De Suwalki à Paris

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Voici l'histoire de la famille de l'auteur, venue de Pologne pour s'installer en France dans les années 1860. Il s'agit de comprendre concrètement comment une famille juive de l'Europe de l'Est s'intègre - intégration qui s'accompagne d'une certaine laïcisation et débouche parfois sur un affaiblissement, voire une disparition complète du sentiment de l'identité juive. Ceci n'a pas empêché la déportation et l'anéantissement de la famille à Auschwitz. Voici une contribution à l'histoire de l'immigration juive en provenance de l'Europe centrale et orientale.
Publié le : lundi 15 juin 2015
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EAN13 : 9782336385273
Nombre de pages : 300
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DE SUWAŁKI Jean
À PARIS GribenskiMémoires Mémoires
eee edu XX siècledu XX siècle
Ce livre retrace l’histoire de ma famille : juifs, mes
ancêtres sont venus de Pologne pour s’installer en France
dans les années 1860. J’ai donc tenté de comprendre, le plus
concrètement possible, comment une famille juive d’Europe de DE SUWAŁKI
l’Est s’est intégrée dans la communauté nationale ; intégration
qui s’accompagne – phénomène lent mais incontestable – À PARISd’une certaine « laïcisation » et débouche presque toujours sur
un affaiblissement, parfois même une disparition complète du
sentiment de l’identité juive. D’autre part, j’ai voulu tenter de Histoire d’une famille découvrir comment, entre 1940 et 1944, et quel qu’ait pu
être leur sentiment personnel vis-à-vis de la Pologne et du d’origine juive polonaise :
judaïsme, tous les membres de ma famille ou presque ont été les Gribinski/Gribenski exclus de la communauté nationale française par l’occupant
(1824-1945)nazi et par le régime de Vichy, plusieurs d’entre eux ayant
ensuite été déportés et assassinés à Auschwitz, via Drancy.
Cette histoire s’adresse donc d’abord aux membres de
ma famille. Mais ce livre a aussi une portée plus générale :
il tente de donner un sens à cette histoire, en en présentant
le « contexte », qu’il s’agisse de l’intégration de ces Juifs
epolonais commencée dès la fi n du XIX siècle, ou encore
de la destinée sous le régime de Vichy de ces descendants
d’immigrés devenus français. Il espère susciter des travaux
du même genre, qui pourraient permettre des comparaisons
et contribuer ainsi à l’histoire de l’immigration juive en
provenance de l’Europe centrale et orientale.
Né en 1944, Jean Gribenski est Professeur émérite à l’université
de Poitiers. Il a été Rédacteur en chef de la Revue de Musicologie
(1974-1986 et 2005-2006), Président de la Société française de
musicologie (1996-2001). Spécialiste de la vie musicale en France
e edans la deuxième moitié du XVIII et au début du XIX siècle, il a publié
dans ce domaine de nombreux articles. Il a aussi travaillé sur la vie
musicale à Paris pendant l’Occupation.
Illustration de couverture : le café-restaurant
Gribinski rue du Roi-de-Sicile, vers 1892.
ISBN : 978-2-343-06394-2 Série 9 782343 063942 S31 € Deuxième Guerre mondiale
DE SUWAŁKI À PARIS
Jean Gribenski
Histoire d’une famille d’origine juive polonaise : les Gribinski/Gribenski (1824-1945)










De Suwa łki à PariseMémoires du XX siècle


Déjà parus


Pedro CANTINHO PEREIRA, Un « Malgré nous » dans
l’engrenage nazi, Les sacrifiés de l’Histoire , 2015.
Fernand THOMAS, Mémoires de guerre, La vie malgré tout
(1914 – 1918), 2014.
eRenaud de BARY, La 4 batterie. Journal intime d’un appelé
en Algérie (1 mars 1961 - 5 janvier 1963), 2014.
Richard SEILER, Charles Mangold, chef de l'armée secrète en
Périgord, 2014.
Henri FROMENT-MEURICE, Journal d’Egypte, 1963-1965,
2014.
Joseph-Albert di FUSCO, Fusillé à Caen en 1941, Lettres d’un
otage à sa famille, 2014.
Tahîa GAMÂL ABDEL NASSER, Nasser ma vie avec lui,
Mémoires d’une femme de président, 2014.
Fernand FOURNIER, Paroles d’appelés. Leur version de la
guerre d’Algérie, 2014.
Marguerite CADIER-REUSS, Lettres à mon mari disparu
(1915-1917), 2014.
Nadine NAJMAN, 1914-1918 dans la Marne, les Ardennes et
la Belgique occupées, 2014.
Marcel DUHAMEL, Ça jamais, mon lieutenant !, Guerre
19141918, 2014.
Xavier Jean R. AYRAL, HÉROÏSME - Jean Ayral, Compagnon
de la Libération, Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral
(18 juin 1940 – 22 août 1944), 2013.
Sabine CHÉRON, Les coquelicots de l’espérance, 2013.
Pierre BOUCHET de FAREINS, Madagascar, terre
ensanglantée, 2013.
Jacques SOYER, Sable chaud. Souvenirs d’un officier
méhariste (1946-1959), 2013.
Edith MAYER CORD, L’éducation d’un enfant caché, 2013.
Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.






Jean Gribenski





De Suwa łki à Paris


Histoire d’une famille
d’origine juive polonaise :
les Gribinski/Gribenski (1824-1945)
L'HARMATTAN





DU MÊME AUTEUR

Ouvrages personnels :

Thèses de doctorat en langue française relatives à la musique. Bibliographie commentée /
French Language Dissertations in Music. An annotated Bibliography. New York,
Pendragon Press, 1979. xxxix-270 p.

Catalogue des éditions françaises de Mozart, 1764-1825. Hildesheim-Zürich-New
York, Georg Olms Verlag, 2006. xliv-420 p.


Direction d’ouvrages collectifs :

D’un opéra l’autre : hommage à Jean Mongrédien. Paris, Presses de l’Université de
Paris-Sorbonne, 1996. 448 p.

Le Musée de Bordeaux et la musique, 1783-1793 (avec Patrick Taïeb et Natalie
Morel-Borotra). Rouen, Publications des Universités de Rouen et du Havre,
2005. 241 p.

La Maison de l’artiste. Construction d’un espace de représentations entre réalité et imaginaire
e e(XVII -XX siècles) (avec Véronique Meyer et Solange Vernois). Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2007. 311 p.

Mozart et la France : de l’enfant prodige au génie (1764-1830) (avec Patrick Taïeb).
Lyon : Éditions Symétrie, 2014. 256 p. Prix des Muses 2015.

Solange Corbin et les débuts de la musicologie médiévale (avec Christelle
CazauxKowalski et Isabelle His). Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015.
226 p.












À la mémoire de mes parents :
Hélène Boschi (1917-1990),
André Gribenski (1917-2013)






REMERCIEMENTS



rès nombreuses sont les personnes à qui j’ai fait appel
pendant ce travail. À toutes, j’exprime ma plus profonde
gratitude, en priant de bien vouloir m’excuser celles et ceux T qui ne trouveraient pas leur nom mentionné ici.
Je tiens tout d’abord à adresser mes remerciements à Isabelle, ma
femme, qui a suivi de près, depuis le début, l’élaboration de ce livre.
Ma reconnaissance va ensuite au regretté Basile Ginger, qui a guidé
mes premiers pas dans cette recherche. Je dois beaucoup à la lecture de
1son remarquable Guide pratique de généalogie juive, en France et à l’étranger ,
mais aussi à nos entretiens. Je n’oublie pas pour autant les autres
membres du Cercle de généalogie juive que j’ai sollicités, et qui ont
répondu à mes demandes avec à la fois compétence et gentillesse :
Véronique Cahen, Colette Clément-Zimmermann, Stéphane Toublanc,
Daniel Vangelhuwe.
J’ai une dette toute particulière envers deux personnes : Gérard
Abramovici, chercheur infatigable, qui m’a généreusement communiqué
le résultat de ses recherches ; Marlene Silverman, fondatrice en 1990 et
2responsable depuis lors de la revue Landsmen , qui m’a fourni nombre de
renseignements précieux sur mes ancêtres polonais. Je tiens aussi à
remercier Micheline Gutmann, présidente de l’association genAmi, qui
m’a fait bénéficier de ses connaissances « judéo-suwa łkiennes » étendues.
Au cours de mes recherches, plusieurs historiens ont bien voulu
répondre à mes questions : Danielle Delmaire, Anne Grynberg, Michel
Laffitte, Jean Laloum, Annette Wiewiorka. Qu’ils/elles trouvent ici
l’expression de ma gratitude.
Il m’est impossible de nommer toutes les personnes qui m’ont
accueilli et bien souvent guidé au sein des diverses institutions dans
lesquelles j’ai travaillé (notamment les Archives de Paris, les Archives
nationales, le Centre de documentation juive contemporaine, le
3Consistoire Central). Je tiens aussi à remercier les membres du

1 Paris, Cercle de généalogie juive, 2002.
2 Dont le sous-titre est Journal of the Suwalk-Lomza Interest Group for Jewish Genealogists.
3 On en trouvera la liste complète dans la section relative aux Sources.
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Jean Gribenski
personnel de la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, que j’ai
fréquentée assidûment.

Bien entendu, une telle recherche ne peut se concevoir sans l’appel
aux témoignages. Il m’aurait été tout simplement impossible de mener à
bien ce travail sans le concours de deux personnes qui ont bien voulu,
avec patience et gentillesse, avec enthousiasme même, faire appel pour
moi à leurs souvenirs très lointains (des années 1920 à 1945). Il s’agit en
premier lieu de mon père, André Gribenski − qui n’a pu
malheureusement voir l’achèvement de ce livre : je l’ai interrogé maintes et maintes
fois et il a bien voulu répondre ou tout au moins tenter de le faire à mes
questions, lesquelles, j’en suis bien conscient, remuaient souvent des
souvenirs douloureux. J’ai aussi sollicité à de nombreuses reprises son
cousin Serge Gribe, qui m’avait pour ainsi dire précédé dans cette voie,
puisqu’il avait dès les années 1990 réalisé un arbre généalogique familial
et constitué, avec sa femme Frédérique, un riche album de
photographies. J’exprime enfin ma gratitude aux autres témoins qui m’ont livré
leurs souvenirs et m’ont exprimé leur soutien : Annette Geller, René
Gribe, Rosette Lévy, Ginette Ohayon, Hélène Schwartzenberg.
Pour réaliser le tableau généalogique qui clôt ce livre, j’ai sollicité le
concours des intéressé(e)s. Il m’est impossible de nommer toutes les
personnes qui m’ont fourni des renseignements, des pistes de recherche,
des photographies, etc. Je ferai une exception pour deux familles,
apparentées on le verra aux Gribinski/Gribenski : les Bollier (tout
particulièrement Christian, Jean-Pierre, Marie-Ange, Thierry, Vianney) et
les Schwartzenberg (notamment Danièle et Jacques, Micheline,
Marianne, Marie, Jocelyne, Michèle Landmann). Enfin, un grand merci à
Pascale Bani, Nathalie Elkaïm et Catherine Weibel.
Plusieurs personnes ont traduit pour moi des documents écrits dans
des langues que je ne connais pas : je suis ainsi redevable, pour le
polonais, à Alain Jomy, Luca Levi Sala, Catherine Ravet, Barry Smerin,
Minvyde Vitkauskaite ; pour le yiddish, à Akvil ė Grigoravi či ūt ė. Enfin,
les membres de mon entourage − ma sœur Martine, mes enfants
Claudine, Michel, Juliette et Fanny − ainsi que mes ami(e)s Marie-Claude
Angot, Cristina Diego Pacheco et Michel Robert-Tissot ont bien voulu
lire une première version de l’ouvrage, fournissant ainsi maintes
suggestions qui ont contribué à l’améliorer.

Last but not least : que soit remerciée Florence Witkowski, qui m’a aidé
à m’interroger sur le sens de cette recherche.
10





AVANT-PROPOS



eu départ, une photo ancienne, datant de la fin du XIX siècle :
dix-huit personnes, sur deux rangs − neuf adultes derrière,
neuf enfants devant. Tous prennent la pose devant une
sonA boutique dont l’enseigne indique : « CAFÉ M C.
GRIBINSKI. RESTAURANT ». Cette photo, nous sommes nombreux
à la connaître depuis belle lurette. Nombreux aussi à savoir que ce
caférestaurant, depuis longtemps disparu et dont personne, parmi les
membres de ma famille que j’ai connus, n’a le moindre souvenir, était
situé à Paris, dans le quatrième arrondissement, rue du Roi-de-Sicile, très
précisément au n° 23 (ce numéro figure d’ailleurs sur la photo). Photo
bien réelle, assurément, mais café-restaurant un peu mythique…
Tout est parti de là. Tout d’abord, qui est ce « C. », désigné par sa
seule initiale ? Et puis, si la plus grande partie des personnes présentes
(adultes et enfants) est identifiée avec certitude, en revanche d’autres
visages sont inconnus, non seulement de moi, mais aussi de tous les
membres de ma famille que j’ai pu interroger. J’ai donc voulu essayer de
4mettre un nom sur ces visages : on verra que je n’y suis pas entièrement
parvenu.
À l’origine de cette recherche, il y a donc tout simplement le désir de
connaître : bien entendu, ce désir m’a rapidement conduit très loin de la
photo. Un désir que l’on peut qualifier dans un premier temps de
« strictement généalogique » : situer les autres et me situer moi-même,
découvrir à l’occasion des cousin(e)s proches ou lointain(e)s, retrouver
l’itinéraire de chacun(e), en somme établir l’historique de la famille.
Dans cette quête au fond banale, surtout chez un sexagénaire, il y a
cependant quelque chose de particulier : juifs, mes ancêtres sont venus
de Pologne pour s’installer en France dans les années 1860. J’ai donc
tenté de comprendre comment une famille juive d’Europe de l’Est
s’intègre dans la communauté nationale, de saisir ce que signifie
5concrètement cette intégration ; intégration qui s’accompagne –

4 Ci-dessous, page 65.
5
J’emploie à dessein le terme d’« intégration » plutôt que celui, de sens apparemment
très voisin, d’« assimilation » : ils me paraissent en fait recouvrir des points de vue
11





Jean Gribenski
phénomène plus lent mais incontestable – d’une certaine « laïcisation » et
débouche presque toujours sur un affaiblissement, parfois même une
disparition complète du sentiment de l’identité juive. C’était là ouvrir un
champ immense de réflexions, certes en soi peu originales, mais me
semble-t-il relativement peu étudiées dans le cas d’une famille immigrée
de Pologne. Ces questions peuvent se résumer à une interrogation :
qu’est-ce en l’espèce que la « judéité » ? Comment évolue-t-elle ? Je ne
prétends évidemment pas y répondre. Mais j’espère que ce livre ouvrira
quelques pistes de réflexion sur cette voie.
D’autre part, j’ai voulu tenter de découvrir comment, près d’un
demisiècle après l’intégration des premiers arrivants, et quel qu’ait pu être leur
sentiment personnel vis-à-vis de la Pologne et du judaïsme, tous les
membres de ma famille ou presque ont été exclus de la communauté
nationale française par l’occupant nazi et par le régime de Vichy,
plusieurs d’entre eux ayant ensuite été déportés et assassinés à
Auschwitz, via Drancy. En d’autres termes, j’ai voulu savoir comment
ma famille a vécu pendant cette période de la Seconde Guerre mondiale.

*
* *

Entreprendre cette recherche n’allait pas de soi. Aucun membre de
ma famille jusqu’ici ne semble avoir voulu fouiller dans ce passé
polonais. Tout s’est déroulé jusqu’à présent comme si l’histoire de notre
famille commençait à Paris, avec l’arrivée de notre ancêtre, à la fin du
Second Empire. À ma connaissance, personne ne savait jusqu’ici ni d’où
il venait précisément, ni pourquoi il avait quitté sa Pologne natale et était
venu s’installer définitivement à Paris, avec femme et enfants : il était
entendu une fois pour toutes que c’était pour « fuir l’antisémitisme ».
Cette hypothèse s’est révélée très probablement inexacte.

sensiblement différents. Pour ce qui nous concerne ici (les Juifs d’origine étrangère),
l’« assimilation » a comme sujet les « Juifs immigrés » : on comprend dès lors le sens
péjoratif que le mot a pris, notamment chez un certain nombre de porte-parole de la
« communauté juive » (à leurs yeux, remplaçant l’antisémitisme, l’assimilation est
devenue le danger principal menaçant l’existence juive, tout du moins en Europe). De
façon très différente (car il y a là plus qu’une nuance), le sujet de l’« intégration » me
semble être bien davantage les « immigrés juifs ».
Sur ces questions de terminologie, à mes yeux absolument essentielles − et qui ont
d’ailleurs actuellement de fortes résonances, en raison de la montée des divers
communautarismes −, on consultera par exemple l’ouvrage de Dominique Schnapper,
Qu’est-ce que l’intégration ?, Paris, Gallimard, 2007, notamment l’introduction, sous-titrée
« Histoire de mots ».
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De Suwa łki à Paris
La raison majeure de ce peu d’intérêt, me semble-t-il, c’est que le
souci principal, jusqu’en 1939, était l’intégration : ou bien elle était
acquise depuis plus ou moins longtemps et dans ce cas, se sentant
6français, les Gribinski/Gribenski et apparentés n’avaient ni l’envie ni
même sans doute l’idée de creuser la question de leur origine étrangère,
proche ou lointaine, qu’ils souhaitaient vraisemblablement oublier et en
tout cas faire oublier − même si le nom de famille était un rappel
permanent de cette origine ; ou bien cette intégration était en cours, la
naturalisation n’étant pas encore acquise : dans ce cas aussi et peut-être
surtout, on souhaitait sans doute oublier l’origine étrangère, que, outre le
nom, un fort accent yiddish venait parfois rappeler.
Plus tard, chez celles et ceux qui ont survécu à la Shoah (c’est-à-dire,
fort heureusement, l’immense majorité de ma famille), les années
19401944 ont sans aucun doute causé un traumatisme, plus ou moins grave,
plus ou moins lent à cicatriser, parfois même très difficile voire
impossible à déceler, mais dans tous les cas certainement indélébile. Sans
doute les conséquences en sont-elles très différentes d’un individu à
l’autre, et je suis loin de connaître suffisamment les personnes pour
pouvoir tirer des conclusions générales. Il me semble cependant que ce
traumatisme a contribué d’une part à renforcer dans la famille ce
penchant pour le silence sur les origines, en donnant naissance à cette
idée répandue mais, on le verra, assez fausse, selon laquelle une telle
quête de toute façon est vaine, car il ne resterait rien en Pologne ; d’autre
part, à susciter chez chacun des interrogations sur sa « judéité » ; pour
certains enfin, en réaction à l’antisémitisme vécu pendant ces « années
noires », à changer de nom pour adopter un patronyme plus « français ».
Celles et ceux qui ont vécu cette période en parlent plus ou moins
volontiers : les attitudes ici sont très diverses − cette diversité dépendant
7aussi, bien entendu, de ce qu’on a vécu . Pour ma part − et je tiens ici à
rendre hommage à mes parents – il me semble avoir pris peu à peu
conscience de tout cela (en particulier de mon origine juive et des
persécutions) de façon en quelque sorte « naturelle » : on en parlait
librement, mais sans ostentation. Dans cette prise de conscience, Laure,
ma sœur adoptive, a joué un rôle essentiel, bien avant la publication de
8ses souvenirs en 1999 .
Une chose est sûre en tout cas ; c’est grâce au fait que, né en 1944, je
n’ai pas connu cette période, que j’ai pu poursuivre une telle recherche.

6 Sur ce double nom, voir l’encadré p. 75.
7 Voir à ce sujet le chapitre IV.
8 Laure Schindler-Levine, L’Impossible Au-Revoir : l’enfance de l’un des derniers « maillons de la
echaîne », 1933-1945, Paris, L’Harmattan, 1999, 2 éd. 2001.
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Jean Gribenski
Reste à savoir pourquoi je l’ai entreprise un beau jour de 2008, alors que
la photo dont je viens de parler était sous mes yeux depuis des années : à
cette question, je ne vois guère de réponse. Peut-être l’âge tout
simplement, qui fait que l’on commence à s’interroger sur son origine,
alors que jusque-là on ne s’en soucie pas. Peut-être aussi un
cheminement souterrain de ma judéité, bien que je n’y croie guère :
« identité juive », « retour aux racines juives » : ce sont là des expressions
qui n’ont pour moi pas beaucoup de sens. Plus sérieuse me paraît une
autre hypothèse (il s’agit ici d’une impression purement subjective,
qu’aucun élément objectif ne vient étayer) : ancien militant
d’extrêmegauche, j’ai côtoyé alors − c’était dans les années 1960 et 1970 − bon
nombre de camarades issus comme moi de l’immigration juive d’Europe
orientale. Or il me semble que la plupart de ceux qui, comme moi, ont
abandonné cette vie militante − en chercher les raisons nous mènerait
trop loin, mais il va de soi que l’éloignement de toute perspective
révolutionnaire a joué le rôle essentiel − ont, plus ou moins
consciemment, cherché un autre groupe auquel s’intégrer. Pour
beaucoup d’entre eux, le passé remplaçant l’avenir, ce fut un « retour au
judaïsme » : celui de leur enfance, ou bien celui des générations
précédentes ; souvent aussi − et les deux choses vont en général de
pair –, ce fut l’apparition d’une solidarité sans faille avec l’État d’Israël.
Pour ma part, on l’aura compris, tout cela m’est complètement étranger :
d’une façon plus générale, je ne ressens aucunement le besoin
d’appartenir à une communauté, quelle qu’elle soit. Cela dit, il n’est pas
impossible que, en quelque sorte, le présent ouvrage en tienne lieu : la
quête du passé familial n’est-elle pas, au moins en partie, une recherche
des racines ?
Quoi qu’il en soit, deux livres ont constitué une sorte de déclencheur :
9Les Disparus, de Daniel Mendelsohn , et Un livre du souvenir. À la recherche
10d’une famille juive décimée en Pologne, de Françoise Milewski . Très différents
l’un de l’autre, ils ont en commun la quête de la mémoire de ce passé
judéo-polonais, certes beaucoup plus récent et infiniment plus tragique
que le mien. Tous deux m’ont non seulement fait prendre conscience de
ce passé, mais aussi montré qu’il était possible, indispensable en même
temps, de mêler petite et grande histoire. Ils m’ont enfin suggéré des
pistes pour l’enquête, en en montrant la richesse : entretiens dans le
premier cas, archives dans le second. Le hasard, lui aussi, est intervenu :
en 2008, j’ai eu l’occasion de me rendre en Pologne, pour des raisons

9 Traduction française : Paris, Flammarion, 2007.
10 Paris, La Découverte, 2009.
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De Suwa łki à Paris
professionnelles ; enfin, entre 2008 et 2010 ont paru en France quatre
11livres essentiels relatifs au passé juif récent de la Pologne .

*
* *

D’une certaine façon, la recherche généalogique, si elle veut s’en tenir
aux certitudes et se garder de toute tentation romanesque, représente une
frustration permanente : essentiellement fondée sur des documents
officiels – actes d’état-civil principalement, mais aussi à l’occasion
d’autres documents administratifs, comme des dossiers de
naturalisation –, elle ne permet guère (sauf à lire entre les lignes, ce que je ferai
plus d’une fois, mais prudemment) de saisir qui étaient vraiment les
personnes dont il est question, ce qu’étaient leurs pensées, leurs désirs,
leurs craintes, leurs motivations, etc. En dehors de quelques exceptions,
je n’ai retrouvé aucun témoignage écrit, presqu’aucune correspondance
(exception faite notamment, on le verra, des deux lettres écrites par
Nathan et Alice Schentowski en 1943, à la veille de leur déportation).
Actes officiels ne signifie pas, loin s’en faut, actes totalement fiables.
La confrontation des documents révèle bien souvent, surtout dans les
actes d’état-civil et dans les dossiers de naturalisation, des divergences de
dates ou de lieux : le plus souvent, il s’agit d’erreurs involontaires, dues
soit aux intéressés, soit à un scripteur (employé d’état-civil ou autre) trop
pressé ou en tout cas peu soucieux d’exactitude. C’est ainsi par exemple,
on le verra, que le nom de Gribinski s’est mué, pour toute une branche
de la famille (à laquelle j’appartiens), en Gribenski. Chaque fois que j’ai
été confronté à ce type de problème, j’en ai fait état : je rectifie au
passage les erreurs manifestes mais me garde de transformer en certitude
ce qui n’est qu’hypothèse. D’autre part, j’ai naturellement privilégié les
documents écrits qui, chaque fois que cela est possible, viennent à l’appui
des témoignages oraux. Bien entendu, mon souci permanent a été la
recherche de la vérité et, quoi qu’il m’en ait parfois coûté, j’ai toujours
préféré l’aveu de mon ignorance à l’exposé d’affirmations peu sûres,
même – et surtout – lorsqu’elles étaient répétées de génération en
génération. Cependant, malgré mes efforts, il n’est pas impossible que

11 Par ordre chronologique de parution : Ionas Turkov, En Pologne, après la Libération.
L’impossible survie des rescapés juifs, trad. fr., Paris, Calmann-Lévy, 2008 ; Jean-Charles
Szurek et Annette Wieviorka (dir.), Juifs et Polonais, 1939-2008, Paris, Albin Michel,
2009 ; Jean-Yves Potel, La Fin de l’innocence. La Pologne face à son passé juif, Paris, Éditions
Autrement, 2009 ; Jan T. Gross, La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz, trad.
fr., Paris, Calmann-Lévy, 2010.
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Jean Gribenski
des erreurs apparaissent ici ou là, notamment dans le tableau
généalogique final. D’avance, je prie le lecteur de bien vouloir m’en
excuser.
On le verra : de grandes zones d’ombre subsistent et on ne trouvera
pas ici une histoire détaillée de tous les membres de la famille. Comme il
était assez naturel, j’ai eu tendance à privilégier « mon côté » de la famille,
pour lequel j’avais en outre davantage de documents et de possibilités de
réunir des témoignages oraux.

La plus grande difficulté tenait à la conception même de l’ouvrage, qui
certes a l’ambition de présenter le résultat des recherches généalogiques
sur ma famille, mais avec le souci constant de les replacer dans un cadre
plus général, qui seul permet de leur donner un sens. En d’autres termes,
il ne s’agit donc pas ici de généalogie « pure et dure », mais aussi – et
surtout − d’Histoire. Quitte à paraître quelque peu prétentieux, je dirai
que j’ai tenté de conjuguer Mémoire et Histoire.
L’ouvrage est divisé en quatre chapitres, selon un plan chronologique.
Le premier traite de la Pologne et présente les premiers Gribinski
connus. Le deuxième, qui va des années 1860 à la veille de la Première
guerre mondiale, tente de saisir l’arrivée des Gribinski en France et le
début de leur intégration. Le troisième chapitre traite de la période qui va
de 1914 à 1939. Le quatrième chapitre, enfin, est consacré au destin des
membres de ma famille pendant la Seconde Guerre mondiale. Chacun de
ces quatre chapitres mêle à la généalogie stricto sensu le contexte
historique. Réparties entre ces quatre chapitres, plusieurs dizaines de
photos (une table en figure à la fin du livre) viennent agrémenter la
lecture : malgré leur qualité technique souvent médiocre, qu’explique
l’usure du temps, elles donnent un visage à des personnes pour la plupart
disparues.
Un épilogue évoque sommairement l’évolution de la famille depuis
1945. En annexe, on trouvera d’abord un certain nombre de documents,
qui ont été rejetés ici pour ne pas risquer de gêner la lecture. La seconde
annexe est un tableau généalogique détaillé. Certes, un arbre eût été plus
facile à lire ; mais on a dû se résoudre à abandonner cette idée,
impossible à réaliser dans le cadre d’un livre en raison du grand nombre
de personnes mentionnées, même en réduisant le plus possible les
renseignements indiqués pour chacune d’elles.
Il fallait aussi trouver une solution au problème des références, à mes
yeux absolument essentiel. Afin de ne pas alourdir à l’excès le texte, j’ai
choisi de réduire au minimum le nombre et le volume des notes. Tout ce
qui est du domaine de l’Histoire provient des ouvrages cités dans la
16





De Suwa łki à Paris
bibliographie ; pour cette raison, celle-ci est organisée par chapitres.
D’autre part, tout ce qui ressortit à la généalogie, sans aucune exception,
repose sur des sources (documents d’archives, témoignages oraux),
toujours examinées de façon critique, croisées dans toute la mesure du
possible. Il aurait été fastidieux de donner la référence de chaque
document : les sources sont elles aussi présentées à la fin de l’ouvrage.
Enfin, il a paru indispensable d’établir un index des personnes, afin de
permettre au lecteur de se retrouver plus facilement dans ce maquis.

17












Chapitre premier


Avant les années 1860 :
la Pologne






De Suwa łki à Paris

earler de Pologne au XIX siècle est presque un abus de langage.
Le troisième partage, en 1795 (les deux précédents datent de
1772 et 1793) raye purement et simplement de la carte de P l’Europe l’État polonais, ou plus exactement la fédération
epolono-lituanienne qui existe depuis le XVI siècle. Les trois puissances
voisines − l’Empire russe, le Royaume de Prusse, l’Empire des
Habsbourg − se partagent alors le pays : un État polonais ne renaîtra
qu’au traité de Versailles, en 1919. Une parenthèse cependant : Napoléon
erI crée en 1807 le Grand-Duché de Varsovie ; mais ce Grand-Duché ne
survivra pas à la chute de l’Empire (1815). Au Congrès de Vienne, tandis
que Cracovie devient Ville libre − elle le restera jusqu’en 1846, date à
laquelle elle sera annexée par l’Autriche, qui l’incorporera à la Galicie −,
la Russie et la Prusse se partagent le reste du défunt Grand-Duché, la
Prusse annexant les territoires de l’ouest − région de Poznan, dite aussi
Posnanie − et la Russie ceux de l’est, qui forment le « Royaume de
Pologne » (dont le roi est en fait le tsar), plus connu sous le nom de
« Pologne du Congrès ». Après la défaite de l’insurrection polonaise de
1863, ce royaume, qui jouissait jusqu’alors d’une certaine autonomie, est
aboli (1866) et le territoire dont il se compose annexé par la Russie, qui
s’emploie dès lors, jusqu’à la Révolution de 1917, à « russifier » le plus
possible le pays, en imposant notamment l’usage de la langue russe.

e1. Les Juifs en Pologne au XIX siècle, jusqu’aux années 1870 :
12bref historique

Quelle est la situation des Juifs, notamment dans cette Pologne du
Congrès, celle qui nous intéresse ici ? La réponse à cette question n’est
pas simple : si les clichés abondent, il y a relativement peu de certitudes
historiques et leur interprétation ne va pas toujours de soi, les quelques
ouvrages sur la question se contredisant à l’occasion, même sur les faits.
De vastes zones d’ombre subsistent. Ajoutons que les situations sont très
diverses, que bien des points de vue sont à prendre en compte
(économie, religion, etc.), enfin que, sur un demi-siècle ou davantage, il y
a bien entendu une évolution. On se bornera donc ici à quelques
considérations très générales.
La présence des Juifs en Pologne est ancienne : elle est attestée dès le
e e e eHaut Moyen Âge (VII , IX ou X siècle, selon les auteurs). Au XIV siècle,
ils sont protégés par un souverain exceptionnel, Casimir le Grand.

12 On se reportera à la bibliographie pour trouver mention des ouvrages utilisés ici.
21





Jean Gribenski


eLa « Pologne du Congrès » au XIX siècle.
(Avec l’aimable autorisation des éditions Archives & Culture.)
22





De Suwa łki à Paris
eJusqu’à la fin du XV siècle, expulsés de pratiquement toute l’Europe, des
e eJuifs affluent en Pologne. Le XVI et le début du XVII siècle constituent
pour la Pologne un véritable âge d’or. C’est aussi le cas pour la
population juive, qui s’accroît sensiblement (de quelque 20 000 à 30 000
epersonnes à la fin du XV siècle, elle passe vraisemblablement à plusieurs
ecentaines de milliers au milieu du XVII ). Après cet apogée, la Pologne,
edepuis le milieu du XVII siècle, connaît une sorte de longue descente aux
enfers, qui se caractérise notamment par l’intervention de plus en plus
marquée de l’étranger, depuis l’invasion suédoise couramment désignée
en Pologne du nom de « déluge » (1655-1660), lors de laquelle le pays est
dévasté, jusqu’au premier partage (1772). Il semble cependant que la
population juive se soit nettement accrue pendant cette période,
eatteignant à la fin du XVIII siècle le chiffre d’environ 900 000 personnes,
soit à peu près 10 % de la population totale (proportion qui ne bougera
guère jusqu’en 1939).
La Pologne du Congrès, quant à elle, ne compte en 1815 qu’un peu
plus de 2 750 000 habitants (dont 10 % de Juifs également ; tout au long
edu XIX siècle, cette population juive augmente d’ailleurs, un peu plus vite
que l’ensemble de la population, qui atteint près de 5 millions de
personnes en 1865). Sur le plan économique, en dépit de l’essor
spectaculaire en son sein d’une bourgeoisie, très minoritaire, la
population juive vit en général dans une très grande misère, qui a même
tendance à s’accroître avec le temps. Cette population est constituée
surtout d’artisans et de petits commerçants. On y trouve aussi un grand
nombre d’aubergistes, ou de personnes travaillant dans la fabrication de
l’alcool.
Sur le plan politique, les Juifs qui demeurent dans la Pologne du
Congrès apparaissent relativement privilégiés par rapport à ceux qui sont
installés un peu plus à l’Est, dans l’Empire russe proprement dit, où ils
sont véritablement assignés à résidence, dans ce qu’on appelle
pudiquement « zone de résidence » − instituée en 1791, celle-ci est très
précisément définie en 1835 et sera dès lors immuable jusqu’à la
Révolution de 1917. Les Juifs de Pologne ont plus de liberté dans le
choix de leur résidence, même si un certain nombre de villes (dont
Varsovie) leur sont théoriquement interdites, ou s’ils sont cantonnés
dans certains quartiers des villes qui admettent leur présence. Autre
« privilège » : jusqu’en 1843, les Juifs vivant dans la Pologne du Congrès
sont exemptés du service militaire, lequel est en revanche imposé aux
Juifs russes − sa durée est de 25 ans ! L’imposition du service militaire
aux Juifs polonais en 1843 ne doit pas être considérée comme une
23





Jean Gribenski
brimade, mais tout au contraire, semble-t-il, comme une volonté
d’assimilation de la part des autorités russes.
D’une façon générale, celles-ci se montrent très hésitantes dans leur
politique vis-à-vis des Juifs : elles ont notamment le souci de les tenir à
l’écart du conflit quasi-permanent qui les oppose à la population
polonaise. Celle-ci se révolte à deux reprises : 1830-31, 1863. En 1862,
quelques mois après l’abolition du servage en Russie, un ukase du tsar
accorde aux Juifs l’émancipation, sur le modèle occidental, mais dans le
seul Royaume du Congrès. De fait, les Juifs participeront peu à la révolte
de 1863, qui échouera et, comme celle de 1830-31, sera suivie d’une
répression féroce.
Malgré les tentatives des autorités russes – persuadées que la
« régénération » des Juifs passe par leur installation à la campagne –, cette
population s’urbanise de plus en plus : création originale, le shtetl est
comme le symbole de cette vie urbaine. Il permet aux Juifs une vie
séparée, voulue pour préserver leur Loi, et en même temps autorise des
contacts quasi-permanents avec la société dans son ensemble : séparation
ne signifie pas isolement.

Il faut évidemment évoquer la question de l’antisémitisme, trait en
quelque sorte permanent de la société polonaise, de sorte qu’il est pour
ainsi dire devenu banal, que des expressions antisémites sont depuis
elongtemps passées dans le langage courant. Au XIX siècle, depuis au
moins un siècle ou deux, il revêt deux formes : l’antisémitisme religieux
et l’antisémitisme économique. Souvent entretenu par l’Église catholique
− qui par ailleurs joue un rôle fondamental comme ciment de la
conscience nationale polonaise −, l’antisémitisme religieux se manifeste
couramment par l’accusation de crime rituel. Quant à l’antisémitisme
économique, qui repose sur le mythe du Juif riche, intéressé par l’argent,
il se nourrit de la réussite de quelques-uns (riches commerçants,
banquiers, etc.).
Cependant, si les actes antisémites, souvent violents, n’ont pas
manqué et jalonnent en quelque sorte toute l’histoire de la Pologne, les
grands pogromes, qui se traduisent par des milliers de victimes, ne
commencent, il faut y insister, qu’en 1881, à la suite de l’assassinat du
tsar Alexandre II : ce sont eux qui vont entraîner une vague d’émigration
massive des Juifs russes et polonais. Jusque-là, si l’âge d’or est terminé
depuis longtemps, la Pologne, pour les Juifs, est encore loin d’être cet
enfer que nous nous représentons aujourd’hui, après l’extermination de
la quasi-totalité des Juifs polonais.

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De Suwa łki à Paris

132. Suwa łki et sa région

Le berceau de la famille Gribinski est la région de Suwałki, située au
nord-est de la Pologne actuelle, non loin de la frontière avec la Lituanie :
zone de collines peu élevées, de lacs, de forêts de pins et de bouleaux. Au
e
XIX siècle, cette région s’étendait largement vers le nord et comprenait
par conséquent une partie de la Lituanie actuelle. En 1807, Napoléon
l’avait incorporée au Grand-Duché de Varsovie qu’il venait de créer.
Après le Congrès de Vienne, elle appartint à la Pologne du Congrès,
faisant partie, sur le plan administratif, de la province d’Augustow (ville
située à une trentaine de kilomètres au sud de Suwa łki). En 1866, quand
le royaume de Pologne fut incorporé à la Russie, il fut divisé en dix
provinces ; Suwa łki devint alors le chef-lieu de la province (gubernia) qui
porte son nom.
eSi la ville est ancienne (elle fut créée au début du XVI siècle), elle resta
longtemps pour ainsi dire un gros village et ne se développa vraiment
equ’à partir du milieu du XIX siècle. La première église y fut bâtie
eseulement en 1710. À la fin du XVIII siècle, Suwa łki ne comptait
qu’environ 1 200 habitants. Le développement de la ville est dû surtout à
la construction du canal d’Augustow (1824-1839), qui permit de relier à
la mer Baltique quelques-uns des principaux cours d’eau de Pologne
(bassins de la Vistule et du Niémen). D’autre part, Suwa łki constitue une
étape importante sur la route entre Varsovie et Saint-Pétersbourg, avant
la construction de la voie ferrée reliant les deux villes (inaugurée en
1862).
Dès avant 1866, Suwa łki joue donc, pour ainsi dire, le rôle de capitale
de la région. Cependant, quelques localités voisines revêtent une certaine
importance. Parmi elles, Sejny (située à une trentaine de kilomètres à l’est
ede Suwałki), dont l’existence est attestée dès le XVI siècle. Sa population
ene compte qu’un peu plus de 500 personnes à la fin du XVIII siècle, mais
s’accroît ensuite rapidement (plus de 3 500 personnes en 1828) pour
rester assez stable jusqu’au milieu du siècle et décliner légèrement
ensuite.


13 Les renseignements sur Suwa łki et sa région, relatifs notamment à la vie juive,
proviennent d’un ouvrage absolument essentiel, le Yizkor Bukh Suwa łk. (Les Yizker biher
[en français : Livres du souvenir] sont des ouvrages collectifs, généralement rédigés en
yiddish, publiés après le génocide par les survivants d’une localité, d’une ville, d’un
shtetl.)

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Jean Gribenski


eLe marché de Suwa łki au XIX siècle. Source : site www.jewishgen.org


On ne connaît pas avec exactitude la date à laquelle les Juifs
s’installent à Suwa łki : selon toute probabilité, c’est après la conquête
napoléonienne, mais il n’est pas impossible que quelques Juifs s’y soient
eétablis dès la fin du XVIII siècle. Quoi qu’il en soit, on ne compte dans la
ville que quarante-quatre Juifs en 1808 : l’installation est alors récente, ce
qui est assez surprenant si l’on compare Suwa łki à un certain nombre de
bourgades voisines nettement moins importantes et où cependant
l’installation juive est plus ancienne − par exemple Sejny, où la
ecommunauté juive semble dater du début du XVIII siècle et compte
2 000 personnes environ en 1828). Cependant, alors que le nombre de
Juifs dans les bourgades alentour stagne ou même diminue au cours du
e
XIX siècle, la communauté juive de Suwa łki s’accroît sensiblement, en
dépit de restrictions à la présence des Juifs dans plusieurs parties de la
ville : 1 200 personnes en 1827, 6 400 en 1856, près de 6 600 l’année
suivante, plus de 7 000 en 1862, soit près du tiers de la population
14totale .
Cet essor cesse brusquement en 1868-69 : d’une part, semble-t-il, à
cause de la répression qui suit la révolte de 1863 à laquelle, de bon ou de
mauvais gré, les Juifs de la région paraissent avoir pris part (notamment
en payant un impôt exigé par les Polonais en révolte), d’autre part et
surtout à cause d’une grave crise économique, qui entraîne dans tout ce
secteur une véritable famine.


14 Ces chiffres reposent sur les recensements officiels de la population.
Il n’est pas impossible que cette croissance soit due, au moins en partie, à l’immigration
en provenance de Russie de ceux qui voulaient ainsi échapper au service militaire, dont
les Juifs polonais étaient exemptés jusqu’en 1843.

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De Suwa łki à Paris
eQuelle est au XIX siècle la situation économique des Juifs de la
région ? Elle semble avoir été assez misérable autour de 1800, pour
encore empirer dans les années 1830, suite à la répression qui suivit la
première révolte polonaise (1830-31). Elle paraît être plus favorable
ensuite : sans aucun doute, la fin des années 1850 et les années 1860 sont
une époque de relative prospérité (après la terrible famine de 1847 et
l’épidémie de choléra de 1853, très meurtrière). La particularité de la
population juive de la région de Suwa łki des années 1840, lorsqu’on la
compare à celle d’autres régions de Pologne, est la faible proportion de
commerçants et le relativement grand nombre d’artisans (notamment
tanneurs, fabricants de chaussures, serruriers, maçons, charrons,
forgerons) ; en outre, cas assez peu fréquent non seulement en Pologne
mais en Europe, on y trouve des agriculteurs juifs, travaillant notamment
à la culture des arbres fruitiers, à l’élevage des chevaux, dans la meunerie,
la brasserie : de nombreux Juifs vivent dans des villages, sont fermiers et
même, parfois − cas exceptionnel en Europe − propriétaires terriens.
La situation évolue avec le temps : dans les années 1850-60, mettant à
profit le rôle de Suwa łki comme nœud de communication, de plus en
plus de Juifs jouent un rôle important dans le commerce, l’hôtellerie,
l’industrie naissante. Cependant, cette population continue d’être très
présente dans l’agriculture.
Cet essor est brusquement stoppé, nous l’avons vu, par la grande
famine qui, en 1868-1869, touche toutes les provinces occidentales de
l’Empire russe. Sans aucun doute, cette famine a pour résultat une vague
d’émigration ; celle-ci, on le voit, précède de plus de dix ans le
mouvement massif d’émigration des Juifs ashkénazes en direction de la
France et surtout des États-Unis, conséquence des pogromes qui suivent
l’assassinat du tsar Alexandre II (1881). Cependant, l’émigration juive en
provenance de Suwa łki, dont les lieux de destination privilégiés sont déjà
Paris et les États-Unis, a commencé beaucoup plus tôt, dès les années
e1840 : c’est là encore, semble-t-il, une exception dans la Pologne du XIX
siècle.

Autre particularité de la région de Suwa łki : les Juifs semblent y avoir
été très tôt influencés en profondeur par la Haskalah (le mouvement juif
des Lumières), à une époque où la plupart des communautés juives, en
Europe de l’Est, vivent très isolées et, en conséquence, sont très
attachées aux traditions. En particulier, les écrits de Moses Mendelssohn,
qui pénètrent ici très facilement, grâce à la proximité de la frontière
prussienne, à l’ouest, semblent exercer une profonde influence. Deux
facteurs viennent en outre favoriser la diffusion des idées nouvelles :
27





Jean Gribenski
d’une part, les fréquents voyages que sont amenés à effectuer certains
des Juifs de la région engagés dans le commerce ; d’autre part, la
présence permanente, à la frontière orientale (et celle-ci est toute
proche), de milliers de soldats venus de tout l’Empire russe, et qui sont
en contact avec la population, notamment lors des manœuvres.
De cette pénétration des Lumières chez les Juifs de Suwa łki et de sa
région, on trouve de nombreux exemples, comme la grande attention
apportée au choix des rabbins destinés à diriger la communauté ; ou
eencore la présence à Suwa łki, dès le début du XIX siècle, de
correspondants de journaux juifs allemands. Notons aussi, et surtout,
l’intérêt porté à l’enseignement : alors qu’il existe déjà une institution
traditionnelle (la Talmud Torah fondée en 1851), on assiste à la création,
en 1862, d’une école juive où sont enseignées, à côté des disciplines
traditionnelles (l’hébreu, le Talmud), plusieurs matières « modernes » : le
polonais, l’allemand, les mathématiques, l’histoire. Deux autres écoles
seront ouvertes peu après, l’une (en langue russe) en 1867, l’autre
(enseignement en hébreu) en 1869. Sans doute grâce à ces créations,
l’enseignement de la Talmud Torah s’ouvre bientôt à la grammaire et aux
langues étrangères − le fait est attesté en 1872. Dans l’ensemble de la
province de Suwa łki, on compte à la fin du siècle plus de 200 écoles
juives.
L’originalité des Juifs de Suwa łki, en matière d’enseignement, se
manifeste aussi par l’intérêt pour l’éducation des jeunes filles : dès 1863
est publiée une demande en faveur de la création d’une école de filles,
qui cependant n’aboutira qu’en 1886. Il faut enfin ajouter que dès la fin
des années 1860 plusieurs jeunes Juifs des deux sexes, originaires de
Suwa łki et de sa région, poursuivent des études universitaires, dans les
grandes villes les plus proches (Moscou, Saint-Pétersbourg, Varsovie).
En dehors de l’enseignement, Suwa łki se signale par l’existence de
plusieurs hôpitaux juifs, dont on n’est d’ailleurs certain ni du nombre
exact, ni de la date de création (années 1840 ? début des années 1860 ?)
Enfin, à partir de 1863 se créent un certain nombre d’institutions
charitables, qui seront particulièrement actives lors de la famine de
18681869.

Tel est le contexte, ou pour mieux dire le milieu, dans lequel on
assiste à l’émergence de la famille Grzybinski, dont la plupart des
membres, nous le verrons, émigreront à Paris dans les années 1860.
Avant d’en venir à elle, il faut ajouter que, de cette intense présence juive
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De Suwa łki à Paris
e 15au XIX siècle – et qui se poursuit bien entendu jusqu’en 1939 –, il ne
reste aujourd’hui pratiquement rien, comme c’est d’ailleurs le cas très
généralement en Pologne (les cimetières juifs eux-mêmes ont disparu,
pour la plupart). C’est ce que j’ai pu constater lors d’un séjour sur place à
l’été 2010. À ma connaissance, un seul témoin subsiste de ce passé juif
dans la région de Suwa łki : la belle synagogue de Sejny, qui fut édifiée à
grands frais en 1885 et qui est aujourd’hui transformée en lieu
d’exposition d’art contemporain, sans d’ailleurs que le visiteur puisse
obtenir aucune précision sur la destination passée de l’édifice. En
revanche, le bâtiment qui lui fait face (et qui était sans doute avant 1939
une école juive) abrite aujourd’hui un centre culturel, qui a visiblement
pour vocation de conserver cette mémoire juive (notamment à travers
des photos anciennes) et même de faire vivre la musique klezmer.





La synagogue de Sejny (cliché de l'auteur, 2010).



15 Au début de 1939, la population juive de Suwa łki compte environ 6 000 personnes,
soit approximativement le tiers de la population totale. Toutes sont déportées dès la fin
1939, bientôt exterminées.
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