//img.uscri.be/pth/a33625853e67e75b11773085e03ab951f52705ad
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Dérision et vocation

De
250 pages
Ceci est une histoire de vie pour en rire. Une vie où le comique de répétition s'est fait carrière professorale. Par hasard. Toutefois la sociologie de la connaissance constitue son point d'arrivée nécessaire. A condition d'en sortir à temps. Avant le déluge. A force de mimer le pathos on parvient à la construction sociale des rôles. On peut même rêver à être utile pour en changer le répertoire.
Voir plus Voir moins

DÉRISION ET VOCATION ou
Mémoires d'un sociologue de la connaissance

Logiques Sociales Série Sociologie de la connaissance dirigée par Francis Farrugia
En tant que productions sociales, les connaissances possèdent une nature, une origine, une histoire, W1pouvoir, des fonctions, des modes de production, de reproduction et de diffusion qui requièrent descriptions, analyses et interprétations sociologiques. La série vise à présenter la connaissance dans sa complexité et sa multidimensionnalité: corrélation aux divers cadres sociaux, politiques et institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de possibilité, mais aussi, de manière plus théorique, analyse des instruments du connaître dans leur aptitude à produire des « catégorisations» savantes ou ordinaires, à tout palier en profondeur et dans tout registre de l'existence. Attentive à la multiplicité des courants qui traversent cet univers de recherche, ouverte à l'approche socio-anthropologique, intéressée par les postures critiques et généalogiques, cette série se propose de faire connaître, promouvoir et développer la sociologie de la connaissance. Elle s'attache à publier tous travaux pouvant contribuer à l'élucidation des diverses formes de consciences, savoirs et représentations qui constituent la trame de la vie individuelle et collective.

Déjà paru
DELZESCAUX Sabine, Norbert Elias, une sociologie des processus, 2002.

Gérard NAMER

DÉRISION ET VOCATION
ou
Mémoires d'un sociologue de la connaissance

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytecbnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7087-8 EAN : 9782747570879

Du même auteur
Rousseau, sociologue de la connaissance. De la créativité au machiavélisme, P. Klincksieck, 1978. Le système social de Rousseau. De l'inégalité économique à l'inégalité politique, Paris, Anthropos, 1979. Machiavel ou les origines de la sociologie de la connaissance, Paris, PUF, 1979. Court traité de sociologie de la connaissance, Paris, Méridiens, 1984. Batailles pour la mémoire, Paris, Le Sycomore, 1985. La Commémoration en France, Paris, L'Harmattan, 1987. Mémoire et société, Paris, Les Méridiens, 1988. Mémoire et projet du mouvement étudiant-lycéen (1986-1987), Paris, L'Harmattan 1990. Halbwachs et la mémoire sociale, Paris, L'Harmattan,
2000.

Rousseau sociologue de la connaissance. De la créativité au machiavélisme, Préface de F. Farrugia, 2e édition, Paris, L'Harmattan, 2000. Le système social de Rousseau. De l'inégalité économique à l'inégalité politique, Préface de F. Farrugia, 2e édition, Paris, L'Harmattan, 2000. Le Contre-temps démocratique. Révolte morale et

rationalité

de

la

loi,

Collection

« Ouvertures

philosophiques », Paris, L'Harmattan, 2003.

6

DÉRISION ET VOCATION

En préparation chez L'Harmattan, Manheim: synthèse humaniste ou le chaos de l'absolu.

la

Les nouvelles

mémoires

d'un âne

t~utes les lettre~ ». La jeune fille enthous~aste depose les Journaux aux gros titres impressionnants: L'Excelsior, Paris-Soir, L'Œuvre. Le vieil homme s'en souvenait, mais s'agaçait à un bruit de moteur. En bas, le jardinier savourait le bruit, lui qui avait horreur du silence de la montagne. Ce bruit occupait un grand espace sonore. A Paris, la femme de service portugaise avait les mêmes joies à faire ronronner l'aspirateur. Le bruit, c'est une revanche. Qui dira la joie de la perceuse du samedi, la joie des motards en colère à grimper bruyamment sur les sentiers de montagne, le sadisme du dentiste à se prendre pour un chirurgien en creusant la dent stupide de sa carie et en ordonnant sèchement un rinçage à l'assistante admiratrice? Qui dira la gourmandise anticipant la chute de la bûche taillée nette par la scieuse ? Quel pouvoir que celui de scier des pierres dans la cour de la Sorbonne studieuse et silencieuse! Quelle revanche fait jouer à la ménagère le concert pour casseroles et fourchettes, tandis que l'homme bêtement fait sa sieste! Ainsi, l'enfant avait appris ses lettres sur les titres des
.

<<

D

EUXANS! Il n'a que deux ans et il sait déjà

journaux dès l'âge de deux ans. « Cocosavait ses lettres ».
La mère en était toute fière; elle le confia à Rita, la bonne allemande qui manipulait trois mots d'italien et surtout qui avait l'art de noyer le poisson. Chaque fois qu'un vase était ébréché, qu'on lui en faisait la remarque, elle

8

DÉRISION ET VOCATION

répondait: «Tanto tempo », elle l'avait cassé il y a si longtemps! «Tanto tempo, tanto tempo... » Il y avait si longtemps, qu'elle ne s'en souvenait plus. Elle portait les cheveux courts, la cravate à la garçonne, et jouait de l'accordéon. Sa distraction et sa maladresse étaient légendaires. Elle avait toujours la "tête en l'air", disait-on. J'ai dû aimer ce don de ne pas être à ce que l'on fait. Le soir, elle endormait l'enfant par des chansons et, du bout du pied, elle rythmait le berceau pour faire cesser les pleurs. Dans la pièce à côté, les parents veulent dormir; ils vont dormir quand l'enfant, finalement, cessera de pleurer. Mais c'est la bonne doucement bercée qui s'endort; s'effondre alors le berceau; à grands bruits se déchaînent les cris d'une pièce à l'autre. Émile se lève, se drape de sa robe de chambre, ouvre le tiroir supérieur de la commode Louis XVI, prend un fin mouchoir ourlé main et brodé à ses initiales, orne sa poche gauche et va s'asseoir à son bureau. L'œil bleu-gris ironique regarde le portrait en bal masqué de la belle idiote qu'il a épousée pour sa dot. Il ouvre son cahier, dévisse le stylo Watermann noir et plisse les lèvres qui s'abaissent un peu d'amertume vers la gauche en regardant les sept enveloppes à peu près vides: la crise. La crise le ruine. Il faudra économiser, déménager, quitter son beau quartier du XVIe, quitter le Bois de Boulogne pour trimballer ailleurs ses reliquats de femmes et d'enfants. Émile se reprend et sourit maintenant ironiquement en

écrivant de sa petite écriture:

«

On ne peut pas à lafois se

marier, avoir un enfant et être philosophe ». Ses parents, bons gros commerçants, l'avaient affublé de ce prénom rousseauiste prétentieux et ridicule: Émile. Ne fais pas de bruit. Dehors la pluie de septembre tambourinait argentée sur les feuilles rouges du prunier sauvage. Le gros bourrelet empêchait l'air froid d'entrer dans la cuisine.

- Ton père dort!

MÉMOIRE D'UN ÂNE

9

L'enfant à plat ventre sur la couverture écossaise disposait ses soldats de plomb en demi-couronne face à lui: une double rangée sur les ailes, juchée sur la couverture, quelques soldats ennuyés au centre: c'était Austerlitz et il était Napoléon. Sa bille bleue heurte la cuisinière. - Qu'est-ce que c'est que tout ce potin? La porte du fond entrebâillée, le père avait glissé la tête. - Vous ne pouvez pas rester tranquilles pendant cinq minutes? La porte refermée, un silence coupable s'abat sur la cuisine. La pluie dehors était douce et la mère dans la cuisine abaissa encore le son du petit poste à galène et se remit à sa confiture de cassis. A la façon des paysans d'Égypte, le père-pharaon attendait le sommeil de la sieste avec un mouchoir sur les yeux. Le moindre bruit le faisait sursauter, agacé, furieux. On n'avait pas le moindre respect pour son sommeil. On dirait qu'ils font exprès et que c'est juste quand il commençait à s'endormir que l'enfant au loin faisait grincer une chaise de bois ou bien que la mère faisait dégringoler un verre en cuisine. On trouvait que c'était le moment de hurler un stupide: - Gérard, ne fais pas de bruit, ton père dort ! L'enfant, en effet, là-bas, retenait son souffle et mûrissait son fou rire. Un fou rire intérieur. Un vieux copain que ce fou rire qui ne le quittera jamais; il apprendra très tôt la lourdeur des adultes, marionnettes de leurs rôles. Un jour, il avait découvert sa toutepuissance et leur fragilité. Ils avaient, par-dessus sa tête, commenté un horrible fait divers, mais il avait tout entendu et, comme il avait été grondé, il faisait en public la tête à sa mère. Émile se croyant malin lui ricanait: - Qu'est-ce que tu vas lui faire à ta maman? Il sut répondre:

10

DÉRISION ET VOCATION

- Je vais la couper en morceaux et jeter les morceaux par la fenêtre. L'effet fut énorme. Loula se mit à sangloter et Gérard souriait content. Il savait le bon usage des mots. Mon père, né à Constantinople, d'une famille de juifs de cour, avait, par hasard, survécu; sa tribu séfarade avait fui le service militaire turc pour s'installer au Caire. Mon grand-père avait une entreprise dans le quartier du commerce que l'on appelait au Caire: le Hamzaoui. Cette bourgeoisie commerçante échangeait - dans l'intérêt de la civilisation... - des matières premières venues du Soudan, des denrées bonnes à manger ou soyeuses, contre de la verroterie achetée à Murano (Venise). Venise était le centre d'un réseau, du réseau de ma judéité. Une autre branche avait réinventé le capitalisme industriel en faisant travailler, grâce à une concession, les prisonniers des prisons de Lyon qui reprenaient goût à la vie en enfilant des perles ou en les cousant sur des tissus lyonnais. Grâce à mon père, ce réseau séfarade s'unira à Venise à un réseau ashkénaze. Il y rencontre un des seuls braves types de ma famille venu jusqu'à Milan. Il y rencontre sa fille qui avait une belle dot et un beau c... La dot comprenait essentiellement une boutique sur les ChampsÉlysées où auraient dû converger les différentes transformations des verroteries de Venise. Mon père avait renoncé aux "affaires" pour la philosophie et il confia la boutique à un cousin qui savait magouiller et qui sut profiter de la crise. Les prétentions, les rêveries de richesse, de distinction de mon père s'étalaient dans un beau quartier au 8, rue Théophile Gautier, "rue Aphil Gautier" comme disait ma bonne allemande. Elle m'aimait beaucoup. Elle aussi était juive, mais un peu zinzin. Elle portait la casquette et elle admirait Hitler. Ce ne sera pas un amour partagé, puisqu'elle mourra dans un camp de déportation.

MÉMOIRE

D'UN ÂNE

11

Le philosophe ruiné entreprit de déménager pour une maison au loyer modeste dans le quartier populaire du XVe arrondissement, déçu que ses œuvres, une brillante thèse d'État sur Giordano Bruno et un petit livre, qui aurait fait le régal de Freud qu'il détestait, intitulé: L'Amour opposé à l'instinct sexuel, n'aient pas réussi à lui ouvrir une carrière universitaire du fait de sa nationalité égyptienne. Il décida de fonder un petit cours particulier pour survivre lui et sa famille. Comme l'appartement était petit, il inventa la formule des cours individuels. Il y avait cinq ou six grands gaillards, benêts, héritiers virtuels de grandes familles d'industriels, verriers de la Saint-Gobain ou soyeux de Lyon, commis de l'État. Les pères de la vieille génération encore cultivée de la bourgeoisie française avaient une idée fixe pour leurs fils. Ceux-ci devaient réussir au baccalauréat avant d'être casés ensuite dignement dans leurs entreprises. L'itinéraire obligé, avant le constat du crétinisme intégral de leur rejeton, était à l'époque l'amère carte du tendre des renvois successifs, allant des jésuites à l'école publique avant de finir chez les chers frères des écoles chrétiennes. Le bureau de mon père était le centre prestigieux. Il y faisait le cours. Parfois, c'était de la chimie et il emmenait alors les élèves dans la salle de bains située au milieu du corridor où une planche en bois couvrait un tiers de la baignoire. Le tournesol obéissait en changeant de couleur, puis le soir on rinçait la baignoire. Toute la journée ma mère faisait faire des devoirs dans la salle à manger sur une grande table en simili rustique et c'était d'ailleurs ma chambre, dans la mesure où, dans un coin, résidait mon petit lit. On recevait parfois les parents d'élèves dans le salon-chambre à coucher de mes parents où s'imposait un majestueux piano à queue venu du fin fond de la jeunesse rangée de ma mère. Quant à moi, j'attendais, assis sur la banquette de l'entrée, et comme parfois je trouvais le temps long, je rêvais de cornets de glace, des cornets

12

DÉRISION ET VOCATION

doubles, ceux que l'on vendait au Champ-de-Mars et il m'arrivait de faire les poches des manteaux des élèves. J'écoutais toutes les leçons et quand par punition de ce vol, on m'enfermait dans la salle de bains, je pouvais montrer que j'étais très avancé pour mon âge. Il y avait là la coiffeuse de ma mère, une table avec une glace ovale entourée d'un simili entrelacs de paille et ce jour-là, je vois les boutons de manchettes avec diamants proéminents de mon père et j'entends encore sa voix péremptoire qui disait que le diamant raye le verre. J'ai donc vérifié comme Galilée le demandait. C'était magnifique les boutons de manchette qui labouraient la grande glace de haut en bas, de gauche à droite et de droite à gauche. C'était une merveille. - Par ici Docteur! dit mon père. Je toussais et pourtant je ne fumais pas encore. De cette première rencontre avec un médecin, je me souviens de l'attitude humble de mes parents, debout. Je me souviens de l'air sévère du praticien. Il me palpe, écoute agacé par les points de vue divergents et du père et de la mère. Il écoute et, au fur et à mesure, sa mine devient dégoûtée. Il range ses affaires dans la mallette marron boursouflée de cuir et laisse peser un lourd silence. Le verdict va tomber: «C'est l'état général ». Puis, le médecin contre-attaque. Il me comprime les jambes et déclare que j'ai les genoux "valgum". Appelé pour ma toux, il ordonne une planche pour mes jambes et une petite boîte de calomels roses. La maladie des enfants est un sujet de conversation inépuisable entre les mères de famille. Chaque fois qu'il y avait des invités, je connaissais le rituel du corridor: les rires au loin, puis remontant le corridor, enfin, proche, la voix d'Émile racontant le médecin et l'émotion de la mère, entraînant les invités grâce à son ironie:

MÉMOIRE

D'UN ÂNE

13

- Je ne sais pas quel génie a cet enfant, mais en dormant il réussit toujours, mais toujours... Les têtes apparaissent, les rires fusent, puis la lumière se refait. Je fais bien sûr semblant de dormir et le philosophe de poursuivre: - Vous voyez, il a les jambes liées par des courroies sur la planche. TIdort et demain matin, on va le retrouver les jambes libres. TIaura, ce garçon, réussi dans son sommeil à se délier. TIriait dans sa barbe, moi aussi d'ailleurs, impassible sous les draps. Je me sentais un fou rire, ce vieux fou rire qui ne me quittera plus.
Le plus vieux souvenir d'angoisse, je l'ai eu dans l'allée des épicéas qui s'enfonce de Bois-Ie-Roi jusqu'au cœur de la forêt de Fontainebleau. J'ai découvert l'anxiété, l'angoisse, l'asthme, que sais-je? En tête, marchait le père sec et maigre, le pas autoritaire, le regard loin de sa caravane. Grassouillette et haletante, guettant un regard d'affection, ma mère suivait. Traînant des pieds, le béret basque de travers, la cape dégrafée, les lourdes galoches aux lacets pendouillants, je n'en pouvais plus et je haletais. Pour une fois, héroïque, ma mère plaida ma cause:

- TI est fatigué, déclara-t-elle.

Mon père ramena son regard de l'horizon lointain et infini à cette ennuyeuse petite chose. TI transposa et feignit l'affection. Sa voix accordée se voulait compétente, chaleureuse; auprès de l'enfant, il sourit: - C'est comme une armoire qui t'empêcherait de respirer? L'enfant sottement se crut compris, voire aimé. Émile se retourna en ricanant et laissa tomber: - Décidément, cet enfant s'écoute trop. Lui, ne s'écoutait pas. Quand venait son heure d'angoisse, il s'enfonçait dans les lointains en marchant

14

DÉRISION ET VOCATION

rapidement; il se donnait un but ou un antiquaire pour acheter de vieilles chaises de bois. Il me traînait par la main, tantôt comme un caniche, tantôt comme un public qu'il faisait au moins sourire. La caravane sortit de la forêt, il fallait consulter le pharmacien, non pas pour mon asthme, mais pour les champignons que le père avait cueillis en écartant d'un geste les inquiétudes de ma mère avec sa voix porteuse de certitudes: «Non, non, moi je les connais!» Et il le répétait encore en italien: «10 so! 10 so! ». Le pharmacien, le Monsieur Harnais de Bois-le-Roi, était un libre-penseur. Il avait héroïquement fécondé ses maîtresses et assumait publiquement un peuple de bâtards. Il diffusait la science en consacrant la vitrine de sa pharmacie aux champignons vénéneux. Il se dévouait au peuple en reniflant les champignons de fraîche cueillette. Il estima que les nôtres n'étaient pas extraordinaires, mais il les jugea mangeables. Ce fut un court triomphe d'Émile, car la suite sera une nuit blanche où chacun se levait pour cavaler... au petit coin. Dès le matin, j'entends le père tourner la manivelle du téléphone mural et préciser l'adresse, la porte, l'entrée.

- Venez

vite Docteur! Nous sommes empoisonnés!

Peu de temps après, le médecin tant attendu frappe au carreau de la porte et, du lit, la voix du père monte du fond de la pièce et crie: - Gérard, va ouvrir! Le médecin entre, pose son sac marron et s'enquiert:

- Vous

êtes tous malades?

Bon, par qui voulez-vous

que je commence ? De la pièce du fond, la voix du père monta alors: - Par ici Docteur, par ici, c'est moi le plus atteint! L'école maternelle de la rue Saint-Charles m'a appris l'horreur du riz au lait. La matrone en tablier bleu et blanc s'approchait. On lui tendait l'assiette. Elle déposait le baquet, plongeait une louche dans une mixture et avec un

MÉMOIRE D'UN ÂNE

15

Han! de porteur d'eau, prenait son élan et envoyait d'un coup de louche la bouillie avec un grand Splasch ! dans l'assiette: quelque chose d'informe comme le chaos primitif, collant, gluant et elle, souriait! n fallait ingurgiter. J'avais mon cartable sur le dos et je tiens en m~in une petite mallette pour la serviette, les couverts et une gamelle à deux étages, pleine de ressources. Le premier étage était en général consacré à un morceau de rôti de veau, le second à des endives braisées ou à des épinards. La gamelle avait plusieurs fonctions: en prenant bien son élan, elle se révèle être une magnifique arme défensive. Certes, c'est juste un coup de main à attraper, mais quand un grand vous attaque, un rapide demi-tour du bras et il reçoit la gamelle. Vlan! Le coup s'agrémente des endives ou des épinards qui lui dégoulinent de la tête aux pieds.
A l'arrivée, rue Camou

-



était

mon

école

élémentaire -, il fallait subir l'heure de gymnastique. Dès l'entrée s'étendait une grande salle où pendaient des bouts de corde. Sur l'ordre de l'instituteur, on enlevait le béret par politesse, mais aussi on gardait le manteau parce qu'il faisait froid. n suffisait de faire semblant et d'être sage. D'abord, on respectait le rythme de quelques mouvements bizarres des bras et des jambes, puis on prenait son élan pour montrer qu'on tentait de monter à la corde. Le maître vérifiait avec une indulgence laïque et citoyenne. J'attendais qu'il soit arrivé chez mon voisin et dès qu'il nuançait la position des mains et des bras, je me lançais et m'agrippais dix centimètres au-dessus de ma tête; tendu après ma corde et le temps qu'il arrive, il me félicitait de mon essoufflement et de mon effort. Après la gym, que nous appelions la gym bourrique, on devait donner nos gamelles qui se réchaufferaient lentement au bain-marie et nous seraient rendues chaudes à midi au retour des demi-pensionnaires. Je me souviens de la première classe. C'étaient des cahiers où étaient collés des modèles de

16

DÉRISION ET VOCATION

dessins et de calligraphies de lettres qu'il fallait recopier. Des petits carreaux blancs étaient comme l'idée platonicienne de l'écriture qui devait y participer. La modernité se signifiait par le chewing-gum et peut-être même chez certains par le stylo, toutes choses qui étaient purement sanctionnées comme déviance. Chacun était muni d'un plumier en bois à coulisse, d'un porte-plume et

d'une petite boîte métallique avec quatre espèces de
plumes sergent-major. Celles-là étaient des plumes plates, celle-ci était dodue. Les unes avaient la pointe effilée, les autres un double bec qui était un carré. L'idéal de l'écriture était de savoir tracer les pleins et les déliés jusqu'à écrire cursivement. La petite table de bois où l'on s'asseyait avait un trou plus ou moins taché d'encre où devaient prendre place nos encriers bien entendu, mais rapidement il se révélait à nous comme le lieu de nos trésors. Les points forts de la classe étaient le tableau à effacer, la feuille du calendrier à décoller et arracher, et le poêle à charbon, le tube à manchon, la clef, toutes choses qu'il fallait savoir entretenir et qui créaient parmi les élèves une compétition et une première sélection. Le maître avait un système de sanction à trois degrés: pour le silence immédiat, pour l'avertissement préalable, il frappait d'une grande règle d'abord le tableau noir, puis le pupitre devant lui et pour la grande sanction, il se

rapprochait en disant: « Tes doigts! ». Et chacun d'obéir
en réunissant les cinq doigts regroupés vers le haut afin de recevoir la sanction de l'ordre et de la discipline comme dirait le militaire attardé. En fait de morale laïque et républicaine, nous avons rapidement appris grâce à des dessins que l'union fait la force. Le maître est doué et, d'un bout à l'autre du tableau noir, il fait se succéder de pittoresques dessins et commente bien après que nous ayons compris l'enseignement implicite. D'abord, un aigle plume une hirondelle solitaire, c'est l'acte un; puis, les hirondelles

MÉMOIRE D'UN ÂNE

17

voltigent en contemplant leurs pauvres sœurs; au troisième acte de cette tragédie classique se constitue un collectif mobilisé, serré, qui monte à l'assaut du Mal, qui se trouve au bout du tableau; la conclusion morale est évidente, parce que l'aigle gît mort à son tour, au bas de l'extrême droite. Peut-être que la leçon est politique, parce qu'on est en 1936 et qu'il y a là comme un compromis entre la directive ministérielle d'éducation civique et la nostalgie du vieil instituteur de gauche. Dans la cour de récréation, il est interdit de jouer au ballon. Mais l'air du temps est à la contestation et avec un agglomérat de chaussettes, les grands défient la règle et jouent au « foot ». Les billes sont coûteuses et surtout les calots, le chef-d'œuvre, la voie, l'insigne du pouvoir. Il y a des petites billes de faïence, des grosses billes de choc et ces fameux calots: de belles billes colorées de verre de plusieurs couleurs. Mais la conjonction de la pauvreté et de la modernité a fait inventer un nouveau jeu: les plus pauvres jouent au trombone. En mimant le jeu de billes, on trace à la craie une ligne de départ, on se donne un mur ou un autre trait pour l'arrivée et chacun de sacrifier quelques trombones jusqu'à ce que le plus adroit fasse coïncider le sien avec la ligne d'arrivée et ramasse tous les trombones qui ont honteusement échoué. Le vainqueur alors, menaçant son pantalon, accroche les trombones en chaîne longue et fourre, à l'heure de la cloche, tout Son butin dans une même poche. 1936 est mon premier souvenir enfantin de l'atmosphère politique. J'avais déjà appris à lire la politique dans les titres des journaux. J'avais expérimenté l'effet partisan dès le jour lointain où j'avais crié dans un tramway: «C'est moi qui ait assassiné le Président de la République ». Ce fut ma première taloche politique précoce. Les grands élèves du petit cours de mes parents parlaient avec horreur, eux qui étaient grands bourgeois, du «Front populaire ». Les ouvriers de gauche se

18

DÉRISION ET VOCATION

réunissaient sur les allées cavalières du Champ-de-Mars que je traversais pour aller rue Camou à l'école communale. Des militants de droite, de grands garçons, nous distribuaient à nous les petits des papillons et ces distributions gratuites nous exaltaient. Nous n'avions qu'à les coller. Ces papillons étaient intitulés: «Le Front populaire, c'est la guerre ». Plus tard, sous le métro aérien adjacent à notre appartement de la rue Saint-Saëns - et qui allait depuis le Vél'd'Hiv jusqu'à la station correspondant au lycée Buffon, ce sera la panique. La laitière de chez Maggi plonge fébrilement la mesure d'étain dans le bidon. C'est jour de marché; la marchande, de son fil taille la motte de beurre. Je regarde les colliers de cristaux de sucre candi. Mais les grandes personnes se parlent, sortent et, sur le pas de sa porte, ma marchande de réglisse s'indigne: - Ça va mal! Croyez-moi, quand les boueux font grève, ça va très mal! J'ai connu la guerre comme enfant, juste avant qu'elle n'éclate, en 1939, l'été, à Bois-Ie-Roi, dans notre villa

surnommée « La Vagabonde ». Sont venus nous saluer et
ma bonne allemande Rita et mon jeune oncle Jean-Pierre qui seront des victimes massacrées l'un, à Buchenwald et l'autre, on ne saura pas où. Je ne les reverrai plus. Ma bonne est sans doute la femme lointaine et aimée qui sera un fantasme de prédilection pendant toute ma vie. De l'époque de la splendeur familiale, elle est ma bonne. C'est au temps où nous habitions les beaux quartiers. Juive allemande, elle adorait Hitler et elle vient nous voir, je devrais dire plutôt me voir avant de retourner en Allemagne pour y disparaître. À l'âge de dix ans, elle m'apporte le cadeau, ou un des deux cadeaux extraordinaires de mon enfance, à savoir un fusil à air comprimé tirant des petits plombs. Ce fut mon

MÉMOIRE

D'UN ÂNE

19

premier grand cadeau. L'autre visite sera celle de l'être le plus exquis de ma famille, mon petit oncle Jean-Pierre Friedmann qui a la renommée d'être pacifiste et poète. Lui aussi mourra dans un camp d'extermination. Il m'apporte le second cadeau gigantesque de mon enfance: une bicyclette que je garderai longtemps. Ce sont les deux seuls cadeaux qui ont marqué mon enfance. C'est l'insolite qui a été ma première expérience de la guerre. Déjà l'avant-guerre a signifié cet insolite. Le Front populaire m'a fait connaître la politique d'avant-garde qui a duré huit mois pour le sport et la jeunesse. Pour être plus précis, le Front populaire m'a fait connaître la piscine de la rue Blomet, rue célèbre dans les années 20 et 30, parce que c'est le lieu du bal nègre. Une circulaire a imposé l'heure de natation. Notre maître est disponible, enthousiaste, sympathique, mais il ne savait pas nager. Le bain de la piscine Blomet, mon premier bain dans la piscine fut très court, mais très surveillé: - Tenez-vous la main, disait-il, avancez, avancez encore, plongez la tête, sortez la tête. Puis dans un soupir, il nous dit : - Sortez! Un autre jour, on nous fit essayer des masques à gaz que nous devions emporter à la maison après voir signé une décharge au cas où il y aurait une attaque de gaz. Un lundi dans mon lycée Buffon où j'ai expérimenté la septième, entre un petit garçon avec une jambe de bois. On le fait s'asseoir au premier rang et le maître évoque la guerre d'Espagne. En 1939, le jour de la déclaration de guerre, la grande Colette écrit en première page un article sous le titre: « Ils nous ont gâché notre automne ». Nous étions à Bois-IeRoi en vacances, et par peur des gaz, les Parisiens, ceux qui le pouvaient, ont émigré dans leur maison de campagne. Mon père, comme bien d'autres, a décidé de s'y replier et il y a créé, comme il l'a fait à Paris depuis

20

DÉRISION ET VOCATION

1934, un petit cours et les élèves venaient à la maison à bicyclette. C'est la bicyclette qui caractérise l'année 39. C'est aussi à bicyclette que tout le village venait voir Charlot et découvrir les actualités dans un cinéma ambulant qui s'installait dans le jardin intérieur d'un grand café à côté de la gare. La peur des bombardements va bientôt remplacer la peur des gaz asphyxiants. Chacun au cinéma a vu les bombardements d'Espagne. Les avions en piqué et j'en ai plein la tête de ces images quand je suis à bicyclette. Je suis, bien entendu, le pilote de l'avion; je rejoue les bombardements en piqué et, à chaque trou de la route, je scande le lâcher de bombes par un coup de sonnette. À la maison, un minuscule poste de radio nous informe de l'état du monde. J'étais chargé par mon père de guetter les émissions financières, le bulletin des actions et surtout le cours d'une action qui semblait lui tenir à cœur: la « Mexican Eagle », compagnie pétrolière où mon père très doué a englouti ses économies avant que la nationalisation républicaine et patriotique du Mexique la fasse dégringoler. Je me rappelle avoir pleuré quand Daladier a été renversé et mon père en judéo-espagnol a téléphoné en

disant: « Cabinés ce caillo » : «Le cabinet est tombé ». Je
ne comprenais pas ce que les cabinets, en tant que petits coins, avaient affaire là-dedans. J'avais découvert en histoire le prestigieux personnage de Napoléon et, en géographie, j'avais appris les départements. J'étais saturé du discours des adultes sur l'expansionnisme de Hitler comme sur celui de Napoléon. À l'heure du ménage dans la maison, où j'encombrais, on a pris la sainte habitude de me mettre à la porte avec la formule: - Va jouer dans le champ qui est devant. C'est là que j'ai combiné et utilisé pour la première fois mon ressentiment pour alimenter mes jeux contre les adultes qui me chassaient et contre le monde entier. J'inventais tout seul un nouveau Napoléon. L'itinéraire

MÉMOIRE D'UN ÂNE

21

politique commençait avec mon énergique coup d'État où sur la terrasse, puis à côté du puits, puis dans le champ, je courais après l'ennemi imaginaire en lui criant: - Rends-moi mon secret, rends-moi mon secret. J'imaginais un ennemi qui pleurnichait et qui se rendait. Je cavalais d'un bout à l'autre de la longueur du champ et là j'inventais l'expansion, j'envahissais les départements qui jouxtaient Paris, puis c'était le tour successif des 92 départements que terrifiait mon pouvoir. La «drôle de guerre» va s'installer à Bois-le-Roi comme un poste avancé de défense contre les avions qui ne manqueraient pas d'aller bombarder Paris à 50 kilomètres. Des sirènes sont installées sur les châteaux d'eau voisins qui s'élèvent en lisière de la forêt de Fontainebleau et bientôt, à l'autre bout, à quelques cinquante mètres plus loin, vient s'installer un poste de DCA. La défense contre avion est fascinante. Mon père patriote me la fit porter une lourde caisse de pommes aux soldats. Elles sont un peu blettes et la caisse un peu lourde, mais à la guerre comme à la guerre. Je fis un

triomphe avec mes pommes et les « poilus de 39 » me font
visiter l'arme de choc, les écouteurs constitués par deux énormes circonférences que l'on oriente avec une manivelle pour que leur centre converge vers l'axe du moteur d'avion menaçant. Le brigadier-chef qui sert de commandant de poste a été réformé pour surdité, mais on a toute confiance dans les grandes oreilles giratoires. En cachette, à cause des pommes, il me montre les mitrailleuses invisibles, emmaillotées dans la paille et ficelées. Il m'explique que, dès le moment où l'on reçoit par téléphone l'ordre formel de la hiérarchie, il court dénuder les bêtes effrayantes et héroïques que sont les mitrailleuses. Paris sera protégé. Le cours de Bois-le-Roi est mixte. Il y a des garçons, des filles, des bicyclettes et des pommes rouges sans compter Marianne qui est l'ânesse du voisin. Avec tous ces

22

DÉRISION ET VOCATION

chamboulements, l'année scolaire de ma sixième, l'année de la guerre, faite à la maison a été très amusante. Le voisin sentait mauvais, mais c'était un brave type. La première fois, il m'a épouvanté. Sans préavis, il a détaché son bras; est tombée sur la table une énorme prothèse en bois qui datait de la guerre de 14 et qui lui avait ménagé un emploi de faveur comme postier. Il fit alors une horrible grimace devant un miroir tout rond puis, d'un air féroce, il accrocha entre deux chaises une espèce de ceinture. Alors éclatent son bonheur et le fou rire de sa femme. Avec des précautions inouïes, il ouvre un énorme couteau et commence, sadique, le va-et-vient prometteur. Du plafond, pendouillait un long mètre de mouches collées à leur destin. Il sortit tout le matériel de Verdun: il fit monter la mousse comme on bat des blancs d'œufs. Il m'a appris le saucisson à l'ail, la tartine de saindoux au gros sel, le panier à salade enfermant les escargots à conditionner. Il m'enseigna la chasse à courre en forêt de Fontainebleau. Son parler venait tout droit de Molière. D'abord le monologue, lorsqu'un étranger lui adresse la parole pour ne pas répondre tout de suite, mais accepter l'idée que c'est possible. La réaction est gestuelle, un grand coup de faux dans les mauvaises herbes et seulement alors il s'arrête, observe l'autre et rend la parole en disant: «Moi,jefauche mon herbe». Il a un employé, un costaud des Épinettes, qu'il paie en nature. Au retour des chasses à courre, il a droit, suivant l'usage, à un morceau de sanglier que sa femme laisse reposer longtemps puis mijoter dans le vin rouge. C'est un philosophe. Un jour, il m'emmène loin pour surveiller ses trois vaches. Quand il juge le moment venu, il revient à la maison pour récupérer la brute, son employé. Il gueule depuis la cour. Sa femme, en désordre, souriant à la fenêtre lui crie: «Ça vient, ça vient!». L'employé essoufflé descend en s'ajustant les bretelles. C'est une

MÉMOIRE

D'UN ÂNE

23

réussite! La grosse mémère est épanouie, l'employé a été payé en nature. J'ai découvert à Bois-le-Roi la douceur infinie d'aimer. Mon infini bonheur de la femme a une lointaine odeur de paille et de bavardages grotesques. C'est à Bois-le-Roi dans une ronde meule de paille blottis au chaud tendrement. Tout le village des adolescents fut bientôt au courant. Ma gloire n'en est pas mince, même si c'est la gaillarde fillette qui a pris les devants si l'on peut dire. Nous sommes tous les deux invités au château de BarbeBleue: c'est une cabane construite par le sommet de deux

arbres, consolidée avec des branchages, calfeutrée avec
des feuillages. La princesse béate dégoulinait d'aise et d'orgueil entourée de trois galopins haletants, tous tendus et rouges, leur zizi en lévitation. Moi, je n'avais droit qu'au spectacle. Il fut comme un choc pour ma poésie amoureuse. L'aîné très paternel maîtrisait son gros bout allusif qu'il faisait doucement ricocher sur l'hymen de la pucelle jusqu'à sentir jaillir sa sève et il se retirait, comme on disait à l'époque, à la Charlemagne, laissant Roncevaux à son petit frère. Nous en bandions tous d'enthousiasme, puis ce fut la tragédie inattendue: le petit frère perd les pédales et, pour encourager la race chevaline, s'agrippe de toutes parts pour pénétrer en force. Mais le grand frère le gifle en hurlant: - Connard, tu vas la tuer! C'est ainsi que pour toujours se nouent en moi et la mort et l'amour. Les commerçants seront les premiers pédagogues du patriotisme de la guerre de 1939 : quand un client tente de rouspéter à cause des augmentations, ils vont rappeler à l'ordre ces mauvais Français, des métèques sans doute, par un sec avertissement: - Mais, Madame, c'est la guerre!

24

DERISION ET VOCATION

Un jour de mai 40, on écouta un discours qui gravement parlait de la poche de Sedan, mais qui rassurait par un ton de voix et une expression inoubliable: - Nous avons colmaté bien d'autres poches en 14 ! Pourtant, ce fut la panique. Un beau matin, à l'aube, nous pédalions, mon père et moi, avec nos cannes à pêche. J'avais dans mon sac à dos les casse-croûte traditionnels et les rituels du pêcheur. Le casse-croûte précédait la halte au café qui vantait son «five o'clock tea à toute heure» et où les solides travailleurs manuels prenaient un petit coup de blanc sur le zinc. Les gens distingués que nous étions prenaient deux cafés crème et deux tartines de pain beurré. Nous étions donc en train de descendre cette côte magnifique dans laquelle il fallait freiner dès le premier tiers si l'on ne voulait pas arriver dans un mur. Soudain, les gendarmes surgissent, revolver au poing, et nous arrêtent en criant: - Halte, vos papiers! Il est quatre heures du matin et c'est la chasse aux parachutistes qui commence. A l'époque, mon père est toujours égyptien et cela le rend suspect. Enfin, ils nous laissent repartir taquiner le goujon. Quand le désastre arrive en mai-juin 40, mon père égyptien se fait nommer professeur de philosophie en Égypte. Nous partons prendre le bateau à Marseille. Le train est déjà plein de Bois-Ie-Roi à la gare de Lyon et débordera de la gare de Lyon jusqu'à Marseille. Je me souviens que nous avons dormi dans le couloir, que nous avons vu la première gare de triage après Paris en flammes et que Maman n'arrêtait pas de songer au linge qu'elle n'avait pu retirer de chez le blanchisseur tant le départ avait été précipité. Mon père commençait à parler

MÉMOIRE D'UN ÂNE

25

de lui publiquement avec admiration. Au lieu de l'affolement de ma mère, lui, a été arroser les salades juste avant notre départ pour signifier au monde, ou au moins aux salades, qu'il reviendrait bientôt. À Lyon, les gens qui montent nous apprennent que l'Italie a déclaré la guerre; la Méditerranée sera donc coupée. En effet, le bateau que nous devions prendre pour traverser la Méditerranée jusqu'en Égypte anticipe son départ et nous allons nous retrouver bloqués à Marseille. C'est à la Pension Paradis, rue Paradis, que, dans une sordide pension de famille, une voix chevrotante à la radio annoncera la défaite. Les gens pleurent et la panique redouble. Les chars allemands vont arriver à Marseille. C'est la dernière rumeur qui circule. Avec une famille d'Arméniens, nous louons un taxi pour l'Espagne. Les valises vont dépasser les fenêtres; à chaque arrêt, on va regarder la carte géographique et l'Arménien répète: Pourvu que l'on arrive avant les Allemands à Mines. Et mon père, toujours au langage châtié, de corriger chaque fois: - Pas à Mines, Monsieur, mais à Nîmes. À la frontière espagnole, sur indications précises de la douanière espagnole nationaliste, Maman donne un bijou en or: on nous laisse passer. Bientôt, nous arrivons à Barcelone d'où devrait partir un autre bateau pour l'Égypte, mais ce bateau est inexistant. Le marché noir fleurit à Barcelone. Dans les rues, d'horribles boules de pain pesantes et dures sont vendues. On apprend vite les rites qui sont institués: si l'on rend visite à une dame, on n'apporte plus des fleurs, mais un litre d'huile. L'hôtel est plein d'affiches de corridas, mais la cuisine infecte me rend malade et pendant les deux mois où nous serons bloqués, je serai accueilli dans une famille catalane. Être seul commence pour moi à être un grand moment où je me retrouve. Mon père m'a donné rendez-vous à la pharmacie des Bass: