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Des algériens dans la région du Nord

De
209 pages
Ce livre se place dans la continuité d'un précédent ouvrage publié en 1999 dont il reprend la thématique générale développant plus largement les relations conflictuelles entre les deux organisations algériennes: le FLN et le MNA. Depuis cette première publication, de nouveaux fonds d'archives départementales, municipales et du centre minier ont été identifiés et dépouillés. L'accès à ces documents souvent inexplorés jusqu'à présent permet d'aborder par le biais de la monographie les aspects divers de la vie du migrant depuis sa première installation jusqu'à l'indépendance.
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DES ALGÉRIENS DANS LA RÉGION DU NORD

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8252-3 EAN : 9782747582520

Jean-René GENTY

DES ALGÉRIENS DANS LA RÉGION DU NORD
De la catastrophe de Courrières à l'indépendance

Publié avec le concours du FASILD

<=~J\<=-lIistoire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Collections CREAC-Histoire - Politique et Société Centre de Recherches et d'Études sur l'Algérie Contemporaine Le CREAC entend: - Promouvoir la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire. - Présenter et éditer des textes et documents produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistes français et maghrébins.
Déjà parus: La Fédération de France de l'USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens. Regroupés en 4 volumes par Jacques SIMON, en 2002). - Le premier Congrès û'uin 1957). - Le deuxième Congrès (novembre 1959). - FLN contre USTA. - Son journal : La Voix du Travailleur Algérien. - Messali Hadj (J898-1974), Chronologie commentée. Jacques Simon - Les communautés juives de l'Est algérien de 1865 à 1906. Robert Attal. Publiés avec le concours du FASILD : -L'immigration algérienne en France de 1962 à nos jours (œuvre collective sous la direction de Jacques Simon) publié avec le concours du FASfL D. - Les couples mixtes chez les enfants de 1'immigration algérienne. Bruno Laifort. - La Gauche en France et la colonisation de la Tunisie. (1881-1914). Mahmoud Faroua. - L'Étoile Nord-Africaine (1926-1937), Jacques Simon. - Le MTLD (Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (19471954)(Algérie), Jacques Simon. - La réglementation de' l'immigration algérienne en France. Sylvestre Tchibindat. - Un Combat lai'que en milieu colonial. Discours et œuvre de la fédération de Tunisie de la ligue française de l'enseignement (1891-1955). Chokri Ben Fradj. - Novembre 1954, la Révolution commence en Algérie. Jacques Simon. - Les Socialistes français et la question marocaine(1903-I 9I 2).Abdelkrim Mejri. A paraître: - Les Algériens dans le Nord pendant la guerre d'indépendance. Jean René Genty, sera publié avec le concours du FASILD. - Le logement des Algériens en France. Sylvestre Tchibindat, sera publié avec le concours du FASILD.

« En parlant d'«immigration exemplaire », on ne veut pas suggérer que l'immigration algérienne serait comme un « exemple» à toutes les autres immigrations, passées, présentes et à venir,' un modèle par lequel passeraient nécessairement toutes les immigrations. Tout au contraire, il faut entendre qu'il s'agit d'une immigration à nulle autre pareille: une immigration exceptionnelle à tous égards, tant globalement par toute son histoire que par chacune de ses caractéristiques détaillées - ces deux aspects n'étant

pas sans lien l'un avec l'autre

-

,

une immigration qui, parce

qu'elle sort de l'ordinaire, semble contenir la vérité de toutes les autres immigrations et de l'immigration en général, semble porter au plus haut point et à leur plus haut degré d' «exemplarité» les attributs qu'on retrouve dispersés et diffus dans les autres immigrations ».

Abdelmalek Sayad, « Une immigration exemplaire », texte publié dans « La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré », Paris, Seuil, 1999,437 p, 101.

Du même auteur: « La guerre d'Algérie et les populations du Nord/Pas-de-Calais, 1954-1962 », thèse de troisième cycle en histoire sous la direction de M.Gillet, Université de Lille III, 1983, 679p. « Repères pour l'histoire du nationalisme dans les communautés algériennes du Nord et du Pas-de-Calais », article publié dans la Revue du Nord, Université Charles de Gaulle/Lille III, juillet / septembrel996. « L'immigration algérienne dans le Nord/Pas-de-Calais.19091962 », Paris, L'Harmattan, 1999, 307p. « Les Algériens: une immigration précoce influencée par les événements politiques» article publié dans « Tous gueules noires. Histoire de l'immigration dans le bassin minier du Nord Pas-deCalais, Centre historique minier, Lewarde, 2004, 159p.
ŒUVRE collective: « Algériens et Français. Mélanges d'Histoire »Les Algériens dans le bassin minier du Nord/Pas-de-Calais 2003 Année de l'Algérie, Ville de Bobigny, L'Harmattan, Paris, 2004, 157p.

« La terre, les pierres et les morts. Évolution de l'inhumation des migrants de confession musulmane dans les cimetières du Nord/ Pas-de-Calais, dans Regards croisés. L'immigration dans le Nord/ Pas-de-Calais. Document d'ethnologie régionale du Nord/Pas-deCalais, N° 12, 2002. « Mosquées, travail et politiques, dans Les cahiers de l'Orient, Paris, N°71, troisième trimestre 2003. « L'art du récit de vie. La démarche de l'historien face aux travaux de Abdelmalek Sayad. La lettre de DMA, Roubaix, Novembre 2004.

Remerciements

Ce travail n'aurait pu être mené à son terme sans la redoutable pugnacité de Jacques Simon qui a insisté pour que les chroniques publiées dans la défunte revue CIRTA fassent l'objet d'un livre. La matière première était là, mais il fallait organiser, choisir et actualiser les textes déjà écrits. J'ai été grandement aidé dans cette tâche grâce à tous ceux avec qui j'échange plus ou moins régulièrement sur ces questions, c'est à dire Lakdar Belaïd, Nordine Boukhateb, Ali Brahimi, Odette Hardy-Hemery et tant d'autres.

Introduction
L'historicité de l'immigration algérienne n'est plus à démontrer. Inscrite dans le temps depuis la fin du XIXèmesiècle, elle est désormais étudiée par les historiens qui travaillent avec les sources habituelles selon les méthodes classiques. Mais peut-être n'at-on pas pris suffisamment conscience de la nécessité et de la possibilité désormais ouverte de mener ces travaux au niveau régional voire local. Il paraît désormais évident que seules de multiples monographies permettront d'enrichir, de nuancer voire de renouveler l'historiographie en ce domaine. Les grandes lignes de l'histoire économique, sociale et politique de l'immigration sont désormais connues. Il reste à étudier région par région, ville après ville, dans quelle mesure les mécanismes observés se rapprochent ou s'éloignent des archétypes. Le Nord offre à bien des égards un terrain stimulant. Relativement ancien, le mouvement migratoire en direction de branches industrielles spécifiques obéit à des cycles propres. Il est donc paradoxal de constater que ce champ d'étude a été, jusqu'à présent, assez massivement délaissé par les historiens et occupé en grande partie par les sociologues et un peu par les géographes. Cette frilosité de l'histoire régionale s'explique assez mal car, contrairement aux idées reçues, les sources écrites sont abondantes.
L'étude des caractéristiques démographiques des migrants

Les documents des recensements constituent une source précieuse pour cerner l'importance des migrants et apporter des informations telles que la région d'origine, la situation familiale et l'emploi. La mise en perspective des éléments recueillis entre 1919 et 1939 permet de tracer des itinéraires personnels. Ces documents sont disponibles en mairie. S'ils n'existent plus, on peut les trouver dans les services des archives départementales. Les enquêtes spécifiques du ministère de l'Intérieur constituent une source d'information de première importance. En particulier, l'enquête de 1923 donne des éléments en termes de quantité mais aussi de flux (date d'arrivée en métropole et lieux de résidence suc-

cessifs). Par la suite, le ministère de l'Intérieur diligenta des enquêtes ponctuelles qui devinrent mensuelles en 1943 et 1944. Ces documents se trouvent aux archives départementales. L'étude de la vie quotidienne La presse quotidienne demeure une source incomparable. Relativement rares entre 1919 et 1939 les articles deviennent beaucoup plus abondants après 1945. Avec la progression spectaculaire de leur nombre, les migrants sont désormais bien visibles au sein de la société métropolitaine. Les quotidiens leur consacrent

régulièrement des enquêtes approfondies 1. Ces séries d'articles
fourmillent d'informations et de détails relatifs à la vie quotidienne, aux conditions de travail et de logement. Les rapports de police et de gendarmerie représentent également une source précieuse pour la vie quotidienne des migrants. D'accès libre jusqu'en 1939, leur communication est soumise à autorisation à partir de 1945. Pour la période antérieure à 1939, on dispose des rapports rédigés par les commissaires de la police spéciale. Ceux-ci exerçaient les missions actuellement assurées par les Renseignements Généraux. Leurs écrits comportent des observations d'ambiance qui, recoupées avec d'autres informations, permettent à l'historien de progresser dans la connaissance

des modes de vie 2. Après 1945, on ne retrouve pas l'équivalent
au niveau départemental. Les archives des communes placées sous régime de la police d'État peuvent offrir des ressources insoupçonnées. C'est notamment le cas à Douai où ce service, remarquablement organisé, offre aux chercheurs des dossiers intéressants sur l'afflux des migrants dans la région à partir de 1947. On peut y trouver également les copies des mains courantes journalières communiquées par les commissaires aux maires dans le cadre des compétences de police dévolues à ces derniers. Leur communication obéit, pour la période ultérieure à 1945, aux règles évoquées précédemment. Les archives industrielles devraient également fournir des informations précieuses. Malheureusement, les entreprises les plus intéressantes ont généralement souhaité assurer elles-mêmes la gestion de leur fonds. Certaines d'entre elles ont totalement dispa10

ru sans que des mesures de sauvegarde des archives aient été prises J. A cet égard, les compagnies minières constituent une heureuse exception. Le Centre Historique Minier de Lewarde conserve des dossiers fournis qui permettent de retracer avec précision les mécanismes qui présidèrent au recrutement des premiers Kabyles par la compagnie d'Anzin en 1913. L'étude de l'histoire politique et sociale de l'immigration Cet aspect, très important dans le cas de l'immigration algérienne, apparaît comme le plus connu, le mieux exploré par les historiens. Néanmoins, l'étude des déclinaisons régionales ou locales peut apporter des précisions permettant de préciser ou de nuancer les tendances affirmées à grands traits. Par exemple, comment expliquer que l'implantation relativement tardive de l'Étoile Nord Africaine dans la région du Nord aille de pair avec un fort développement du MTLD en 1948-1953 se prolongeant par une fidélité massive au MNA jusqu'en 1962 ? Pour répondre à cette question, il nous faudrait étudier les points suivants:

- L'influence du mouvement ouvrier métropolitain; - L'attitude des principales forces composant ce mouvement ouvrier et notammentla SFIO 4 ;
ou à l'inverse - La forte prégnance des liens traditionnels (villageois, religieux et confrériques). A ce sujet, on relèvera que Michel Renard vient d'apporter une première réponse. Les rapports de police montrent que le MTLD associe assez systématiquement le religieux et le politique dans le
Douaisis et dans le Valenciennois
5.

La réponse passe par l'examen des liens entre partis politiques, syndicats et organisations nationalistes. Il faut donc recourir aux archives policières, déjà évoquées, ainsi qu'à celles des organisations. Il faut désormais inverser la démarche. Pendant longtemps, on est parti du témoignage de la personne, de l'acteur de l'histoire que l'on tente d'éclairer, de confirmer par la recherche du document écrit. Désormais, pour la période 1900-1965, on peut et on doit inverser la procédure. Il faut partir de la source écrite, abonIl

dante mais encore largement inexplorée, et la confronter à d'autres éléments parmi lesquels évidemment le témoignage oral occupe une place de choix. Le présent ouvrage se situe dans la continuité d'un premier

livre publié en 1999 6. Depuis la parution de ce premier ouvrage,
des fonds d'archives ont été identifiés et dépouillés permettant la rédaction d'articles publiés pour la plupart dans la revue CIRTA. Cette caractéristique explique la construction de l'ouvrage qui aborde des thèmes directement suggérés par tel ou tel fonds d'archives. Ceux-ci s'écartent sensiblement de l'histoire politique, idéologique et idéologique du nationalisme algérien dans la région. Déjà, dans l'ouvrage précédent, nous avions cherché à sortir de cette approche forcément réductrice mais cette volonté s'était heurtée au contenu des archives. L'accès à des fonds non explorés jusqu'à présent notamment dans les archives municipales (Douai) et industrielles (Centre Historique Minier) a permis de faire émerger des préoccupations liées à la vie quotidienne des migrants et, aussi, à des aspects plus directement quotidiens comme la pratique religieuse des premiers migrants. Notes:
I

Parmi toutes ces enquêtes, celle réalisée par Guy Chatiliez pour « Nord-

Eclair» publiée en février/mars 1950 sous le titre La grande détresse des NordAfricains est la plus intéressante. On peut également mentionner l'enquête de José Hanu, Les fils d'Allah dans les brumes du Nord, parue dans « La Voix du Nord» en avril 1952. On relèvera dans ce dernier titre la marque du lyrisme colonial. Enfin, en décembre 1954, « La Croix du Nord» publiait une grande enquête fouillée intitulée « Hahdad Chaour, mon ami ». 2 On peut ainsi citer les rapports de l'inspecteur de la police spéciale qui surveille Auby, commune qui accueille un nombre très important d'Algériens. Il relève dans son rapport du 26 avrill934 que beaucoup d'Algériens vivent maritalement avec des ouvrières belges. Cette notation est corroborée par les données des registres de recensement. L'explication se trouve sans doute dans le partage d'une certaine marginalisation sociale. 3 C'est le cas par exemple de l'usine des Engrais d'Auby, transférée à la fin des années soixante au Havre et maintenant disparue. 4 Dans les usines et les quartiers de la banlieue parisienne politiquement contrôlée par Je parti communiste, les cadres messalistes sont éliminés physiquement en deux ans. Dans le Nord où il existe un rapport de force équilibré à gauche entre communistes et socialistes, le messalisme reste très présent. L'UST A regroupe des militants jusqu'en 1962. L'historien doit se poser la question d'une

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articulation entre l'environnement socio-politique et ces situations historiques. La question est d'autant plus pertinente quand on regarde la liste des invités au Zéme congrès de l'DST A en décembre 1959. 5 Renard M, « Observance religieuse et sentiment politique chez les NordAfricains en métropole, 1952-1958 », (sous la direction de) Jauffret J-C, « Des hommes et des femmes en guerre d'Algérie », Paris, Autrement, Z003, 573 p. 6 Genty J-R, L'immigration algérienne dans le NordlPas-de-Calais 1909-1962, Paris, L'Harmattan, 1999,309.

13

Chapitrel Aperçus démographiques et juridiques sur l'immigration
Une région à profil démographique particulier Le recours à l'immigration est relativement ancien en France et remonte aux années 1850. Au cours de la période 1896-1968, la France est un pays qui recourt massivement aux migrants pour satisfaire les besoins de main-d'œuvre suscités par la croissance.

Quelques rappels chiffrésmontrent l'importance du phénomène 1.
Entre 1896 et 1914, les migrants fournissent un apport décisif à l'augmentation de la population. Ce mouvement se poursuit entre 1921 et 1931 et l'apport migratoire représente les trois quarts de l'accroissement total. En 1931, la crise économique conduit à arrêter les admissions et même à renvoyer les migrants présents dans leur pays d'origine. Entre 1896 et 1940, le taux migratoire qui représente le rapport du solde migratoire à l'accroissement
total est de 59%
2.

Les deux départements septentrionaux présentent une situation plus complexe. La région du Nord, comme l'ensemble du territoire national, a recours à l'immigration relativement tôt, dès les premiers temps de l'industrialisation. Le recours aux flux migratoires va de pair avec un dynamisme démographique certain qui se traduit par un accroissement naturel significatif jusqu'au début du vingtième siècle. En 1914, la région du Nord représente 2,8% du territoire national et héberge 7,3% de la population française. Entre 1872 et 1911, la population régionale a augmenté de 36,5%. Au tournant du vingtième siècle la situation démographique se stabilise dans le Nord mais le Pas-de-Calais conserve un profil traditionnel plus longtemps. Selon Yves Le Maner, il fut le seul département français qui s'industrialisa au XIXèmesiècle sans apport massif de la main-d'œuvre étrangère 3. On a donc deux profils démographiques départementaux très différents au sein de la région.

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Les historiens expliquent volontiers cette vitalité démographique régionale par l'importance de la pratique religieuse des populations. Certes, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, l'exode rural transfère des populations considérables vers les villes qui s'industrialisent, mais les comportements et les attitudes
persistent. .

Parallèlement à l'excédent naturel, les flux migratoires alimentent le peuplement régional. En 1886, on comptait 330 000 étrangers, ce qui représente plus de 13% de la population totale. En 1911, ils étaient 206000. Cette diminution s'explique par les effets de la loi de 1889 qui a entraîné de nombreuses naturalisations. Le temps des Belges Les flux proviennent essentiellement de Belgique. En 1900, le département du Nord accueillait 210 000 Belges. On comptait 34 000 naturalisés. Cette présence belge se traduisit de trois manières. Il y eut une population qui vint s'établir définitivement dans les cités manufacturières du bassin lillois et se retrouva employée dans l'industrie textile. D'autres migrants, originaires du Borinage furent embauchés dans les usines du Valenciennois et de la vallée de la Sambre. Une autre catégorie regroupait ceux qui faisaient la route quotidiennement pour venir travailler en France. On les appelait les frontaliers. Enfin, des travailleurs saisonniers venaient participer aux différentes récoltes, campagnes betteravières et sucrières, torréfaction de la chicorée, cueillette du houblon et traitement des lins. Mais dans la perspective tissée par les liens économiques, on peut considérer que les zones d'origine des migrants belges faisaient partie des bassins d'emplois des industries du Nord. Il y avait donc flux migratoire mais comme il existait des flux entre la campagne française et la ville industrielle. André Girard soulignait que « les besoins de la main-d'œuvre du Nord et du Pas-de-Calais, résultant des transformations industrielles furent satisfaits jusqu'à la guerre de 1914 presque exclusivement dans un cadre départemental et régional, Belges compris. C'est juste avant 1914, quand la main-d'œuvre commença à manquer dans les campagnes, que l'idée se fit jour de faire appel à une main-d'œuvre plus lointaine... »4.
16

Bien entendu, la frontière administrative existe et si, les industriels français ont besoin de la main-d'œuvre belge, cela ne les empêche pas d'œuvrer à une forte protection qui la rend difficile à franchir aux hommes. Il faut d'ailleurs remarquer que les capitaux belges sont aussi les bienvenus. Ce fut notamment le cas dans le Douaisis avec la participation des financiers belges à un certain nombre d'entreprises La première guerre mondiale représente une première rupture. Le département du Nord perd 250 000 habitants entre les recensements de 1911 et de 1921, ce qui constitue la perte la plus importante en valeur absolue enregistrée par une région française. En fait, le modèle démographique régional s'est modifié, notamment dans le Nord, à partir de 1911. Après le conflit, l'appel aux migrants s'impose et se traduit par l'arrivée massive des Polonais. La situation dans le Pas-de-Calais s'aligne sur celle du Nord. Cet alignement s'explique par la situation dans le bassin minier qui fait appel massivement aux travailleurs étrangers. Le tableau suivant montre nettement cette évolution:
Évolution de la population étrangère dans la région du Nord
Années 1851 1866 1886 1906 1911 1921 1926 1931 1936 Pas-de-Calais 7011 10532 25919 21436 26382 38372 153175 173525 135885 % 0,1% 1,4% 3,0% 2,1% 2,5% 3,9% 13,1% 14,4% Il,5% Nord 80876 184548 305524 191678 180004 173538 233045 222247 171343 % 6,7 13,3% 18,3% 10,1% 9,2% 9,2% Il,8% 10,9% 8,5%
5

L'épopée polonaise Les compagnies minières firent appel à l'immigration polonaise dès le début du XXèmesiècle. C'est ainsi que plusieurs centaines de mineurs polonais de la Ruhr vinrent travailler dans les mines du Pas-de-Calais et du Nord. Après la guerre, une convention interétatique signée à Varsovie le 8 septembre 1919 permit le 17

recrutement massif. L'immigration polonaise est extrêmement organisée et on perçoit bien la stratégie des compagnies minières qui recrutent à la fois des mineurs confirmés, les « Westphaliens » qui apportent leur compétence et leur savoirfaire et les ruraux recrutés en Pologne qui ne peuvent être employés dans un premier temps que dans des tâches de manœuvre mais dont la docilité contrebalance le risque politique et syndical que peut représenter les « Westphaliens ».L'immigration polonaise, très prisée par les milieux patronaux, va fournir des contingents considérables de travailleurs à l'industrie minière. C'est le Pas-de-Calais qui accueille le plus de travailleurs polonais. De 3 600 en mars 1921, leur nombre passe à 32 000 en décembre 1923. 29% des Polonais résidant en France habitent alors dans le Pas-de-Calais. 90 % de l'effectif polonais dans ce département réside dans l'arrondissement de Béthune, concentré dans les agglomérations minières. En 1921, les effectifs polonais représentent 4,86% de l'ensemble des ouvriers employés par les charbonnages du Pas-de-Calais. Ce pourcentage ne cesse alors de progresser, 29,62% en 1923 et 32,3% en 19256. Dans le Nord, la progression est également spectaculaire. Part des Polonais employés dans les mines du département Nord (fonds - jour - annexes industrielles) 7
Années
1924 1925 1926 1927 1928 1929 1930 1931 1932

du

Nord
27% 26,5% 28% 27% 26.5% 29,5% 34% 34,5% 34%

18

1933 1934 1935 1936 1937 1938

36% 35% 34% 34% 34% 33,7%

Si on rapporte ces nombres aux effectifs de travailleurs étrangers employés dans les mines, les Polonais représentent environ 80% de la main-d'œuvre étrangère. Cette «petite Pologne» connaissait ses clivages internes. Les « Westphaliens », catholiques et nationalistes constituaient une aristocratie ouvrière qui contrôlait la vie associative. Le quotidien Narodowiec publié à Lens exprimait leur position. Une petite communauté juive constituée en grande partie de commerçants vivait en marge. Elle fut déportée et exterminée en totalité pendant la seconde guerre mondiale. Des relations souvent difficiles y compris entre des populations réputées culturellement proches Même s'ils étaient géographiquement et culturellement proches, cela ne signifiait pas que les Belges soient bien accueillis par les autochtones. Les « Pots à Burre » (les Pots de Beurre) et les « Flamins » (Flamands) étaient plutôt mal vus 8. Jusqu'en 1914, les tensions furent récurrentes et le bassin minier connut des agressions collectives contre les travailleurs belges comme à Liévin. A Roubaix, on comptait en 1872, 42 000 Belges sur 75 000 habitants. Le folklore local et notamment le répertoire des chansons populaires a conservé le souvenir de ces tensions qui peuvent rapidement dégénérer en affrontements. En même temps, l'immigration belge était fortement clivée et les ouvriers gantois qualifiés qui venaient s'installer à Roubaix apportaient, outre leurs compétences, leur engagement politique et syndical de tendance socialiste. On présenta Jules Guesde comme le député des Belges. A l'inverse, les manœuvres sans qualification issus de la campagne étaient fréquemment utilisés par le patronat textile pour briser les grèves.
19

Avec l'immigration polonaise, arriva une population dont le projet migratoire était organisé autour du thème du retour. L'ensemble des acteurs institutionnels était d'accord pour maintenir le groupe à l'écart de la société. Le consulat général de Lille s'efforçait d'empêcher l'assimilation. Les compagnies minières partageaient cette volonté car il fallait à tout prix éviter la jonction avec les travailleurs français et empêcher la contamination des idées communistes. L'animation du dispositif nationaliste fut assurée par le clergé catholique polonais qui développa les structures de sociabilité en direction des hommes, des femmes et des jeunes. La République française participa au dispositif en limitant fortement le rôle intégrateur de l'école en octroyant un système d'exemption scolaire. L'enseignement était dispensé moitié en français moitié en polonais et les autorités académiques durent résister à la demande du clergé catholique polonais qui aurait voulu instaurer un enseignement entièrement en polonais. Le facteur religieux présenté dans les débats actuels comme un élément facilitateur fut assez difficile à gérer. Les évêques des diocèses concernés prisaient assez peu l'activisme de ces prêtres polonais qui échappaient totalement à leur autorité, mélangeant allègrement le temporel et le spirituel et développant une religiosité fortement imprégnée de mysticisme. Si l'évêque d'Arras se montrait plus conciliant, celui de Cambrai se trouvait souvent en conflit avec le clergé polonais. Dans sa thèse sur les étrangers, Georges Mauco rapporta un certain nombre de conflits qui opposèrent les prêtres polonais aux autorités du pays d'accueil. Même les compagnies minières éprouvèrent quelques difficultés avec ce clergé qui pouvait se faire l'interprète des travailleurs et intervenir ainsi dans le champ revendicatif. L'arrivée des coloniaux On désignait sous cette appellation les migrants originaires des colonies françaises, Afrique du Nord, Afrique Noire et Indochine. D'abord limités à des escales dans les ports de la région, les premiers coloniaux apparurent au début du XXèmecomme marchands ambulants. Il s'agissait en majorité d'Africains du Nord qui vendaient des friandises, bonbons et cacahuètes ou des objets d'artisanat, tapis et produits de maroquinerie. Le recensement de 1906 20