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De Sedan à Sarajevo

De
230 pages
Au lendemain de la bataille de Sedan, l'Europe est parcourue par un flux entrecroisé de revendications territoriales et de prétentions économiques. Simple prétexte au déclenchement de la Grande Guerre, l'attentat de Sarajevo n'est que la dernière pièce d'un puzzle complexe sur lequel les historiens n'ont pas fini de se pencher... Synthétique, la présente analyse voudrait contribuer à démêler cet écheveau des relations internationales entre 1870 et 1914.
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De Sedan à Sarajevo

















Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland


La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les
recherches les plus récentes en sciences historiques. La
collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des
périodes historiques.
Elle comprend deux séries : la première s'intitulant "Travaux"
est ouverte aux études respectant une démarche scientifique
(l'accent est particulièrement mis sur la recherche
universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a
pour objectif d'éditer des témoignages de contemporains
relatifs à des événements d'ampleur historique ou de publier
tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire
de l'historien.

Série Travaux

Sébastien EVRARD, Les campagnes du général Lecourbe,
1794-1799, 2011.
Jean-Pierre HIRSCH, Combats pour l’école laïque en Alsace-
Moselle entre 1815 et 1939, 2011.
Yves CHARPY, Paul-Meunier, Un député aubois victime de
la dictature de Georges Clemenceau, 2011.
Jean-Marc CAZILHAC, Jeanne d’Evreux et Blanche de
Navarre, 2011
André FOURES, L’école du commissariat de la Marine
(Brest 1864-1939), Regard sur soixante-dix promotions et un
millier d’anciens élèves, 2010.
Nenad FEJIC, Dubrovnik (Raguse) au Moyen-Age, espace de
convergence, espace menacé, 2010.
Jean-Paul POIROT, Monnaies, médailles et histoire en
Lorraine, 2010.
Manuel DURAND-BARTHEZ






De Sedan à Sarajevo

1870 - 1914 : mésalliances cordiales















Du même auteur

Être autrichien : la problématique de la faute chez les écrivains
autrichiens au début du siècle. Bern, Peter Lang (Europäische
Hochschulschriften. Reihe 1, Deutsche Sprache und Literatur ;
1594), 1997.




La photographie de la couverture est tirée du fonds du Brooklyn Museum
(N.Y.) : Exposition universelle, Paris 1900 : Pavillon de la Bosnie-
Herzégovine. Brooklyn Museum Archives, William Henry Goodyear
Archival Collection, New York (S03_06_01_014 image 1504)

Photographie libre de droits :

http://www.flickr.com/photos/brooklyn_museum/2485999257/in/photostream/










© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54386-7
EAN : 9782296543867
AVANT-PROPOS
Au lendemain de sa défaite à Sedan, la France doit payer un
lourd tribut à l’Allemagne au terme du Traité de Francfort.
Néanmoins, le chancelier Bismarck agit en sorte que la dette
soit juste suffisante pour mettre la jeune République à genoux,
dans les limites de sa solvabilité.
La vigueur de la nation française modifie toutefois ce tableau
trop optimiste et Bismarck est le premier surpris de la rapidité
foudroyante avec laquelle « Monsieur Thiers » et son
gouvernement entreprennent de solder cette indemnité
colossale. Peu à peu, les cabinets qui se succèdent à Paris
remodèlent l’infrastructure économique et militaire de la
France. Mais le contexte géostratégique européen ne lui permet
pas d’agir seule. Un bicéphalisme se constitue progressivement
autour des deux foyers de tension que constituent la République
et le Reich.
La spirale qui devait monter entre la Triple Entente et la
Triple Alliance n’apparaît pas encore en 1907. La défensive est
alors le maître mot, pas franchement l’offensive. Et ce besoin de
sécurité nécessaire à la création de deux forces équivalentes en
Europe pour maintenir un équilibre général est surtout
perceptible en France où, depuis trente-six ans, on essaye de
briser l’encerclement allemand. La nomination à Berlin, cette
année-là, d’un ténor de la diplomatie française, Jules Cambon,
est à certains égards symptomatique de la vigilance de Paris, à
la veille de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par François-
Joseph.

7

Peu à peu, le voisin français recommence à devenir sinon
encombrant, du moins un sujet de préoccupation grandissant
outre-Rhin. Il faut en quelque sorte distraire les politiciens
français de leur désir de récupérer l’Alsace-Lorraine. Les
colonies offrent, dans cette perspective, un exutoire idoine.
Certes, les facteurs qui ont pu contribuer de façon
déterminante au déclenchement de la Première Guerre mondiale
sous-tendent de multiples aspects, tant économiques que
politiques ; mais la composante coloniale nous semble revêtir
une importance toute particulière. Les manifestations d’hostilité
allemande vis-à-vis de l’expansion française en Afrique à ses
dépens sont loin d’être négligeables. Peut-être doit-on voir là les
rouages premiers d’une mécanique entraînant peu à peu
l’Europe vers la Guerre.
« D'heure en heure, de minute en minute, les conversations
s'entrecroisent, comme si les nations les engageaient à la fois
sur les mêmes fils téléphoniques » écrit Poincaré en relatant les
1événements survenus en 1912 . Il est paradoxal, alors qu’un flot
brouillé et continu d’informations inonde aujourd’hui le réseau
Internet, de constater qu’à cette époque déjà des flux d’ordres et
de contre-ordres filent sur les câbles. Les représentations
diplomatiques transmettent, reçoivent, parfois simultanément,
des instructions, des objections, qui peuvent se chevaucher à la
minute près et à un rythme accéléré. Les interceptions de
messages, non seulement du fait des ennemis, mais aussi à
l’intérieur des services où le soutien d’un même objectif
stratégique ou politique n’est pas unanime (au Quai d’Orsay par
exemple, entre 1905 et 1911), contribuent au désordre. Par

1 Henri Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, tome II :
Les Balkans en feu, 1912, Paris : Plon-Nourrit, 1926, p. 182.
8

ailleurs, les séjours « aux eaux » ou en villégiature de tel ou tel
responsable politique de haut rang, peuvent retarder ne serait-ce
que d’une heure, l’exécution d’une directive capitale.
L’étude des relations diplomatiques de la France avec ses
partenaires européens, et plus précisément l’Allemagne et
l’Autriche-Hongrie, permet de mieux décrypter les étapes de la
déconstruction. Les représentations françaises en Europe
cherchent à calmer le jeu ou bien à attirer l’Autriche et l’Italie
dans le camp de l’Entente. Mais bien vite, l’Italie profite de
l’affaiblissement de la Sublime Porte pour pénétrer en
Tripolitaine et en Cyrénaïque tandis que les Balkans secouent le
joug ottoman fissuré par les Italiens. D’alliées, toutefois, les
nouvelles nations de la péninsule balkanique deviennent
ennemies : c’est la lutte fratricide engagée pour le partage du
butin laissé par l’empire éclaté de la Porte. La Serbie va profiter
de ce désordre pour manifester son hostilité à l’encontre de
l’Autriche-Hongrie qui annexe la Bosnie-Herzégovine en 1908.
En coulisse, l’Allemagne se tient à l’écart, attend calmement
que la situation évolue. Elle proclame son pacifisme, mais
n’agit pas concrètement dans ce sens. À Paris, les services du
Quai d’Orsay, conduits par des agents frais émoulus de la jeune
institution des Sciences politiques, court-circuitent les messages
de paix et de détente émis par les représentations diplomatiques
françaises, tant en Allemagne qu’en Autriche ou en Italie. La
revanche est à l’ordre du jour dans les couloirs d’un ministère
des Affaires étrangères souvent mal encadré, ce qui sert
indirectement les intérêts allemands.
Au lendemain de l’assassinat de l’Archiduc François-
Ferdinand à Sarajevo, l’Autriche-Hongrie, avec une lourdeur et
une maladresse insignes, contraint la Serbie à se déclarer malgré
9

elle coupable, attisant la colère de la Russie qui fait jouer la
solidarité slave. Londres et Paris restent sans voix, tant la
surprise est grande. C’est alors que Berlin intervient, profitant
au dernier moment du chaos généralisé, se présentant en
quelque sorte comme le sauveur inespéré. Une action armée,
très courte et d’envergure, donnerait une leçon aux Slaves et
compenserait les insuffisances d’un empire austro-hongrois
décadent et incapable d’assumer ses responsabilités.
Dans ce contexte, l’Allemagne peut alors prétendre
réaffirmer sa position dominante en Europe. Elle a, est-il encore
bien nécessaire de le souligner, le soutien plus ou moins
volontaire de ses ennemis dans cette entreprise. Leur impéritie,
leur égoïsme, leur aveuglement, servent le Reich. Il ne peut pas,
de ce fait, être désigné seul « coupable » (alors même que ce
vocable ne peut s’appliquer à qui que ce soit en particulier dans
ce contexte historique) de l’hécatombe qui suivit. Le diplomate
américain George F. Kennan ose énoncer l’expression de
2« grande catastrophe séminale de ce siècle » , soulignant ainsi le
mystère, en quelque sorte, de la responsabilité originelle. Dans
chaque pays participant, une minorité, voire une coterie de
politiciens et d’officiers supérieurs, compte sur des stratégies à
court terme visant, sinon une victoire, du moins un règlement
profitable à bref délai.
À la lumière de sources contemporaines et d’analyses
récentes, anglo-saxonnes notamment, l’attentat de Sarajevo
prend toute sa dimension d’événement terminal aussi

2 George F. Kennan The Decline of Bismarck’s European Order : Franco-Russian
Relations, 1875-1890, Princeton, 1979, p. 3 : « the great seminal catastrophe of
this century ». Voir aussi : Wolfgang J. Mommsen, Die Urkatastrophe
Deutschlands. Der Erste Weltkrieg 1914–1918 (Handbuch der deutschen
Geschichte, Band 17), Stuttgart : Klett-Cotta, 2002.
10

inéluctable qu’improbable. Le problème des sources reste entier.
À l’époque, elles émanent bien évidemment de personnalités
politiques souvent partiales, d’intellectuels partisans, ou de
documents diplomatiques triés sur le volet. L’historien Maurice
Vaïsse accentue le trait : « La Grande Guerre va largement
illustrer cette conception d’une histoire diplomatique mise au
service de la politique. Dès les premiers mois de la guerre, en
3effet, le gouvernement français publie le Livre jaune : il s’agit
d’une sélection de documents diplomatiques choisis avec soin
4
dans un souci de guerre psychologique » . Cette observation fait
écho à celle de Poincaré (lui-même naturellement enclin à une
5certaine partialité…) relative au Livre noir , équivalent russe du
Jaune : « Le Livre noir, toujours remarquable par l'art de la
6sélection » . Il revient à de grands historiens, français comme
7 8Pierre Renouvin ou anglo-saxons comme John F. Keiger , de
retrouver un certain degré d’objectivité, sur un sujet qu’en dépit
des apparences, les chercheurs sont loin d’avoir épuisé.

3 Ministère des Affaires étrangères, Documents diplomatiques 1914, la Guerre
européenne, 1914. Le terme de Livre jaune, par analogie avec le Blue Book
britannique, désigne la publication sous couverture jaune de documents
diplomatiques pour l’information des parlementaires et de l’étranger.
4 Maurice Vaïsse, « Les documents diplomatiques français : outil pour la
recherche », Revue pour l’Histoire du CNRS, n° 14, mai 2006.
5 Un Livre noir : diplomatie d'avant-guerre [et de guerre] d'après les documents
des archives russes [1910-1917]... ; préf. par René Marchand. Paris : Librairie du
Travail, 4 tomes en 6 vol. [1922]-1934.
6 Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, tome
III : L'Europe sous les armes, 1913, Paris : Plon, 1926, p. 92.
7 e Pierre Renouvin, Histoire des relations internationales. Tome sixième, Le XIX
siècle. II, De 1871 à 1914 : l'apogée de l'Europe. Paris : Hachette, 1955 ; La crise
européeenne et la Première Guerre mondiale, Paris : PUF, 1962.
8 John F. V. Keiger, France and the origins of the First World War, London :
Macmillan, 1983.
11





Chapitre Premier
Thiers et Bismarck
La Paix de Francfort
Préliminaires de paix

Élu « chef du pouvoir exécutif de la République française »
le 17 février 1871, Adolphe Thiers apparaît sans doute à bon
droit, du côté français, comme la seule personnalité sur laquelle
repose de fait la responsabilité des Préliminaires de paix du 26
février 1871. Certains républicains intransigeants l'accusèrent de
s'engager dans les pourparlers sans avoir mesuré l'ampleur des
exigences allemandes. S’il s’était montré plus circonspect et s’il
avait fait preuve de plus de perspicacité dans cette estimation, il
est probable qu’il aurait placé le niveau de la barre des
concessions plus haut afin de rétrocéder un minimum. Mais la
stratégie qui sous-tendit ces pourparlers ne laissait pas
raisonnablement entrevoir des possibilités de marchandage aussi
simples. De plus, Thiers était parfaitement conscient de l’état
déplorable auquel avait été réduite la force militaire française.
Une enquête diligentée à l’époque de son élection (19 février
1871) indiquait l’existence d’un contingent important, apte à la
mobilisation (534 000 actifs ; 354 000 réservistes ; 332 000
relevant de la classe 1871 destinés à une intégration proche),
mais ces hommes étaient durement frappés par les événements,
13

démoralisés et, pour beaucoup, mal formés. La commission
chargée de l’enquête a ainsi jugé que seuls 200 000 hommes
étaient effectivement sûrs et aptes au combat. Tout le reste ou
presque, au dire de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction
publique, constituait plutôt une source d’embarras et de
désordre ; leur efficacité réelle n’était envisageable qu’au terme
de plusieurs mois de formation.
À dire vrai, il semble que Thiers ait perçu les conditions de
paix, telles qu’imposées par l’ennemi, comme relativement
9modérées . Il se serait attendu, au sortir de Versailles, à une
annexion allemande de toute la Lorraine avec Nancy en plus de
l’Alsace, à une limitation forcée des équipements militaires
français, de notre armée, de la flotte, des fortifications, peut-être
aussi à une évacuation de nos colonies. Ainsi, il a expressément
fait comprendre à Jules Simon le soir du 25 février, alors que les
grandes lignes des conditions de paix étaient déjà tracées, que
celles-ci, somme toute, n’étaient pas aussi insupportables,
compte tenu de l’insigne faiblesse de la France d’alors et de la
puissance d’un vainqueur qui semblait sans limites.
On pouvait, à certains égards, imaginer que la France avait
été mise à l’abri des conséquences délétères de la griserie des
vainqueurs par l’attitude sobrement réaliste et modérée,
quoiqu’incontestablement pragmatique, de Bismarck. En effet,
il était facile de concevoir outre-Rhin que le montant des
réparations aurait pu largement dépasser celui que fixa le
Chancelier du Reich. De même, ce dernier jugea prématuré,
voire inopportun, de donner suite à court terme aux prétentions

9 Un nombre significatif de données chiffrées et d’allusions aux réactions de
Favre et de Thiers sont issues des analyses de Hans Herzfeld, Deutschland und
das geschlagene Frankreich : 1871-1873, Berlin : 1924 .
14

coloniales issues d’un courant fort dans les milieux politiques
prussiens. D’une manière générale, il aurait eu à cœur de ne pas
infliger à la France des préjudices durables susceptibles
d’affecter notablement sa stabilité intérieure et donc de susciter
un état de révolte néfaste à l’épanouissement de la paix future.
Bismarck a par exemple volontairement renoncé à l’idée d’un
échange de Metz contre le Luxembourg qui eût porté atteinte à
la neutralité du Grand-Duché chèrement obtenue quatre ans plus
tôt. Il est sans doute opportun, à ce propos, de rappeler les
circonstances en lesquelles éclata, dans les années qui
précédèrent, la crise luxembourgeoise, car celle-ci contribua de
façon significative à envenimer les relations franco-prussiennes.
Les succès de Napoléon III sur les champs de bataille,
notamment en Crimée (1856), l’avaient incité à accentuer sa
politique expansionniste. La défaite de l’Autriche à Sadowa
contre la Prusse en 1866 tendait à réorganiser l’échiquier
européen et à faire naître un conflit latent entre la France et la
Prusse. Bismarck voulait écarter Paris de son théâtre
d’opération et conclut secrètement un accord avec Napoléon III,
fermant les yeux sur une éventuelle extension territoriale
française aux dépens de la Belgique et surtout du Luxembourg.
Profitant de cette libéralité prussienne, Napoléon III avait
démarché le roi des Pays-Bas Guillaume III, exerçant de fait la
souveraineté sur le Luxembourg en vertu de l’article 67 du
Congrès de Vienne. Hybride, le Grand-Duché faisait partie de la
Confédération germanique d’obédience autrichienne jusqu’en
1866, puis de la Confédération de l’Allemagne du Nord après la
victoire prussienne. La démarche de l’empereur français auprès
du souverain néerlandais consistait en une offre d’achat du
Grand-Duché pour une somme de 5 millions de florins.
15

Guillaume III ne souhaitait pas au fond que la France occupât
une place plutôt dérangeante sur son fief, ni se mettre en porte-
à-faux avec la Prusse. Mais ses difficultés financières le
poussèrent à accepter l’offre de Paris le 23 mars 1867. Pour
éviter d’être piégé dans un conflit franco-prussien à cause de
cette transaction que Bismarck risquait de contester, le
souverain néerlandais conditionna néanmoins l’acceptation de la
« vente » du Luxembourg à l’approbation de la Prusse. Lorsque
l’opinion prussienne eut vent de cette négociation, elle se sentit
outragée car la dynastie des Luxembourg avait donné quatre
empereurs au Saint-Empire. Depuis son annexion à la
Confédération de l’Allemagne du Nord, une garnison
prussienne stationnait à Luxembourg. Des activistes favorables
à la France suscitèrent contre ces troupes une agitation qui, cela
se conçoit, déplut fort à Bismarck. Il fallut négocier pour mettre
un terme à un climat délétère entretenu d’ailleurs discrètement
par le prince Henri, stathouder du Grand-Duché, frère de
Guillaume III. Au terme de cinq jours de pourparlers à Londres,
il fut entendu le 11 mai 1867 que la France renonçait à ses
prétentions, la garnison prussienne évacuait Luxembourg, sa
forteresse était démantelée, les Pays-Bas maintenaient leur
souveraineté, le Grand-Duché, enfin, restait neutre en toute
circonstance conflictuelle.
Metz, donc, ne fut pas échangé contre le Luxembourg. Thiers
subordonna la cession de l’Alsace-Lorraine aux nécessités
stratégiques du moment et conditionna le tracé des nouvelles
frontières aux stricts impératifs de sécurité militaire. Il aurait été
insensible aux aspects éthiques et psychologiques de cette
annexion : l’opinion publique du Reich jugeait légitime le
montant élevé des réparations infligées au vaincu, en expiation
16

notamment des lointains abus napoléoniens sur les territoires
allemands. De même regardait-elle l’Alsace-Lorraine comme un
joyau de la culture germanique. Ces considérations, vis-à-vis de
Bismarck, s’effaçaient devant la nécessité stratégique de la
défense de la nouvelle Allemagne face à un probable sursaut des
forces françaises dans un avenir plus ou moins proche. Ainsi, le
maintien de son exigence de l’annexion de Metz était lié à sa
conviction du caractère imprenable de cette place militaire. La
nécessité d’un acquiescement rapide et sans résistance à cet
impératif de la part de Thiers paraissait inéluctable au
Chancelier. En revanche, son obtention fut présentée à
erl’empereur Guillaume 1 comme un acquis remarquable, peu
évident a priori, tout à l’honneur de son illustre représentant…
Bismarck, qui n’était pas homme à laisser dominer son jeu
par un artifice diplomatique issu de la partie adverse, a dû céder
ou faire mine de céder, tout bien pesé, sur la question de
Belfort. Juger son maintien dans le giron de la France comme
une performance diplomatique de la part de Thiers, n’est
cependant pas déplacé : il a frappé au bon endroit, au bon
10moment, dans le jeu de la discussion .
Dans l’esprit des revendications territoriales imposées par
l’ennemi, les Préliminaires de paix du 26 février induisent dans
les clauses subséquentes une soumission sans faille à la volonté
du vainqueur allemand. Ainsi en est-il des articles II et III
relatifs au paiement des indemnités et à l’occupation des
territoires envisagée comme une garantie jusqu’au solde

10 Le rapport émanant de la Commission statuant sur les frontières, établi par les
trois commissaires allemands (Strantz, Hauchecorne et Herzog – Bruxelles, 19
avril 1871) fait état de discussions particulièrement serrées avec la partie française
sur la signification exacte du mot « Rayon » désignant les alentours de Belfort. Cf.
Hans Goldschmidt, Bismarck und die Friedensunterhändler 1871, p.77 .
17

définitif de la dette : « La France paiera à S.M. l'Empereur
d'Allemagne la somme de 5 milliards de francs » (Art. II).
Sans doute a-t-on alors fermement soutenu côté français que
ce paiement conduirait le pays à la ruine ; mais cela n’implique
pas, tant s'en faut, que Bismarck, en contradiction avec sa
volonté constamment affirmée de rester dans les limites du
supportable, aurait voulu saigner la France à blanc. Quant à
Thiers, en bon financier, il sut faire preuve de finesse dans sa
manière de diligenter la négociation. Il assura jusque dans les
moindres détails la levée des sommes utiles aussi bien au
paiement des réparations qu’à la réhabilitation de l’armée
française. En regard même des ressources financières du Reich
avant 1914, leur montant était exorbitant. Néanmoins, il
apparaît qu’après mûre réflexion Thiers semblait convaincu que
cette somme était certes considérable, mais pas insupportable et
qu’en aucun cas les pourparlers de paix ne devaient achopper à
cause d’elle. De plus, la brièveté toute relative des délais de
paiement (au moins un milliard jusque fin 1871 ; le reste dans
un espace de trois ans après la ratification des Préliminaires, le 2
mars 1874) rend bien compte du fait que Bismarck était confiant
quant à la satisfaction de ses exigences et qu’aucune arrière-
pensée ne le guidait à l’époque. Il aurait pu en effet prévoir un
échéancier impossible à tenir de la part de la France et susciter
par là volontairement des motifs d’intervention militaire
répressive ou coercitive, accentuant ainsi la portée de
l’occupation.
D’un côté, Bismarck souhaitait vivement le maintien du
gouvernement Thiers, en qui il voyait un négociateur fiable (la
cession de Belfort et le règlement de la question relative à
18

11l’investissement de Paris en témoignent ) ; mais par ailleurs,
pour lui, les fruits de la victoire ne pouvaient pas non plus
dépendre uniquement de l’existence néanmoins fragile de ce
gouvernement, ni de sa bonne volonté temporaire, acquise sous
la pression.
Du fait qu’au moment de la conclusion des préliminaires, le
gouvernement français avait bon espoir de liquider le versement
des deux premiers milliards dans un bref délai, les mesures
prises dans le cadre de la dernière tranche de paiement perdaient
en partie leur sens. Ainsi Thiers pouvait-il se targuer d’avoir
obtenu une réduction de la durée globale d’occupation, au grand
dam de l’ennemi. En faisant preuve d’un optimisme peut-être
excessif, la fin de l’année 1871 pouvait même être considérée
comme un objectif envisageable pour le départ de l’occupant.

Le Traité de Francfort et ses conséquences

Les Préliminaires de Versailles constituent sans aucun doute
un pas décisif vers la paix. En revanche, le Traité de Francfort
du 10 mai 1871 a généré toute une série de charges accrues en
regard de celles prévues par ces Préliminaires. Le Chancelier a
obtenu la consolidation de la promesse du respect des clauses
prévues aux articles VII et VIII du protocole d’accord. Elles
précisent en premier lieu les modalités de paiement des

11 Cf. les développements de H.Herzfeld sur l’attitude du Reich vis-à-vis de la
Commune de Paris (ch. II, p. 19 sqq.). Il est intéressant de noter que, dans un
télégramme expédié le 3 avril 1871 de Bruxelles, l’ambassadeur allemand, comte
Arnim, annonce ce qui suit au prince Bismarck : «[le baron] Baudé prétend
qu’après l’expédition [punitive] contre Paris, dont il ne doute point du résultat, la
proclamation de la monarchie, précisément celle des tenants du comte de
Chambord, est plus imminente qu’on ne le suppose. Thiers serait jugerait une telle
hypothèse tout à fait crédible ». Pièce n°27, H.Goldschmidt, op. cit., p. 62
19

réparations. Un premier versement de 500 millions était exigible
30 jours après le rétablissement de l’autorité gouvernementale à
Paris. Un milliard était dû avant la fin de l’année 1871, un
erquatrième demi-milliard avant le 1 mai 1872, alors que les
Préliminaires (article II) ne prévoyaient qu’un milliard sans
versement intermédiaire. Les 3 milliards restants devaient être
réglés avant le 2 mars 1874. Le montant des intérêts annuels
relatifs aux impayés, fixé au taux de 3 %, devait être versé le 3
mars.
Concrètement, après paiement de 2 milliards (au plus tard le
er1 mai 1872) les forces d’occupation devaient, quoi qu’il arrive,
s’abaisser au seuil de 50 000 hommes et 18 000 chevaux.
Malgré tout, il est compréhensible que la méfiance ait
prévalu en Allemagne en regard de l’augmentation des effectifs
de l’armée française projetée à Paris par le chef de l'exécutif,
au-delà du contingent de 400 000 hommes en service à l’époque
de Napoléon III. Thiers outrepassait par là considérablement le
volume des forces allemandes en activité en temps de paix.
Compte tenu du contingent disponible de 300 000 hommes, le
chef de l'exécutif proposait d’appeler chaque année sous les
drapeaux 90 000 jeunes Français à servir 8 ans, dont 5 dans
l’active et 3 dans la réserve. La France pouvait ainsi compter sur
une armée active de 450 000 hommes, augmentée de 120 000
hommes (sous-officiers, volontaires, etc.) et de 350 000
réservistes ; ce qui, abstraction faite de la Marine dont
l’importance et l’efficacité n’étaient pas franchement
significatives, et du taux annuel de mortalité prévisible, devait
permettre de disposer d’une armée de campagne de 800 000
hommes. Cependant, les chiffres fournis par Thiers ne tenaient
pas obligatoirement compte de forces d’appoint, telles les
20

troupes coloniales, les formations relevant de la police
parisienne et la gendarmerie. Bien que l’effort déployé par la
France fût considérable, il ne pouvait raisonnablement porter
ses fruits que très graduellement. Officiellement, cette armée
nouvelle était fondamentalement réputée défensive, mais la
passion rhétorique de Thiers l’entraînait à des discours qui
n’étaient pas vraiment de nature à rassurer l’Allemagne, laquelle
prétendait elle-même s’abstenir d’accroître notablement ses
effectifs. En effet, le chef de l'exécutif proclamait que la France
n’avait jamais été dotée d’une armée aussi puissante et que, eût-
elle été opérationnelle en 1870, la victoire y aurait été remportée
haut la main ; à tout le moins, conquise de haute lutte.
Les propositions de Thiers, qui s’opposaient ouvertement
aux résolutions de la Commission parlementaire des affaires
militaires de l’été 1870, furent aussitôt accueillies par
l’Assemblée avec une irritation notoire susceptible d’engendrer
facilement la chute du chef de l'exécutif.
L’attention soutenue avec laquelle fut suivie l’affaire à
Berlin s’accrut encore lorsqu’en décembre 1870, le projet de
budget alloué à la Défense pour 1872, soumis à l’Assemblée,
montra en détail au prix de quels sacrifices on envisageait de
payer le relèvement de l’armée. Tandis que l’on économisait
sans ménagement sur les crédits affectés à la Marine, l’ordinaire
de l’armée se voyait doté d’un budget de 450 millions de francs,
dépassant ainsi de 75 millions et demi celui d’avant-guerre (374
millions et demi à la veille du conflit de 1870). Face à l’armée
impériale de 400 000 hommes, la France pouvait maintenant
lever une force équivalant à 464 000 hommes. Le gouvernement
du Reich était dans le même temps sérieusement préoccupé par
le discours menaçant des bulletins français d’information
21

militaire, ou plus généralement officiels, faisant état de manière
précipitée d’un sentiment revanchard susceptible d’éclater au
grand jour dans un avenir relativement proche. Lui-même
commençait à croire à la vraisemblance d’un tel danger.
Les partisans d’un service militaire obligatoire de trois ans
sur le modèle prussien, impliquant l’incorporation si possible
globale de toutes les forces vives aptes au service, n’avaient pas
perdu l’espoir de l’emporter à la Chambre. Parmi leurs chefs de
file les plus en vue, se distinguait l’infatigable général Trochu,
autrefois gouverneur de la place de Paris et surnommé le
« participe passé du verbe trop choir »... Convaincu au contraire
de contribuer utilement par là au redressement de son pays,
Thiers crut bon de s’opposer vigoureusement à une modification
radicale de la structure de l’armée en vigueur depuis
12Napoléon .
Personnellementn Thiers jugeait préférable une révision pure
et simple de la loi de Saint-Cyr de 1818 (avec huit ans de
service et des modalités de suppléance) qu’il trouvait adaptée
aux exigences pratiques du moment, moyennant quelques
retouches mineures. Néanmoins, il consentit à une réduction de
la durée, dans une proportion qu’il estimait encore admissible, à
cinq ans de service actif, en deçà de laquelle il considérait que la
carrière de sous-officier perdait de son intérêt.
Le cuisant échec que venait d’essuyer le pays ne résultait pas
tant du fait de la loi militaire française de 1818 elle-même, mais

12 « Le mécanisme traditionnel sur lequel reposait son organisation militaire s'était
abîmé avec l'Empire. Aux prises avec une nation combattant d'après des règles
nouvelles, la France était apparue en désavantage sur tous les points. Les effectifs
s'étaient trouvés trop faibles, la discipline relâchée, la science des généraux
obscurcie, la tactique, l'emploi et la proportion des diverses armes sur le terrain
fautifs et surannés. » Théodore Duret, Histoire de France de 1870 à 1873, p. 198.
Ce jugement date de 1893.
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du laxisme avec lequel Napoléon III l’avait appliquée, sans
compter la somme d’autres erreurs en tout genre accumulées au
fil du conflit. Abstraction faite de la médiocrité notable de
l’état-major sur le plan stratégique, Thiers observa avant tout les
signes de ce laxisme dans la manière extrêmement cavalière qui
caractérisa l’ouverture des hostilités, sans préparation
diplomatique réelle, avec des forces militaires insuffisantes, tant
sur le plan de l’équipement que sur celui des effectifs,
particulièrement réduits. Il avait aussi entièrement raison
d’affirmer que la France, avec ce même système de défense
plutôt ancien, était néanmoins en capacité de rendre disponible
un million d’hommes en cas de guerre, moyens suffisants en
termes de défense aussi bien, selon toute probabilité, qu’en
termes d’attaque, à condition bien sûr que l’on pose en
préalable, comme il est d’usage pour ce type de conflit, la
nécessité de s’adjoindre des forces alliées. Avec le recul, ces
éléments d’appréciation peuvent néanmoins être qualifiés de
relativement modestes, compte tenu du fait qu’à cette époque,
les forces allemandes disponibles en cas de guerre se chiffraient
à 1 271 350 hommes (active : 687 000 ; réserve : 241 500 ;
troupes d’occupation : 343 100).
Voilà donc un fait historique particulièrement remarquable :
tandis que la France dispose de plus de 450 000 hommes dans le
cadre d’un service de cinq ans, le Reich victorieux abaisse la
durée de service de son infanterie à deux ans. On ne peut nier
qu’en Allemagne, face à une telle situation, le fait d’éviter toute
dépense militaire susceptible de paraître superflue, ait pu
sembler totalement incongru. La vague de succès et de victoires
qui marquèrent la décennie de la guerre n'était-elle pas due à
une logistique militaire sans faille soutenue par un budget
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