Des élèves face à des témoins de la Shoah

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Trois femmes, témoins de la Shoah racontent leur expérience à des élèves.. Après leur départ, ils leur écrivent pour les remercier et leur dire ce qu'ils ont ressenti à l'écoute de leur témoignage. Ces réactions dévoilent au lecteur ce qui se passe chez les élèves quand ils rencontrent la Shoah dans la parole des témoins. L'ouvrage fait d'abord entendre le récit des témoins, puis apporte les réactions des élèves à travers la diversité des types d'écrits et la variété des façons dont ils reçoivent le message.
Publié le : mardi 1 décembre 2015
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EAN13 : 9782336397733
Nombre de pages : 360
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Ds és fe à Ds tém s De la Jacques Fijalkow
Éliane Fijalkow
Trois femmes, témoins de la Shoah à des titres divers, vont
à la rencontre des élèves dans des établissements scolaires,
du cours moyen à la formation des maîtres. Elles parlent et les
élèves écoutent. Ils ne savaient pas et découvrent alors ce qu’a Ds és fe à
été la Shoah pour ces femmes, qui avaient leur âge quand ceci
s’est produit. Après leur départ, les élèves, seuls ou à plusieurs, Ds t ns De la leur écrivent pour les remercier et leur dire ce qu’ils ont ressenti à
l’écoute de leur témoignage. Ce sont ces réactions écrites, le plus
souvent des dessins ou des textes, que les auteurs, psychologues
Ils ne savaient pasde l’éducation, ont examiné attentivement. Ils les ont
soigneusement classées, en ont sélectionné des extraits, puis, respectueux
de la parole des élèves, s’effacent devant eux pour dévoiler alors au
lecteur ce qui se passe chez les élèves quand ceux-ci rencontrent
la Shoah dans la parole de témoins.
L’ouvrage fait d’abord entendre le récit des témoins, puis rapporte
les réactions des élèves à travers la diversité des types d’écrits et
la variété des façons dont ils reçoivent le message.
Ce livre s’adresse principalement aux enseignants directement
concernés par l’enseignement de la Shoah, mais aussi plus
largement à tous ceux qui s’intéressent aux enfants confrontés à ces
événements et, également, à l’intérêt et aux limites du témoignage
à l’école.
Éliane et Jacques Fijalkow, respectivement maître de conférences honoraire
et professeur émérite à l’université Toulouse -Jean-Jaurès, chercheurs en
psychologie de l’éducation, sont auteurs de nombreux livres et articles sur la
lecture et l’écriture. Jacques Fijalkow, président d’une association de mémoire
et d’histoire, les Amitiés judéo-lacaunaises, a à ce titre également coordonné
plusieurs ouvrages interdisciplinaires relatifs à la Shoah.
Photographie de couverture d’Ygal Fijalkow, 2013 : Préface de Philippe Joutard
Gare d’Auschwitz, où arrivaient les déportés dans
des wagons identiques à celui du premier plan.
37 €
ISBN : 978-2-343-05923-5
HC_GF_FIJALKOW_DES-ELEVES-FACE-A-DES-TEMOINS-DE-LA-SHOAH.indd 1 21/10/15 17:00èvealeéiaacoehceeeaaeéohilnsvmèeloehschsonamhio
Jacques Fijalkow
Ds éèvs fe à Ds t s De la ho
Éliane Fijalkow






Des élèves
face à des témoins de la Shoah


Jacques FIJALKOW et Éliane FIJALKOW



Des élèves
face à des témoins de la Shoah
Ils ne savaient pas










Préface de Philippe Joutard


















































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05923-5
EAN : 9782343059235
PRÉFACE

Forces et limites du témoignage
Voilà un livre original. Trois femmes juives, Francine Christophe, déportée
avec sa mère au camp de Bergen-Belsen, Rachel Jedinek et Edith Moskovic,
enfants cachées, témoignent dans les classes depuis plusieurs années ; elles ont
confié les archives de leurs interventions avec les remerciements des professeurs
et de leurs élèves à Eliane et Jacques Fijalkow du département des sciences de
l’éducation de l’université de Toulouse Jean Jaurès et spécialistes de
l’apprentissage de la lecture, avec le projet d’étudier le rôle du témoignage dans
la connaissance de la Shoah
Ces deux universitaires connaissent donc bien le monde scolaire et les écarts
entre l’enseignement et sa réception. Mais ils ont un lien particulier avec cette
histoire dramatique, puisque Jacques fut lui-même enfant caché à Lacaune, au
sud-ouest du Massif Central ; son père fut malheureusement arrêté et a péri
dans les camps de la mort. En souvenir de ce passé dramatique, il a fondé, en
1999, les Amitiés judéo-lacaunaises et a organisé six colloques autour de la
Shoah et de son enseignement. C’est dire que le thème touche doublement les
auteurs et qu’ils sont les mieux placés pour le traiter.
Après avoir laissé la parole aux trois témoins, Eliane et Jacques Fijalkow
analysent pour l’essentiel les réactions aux interventions de Francine
Christophe, les plus nombreuses, les plus riches et regroupant un large éventail
scolaire ; les deux autres font redondance avec les premières. Il est vrai aussi que
l’expérience de la jeune déportée avec sa mère est la plus extrême et que celle-ci
sait parfaitement l’exprimer : il suffit de lire la transcription du premier
chapitre.
Ce matériel, avec la reconstitution des questions posées par les élèves, permet
de bien mesurer les effets du témoignage. Les auteurs ne cachent aucune des
limites apparentes de l’entreprise : l’encadrement des professeurs, le style même
d’une partie des documents obéissant aux stéréotypes des remerciements avec les
formules convenues, sans parler du refus d’adhésion dont ne rendent pas
véritablement compte les lettres d’excuses. Mais la spontanéité de beaucoup de
lettres, leur longueur, la variété des expressions de reconnaissance, et même les
essais souvent réussis de créations littéraires et artistiques dépassent largement le
caractère convenu de ce matériel et le devoir de politesse.
La première conclusion, évidente et sans appel, est l’étonnant impact de ces
interventions, Francine Christophe a touché profondément ses auditeurs,
souvent d’une façon durable. Sa venue est un événement exceptionnel dans la
vie solaire, aux répercussions multiples. Ce n’est pas un témoin ordinaire : elle a
médité son expérience et l’a transcendée grâce à son écriture littéraire et à sa
parole éloquente. Elle facilite donc l’étonnante identification des élèves à sa
destinée, soulevant une grande empathie et permettant l’imprégnation d’un
véritable humanisme.
Les bénéfices pédagogiques de son passage ne sont pas les moindres. Nombre
de professeurs ont compris que c’était une occasion privilégiée pour développer
chez leurs élèves une meilleure maîtrise de la langue et une véritable créativité
qui n’a pas souvent l’occasion de s’exprimer. Nul doute que le passage de
Francine Christophe a suscité un désir de production artistique ou littéraire.
Cela peut sembler éloigné du sujet mais les voies de sensibilisation à un thème
de cette ampleur sont diverses et l’implication personnelle d’un élève dans un
travail de création trouve ici sa pleine efficacité
L’identification qui fait la force de cette méthode pédagogique, en constitue
aussi la faiblesse. Le point défaillant et récurrent, quel que soit l’angle d’analyse,
reste les connaissances. C’est ainsi que la spécificité de ce massacre de masse,
autrement dit le génocide et même jusqu’à présent son caractère unique,
n’apparaissent jamais, à plus forte raison les mécanismes qui ont conduit l’envoi
de jeunes enfants parce que d’origine juive à Bergen-Belsen et plus largement à
la solution finale.
Quelle que soit la qualité du témoin, et ici elle est grande, elle ne suffit pas.
On ne peut pas enseigner la Shoah par le seul biais des témoignages, si
nécessaires soient-ils pour faire saisir de l’intérieur ce drame, comme
sembleraient l’indiquer ces mémoires professionnels pour l’école primaire. A ce
niveau de la scolarité, la tentation est grande, dans la mesure où le professeur
polyvalent y voit un moyen simple et adapté aux enfants. Mais même pour une
première initiation, la parole professorale est nécessaire, avant comme après.
Un phénomène aussi majeur que la Shoah exige des clés d’intelligibilité
historique que seule donne une recherche patiente sur plusieurs décennies et
conduite avec la plus extrême rigueur scientifique. Le rôle du professeur
d’histoire est de mettre à portée des élèves, selon leur âge, les acquis de cette
8 recherche qui, plus que jamais avec l’éloignement dans le temps, ne peuvent
rester entre les mains des seuls spécialistes.
Les réactions des élèves sont donc à la fois un plaidoyer pour la nécessité du
témoignage et une mise en garde sur les limites de ce même témoignage.
L’efficacité d’un enseignement dans un domaine comme celui-ci se mesure à la
bonne articulation entre émotion et raison. L’émotion est ici bien présente,
mais beaucoup moins la raison. Celle-ci ne doit jamais être oubliée ; elle
consolide l’apport de l’émotion et la dépasse quand cela est nécessaire. Elle
prémunit contre la fragilité du souvenir.
Philippe Joutard



9 INTRODUCTION
L’enseignement est l’affaire exclusive des enseignants. Il n’est pas prévu que
d’autres personnes puissent se substituer à eux ou intervenir à leur côté. Ainsi,
les parents, qui ont pourtant peu à peu gagné un strapontin dans les structures
de décision concernant les élèves, ne sont pas pour autant autorisés à entrer dans
les classes. L’école est un sanctuaire et la salle de classe en est le cœur. Pourtant,
depuis quelques années, on observe qu’une catégorie particulière d’adultes que,
faute d’un meilleur mot, nous appellerons « témoins » sont autorisés à pénétrer
dans les locaux scolaires et à s’adresser directement aux élèves. Ces adultes sont
des témoins de la Shoah.
La Seconde Guerre mondiale, nous disent les didacticiens de l’histoire Borne
et Falaize (2009), a quelque peu tardé à apparaître dans les programmes
scolaires. Ce n’est en effet qu’en 1962 qu’elle est devenue un objet
d’enseignement, 17 ans donc après la fin des hostilités, bien plus longtemps
qu’il n’est d’usage pour l’histoire contemporaine nous disent ces observateurs de
la chose scolaire. On peut imputer les raisons de ce délai exceptionnel à la
difficulté qu’a la France à aborder les pages peu glorieuses de son histoire.
Quant à l’aspect particulier que constitue le sort des Juifs dans la Seconde
Guerre mondiale, la Shoah elle-même, il faudra attendre les programmes
actuellement en vigueur pour la voir apparaître explicitement.
Si aucun texte officiel, à notre connaissance, n’indique dans quelles
conditions et de quelle façon les témoins sont autorisés à intervenir auprès des
élèves, on sait par contre ce que les programmes officiels prescrivent aux
enseignants concernant la Seconde Guerre mondiale en général et la Shoah en
particulier. Rappelons-le brièvement.
A l’école primaire, c’est au CM2 que, depuis 2002, la Shoah est présente
dans les programmes officiels. Dans le cadre de l’étude du XXe siècle on trouve
ainsi : « L’extermination des juifs par les nazis : un crime contre l’humanité ».
Plus récemment, le rapport Waysbord-Loing (2008) précise en quel sens il faut
entendre cet énoncé.
e :Au collège, cet enseignement est prescrit en classe de 3 « La Seconde
Guerre mondiale (5 à 6 heures). Les phases militaires de la guerre sont analysées
à partir de cartes. L’étude de l’Europe sous la domination nazie conduit à
décrire les formes de l’occupation, la politique d’extermination des Juifs et des
Tziganes et à définir collaborations et résistances. Une place particulière est faite
à l’histoire de la France : analyse du régime de Vichy, rôle de la France libre et
de la Résistance. Le bilan de la guerre conduit enfin à en évaluer les
conséquences politiques, matérielles et morales et à expliquer la naissance de
l’ONU. » (BO, 15 octobre 1998)
Au lycée, la question est au programme en première, mais les programmes
diffèrent selon la série :
Séries ES et L (dans le cadre des 22 h sur « Le monde, l’Europe, la France de
1945 à nos jours »)
« La Seconde Guerre mondiale :
– Les grandes phases. L’analyse des grandes phases, fondées sur des cartes, se
limite à l’essentiel. Elle met en évidence l’extension géographique et le caractère
global du conflit.
– La politique nazie d’extermination. On centre l’étude sur l’univers
concentrationnaire et l’extermination systématique des Juifs et des Tziganes.
– La France dans la Seconde Guerre mondiale. L’étude de la France, de
l’armistice à la Libération, permet d’analyser le rôle du régime de Vichy, les
différentes formes de collaboration, les composantes et l’action de la Résistance
intérieure et de la France libre.
Série S : Les totalitarismes et la guerre (12h)
1 - Les totalitarismes. On étudie les caractères spécifiques de chacun des
totalitarismes (fascisme, nazisme, stalinisme) et on examine comment, à partir
de fondements et d’objectifs différents, ils ont utilisé des pratiques qui mettent
l’homme et la société au service d’une idéologie d’État. Ce travail débouche sur
une réflexion sur le totalitarisme.
2 - La Seconde Guerre mondiale. L’analyse des grandes phases, fondée sur
des cartes, se limite à l’essentiel. Elle met en évidence l’extension géographique
et le caractère global du conflit.
On étudie ensuite :
– la politique nazie d’extermination, qui s’étend à l’Europe occupée et la
marque profondément
– la France, de l’armistice à la Libération. Cette étude permet d’analyser le
rôle du régime de Vichy, les différentes formes de collaboration, les
composantes et l’action de la Résistance intérieure et de la France libre. » (BO,
N°7, 3 octobre 2002).
15 OCT.
12 Si la Shoah est ainsi traitée frontalement dans le cadre de l’Histoire, ceci ne
signifie nullement qu’elle ne puisse pas être abordée par d’autres disciplines. La
littérature et la philosophie, par exemple, peuvent également la trouver sur leur
chemin, mais leur intérêt pour la question est plus occasionnel que
systématique, sans le caractère impératif que revêt son enseignement dans le
cadre des programmes d’histoire. Remarquons toutefois que c’est de l’action
concertée d’enseignants de diverses disciplines qu’émergent les projets les plus
1réussis .
Cet ouvrage se situe donc au carrefour d’une présence inhabituelle – celle de
témoins intervenant dans l’école – et d’un sujet particulièrement difficile à
aborder – celui de la Shoah. Comment les choses se passent-elles alors ? C’est à
cette question que nous efforcerons d’apporter un éclairage. Nous nous
appuierons pour ce faire sur les interventions de trois témoins qui ont bien
voulu nous confier à cette intention une partie de leurs archives personnelles :
Francine Christophe, Rachel Jédinak et Edith Moskovic.
Nous nous efforcerons dans cette analyse de distinguer de quelle façon sont
orientés les documents produits par les élèves. Tout d’abord, sur le plan social,
nous nous demanderons quel type de centration manifeste leur écrit. La
question en effet est de savoir dans quelle mesure le message du témoin a été
reçu de façon plutôt personnalisée (centration sur la femme qui témoigne/sur la
fillette qu’elle a été/sur la mère du témoin/sur l’élève qui écrit (ce qu’il en retire
personnellement), ou de façon universaliste (ce qu’il en retire sur le plan de
l’humanité en général), ou encore sur un plan particulier qui tient compte de la
spécificité des victimes (ce qu’il en retire concernant les Juifs, les Tsiganes ou les
autres minorités).
L’idée de réaliser ce travail revient à Danielle Bailly qui, après avoir recueilli
2les témoignages de ceux qui furent des enfants juifs en France et avoir fait
3analyser et débattre à leur sujet , pensa qu’un troisième volet pourrait consister à
analyser la façon dont les jeunes Français aujourd’hui réagissent aux
témoignages de quelques-uns des témoins. Elle se tourna alors vers nos collègues
et amis Gaby et Serge Netchine qui à leur tour pensèrent que l’histoire d’enfant
caché et de fils de déporté de Jacques Fijalkow, ainsi que ses engagements de
chercheur en psychologie de l’enfant et dans la transmission de la Shoah avec
son épouse, Eliane Fijalkow, les qualifiaient pour réaliser ce travail. Nous

1 Voir par exemple Essabaa Samia et Azouvi Cyril, Le voyage des lycéens ; des jeunes de cité
découvrent la Shoah, Paris, Stock, 2009.
2 Bailly, D., Traqués, cachés, vivants ; Des enfants juifs en France (1940-1945), Paris, L’Harmattan,
2004.
3 Bailly, D., Enfants cachés ; Analyses et débats, Paris, L’Harmattan, 2006.
13 acceptâmes d’emblée, en dépit du fait qu’un tel matériau ne correspondait pas à
nos habitudes de travail et demandait donc une méthode de traitement
spécifique. Ce livre est le résultat du travail effectué à la suite de cette demande.


14 PREMIÈRE PARTIE

Les témoignages, le corpus, les questions
Nous nous proposons dans cette première partie d’apporter au lecteur un
écho aussi fidèle que possible des témoignages tels qu’ils sont apportés aux
élèves. Les textes présentés émanent en effet des témoins eux-mêmes. On
trouvera donc dans les chapitres suivants des éléments permettant de connaître
l’histoire des trois témoins retenus dans cet ouvrage, soit successivement
Francine Christophe (chapitre 1), Rachel Jedinak (chapitre 2), Edith Moskovic
(chapitre 3).
Nous apporterons ensuite les informations utiles au lecteur relatives au
corpus de données qui nous ont été fourni par les trois témoins, corpus qui
serviront de base à nos analyses (chapitre 4).
Il n’entrait pas dans notre projet d’assister à une séance de témoignage, aussi
avons-nous eu recours à un subterfuge pour avoir une idée des questions que
posent les élèves après que le témoin se soit tu. C’est aux données recueillies
après coup grâce à ce subterfuge qu’est consacré le dernier chapitre (chapitre 5).

CHAPITRE 1

Francine Christophe
1Un très long voyage...
Francine Christophe est une écrivaine et poétesse française née le 18 août 1933,
déportée dans le convoi du 2 mai 1944. Elle donne régulièrement des conférences
auprès des jeunes dans les collèges et lycées pour livrer son témoignage. Francine
Christophe a été arrêtée avec sa mère en 1942 à La Rochefoucauld en tentant de
passer la ligne de démarcation, puis a été internée à la prison de la Rochefoucauld, à
la prison d’Angoulême, au camp de Poitiers, au camp de Drancy, au camp de
Pithiviers, au camp de Beaune-la-Rolande, et retour au camp de Drancy.
Elle a été déportée avec sa mère le 2 mai 1944 avec d’autres femmes et enfants de
prisonniers de guerre français, juifs. Ils ne vont pas à Auschwitz mais deviennent des
« juifs d’échange » au Camp de l’Etoile, dans le camp de concentration de
BergenBelsen. Elle a été libérée par les troupes soviétiques en 1945. Elle a été protégée par
son statut de fille de prisonnier de guerre, défini par les Conventions de Genève. Elle
est l’auteur de :
– Une petite fille privilégiée
– Guy s’en va
– Une toute petite histoire
– La fête inconnue
Elle est actuellement présidente de l’Amicale des Anciens déportés de Bergen-Belsen
(D’après Wikipédia, saisi le 25 juin 2014)


1 Ce texte est la retranscription d’un rencontre de Francine Christophe avec des Jeunes à
Hermannsburg, non loin de Bergen-Belsen. Il a été publié par Niedersächsichen, 2001. Bien que
le contexte de cette rencontre soit assez particulier, il nous a semblé intéressant de le reproduire ici
pour montrer comment peuvent se passer de telles rencontres entre un témoin et un public de
jeunes et disposer ce faisant d’une information directe sur l’action dont nous présentons dans cet
ouvrage les réactions qu’il suscite.
Margaritta Rothe (MR). Je vous présente Francine Christophe. Nous avons
le grand plaisir de pouvoir accueillir parmi nous Francine Christophe, la « petite
fille privilégiée » que nous connaissons depuis la lecture de son livre que nous
avons étudié en classe dans notre cours de français, et Francine est venue ici à
notre école pour parler de son passé, bien entendu, mais aussi, je crois, pour
discuter avec les jeunes Allemands des questions actuelles concernant nos deux
pays .
– Francine Christophe (FC) ... nos relations…
– MR. ... nos relations, si vous voulez.
– FC.... et notre amitié !
– MR. Francine, je vous remercie beaucoup de votre bonne volonté de ce
témoignage, et il faut bien souligner que c’est la première fois que vous faites un e en Allemagne.
Aux jeunes. Et vous voyez, vous avez la chance de rencontrer Francine parce
que vous parlez français, parce qu’elle, elle ne parle pas allemand.
A FC. Et moi, je suis bien contente de ce jour-là, parce que c’est le moment
de la réalisation d’une idée, d’un projet qui existe depuis longtemps, presque
depuis notre première rencontre. Et alors, je veux me limiter à ces mots et je
vous passe la parole.
– FC. Merci. Bien. Je vais essayer de parler lentement et je vous demanderai,
si j’emploie quelques mots un peu difficiles pour vous, de lever la main et de me
le dire immédiatement pour que je puisse vous l’expliquer. Vous êtes d’accord ?
Bien.
Alors, vous avez tous lu mon livre, ici ? Bon. Ce qui fait que je vais vous
raconter une histoire que vous connaissez. Mais vous me poserez des questions
et on ira plus profondément dans les problèmes. Et j’ai apporté quelques
documents qui peuvent peut-être vous intéresser.
Je tiens à vous dire que j’étais une petite fille tout à fait charmante. J’étais
assez jolie, j’étais bien élevée, ma mère et mon père m’avaient très bien élevée,
j’étais vraiment très bien élevée, et en plus, je travaillais bien. Donc, tout était
parfait.
Et je vous ai même apporté des photos pour vous montrer la petite fille
charmante que j’étais.
Photo 1940. En France, à l’époque, on portait un tablier pour aller à l’école,
voilà, je porte un tablier. Après, vous viendrez voir, si vous voulez.
Photo 1939. Ça, c’est l’année de la guerre. Je suis avec ma mère. C’était en
1939 et les soldats français portaient ce qu’on appelle un calot sur la tête. Alors,
pour être à la mode, on m’avait fait un calot. Moi aussi je porte sur la tête un
calot, parce que, à cette époque, tout le monde portait un chapeau. On n’aurait
jamais osé sortir dans la rue sans chapeau.
18 Photo. Là, je suis avec mon père qui est officier de l’armée française. Voilà,
j’étais très fière de mon père et il était très fier de moi, bien sûr. Nous sommes
tous très fiers.
Photo 1942. Et ça, c’est une photo avec ma mère, juste avant mon
arrestation. Alors, vous voyez, tout ça c’est charmant, c’est sympathique, c’est
une famille heureuse, et puis, cette petite fille qui travaille bien, eh bien, un
jour, il va falloir qu’elle porte ça.
Photo étoile jaune. Je vous ai apporté ça. C’est la vraie, c’est à ma mère.
Et un jour, pour quelle raison - j’avais 8 ans, c’est petit - j’ai dû mettre ça sur
ma poitrine et aller à l’école avec ça. C’est un moment inoubliable. Même si je
vous le raconte maintenant, j’ai quelque chose là (elle se touche la gorge).
Pourquoi ? Qu’est-ce que j’avais de différent des autres ?
C’est ainsi. Malheureusement, les idéologies, ça mène à ça. Il faut vous en
souvenir toute votre vie.
Ceci dit, je vais faire un petit aparté pour vous montrer quelque chose.
Quand on vous met au ban de la société - vous comprenez cette expression
« être mis au ban de la société ? » - c’est-à-dire être rejeté, il faut toujours garder
sa dignité. Et on garde sa dignité comme on peut, où on peut.
La dignité de ma mère, avec cette étoile, c’était de l’avoir doublée. Vous
voyez, elle a mis un tissu bien propre et elle l’a cousu. Comme ça, l’étoile était
belle et ne pouvait pas se déformer.
On garde sa dignité où on peut. Vous devez vous en souvenir toute votre
vie.
Photo : Carte des principaux camps d’internement en France en 1942.
Alors, je vous rappelle que l’Allemagne et la France étaient en guerre et que
la France a très vite perdu et que la France a très vite été envahie par l’armée
allemande. La France a été envahie, seulement la partie supérieure ; la France a
été coupée en deux. Vous vous imaginez le Mur de Berlin, eh bien, vous vous
imaginez ça qui coupait la France en deux.
Au nord, la France est occupée par les troupes allemandes, au sud, la France
est... on l’appelle la « France libre », la zone libre... en vérité, elle n’est pas libre
parce qu’elle a à sa tête un gouvernement collaborateur avec comme chef le
maréchal Pétain qui évidemment est considéré par quelqu’un comme moi
comme un traître. C’est normal.
Alors, la vie d’un pays occupé va s’installer au nord de la France où je suis,
puisque j’habite Paris, et mon père, lui, est, comme un million et demi de
soldats français, prisonnier de guerre et envoyé en Allemagne. Un million et
demi de prisonniers de guerre, cela veut dire qu’il n’y avait pas en France une
classe où il n’y ait au moins un enfant dont le père était prisonnier en
Allemagne. C’était énorme ! Une véritable saignée.
19 Alors, moi, je me retrouve à Paris, avec ma mère, et évidemment, la vie est
difficile, c’est la vie d’un pays occupé : un pays en guerre. Il n’y a pas beaucoup
de choses à manger, il n’y a presque rien pour s’habiller, on a des tickets pour
tout. Et la vie d’un pays occupé est une vie évidemment terrible, parce qu’il y a
immédiatement une résistance qui commence et qui... Ce sont de très petites
choses au début, on essaye de résister comme on peut, et les résistants sont très
vite évidemment arrêtés, fusillés.
J’aurais dû vous apporter un livre que j’ai et qui montre les murs de Paris
pendant la guerre, année par année. Car tout est affiché sur les murs de Paris,
tout ce qui se passe : « Aujourd’hui, 28 hommes fusillés », « Aujourd’hui, 12
hommes fusillés »...On les appelle des terroristes. Ce sont les troupes
d’occupation qui les appellent des terroristes.
Et puis vont commencer les mesures antisémites, et moi je devais découvrir
que je suis juive. Jusque-là, pour moi, être juif, c’est être comme tout le monde,
c’est simplement au lieu d’aller à l’église ou au temple aller à la synagogue.
En vérité, pour ma famille, la synagogue... nous n’y allons pas beaucoup. Je
ne suis pas d’une famille très pieuse, très pratiquante. Et on va tout d’un coup
me dire : « Tu es juive ! », et c’est vraiment le ciel qui me tombe sur la tête :
Qu’est-ce que cela veut dire, mais qu’est-ce que j’ai de différent des autres
enfants ?
Et à partir de ce moment-là vont commencer des persécutions qui iront petit
à petit ... Voilà, par exemple, les jardins publics nous sont interdits, à nous les
enfants. Alors, quand je sors de l’école et que mes petites amies vont au jardin,
moi je n’ai pas le droit.
Vous connaissez le métro parisien : nous n’avons droit, nous les Juifs, qu’au
dernier wagon, et encore en restant debout. Nous n’avons pas le droit de nous
asseoir. Et dès le début il y a des gens qui vont manifester leur sympathie, et
cette sympathie c’est une résistance ! Et en entrant dans ce dernier wagon, il y a
des gens qui se mettront debout aussi et qui viendront... pour nous montrer
qu’ils sont amis. Ça, c’est extraordinaire ! Nous n’avons le droit de faire nos
courses, notre marché, qu’aux heures de fermeture des magasins. C’est-à-dire
qu’il faut trouver un commerçant qui aura la gentillesse de nous garder quelque
chose et de nous le passer par la porte de derrière ou de trouver un ami qui
voudra bien pour nous aller acheter les pommes de terre et nous les apporter.
C’est très très difficile.
Et puis des quantités de petites mesures comme ça qui ont l’air très simple,
mais qui sont des entraves à la vie normale. Par exemple, nous n’avons plus le
droit de sortir après 8 h du soir, et Je me souviens qu’un jour, ma mère et moi
nous étions chez un cousin et nous nous sommes trouvées à 8-10 h dans la rue,
20 affolées de peur, nous avons couru, vraiment à toute vitesse possible, pour
rentrer à la maison, parce que nous avions tellement peur d’arriver en retard.
Mille petites choses comme ça, jusqu’au jour évidemment épouvantable où
il a fallu aller chercher ça (elle montre l’étoile jaune).
Et ça nous avons dû, en plus, pour l’obtenir, donner de nos précieux tickets
de textile - vous savez donc, comme je vous l’ai dit, on n’avait presque rien pour
s’habiller pendant cette guerre, presque pas de chaussures - et il faut donner de
nos tickets pour obtenir ça. Ça, c’est épouvantable aussi.
Donc, je pars à l’école avec ça. Et la directrice de mon école m’attend et
m’embrasse devant toutes les élèves réunies. Et ça, j’appelle ça aussi un acte de
résistance, car cette femme, en m’embrassant devant toutes les élèves, risquait
simplement son poste, c’est-à-dire qu’elle risquait d’être mise à la porte et elle
risquait même sa liberté : elle pouvait être arrêtée parce qu’elle avait embrassé
une enfant juive.
Et elle le fait.
Et c’était grave, parce que, malheureusement, il y avait aussi les
collaborateurs, ceux qui collaboraient avec l’ennemi et qui pouvaient dénoncer.
Car nous avons eu, en France, beaucoup de résistants, mais nous avons eu aussi
beaucoup, beaucoup de collaborateurs. On reviendra sur ce sujet des fautes de
l’Allemagne, mais des fautes d’une partie de la France aussi, car il ne faut pas
l’oublier.
Alors, mon père, dans son camp de prisonniers, est au courant de ce qui se
passe dans son pays occupé. Parce que les prisonniers reçoivent régulièrement la
presse, la presse allemande et la presse française collaboratrice. Donc il est tout à
fait au courant. Et mon père, il a le droit d’écrire à ma mère deux lettres par
mois (Francine déplie une lettre de prisonniers). Je vous ai apporté une lettre de
prisonniers : vous ne savez peut-être pas comment c’est une lettre de s. Voilà, c’est comme ça, c’est une lettre en deux parties. Ici, c’est
mon père qui écrit, et là ma mère doit couper ça et répondre sur cette partie-là.
Cette lettre-là est blanche, parce que quand cette lettre est arrivée, ma mère et
moi nous étions déjà arrêtées, donc on n’a pas répondu, donc cette lettre-là a été
gardée.
Et c’est une lettre... vous voyez qu’elle n’est pas fermée. C’est comme ça, le
courrier entre les prisonniers et leurs familles, ça se ferme comme ça (elle plie et
ferme la lettre), parce que la lettre doit passer à la censure. Vous comprenez ce
que c’est, le mot « censure » ? Toutes les lettres de prisonniers sont lues, et s’il y
a quelque chose qui ne plaît pas aux censeurs, c’est impitoyablement rayé en
noir, on ne peut absolument pas voir ce qu’il y a d’écrit.
Donc, les prisonniers sont obligés d’avoir avec leur femme une sorte de code
pour leur faire comprendre ce qu’ils veulent d’elle. Et mon père, comme tous les
21 prisonniers de guerre, utilise une sorte de code avec ma mère, et avec ce code il
lui fait comprendre qu’il est au courant de ce qui se passe en France occupée et
qu’il faut absolument qu’elle passe la ligne de démarcation, cette espèce de Mur
de Berlin dont je vous parlais, et qu’elle passe en zone libre, parce qu’en zone
libre il n’y a pas de persécution antijuive.
Bon. Mon père se fait des illusions, parce que les persécutions, elles
viendront aussi, plus tard - on va en parler - mais pour l’instant, quand mon
père nous dit d’aller en zone libre, il n’y a pas encore de persécution en zone
libre.
Donc ma mère décide de partir en zone libre. Alors, c’est compliqué parce
qu’il faut trouver un fabricant de faux papiers, parce que, entre autres
mesures...j’ai oublié de vous dire que notre carte d’identité a un tampon marqué
« Juif », c’était écrit en rouge et ça nous l’avons effacé. Alors il a fallu
recommencer et on nous a fait un tampon avec des petits trous, donc ça, on ne
peut plus l’effacer, c’est fini.
Donc nous devons trouver un fabricant de faux papiers. Il y en a beaucoup
de fabricants de faux papiers, dans toute la France, parce qu’il y a beaucoup de
gens qui ont besoin de faux papiers, parce qu’il y a beaucoup de gens qui
risquent d’être mis en prison, pas seulement les Juifs. Il y a tous les résistants. Il
y a ceux qui sont à la fois juifs et résistants. Il y a tous ceux qui sont tout
simplement contre le régime allemand, contre cette idéologie... Et, comme en
Allemagne, ceux qui ne suivent pas la même politique ont été mis à Dachau par
exemple dès 1933, eh bien en France c’est pareil : tous ceux qui ne sont pas
pour cette politique de collaboration et qui vont le montrer seront arrêtés. Puis
il y aura les francs-maçons, il y aura les tsiganes... tous ceux qui ne plaisent pas à
l’occupant.
Donc il faut beaucoup de fabricants de faux papiers et il faut aussi des
passeurs pour passer cette ligne de démarcation. Donc ma mère va chercher
également un passeur et un passage possible. Et on lui indique...on lui dit : « Il
faut passer par La Rochefoucauld » qui est une petite ville - vous comprenez
bien tout ce que je dis - ? Bon. C’est magnifique. Donc on lui indique une
petite ville du centre de la France qui s’appelle La Rochefoucauld et où il n’y a
pas encore eu de troupes d’occupation.
Et nous allons chez une amie chez qui nous enlevons nos étoiles, parce
que...j’oubliais de vous dire que l’étoile, elle doit être cousue et cousue
fermement, parce que dans la rue quelquefois un soldat passe et fait comme ça
(Francine tire sur un pan de sa veste) pour regarder si l’étoile est bien cousue. Et
si l’étoile vient, on est immédiatement arrêté, bien entendu.
Alors nous allons chez cette amie, je vais...j’ai un petit souvenir, en passant.
J’avais huit ans et demi, et j’avais mon étoile comme ça, et maman me dit : « En
22 passant devant la concierge - vous savez ce que c’est des concierges à Paris ? -
nous savons que cette concierge n’est pas sûre…alors, en passant devant la loge,
tu diras : « Ah, j’ai chaud ! », « et tu feras comme ça » (Francine ouvre sa veste).
Voilà. Je me souviens qu’en passant devant la concierge, je dis : « Ah, j’ai
chaud ! », je fais comme ça, et comme ça je passe sans étoile.
Et en arrivant donc chez notre amie, on découd l’étoile. On l’a brûlée, mais
elle, elle en a gardé une et elle a bien fait. C’est un témoignage très triste et très
émouvant et heureusement qu’elle l’a gardée, je ne le regrette pas.
Alors, nous partons de chez cette amie à la gare et prenons le train. Nous
devons changer de train et nous arrivons à Angoulême. Nous changeons de
train et nous arrivons à La Rochefoucauld, et à La Rochefoucauld nous
descendons du train où nous pensons qu’on nous a trouvé notre passeur. Je me
souviens encore qu’il s’appelait M. Lalo - je ne sais pas si c’était son vrai nom ou
son nom de passeur - et sur le quai, pour la première fois, il y a des soldats
armés !
Et là, on nous demande de les suivre, parce qu’on n’a pas le droit de
traverser cette ligne de démarcation, c’est interdit. Quelqu’un qui passe cette
ligne de démarcation est puni de 15 jours de prison. Alors, on nous arrête, et -
maman me l’a dit plus tard - elle a pensé : « Ah, nous allons faire 15 jours de
prison en punition ».
Et là, on nous emmène à la Kommandantur. Chaque ville d’occupation a
une Kommandantur...Vous comprenez ce mot, bien sûr. Et maman m’avait
dit : « Si on nous arrête et qu’on te demande si tu es juive, tu dis ‘non’, parce
sinon tu iras en prison. Attention, très attention ! Et surtout, tu dis que papa est
prisonnier de guerre, cela peut nous aider énormément. »
Et là, je vais vous expliquer pourquoi. Vous avez peut-être déjà entendu
parler des conventions de Genève. Ce sont des accords qui ont lieu...qui sont
signés entre les belligérants et qui disent que les prisonniers des deux pays
doivent être respectés, convenablement nourris, convenablement logés et
convenablement soignés. Et les accords de Genève disent également que l’on
doit préserver la famille la plus proche du prisonnier, c’est-à-dire sa femme et
ses enfants. Donc, ma mère m’avait dit : « Surtout, si on est arrêtées, tu ne dis
pas que tu es juive, et tu dis que tu es la fille d’un prisonnier de guerre, cela peut
nous aider énormément. »
Alors on nous emmène à la Kommandantur et là on nous sépare. On met
maman dans une pièce et moi dans une autre, et là je me retrouve avec un
soldat armé et un chien. De là commence ma peur des chiens.
Vous comprenez pourquoi j’ai peur d’un chien adorable qui est dans cette
famille et malgré tout dès qu’il fait « ouah ! ouah ! » j’ai peur ?! C’est stupide,
hein, de ne pas me guérir de cette peur des chiens. Si le chien est haut comme
23 ça...et encore, vraiment, tout petit, petit comme ça (par des gestes, Francine
indique environ 30 centimètres), je n’en ai pas peur.
Et nous arrivons donc dans cette Kommandantur, et il y a ce chien qui est
plus grand que moi et qui me garde, et j’entends qu’on interroge ma mère dans
la pièce à côté. Et j’entends ma mère qui crie : « Non ! Non ! Non ! ». Mais
qu’est-ce qui se passe ?!
Et après, c’est mon tour d’être interrogée, et on m’interroge comme vous le
voyez dans les films policiers, à la police, c’est-à-dire qu’il y a une grande table
avec, au bout, un homme qui tape tout ce que je dis à la machine et au lieu qu’il
y ait des policiers, il y a là des officiers, armés, bien sûr.
Et moi, la petite fille de huit ans et demi, on me pose donc des questions
comme si j’étais un grand criminel et je dois répondre. Et c’est assez dur, bien
sûr. On me demande si je suis juive. Je dis que non, puisque maman m’a dit de
ne pas le dire, et qu’en fait, je ne comprends pas très bien ce que c’est. Et il y
a...Parmi les deux militaires qui m’interrogent, il y en a un qui est très brutal,
qui crie tout le temps et qui m’insulte. Il y en a un autre, au contraire, qui est
très doux : « Parle, ma mignonne, dis... ». C’est un moment très dur de ma vie !
Et puis, tout d’un coup, la porte s’ouvre et je vois ma mère, et, ma mère...a
changé. Elle n’a plus tout à fait le même visage. Et là, il y a un des militaires qui
lui disent : « Madame, vous voyez votre fille, alors ou vous avouez que vous êtes
juive ou vous pouvez lui dire au revoir pour toujours. »
Que fait une mère ?! Elle dit : « Je suis juive ». « Eh bien, c’est très bien, vous
avez avoué, maintenant vous êtes arrêtées. En route pour la prison ! ».
Donc nous partons à la prison de La Rochefoucauld et là il y a déjà
beaucoup de gens dans cette prison. Et tous ces gens de la prison ont un moral
extraordinaire. Quand nous arrivons, moi, cette enfant, tout le monde
m’embrasse, tout le monde est gentil, tout le monde me dit : « C’est pas grave,
c’est pas grave, tu vas pas rester longtemps en prison, on va te libérer très très
vite, ce sera magnifique, tu verras. » On chante, on a un moral étonnant. Et ça,
c’est une chose... C’est une leçon pour vous, les jeunes, qu’il faut toujours
garder son moral, hein, toujours penser qu’on s’en sortira. Même si on est
condamné à mort. Tant que la vie est là, la vie est là !
Alors nous sommes restées quelques jours à la prison de La Rochefoucauld et
de là on nous envoie à la prison d’Angoulême. Angoulême est une ville du
centre de la France qui est bâtie sur une sorte de colline comme ça, avec la
prison en haut, très jolie, on voit la prison en haut. Et je me souviens qu’on
monte comme ça : et les gens nous voient passer, ces femmes et ces enfants,
entourés de militaires, avec l’étoile sur la poitrine...Et nous allons dans cette
prison qui est une vraie prison comme vous pouvez en voir dans des films
policiers, avec les cellules et la gardienne du quartier des femmes - on appelle ça
24 en français le quartier des hommes et le quartier des femmes dans une prison -.
Elle a les clés, elles font ding ding ding, elle est très étonnée par ces nouveaux
prisonniers, elle n’est pas habituée à voir ce genre de prisonniers, parce qu’il y
avait même avec nous un bébé !
Et nous restons quelques jours dans cette prison d’Angoulême et je me
souviens qu’on entend chanter dans le quartier des hommes. Ça, ça donne aussi
bon moral, ça donne courage.
Et de là, nous partons vers le camp de Poitiers, car...Je me souviens d’un
témoignage que j’ai fait dans un collège français dans la région parisienne, et il y
a un garçon qui a à peu près 12 ans, qui lève la main et qui me dit : « Mais,
voyons, madame ... il y avait beaucoup de camps et de prisons en France ? » Et
la professeur d’histoire qui était là, dit : « Oh, non ! Pas du tout ! C’était en
Allemagne ! » J’ai dit : « Excusez-moi, madame, je suis obligée de contredire un
professeur ! Mais il y avait, en France, des camps et des prisons partout. »
« Ah ! »
Vous voyez, on admet mal la vérité. C’est difficile de reconnaître la vérité.
Donc, on m’emmène dans le camp de Poitiers, et le camp de Poitiers - c’est
donc mon premier camp, jusque-là, j’avais été seulement en prison -, et ce camp
de Poitiers-là est séparé en deux : d’un côté il y a les Juifs, et de l’autre côté il y a
les Tsiganes qui sont également pourchassés, comme nous.
Et ce camp est horriblement sale, c’est là que je vais vraiment commencer à
comprendre ce que c’est qu’un camp. Il y a des rats qui courent partout, il y a
de la vermine - vous comprenez ce que c’est de la vermine ? Des puces, des
punaises, ça gratte, ça pique. On dort sur la paille, de la paille qui est sale, et on
nous apporte de grandes bassines de soupe et un jour on trouve un rat dans la
soupe.
Ça, c’est mes débuts des camps.
Mais oui - tu fais la grimace, toi - c’est ça, les camps. C’est ce que je dis
toujours : les idéologies magnifiques, les hommes avec leurs beaux uniformes et
des drapeaux partout - ça mène à la paille et aux rats, eh oui !
Malheureusement, ça ne reste pas seulement avec les beaux drapeaux.
Alors, après le camp de Poitiers, on nous emmène au camp de Drancy. Le
camp de Drancy, c’est dans la banlieue parisienne, c’est le camp le plus
important de France pour l’internement des Juifs, parce que ce sera la plaque
tournante : c’est de là que partiront tous les Juifs arrêtés en France vers
l’Allemagne.
Alors on m’emmène à Drancy et c’est un camp épouvantable. Nous sommes
gardés à la fois par des Allemands et par des gendarmes français. Et ces
gendarmes français sont tout à fait comme les Allemands, aussi brutaux, aussi
épouvantables. Ce sont de vrais collaborateurs, il ne faut pas l’oublier.
25 Et dans ce camp de Drancy, ce qui s’y passe est affreux, et je vais voir
là...C’est là que je vais apprendre d’abord que je suis une petite fille privilégiée
et ensuite je vais découvrir l’horreur. Parce que c’est à Drancy que je vais voir
arriver des troupeaux d’enfants - on peut employer le mot « troupeaux », car ce
sont des enfants seul(e)s qui vont arriver là. Ce sont des enfants qui ont été
arrachés à leurs parents. Leurs parents étaient des Juifs d’Allemagne ou
d’Europe centrale qui se sont réfugiés en France, pensant trouver la liberté au
pays des Droits de l’Homme. Et malheureusement, la guerre les a rattrapés en
France, et les autorités de collaboration vont les livrer aux autorités
d’occupation.
Donc tous ces gens seront arrêtés et séparés de leurs enfants. Et la séparation
des mères avec les enfants, avec leurs enfants sera épouvantable. Elle sera confiée
aux gendarmes français. Les mères deviennent folles, bien entendu, s’accrochent
à leurs enfants et pour arriver à les séparer il faudra que les gendarmes se servent
de leur fusil, mais à l’envers, vous savez, ils vont taper avec ce qu’on appelle la
crosse du fusil, c’est la partie en bois, pour arriver à séparer les mères des
enfants.
Alors, ces enfants que je vais voir arriver à Drancy - il y en aura des centaines
et des centaines - seront des enfants blessés, des enfants qui n’ont pas été soignés
depuis qu’ils sont séparés de leurs mères, qui ont faim, qui ont soif... ils sont
dans un état épouvantable, tellement choqués par ce qui leur arrive qu’ils ne
savent même plus comment ils s’appellent. Ils sont hébétés.
Et certains sont attachés par des ficelles, par familles, frères et sœurs sont
attachés. Les plus grands essayent de préserver les plus petits, de les porter, de
remplacer les mères. Mais c’est quelque chose d’abominable et, vous voyez,
depuis tant d’années, j’ai toujours cette vision de ces enfants, de ces troupeaux
d’enfants qui sont arrivés à Drancy.
Et j’avais une peur horrible. Je me jetais dans les bras de ma mère et je
criais : « Maman, pas moi, pas moi ! » Non, pas moi.
C’est là que je vais apprendre que je suis une privilégiée, parce qu’étant fille
d’un prisonnier de guerre, je vais être privilégiée. Donc les armées d’occupation
ont décidé que, pour leur propagande vis-à-vis des Alliés, ils vont garder en
France les femmes et enfants de prisonniers avec le titre d’otages. C’est là qu’on
va me donner mon titre d’otage. Un otage, c’est une marchandise, un otage, ça
peut s’échanger...vous le comprenez très bien, il y a malheureusement encore à
notre époque des otages.
Donc je vais être gardée avec ma mère. Et à partir de ce moment-là, chaque
fois qu’on arrêtera des femmes et des enfants de prisonniers de guerre juifs, on
les mettra avec moi. Donc nous allons quitter Drancy. On va nous envoyer
dans un autre camp de France, qui est Pithiviers, dans le Loiret. C’est une
26 région ravissante où il y a beaucoup de miel, mais il n’y a pas de miel dans les
camps de concentration...
Et on nous envoie à Pithiviers, et à ce moment-là vont commencer les
arrestations des Juifs français.
Jusque-là, c’étaient surtout les Juifs étrangers donc qui étaient venus se
réfugier qu’on arrêtait. Et on va arrêter les Juifs français et à Pithiviers je me
souviens que j’ai vu passer de la famille, un oncle qui était pourtant un ancien
combattant de la guerre de 14, donc qui aurait dû être préservé par celui qui
disait être notre chef, le maréchal Pétain, mais du moment qu’on était juif, il les
livrait.
Et de Pithiviers va partir une immense déportation vers l’est, donc vers
l’Allemagne. Mais nous ne savions pas très bien exactement ce que cela voulait
dire « partir en déportation » « partir vers l’est », en tout cas nous ne savions à
cette époque-là, pas du tout que c’était partir vers la mort. Ça, nous ne le
saurions que beaucoup plus tard, on n’imaginait pas ça ! Et on continuait à
avoir ce moral extraordinaire, cette joie en nous, à dire : « Cela ne durera pas, la
guerre va vite finir, nous serons libérés, nous retrouverons nos familles ». Bien
sûr, ce moral est resté en nous, « toujours tenir », c’était le maître mot, « il faut
tenir ». Et nous nous sommes encouragés les uns les autres à tenir.
Et de Pithiviers donc va partir une immense déportation, le camp va se
vider. C’est aussi un souvenir horrible dans ma tête de petite fille. De Pithiviers
on va nous envoyer à Beaune-la-Rolande.
Beaune-la-Rolande est un camp à 18 km de Pithiviers...Je suis peut-être un
petit peu longue dans mes explications, je vais tâcher d’aller un peu plus vite
après, mais je voudrais vous expliquer quelque chose qu’on oublie trop
souvent...ce que c’est qu’un voyage en wagon à bestiaux, car tous les voyages de
camp à camp se font en wagon à bestiaux. Et je vais aller du camp de Pithiviers
au camp de Beaune-la-Rolande. Il y a 18 kilomètres et nous allons mettre 24
heures, 24 heures pour faire ces 18 kilomètres, 24 heures de wagon à bestiaux !
C’est-à-dire qu’on nous jette dans ces wagons à bestiaux. C’est très haut, moi
je me souviens que je ne pouvais pas grimper, donc on m’a jetée dedans et je me
suis fait mal, et on nous entasse dans ces wagons à bestiaux. On est - vous les
avez déjà vus, ces wagons en bois rouge dans lesquels on met les bestiaux, hein,
les vaches, les chevaux - et on nous met dedans. Et sans boire, sans manger. Il y
a au milieu ce qu’on appelle une tinette, c’est-à-dire une chose pour aller...ce
sont les toilettes du wagon. Et il faut savoir ça, comme je vous ai dit, c’est sale.
L’idéologie, les drapeaux, ça mène à ça aussi, il faut le savoir ! Et cette tinette,
elle va déborder. Ce qui fait que très vite nous allons vivre dans nos déjections -
vous comprenez ce mot ? Non. (Francine s’adresse à Mme Rothe) Vous pouvez
leur dire que nous allons vivre dans nos déjections, dans notre merde ?
27 – MC. Unrat.
– FC. Oui. Et nous allons vivre là-dedans. C’est ça un voyage en wagon à
bestiaux. Des êtres humains on les transporte comme ça, dans ce wagon à
bestiaux, et dans un wagon à bestiaux la porte est fermée, elle est plombée.
C’est-à-dire qu’on ne peut absolument pas l’ouvrir. Il y a une petite fenêtre
qu’on ferme et qu’on plombe : on est dans le noir. On a froid, on a chaud et on
a peur et on a soif et on a faim, on ne sait pas ce qui se passe, on entend des
bruits, on entend des bruits des chiens, toujours, on entend des bruits des
armes, on entend crier, on entend crier dans une langue qui n’est pas la nôtre,
donc on ne la comprend pas et ça fait peur.
Et on passe des heures, parce que ce wagon à bestiaux dans lequel nous
sommes, il faut d’abord laisser passer les trains, et c’est pour ça qu’on met
quelquefois 24 heures pour faire 18 kilomètres, parce qu’on peut nous laisser
une nuit entière. Voilà.
Et quand on arrive à destination et qu’on ouvre ces grosses portes, il y a déjà
des gens qui sont morts. C’est déjà dans le wagon un crime contre l’humanité,
déjà dans le wagon ! C’est pour ça que je voulais vous raconter ça, parce que je
trouve que c’est important. On ne le raconte jamais assez quand il y a des procès
- comme par exemple nous venons d’avoir en France : le procès Papon -, et on
n’a pas assez raconté cette chose que les wagons à bestiaux, ils partent de France
et que ces gens qu’on met dans ce wagon...on voit bien que si on les met dans ce
wagon, sans boire, sans manger, avec cette tinette qui va déborder...ce n’est
forcément pas pour aller en colonie de vacances. On le comprend dès la gare de
départ que ça doit être pour quelque chose d’horrible, donc on ne peut pas
dire : « Nous, nous ne savions pas ! » Non, on doit quand même comprendre
quand on voit jeter des enfants et des vieillards dedans.
Donc - pardon pour cet aparté - je reprends mon voyage à moi. Donc nous
arrivons au camp de Beaune-la-Rolande, qui est un autre camp dans le Loiret.
C’est une région tout à fait jolie, et le camp est construit au milieu de champs
de pommiers, il y a des pommiers partout. Et moi, il y a des semaines que je
n’ai pas vu une pomme. Une pomme, ça semble tout simple une pomme. Moi,
je ne sais déjà plus ce que c’est qu’une pomme !
Et dans ce camp-là nous sommes gardés par des douaniers. Vous savez ce
que c’est des douaniers, hein ? Et ces douaniers là sont des gens gentils et ça ne
leur plaît pas ce qu’on leur fait faire là. Ce sont les ordres, on les a envoyés
garder des civils, et ils ne sont pas contents de ce qu’ils font. Ils essaient
d’arranger un peu notre vie, de nous aider. Là, il n’y a pas un seul Allemand, il
n’y a pas de troupes d’occupation, du tout, du tout, du tout. A
Beaune-laRolande, nous sommes exclusivement gardés par ces douaniers français, et eux,
ils feront tout ce qu’ils pourront pour nous. Et moi, la petite fille, à un moment
28 j’ai dit...en arrivant au camp, j’ai dit : « Ah, des pommiers !» Et sans doute
qu’un des douaniers a compris ça - il avait sans doute des enfants - et une nuit il
est venu déposer au pied de ma paillasse un sac avec des pommes. Et ça, je peux
dire que c’est un acte de résistance, ça a l’air tout simple, mais il risquait d’être
mis à la porte et d’être arrêté, il faut comprendre que des choses aussi simples
que ça, d’aller porter des pommes à une petite fille juive dans un camp, il peut
se retrouver pris avec nous et déporté ! Donc c’est un acte de courage
remarquable, c’est un acte de résistance ça aussi.
Et dans ce camp de Beaune-la-Rolande donc, tous ces douaniers vont essayer
d’améliorer un peu notre vie, de faire quelque chose. Comme il n’y a pas de
troupes d’occupation, ils vont essayer de faire quelque chose. Et la directrice de
mon école, celle qui était venue m’embrasser quand j’avais mon étoile sur la
poitrine, cette directrice m’a envoyé des livres à Beaune-la-Rolande, et là, à
Beaune-la-Rolande, il va s’installer une espèce de vie sociale, car chacun va
essayer, justement, toujours avec ce moral d’acier, de dire : « Ça ne va pas durer,
la guerre va finir et nous allons sortir d’ici, nous reprendrons notre vie, il faut
faire quelque chose, il y a des enfants, il faut leur faire l’école ». Et tous les gens
qui sauront quelque chose vont faire l’école aux enfants, on va tous nous
apprendre quelque chose.
J’aurais dû vous l’apporter mon cahier, j’ai oublié. J’ai un cahier qui a été fait
à Beaune-la-Rolande, qui est sorti en cachette par la Résistance du camp, et ce
cahier a un très bon niveau de sciences, d’histoire, de géographie,
d’orthographe. Je dis toujours aux enfants devant lesquels je témoigne que mon
orthographe de petite fille dans un camp est meilleur que leur orthographe
d’enfants libres…parce que les enfants de France - je ne sais pas comment c’est
en Allemagne - mais les enfants de France ont maintenant une orthographe qui
est une catastrophe. Et mon orthographe d’enfant de camp est bien meilleure.
Et nous allons travailler dans ce cahier. Il y a des chansons, il y a tout un tas
de choses, les gens vont se donner du mal pour vraiment faire de nous des
enfants normaux en se disant : « Un jour, vous sortirez d’ici, la guerre ne va pas
durer, il faut que vous soyez capables de retourner à l’école, sur les mêmes bancs
que vos camarades ».
Ça, c’est quelque chose absolument magnifique !
Et je vais rester à Beaune-la-Rolande pendant un an presque, et pendant
cette année de Beaune-la-Rolande je vais reprendre une sorte d’équilibre, parce
que je vais...un enfant est un enfant, avec sa joie d’enfant et sa vie d’enfant,
donc je vais un petit peu oublier les horreurs que j’ai vues avant, tous les autres
enfants séparés de leurs mères, battus, ça. Et pendant cette année de
Beaune-laRolande, je redeviens un petit peu normale, jusqu’au jour - bang ! - où le mot
« déportation » revient !
29 Et à ce moment-là tout va recommencer, et le camp se vide. Tous les gens
que j’avais connus dans ce camp, auxquels je m’étais liée, ils vont tous partir. Et
je n’en entendrai plus jamais parler de ma vie. Tous les gens qui ont chanté une
chanson qui est dans mon livre...Si vous voulez, je vous la chanterai après, cette
chanson, je la chante toujours, et je suis la seule, la seule vivante de tous ceux
qui ont chanté cette chanson avec moi. C’est pour cela, en souvenir d’eux, que
je la chante toujours...tous ces gens vont disparaître de ma vie.
Et nous allons quitter Beaune-la-Rolande et retourner à Drancy.
A Drancy, nous allons rester un an, toujours avec notre statut d’otages. Dans
un coin à part, les femmes et les enfants de prisonniers. Ces otages-là vont rester
là.
Et je vais voir passer un monde fou. Parmi tous ces gens ma mère va
reconnaître des cousins, des amis qui sont arrêtés.
Et ma mère qui est une femme tout à fait remarquable - je viens de la perdre,
ma mère, elle est morte le 21 octobre de ce mois-ci, vous voyez, je porte
l’alliance, les deux alliances de mon père et de ma mère -, et ma mère qui est
une femme tout à fait remarquable, pendant un an à Drancy va s’occuper des
gens qui partent. Comme elle est là, à Drancy, elle ne peut pas rester sans rien
faire. Il faut qu’elle se dévoue, qu’elle fasse quelque chose et elle va aider tous ces
gens, tous ces gens qui sont arrêtés, car on arrête en France à tour de bras, car
j’ai oublié de vous dire qu’entre-temps, le 11 novembre 1942 est arrivé, et que
ce jour-là, les troupes d’occupation ont occupé toute la France. Il n’y a plus de
« zone libre ». Donc les persécutions vont commencer partout. Les gens qui
arrivent à Drancy sont arrêtés n’importe où. Il y a par exemple des gens qui
étaient sur la plage de Nice, dans le sud de la France, qui se croyaient tout à fait
à l’abri, qu’on va arrêter en maillot de bain, qui vont être transportés en wagon
à bestiaux et qui, en maillot de bain, vont arriver à Drancy dans un état
épouvantable, malades, grelottants. On va arrêter des vieillards, on va vider
toutes les maisons de vieillards, des vieillards grabataires qui vont arriver au
camp de Drancy.
On va voir arriver des enfants, des bébés de crèche qui auront été arrêtés. On
va voir arriver tous les malades des hôpitaux - du moment qu’ils sont juifs, on
les amène à Drancy -. On voit arriver des gens dans un état épouvantable, des
diabétiques, tout ce monde-là va arriver à Drancy.
Et ma mère, qui est une femme très dévouée, va passer ses
journées...d’ailleurs il m’arrivera à moi, avec mon égoïsme de petite fille - un
enfant est toujours un peu égoïste, on veut sa mère pour soi - avec mon égoïsme
de petite fille, il m’arrivera de le lui reprocher, de lui dire : « Maman, qu’est-ce
que tu fais au lieu d’être avec moi ? », et elle essaie de m’expliquer et me dit :
« Tu vois, ces gens sont dans un état épouvantable et ils partent, ils partent...
30 vers l’est. Il faut les aider, regarde, ils sont malades, ils ont besoin de moi, il faut
que je les aide. Il y a des bébés qui partent, il faut que j’aide tous ces gens-là. »
Or, ma mère - je le saurai beaucoup plus tard, beaucoup plus tard - ma mère
sait que ces gens partent vers la mort. A Drancy, nous ne le savons pas. Il y a des
gens qui ont des prémonitions - vous comprenez ce mot de prémonition ? - qui
devinent, qui pensent : « Si on nous traite comme ça, si on nous envoie comme
ça, c’est qu’on va nous tuer. » Mais il y en a d’autres qui continuent à penser :
« Oh, si on nous envoie vers l’est, c’est pour travailler, pour nous regrouper avec
des Juifs des autres pays, mais la guerre va se finir et puis nous reviendrons chez
nous. »
Or ma mère sait que c’est pour la mort que nous devons partir vers l’est
parce que, parmi tous les gens dont elle s’est occupée, il y a un couple qui a
bavardé avec elle. Et ce couple lui a dit : « Nous avons entendu la radio
anglaise. »... Car, vous savez que la radio anglaise, donc - les Anglais étaient nos
alliés - la radio anglaise a diffusé pendant toute la guerre, tous les jours, sur
toute la France, des communiqués. On entendait : « Les Français parlent aux
Français ». Tous les gens de ma génération ou plus vieux que moi se
souviennent de ça. Ils écoutaient tous les jours la radio anglaise : « Les Français
parlent aux Français ». C’était une radio qui était émise avec tous les gens
qu’employait le général de Gaulle qui avait élu domicile à Londres et qui de là
essayait de reformer une armée française avec tous les gens qui essayaient de le
rejoindre.
Moi, j’avais des cousins qui étaient avec De Gaulle.
Et alors la radio anglaise avait appris qu’il y avait des camps de concentration
en Allemagne, et la radio anglaise avait appris qu’il y avait des camps
d’extermination. Et elle l’avait dit. Et ce couple avait entendu ça à la radio
anglaise, qu’il y avait des camps d’extermination, et en arrivant à Drancy ce
couple a dit à ma mère : « Vous savez, nous avons entendu dire qu’il y a des
camps d’extermination. »
Mais c’était quelque chose de tellement incroyable, que les gens qui l’ont
entendu ne l’ont pas cru. Et ma mère qui entend ca de ce couple…le couple lui
dit ce secret et ma mère se dit : « Mais ce n’est pas possible ! On ne tue pas les
gens comme ça, parce qu’ils sont juifs ! Qu’est-ce que c’est ? Et si ce n’est pas
vrai ? Je ne peux pas le dire aux autres. Parce que les autres vont se révolter. Et
chaque fois qu’il y a une révolte dans un camp - car il y a des révoltes - chaque
fois qu’il y a une révolte, elle est mâtée dans le sang, il y a toujours des morts.
Donc je ne peux pas le dire, parce que si ce n’est pas vrai... ce n’est pas possible.
Et si c’est vrai ?! »
Et c’était épouvantable pour elle, le dilemme. Donc elle savait, plus ou
moins. Donc elle aide comme elle peut ces gens qui partent de Drancy.
31 Et là, vraiment, c’est épouvantable de voir partir tous ces gens, au fur et à
mesure...Vous savez, l’administration nazie est une machine huilée qui marche
admirablement. Quand un transport doit être de 1000 personnes, il sera de
1000 personnes. Si une femme cache son bébé dans la paille, parce qu’elle a
peur et qu’elle se dit : « Peut-être qu’on va me tuer. Je cache le bébé, quelqu’un
pourra peut-être le trouver et le garder en vie »... Si une femme - et il y a de
temps en temps une femme qui cache son bébé - si une femme cache le bébé
dans la paille, on va chercher jusqu’à ce qu’on le trouve. Le train ne partira pour
l’est que s’il y a 1000 personnes, que si la liste est complète ! Et on fouille dans
tout le camp, dans la paille, jusqu’à ce qu’on ait trouvé le bébé. Quand on l’a
trouvé, le bébé, on met le bébé dans le train et le train peut partir.
Donc on assiste à des scènes épouvantables. Il y a, de temps en temps, une
personne qui se suicide - c’est rare, c’est très rare. J’entends que vraiment les
gens croient toujours qu’on va travailler, nous regrouper vers l’est et que l’on
reviendra, la guerre ne durera pas.
Et il y a des scènes épouvantables. On voit partir des enfants malades. Moi je
me souviens d’un départ avec 40 enfants qui avaient eu la scarlatine, qui étaient
fiévreux, qui étaient dans un état effroyable. On voit partir des vieillards, vieux,
très vieux, vieux...Affreux ! On voit partir des femmes qui viennent d’accoucher.
Je me souviens, un jour, d’une femme qui est en train d’accoucher, alors on la
couche sur une civière et elle part comme ça, en criant, parce qu’elle a mal. Elle
est sur la liste, elle doit partir ! C’est affreux.
Et pendant un an nous allons voir ça, ma mère et moi, et notre petit groupe
de femmes et enfants de prisonniers qui va augmenter et à la fin nous serons
environ 200 femmes et 80 enfants. Et donc nous devons prouver un jour que
nous sommes bien femmes et enfants de prisonniers en montrant ces lettres,
comme je vous ai montré. Nous avions tous des tas de lettres - vous verrez ça
après, si vous voulez - et, un jour, au bout d’un an de Drancy, on nous dit :
« Maintenant, vous devez partir ».
Et nous étions tellement naïfs, tellement naïfs que lorsque ma mère passe à
la Kommandantur du camp - car il y a une Kommandantur dans le camp - avec
ses lettres de prisonnier pour prouver qu’elle est bien femme de prisonnier, elle
jette un coup d’œil sur le mot « Départ » et elle voit « B-B ». Et elle pense :
« Oh, B-B, ça veut dire Baden-Baden, parce que dans une ville d’eau, il y a
beaucoup d’hôtels, donc on pourra nous loger. » Vous comprenez ça, cette
naïveté ?! C’est seulement en arrivant à « B-B » que nous allons comprendre que
ce n’est pas Baden-Baden, mais Bergen-Belsen.
On n’imagine jamais l’horreur !
Donc nous allons partir. Et comme nous sommes des otages, donc des
otages c’est une marchandise, nous avons une certaine valeur, une valeur
32 marchande, il faut nous respecter. Donc nous n’allons pas partir en wagons à
bestiaux, dans ce train horrible dont je vous ai parlé. Tous ces voyages que j’ai
faits à l’intérieur de la France en wagon à bestiaux…Pour aller en Allemagne,
non, je vais partir dans un train allemand, en troisième, quatrième - je crois qu’à
l’époque il y avait quatre classes. Et c’est un wagon qui est rattaché à un train
normal ! C’est extraordinaire de penser qu’il y a des Allemands rentrant chez
eux qui vont traverser notre wagon pour aller au wagon-restaurant !
Et donc on nous transporte à la gare de l’Est, à Paris, qui est une belle gare,
avec des colonnes, et là on nous fait attendre debout, gardés par des soldats
armés bien entendu, et les Français qui vont à leur travail à cette heure-là
regardent ces femmes et ces enfants sans comprendre ce qui se passe - mais
qu’est-ce que ça veut dire ?!
Alors, donc, nous partons pour l’Allemagne et je me souviens que nous
changeons de train à Hanovre. - Voyez, pour moi, vous qui connaissez bien
Hanovre...pour vous, Hanovre, c’est peut-être le synonyme d’une soirée au
cinéma ou au théâtre ou dans un musée...pour moi, Hanovre c’est le souvenir
d’un bombardement. Et on descend dans les caves sous la gare, et là, dans les
abris, là, nous entendons les bruits du bombardement et nous attendons là. Et
c’est très curieux parce que nous attendons dans cette gare de Hanovre, mêlés à
des gens qui eux sont normaux, c’est-à-dire comme vous, parce que moi
(Francine prend l’étoile) je suis anormale, puisque je suis une Juive. Et on nous
fait attendre là, c’est très curieux, nous les otages, là !
Donc après, on change de camp...on change de train, pardon...et au
changement de train, ça change, les gardiens changent aussi, ils sont différents.
Ce sont des gens de la Gestapo je me souviens, avec leurs grands manteaux de
cuir et ce sont des gens vraiment terribles.
Et puis nous arrivons à « B-B », Bergen-Belsen que vous, vous connaissez.
Voilà, alors, quand j’arrive à Bergen-Belsen, nous sommes mis (le camp est
séparé en plusieurs camps)…nous sommes mis dans un petit camp à part et
comme privilégiés. Femmes et enfants de prisonniers à Drancy, nous avions le
droit de recevoir des colis. Et à Bergen-Belsen ce qu’ils nous donnent à manger
est tellement mauvais que...c’est de la soupe avec...les légumes ont la racine…il
y a de la terre...que nous nous permettons encore de dire : « Oh, comme c’est
mauvais ! », et nous le donnons aux plus anciens. Je dois vous dire que ça a vite
changé, hein...On a très vite mangé cette soupe ! Mais les premiers jours, nous
mangeons ce que nous avions apporté de France. Ça changera vite.
Et puis, petit à petit, l’horreur arrivera...Si vous voulez, on en parlera, vous me
poserez des questions sur ce sujet-là parce que vous avez déjà étudié ce que c’est
qu’un camp de concentration...Ça changera petit à petit. Vous avez appris l’histoire
de Bergen-Belsen, vous savez que c’était un camp de prisonniers de guerre russes.
33 Quand nous sommes arrivés, il y avait encore quelques prisonniers de guerre
russes qui ont vite fini par mourir de faim et de froid.
Petit à petit, ça changera. Mais au départ nous avons l’impression que nous
sommes capables de vivre encore une vie normale. Et nous sommes arrivés à
Bergen-Belsen au mois de mai. Et ma mère est nommée chef de baraque. Je
vous ai dit que c’était une femme assez exceptionnelle. Et, au mois d’août, nous
sommes encore capables, nous les enfants, pendant que les femmes vont
travailler dans les commandos de travail qui sont des commandos beaucoup
moins terribles à Bergen-Belsen que dans les autres camps parce que c’est un
camp dit « de séjour ». Parce que, je ne vous apprendrai rien, vous savez qu’il y a
grosso modo environ trois sortes de camps. Il y a les camps d’extermination, il y
a les camps d’extermination par le travail, comme Buchenwald ou Ravensbrück,
puis, il y a les camps dits « de séjour » comme le mien. Et donc, au mois d’août,
nous sommes encore capables, nous, les enfants, de faire une fête.
Je vous ai apporté, ici - c’est une pièce unique - ce qui prouve que nous
avions encore, à ce moment-là, du papier et encore, à ce moment-là, des crayons
(dessin de Louis Asscher).
Après, on n’aura plus rien, parce que le camp va se transformer petit à petit,
à cause des apports de tous les déportés. Nous perdrons tout ce que nous avons,
nous n’aurons plus rien, sauf quelques vieux habits déchirés.
Mais au mois d’août nous sommes encore capables de faire un spectacle,
nous les enfants, et de faire le programme de ce spectacle qui a été fait en
l’honneur de madame Christophe, ma mère, la chef de baraque. Ce qui est très
amusant, c’est qu’il y a une pièce qui s’appelle Le jambon, alors qu’il s’agit de
Juifs. Les Juifs, en principe, ne mangent pas de jambon. Oui, nous étions des
Juifs pas très...pas très orthodoxes. Peut-être que, parce que nous avions faim,
nous aurions mangé n’importe quoi.
Et puis, comme nous étions très patriotes, ça se termine par le chœur des
provinces françaises, bien sûr, le chœur des provinces françaises. Tout un
programme, ça, car nous continuons d’être très très fiers de nos pères. Moi,
j’étais très fière de mon père qui était lieutenant de l’armée française.
Ça, c’est encore possible au mois d’août. Après, tout va changer.
Il est encore possible...Vous savez, mon père était historien. C’était un
intellectuel, et, par la Résistance des camps de France, on nous avait envoyé
deux livres écrits par mon père. C’était mon trésor : nous avions réussi à les
emporter en Allemagne ces deux livres et comme ma mère était chef de
baraque...Les femmes donc partaient travailler dans des commandos et ma mère
avait la responsabilité de tous les enfants... et toujours cette même idée. Elle se
disait : « Ce n’est pas possible qu’on nous tue, ce n’est pas possible qu’on nous
tue, nous allons nous sortir de là, et il faut que les enfants puissent retourner à
34 l’école, il faut que les enfants se souviennent de leur langue, il faut qu’ils soient
capables... ».
Et alors, elle avait ces deux livres et il y avait, devant la baraque, une espèce
de trou, elle nous asseyait autour d’elle et elle nous lisait les livres de mon père.
Evidemment, ce n’étaient pas des livres pour des enfants. Les enfants n’en
comprenaient rien ou pas grand-chose, mais ça ne fait rien : ça nous permettait
d’entendre notre langue, d’entendre les mots de notre langue, et quand elle avait
fini de les lire, elle les relisait ! Et quand elle avait fini, elle recommençait, elle
les relisait encore. Et j’ai retrouvé, 50 ans plus tard, des camarades qui faisaient
partie de mon groupe, et j’ai eu le bonheur de les entendre me dire : « Tu sais,
on n’a pas oublié ta mère qui nous lisait les livres de ton père, et grâce à ça, nous
entendions la musique de notre langue, et ça c’était merveilleux. »
Et - je vais vous expliquer pourquoi - donc Bergen-Belsen ça va devenir petit
à petit l’horreur, parce que l’Allemagne évidemment, va commencer à perdre la
guerre. D’un côté, les troupes soviétiques vont arriver et, de l’autre côté, les
troupes anglo-américaines qui auront débarqué en France.
Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est que nous avons connu ce
débarquement dans tous les camps ! Comment ? Nous ne le savons pas. Est-ce
que nous l’avons su par les derniers arrêtés qui donc ont été arrêtés après le
débarquement et nous l’aurons appris ? Est-ce que nous l’avons appris par
indiscrétions, des bavardages de gardien à gardien qui se disaient...et par certains
qui comprenaient l’allemand et avaient compris que les gardiens se disaient que
les Alliés avaient débarqué en Normandie ? Est-ce que nous l’avons appris par
des déportés qui étaient obligés d’aller nettoyer les bureaux des gardiens des
camps et qui ont vu des journaux ? Toujours est-il que dans tous les camps on a
su qu’il y avait eu le débarquement en Normandie !
Et...on ne se rendait pas compte...on avait l’impression que les troupes alliées
traversaient la France – pschitt ! - comme ça, traversaient très vite et...Non, ça
ne se fait pas, c’était la plus grande armée du monde et ce n’est pas facile
d’amener toute cette armée…il y a eu des batailles sur tout le sol de la France ce
qui fait que France a été un peu plus abîmée. Et, petit à petit donc, les armées
alliées arrivaient. Et c’est du côté soviétique que c’est arrivé, le plus vite du côté
du camp d’Auschwitz. Et ce camp d’Auschwitz...moi, dans le camp de
BergenBelsen, je n’en avais jamais entendu parler.
Et un matin, nous nous sommes réveillés, nous avons trouvé, de l’autre côté
du barbelé, il y avait là...c’étaient des femmes, sauf que ça n’avait plus l’air de
femmes, parce qu’elles n’avaient plus de cheveux et qu’elles étaient tellement
maigres et avaient une espèce de costume rayé... horrible ! Et nous nous sommes
dit : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » Car nous, comme privilégiées, on nous
avait laissé nos cheveux. On les coupait quand-même, parce que nous avions
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