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De Vincent de Paul à Robert Debré

De
270 pages
Pendant longtemps, la société ne s'est guère émue des situations lamentables que pouvaient vivre les enfants à Paris. Il a fallu attendre saint Vincent de Paul pour qu'elle consente à y prêter attention, puis la période pré-révolutionnaire pour que soit créé le premier hôpital d'enfants. C'est le XIXè siècle qui verra se constituer la médecine des enfants, dont les étonnants progrès se poursuivent. L'auteur détaille ces différentes étapes en insistant sur les personnalités qui ont permis, décennie après décennie, des progrès au service des êtres les plus vulnérables.
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De Vincent de Paul à Robert Debré

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

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Jean-Paul Martineaud

De Vincent de Paul à Robert Debré
Des enfants abandonnés et des enfants malades à Paris

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique FRANCE
L'Bannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

; 75005 Paris
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L'Harmattan

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01956-0 EAN:9782296019560

" Ô Dieu, éloigne de moi l'idée que je peux tout! " (prière de Moïse Maimonide, 1135-1204)

" Pour l'homme, tout se joue dès la nourrice." (Michel Eyquem de Montaigne, 1533-1592)

" Mes resverandes sœurs, je vous sertifie que cept en/an et baptisé sur le fons de baptesme et son non Françoise du Tort et son père sans na allé et me la laissé, il ney aucun moyen pour la nourrire je vous la recommande au nom de Dieu, elle a un an " (Billet anonyme accompagnant un dépôt d'enfan4 XVTIème siècle)

" Une fois le diagnostic posé, nous étions impuissants pour lutter contre la maladie infectieuse que nous venions de reconnaître." (Robert Debré, 1935)

" La mort est notre adversaire. Notre métier, c'est la vie. Ce qui compte pour les pédiatres, c'est beaucoup plus de se battre que d'être certain ou récompensé du succès." (Daniel Alagille, 2000)

AVERTISSEMENT

Des institutions consacrées à l'enfance, officielles ou non, ont toujours existé en France et, après des débuts plus que discrets, se sont multipliées au fil des siècles au gré des initiatives privées puis officielles. De nombreux établissements se sont ainsi développés ici et là sans aucune concertation, chacun ayant ses caractéristiques originales. Aussi, pour faciliter la compréhension des événements, a-ton choisi une logique chronologique. Nous avons donc commencé cette longue histoire par une périodeinitiale,qui débute avec les temps anciens et qui est marquée par une prise de conscience progressive de la société de ses responsabilités envers l'enfant, mais sans réelle connotation médicale du fait de l'absence de notions scientifiques véritables. Cette période s'achève en

1789. Puis ce seront les annéesrévolutionnaires

et immédiatement post-

révolutionnaires, de transition, imposant des réformes structurelles très importantes dont l'organisation hospitalière actuelle est l'héritière directe. Enfin, c'est le XIXème siècle qui verra les vrais débuts d'une médedne des enfants, précédant l'explosion de la pédiatrie au XXème siècle. Comme dans chacun de ces grands chapitres, l'histoire est abordée établissement par établissement, il y a, quant aux dates, d'inévitables retours en arrière, mais cela était inévitable pour la compréhension de l'évolution de chaque institution. D'autre part, en insistant, dès les débuts et chaque fois que l'on a pu le faire, sur les personnages qui ont fréquentées et fait évoluer ces institutions, on a voulu rendre hommage aux pionniers qui ont réussi à faire entrer progressivement les enfants en difficulté de reconnaissance sociale

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et/ ou de santé dans le champ des préoccupations de leurs aînés. Ces précurseurs, certains célèbres, d'autres oubliés, ont permis que les adultes accordent de l'attention à ceux-là en fonction des idées de l'époque considérée, dans le domaine sanitaire aussi bien qu'au plan de l'organisation sociale. Sans doute, les mêmes types d'évolution ont affecté à peu près toutes les institutions, mais chaque établissement en a vécu les étapes de façon originale, à cause des personnalités responsables qui s'y sont exprimées à travers des démarches différentes. En effet, est-il nécessaire de rappeler que pratiquement chaque progrès a été l'œuvre d'un humaniste ou d'un praticien, chirurgien, biologiste ou médecin, cherchant à rendre le plus grand service possible aux enfants? TIest simplement dommage que nous ne disposions que d'assez peu de documents sur les temps anciens. En ce qui concerne les temps modernes en revanche, on a la chance de disposer de riches témoignages, en particulier sur les praticiens qui ont participé concrètement à la création de la pédiatrie, à son évolution et à ses orientations successives. Nous avons ainsi la possibilité de saisir sur le vif des personnalités très différentes les unes des autres et d'observer l'originalité de leur démarche. Toutefois, leurs carrières les amenant successivement dans plusieurs établissements, nous avons retrouvé beaucoup d'entre eux dans des hôpitaux différents et avec des responsabilités différentes. Cela a permis, à l'occasion, de mieux saisir la singularité des personnes. Nous nous sommes efforcés toutefois de ne pas multiplier les répétitions. En tout cas, parmi les innombrables personnalités qui ont servi dans les établissements d'enfants, nous avons choisi les plus représentatives d'une préoccupation ou d'une époque et celles qui nous ont paru originales. Cela nous a amené à passer sous silence l'œuvre d'autres médecins sans doute tout aussi méritants, mais moins connus. On peut néanmoins être assuré que la présentation de l'histoire parisienne de l'enfance malheureuse et des enfants malades n'en est pas sérieusement appauvrie.

J ean- Paul

Martineaud

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INTRODUCTION

Enfants abandonnés, jeunes orphelins, enfants malades, voilà des situations humaines qui remontent au début des temps. Or, l'histoire des institutions destinées aux enfants malades est, à ses débuts, liée étroitement à celle de l'enfance abandonnée, car c'est dans des établissements charitables destinés au recueil des enfants trouvés et des orphelins que l'on a pu observer et étudier pour la première fois toutes formes de pathologies. C'est donc là qu'a pu apparaître et se développer ce qui est devenu progressivement la médecine infantile. En effet, ce fut seulement dans ces institutions spécialisées qu'on eut pendant longtemps l'occasion de disposer de groupes d'enfants assez nombreux, condition indispensable à tout travail sérieux, puisque jusqu'au XIX ème siècle et même pratiquement jusqu'au XX ème, les enfants, lorsqu'ils étaient malades, étaient traités au domicile des parents, au moins dans les familles aisées. Lorsqu'ils se trouvaient dans un état de santé précaire, ceux des familles pauvres étaient le plus souvent confiés aux Hôtels-Dieu et admis dans les mêmes salles que les adultes. On les considérait d'ailleurs comme des adultes en réduction et ils étaient soumis aux mêmes traitements, dont bien peu réchappaient d'ailleurs. De plus rappelons que ces Hôtels-Dieu fondés et tenus par des communautés religieuses n'étaient pas uniquement, ni même d'abord, consacrés aux malades, mais qu'ils accueillaient indistinctement toutes les misères humaines, c'est-à-dire les pôvres, les invalides ou les vieillards isolés, sans oublier les voyageurs et les pélerins. Il n'y avait nul besoin d'être malade pour être admis 9

dans un Hôtel-Dieu, mais on y gardait bien entendu ceux qui étaient malades jusqu'à leur convalescence (ou leur décès !). Il n'est donc pas étonnant qu'on y ait très tôt conduit les enfans trouvés, pôvres et malheureux par excellence. Ces Hôtels-Dieu servirent même longtemps de lieu d'asile pour des personnages cherchant à se soustraire à la justice du roi ou de leur seigneur. Dans une perspective aussi généraliste, il était logique que personne ne s'intéressât particulièrement aux pathologies de l'enfant. L'histoire des institutions charitables puis hospitalières parisiennes destinées à l'enfance rend parfaitement compte du regard porté par la société française sur l'enfant. Considérer celui-ci comme une personne, un être de communication qui mérite d'être traité en individu autonome, est une notion récente. Jusqu'au sortir de la période gallo-romaine, l'enfant n'avait d'existence que par la famille. Il y était confmé, y grandissait, y faisait toute son éducation et, s'il était malade, c'est là qu'il était soigné. Celui qui n'avait pas de famille connue était condamné à rester à l'écart de la société. En principe, c'est seulement à partir de l'avénement de l'Église chrétienne en Occident que des communautés et des institutions religieuses, ou des personnes charitables s'intéressèrent à son sort. C'est lentement que le corps social dans son ensemble prit conscience de l'existence de ces marginaux et du scandale que représentait ce désintêrêt pour des innocents en détresse. Nous sommes très étonnés aujourd'hui et même scandalisés de l'indifférence avec laquelle nos lointains ancêtres ont traité, ou plutôt n'ont pas traité, cette douloureuse question et du temps qu'il a fallu à une société dont nous sommes les héritiers pour se pénétrer de la notion qu'un enfant n'était pas un petit animal, mais un adulte en devenir. Cette période initiale est dominée à Paris par l'institution des Enfants-Trouvés. Parmi les nounissons survivant aux premières heures de l'abandon, les affections propres aux premières années de vie faisaient des ravages, si bien que la mortalité resta longtemps effroyable parmi ces petits malheureux. C'est donc dans un contexte particulièrement défavorable qu'eurent lieu, dans la capitale, les premières observations médicales et les premières tentatives de traitement. Mais il faut reconnaître que la médecine de l'enfance qui vit le jour dans des conditions aussi défavorables, resta longtemps

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balbutiante et à peu près inefficace jusqu'à la période classique, tout comme la médecine de l'adulte d'ailleurs. Lorsque la Révolution arriva, les problèmes de santé, y compris celle des enfants, furent déclarés cause nationale, mais au travers d'un chaos meurtrier. Dans l'exaltation du moment, les citoyens proclamèrent le passage d'une charité individuelle à la notion de bienfaisance publique, mais sans que cela eût vraiment de conséquence immédiate. Il fallut attendre plusieurs années et une vie nationale plus apaisée pour voir surgir, sous la responsabilité d'une administration enfin centralisatrice, la réorganisation totale et rationnelle de la médecine et de l'hospitalisation, à Paris en particulier. C'est ainsi que, sous l'égide d'une autorité reconnue de tous, put être améliorée significativement la prise en charge de l'enfance en difficulté. Car, dans le cadre d'une spécialisation des institutions, la nécessité de créer un établissement consacré aux maladies de l'enfance s'imposa aux responsables politiques parisiens. Ils avaient été alertés, il est vrai, par différents rapports rédigés dans les années précédentes par des médecins novateurs, comme J-R. Tenon, et des esprits éclairés, comme le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, prônant l'instauration d'une médecine et d'établissements propres aux enfants. L'ouverture de l'hôpital des Enfants-Malades, une première mondiale, eut lieu en 1802. Si l'on célébra comme il convenait, l'originalité de la démarche, les premiers résultats vinrent tempérer cet enthousiasme, en particulier à cause des terribles dégâts causés par les maladies contagieuses dans les regroupements d'enfants. Cependant, malgré les difficultés et les échecs, les Enfants-Malades montrèrent bientôt qu'ils étaient indispensables, si bien qu'ils furent suivis de l'aménagement ou de la construction d'autres établissements analogues. En fin de compte, c'est à Paris qu'on vit naître la médecine de l'enfant en France et c'est là qu'elle acquit petit à petit ses lettres de noblesse. La capitale dut cela au travail d'une élite médicale nationale qui convergeait vers ses hôpitaux jugés prestigieux. Grâce au zèle et à l'intelligence de cette élite, la connaissance de la physiologie et de la pathologie de l'enfant fit son chemin tout au long du XIX ème siècle, permettant des progrès, certains limités, d'autres spectaculaires, dans le domaine du diagnostic et de la thérapeutique, décennie après décennie. Ce siècle vit aussi, avec les avancées sociales, la décroissance des abandons Il

d'enfants qui entrâma la désaffectation de beaucoup d'institutions qui leur étaient consacrés. Au XX ème siècle enfm, la protection de l'enfance et la médecine de l'enfant, devenue pédiatrie, furent traitées comme de vraies priorités nationales. On vit alors apparaître, dans les hôpitaux d'enfants, des méthodes et des équipements nouveaux, servis par des médecins spécialistes et un personnel infirmier entraîné, utilisant asepsie et anesthésie, salles d'opérations adaptées, appareils de radiologie et laboratoires de service, etc. C'est alors que la médecine obtint des succès significatifs. L'autorité municipale parisienne, tutelle de l'Assistance publique, tenant compte de ce phénomène nouveau, consacra des sommes de plus en plus élevées aux hôpitaux d'enfants. Ceux-ci s'ouvrirent alors à de nouveaux petits usagers. Néanmoins, la hantise des maladies infectieuses qui tuaient à l'hôpital beaucoup plus qu'en ville du fait des contagions croisées, resta longtemps un frein au développement de l'hospitalisation pédiatrique et à son utilisation par les classes aisées. L'introduction des antibiotiques en France au lendemain de la guerre 1939-1945 réalisa une véritable révolution de la médecine d'enfants, en sauvant des bambins jusque-là condamnés. Les maladies infectieuses et leurs redoutables complications étant jugulées, les pavillons de maladies contagieuses se vidèrent les uns après les autres, l'esprit des médecins et les crédits de l'Administration devinrent alors disponibles pour de nouvelles préoccupations. Quelques personnalités médicales que certains qualifiaient de prophètes et d'autres de mandarins dessinèrent les voies de l'avenir. La chirurgie pédiatrique fit un bond en avant, étendant son champ d'action à des terrains qui n'étaient même pas envisagés quelques dizaines d'années auparavant à cause du spectre des complications infectieuses, particulièrement en orthopédie et pour la correction des malformations congénitales. En conséquence, toutes les classes sociales prirent le chemin de l'hôpital. On doit remarquer aussi que, dans le même temps, l'enfant devenait le roi de la société. Malgré cela, l'évolution sociale qui avait fait pratiquement disparaître l'abandon des nouveau-nés, vit augmenter le nombre des enfants moralement délaissés, pour lesquels il fallut inventer de nouvelles solutions.

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La connaissance de la physiologie et de la pathologie des organes progressant simultanément, les médecins d'enfants se spécialisèrent progressivement, imitant en cela la médecine d'adultes. Dans les années 70, la disparition des grands maîtres omni-compétents - ou du moins réputés tels - de la discipline, leva bon nombre d'interdits et donna le signal de la fragmentation des grands et prestigieux services parisiens de pédiatrie en de petites unités spécialisées, un tournant capital pour la discipline. Simultanément, la médecine avait découvert que le soin des corps n'était pas le tout pour la santé mais qu'il fallait tenir compte de la psychologie. Cela aussi fut pris en compte chez l'enfant. Il y eut ainsi une meilleure adéquation des compétences, des investigations et des traitements aux pathologies, avec de remarquables succès à la clef. C'est donc à travers un cheminement sinueux que se sont petit à petit dégagées les perspectives de l'hôpital pédiatrique d'aujourd'hui, mais bien entendu la finalité est restée la même, à savoir la protection de la santé de l'enfant et son développement harmonieux. Les pratiques se sont simplement périodiquement adaptées aux découvertes du temps. Dans ces perspectives, les soins à prodiguer à l'enfance en cas de détresse ou de maladie ont été profondément marqués par des hommes qui ont certes commencé par appliquer les méthodes héritées de leurs prédécesseurs, mais qui surtout ont eu l'audace et l'intelligence de les faire évoluer. Ce n'est donc pas par hasard que deux grands hôpitaux parisiens portent les noms de Saint Vincent de PaulI et de Robert Debré, deux visionnaires placés au début et au milieu de la chaîne de solidarité adultes-enfants. Car le progrès se poursuit sous nos yeux, puisque de nouveaux maillons ne cessent pas d'être forgés, jour après jour.

L'hôpital Saint-Vincent de Paul pourrait toutefois bientôt disparaître, victime des rééquilibrages hospitaliers (et budgétaires f), ses différents services étant dispersés dans les autres hôpitaux à vocation pédiatrique. 13

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PREMIÈRE PARTIE

L'enfance abandonnée, aux débuts de l'Histoire et sous l'Ancien Régime
Si, de nos jours, dans les sociétés occidentales, l'enfant est souvent traité comme un roi et se comporte volontiers comme un tyran, c'est au regard de l'Histoire une situation tout à fait nouvelle. Dans l'Antiquité en effet, l'enfant était écrasé par la toutepuissance du père. Celui-ci avait sur sa progéniture une autorité absolue et cette situation terrible a duré pendant des siècles, sans que personne n'en discute la justification, ni ne s'en émeuve. En contrepartie, le père assurait, dans un premier temps, la (sur)vie de l'enfant dans un environnement généralement hostile et, ultérieurement, assurait son insertion dans un groupe humain, lui donnant ainsi accès à la vie sociale. Dans ce contexte patriarcal, à quel type d'existence et de reconnaissance sociale pouvait bien prétendre un enfant sans père reconnu, tel un enfant exposé 2? C'est le christianisme qui, en instaurant en Occident (ou en restaurant) le respect de la personne humaine au IV ème siècle, allait imposer une évolution décisive pour le sort de tous les enfants, y compris celui des petits abandonnés. À partir du Moyen Âge en effet, la montée en puissance de l'Église allait apporter des changements progressifs à la situation sociale héritée du monde
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Le mot a longtemps été utilisé pour désigner le nouveau-né ou le

nourrisson abandonné sur la voie publique par une mère ne souhaitant pas le nourrir. 15

gréco-romain, si sévère pour les enfants légitimes et si dramatique pour les enfants trouvés. Dans le domaine de la santé et jusqu'à des dates récentes, l'impuissance des hommes à contrecarrer les processus naturels, accidents, maladies et malnutrition en l'occurrence, entraînait la mort de très nombreux nouveau-nés et enfants. Ceci a été très longtemps accepté avec le plus grand fatalisme, au point que l'attitude des sociétés face à ces hécatombes laisse pantois l'homme d'aujourd'hui. Il a fallu attendre des siècles pour que des esprits novateurs cherchent à modifier le cours naturel des choses, en particulier grâce au développement des prémices d'une médecine des enfants~ commençant par l'introduction de notions d'hygiène générale et alimentaire.

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Les petits bâtards aux prises avec la société
Aux temps anciens, la vie était particulièrement difficile pour les humains et, pour survivre dans un environnement généralement hostile, il fallait faire partie d'une famille ou d'un clan. L'enfant était alors protégé, nourri et élevé par le père ou l'entourage jusqu'à ce qu'il soit capable de le faire par lui-même. Les enfants abandonnés, supposés bâtards, ne pouvaient prétendre à aucun de ces services, car le corps social ne se sentait absolument pas concerné par ces personnages hors normes: leurs chances de survie s'en trouvaient d'autant plus réduites qu'ils étaient plus jeunes.

L'enfant dans l'Antiquité
Comme nous sommes les héritiers des civilisations héllénistique et latine, les comportements du monde méditerranéen vis-à-vis des enfants en ont été longtemps influencés, et le sont encore d'une certaine manière. Déjà chez les Grecs, mais plus encore chez les Romains, l'enfant était entièrement soumis à l'autorité du père, en échange de quoi celui-ci se chargeait de le nourrir, de le protéger et de l'éduquer afm de le rendre progressivement autonome et responsable de sa propre survie. Mais ce père avait tous les droits sur ses enfants, y compris celui de mort. Ainsi, les infanticides et les abandons, en particulier ceux des filles, étaient tolérés ou même encouragés dans certaines circonstances. Bien entendu, les individus mal formés ou 17

handicapés étaient systématiquement éliminés et les philosophes grecs vantaient la sagesse des lois de Sparte qui ne permettaient la survie que d'enfants satisfaisant à des canons sociaux fixés par une commission d'eugénique. La vente d'enfants était autorisée au même titre que celle des esclaves Les enfants sans parents connus, c'est-à-dire les enfants trouvés, n'existaient pas au regard de la société, puisque conçus au mépris de toutes les conventions sociales. On les considérait donc comme des impurs et même des pestiférés. Le philosophe stoïcien Sénèque, au premier siècle de notre ère, ne nuançait pas son jugement: Les enfants exposés ne comptent pas, puisqu'ils sont esclaves. Telle est la loi. Parce qu'ils ne pouvaient prétendre à aucune reconnaissance sociale, leur sort ne pouvait être qu'aléatoire. Les rares qui survivaient aux conditions de leur exposition sur la voie publique, parce qu'ils avaient été recueillis à temps, étaient la propriété de leur découvreur lequel avait tous les droits sur eux. C'était bien sûr un personnage intéressé qui les élevait dans un but précis, les destinant le plus souvent à l'esclavage, plus rarement à la prostitution ou au métier de gladiateur, exceptionnellement à être ses héritiers. Ils restaient au mieux des personnages de seconde zone, objets du mépris général. Il y eut quelques exceptions mythiques. Ainsi, celle de Romulus et Remus, jumeaux d'origine divine qui survécurent à l'abandon, puisqu'ils furent recueillis par une louve et eurent une réussite absolue car ils fondèrent Rome: celle-ci vénéra même ces deux illégitimes comme des héros. Ils finirent toutefois par s'entretuer, preuve qu'ils étaient malgré tout des êtres asociaux! Comme il est rapporté dans la Bible, Moïse, autre enfant exposé, connut lui aussi un sort glorieux. Les orphelins n'étaient guère mieux traités par la société antique, sauf s'ils étaient recueillis par leur famille jouant son rôle de clan protecteur. Autrement, ils étaient invités à se débrouiller tout seuls, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pratiquement pas d'autre ressource immédiate que la mendicité ou la délinquance. Seuls les enfants de guerriers morts pour la Cité étaient protégés et éduqués par celle-ci. Au II ème siècle cependant, des empereurs romains, s'affligeant d'une telle situation, essayèrent de créer des institutions de bienfaisance à l'intention des enfants exposés: ce fut le cas de Trajan d'abord, puis d'Antonin le Pieux et de Marc-Aurèle. Ainsi, 18

ce dernier, pour perpétuer le souvenir de son épouse, au lieu de lui élever un monument splendide comme c'était la coutume impériale, fit une fondation en faveur de cinq mille fillettes pauvres ou orphelines. Ces institutions disparurent plus ou moins rapidement.

Un changement radical de perspective
C'est l'irruption du christianisme sur les rives de la Méditerranée qui commença à faire évoluer les mentalités et les attitudes, en prêchant le respect de la personne humaine créée à l'image de Dieu. La doctrine chrétienne proclamait en conséquence que nul n'a le droit de disposer de la vie d'un être humain et, plus particulièrement, de celle d'un enfant. Constantin, empereur d'Orient après s'être, au IV ème siècle, converti à la nouvelle religion décida que ses sujets devaient se conformer aux préceptes de celle-ci. En conséquence, ceux qui exposaient des enfants étaient frappés d'excommunication. Toutefois, pour éviter un trop grand mal, la vente d'enfants restait autorisée. Dans une perspective compassionnelle et afm de faire diminuer les abandons, l'empereur qui présida le Concile de Nicée faisait distribuer par ses intendants des secours aux parents surchargés d'enfants. Sous son règne et celui de ses successeurs, on reconnut, pour la première fois, des droits naturels aux enfants abandonnés. Ainsi, le code de Théodose, empereur d'Orient un siècle plus tard, promulgua les premières lois pour la protection des enfants exposés. Le code de Justinien, rédigé en 534 dans le même esprit, proclamait la liberté absolue des enfants trouvés et déclare qu'ils ne sont la propriété de personne, ni du père qui les a exposés, ni de la personne qui les a recueillis, quelque preuve que pourraient produire les réclamants et qualifie d'intêrêt sordide cette charité qui reçoit des nouveau-nés pour en faire des esclaves. On chargea les diaconnesses dont l'Ordre venait d'être créé dans l'Église primitive du recueil de ces enfants. Leur entretien et la surveillance de leur éducation furent confiés aux évêques, responsables des communautés chrétiennes, instaurant une première prise en charge de ces laissés-pour-compte par le corps social. C'est de cette époque que date, à Byzance, la fondation des asiles pour enfants, les brephotrophia destinés à recevoir et élever les nourrissons abandonnés, et les orphanotrophia pour les 19

orphelins, nés toutefois de parents connus et mariés. L'organisation sociale de la capitale de l'empire d'Orient était un véritable modèle, puisqu'il y avait aussi des lieux d'accueil spécialisés pour les malades et toutes sortes de personnes handicapées, malades mentaux, aveugles ou vieillards. Ce modèle tarda néanmoins longtemps à inspirer l'empire d'Occident. Une charité qui ne s'organise que lentement Au royaume de France, les attitudes à la période post ga11oromaine étaient directement inspirées des coutumes de Rome. Les enfants dont les mères ne voulaient pas ou dont elles ne pouvaient pas assurer la survie, le plus souvent des nouveau-nés fragiles ou malades, étaient déposés, à la campagne au creux des sillons (on les appelait des ChampI) ou au hasard des routes, en ville aux coins des rues ou au seuil des églises. Dans ces conditions, la presque totalité mourait très rapidement. Leur survie n'intéressait d'ailleurs pratiquement personne car des bâtards ne pouvaient pas avoir d'existence légitime, même dans les premières sociétés chrétiennes! Les rares qui survivaient étaient l'objet de trafics souvent infâmes. Personne ne s'en affligeait et aucune autorité ne s'en souciait. Les premières mesures charitables furent préconisées lorsque les instances d'une Église en train de se construire mirent en place les bases d'une nouvelle organisation sociale. Selon les perspectives évangéliques proposées par le Concile de Nicée de 325, les conciles de Vais on en 442 et d'Arles en 452, affirmèrent que ces marginaux étaient des enfants de Dieu. On prit peu à peu l'habitude de les confier aux Hôtels-Dieu nouvellement créés ou à des communautés religieuses compatissantes. Il y avait également des initiatives individuelles d'adoption d'enfants trouvés, par une femme pieuse dans la plupart des cas ou par un responsable d'Église, curé ou évêque. Des institutions spécialisées s'ouvrirent ici ou là au Moyen-Âge, mais n'eurent que des existences temporaires. Quoiqu'il en fût, la situation restait scandaleuse en Europe. Un texte de 787, écrit par un archiprêtre de Milan, Datheus, en dresse un tableau édifiant qui l'incita à créer une fondation charitable: On commet un adultère, on n'ose pas en produire le fruit dans le public et on lui donne la mort. Ces horreurs n'auraient point lieu s'il existait un lieu où l'adultère pût cacher sa honte. Mais 20

on jette ces enfants dans des cloaques, sur du fumier, dans des fleuves et autant de meurtres sont commis qu'il y a d'enfants nés d'un commerce illicite. C'était aussi le cas au royaume de France. Pour qu'une solution officielle fût enfin proposée, il fallut attendre l'an 789. Une ordonnance de Charlemagne légiféra sur le statut des enfants exposés: ils devaient être confiés aux seigneurs hauts justiciers, nobles ou responsables d'Église, assurant l'ordre sur le territoire de leur juridiction. Il est juste de rappeler que ces seigneurs, sous l'autorité de l'empereur auquel ils faisaient allégeance, tiraient leurs revenus de ce territoire. Un protecteur légal était désormais assuré à ces enfants. Ces dispositions restèrent en vigueur sous les successeurs de Charlemagne, toutefois le pouvoir royal devait périodiquement rappeler ses vassaux à l'ordre. Car les responsables désignés se déchargeaient trop facilement de ce devoir, en confiant d'autorité ces enfants trouvés à une communauté religieuse ou même aux bons soins d'une paroisse! C'est au XII ème siècle qu'eut lieu la première tentative d'envergure pour mettre un peu d'ordre dans un immense désordre. Un religieux, frère Guy, fonda l'Ordre des Hospitaliers du SaintEsprit qui s'organisa rapidement pour porter secours aux délaissés de la société et particulièrement aux enfants. La maison-mère était à Montpellier et put bientôt accueillir jusqu'à six cents nouveau-nés ou nourrissons qu'elle confiait rapidement à des nourrices; elle recevait aussi des bambins de moins de 4 ans dont elle prenait soin jusqu'à 15 ans. Ces pensionnaires portaient un uniforme sombre et les filles une coiffe de linon, alors que les garçons avaient la tête rasée. L'encadrement était assuré par des prêtres dont l'un était le supérieur et une communauté de femmes pieuses, dévouées mais ne prononçant pas de vœu. Un médecin, un chirurgien et des éducateurs spécialisés complétaient cet encadrement. Des artisans, orfèvre, tailleur, menuisier, cordonnier ou chapelier préparaient les garçons à un métier. Pour les filles, il y avait une formation en couture ou en dentellerie et on essayait de les marier à la sortie. Les menus étaient généreux: pain blanc, soupe tous les jours, une portion de légumes verts ou secs et six pintes de vin allongés de quatre pintes d'eau pour l'ensemble des pensionnaires à chaque repas, viande les jours gras et rôti une fois par semaine, et en alternance, œut: morue, hareng ou saumon les autres jours. Bref cet Ordre était une fondation structurée qui allait essaimer dans tout le 21

royaume, jusque dans les Marches de l'Est, à Metz, Toul ou même Vaucouleurs. Ces initiatives charitables avaient peu de retentissement sur les comportements généraux, même sur ceux des responsables officiels, si bien que le sort des abandonnés resta longtemps lamentable. Les rappels à l'ordre étaient périodiques. En témoigne cet arrêt du Parlement datant de 1546 : Enjoint la cour aux officiers du roi qu'où se trouveront des dits enfans, les faire pourvoir de nourrices et alimenter et les envoyer es Hôtels-Dieu étant es dites chatellénies ou baillages. Enjoint aux maîtres des hôpitaux de pourvoir de nourrices et aliments aux dits enfans exposés sous peine d'amende et de punition corporelle et quant aux gens d'Église enjoint defaire leur devoir. Point n'est besoin de commentaire. À Paris, la situation était à peine moins mauvaise. C'étaient les marguilliers des paroisses qui furent les premiers chargés du recueil et de l'entretien des enfants trouvés sur leur territoire, grâce à des quêtes et à des dons. Puis, à partir d'une certaine époque, on prit l'habitude d'amener ces enfants à l'Hôtel-Dieu dans des conditions déplorables qu'on verra plus loin et les hauts justiciers parisiens les écclésiastiques ayant le pouvoir de justice étaient invités à payer à l'institution une redevance dont le Parlement fixait la cote. Il fallut attendre le XVII ème siècle pour que Vincent de Paul, petit paysan devenu personnalité écoutée des grands du royaume, parvînt à remédier à une situation qui restait scandaleuse. Il réussit en effet à intéresser des personnes influentes au sort des petits malheureux abandonnés au hasard des rues et des églises parisiennes.

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Le triste sort des petits orphelins
La question se posait en des termes différents dans 'le cas des orphelins, car si ceux-ci avaient eu le malheur de perdre leurs parents, ces derniers étaient connus et avaient été mariés, si bien que leurs enfants étaient considérés comme des partenaires légitimes de la société. Ils devaient être protégés et aidés à ce seul titre. Toutefois, c'était là une notion théorique et leur sort n'avait rien d'enviable en pratique, quoi qu'ait pu en dire, mais bien plus tard, Jules Renard en délicatesse avec sa famille: Tout le monde n'a pas la chance d'être orphelin!

L'ébauche d'un accueil spécialisé
Bien que nés en légitime mariage, les orphelins eurent malgré tout longtemps un sort à peine moins rude que celui des bâtards. Ainsi les nouveau-nés orphelins étaient admis à l'HôtelDieu et avaient la malchance de suivre le même cursus que leurs collègues illégitimes, c'est-à-dire qu'ils étaient envoyés à la Couche, dans des conditions sur lesquelles on va revenir. Lorsqu'il s'agissait de plus grands enfants, ils n'étaient plus reçus à l'Hôtel-Dieu et s'ils n'étaient pas recueillis par la famille, ils étaient livrés à eux-mêmes, c'est-à-dire aux hasards de la rue parisienne et aux abris de hasard, comme l'évoque Émile Zola au début d'un de ses romans, Le rêve. Leur seule ressource ne pouvait être que la mendicité: le plus souvent les garçons étaient enrôlés dans des bandes de malandrins et les filles livrées à la prostitution.

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Presque tous fmissaient par mourir misérablement de faim, de froid et de maltraitance. Une première institution fondée en 1201 leur offrait épisodiquement un abri précaire, c'était l'Hôpital de la Croix de la Reine, situé près de la fontaine du même nom alimentée par le ru du Pré-Saint-Gervais, à l'angle actuel de la rue Saint-Denis et de la rue Greneta. Des religieux Prémontrés y accueillaient pour la nuit les voyageurs et les pélerins qui arrivaient à Paris après le couvrefeu, alors que les portes de la ville étaient déjà fermées, et de temps en temps ils hébergeaient des enfants isolés. Le nombre de ceux-ci allant croissant, deux siècles plus tard, des notables parisiens, bons bourgeois et habitans de nostre bonne ville de Paris, meuz de grant ausmone, charité et compassion, portèrent secours à ces enfants perdus. Vers 1360, avec l'appui de Jean de Meulan, quatre-vingt-huitième évêque de Paris, ils créèrent la Confrérie du Saint-Esprit et fondèrent l'Hôpital du Saint-Esprit-en-Grève. Celui-ci, installé rue de l'Arbre sec, puis en place de Grève3, avait pour mission de nourrir pauvres enfants orphelins et orphelines qui n'ont ni père, ni mère, ni amis chamels ou autres qui soient tenus à leur nourriture, non pour les trouvés. Ces orphelins devaient avoir été baptisés dans les diocèses de Paris ou de Versailles, c'est-à-dire qu'on ne voulait pas de provinciaux, car ceux-ci relevaient de leurs juridictions d'origine. Les garçons étaient admis à partir de 10ans et les fillettes de 8 ans. Il y avait une centaine de pensionnaires qui étaient entretenus jusqu'à ce qu'ils aient acquis un métier. Mais une question polémique fut soulevée: devait-on recevoir tous les orphelins ou seulement ceux conçus en légitime mariage? Les plus calculateurs des administrateurs objectèrent que moult gens feraient moins de difficultés à s'abandonner à pécher, quand ils verraient que de tels enfants bastards seraient nourris davantage et qu'ils n'en auraient pas de charge première, ni sollicitude, que tels hôpitaux ne le sauraient ni pourraient porter ni soutenir. Craignant donc d'être débordés, les administrateurs s'en tinrent à la solution la plus limitative. Les enfants étaient bien traités: Qu'ils ayent du laict bouilly, pain blanc, prunaux. Quatre foys la semaine auront pitance
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La belle maison à piliers qui l'abritait était contiguë au flanc nord de l'Hôtel de Ville et s'y voyait encore au début de la Monarchie de Juillet. Mais la restructuration haussmannienne passa par là ! 24

de chair ou oeufs ou harenc ou morue ou au/Ire chose ès jours maigres. Ils apprenaient la lecture, l'écriture et le calcul, le dessin, le plain-chant et un métier manuel. Les garçons passaient en fait leurs matinées à servir la messe ou à chanter aux offices, car beaucoup de pieux Parisiens y faisaient dire des messes à leurs intentions, moyennant de riches offrandes. L'après-midi était surtout consacré aux travaux manuels. Les pensionnaires étaient mis en apprentissage (menuiserie, serrurerie, orfévrerie) à l'âge de 13-14 ans. Toutefois, les artisans parisiens voyaient d'un mauvais œil ces initiatives qui leur créaient une concurrence peu souhaitée. Quant aux filles, on les instruisait dans les tâches ménagères et les travaux d'aiguille (tissage, broderie, tapisserie) et on les préparait au mariage. La dépense était certes élevée, mais les responsables de l'institution avait à cœur de poursuivre une œuvre dont l'utilité n'était pas à démontrer. Comme les ressources s'amenuisaient progressivement, l'hôpital du Saint-Esprit fut rattaché à l'HôpitalGénéral4, peu apès la fondation de celui-ci. En 1534, la sœur du roi François 1er, Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, émue par la détresse des orphelins parisiens dont le nombre était élevé, fit aménager, rue Portefoin, une maison destinée à recevoir ceux dont les parents étaient morts à l'Hôtel-Dieu: on appela donc ces pensionnaires les Enfants-Dieu. Il y en eut jusqu'à une centaine, confiés aux soins de quelques prêtres et de neuf religieuses. Comme ils étaient tout de rouge vêtus, on les rebaptisa vite les Enfants-Rouges5. On leur apprenait un métier et le plain-chant ce qui leur permettait d'aller chanter aux obsèques des riches parisiens et de fournir ainsi quelque ressource à l'établissement. De plus, ces orphelins participaient aux cérémonies
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L'Hôpital-Général est tIDe institution fondée par Louis XIV en 1656, sous l'impulsion de Mazarin, destinée à vider les rues des villes des sans... logis et mendiants, délinquants en puissance, que la misère y amenait, en les enfermant dans des établissements laïcs spécialisés. À Paris, trois de ces établissements recevaient des enfants abandonnés, La Salpêtrière pour les filles, La Pitié pour les garçons et Bicêtre pour les handicapés. On y reviendra plus loin en détail. 5 Un marché du quartier du Temple actuel en porte encore le nom. Voir à ce sujet: R Vrillière. Un hôpital d'autrefois, les Enfants-Rouges. Vigné. Paris, 1925.

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officielles de la ville, où ils processionnaient un cierge à la main. L'institution manifestait envers eux un respect peu habituel pour l'époque; ainsi, lors du décès d'un Enfant-Dieu, le petit corps était accompagné en procession au cimetière des Innocents par un prêtre précédé de cinq enfants en surplis, dont l'un portait la croix et le goupillon et les autres des cierges pour la cérémonie de l'ensevelissement. Toutefois, ces enfants n'étaient pas tous des enfants de chœur: à preuve, deux archers étaient attachés à l'établissement pour y maintenir la discipline et empêcher les fugues. Malgré les quêtes et les dons, l'institution périclita faute de moyens et, dès 1680, elle fut rattachée aux Enfants- Trouvés du parvis Notre-Dame. Elle ferma défmitivement ses portes en 1770.

On ne fait jamais tant d'enfants qu'en temps de misère
Il n'y avait pas que les enfants sans famille à se trouver en péril. La misère était telle, aux XVI ème et XVII ème siècles, que beaucoup de parents se trouvèrent dans l'incapacité de nourrir leurs enfants. Ceux-ci traînaient leur misère sur les trottoirs car la mendicité était, en fin de compte, leur seule ressource, ce que les règlements de police interdisaient formellement. Comme solution, le Parlement décida, en 1545, de retirer les enfants de plus de 7 ans aux parents indigents et de les placer dans un bâtiment de l'Hôpital de la Trinité, dit l'hôtel des Pois-pillez, rue Saint-Denis. Cette hospitalité placée sous l'autorité du Grand Bureau des pauvres6, occupait l'emplacement de l'hôpital de la Croix de la Reine dont on a parlé qui, tout en accueillant pélerins et malades, avait offert au siècle précédent une salle de spectacle aux Confrères de la Passion
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Le Grand Bureau des pauvres, fut créé en 1544par François 1er.Installé

en place de Grève, il avait pour objet d'assister les vieilles gens et les petits enfants de la ville et des faubourgs hors d'état de subvenir à leurs besoins. Il géra les aides, jusque là assez anarchiques, fournies par les paroisses aux nécessiteux, en particulier aux familles nombreuses: ces secours furent pendant longtemps de 12 sols par semaine pour les plus de 60 ans et de 6 pour les enfants. TIdistribuait aussi des secours en nature et soignait les malades à domicile. Le Bureau gérait, outre l'hôpital de la Trinité, les Petites-Maisons qui abritait les Enfants- Teigneux. Les fonds distribués provenaient de quêtes, de dons et de dotations royales. Il était aussi chargé de faire enterrer les morts de la voie publique.

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pour y représenter des mystères religieux? L'institution accueillit ces enfants défavorisés et leur assura une éducation générale et professionnelle dans des conditions acceptables. Signe de temps difficiles, il y eut jusqu'à quatre cents pensionnaires. Comme l'uniforme était une robe de drap bleu, pour les garçons comme pour les filles, on les surnomma les Enfants-Bleus. L'encadrement était laïc et l'institution, comme toutes celles de ce type, vivait essentiellement de dons et de legs. À titre d'appoint, les enfants allaient aux convois dans les paroisses, ce qui rapportait trois livres et dix sols à l'institution pour la démarche, plus un sol par enfant. Le règlement était libéral car on accordait une certaine confiance aux enfants: ainsi, les grandes filles participaient à l'enseignement des plus jeunes, en les initiant à la lecture et à l'écriture. Par ailleurs, le travail était interrompu pendant les fort nombreuses périodes de fêtes. Pendant les vacances, on emmenait les pensionnaires en promenade à la campagne, ce qui était une grande nouveauté pédagogique. Ils ne voyaient toutefois leurs parents que rarement et, comme ils étaient assez indépendants, deux sergents étaient ici encore chargés de les surveiller et de ramener ceux qui fuguaient. Cela n'empêcha, ni nombre d'entre eux de passer à la délinquance, ni quelques-uns de se distinguer ultérieurement par leur savoir-faire artisanal, à l'exemple du fameux ébéniste André Boulle. L'institution déclina à cause du désintêrêt des donateurs et, en 1680, elle rejoignit à son tour l'HôpitalGénéral.

Qui donne aux pauvres prête à Dieu
La charité devenant une préoccupation de la société, de nombreuses personnalités fondèrent, à un moment ou à un autre, des établissements de moindre notoriété, chargés de venir au secours d'orphelins ou d'enfants en détresse, pour les mettre à l'abri, les éduquer et les préparer à un métier. Beaucoup de ces institutions étaient servies par des congrégations religieuses, toutefois certaines

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À leur départ, les comédiens se divisèrent en deux troupes, l'tme partit s'installer à l'hôtel de Bourgogne, où elle fut le précurseur de la Comédietrançaise, et l'autre gagna le Théâtre du Marais. 27