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De Paris à Turin

De
364 pages
Ce livre éclaire le rôle que Christine de France a joué dans l'histoire de la Savoie de son temps : elle a su affronter, après la disparition de son époux Victor-Amédée 1er, une situation politique instable et s'affirmer à l'intérieur comme à l'extérieur de son duché. Elle soutint une magnificence princière et une politique artistique considérables. Emerge ici la vision d'un duché de taille moyenne doté d'une politique autonome ayant permis d'édifier un Etat absolu trouvant sa place en Europe.
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Ce volume constitue le deuxième volet du projet portant sur Christine de France
et son époque, dont le premier est paru dans le numéro de janvier 2014 de la
erevue XVII siècle. L’un et l’autre forment un tout articulé autour de probléma-
tiques visant à éclairer le rôle que la princesse a joué dans l’histoire de la Savoie
de son temps. Ce livre élargit une partie des thèmes traités dans l’autre volume
et en aborde de nouveaux. Sur le plan politique plusieurs éléments viennent
conforter les résultats atteints dans le premier et montrent la stratégie menée
erpar Christine depuis la disparition de son époux, Victor-Amédée I .
L’enquête réalisée, soutenue par une équipe internationale et interdisciplinaire
de chercheurs, révèle que Christine sut affronter une situation politique instable
et s’affirmer autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de son duché. Fille de France
et princesse piémontaise, elle soutint une magnificence princière et une poli-
tique artistique considérables, qui, associées à un vaste mécénat intégrant les
lettres et l’histoire, traduisent sa vocation à incarner la grandeur royale. La
réussite de Christine ne se mesure pas seulement à sa capacité de résister aux
pressions exercées par la France et par ses beaux-frères pendant les années
sombres de sa régence. Elle émerge surtout dans l’affermissement de son auto-
rité pendant les décennies 1640-1660, lorsqu’elle continua, malgré la majorité
de son fils Charles-Emmanuel II, à exercer une influence considérable dans le
duché, preuve de son pouvoir absolu.
Les résultats atteints ouvrent ainsi un champ d’investigation nouveau. À la
vision traditionnelle d’un territoire faible et divisé – vision trop rattachée à la
eSavoie du XVI siècle –, en proie aux ambitions politiques des grandes monar-
chies, s’oppose ainsi celle d’un duché de taille moyenne capable de se donner
une politique autonome permettant à la dynastie d’édifier un État absolu qui
trouve sa place en Europe. Les prochaines études auront à suivre un nouveau
programme consacré au règne de la duchesse dans ses rapports avec la cour,
la ville et l’État.
Giuliano Ferretti est professeur d’histoire moderne à l’Université Pierre-
eMendès-France Grenoble II. Spécialiste de l’histoire du XVII siècle, il a consacré
de nombreuses études à la France de Louis XIII et de Richelieu. Il vient de
epublier un volume thématique de la revue XVII siècle consacré à Christine de
France et son siècle.
37
ISBN : 978-2-343-03580-2
Couverture : F. SCHMITT / UPMF
Giuliano FERRETTI (Dir.)
DE PARIS À TURIN CHRISTINE DE FRANCE DUCHESSE DE SAVOIE






De Paris à Turin
Christine de France duchesse de Savoie















L’édition de ce livre a été effectuée sous la responsabilité
de Pierre Croce, chargé de mission, avec la collaboration
de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt,
Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2























©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 03580 2
EAN:978234303580211


11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111
Textes réunis et publiés sous la direction de
GIULIANO FERRETTI









De Paris à Turin Christine de France
duchesse de Savoie























L’HARMATTAN 2014


Sommaire


Auteurs 7

Giuliano FERRETTI
Introduction 9

La Savoie et l’Europe

Sven EXTERNBRINK
L’Espagne, Le duc de Savoie et les ‘‘portes’’. La politique italienne
de Richelieu et Louis XIII 15

Gianvittorio SIGNOROTTO
Milan et l’ennemi savoyard dans la première moitié du dix-septième siècle 35

Giuliano FERRETTI
La France et la Savoie à la conférence de Grenoble (1639).
Le duché au risque de sa disparition 59

Matthieu GELLARD
Un ambassadeur dans la tourmente.
Le destin incertain d’Ennemond Servien en 1651-1652 87

Frédéric IEVA
Le Piémont entre la Régence et la Guerre civile. Deux conseillers de
la cour de Christine : Pierre Monod et Philippe d’Agliè 105

Matthias SCHNETTGER
La maison de Savoie et le Saint-Empire à l’époque moderne 121

La politique artistique de Christine :
magnificence palatiale et apparat princier

Michela DI MACCO
Christine de France et le peintre lorrain Charles Dauphin 143

Miriam FAILLA
Les commandes de Christine et Victor-Amédée pour la rénovation
des palais ducaux 157 Chiara DEVOTI
Une résidence perdue pour les princes Victor-Amédée et Christine
de Savoie : le Château de Millefleurs (Mirafiori) 167

Paolo CORNAGLIA
erChristine de France et Victor-Amédée I , couple princier et ducal :
les appartements au Palazzo Vecchio de Turin, 1620-1637 181

Pino DARDANELLO
Le « palais-en-château ». L’art des ingénieurs et des stucateurs
pour l’image de Madame royale 199

La politique artistique de Christine entre
célébration iconographique et historiographique

Florine VITAL-DURAND
« Plus de fermeté que d’éclat » : les médailles à l’effigie de Christine de France 209

Saniye AL-BAGHDADI
eLa dynastie de Savoie et le traitement royal au XVII siècle.
Mythes, symboles dynastiques et une pratique religieuse impériale 229

Gelsomina SPIONE
La célébration dynastique au temps de Christine de France et de Charles-Emmanuel II.
L’Histoire de Samuel Guichenon et les programmes iconographiques du Palais ducal :
deux manières d’écrire l’histoire 247

BIBLIOGRAPHIE 257

CORPUS ICONOGRAPHIQUE287


Les auteurs




Saniye AL-BAGHDADI, Polytechnique de Munich

Paolo CORNAGLIA, Politecnico di Torino

Pino DARDANELLO, Université de Turin

Chiara DEVOTI

Michela DI MACCO, Université Rome I - La Sapienza

Sven EXTERNBRINK, Université de Heidelberg

Miriam FAILLA, Université de Turin

Giuliano FERRETTI, Université Grenoble II

Matthieu GELLARD, Université Paris IV - La Sorbonne

Frédéric IEVA, Université Grenoble II et Université de Turin

Matthias SCHNETTGER, Université de Meinz

Gianvittorio SIGNOROTTO, Université de Modène

Gelsomina SPIONE, Université de Turin

Florine VITAL-DURAND, Université Grenoble II










Introduction



E VOLUME CONSTITUE LE DEUXIÈME VOLET du projet portant sur C Christine de France et son siècle, dont le premier est formé par le dernier
numéro thématique de la revue XVIIe siècle (n° 1 janvier 2014). L’un et l’autre
forment un tout articulé autour des problématiques visant à analyser, à compren-
dre et à éclairer le rôle que Christine a joué dans l’histoire de la Savoie de son
temps. La structure de ce nouveau volume est proche de celle du précédent : on
trouve d’une part des études portant sur la politique générale de la princesse, et
de l’autre le mécénat de celle-ci, s’exprimant par des commandes palatiales,
artistiques et littéraires. Le tout traduit la vision d’ensemble de Christine en tant
que chef d’État.

Ce livre élargit une partie des thèmes traités dans l’autre volume et en aborde
de nouveaux. Sur le plan politique plusieurs éléments viennent conforter les
résultats atteints dans le premier volume, en montrant l’originalité et la force
erde la politique menée par Christine depuis la disparition de Victor-Amédée I .
Loin de cette vulgate relatant la faiblesse et la soumission de la duchesse à
l’égard des grandes puissances continentales, cette enquête, soutenue par une
équipe internationale et interdisciplinaire de chercheurs, prouve au contraire
que Christine sut affronter une situation politique fort instable et s’affirmer à
l’intérieur et à l’extérieur du duché en tant que véritable chef de son État. Dans
ce nouveau volume, la partie de politique générale traite moins les rapports
de la Savoie avec les autres États européens, comme Gênes par exemple, que
certains aspects fondamentaux, comme les relations avec la France, le Milanais
et l’Empire dans la construction d’une assise intérieure savoyarde que la mort
de Victor-Amédée et la guerre de Trente Ans avaient fragilisée. Il convient
de souligner que l’éclairage apporté ici à la politique de la France en Italie,
notamment en Savoie et dans le Milanais par les effets indirects de la guerre,
constitue une avancée non négligeable dans l’appréhension des changements
qui s’établissent alors dans la péninsule. Le virage en faveur de la France, qu’on
remarque dans la péninsule à partir des années 1640, est préparé par la politique
de Louis XIII et de Richelieu. L’une des nouveautés de cette réflexion est que
le ministre apparaît comme le suiveur et non plus comme l’inspirateur des
edécisions du roi. Celui-ci reprend la tradition des Valois du premier XVI siècle
en déployant une initiative militaire et politique en Europe qui construit un
10 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
front hostile aux Habsbourg en Italie et au Nord des Alpes. La politique des
eportes, abordée également dans le volume de XVII siècle, est au cœur d’un
encerclement qui s’appuie dans la péninsule sur le duché de Savoie. Cette
enquête insiste justement sur la continuité des politiques menées par la France
et la Savoie au cours de ce demi-siècle. C’est une persistance associant la
Savoie-Piémont à la France des Valois-Bourbon, qui interroge alors la question
de comment conquérir un État et le conserver, question centrale déjà posée par
Machiavel dans le célèbre chapitre III de son Prince. Du côté de la Savoie,
erla période comprise entre Charles-Emmanuel I et Christine, en passant par
erVictor-Amédée I , est marquée par la recherche d’une alternative à la puissance
espagnole en Italie. Ainsi l’action de Madame Royale s’inscrit dans ce
mouvement lent et parfois contradictoire, s’appuyant sur un tournant historique
pro-français qui visait à affirmer l’autonomie du duché face l’Espagne et à
garder une certaine distance face à la France dans ses plans de conquête en
Europe. C’est bien cette orientation qui permit à Christine de poursuivre la
construction d’un État absolu selon les lignes directrices tracées par ses prédé-
ecesseurs depuis le XVI siècle. De ce point de vue, la longue présence à Turin
de l’ambassadeur Servien, le débat animé, voire le conflit entre les conseillers du
prince Monod et d’Agliè, la recherche d’un titre royal constamment réclamé à
Louis XIII, ainsi que les rapports ambigus, mais stables et fondamentaux avec
l’Empire, trouvent dans ce volume un éclairage particulier dans cet horizon de
continuité politique affirmé par la duchesse. Quant aux rapports complexes et
difficiles entre le duché et la France, on comprend mieux ici qu’au-delà des
échanges polémiques, surtout du côté de Richelieu, la tenue de Christine dans le
contexte difficile de sa régence prouve qu’elle affirma son autorité souveraine
à l’extérieur et à l’intérieur de son territoire. La fin de la guerre civile et le
ralliement des princes héritiers à la France montrent non seulement la réussite
de la duchesse, mais aussi la permanence de la politique anti-habsbourgeoise
du duché. En ce sens Christine de Savoie apparaît comme l’héritière d’une
erpolitique générale affirmée par Charles-Emmanuel I et poursuivie avec succès
erpar Victor-Amédée I .

La magnificence princière, la politique artistique de Madame Royale ainsi que son
vaste mécénat apparaissent donc comme des outils de cette grandeur princière
qu’elle sut incarner comme fille de France et comme princesse piémontaise.
Plus encore, elles s’inscrivent dans la mouvance illustre des ducs savoyards, mais
avec une impulsion et un rayonnement nouveaux que les études antérieures de
l’école de Giovanni Romano, de Michela Di Macco et de Costanza Roggero ont
éclairés grâce à une série de travaux imposants sur la magnificence et l’art du
duché qu’on peut considérer comme une great chains of being, dont les produc-
tions que nous venons de publier sont les derniers maillons. Celles-ci restituent
la dimension véritablement royale de Christine en montrant ses nombreuses
Introduction 11
interventions dans les domaines des arts plastiques. Qu’il s’agisse de ses rap-
ports privilégiés avec le peintre lorrain Charles Dauphin ou de ses commandes
de rénovation ou de construction de demeures princières, l’éclat de sa politique
apparaît conforme à la situation du duché, et en accord avec la construction
d’un territoire et d’un État qui aspirait à la primauté dans la hiérarchie des
princes italiens. C’est le concept de construction qui traduit au mieux ici le sens
de l’œuvre politique et artistique ou urbanistique de Christine, car c’est par
le biais de ses vastes entreprises qu’on voit l’édification lente d’un édifice
monarchique dans les domaines de la politique et des arts qui parviendront à
leur apogée sous Victor-Amédée II, après un siècle d’efforts considérables de la
part de la dynastie de Savoie.

Cette dimension de grandeur est particulièrement visible dans la construction
du château du Valentino, mais aussi dans les fastes, aujourd’hui perdus, du
château de Millefleurs, résidence somptueuse affichant la tendance nouvelle des
princes en Europe à établir leur cour à l’extérieur des villes capitales, même si
leur attention à l’égard des autres demeures princières reste une constante de
leur politique artistique. De manière analogue, la construction d’une histoire
dynastique royale se dessine à travers la production des médailles – inspirées de
ce qui se faisait alors en France avec Jacques de Bie – et par la publication de ce
monument iconographique et historique de Samuel Guichenon. Ce déploiement
de forces symboliques s’exerce également dans le domaine des mythes dynasti-
ques, d’ascendance impériale, et dans celui des pratiques religieuses qui faisaient
de la duchesse une vraie princesse chrétienne.

La réussite de Christine ne se mesure pas seulement à sa capacité de résister à la
France et à ses beaux-frères pendant les années sombres de sa régence. Elle
émerge surtout dans son action de consolidation de la cour, de la ville et de
l’État dans les décennies 1640-1660, lorsqu’elle continua, malgré la majorité de
son fils Charles-Emmanuel II, à exercer une influence considérable dans le
duché, preuve de son pouvoir absolu. Nous connaissons mal cette période, qu’il
faudra étudier en profondeur, mais nous en entrevoyons déjà les lignes. Le
« coup d’État » de 1648, selon la définition de Claudio Rosso, qui lui permit
d’écarter toute autre autorité concurrente, est la mesure de l’action constante de
Christine dans le duché et de la prise en main définitive du pouvoir au cœur de
l’État et de la société piémontaise-savoyarde. C’est d’ailleurs à cette époque
qu’elle déploya à Turin et dans le duché la magnificence artistique qui lui est
encore aujourd’hui octroyée. Cette réalité est d’ailleurs confirmée en 1656 par
les Espagnols, qui reconnaissaient d’une part la puissance considérable des ducs
de Savoie en Italie, et d’autre part l’autorité absolue de Christine, alors le vrai
maître du pays (Signorotto). Ce n’est donc pas étonnant qu’à la fin de ce long
règne, commencé sous les signes de la fragilité politique, la Savoie de Christine
12 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
soit devenue le catalyseur du scénario italien. Cela fut certes favorisé par les
emutations en cours dans la péninsule au XVII siècle, mais avec le puissant
concours de la princesse ayant su les amener avec bonheur à leur maturité.

Les résultats atteints par les derniers livres dédiés à Christine ouvrent ainsi un
champ d’investigation nouveau. À la vision traditionnelle d’un territoire faible et
edivisé – vision trop rattachée à la condition de la Savoie au XVI siècle –, en
proie aux ambitions politiques des grandes monarchies, s’oppose enfin celle
d’un duché de taille moyenne capable de se donner une politique autonome
permettant à la dynastie d’édifier un État absolu qui trouve sa place en Europe.
En ce sens, Christine de France doit être replacée parmi ces chefs d’États
« victrix » ayant su créer l’avenir de la dynastie de Savoie au Grand Siècle. Quant
aux prochaines études, elles suivront un nouveau programme, ouvertement dix-
septièmiste, consacré au règne de la duchesse dans ses rapports avec l’État, la
cour et la ville.

La Savoie et l’Europe

L’Espagne, Le duc de Savoie
et les ‘‘portes’’

La politique italienne de Richelieu
et Louis XIII



UAND ARMAND JEAN DU PLESSIS, cardinal de Richelieu, accéda pour la Qdeuxième fois au Conseil du roi le 29 avril 1624, il fut loin de pouvoir offrir
au roi des solutions aux problèmes que devait affronter le royaume à ce
moment. Pour Richelieu, comme le souligne Joseph Bergin, il s’agissait d’abord
de trouver une place dans le conseil parmi d’autres membres, dont l’influence
était à ce moment beaucoup plus grande. Selon Bergin, Richelieu dépendait
plus de sa capacité à survivre aux intrigues de la cour que d’un plan de politique
1à réaliser dans le royaume .

Cela ne signifie pas que Richelieu ne disposait pas d’idées et de conceptions
politiques, mais elles ne différaient pas de celles de la plupart des hommes
politiques de son époque. Le cardinal avait une forte conscience de l’origine
divine du pouvoir souverain du monarque ; par conséquent, il rejetait toute idée
d’un droit de résistance dans le royaume et voyait l’opposition des Grands et
2des huguenots d’un œil très critique .

Quant à ses idées concernant la politique extérieure du pays, il était beaucoup
plus difficile de trouver une conception sans équivoque. En 1624, la guerre
en Allemagne avait déjà dépassé le cadre de la rébellion des États de Bohême
et se dirigeait vers l’élimination du parti protestant allemand. Les territoires
de l’Électeur palatin étaient occupés par les Espagnols et par les Bavarois (le
Haut-Palatinat) et la dignité électorale était passée, par un traité secret, au duc
3de Bavière .

1 2 Bergin J., The Rise of Richelieu, New York, Manchester, Manchester UP, 1997 , p. 261-265.
2 Cf. Church W.F., Richelieu and Reason of State, Princeton, University Press, 1972, p. 81-101 ;
Hildesheimer F., Richelieu. Une certaine idée de l’État, Paris, Actes Sud, 1985 ; Id., Richelieu, Paris,
Flammarion, 2004, p. 125-133.
3 Pour une dernière mise au point, voir Wilson P., Europe’s Tragedy. A New History of the Thirty
2Years’ War, London 2010 , p. 269-347.
16 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
Pour l’instant, ce n’était pas l’Empire qui était au centre de l’actualité
politique, mais l’Italie. L’enjeu était le contrôle de la Valteline, indispensable
pour la communication entre le Milanais espagnol et l’Europe du Nord. Après
des troubles entre la population catholique de la vallée et leurs suzerains
protestants, les Grisons, l’Espagne s’en était emparée et la contrôlait via les
4troupes du pape qui l’avaient neutralisée . Le roi de France ne pouvait pas
véritablement rester étranger à ces événements car les Grisons s’y étaient liés
par des traités d’alliance et de protection.

Ainsi, dès son arrivée au Conseil du roi, Richelieu retrouvait les affaires d’Italie
dont il avait déjà fait la connaissance lors de sa première charge ministérielle en
1617. À l’époque, c’était la première guerre de succession de Mantoue qui avait
erété déclenchée par le duc de Savoie, Charles-Emmanuel I . Celui-ci défiait la
domination espagnole de l’Italie, mais ce fut plutôt après la chute de Concini et
le renvoi de Richelieu que la France intervint aux côtés du duc en contribuant
5ainsi au retour du statu quo territorial en Italie du Nord .

Or, ce fut à partir de cette époque que Louis XIII afficha une attitude nette
envers l’Espagne dans l’affaire de Mantoue et exprima ouvertement, dans une
audience de l’ambassadeur espagnol, sa disposition à soutenir le duc de Savoie
6contre Madrid . Richelieu connaissait, bien sûr, cette volonté de Louis XIII
« d’être roi » et il faisait attention à ne pas trop contredire le souverain.

Le gouvernement comprit vite que le roi de France devait se positionner dans
le conflit européen au milieu de guerres entremêlées impliquant les intérêts de
l’Empire, de l’Espagne et des Pays-Bas. Depuis 1620, les succès militaires des
deux branches de la maison d’Habsbourg se multipliaient et inquiétaient non
seulement le conseil du roi, mais aussi le public français. Dans nombre d’écrits

4 Voir sur l’affaire de la Valteline : Wendland A., Der Nutzen der Pässe und die Gefährdung der Seelen.
Spanien, Mailand und der Kampf ums Veltlin (1620-1641), Zürich, Chronos, 1995 ; Rott E., Histoire de
la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés, Berne,
Staempfli, 10 vol., 1900-1935, notamment les volumes 3-5 ; Pithon R., « Les débuts difficiles du
ministère de Richelieu et la crise Valteline (1624-1627) », Revue d’histoire diplomatique, vol. 74,
1960, p. 297-322 ; Bély L., Bercé Y.-M., Corvisier A., Meyer J., Quatrefages R., Guerre et paix dans
e 2l’Europe du XVII siècle, Paris, Sedes, 1991 , 3 vol., t. 2, p. 112-117.
5 Parrott D., « The Mantuan Succession, 1627-1631. A Sovereignty Dispute in Early Modern
Europe », English Historical Review, vol. 112, 1997, p. 20-65, p. 33-67 ; Tapié V.-L., La politique
étrangère de la France et le début de la guerre de Trente Ans (1616–1621), Paris, Puf, 1934, p. 27-40 ;
Externbrink S., « Frankreich, das Alte Reich und Italien am Vorabend des Dreißigjährigen
Krieges (1613-1617). Der politische Hintergrund für Caspar von Widmarckters Feldzug im Jahre
1617 », in Gräf H. Th. (Ed.), Söldnerleben am Vorabend des Dreißigjährigen Krieges – Der Lebenslauf und
das Kriegstagebuch aus dem Jahre 1617 des hessischen Obristen Caspar von Widmarckter, Marburg,
Trautvetter & Fischer, 2000, p. 24-58.
6 Chevallier P., Louis XIII. Roi cornélien, Paris, Fayard, 1979, p. 185-186.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 17
et pamphlets, les auteurs mettaient le public en garde contre la puissance
7croissante de l’Espagne .

Richelieu, en observateur et tacticien prudent, savait dès son arrivée au Conseil
qu’après des hésitations sur la politique à suivre dans les grandes questions
européennes du moment, Louis XIII avait enfin choisi la voie de la tradition –
l’opposition à la maison d’Habsbourg et notamment à l’Espagne. Il s’orientait
désormais vers la politique que son père avait menée à la fin de son règne et
erevenait aussi à la tradition anti-habsbourgeoise des Valois du premier XVI
siècle. Par conséquent l’Italie jouait un rôle important pour Louis XIII : en
intervenant dans la première guerre de succession de Mantoue en 1617, il
soutenait le duc de Savoie contre l’Espagne, et en mariant sa sœur Christine au
prince héritier, Victor-Amédée, en 1619, il renforçait les liens entre Turin et
8Paris .

erPar cette union, Louis XIII liait plus étroitement à la France Charles-Emmanuel I ,
gendre de Philippe II d’Espagne. Ainsi, quand il décida de s’opposer aux
procédés espagnols en Valteline, il trouva en Charles-Emmanuel un allié précieux,
qui toutefois était moins intéressé au contrôle de la Valteline qu’à la conquête
de la république de Gênes. Avec Venise, la Savoie et les Suisses protestants,
Louis XIII prépara une alliance ayant pour but de chasser les Espagnols de la
Valteline qui fut signée à Paris le 7 février 1623. Il faut souligner que ce traité
contenait aussi des articles concernant la guerre dans l’Empire : le comte de
Mansfeld, un « condottiere » allemand qui avait déjà été engagé par Charles-
erEmmanuel I était chargé d’une diversion contre l’archiduc Léopold en Tyrol,
9pour le forcer à se retirer des Grisons . Tous les ennemis de la maison
d’Habsbourg devaient y contribuer : « En outre, les dits Confédérés [France,
Savoie, Venise] ont estimé convenable et utile à l’affaire d’encourager et
favoriser les États des Provinces Unies des Pays-Bas, comme aussi les affaires
qui sont à présent en Allemagne, pour, par une telle occupation, rendre ce
10dessein plus facile » .

On trouve ici, dans cet article l’essentiel de la politique poursuivie par Richelieu
dans les décennies à venir : une double stratégie visant à attaquer la maison
d’Habsbourg en Italie et au nord des Alpes avec l’aide des alliés.

7 Church W.F., Richelieu and Reason of State, cit., p. 97-101.
8 Moote, A. L., Louis XIII, the Just, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press,
1989, p. 133-135. Déjà en 1615 circulaient des pamphlets invitant Louis XIII à rompre avec sa
mère et Concini et de « délivrer l’Allemagne de la tyrannie autrichienne », cf. Thuau E., Raison
2d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Paris, Albin Michel, 2000 , p. 281-282.
9 Solar de Marguerite, comte de (Ed.), Traités publics de la royale Maison de Savoie avec les puissances
étrangères depuis la paix de Cateau-Cambrésis, 6 vol., Turin, Impr. royale, 1836-1844, vol. 1, p. 327.
10 Ibid., p. 328.
18 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
Telle était la situation quand Richelieu entrait au Conseil. À cette époque, il
avait en plus acquis une certaine maîtrise dans l’art de survivre à la cour. En
1624, il ne répéta pas l’erreur commise lors de son premier passage au
ministère : il ne se lia pas à un favori comme Concini (ni à la reine mère, bien
sûr), mais directement au roi. Ainsi il commença à acquérir la confiance du roi,
en lui présentant, entre autres, de nombreux mémoires sur la politique à suivre.
L’art de Richelieu, qu’il perfectionna dans les années suivantes, consistait à se
rendre le porte-parole des idées de Louis XIII. L’objectif de la politique
extérieure du cardinal-ministre n’était pas l’établissement d’une paix en
11Europe , mais la réalisation des idées et rêves de Louis XIII qui voulait être un
roi juste et le « plus puissant monarque du monde ». En travaillant à ce but
Richelieu renforçait aussi sa position au sein du Conseil d’en haut et, surtout,
auprès du roi qui finalement sacrifia sa mère au lieu de congédier son ministre
lors de la célèbre « Journée des dupes ». Et il faut insister sur le fait qu’au centre
des débats culminant dans les événements du 30 novembre 1630 se trouvaient les
questions fondamentales concernant la direction de la politique extérieure de la
12monarchie de France .

Analysons donc maintenant la politique étrangère dirigée par Richelieu jusqu’à
sa mort, surtout en rapport avec l’Italie. Les idées fondamentales de Richelieu
et de Louis XIII se trouvent exprimées dans le fameux « avis au roi » du 13
13janvier 1629 . Pour le « dedans » lit-on, « il fault sur toutes choses achever de
destruire la rébellion de l’hérésie », c’est-à-dire confirmer l’autorité « absolue »
du roi contestée par les huguenots. Ce qui nous intéresse ici ce ne sont pas les
questions intérieures, mais celles du « dehors ». Pour ce dernier, Richelieu
postule qu’ « il fault avoir en dessein perpétuel d’arrester le cours des progrès
d’Espagne, et au lieu que cette nation a pour but d’augmenter sa domination et
estendre ses limites, la France ne doit penser qu’à se fortifier en elle-même, et
bastir, et s’ouvrir des portes pour entrer dans tous les Estats de ses voisins,
et les pouvoir garantir des oppressions d’Espagne quand les occasions s’en
14présenteront » .

11 Contrairement à l’opinion de Hermann Weber, « Une paix sûre et prompte. Die Friedenspolitik
Richelieus », in Duchhardt H. (Ed.), Zwischenstaatliche Friedenswahrung in Mittelalter und Früher
Neuzeit, Köln, Wien, Böhlau, 1991, p. 111-129, p. 111 (et en anglais : « Une bonne paix ».
Richelieu’s Foreign Policy and the Peace of Christendom, in Bergin J., Brockliss L. (Ed.), Richelieu
and his Age, Oxford, UP, 1992, p. 45-70).
12 Pagès G., « Autour du ‘grand orage’. Richelieu et Marillac. Deux politiques », Revue Historique,
vol. 179, 1937, p. 63-97. Récentes mises au point : Chevallier L., Louis XIII, cit., p. 359-407 ;
Hildesheimer F., Richelieu. Une certaine idée de l’État, cit., p. 224-238 ; Dubost J.-F., Marie de Médicis.
La reine dévoilée, Paris, Payot, 2009, p. 752-783.
13 Grillon P. (Ed.), Les papiers de Richelieu. Section politique intérieure. Correspondance et papiers d’État,
Paris, Pédone, 1975-1985, vol. 4, p. 24-47.
14 Ibid., p. 25.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 19
J’analyserai ici la mise en œuvre de ce but (« arrester les cours des progrès
d’Espagne ») sous les trois angles suivants : 1. Du point de vue du système
15« international » (« international system » ) ; 2. Du point de vue militaire et
stratégique ; 3. Du point de vue de la paix.

II

eDepuis le milieu du XV siècle, un système des relations transfrontalières entre
16des « communautés politiques organisées dans le cadre d’un territoire » –
les États – était en train de s’établir en Europe. Le caractère systématique se
manifestait surtout dans la genèse et puis l’existence de règles et d’interactions
17entre les différents acteurs, comme la diplomatie moderne et le droit des gens .
Ce système « européen » englobait l’Europe, allant de l’Atlantique jusqu’aux
frontières de la Pologne et de la Russie, mais il y avait deux centres où les
e einteractions étaient très intenses au XVI et XVII siècle, c’était la Méditerranée
avec la péninsule italienne et le Saint-Empire au Nord. Partant de ces deux
centres, d’autres régions d’Europe (et les acteurs qui s’y trouvaient) étaient
intégrées au fur et à mesure dans ce système « international ». La conduite des
e eacteurs (à la fois collective et individuelle) entre la fin du XVI et le XVII siècle
était marquée par certains facteurs ou catégories fondamentales comme la
tradition, la dynastie, la réputation, la confession et – de plus en plus – les
18théories de la raison d’État et de l’intérêt d’État .

eAu début du XVII siècle, à l’époque de la guerre de Trente Ans, la formation
de ce système n’était pas encore achevée, mais on peut déjà distinguer certains
traits. Il y avait une multitude d’acteurs de différentes tailles – des royaumes
comme la France, l’Espagne qui possédait même un empire à l’extérieur de
l’Europe, des Républiques anciennes comme Venise et de nouvelles comme
les États-Généraux des Pays-Bas. À côté s’y trouvaient des acteurs « non
étatiques » comme les réseaux des familles des nobles, les ordres religieux comme
les Jésuites, dont les membres, en tant que conseillers et confesseurs des princes,
………………………………………………………………………………...

15 Voir pour l’ensemble des questions concernant la genèse d’un « international system » : Buzan
B., Little R., International Systems in World History. Remaking the Study of International Relations, Oxford,
University Press, 2000.
16 Renouvin P., Duroselle J.-B., Introduction à l’histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin,
1964, p. 1.
17 Voir Schilling H., Konfessionalisierung und Staatsinteressen 1559-1600, Paderborn, München, Wien,
Zürich, Schöningh, 2007.
18 Ibid., p. 147-152 ; Rohrschneider M., « Reputation als Leitfaktor in den internationalen
Beziehungen der Frühen Neuzeit », Historische Zeitschrift, n° 291, 2010, p. 331-352.
20 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
19pouvaient jouer un grand rôle dans les processus de décision , les réseaux du
20« calvinisme international » ou encore les grandes maisons des négociants
comme les Fugger. Au niveau des « communautés politiques », c’est-à-dire de
« États » on peut observer une lutte pour atteindre le statut « supérieur » dans
ce système. Cela permettait d’être un acteur ayant un pouvoir souverain à
l’intérieur et à l’extérieur du territoire en question qui permettait l’exercice de
certains droits ainsi que la revendication de certains traitements. Pendant la
Guerre de Trente Ans, c’étaient surtout les États de l’Empire qui luttaient pour
ce statut.

C’est dans ce cadre qu’il faut situer la politique de Richelieu. La concurrence
entre les dynasties des Bourbons et des Habsbourg concernait la question
fondamentale de l’ordre du système d’États. Or, après l’échec de la tentative de
Charles Quint de créer une monarchia universalis en Europe, une prédominance
erespagnole s’était établie après 1559. Dès le règne de François I les rois de
France s’étaient opposés à cette domination habsbourgeoise et catholique à la
21 efois . Au début du XVII siècle, cette prépondérance était très visible dans les
22deux centres du système des États, en Italie et dans le Saint-Empire .

Au moment où Richelieu commença à avoir une influence sur la politique
étrangère du royaume, l’Espagne et l’Empereur étaient au sommet de leur
pouvoir : les armées espagnoles et habsbourgeoises ne cessaient pas d’avancer
au Pays-Bas – en juin 1625, ils obtenaient la capitulation de l’importante
forteresse de Breda. L’Empereur, qui avait écrasé la révolte de la Bohême
et mis hors-jeu la tête du parti protestant, l’Électeur du Palatinat, était en
train d’éteindre son pouvoir jusqu’aux côtes de la mer Baltique. Ces succès

19 Voir pour le Saint Empire les travaux de Bireley R., Adam Contzen S.J. und die Gegenreformation in
Deutschland 1624-1635, Göttingen, Vandenhoeck & Rupprecht, 1975 ; Id., Religion and Politics in the
Age of Counterreformation. Emperor Ferdinand II, William Lamormaini, S. J. and the Formation of Imperial
Policy, Chapel Hill, 1981 ; Id., The Jesuits and the Thirty Years War. Kings, Courts, and Confessors,
Cambridge, University Press, 2003.
20 Prestwich M. (Ed.), International Calvinism 1541-1715, Oxford, Clarendon Press, 1986.
21 e Pour les détails voir : Tallon A., L’Europe au XVI siècle. États et relations internationales (Nouvelle
Clio), Paris, Puf, 2010.
22 Sur « l’Italie espagnole » cf. : Dandelet Th., Marino J. A. (Ed.), Spain in Italy. Politics, Society, and
Religion 1500-1700, Leiden, Boston, Brill, 2007 ; Dandelet Th., Spanish Rome, 1500-1700, New
Haven, London, Yale UP, 2001 ; toujours utile : Delumeau J., L’Italie de Botticelli à Bonaparte, Paris,
eA. Colin, 1974. Sur la diplomatie espagnole en Italie au XVI siècle : Levin M. J., Agents of Empire.
Spanish Ambassadors in Sixteenth-Century Italy, Ithaca, Cornell UP, 2005. Voir aussi : Bercé Y.- M.,
eDelille G., Sallmann J.-M., Waquet J.-C., L’Italie au XVII siècle, Paris, Sedes, 1989. Pour l’histoire
edu Saint-Empire, voir Malettke K., Les Relations entre la France et le Saint-Empire au XVII siècle,
Paris, H. Champion, 2001, p. 13-49.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 21
suscitaient une grande inquiétude en France, et on trouve partout dans les
23libelles des accusations contre la maison d’Habsbourg .

La contre-offensive du roi de France pour « arrester » les « progrès d’Espagne »
commença en 1629 avec l’intervention dans le conflit pour la succession de
24Mantoue. Au cours de celui-ci, dont nous n’évoquerons pas les événements , la
France essaya à nouveau de constituer une ligue d’opposants à la maison
d’Habsbourg en Italie, comme elle l’avait fait en 1623, pour le contrôle de la
Valteline. La ligue conclue à Suse en 1629 entre la France, Mantoue, la Savoie et
Venise ne fut que de courte durée, mais elle contenait déjà tous les éléments qui
caractériseront les traités et les projets d’alliances que Richelieu et Louis XIII
25signeront jusqu’en 1643 . Les buts de ces « ligues » variaient selon les circons-
tances, toutefois des éléments constitutifs s’y retrouvaient : secours réciproque
en cas d’attaque, obligation de fournir un certain nombre des troupes selon les
ressources des signataires et un droit d’arbitrage en cas de querelles entre les
membres de ces ligues. Richelieu avait peut-être même trouvé l’idée d’une ligue
des États italiens dans les écrits du cardinal de Perron, son modèle. Celui-ci
était convaincu que pour « la liberté de l’Italie » il n’y avait qu’une voie : celle
26d’une ligue entre les États italiens et la France . Ainsi, la constitution de ces
alliances était au centre de la politique de Richelieu et de Louis XIII, tant en

23 « La guerre commencée par eux [la maison d’Autriche] en Allemagne n’est à autre fin que celle
que ie viens de dire, pour terminer qu’en la conqueste de la Hollande, France & Angleterre : car
que se peut il attendre d’eux que ruses & finesses pour les present, & forte guerre à l’advenir ?
[…] L’Allemagne subjuguée leur ouvrira la porte à leur pretendue Monarchie », « Discours sur les
desseins de la Maison d’Autriche », Le Mercure d’Estat ou Recueil de divers discours d’Estat, 1635,
p. 465-484, p. 469.
24 Voir sur la guerre de la succession de Mantoue : Quazza R., La guerra per la successione di Mantova
e del Monferrato (1628-1631), 2 vol. (Pubblicazioni della Real Academia Virgiliana, serie II,
Miscellanea 5, 6), Mantova, G. Mondovi, 1926 ; Parrott D., « A ‘prince souverain’ and the French
Crown : Charles de Nevers 1580-1637 », in Gibbs G.C., Oresko R., Scott H.M. (Ed.), Royal and
Republican Sovereignty in Early Modern Europe. Essays in Memory of Ragnild Hatton, Cambridge,
Cambridge UP, 1997, p. 149-187 ; Parrott D., « The Mantuan Succession, 1627-1631 : a
Sovereignty Dispute in Early Modern Europe », English Historical Review, 1997, p. 20-65 ;
Oresko R., Parrott D., « The Sovereignty of Monferrato and the Citadel of Casale as European
Problems in the Early Modern Period », in Ferrari D. (dir.), Stefano Guazzo e Casale tra Cinque e
Seicento. Atti del convegno di studi nel quarto centenario della morte, Casale Monterrato, 22-23 ottobre
1993, Rome, Bulzoni 1997, p. 11-86.
25 J’ai traité ces questions en détail dans mon livre : ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die
norditalienischen Staaten (Mantua, Parma, Savoyen) im Zeitalter Richelieus 1624-1635, Münster, Lit-Verlag,
1999, p. 111-115, 241-271.
26 Du Perron, J. D., Les ambassades et négotiations […] quatrième édition augmentée, Paris, Henry
Le Gras, 1633, p. 680.
22 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
Italie qu’en Allemagne. Au nord des Alpes, les pactes de protection jouaient un
27plus grand rôle qu’en Italie .

Entre 1631 et 1635 des envoyés de Louis XIII et de Richelieu allèrent dans les
cours de souverains de l’Italie du Nord. À Parme, à Modène, à Florence, à
Rome ou à Venise, les diplomates français plaidaient pour la formation d’une
grande ligue des États italiens agissant contre la domination espagnole et la
28réalisation d’une « confédération pour la défense de l’Italie » , une « ligue
29générale pour la liberté de l’Italie » ou une « ligue deffensive […] pour
30conserver le repos de l’Italie » . Jusqu’en 1635 tous ces efforts restèrent sans
grand effet. Seulement Odoardo Farnèse, duc de Parme, signa un traité de
31protection pour le « bien public de l’Italie » . Même si dans tous ces projets
Richelieu parle du « repos » et de la paix de la péninsule, leur vrai sens était
dirigé contre l’Espagne. En 1634, le sieur de La Saludie avait pour mission
d’expliquer aux princes italiens, « que la conqueste de l’Italie est le principal
objet de la convoitise de l’Espagne, attaquant les Princes les uns après les
32autres » . L’Empire est présenté aux Italiens comme un exemple dissuasif,
que « la maison d’Autriche avoit opprimé il y a longtemps soubs prétexte de
33religion » .

Ces initiatives pour la plupart infructueuses dans le but de construire des
alliances anti-espagnoles faisaient partie de la guerre froide entre la France et
l’Espagne jusqu’au printemps 1635. Grâce à cette politique d’alliances, la France
était à nouveau présente sur l’échiquier politique de la péninsule et les Italiens
l’avaient bien compris, comme l’écrivait Abel Servien de Turin en 1632 : « Les
Italiens voyant l’authorité commençée [sic !] à se partager de nouveau en Italie
entre la France et l’Espagne, la pluspart des maisons qui autrefois ont esté
34attachées au service de la couronne désiroyent de reprendre le mesme party » .


27 Sur la question des alliances de protections avec les États d’Empire : Stein, W. H., Protection
royale. Eine Untersuchung zu den Protektionsverhältnissen im Elsaß zur Zeit Richelieus (1622–1643),
Münster, Aschendorff, 1978.
28 Archives du ministère des Affaires étrangères (AAE), Correspondance Politique (CP),
Sardaigne, vol. 21, f. 395-406, « Mémoire d’Abel Servien du 7 juin 1632 », f. 399v-400. Une
édition de différents projets de traités d’alliance se trouve dans Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’
– Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 348-360.
29 AAE, CP, Rome 46, f. 44-46, « Mémoire particulier pour M. le duc de Créquy […] s’en allant
ambassadeur extraordinaire à Rome », f. 44.
30 r AAE, CP, Rome 47, f. 249-251, « Instruction au S de La Saludie allant en Italie », f. 249.
31 Cf. Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 280-281.
32 AAE, CP, Rome 47, f. 249.
33 Ibid., f. 250v.
34 AAE, CP, Sardaigne 21, f. 124-125, Servien à Richelieu, 22 mars 1632, f. 124.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 23
Au moment de la déclaration de la guerre contre l’Espagne, le 19 mai 1635,
Richelieu encerclait l’Espagne et ses alliés par un système d’alliances : première-
ment par des ligues, comme celle offensive conclue à Rivoli en Piémont le 11
juillet 1635, entre la France, le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de
Parme et Plaisance ; deuxièmement par des alliances avec les Provinces-Unies,
la Suède, et le landgrave de Hesse-Kassel, et troisièmement par des traités de
35protection, notamment dans l’Empire – en Alsace et avec l’Électeur de Trêves .
Avec leurs alliés, Richelieu et Louis XIII espéraient pouvoir imposer leur
concept d’ordre dans le système des États.

III

Changeons maintenant de perspective. Nous avons vu que la construction d’un
système d’alliances anti-espagnoles était au centre de la pensée et de la politique
de Richelieu. Regardons maintenant les buts concrets de sa politique, les enjeux
stratégiques visés. En effet, nous ne devons pas oublier que Richelieu était
d’abord destiné à suivre une carrière militaire et avait commencé ses études
36dans la célèbre académie de Pluvinel . L’idée principale de la pensée stratégique
et militaire du cardinal se trouve dans une autre phrase du fameux avis au roi du
janvier 1629 : « la France ne doit penser qu’à se fortifier en elle-même, et bastir,
et s’ouvrir des portes pour entrer dans tous les Estats de ses voisins, et les
pouvoir garantir des oppressions d’Espagne quand les occasions s’en pré-
37senteront » . En fait, les actions militaires françaises à partir de 1629 visaient à
l’ouverture des « portes », tant en Italie qu’en Allemagne. Quelles étaient ces
« portes » ? En Italie, c’était la possession d’un col et d’une descente en
Piémont qui permettrait une intervention militaire française, sans être attaqué
lors de la traversée des montagnes. En 1629, Richelieu et Louis XIII occupaient
Suse, la sortie du col du Mont-Cenis, et en 1630 le cardinal prenait Pignerol, à la
sortie de la vallée de Pragelas, qui menait au col du Montgenèvre. La ville
eavait été une possession française au XVI siècle, détail important, pour la
légitimation de cette conquête. Depuis Pignerol, une armée pouvait menacer les
routes qui menaient à Gênes et à Final, les ports espagnols en Italie du Nord, à
Milan, lieu de rassemblement des armées espagnoles avant leur départ vers
l’Allemagne et les Pays-Bas.


35 Voir Externbrink S., « Kleinstaaten im Bündnissystem Richelieus : Hessen-Kassel und Mantua
1635-1642. Ein Vergleich », in Malettke K. (dir.), Frankreich und Hessen-Kassel zur Zeit des
Dreißigjährigen Krieges und des Westfälischen Friedens, Marburg, N.G. Elwert, 1999, p. 135-157, 136-137.
36 Bergin J., The Rise of Richelieu, cit., p. 55-58 ; Hildesheimer F., Richelieu. Une certaine idée de l’État,
cit., p. 28-30.
37 Grillon P. (Ed.), Les papiers de Richelieu, cit., t. IV, p. 25.
24 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
Précisons encore la déclaration de Richelieu. Le terme « portes » recouvre aussi
les places occupées dans le cadre des traités de protections en Alsace, tout au
long du Rhin, ainsi que celles de Coblence et Ehrenbreitstein dans l’électorat de
Trèves. Grâce à ces passages, le roi de France pouvait aider ses alliés et protégés,
et en même temps menacer les artères vitales de l’Espagne par lesquelles
marchaient ses troupes, autant pour lutter contre les Pays-Bas révoltés que pour
38protéger Milan, le « cœur » de son empire en Europe . De plus, parvenir à
bloquer les voies d’accès des Espagnols dans l’Empire contribuait à fragiliser la
position de l’Empereur qui dépendait de l’aide de son cousin.

Le succès français dans l’ouverture des « portes » à partir de 1629-1630 n’était
pas acceptable pour l’homologue de Richelieu à Madrid, le Comte-Duc d’Olivares.
En 1632, l’évocation de Pignerol suscitait un accès de colère chez Olivares qui
refusait d’entamer des négociations de paix sans la restitution préalable de la
39forteresse . Vu l’importance de la réputation en politique, mais aussi la menace
militaire française sur l’empire espagnol, le déchainement d’une guerre « chaude »
était plus ou moins inévitable, même si Richelieu essayait de continuer la guerre
40« froide » le plus longtemps possible .

L’attaque de l’Espagne contre l’Électeur de Trèves, protégé par la France, en
mars 1635 s’inscrit dans une stratégie pour rétablir le contrôle sur les voies de
communication de plus en plus menacées par la France : en décembre 1634

38 Dans le compte rendu sur les délibérations de la cour impériale au début de la guerre de
succession de Mantoue, se trouve l’observation de l’envoyé espagnol que l’Italie est « le cœur du
pouvoir de l’Espagne » et plus important que tous les autres lieux de conflits. Ainsi, pour
l’Espagne, la question du prétendant à la succession de Mantoue s’avérait secondaire, et la « rai-
son d’État » espagnole était d’exclure la France de l’Italie : Kiewning H. (Ed.), Nuntiaturberichte aus
Deutschland 1628-1635. Nuntiatur des Pallotto 1628-1630 (Nuntiaturberichte aus Deutschland IV.
Abt., 1-2), 2 vol., Berlin, 1895-1897, vol. 1, p. 6 : l’envoyé insistait « wie hoch und viel seinem
könig an Italia gelegen, als das herz der Hispanischen Macht, das auch erstgedachter könig alle
andere Krieg und affari in comperation der Italianischen sachen für gering schetzen werde »
(« avec quelle haute estime le roi considérait l’Italie, pour qui elle représentait le cœur de la
puissance de l’Espagne ; enfin ledit roi considérait comme secondaires toutes les autres guerres et
affaires en comparaison avec celles de l’Italie »), p. 11 : le roi d’Espagne demandait un sursis de la
décision impériale sur la succession à Mantoue « allein propter rationem status : die Franzosen
aus Italia zu excludieren » (« uniquement du fait de la raison d’État : pour exclure les Français
d’Italie »).
39 AAE, Mémoires et Documents (MD), France 253, f. 111-112, « Relation de Bautru », octobre
1632 : « La plus violente instance que fit le comte Duc fut sur la restitution de Pignerol, qu’il ne
peut nommer ny ouir sans changer de visage et de ton de voix, répétant qu’il ne falloit point
parler de traitté et retenir Pignerol ».
40 Voir Weber H., « Zur Legitimation der französischen Kriegserklärung von 1635 », Historisches
Jahrbuch, vol. 108, 1988, p. 90-113 ; Id., « Vom verdeckten zum offenen Krieg. Richelieus
Kriegsgründe und Kriegsziele », in Repgen K. (Ed.), Krieg und Politik 1618-1648, München,
Oldenbourg, 1988, p. 203-217 ; sur les relations entre la France et Trèves : Id., Frankreich, Kurtrier,
der Rhein und das Reich 1623-1635, Bonn, Röhrscheid, 1969.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 25
des troupes françaises avaient traversé le Rhin et conquis Heidelberg. La
forteresse de Philippsburg, qui gardait un passage sur le Rhin, avait été déjà
occupée en août 1634. Cette avancée, accrue par la prise des villes en Alsace à
la suite des traités de protection, constituait une réaction aux succès des armes
habsbourgeoises. En juillet 1634, une grande armée espagnole sous le comman-
dement du Cardinal-Infant Ferdinand, frère de Philippe IV, avait traversé la
Valteline et était entrée en Allemagne pour se joindre à l’armée impériale.
Ensemble, elles avaient écrasé les troupes suédoises devant la ville de Nördlingen
41(6 septembre 1634), en provoquant la réaction française à la fin de l’année .
L’occupation de Coblence, l’arrestation de l’Électeur de Trèves, Sötern, rouvrait
ainsi à l’armée espagnole de nouveaux chemins vers les Pays-Bas : c’était l’objec-
42tif central des efforts de l’Espagne . En réaction aux succès des Habsbourg,
même avant la déclaration solennelle de la guerre contre l’Espagne, Richelieu
avait ordonné au duc de Rohan d’assembler une armée en Alsace et d’occuper
la Valteline. Rohan y entra en avril et coupa ainsi cette voie de communication
43entre l’Italie et l’Empire .

La guerre qui commençait en 1635 entre la France et l’Espagne était bien sûr
une guerre pour définir l’ordre du système des États de l’Europe, mais elle se
concrétisait sous forme de guerre pour la possession et le contrôle de voies de
communication.

En Italie, l’acteur clef pour Richelieu et Louis XIII était le duc de Savoie. Son
territoire, qui s’étendait de deux côtes des Alpes, possédait une grande valeur
politique et stratégique. Le projet de lier étroitement la Savoie à la France, que
Louis XIII avait commencé à mettre en œuvre en mariant sa sœur Christine
avec le prince héritier, a été achevé à la fin de la guerre de succession de
Mantoue. Cette politique dynastique porta ses fruits en 1630 quand Richelieu
rétablit la communication entre les cours de France et de Turin après la mort de
er44Charles-Emmanuel I .

L’enjeu de cette alliance pour la France était l’acquisition d’une base en Italie, la
forteresse de Pignerol et la vallée adjacente. Cette acquisition a été assurée par
une série des traités secrets en 1631, devant tromper l’Espagne et l’Empire et

41 Voir pour les détails Wilson P., Europe’s Tragedy, cit., p. 543-553.
42 Ibid., p. 555.
43 Sur la campagne de Rohan, voir Rott E., Histoire de la représentation diplomatique de la France, cit.,
vol. 5 ; Deyon P., Deyon S., Henri de Rohan. Huguenot de plume et d’épée 1579-1638, Paris 2000,
p. 159-181 ; Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit.,
p. 302-303.
44 Avenel L.-M. (Ed.), Lettres, Instructions diplomatiques et papiers d’État du Cardinal de Richelieu, Paris,
Imprimerie Nationale 1853-1877, vol. 3, p. 855-858.
26 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
45garantir le traité de paix de Cherasco qui réglait la question de Mantoue . Dans
cette alliance il y avait toutefois un « problème » : dans les traités qui réglaient la
ercession de Pignerol, Louis XIII avait accordé à Victor-Amédée I son aide
46militaire contre la République de Gênes dans un délai de trois ans . Or Richelieu
n’était pas disposé à une guerre contre la République et le duc n’était pas en état
47de l’entreprendre sans l’aide française . Ainsi cette question restait ouverte et
48le duc de Savoie se contentait d’y faire des allusions de temps à autre .
erFinalement, en 1634, Richelieu proposait à Victor-Amédée I , « que son intérêt
n’est pas à ceste heure de se déclarer contre ceux de Gênes, qu’au contraire il
doit, s’il se peut, maintenir une union avec toute l’Italie pour estre plus puissant
à agir contre les Espagnols, contre lesquelz il est plus à propos de former un
49bon dessein pour les despouiller de leurs estats » .

Cette « union » proposée par Richelieu fut l’alliance signée à Rivoli près de
Turin, le 11 juillet 1635, par le duc de Savoie et l’envoyé français Bellièvre. Elle
50avait pour but la conquête du Milanais . Mais il n’est pas sûr que Richelieu y
ait vraiment cru. Après la conquête, le Milanais devait être partagé entre les
membres de la ligue (Parme, Mantoue, Savoie et France), ce qui signifie que le
ministre ne pensait pas au rétablissement de la domination française sur ce
duché comme jadis à l’époque de Louis XII.

Le véritable objectif territorial de Richelieu était l’acquisition de la Savoie – au
moins la suzeraineté – et l’agrandissement de la « porte » de Pignerol par la
cession des vallées adjacentes. Ce n’était pas un secret à Paris. Le résident du
duc de Mantoue à Paris, Guistinano Priandi, mandait déjà en février 1635 à son
maître, que Louis XIII était « tout à fait résolu à la rupture de tous costés », et
que le roi préparait l’envoi d’un ambassadeur extraordinaire en Italie chargé de
proposer aux ducs de Savoie et Parme d’attaquer avec une armée française les
possessions d’Espagne en Italie. En échange, le roi demandait au duc de

45 Sur l’acquisition de Pignerol voir Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die
norditalienischen Staaten, cit., p. 154-190, Duccini H., Guerre et paix dans la France du Grand Siècle. Abel
Servien : Diplomate et serviteur de l’État (1593-1659), Seyssel, Champs Vallon, 2012, p. 103-106 et
109-118 ; Quazza R., « Una pagina di storia diplomatica franco-sabauda », Convivium, n° 8, 1936,
p. 292-331.
46 Solar de Marguerite, comte de (Ed.), Traités publics de la royale Maison de Savoie, cit., vol. 1, p. 375-
376.
47 Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 210.
48 Ibid., p. 212.
49 AME, CP, Sardaigne 22, f. 548-553, « Mémoire de Richelieu pour l’ambassadeur en Savoie,
Plessis-Praslin, 5 juillet 1632 », f. 548v.
50 Solar de Marguerite, comte de (Ed.), Traités publics de la royale Maison de Savoie, cit., vol. 1, p. 445.
Pour les négociations voir Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen
Staaten, cit., p. 303-325.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 27
Savoie que « l’on veut avoir les vallées autour de Pignerol, et quelqu’autre
51pièce faisant un plus grand partage à [la] Savoye » .

C’était Richelieu lui-même qui fixait ces revendications dans un document
intitulé « conditions particulières à traiter entre Sa Majesté et Monsieur de
Savoye » qu’il négocia avec l’ambassadeur savoyard à Paris et par l’envoyé
52extraordinaire Bellièvre à Turin. . Les « conditions particulières » – question à
peine effleurée dans les recherches sur la politique du cardinal, bien que connue
depuis longtemps – révèlent le maximum des objectifs de guerre de la France
53en Italie . Richelieu posait deux conditions pour la renonciation des droits
français sur le Milanais. Premièrement, la cession des vallées voisines de
Pignerol – St. Luzerne, St. Martin et Angrogna, ainsi que les villes placées à la
sortie de ces vallées, de Cavour à Revello (Revel). Cette revendication n’est autre
que la demande d’agrandissement de la « porte » de Pignerol. Il s’agit des lieux que
Richelieu avait déjà revendiqués en 1629 et 1631. Ainsi, la France aurait gagné
un véritable petit territoire en Italie et assuré la forteresse de Pignerol.

La deuxième condition était la cession de la province de Savoie, c’est-à-dire les
territoires que le duc de Savoie possédait au nord des Alpes, dans les mains du
roi de France, ainsi que le démantèlement de la forteresse de Montmélian, clef
stratégique de la Savoie. Ensuite le roi donnerait l’investiture de la Savoie au
54duc qui deviendrait ainsi vassal du roi de France . Cette revendication
impliquait un renversement complet de la situation juridique de la Savoie, car
celle-ci relevait du Saint-Empire et le duc était vassal de l’Empereur. Pendant la
erguerre de la succession de Mantoue, Charles-Emmanuel I avait même essayé
d’obtenir l’aide de ce dernier contre la France, en insistant sur ses liens
55vassaliques . En même temps cette dépendance était remise en question à

51 Archivio di Stato di Mantova, Archivio Gonzaga, E XV 3, busta 678, Priandi à Charles de
Nevers, 16 février 1635 (non feuilleté).
52 Il s’agit de Pomponne II de Bellièvre (1606-1657), cf. Pillorget R., Pillorget S., France Baroque –
France classique, vol. 2, Dictionnaire, Paris, Laffont, 1995, p. 100.
53 Les « conditions particulières » étaient même utilisées comme exemple de l’écriture du
cardinal : Lavollée R., « La véritable écriture du cardinal de Richelieu », in Rapports et notices sur
l’édition des Mémoires du Cardinal de Richelieu préparés par la SHF, 3 vol., Paris, Renouard, 1905-1914,
vol. 2, (fasc. n° XIV), p. 1-17, avec reproductions. Les négociations sur les « conditions » font
partie d’une série d’articles de Foa S., « Il trattato di Rivoli », Bolletino Storico-Bibliographico Subalpino,
vol. 28, 1926, p. 133-194 ; vol. 32, 1930, p. 11-32, 541-566 ; vol. 33, 1931, p. 247-274, notamment
p. 561-566 et p. 257-263. Un résumé : Avenel L.-M., Lettres […] et papiers d’État du Cardinal de
Richelieu, cit., vol. 4, p. 670-671 ; en manuscrit : AAE, CP, Sardaigne 23, f. 38-41 ; Bibliothèque
Nationale de France, Paris (BNF), Fonds français 15914, f. 9-10 ; édition : Externbrink S., ‘Le
Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 359-360.
54 AAE, CP, Sardaigne 23, f. 38.
55 Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 311.
28 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
56Turin, car le duc aspirait à obtenir un statut royal . Cette opération était menée
erpremièrement par le Père Monod, conseiller de Victor-Amédée I , qui avait
écrit un traité par lequel il propageait la thèse de la souveraineté de la Savoie.
Ce traité était l’émanation de la volonté du duc de Savoie d’élever la dynastie au
57rang royal . Deuxièmement, cette démarche était soutenue par les collabora-
teurs de Richelieu qui essayaient de prouver que le duc avait pu céder
58Pignerol et que la ville n’était pas un fief impérial . Richelieu reprenait les
arguments de ses collaborateurs et propageait l’idée que la Savoie était un fief
du royaume de France.

Les négociations sur ces questions empêchaient une prompte signature de la
erligue projetée. Victor-Amédée I refusait nettement la cession de la Savoie, car
59cette revendication serait préjudiciable à la réputation de sa maison . Le temps
jouait contre Richelieu, s’il voulait entrer en campagne contre Milan à l’été 1635,
la ligue devait être conclue le plus vite possible. Finalement, Louis XIII autorisa
Bellièvre à abandonner les négociations sur les « conditions particulières » et à
conclure rapidement l’alliance. Ainsi ce sujet délicat n’apparait dans le traité de
Rivoli que sous la forme d’un article assez vague, prévoyant le partage des
60conquêtes « au prorata des troupes qu’ils auront dans la ligue » .

Le projet d’élargir la « porte » de Pignerol et même d’acquérir la suzeraineté sur
la Savoie échouait. La guerre qui commençait à l’été 1635 en Italie du Nord ne
donna, pendant les dernières années de Richelieu et du règne de Louis XIII,
presque pas de fruits. Pire encore, la contre-offensive des Espagnols, la mort du
erduc Victor-Amédée I en 1637 provoquaient presque la ruine des armes des
confédérés de Rivoli. Le duc de Parme se retirait de la ligue en 1637, et après la
mort de Charles de Nevers, duc de Mantoue, sa fille régente passa du côté des
ennemis. Sur la question de la régence dans le duché de Savoie une « guerre

56 Les négociations du traité de Rivoli tournaient aussi autour de l’aspiration au titre royal
revendiqué par les ducs de Savoie. Sur cette importante question se reporter à la contribution du
Frédéric Ieva dans le volume présent.
57 Monod P., « Essai historique par le P. P. Monod dans lequel il fait voir que la Savoie n’est
point et n’a jamais été fief d’Empire », Ed. par Dufour A., Mémoires et Documents publié par la Société
Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, n° 4 1860, p. 1-38 ; Oresko R., « The House of Savoy in Search
for a Royal Crown in the Seventeenth Century », in Oresko R., Gibbs G.C., Scott H. M., (Ed.), Royal
and Republican Sovereignty in Early Modern History, cit., p. 272-350.
58 Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 190-201.
59 Ibid., p. 315-316.
60 Ibid., p. 317-318 ; Solar de Marguerite, comte de (Ed.), Traités publics de la royale Maison de Savoie,
cit., vol. 1, p. 449 : « Les conquestes faites par les armes de la Ligue seront partagées entre le Roi
et les confédérés au prorata des troupes qu’ils auront dans la ligue ».
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 29
civile » se déclenchait entre les partisans de Christine (les « madamisti ») et ses
61beaux-frères (les « principisti ») qui étaient passés au service de l’Espagne .

Dans cet imbroglio où Christine de France fut déterminée à défendre les inté-
rêts de la Savoie, on retrouve l’idée de l’élargissement de la « porte » de Pignerol.
En 1638, lors du renouvellement de la ligue de Rivoli, Christine consentait
le cantonnement des garnisons françaises dans les villes de Carmagnola,
62Savigliano, Cherasco et Revel . Richelieu créait ainsi un glacis devant Pignerol
avec succès – empêchant les armées espagnoles de s’approcher et d’attaquer la
forteresse.

Au moment de la mort de Richelieu, les armes françaises étaient loin des
objectifs projetés en 1635. La guerre en Italie s’était déplacée presque
complètement dans les territoires du duc de Savoie et dans le Montferrat autour
de Casale, l’autre forteresse clef de l’Italie du Nord, dont la possession
permettait de contrôler de la communication entre Milan et Gênes.

Seulement en 1642, après des années de lutte défensive et de réaction aux
attaques des Espagnols, s’annonçait un tournant en faveur des armes françaises.
Au printemps, grâce à l’entremise de Mazarin, envoyé de Richelieu, un accord
entre Christine de France et ses beaux-frères mit un terme définitif à la guerre
civile en Piémont. Les deux frères, jusque-là à la solde de l’Espagne, rejoi-
gnaient le camp français et l’ainé, Thomas de Savoie-Carignan, participait au
commandement des armées franco-savoyardes. Pour la première fois depuis
1636, les alliés étaient capables d’attaquer le Milanais et de prendre la ville de
63Tortone sur la route de Milan à Gênes . Cependant, l’union des États italiens
contre l’Espagne était loin. Les cours des princes italiens étaient alors moins
intéressées à la guerre franco-espagnole qu’aux démêlés dégénérés en véritable
guerre entre le pape et le duc de Parme. Dès janvier 1642, Hugues de Lionne se
trouvait en mission en Italie, avec la tâche de servir d’intermédiaire entre les

61 Sur la guerre en Italie voir Parrott D., Richelieu’s Army. War, Government and Society in France 1624-
1642, Cambridge, University Press, 2001, p. 110-163 ; sur les négociations entre la France et
Savoie surtout : Mun G. de, Richelieu et la maison de Savoie. L’ambassade de Particelli d’Hémery en
Piemont (1635–1639), Paris, Plon, 1907 ; Merlin P., Rosso C., Symcox G., Ricuperati G. (dir.), Il
Piemonte Sabaudo. Stato e territori in età moderna, Storia d’Italia, vol. VIII, t. I, Turin, UTET, 1994. Sur
la « guerra civile » : Quazza G., « Guerra civile in Piemonte 1637-1642 (nuove richerche) »,
Bollettino-storico-bibliografico-Subalpino, vol. 57, 1959, p. 281-321 ; vol. 58, 1960, p. 5-63.
62 Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die norditalienischen Staaten, cit., p. 335-366.
63 Parrott D., Richelieu’s Army, cit., p. 159-161 ; Quazza R., Preponderanza spagnuola (1559-1700),
2Milan, Vallardi, 1950 , p. 489-492.
30 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
belligérants. En même temps il devait persuader les membres de l’alliance qui
64s’était formée contre le pape à se tourner contre Milan .

Lionne résumait ses négociations dans un mémoire important daté du 10 décem-
bre – trop tard pour être lu par Richelieu, car il mourut le 4. Ce mémoire montre
que les objectifs politiques poursuivis en Italie par Richelieu et Louis XIII
65n’avaient ni entièrement échoué ni entièrement réussi . Depuis 1630-1631 la
France jouait un rôle important sur l’échiquier politique de la péninsule et était
perçue comme un contrepoids à l’Espagne. Ainsi les États italiens avaient
théoriquement regagné une marge de manœuvre – mais la question se posait
s’ils étaient prêts à l’utiliser contre l’Espagne comme le désirait le cardinal.

IV

Résumons : dès l’entrée de Richelieu au Conseil du roi jusqu’à sa mort, les
affaires de l’Italie firent toujours partie de ses occupations, parfois plus, parfois
moins. Il convient en conclusion se demander quelle consistance avait cette
« paix durable de la chrétienté » que le cardinal propagea en Italie. Pour répodre
à cette question, nous aborderons rapidement les instructions que Richelieu
66dressa pour les envoyés au congrès de paix en Westphalie .

Au début de la réflexion de Richelieu sur la paix se trouve un document, où
Louis XIII notait en marge les conditions auxquelles il était prêt à consentir à la
fin de la guerre en Europe. Au sujet de l’Italie, il écrit : « Le roy voulant rendre
les places qui ont esté prises dans le Piedmont depuis la mort du duc de Savoie,
pourveu que les Espagnolz facent le mesme, ne peut ny doit entendre à se
67départir de Cazal et de Pignerol, ladite Place appartenant à Sa Majesté » . Pour
Louis XIII, il était hors question de contester la possession de Pignerol. La
conservation de cette place – de même que les autres conquêtes, en Flandre,
Roussillon, Lorraine, Alsace et Breisach – était considérée par Louis XIII comme

64 L’instruction de Lionne se trouve dans : BNF, Fonds français 3736, f. 83-88, « Mémoire au
Sieur de Lionne s’en allant de la part du Roy trouver Monsieur le duc de Parme et de là auprès du
Sieur Marquis de Fontenay ambassadeur de Sa Majesté à Rome ». Sur sa mission voir Valfrey J.,
Hugues de Lionne, ses ambassades en Italie, ses ambassades en Espagne et en Allemagne, Paris, Didier, 1877-
1881, 2 vol., t. I, p. 29-159.
65 AAE, CP, Parme 1, f. 454-460. Externbrink S., ‘Le Cœur du monde’ – Frankreich und die
norditalienischen Staaten, cit., p. 337-338.
66 Elles sont publiées dans : Repgen K. et al. (Ed.), Acta Pacis Westphalicae (APW), Série I,
Instruktionen, vol. 1 : Dickmann F., Goronzy K., Schieche E., Wagner H., Wermter E.M. (Ed.),
Frankreich-Schweden-Kaiser, Münster, Aschendorff, 1962, p. 24-189.
67 Ibid., p. 22.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 31
68une condition préalable pour la signature d’une paix . Autour de ces reven-
dications Richelieu dressait les instructions pour les envoyés au congrès de paix
69de Cologne et de Munster . Même si la France réaffirmait ses droits sur le
70duché de Milan , une Lombardie française ne comptait plus parmi les objectifs
de Richelieu et Louis XIII, ni parmi ceux de Mazarin.

Si l’Espagne gardait son influence en Italie après 1648 (et 1659), la possession
71de Pignerol et le contrôle de Casale garantissaient au roi de France la possi-
72bilité d’intervenir beaucoup plus vite qu’auparavant en Italie . Un autre résultat
assurait aussi à la France un plus grand poids en Italie : le duc de Savoie avait
été forcé à entrer dans une alliance avec sa puissante voisine. Le duché souffrait
terrible-ment depuis plus de 25 ans (à partir de 1635) de la guerre, et de ses
effets secondaires comme la famine et les épidémies. Toutefois la Savoie se
trouva finalement du côté du « vainqueur » : dans les traités de Munster et
des Pyrénées furent insérés les règlements du traité de Cherasco de 1631
stipulant la cession d’une grande partie du Montferrat à la Savoie. Ainsi le duc
de Mantoue eut à payer le plus lourd prix de cette guerre. Tandis que le duché
ede Savoie se rétablissait dans la deuxième moitié du XVII siècle pour devenir

68 Cf. Avenel L.-M., Lettres […] et papiers d’État du Cardinal de Richelieu, cit., vol. 7, réponse de
Louis XIII à un mémoire de Richelieu, du novembre 1642, p. 177-178 : « Il ne faut point
parler de rendre la Lorraine, Arras, Hesdin ny Bapaume, Perpignan et le Roussillon, Brizac et
les places de l’Alsace qui conjoignent [sic !] avec la Lorraine. J’ay acquis Pignerol à titre trop
légitime pour penser jamais à le rendre. Le rétablissement de mon nepveu, le duc de Savoye, est
trop juste pour que jamais je puisse consentir à la paix sans qu’il soit faict ».
69 Repgen K. et al. (Ed.), Acta Pacis Westphalicae (APW), cit., I, vol. 1, p. 41-42 (1636), 62-63
(1643) : Les commandes pour la négociation reflètent la stratégie d’intervention poursuivie par
Richelieu : « on pourra doucement faire concevoir à ceux, avec lesquelz on traittera, qu’ainsy que
Pignerol est nécessaire au Roy comme une porte pour le secours de l’Italie, ainsy il est important
que Sa Majesté ne soit pas séparée de l’Allemagne, affin qu’elle soit en estat de ne souffrir pas les
oppressions qu’on pourroit faire à divers Princes qui y possèdent des Estatz ». L’Italie devrait être
le premier sujet des négociations, p. 73 : « Sa Majesté croit absolument nécessaire de commencer
par les affaires de l’Italie […] veu que la source de la guerre procède de l’oppression qu’on a
voulu faire au Duc de Mantoue » ; voir aussi ibid., p. 78-79.
70 Ibid., p. 179-181.
71 La sécurité de Casale était aussi une importante revendication française pendant les négocia-
tions de Munster, voir ibid., p. 79-80 : « le Roy n’a point de dessein particulier de faire demeurer
les François dans Cazal pour son intérest, qu’il désire seulement que cette place soit si bien
assurée que les Espagnolz ne puissent se rendre maistres ny Madame de Mantoue en abuser au
préjudice du repos de de l’Italie et de la Chrestienté ». Le meilleur remède contre ce danger était
d’y placer une garnison française !
72 Ibid., p. 79 : Louis XIII était même disposé à ne garder qu’une petite garnison à Pignerol, si les
Espagnols le désiraient : « [I]l sera bien aisé au Roy de les satisfaire sur ce poinct, par ce que tous
ses Estats estants unis [les États du duc de Savoie], Sa Majesté peut beaucoup plus facilement et
en bien moins de temps envoyer des troupes en ces quartiers-là, lorsque le bien de son service le
requérera, que ne sçauroient faire les Espagnolz dans les Milanois, à cause de l’esloignement de
leurs Estatz et des lieux où ilz peuvent prendre des soldatz. »
32 De Paris à Turin. Christine de France duchesse de Savoie
eenfin le royaume de Sardaigne au début du XVIII siècle, le duché de Mantoue
poursuivit son déclin, commencé en 1630, et perdait son indépendance pendant
la guerre de Succession d’Espagne.

V

Quelle place avait donc l’Italie dans la politique de Richelieu ? Sans doute la
péninsule était d’une grande importance, vu la décision de Louis XIII de
s’opposer à la maison d’Habsbourg et notamment à l’Espagne, suivant ainsi la
tradition de son père et de ses ancêtres, les Valois de la première moitié du
eXVI siècle. Cette décision demanda quasi impérativement l’intervention de la
France en Italie, car ici se trouvait le « le cœur » de l’empire espagnol comme on
73peut le lire dans le Testament politique du cardinal . Avec l’acquisition de Pignerol
Louis XIII et Richelieu avaient réalisé une demande qui se trouve pareillement
dans le Testament politique : « au moins faut-il être en état de leur [les Espagnols]
donner un contrecoup si près du cœur, quand ils voudront faire quelque
entreprise contre la France, que leurs bras n’aient plus assez de force pour
74exécuter de malicieux desseins contre elle » . Par contre, le roi et son ministre
ne pouvaient pas réaliser l’autre idée énoncée par ce dernier en 1624, que « le
vray secret des affaires d’Italie est de dépouiller le roy d’Espagne de ce qu’il y
75tient, pour en revestir les princes et potentats d’Italie » . Ainsi, la péninsule ne
subit pas une réorganisation totale comme l’avait souhaité le cardinal. Aussi, le
projet d’étendre le territoire de la France vers la Savoie s’avéra-t-il être un rêve,
erde même que celui d’occuper la Savoie comme ce fut le cas sous François I et
76Henri II .

Si nous dressons le bilan de cette politique du point de vue de l’« interna-
tional system », on observera la lutte entre deux opposants pour acquérir la
domination du système d’États. Le royaume de France a réussi à vaincre
l’Espagne au nord des Alpes et des Pyrénées. Au nord des Alpes, les attaques
contre les voies de communications espagnoles ont été couronnées de succès.
L’acquisition de l’Alsace en 1648 entraîna un lent changement de direction

73 Richelieu, Testament politique, éd. Louis André, Paris, Laffont, 1947, p. 414.
74 Ibid., p. 414.
75 Grillon P. (Ed.), Les papiers de Richelieu, cit., t. I, p. 181-186, « Mémoire pour le roi », mai 1625,
p. 184.
76 Dans des papiers provenant de l’entourage de Richelieu et ses collaborateurs se trouve cette
information : « Nostre intention perpetuelle a este de trouver le moyen de nous approprier de
toute la Savoye. Et si nous eussions faict des conquestes en Italie nous les eussions donné pour
ce subiect, mais ne trouvant pas de facilité à ce grand dessein nous avons par toutes voyes, et en
tous rencontres essayé de nous asseurer l’entrée libre en Italie », BNF, Fonds français 16 076, fol.
410. Pour l’occupation française de la Savoie cf. Devos R., Grosperrin B., La Savoie de la Réforme à
la Révolution, Histoire de la Savoie, vol. 3, Rennes, Ouest France,1985, p. 15-38.
L’Espagne, Le duc de Savoie et les “portes” 33
dans la politique étrangère de la France, et surtout de Louis XIV, vers l’Est,
vers le Saint-Empire et l’Empereur. Ainsi sur la longue durée, le centre des
interactions dans le système d’États européen suivait le grand tournant historique
occasionné par le déplacement de l’épicentre économique et culturel européen
77de la Méditerranée vers l’Atlantique. Après la décennie 1648-1658 l’Italie ne se
trouvait plus au premier plan des grandes contestations des États. Ainsi, un
coup d’envoi important de ce changement émanait de la politique de Richelieu
et de Louis XIII.

Sven EXTERNBRINK



77 Braudel F., Le Modèle italien, Paris, Arthaud, 1989.
Milan et l’ennemi savoyard
dans la première moitié du
dix-septième siècle



ES DERNIÈRES AVANCÉES de l’histoire politique, sociale et religieuse du
eLXVII siècle nous permettent de donner l’importance qui est due à la
diversité des conjonctures, en dépassant les jugements antérieurs prétendant
définir l’époque de la domination espagnole comme un tout. En ce sens, même
l’âge de Christine de France passe par différentes étapes et a des caractéristiques
propres. Le début de sa régence correspond à une phase d’incertitude et d’af-
faiblissement politique du duché de Savoie correspondant à la guerre civile, qui
conditionne dans plusieurs secteurs, notamment militaire et diplomatique, les
rapports avec l’État de Milan. Au cours des années 1640, le basculement de la
dynastie vers l’alliance avec la France produit un changement profond du
contexte géopolitique, c’est-à-dire l’encerclement de la Lombardie espagnole.
L’influence de Madame Royale ne cesse pas avec la fin de sa régence formelle
(1648), mais continue jusqu’à sa mort, qui marque le début réel du gouver-
1nement de Charles-Emmanuel II (1663) . À ce propos, il est significatif de
rappeler l’opinion exprimée en 1656 par le marquis de Caracena que l’on trouve
dans le texte qu’il adresse au comte de Fuensaldaña, son successeur au
gouvernement de Milan. On y parle du duc de Savoie comme du « príncipe más
poderoso en Italia […] así por la grandeza del país, como por la calidad y
afectos de sus subditos » (le prince le plus puissant en Italie [...] autant par la
2taille de son pays que par la qualité et l’affection de ses sujets) . Ennemi du roi
Catholique « por inclinación y conbeniencia de su madre » (par inclination et
intérêt de sa mère ), à cause de sa jeunesse il « no tiene authoridad para hacer
mudar las maximas de Madama » (n’a pas d’autorité pour faire changer les
1 Voir Stumpo E., « Cristina di Francia », in Dizionario Biografico degli Italiani, Rome, Istituto
italiano dell’Enciclopedia italiana, vol. 31, 1985, p. 31-37. Pour des raisons d’espace je me borne à
e eciter l’historiographie récente qui renvoie ponctuellement aux études du XIX et du XX siècle.
2 Seuls les États pontificaux et la République de Venise le dépassent par leur importance :
Caracena, L. de Benavides, marquis de, « Copia de lo que iscribió el marqués de Carazena al
conde de Fuensaldaña […] », ms. conservé à Londres, British Library, publié in Giannini M. et
Signorotto G. (dir.), Lo Stato di Milano nel XVII secolo. Memoriali e relazioni, Florence, Edifir, 2006,
p. 71-91.