Des lieux pour l'histoire

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A chaque époque, l’historien s’efforce de concilier les exigences de l’objectivité et la nécessité où il se trouve de réinterpréter le passé à la lumière du présent. Mais face à ce qui vient, que dit l’histoire ?Dans ce livre, Arlette Farge réfléchit sur la responsabilité de l’historien face au présent : penser la souffrance, la cruauté, la violence, la guerre, sans les réduire à des fatalités, c’est aussi vouloir expliquer les dispositifs, les mécanismes de rationalité qui les ont fait naître.Les sciences de l’homme ont eu tendance à considérer le champ émotionnel comme ne résultant que du physiologique, de l’irrationnel. Or la souffrance humaine n’est pas n’est pas anecdotique : l’événement singulier est un moment d’histoire. L’opinion des gens, la parole, l’événement singulier est un moment d’histoire. De même, la différence des rôles sexuels n’est pas une fatalité ; elle est soumise aux variations de l’histoire.L’œuvre de Michel Foucault, avec qui Arlette Farge a publié en 1982 Le Désordre des familles, sert ici d’appui pour penser certains enjeux de l’écriture de l’histoire
Publié le : mercredi 25 septembre 2013
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EAN13 : 9782021145380
Nombre de pages : 160
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e La première édition de ce livre a été publié dans la Librairie du XX siècle en 1992
ISBN 978-2-02-114538-0
© Éditions du Seuil, février 1992.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
J’ai embelli ma vie de jours que je n’ai pas vécus. Pascal Quignard
Avant-propos
e XVIII siècle. Légère, mutine, rageuse ou injurieuse, la parole s’envole. Sévère, le roi la pourchasse et l’enclôt entre des murs de prison. Elle échoue sur un procès-verbal de police ou se lit consignée dans un ordre d’enfermement. L’historien s’en saisit et dit : cette parole a du sens. Dès lors, il pourchasse la parole pourchassée pour construire ce que l’on appelle un objet intellectuel. Est-ce le leurre ultime ? Est-ce un des multiples avatars de l’historien captateur du passé, empli de l’illusion (somme toute poétique) que, d’autrefois, la parole lui manque et que, cette fois, l’extrayant à grand-peine des archives, il lui donnera une liberté que le roi, il y a longtemps déjà, lui avait prise ? C’est un rêve, bien sûr ; mais c’est aussi une conviction : approcher les lieux où la parole sur des a2aires du temps s’est dite, retenir les avis qui ont couru les rues, fonde un espace formant intrigue. Les paroles envolées demeurent muettes si l’on ne prend pas soin de les recueillir, non pour en faire un musée, mais pour retrouver, au creux de leur légèreté, la profondeur grave des révoltes et des consentements jaillis de bouches auxquelles jamais on ne demandait (ni n’autorisait) la parole. Il est rare de retrouver les critiques émises par une population anonyme et l’historien sait bien qu’il bute régulière-ment sur cette absente si présente qu’est la parole. Elle n’a pas fait histoire et reste une énigme quand le chercheur aimerait tant la voir apparaître dans les sources, aussi vive et tumultueuse qu’elle a dû l’être dans la fraîcheur des jours passés. De ces frémissements, de ces appels et interjections, de ces dialogues secrets ou dits à découvert, il ne reste rien que l’opaque certitude de savoir qu’ils ont existé, et fabriqué, autant que les actions (aux traces plus lisibles), d’innombrables moments signi4ants du passé. Parfois s’ouvre une brèche dans le silence des sources : des mots et des paroles sont rapportés. La plupart du temps pour avoir fait scandale ou ouvert audacieusement un espace interdit. Il peut s’agir de bavardages entendus dans les lieux publics par de zélés inspecteurs de police, ou de conversations rapportées chez des chroniqueurs curieux du mouvement impétueux et subversif de la ville. A moins que ce ne soit des paroles dénoncées par autrui, jugées délictueuses, et dont l’auteur présumé sera ensuite poursuivi ; ou bien encore des graffiti sur les murs, des mots inscrits sur des billets répandus à terre. e Les paroles taraudent le pouvoir tout au long du XVIII siècle : on le comprend lorsqu’elles semblent être l’expression d’une opposition ; on s’en étonne lorsqu’elles ont l’apparence de l’insigni4ance ou même de la loyauté. « Parler sur » dérange autant que « parler contre » : c’est déroger gravement à une des idées les plus profondes de la monarchie selon laquelle le peuple impulsif et vulgaire n’a point à raisonner sur les a2aires du temps. Seul doit être sollicité son consentement à la chose publique, souvent canalisé par des cérémonies rituelles, festives, religieuses et punitives.
Ces paroles qui donnent avis, qui s’expriment sur ce qui va et ne va pas, sont une réalité et une évidence : la population parisienne ne considère pas ses conditions de vie comme allant de soi. Cela n’a rien d’extraordinaire. Est extraordinaire par contre la façon dont ce regard sur les événements et cette parole sur les choses vues et entendues n’ont pas de sens pour une monarchie qui par ailleurs les craint plus que tout. Il faut interroger cet espace, guetter le sens de ces prises de discours. Les retrouver n’est pas une petite a2aire puisqu’elles sont dispersées dans de très nombreuses sources, mais, une fois là, doit se poser la question de leur histoire, des raisons de leur existence, des motifs de leur énonciation, de leurs di2érentes inexions selon les périodes et les événements. Une rumeur profuse habite le siècle, comme elle a habité tant d’autres siècles ; est-elle d’une espèce particulière et peut-on, à propos d’elle, parler d’une opinion publique ou encore de prises de position politiques ? La question est audacieuse et frise l’anachronisme lorsqu’on sait qu’à cette époque les hommes et les femmes des cités et des campagnes sont sujets du roi et non point sujets politiques. C’est pourtant une vraie question, non pas pour chercher à nouveau des origines à l’événement fondateur de la 4n du siècle, la Révolution française, mais pour articuler ces paroles sur des contextes particuliers et des mouvements précis d’histoire. Les paroles tenues, les opinions émises fondent des écarts, créent des déplacements et organisent quelque chose de nouveau dans l’espace du dire et du faire : c’est ainsi qu’il faut les prendre, là où elles naissent, au cœur des situations où elles ont jailli. Dès lors, on peut lire « la formation du nouveau, l’émergence de ce que Foucault appelle 1 “l’actualité” ». e Ici, l’actualité de ce XVIII siècle est faite de mots, souvent punis, prononcés par des gens de rien ou d’un peu plus dans la chaleur des espaces publics. On sait bien que le romancier aime le frémissement de ces mots et ce qu’ils révèlent de drames souterrains ou de renoncements in4mes, on sait bien qu’il voudrait faire connaître 2 cette « substance vivante » par un art du dialogue qui jamais ne l’altérerait . Laissons-le à cette belle tâche. Pendant ce temps, l’historien cherche à fendre les mots pour leur extirper sens, surtout il désire nommer le rien, le vulgaire, celui qui s’eÇloche au moment même où il est prononcé et qui, en faisant irruption, écarte deux morceaux de temps auparavant soudés. Dans l’écart vient l’actualité. Il faut la dire. « Il prétendait 3 qu’il était poursuivi par les mots vulgaires(sordida verba)et qu’il les lui fallait dire . »
Introduction
Ce travail a pris départ sur celui, devenu classique, de Jurgen Habermas,L’Espace 4 public, archéologie de la publicité comme dimension constructive de la société bourgeoise, 5 ainsi que sur les préoccupations récentes d’un certain nombre d’historiens . Habermas e a montré comment, au cours du XVIII siècle, est né un espace public bourgeois, gouverné par la raison, une raison qui pouvait contester le pouvoir, donc le roi et la Cour. Dans cet espace se formait une opinion éclairée, riche de rationalité et d’universalité. Ce qui, bien sûr, n’avait plus rien à voir avec l’opinion privée, et pouvait accéder à une sorte de « vérité » contestataire s’opposant à la sphère publique de Cour entièrement captée par la représentation du pouvoir royal. Les écrits, les chroniques et les journaux sont le lieu même de cette opinion nouvelle : les élites s’y expriment et forment un espace critique lettré, à la conguration historique précise. Ici, selon Habermas, l’opinion publique « renvoie à un public constitué par des personnes privées faisant usage de la raison » : il va étudier ce modèle tout au long de son livre, précisant d’emblée que l’examen de cette forme historique déterminée (la sphère publique bourgeoise) « laisse de côté la variante que représente la sphère publique plébéienne qui est restée réprimée ». « Réprimée » ? Sur ce mot s’organise la réexion. Si cette sphère fut réprimée, c’est bien qu’elle a existé : pourquoi, dès lors, n’en pas trouver les congurations ? Ce livre est né là, à ce moment précis de la lecture de Habermas, qui écrivait aussi qu’à la Révolution française « entre en fonction l’espace d’un instant une sphère publique qui s’est défaite de son aspect littéraire. C’est le peuple inculte qui est le sujet et non plus e les couches cultivées ». Trois mots sollicitent : peuple, inculte, sujet. Au XVIII siècle, avant la Révolution française, qu’en fut-il de ce peuple dit inculte ? Le fut-il totalement ? Est-il entré « en fonction » avant le 14 juillet ? Comment se pensa-t-il sujet, et de qui ? Comment, à son tour, fut-il pensé, et par qui ? S’il faut s’exprimer en termes plus savants, on pourrait dire que ce livre cherche à cerner des formes politiques d’acquiescement ou de mécontentement populaire face aux événements et au spectacle de la monarchie, et s’interroge sur l’existence d’une opinion publique populaire dont les motifs sont à découvrir et à articuler. Ce genre d’interrogation ne peut être posé sans être assorti de quelques réexions préliminaires. L’objet « opinion publique » ne se manie pas aisément ; quand il s’agit de sociétés d’Ancien Régime, il faut redoubler d’attention et de précautions méthodologiques, au risque, sans elles, de sombrer dans de faciles anachronismes ou même dans de graves erreurs d’interprétation. En e<et, au sens habituel du terme, « l’opinion publique est 6 étroitement liée aux régimes de démocratie parlementaire », ce qui n’est évidemment e pas le cas du XVIII siècle. De plus, à cette époque, la politique n’est point l’a<aire du
peuple, alors que l’élision du populaire semble l’a<aire de beaucoup. Toute « opinion » émise par le vulgaire est dite folle, impulsive, inepte, aussi Condorcet pourra-t-il en 1776 définir l’opinion populaire comme « celle de la partie du peuple la plus stupide et la plus misérable ». Dès lors, l’objet cherché se révélerait-il introuvable ? Il faudrait à coup sûr l’abandonner si l’on n’était pas convaincu par ailleurs qu’une société 7 fonctionne toujours pour partie à côté de son organisation formelle et que dans cet écart peuvent s’étudier des processus, des émergences et des congurations du réel. L’objet d’histoire se construit en tenant compte des acteurs sociaux, de leurs stratégies, de leurs dires, de ce qu’ils font et de ce qu’ils fabriquent subrepticement. Si cela est, il devient moins aventureux de chercher des motifs construits dans le e contenu de certaines paroles dans un XVIII siècle qui par essence exclut que le monde populaire puisse avoir quelque avis élaboré. Il s’agit d’une longue tradition ; en 1601 dans son ouvrageDe la sagesse, Pierre Charron écrivait : « Le peuple […] toujours gronde et murmure contre l’Estat, tout bou de médisance et propos insolents contre ceux qui gouvernent et commandent. […] Bref, le vulgaire est une bête sauvage, tout ce qu’il pense n’est que vanité, tout ce qu’il dit est faux et erroné, ce qu’il réprouve est bon, ce qu’il approuve est mauvais, ce qu’il loue est infâme, ce qu’il fait et entreprend 8 n’est que pure folie . » On retrouvera ces thèmes presque intacts chez les libertins érudits (comme Gabriel Naudé,Considérations politiques sur les coups d’Etat, Rome, 1639) et chez bien e des philosophes et mémorialistes du XVIII siècle. Pourtant, au siècle des Lumières, quelque chose di<ère : la lieutenance générale de police parisienne, créée en 1667, consacre une grande partie de son travail à mettre en place des informateurs chargés d’écouter en certains lieux publics (promenades, cabarets, jardins, places et carrefours) ce qui se dit sur le roi et sur les événements. Observateurs de police et mouchards (appelés « mouches » par la population) travaillent à la volée, écoutent les exclamations et les propos, puis les retranscrivent sur des rapports qu’ils envoient régulièrement au lieutenant général de police. Ce dernier, dans sa visite hebdomadaire au roi, tient au courant le monarque du climat ambiant. Ce relevé systématique des opinions émises dans la population n’est pas un passe-temps anecdotique : c’est une des activités fondatrices d’un système policier obsédé par le détail de ce qui se dit et de ce qui se prononce, et chargé de rapporter l’essentiel aux plus hautes autorités de l’Etat. Comment ne pas comprendre qu’on se trouve au cœur d’une contradiction agrante : à Paris, la population a des avis sur les événements (visibles, réels, quotidiens), avis dont la pertinence et l’existence politique sontniées par un pouvoir qui, simultanément, les observe continûment et, bien plus, par un système policier composé de mouches, d’inspecteurs et d’observateurs, en fait un des éléments de sa politique répressive ou démonstrative. Cette contradiction est particulièrement violente lorsque adviennent de grands événements sociaux et politiques ; qu’il s’agisse des guerres, des traités de paix, des émeutes ou encore des crises parlementaires et des modes de résistance jansénistes. Mais elle est aussi très visible dans le cours ordinaire des choses, lorsque enchérissent les prix ou que de nombreuses exécutions ponctuent le calendrier.
Ociellement maintenus hors du champ politique, les « avis sur » deviennent une des hantises politiques du gouvernement monarchique, un des points sur lesquels il lui arrive de fonder des attitudes. Ce qui ne peut manquer de créer de larges e<ets et d’activer un processus inévitable d’actions et de réactions entre le pouvoir, les événements et les réponses populaires à ces événements. Une curieuse spirale s’instaure, elle-même organisatrice de nouvelles gures d’expression populaire, même s’il s’agit bien sûr d’expression non réglée des opinions. Sans existence ni statut, la parole populaire est un non-lieu politique en même temps qu’un lieu commun de la pratique sociale. Pourchassée par le pouvoir politique, elle prend forme et existence et s’élabore au cœur de ce système qui, contradictoirement, la nie et la prend en compte, donc, dans une certaine mesure, la crée. Inexistante et existante, la parole populaire sur les a<aires du temps vit dans un entre-deux : entre le hors-lieu politique et le lieu commun d’une pratique toujours suspectée. Cette inexistence armée d’en haut se confronte à une existence traquée ; de cette confrontation naissent des e<ets de sens accentués. Monarchie et peuple transforment ainsi leurs modes de relation tout au long du siècle — par le biais surprenant de cette contradiction —, les mauvais dires, les critiques survenues existent dans ce statut d’exclusion de la sphère politique qui en un même mouvement les tient hors et dedans. Ce n’est qu’à travers ce statut que nous pouvons les étudier, an de ne commettre e aucun anachronisme. S’il n’existe pas au XVIII siècle d’opinion publique au sens moderne du terme, il existe des avis populaires dont les formes, les contenus et les fonctions évoluent à l’intérieur d’une posture monarchique qui leur donne vie tout en les refusant. Dans cette curieuse tension, les rumeurs s’arment et, peut-être, à certains moments s’autonomisent. A la lumière de ces perspectives, on peut avancer que, si tout individu a 9 compétence à la critique , faire l’histoire de cette compétence permet d’établir l’espace dans lequel peut se mouvoir cette critique. En somme, les mauvais propos et les formes de mécontentement populaire sont des objets d’histoire qui n’ont de réel intérêt que si l’on prend soin de les relier à l’espace qui leur est imparti. Cet espace est lui-même mouvant, multiple ; aussi est-il bon d’« accrocher » le mauvais discours à une pluralité de phénomènes distincts : quels sont en e<et les événements ou les lieux qui lui permettent d’installer les éléments qui fabriquent à certains moments des foyers d’unication pour ces mots qui se disent, autour de quels faits se cristallisent et se vérient certains thèmes de la critique populaire, comment les processus de réception (et la répression en est un parmi d’autres) de ces paroles émises servent-ils à son échec ou à sa réactivation ? Une réexion en termes de relation évacue deux pièges : la croyance en un mauvais discours gé dans son invariance (de tout temps, hommes et femmes critiquent leur gouvernement et leur condition) ; la volonté de trouver en ce e XVIII siècle qui se termine par la Révolution une opinion contestataire se renforçant continûment pour en arriver naturellement à la rupture de 1789. Eloignons ces perspectives pour travailler sur la ligne agitée de l’opinion publique aux multiples agencements et dispositifs, aux articulations spéciques avec les institutions, les faits politiques, les discours et les pratiques sociales.
Plusieurs sortes de sources contiennent des avis populaires : les chroniques, les journaux, les mémoires, les procès-verbaux de police, les nouvelles à la main en attestent bon nombre, de même que les archives de la Bastille. Chaque lieu où reposent ces formes d’opinion les structure à sa façon et se les approprie à des ns di<érentes : les chroniqueurs et les mémorialistes s’en gaussent ou s’en inquiètent, la police surveille pour dénoncer, les nouvelles à la main en tirent information, la presse clandestine s’appuie sur elles pour cibler leur opposition, le roi les recueille pour gouverner mieux, croit-il, etc. Aussi est-ce entre mépris ou interdiction et captation ou appropriation que se meuvent ces opinions : le fonctionnement social et politique des témoins de cette parole sera l’objet d’une première partie. Un deuxième temps examinera les formes et les motifs dumal dire : comment intervient-il ? Et quelles sont les raisons traditionnelles ou exceptionnelles sur lesquelles s’appuient les prises de position ? Une dernière partie, centrée autour d’une seule source (les archives de la Bastille), permettra de travailler sur les dossiers des prisonniers embastillés pour mauvaises intentions contre le roi (mauvais propos, injures, lettres anonymes, complots ou dénonciations de complots). De la parole embastillée s’échappent les formes complexes et ambiguës des relations entre le roi et ses sujets ainsi que des moments de formation de l’opinion. Au terme de ce parcours volontairement arrimé sur les mots d’autrui, peut-être parviendra-t-on à lire ou à deviner un discours tenu, un savoir du quotidien auxquels nous ne prêtions guère attention puisqu’on les croyait informes, ou pire handicapés de naissance.
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