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Des ambulancières dans les combats de la Libération

De
186 pages
Elles ont côtoyé la souffrance des blessés, entendu le dernier râle des mourants, fermé les yeux de ceux qui n'avaient pu tenir jusqu'à la table du chirurgien. Au volant de leurs ambulances, de jour comme de nuit, leur mission était de transporter les victimes du champ de bataille, dans les meilleurs délais, sur toutes les routes, par tous les temps. Pour jalonner leur course contre la mort : l'ennemi embusqué, les mines, les éclats d'obus, les balles perdues... Elles étaient une trentaine. Leur chef, l'auteur, témoigne de leur odyssée.
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DES AMBULANCIERES DANS LES COMBATS DE LA LIBERATION
A VEC LES SOLDATS DE LA 9E DIVISION D'INFANTERIE COLONIALE

Collection Médecine des conflits armés
fondée et dirigée par Marc Lemaire

Derniers titres parus:
André THABAUT, Médecin Lieutenant au r Bataillon Muong. Indochine (1954-1955), 2004.

Thierry PONTUS, J'étais médecin dans Srebrenica assiégée. Au prélude du grand massacre, 2005.

A paraître prochainement: Camille CHARDON, Catastrophe. Sauveteur et Technicien de

www.librairieharmattan.com Harmattanl@wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9524-2 EAN : 9782747595247

Suzanne LEFORT -ROUQUETTE

DES AMBULANCIERES DANS LES COMBATS DE LA LIBERATION
AVEC LES SOLDATS DE LA 9E DIVISION D'INFANTERIE COLONIALE

(liI~')

L'Harmattan 5-7, rue de "École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

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Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshas.

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L'Harmattan Burkina Faso 1200 losements viII. 96 12B2260 Ouasadousou 12

Université

- RDC

Ont bénévolement participé à la réalisation de la présente édition: Saisie informatique du manuscrit: Monique Catoni Historique du 25" D.M. : Valérie Caniart Autres références historiques: Marc Lemaire Relectures: Thérèse Gontran-Chevalier, Marc Lemaire Réalisation couverture et carte p. 10 : Marc Lemaire Légendes des photos de couverture:
1ère de couverture: Insigne couleur de la 9" D.I.C.

-

Portrait

du lieutenant Suzanne Rouquette -Insigne noir et blanc du 2S' B.M. - Ambulance détruite sur la route de Courtelevant. Crédit photos de l'ouvrage: Suzanne Lefort-Rouquette (Ç)

PRESENTATION

La chaîne d'évacuation sanitaire qui, du champ de bataille aux hôpitaux fixes de l'arrière, assure les soins et le transport des blessés par étapes successives, ne repose pas que sur le travail des médecins. Divers corps de métier sont indispensables à son bon fonctionnement. On pense immédiatement aux infirmiers et aux brancardiers. Mais il y a aussi les mécaniciens, les cuisiniers, les transmetteurs, les pilotes d'aéronefs ou encore les conducteurs d'ambulance. Parmi ces derniers figurèrent, au cours de la Seconde Guerre mondiale, des femmes. Envoyées sur le ITont au cours des combats de la Libération, celles-ci payèrent, comme les combattants, le lourd tribu du sang. Et toujours avec dévouement et abnégation. La paix revenue, celles qui avaient si bien servi en bravant la souffrance et tous les dangers, retombèrent modestement dans l'anonymat. Il fallut l'intervention du général Gilles pour que l'une d'entre elles, Suzanne Rouquette, livre ses souvenirs. Ceux-ci furent présentés sous forme de feuilleton, de novembre 1975 à décembre 1976, dans l'Ancre d'Or, la revue mensuelle des Troupes de Marine. Le succès rencontré auprès des lecteurs engagea l'auteur à éditer son journal dans un livre à tirage limité intitulé Catinot chez les ambulancières de la 9" D.I.e., que diffusèrent notamment le Comité des Traditions des Troupes de Marine ainsi que le Musée des Troupes de Marine. Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'épopée de la section d'ambulancières de Suzanne Rouquette complétée de repères chronologiques, de notes de bas de page, d'annexes supplémentaires et d'un glossaire -, est enfin livrée au grand public dans la collection Médecine des conflits armés. En hommage à ces femmes de courage et de sacrifice.

L'AUTEUR

Suzanne Rouquette, née à Tébessa, en Algérie, le 20 décembre 1912, est à Alger lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale. Le 6 février 1943, elle s'engage au 27e Train comme conductrice ambulancière pour la durée de la guerre. Après trois mois de formation, elle est envoyée en Tunisie où combattent les Alliés contre les forces de l'Axe. Peu après son retour, nommée à la tête de la section d'ambulancières du 25e B.M., bientôt promue au grade de lieutenant (1er mai 1944), elle intègre la ge D.Le. qui s'apprête à rejoindre le théâtre européen. Après une première étape en Corse en mai 1944, elle participe à toutes les opérations de cette division, de l'île d'Elbe jusqu'en Alsace. Elle est grièvement blessée le 26 novembre 1944 aux côtés de deux autres ambulancières et du médecin capitaine Henry Cheynel, lui-même tué sur le coup. Encore convalescente, elle se marie en septembre 1945 avec le er commandant Jacques Lefort, commandant le 1 Bataillon de Choc.
En février 1947, à sa demande, elle est rayée des cadres. Elle suit ensuite son mari dans sa carrière militaire tout en s'investissant pleinement dans l'entraide sociale et les œuvres caritatives, en Indochine, en Algérie et en France métropolitaine.

Elle est, en particulier, commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur, grand croix de l'ordre national du Mérite, et est titulaire de la croix de guerre 39-45 avec deux palmes et une étoile d'argent. Concernant ses distinctions étrangères, elle est officier du Nicham Icftikar (Tunisie), chevalier de l'ordre du Million d'Eléphants (Laos) et chevalier de l'ordre national du Viêt-nam. Compte tenu de son mérite et de ses prestigieux états de service, elle a été choisie par le général commandant les Ecoles de la Logistique et du Train, à Tours, pour parrainer la promotion 2004/2005 des officiers d'active des écoles d'armes (OAEA). 6

A mes filles, ambulancières de la 2" Compagnie de Ramassage du 25" Bataillon Médical de la 9" Division d'Infanterie Coloniale, et à nos camarades des trois armes qui, de 1943 à 1945, ont participé à la Libération de la France avec courage et abnégation.

PREFACE

Voici le récit le plus vivant qui soit sur l'odyssée d'un groupe de jeunes Françaises d'Afrique du Nord qui, il y a plus de 30 ans, à l'appel du gouvernement provisoire d'Alger, et afin de compléter la mobilisation générale des hommes alors proclamée, s'engagèrent « pour la durée de la guerre» pour prendre leur part à la libération de la France. C'est le journal de marche - mais un journal de marche d'un genre très particulier - du lieutenant Rouquettel, chef de la 2e Section d'ambulancières du 25e Bataillon Médical, depuis la formation de cette section en Algérie en 1943, son affectation à la ge D.Le., son transfert en Corse en 1944 avec cette grande unité, son entraînement intensif, son baptême du feu, et quel baptême! à l'île d'Elbe, son débarquement en Provence en août 1944 et son engagement à Toulon, puis dans la boucle du Doubs, jusqu'à la mise hors de combat de la narratrice, grièvement blessée en plein combat, ainsi que de plusieurs de ses «filles», près de Courte levant, à l'entrée en Alsace, à la frontière franco-suisse. Elle seule pouvait rédiger ce compte rendu plein de vie et de détails de cette vie, avec tout son cœur de femme, de combattante et de chef. C'est un document d'histoire indispensable pour ceux qui voudront étudier, et surtout comprendre, ce que furent ces moments exceptionnels de notre épopée militaire en 43, 44, 45, années de souffrance, d'espérance et d'enthousiasme de tant de femmes de France. Pour les anciens de la ge D.Le., c'est un souvenir des plus précieux.
Général Landouzy Ancien commandant du 23" R.I.C. (1944-1945)

I Veuve du général de corps d'année Jacques Lefort.

ESPAGNI!

CARTE DE LA SECTION D'AMBULANCIERES DU 2SE 8.M.

10

REPERES CHRONOLOGIQUES

: Début de la Seconde GuelTe mondiale. . 14 juin 1940 : Chute de Paris. . 18 juin: Appel de de Gaulle. Naissance de la France libre. .22 juin: Armistice fumco-allemand.

. Sept.1939

1939-1940

. 8 novembre:
.

1942

Débarquement des Anglo-Saxons en Afrique du

Nord. 19 novembre: Début de la campagne de Tunisie. .3 juin: Formation, à Alger, du Comité français de la libération nationale, qui deviendra, un an plus tard, le Gouvernement provisoire de la République française.

. Janvier:

1943

Conférence d'Anfa (Casablanca) qui concerne l'équipement d'une armée française par les Américains. Début 1944, il sera finalement décidé de s'en tenir à 5 divisions*2 d'infanterie (dont la ge DJ.C.) et 3 divisions blindées (dont la 2e D.H. de Leclerc). A l'exception de la 2e D.B., qui débarquera en

Normandie le 1er août 1944, les autres divisions fonneront deux
armées (A et B). La première constituera le Corps expéditionnaire français en Italie; la seconde, confiée au général de Lattre de Tassigny, après avoir débarqué en Provence le 15 août 1944, deviendra la 1ère Armée française. 10 juillet: Débarquement de Sicile qui marque le début des opérations alliées en Europe. 7 mai: Capitulation des Allemands et des Italiens en Tunisie. »Juillet-août : Création de la ge D.I.C. aux ordres du général

.

.

2 Les astérisques renvoient au glossaire placé en fin de volume.

.

Magnan, puis du 2Se D.M. Septembre: Libération de la Corse.

. 4 juin:

1944

. 6 juin:
. .
.

. .

.

Prise de Rome par les Alliés. Débarquement de Normandie. 9 juin: Les FFI sont intégrées à l'armée française. 17 juin: Débarquement de l'île d'Elbe. ~ Participation de la ge DJ.C. avec des éléments du 2Se D.M. 15 août: Débarquement de Provence. ~ La ge DJ.C. et des éléments du 2Se D.M., débarqués à partir du 16, sont impliqués dans la bataille de Toulon. 25 août: Libération de Paris (avec la 2e D.B.). Septembre: La 1ère Armée française se positionne face à la trouée de Belfort qui doit être passée en force avant d'atteindre la Haute-Alsace (Mulhouse, Colmar). ~ La ge DJ.C. va mener des combats dans la boucle du Doubs jusque mi-novembre. Novembre: Offensive en Alsace par les divisions débarquées en Normandie et en Provence. Strasbourg libérée le 23, la 2e D.B. va rejoindre la 1èreArmée française qui se bat plus au sud. Colmar est prise le 28. ~ 26 novembre: Sur la route de Courtelevant, le médecin capitaine Cheynel du 2Se D.M. est tué au feu tandis que trois ambulancières, dont le lieutenant Rouquette, et quatre brancardiers, sont blessés. Les combats d'Alsace se poursuivent. Libération de Colmar le 2 février. ~ 24 janvier: L'ambulancière Denise Ferrier, du 2Se B.M., est victime d'un tir de mortier à Richwiller. Fin mars: La 1èreArmée française traverse le Rhin. ~ La ge D.I.C., aux ordres du général Valluy , s'enfoncera vers le sud de l'Allemagne, jusqu'à la frontière suisse. 8 mai: Capitulation sans conditions des Allemands.

. Janvier-février: . .

1945

12

I

LA PREPARATION EN ALGERIE

- Mars

1944 -

Sur la place de Charron - petit village oranais en bordure de la route d'Orléansville -, présentant un contraste saisissant avec les murs laiteux des maisons arabes, s'étale une fonnation de véhicules, de tentes, d'unifonnes, du meilleur vert made in USA. Gardé curieusement par un cerbère d'opérette, un surprenant mélange de races avive ce tableau polychrome. Mais nul, en ces lieux, ne s'en étonne. Chacun sait reconnaître, dans cette communauté tricolore, les faces brunes des Noirs africains, les visages pâles des soldats blancs, les yeux bridés des jaunes Indochinois; tous vaillants sujets de la 9c Division d'Infanterie Coloniale (9CDJ.C.), y compris votre serviteur Calinot: deux ans d'ancienneté, truffe noire, toison blanche, air congénitalement ahuri, caniche aux longues oreilles, engagé volontaire, affecté au 2Sc Bataillon Médical (2SCB.M.); particulièrement «affecté », comme tout un chacun ici, mais pour des raisons différentes, d'être cantonné depuis des mois, dans l'attente du meilleur et du pire. Le meilleur, l'attendu, l'escompté, étant, pour la Division tout entière, une certaine campagne d'Italie en cours, et pour moi, à travers les images de mort, de soufftance et de boue, qui nous en parviennent: le pire. Car autant confesser aujourd'hui, ce que je ne pourrai dissimuler demain: je suis un tantinet poltron et pantouflard, une sorte de Sancho Panza à quatre pattes, entraîné dans une folle aventure par une meute de dons Quichottes en unifonnes, qui ne rêvent que de chasser les Allemands de France et rejoindre au plus vite leurs camarades qui se battent en Italie aux côtés des GI et des Tommies : ces fantômes barbouillés de suie qui débarquèrent une

nuit d'été sur nos plages algéroises, et nous bombardèrent si bien en Oranie... De ce délire collectif, je ne croirais mot, si mon maître, de son état, n'était un honorable lieutenant du Train* des équipages -la roue dentée de son calot bleu marine faisant foi -, et ne commandait, le plus sérieusement du monde, le service auto du Bataillon. Il s'appelle même « Christophe », nom merveilleux que l'on ne peut qu'envier lorsqu'on est trahi, comme moi, par le sien. Un nom qui me remplit de complexes et me dessert jusque dans l'esprit de mon baigneur Mossano, clairon du Bataillon qui, par un surcroît de malchance, dans son impossibilité congénitale de prononcer les « l », m'appelle Ca-i-not. Calinot! avec ou sans « I », c'est enfantin, mièvre et n'impressionne personne. Il n'est pour s'en convaincre que d'assister à ma toilette matinale, lorsque nénette pitoyable aux mains de mon hercule d'ébène, je subis en tremblant, les savonnages et les cajoleries qu'il me prodigue à la façon du cannibale convoitant le Petit Poucet, et qu'en cercle autour de nous, ses copains s'esclaffent bruyamment. Tristesse passagère et piqûre d'amour-propre que je préfère oublier à l'aube naissante d'une merveilleuse journée de printemps de l'an de grâce 1944. Le camp dort ses dernières minutes de sommeil. Dans l'air pur du petit jour, seuls les oiseaux pépient, tandis que, l' œil fixé en direction des cuisines, je guette I'homme du jour qui apporte à mon maître un quart de café brûlant et une boule de pain de l'Intendance. Comme chaque matin, alors que l'horloge du village égrène ses six coups, que Mossano sonne le réveil et que les cloches de l'église s'évertuent, le « Marsouin' » de semaine, l'air crâne sous

I Nom usuel désignant les soldats de l'Infanterie Coloniale. Les marsouins sont ces mammifères, parents des dauphins, qui suivent les navires en mer. Et l'Infanterie Coloniale, autrefois Infanterie de Marine (qui retrouvera cette dénomination en 1962), était justement transportée 14

son calot bleu marine, le treillis serré à la taille par un large ceinturon, pénètre sous la tente: - 'jour mon lieutenant! En réponse, mon maître émet un intraduisible grognement, puis se brûlant rituellement les lèvres au métal trop chaud, jure copieusement, se lève, s'en va se raser devant un rétroviseur promu au rang de miroir et, d'une tape amicale, m'envoie rejoindre ma lavandière du Sénégal. Une heure après, selon le cérémonial quotidien, le poil net et brillant, nous retrouvons notre jeep*, le chauffeur Martial, large, brun et fort, son odeur de cambouis et sa grogne coutumière. Autour de nous, chacun selon son humeur du moment, vaque à des besognes bien définies. Le commandant, athlétique dans sa tenue de sport, à la tête d'une section de tirailleurs noirs dans des maillots blancs, dirige une séance de mise en forme matinale; les trois médecins capitaines et leurs auxiliaires mijotent quelques cours d'instruction aux infirmiers indochinois et aux brancardiers; les secrétaires tapent déjà sur leurs machines; au garage, en plein air, on soulève les capots; et la« corvée de pluches» s'organise. Quant à nous, en compagnie de M. l'aumônier, qui ne dispose pas de voiture personnelle, nous partons à Orléansville. Casques bien enfoncés, accrochés aux ridelles de la jeep qui file sur le goudron humide de rosée, mes compagnons discutent haut et fort. Dominant le bruit du moteur, Martial, d'ordinaire taciturne, aujourd'hui vitupère. Si j'entends bien, ce mécontent de naissance essaie avec des gestes désabusés, de faire partager à ses passagers son pessimisme endémique: - En vérité, vous voulez que je vous dise, Babas2, on en a marre de perdre son temps à apprendre aux chinetoques à tenir un volant, pendant que les copains se farcissent les bananes en Italie3.
par les bâtiments de la Marine, qu'elle accompagnait dans les expéditions lointaines sans participer aux manœuvres des équipages (NdE). 2 Nom affectueux donné aux aumôniers. 3 Chinetoques: mot d'argot désignant les Chinois et plus largement les Asiatiques. Bananes: décorations. 15

- Patience, mon garçon, notre tour arrivera. - Mais, N... de 0... M.l'aumônier... - Allons, allons, Martial, tu ne peux pas tire merte, comme tout le monde (M. l'aumônier est Alsacien). - Excusez-moi, mon Père, mais j'ai mieux à faire chez moi: mes deux frères sont en Algérie, ma frangine a perdu son mari en Tunisie, mes vieux, seuls à la ferme, auraient bien besoin de moi pour les aider. Ah ! pour sûr, ou bien on ne partira pas, ou alors on arrivera après la bagarre. M. l'aumônier et mon maître l'écoutent en silence. Ces appréhensions sont les leurs et celles du corps expéditionnaire qui ronge son frein sur le littoral algérien. Mobilisées en hâte après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord (A.F.N.), les premières unités constituées furent engagées aussitôt en Italie et en Corse; d'autres, dont la ge D.I.C., formées dans le même enthousiasme, attendent toujours leur tour de départ. La botte italienne, ses durs combats, sa boue, ses blessés, ses héros, aiguisent leurs appétits de revanche et de gloire. M. l'aumônier qui parcourt la Division en tous sens connaît bien la hâte de ces hommes hantés par l'obstacle qui leur cache la France. Il n'est pour s'en convaincre que d'écouter la ferveur du chant d'amour que Florent, un jeune aspirant, a créé pour eux. Poète et musicien, il sait si bien chanter leur rêve et bercer leur espoir que cette chanson vivante et douce est devenue le credo de la Division. Dans les popotes, les mess, les réfectoires de la troupe, on se lève pour chanter: Nous rentrerons en France Retrouver nos parents, nos amours C'est notre chère espérance Te revoir, te revoir un beaujour. Ces notes graves puisent l'émotion au profond des cœurs. Mais lorsque les voix se taisent, qu'à leurs yeux embués réapparaît l'invariable décor, une fureur les prend de cet immobilisme qui s'éternise. La monotonie des journées programmées une fois pour toutes, les sempiternels exercices de combat contre un chimérique adversaire, sont autant de banderilles à l'avidité de nos dons Quichottes qui ne rêvent que de « bouffer du Boche ». Le goût du

16

risque qu'on leur insuffle et que l'on développe à grands coups d'exercices périlleux, agite leur jeune sang généreux, d'un prurit d'actions d'éclat qui s'accommode de moins en moins de leur passivité présente. Il y a six mois, mon maître, que j'appelle Christophe en privé, me confiait déjà: - Nous allons faire la guerre, Calinot. Tu seras ma mascotte. Nous voilà enfin affectés à la ge D.LC.; une division «du tonnerre» comme l'on dit à Oran; et mieux encore à un bataillon médical qui s'est donné comme devise« Notre Vie pour une Vie ». Mobile, légère, c'est l'unité médicale rêvée pour assurer les premiers soins4. Nous avons toutes nos chances... Et bien nous y voilà dans cette merveilleuse division et, comme fait d'armes, je ne vois que nos Sénégalais virer en « igolant » les copains qu'ils brancardent, tandis que nos doctes médecins transforment leurs infirmiers en momies pour leur apprendre le verbe panser. Cette lubie les prend d'ailleurs périodiquement. Deux fois par semaine, au pas cadencé, ils s'en vont sur la pelouse d'un pré, ou à l'ombre d'une haie, bander des bras, immobiliser des jambes et des thorax, exécuter des « capelines» savantes, fabriquer au besoin une civière avec deux fusils passés dans les manches d'une veste, finissant toujours par brancarder avec le plus grand sérieux ce petit monde à la « Dubout ». Savoir que le poste de secours regorge de bons et solides brancards et, après cela, douter du «quart d'heure colonial5 », semble impossible. Mais, attendez, ce n'est pas tout: cet esprit de simulation gagne aussitôt les chauffeurs qui, voyant les toubibs
4

A partir de 1943, chaque division de combat possédait son propre

bataillon médical (BM) chargé, d'une part de renforcer, à la demande, les services médicaux de ses régiments*, d'autre part d'assurer, sur la chaîne d'évacuation sanitaire, la première étape chirurgicale de tous ses blessés. A cet effet, le bataillon médical d'une division d'infanterie ne comprenait pas moins de 544 personnels répartis en une compagnie de commandement et des services, trois compagnies de « ramassage », et une compagnie de triage* et de traitement (CIT). Voir, pour plus de détails, l'annexe I (p. 161) consacrée au bataillon médical d'infanterie ainsi que l'annexe II (p. 163) présentant un historique succinct du 25e B.M. (NdE). 5 Instant de fantaisie un peu folle. 17

soigner des hommes bien portants, se mettent à leur tour à réparer des voitures neuves... Et en avant de tout démonter: pneus et jantes, carburateurs, filtres, bougies et delco; seule la carrosserie échappe à leur furia. Cependant si, dans le même temps, moi Calinot, jeune chiot, je chipe un boulon, on me tombe dessus, comme si j'avais perdu l'esprit... Mossano assure que « c'est bon moyen pou' gagner la gue'.. » ; je n'en suis pas si convaincu. Pour I'heure, brinqueballés dans notre jeep qui, de toute évidence, a su résister au démantèlement, l'amertume de Martial épuisée, nous roulons en silence. L'air frais chargé de senteurs algériennes gonfle notre plafond de toile sans parvenir à chasser les idées noires de mes compagnons emmurés dans leurs rêves de gloire. Ce matin, le camp n'est plus qu'un vaste lavoir où l'on se bichonne en chantant. Il y a de la joie partout. Des treillis propres sortent des sacs marins, les petits miroirs de poche reflètent un intense bonheur de vivre et mon maître bizarre, me murmure: - Calinot, on va toucher des pépées. .. Des grands-papas? Si ce n'est pas un canular de popote, voilà qui va réjouir Martial. Je l'entends déjà d'ici: « On nous prend pour un asile de vieillards, la guerre est bien finie pour nous, j'aime mieux retourner chez ma mère, etc. » A l'heure rituelle du perfectionnement auto, l'odeur qui émane de notre jeep me fait croire un instant à une attaque aux gaz asphyxiants. Ce n'est heureusement que la brillantine avec laquelle s'est coiffé notre drôle: sorte de fly/ox anti-pépées, songeai-je aussitôt; des plus efficaces, ajoutai-je, en éternuant à m'en démolir le cerveau. - Alors, c'est fait mon lieutenant, ronchonne le garçon, nous touchons, nous aussi, des chaufferettes. - On en parle sérieusement, serais-tu contre? - Avouez, mon lieutenant, que ce n'est pas de pot. Nous pouvons nous attendre à soufftir avec ces « bousilleuses ». Adieu notre matériel neuf.. . 18