que faisaient et représentaient les adultes qui nous entouraient, nous entraîna à fouiller dans nos mémoires pour y rechercher les souvenirs de ces temps lointains et tenter de retrouver ce que représentaient à nos yeux d'enfants et les éditions Rieder et les écrivains, les poètes, les artistes, les hommes politiques de l'époque qui faisaient partie de l'entourage des éditions Rieder. Nous entreprunes cela par un échange de lettres qui dura plusieurs années. Pour nous, des personnages célèbres comme Romain Rolland, Bazalgette, Desjardins, Constantin Weyer étaient simplement des amis de nos familles, l'entourage de nos 6

parents. De plus, nos souvenirs demeuraient flous voire déformés. C'est ainsi que je lui écrivis que je me souvenais d'une grande excitation environnante lorsqu'un auteur de Rieder, Constantin Weyer, reçut le Goncourt avec ce que je croyais être Maria Chapdelaine.. elle rectifia: ce livre n'était pas de lui mais elle ne pouvait pas non plus se souvenir du titre de l'ouvrage primé. Nous avions aussi le souvenir commun d'une crise chez Rieder, qui perturba son père et obligea mon oncle à se retirer; mais nous n'en eûmes des échos que longtemps après et n'avons jamais su ce qui s'était exactement passé. En remontant dans notre enfance, je m'étais souvenue de lui avoir rendu visite avec les Crémieux à la Mérigote, leur maison de campagne à Poitiers, et je lui décrivis un jardin avec de grands sapins sur une terrasse qui donnait sur la ville. La terrasse, les sapins, oui, me répond~t-elle, mais elle donnait sur la vallée, non sur la ville. Elle me rappela une rencontre à Autouillet (la ferme de mon oncle aux environs de Paris) que j'avais totalement oubliée et que je n'arrive toujours pas à reconstituer. Je fis resurgir le souvenir d'une représentation du Bourgeois Gentilhomme organisée par les Crémieux dans leur appartement de la place Saint-Michel, qu'elle avait oubliée. Comme quoi on ne peut vraiment pas se fier à sa mémoire. Et ainsi, de fil en aiguille, nous remontâmes vers le présent pour évoquer surtout les hasards de la guerre et l'antisémitisme qui avaient bouleversé nos vies et celles de nos proches. Moi, réfugiée dans un coin reculé du sudouest des États-Unis, aux côtés de mon mari qui avait participé aux débuts de l'ère atomique et de l'informatique; elle et les siens dans la Résistance où tant d'eux avaient souffert ou même trouvé la mort Ces recherches m'incitèrent ensuite à me replonger dans mon passé. Comment j'ai grandi, mûri puis évolué, grâce à mon mari, au cours de cette existence longue et variée forme la trame de ces mémoires.

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Chapitre 1

RETOUR AU DEBUT

" Le passé est majoritaire... Plus long, plus vaste que l'étroit présent de chacun de nous... et on ne sait pas ce que sera l'avenir. " Marguerite Yourcenar

Pour paraphraser Julian Barnes, j'ai commencé à jeter un filet dans les profondeurs sous-marines de ma mémoire et j'ai déposé ma prise dans mon ordinateur. Puis, je me suis mise à remplir des filets entiers de fragments issus de sa mémoire enfouie. Ceux de mes premières années sont forcément rares, incomplets et flous. Avec l'âge, ils prennent forme et couleurs. Je vais tenter de les évoquer dans un ordre plus ou moins
chronologique.

Je suis née à Paris à la fm de la première guerre mondiale et la légende familiale rapporte que je suis venue au monde dans le sous-sol de la maison que ma mère habitait au moment où Paris était bombardé par la Grosse Bertha. Mon frère Michel est né deux ans et demi plus tard à Strasbourg. Il est mort en 1972 d'une sclérose en plaques dont les premiers symptômes sont apparus alors qu'il était venu nous voir à Los Alamos tout de suite après la seconde guerre mondiale. 9

Notre mère qui s'était retrouvée veuve alors qu'elle n'avait guère plus de trente ans, ne se remaria pas et elle se consacra à notre éducation. Notre famille était juive d'origine sépharade et avait fui le Portugal pour le sud de la France au moyen âge. Comme d'autres juifs, cette famille s'était élevée dans l'échelle sociale; de simples colporteurs, ils étaient devenus des hommes d'affaires. Leurs descendants étaient des médecins, des avocats, des professeurs, des intellectuels. Ils étaient relativement aisés et totalement assimilés au mode de vie français. Mes parents n'étaient pas religieux et avant l'apparition de l'antisémitisme en Allemagne, nous n'avions nous les enfants, même pas vraiment conscience d'être juifs. La famille de Stan en Europe de l'Est s'était élevée encore plus haut que la nôtre: banquiers et riches industriels. Ils se sentaient également tout à fait intégrés et faisaient partie des Polonais de la haute société. On peut dire que j'appartenais à la " bonne bourgeoisie" tandis que Stan appartenait à la "haute bourgeoisie ". La bourgeoisie dont je provenais offrait un mélange d'intelligentsia de gauche et de vie de bohème de la haute société. Un jour, alors que j'étais adolescente, je regardais notre livret de famille, je comptais les mois et je réalisais tout à coup que ma naissance avait eu lieu sept mois après le mariage de mes parents. Je recomptais et, comme je n'avais jamais entendu dire que j'avais été un bébé prématuré, il me parut tout à coup clair que j'avais été conçue avant le mariage. J'étais décontenancée, je questionnais ma mère qui confirma mes doutes: c'était la guerre, elle venait de perdre au front un frère de vingt ans, elle et mon père, un jeune officier d'artillerie, étaient amoureux; ils étaient fiancés et désireux de se marier, bien que ne sachant pas s'il serait encore en vie à sa prochaine permission. Alors, elle s'était donnée à lui (c'étaient ses propres mots) et s'était retrouvée enceinte. J'ai toujours gardé en esprit la pensée que peut-être mon père pouvait

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avoir réprouvé cette grossesse non désirée puis ma naissance mal venue. En 1918, peu après ma naissance, mon père était en garnison dans la Sarre avec l'armée française d'occupation et ma mère put le rejoindre avec moi pendant quelque temps; c'est ainsi que l'allemand fut la première langue que j'entendis parler autour de moi. On se targua plus tard de m'avoir ainsi donné de bonnes dispositions pour les langues. Puis nous déménageâmes à Strasbourg où naquit MicheL Lorsque je demandai comment naissaient les enfants et que l'on me répondit que c'étaient les parents qui les faisaient, j'imaginais mes parents assis sur des tabourets bas devant le seuil de la porte et façonnant un bébé avec des seaux de sciure et de sang, tout comme j'avais vu la cuisinière plumer un poulet. Et voilà le résultat quand on dit la vérité aux enfants, mais pas toute la vérité. Je me souviens d'avoir été conduite à ce qui devait être une école maternelle, en longeant une haie de troènes très élevée (les dimensions sont naturellement toutes relatives) aussi quand je revis cette haie de troènes plus tard, elle ne m'arrivait pas plus haut qu'à la taille et ne me paraissait plus menaçante. Ensuite, ma mère me laissa dans une grande pièce pleine d'enfants étranges, après m'avoir dit qu'elle reviendrait me chercher plus tard. Me sentant abandonnée, je me mis à pleurer de façon hystérique. Me trouvant probablement trop gênante, un professeur décida de m'enfermer dans les toilettes, me disant qu'elle me laisserait sortir lorsque je m'arrêterais. Mais mon hystérie redoubla, car je me sentis incarcérée dans un profond donjon dont la chaîne et les tuyaux ressemblaient à une chambre de torture. Fort peu agréable pour une première journée de classe. J'ai encore sur ma joue la sensation brûlante de la gifle que ma mère m'administra quand elle me retrouva dans une boulangerie où je m'étais laissée attirer par un homme de grande taille que je ne connaissais pas. Plus tard, ma 11

mère me dit qu'elle n'avait pas réussi à savoir si cette personne avait à mon égard de bonnes ou de mauvaises intentions. Puis nous déménageâmes de Strasbourg à BoulogneBillancourt, une banlieue ouvrière de Paris pourvue également de quartiers résidentiels, particulièrement sur les rives de la Seine. Notre maison se trouvait rue des Abondances, à proximité d'un orphelinat pour jeunes filles juives que dirigeait notre grand-tante Marraine. Je suppose que c'était elle qui avait trouvé notre maison. Tant que nous habitions à Boulogne où nous sommes restés jusqu'à mon adolescence, nous avons conservé nos relations avec l'orphelinat, si l'on excepte les vacances d'été, les quelques périodes où j'ai vécu avec mon oncle et ma tante Crémieux, ainsi que dans une école de Gstaad en Suisse, le Chalet Flora. L'orphelinat, qui comprenait environ soixante filles, était installé dans un château imposant à l'intérieur d'un beau parc qui s'étendait jusqu'aux berges de la Seine. De surcroît, chaque année, tout l'établissement partait passer l'été à Berck, une station balnéaire sur la mer du Nord, renommée pour son air tonifiant et ses sanatoriums. L'année de notre déménagement de Strasbourg à Boulogne, je fus envoyée là-bas avec Michel et une bonne d'enfants pour y passer l'été en tant qu'invités privilégiés de Marraine. Aujourd'hui, lorsque j'entends le mot Berck, je vois le grand bâtiment surmonté d'une tourelle de l'orphelinat et je nous vois suivant les filles sur la plage. Les " zézettes ", comme nous les appelions, étaient habillées modestement avec leur strict uniforme d'été en coton. Nous marchions deux par deux en passant devant les terrasses des sanatoriums où l'on voyait des rangées et des rangées de jeunes malades tuberculeux, coiffés de chapeaux de soleil blancs et allongés sur des paillasses. Le mot de Berck fait également surgir dans ma mémoire les heures d'enchantement que nous passions 12

pieds nus sur la plage, à pousser nos filets dans les flaques tiédies par le soleil pour attraper des petites crevettes grises brillantes qui frétillaient et nous chatouillaient les doigts quand nous les glissions dans nos paniers d'osier. Nous déposions ensuite notre prise à la cuisine et celle-ci réapparaissait peu de temps après sur la table de déjeuner, cuite et rose avec son petit goût particulier. L'orphelinat était cher au cœur de sa fondatrice, la très victorienne baronne Léonino de Rothschild. Ayant arraché les enfants à la pauvreté au prix de leur liberté, elle leur rendait fréquemment visite et elle surveillait de près l'établissement qui fonctionnait selon un régime orthodoxe d'alimentation kasher avec les deux services obligatoires de vaisselle, pour les laitages et pour la viande. Pour des raisons d'hygiène, on leur rasait le crâne quand elles arrivaient et elles portaient des uniformes lourds et encombrants du dix-neuvième siècle. Elles étudiaient sur place et elles ne pouvaient recevoir de visite qu'une fois par mois dans le gymnase. Nous étions probablement les seuls enfants de l'extérieur à pouvoir pénétrer dans leur monde et Marraine devait penser que c'était une bonne expérience pour elles comme pour nous. Tout en étant stricte, elle était bienveillante et elle s'efforçait de rendre la Baronne, qui n'était plus jeune, plus humaine. J'appris plus tard que c'est grâce à elle que, dans les années trente, les filles les plus âgées furent enfin autorisées à laisser pousser leurs cheveux, à s'habiller normalement et à fréquenter l'école communale de Boulogne. Je me souviens quand, chaque année vers Noël, probablement pour Hannukah, Madame la Baronne arrivait dans sa Rolls avec son chauffeur pour la distribution des étrennes. Tout le monde, enfants, professeurs, jardinier, portier, filles de cuisine recevait un cadeau, que Marraine avait soigneusement sélectionné pour chacun d'entre eux et commandé dans le catalogue du Bon Marché. Parfois, elle nous autorisait à l'aider dans son choix. 13

Notre maison était un simple pavillon dans lequel on entrait par l'arrière d'un domaine voisin. Ce domaine appartenait à un ami de la Baronne, Albert Kahn, le banquier millionnaire qui, à sa mort, le légua à la Ville de Paris. Ce domaine est encore connu sous le nom des Jardins Kahn ou des Jardins du Tour du Monde. Albert Kahn y recevait ses invités dans un hôtel particulier situé au milieu d'un jardin anglais foisonnant, jouxtant un jardin à la française régulier. Un rideau de bambous les séparait d'une réplique parfaite d'un jardin japonais incluant deux authentiques maisons japonaises. A proximité de notre maison, le paysage était encore différent avec d'immenses sapins et des blocs de granit gris que l'on avait apporté des montagnes des Vosges en Alsace, où Kahn était né. Nous passions des heures à jouer dans ce parc magnifique qu'entretenait inlassablement une armée de jardiniers. Nous, les enfants, nous étions tolérés, à condition de ne pas marcher sur les pelouses (qui portaient l'inscription" il est défendu de marcher sur les pelouses. ") et de ne pas pénétrer à l'intérieur des maisons japonaises, ce dont en fait nous ne nous privions pas, en nous cachant derrière les paravents en shoji et en nous asseyant sur les tapis en tatami. C'est sur ces allées méticuleusement ratissées que, parfois, nous avons pu apercevoir les invités de Monsieur Kahn. Je me souviens d'avoir vu une fois un groupe de visiteurs chinois vêtus de soie, parmi lesquels se trouvait, m'avait-on dit, Mme Tchang Kai Tchek; une autre fois, des femmes indiennes en sari escortant un homme barbu âgé en longue robe blanche flottante, dont j'ai su plus tard qu'il s'agissait du poète Rabindranath Tagore. Je me souviens encore d'un homme chauve cadavérique avec une longue canne, c'était Gandhi. Cela m'a donné un bon échantillon de la diversité du monde. Alors, j'étais déjà attirée par le plaidoyer de ce petit homme en faveur de l'emploi de la résistance passive et de 14

la désobéissance civile non violente pour atteindre des buts politiques et, quelques années plus tard, au milieu de la tourmente politique de l'Europe, de manière idéaliste, j'espérais que tout le monde suivrait cette voie. Je crois encore aujourd'hui, alors que la guerre s'avère être une alternative de moins en moins valable, que le monde s'engage, bien que de façon hésitante, dans cette direction. C'est en 1927, à l'âge de neuf ans, que je suis allée vivre avec mon oncle Albert Crémieux et sa femme Suzanne qui était la sœur de ma mère. Mes parents partaient au Maroc où mon père voulait tenter de faire fortune et ils avaient décidé qu'il valait mieux que je reste en France avec les Crémieux, afin de pouvoir débuter mes études dans une bonne école. Ils emmenèrent Michel avec eux. C'est durant cette période que j'ai le plus baigné dans le monde de la littérature et de l'histoire et les grands courants politiques de l'époque et que j'ai été exposée à un mépris des préoccupations bourgeoises, car, chez les Crémieux, les noms d'usage courant étaient ceux de Marx et Lénine, Trotsky et Maxime Gorki Suzanne m'avait donné à lire les mémoires d'enfance de Gorki. La seule camarade de classe dont je me souvienne était la fille d'émigrés russes de 1917. Tania avait la peau mate, les pommettes saillantes et les yeux en amande des Tartares et elle jouait au piano d'une façon qui me paraissait particulièrement expressive. Je pense que son père, qui avait une barbe fournie et qui portait des chemises de paysan à la Tolstoï, devait être l'éditeur de l'un des journaux parisiens destinés aux émigrés russes. Leur famille était une famille russe typique dépourvue apparemment de toute convention. Je me souviens d'un week-end passé dans leur maison de campagne où je m'étais sentie tellement mal à l'aise, que j'étais au bord des larmes; nous attendions des plats qui semblaient ne jamais arriver et qui, ensuite, duraient interminablement. Je suppose aujourd'hui que c'est en raison de leur admiration 15

pour tout ce qui était russe que mon oncle et ma tante ne voyaient pas d'inconvénient à ce que je sois amie avec Tania, même si sa famille était anticommuniste. C'est aussi lors de mon séjour place Saint-Michel que j'ai été pour la première fois confrontée à l'anglais. Les Crémieux avaient pris une jeune fille au pair anglaise qui était étudiante à la Sorbonne. Sa tâche consistait à m'enseigner un peu d'anglais pendant qu'elle m'accompagnait le matin, en remontant le Boul'Mich et le long des jardins du Luxembourg jusqu'au Collège Sévigné où je suivais mes études, moyennant quoi elle occupait une chambre de bonne sous les toits et prenait son petit déjeuner avec nous. Je pense que je lui ai appris plus de français qu'elle ne m'a appris d'anglais. Mais, avant de repartir à la fin de l'année scolaire, elle me donna un exemplaire d'" Alice au pays des merveilles" dans une petite édition reliée en cuir. Ce livre miniature recouvert de daim me ravit. Je le gardai sur ma table de nuit. Elle m'avait parlé des aventures d'Alice et je décidai d'essay~r de les lire. De toute façon, la langue d'" Alice au pays des merveilles" est une langue difficile avec toutes ses allusions, ses jeux de mots et ses bavardages absurdes. Je ne comprenais guère ce que je lisais, ne reconnaissant qu'un mot par-ci par-là, mais, malgré tout, je persévérai et j'arrivai laborieusement au bout du livre. Une fois terminé, je n'en avais pas tiré grand-chose, si ce n'est que j'avais acquis une sorte d'intuition de la langue. Bien que" Tonton" Albert et Tante Suzanne n'aient pas eu d'enfant, ils étaient des éducateurs dans l'âme, attachés à inculquer aux jeunes le respect et la soif de la connaissance ainsi que l'admiration des intelligences supérieures. En certaines occasions, j'étais autorisée à veiller pour assister à leurs soirées littéraires. Je me souviens d'être restée assise sur un escalier menant au salon tapissé de livres, luttant contre le sommeil en écoutant et en essayant de comprendre ce que disait Dujardin, un poète aux cheveux longs qui portait une 16