//img.uscri.be/pth/c5926a70d818747f9b3bbffc52d92bb6e525dafb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 25,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Des patronages aux associations

De
367 pages
Le 110e anniversaire de la Fédération Sportive et Culturelle de France a été l'occasion de s'interroger sur le parcours de la F.S.C.F et la manière dont elle a su évoluer, à l'image du monde associatif, et s'adapter aux mouvements qui pétrissent notre société. Spécialistes de l'histoire du sport, de l'éducation et dirigeants d'associations livrent leurs analyses.
Voir plus Voir moins

Laurence Munoz est maître de conférences à l’Université du Littoral Côte d’Opale, spécialiste de l’histoire du sport. Elle a soutenu sa thèse sur l’histoire du sport catholique. Membre du laboratoire Recherches Littorales en Activités Corporelles et Sportives (Equipe Lille Nord de France, E.A. ER3S 4110), elle pilote, avec Jan Tolleneer (Belgique), un groupe de recherche européen sur l’histoire de la Fédération Internationale Catholique d’Education Physique et Sportive. Elle est engagée dans le mouvement sportif comme vice-présidente de la Fédération Sportive et Culturelle de France et participe aux travaux de l’Académie Nationale Olympique. Munoz Laurence, Une histoire du sport catholique, la Fédération Sportive et Culturelle de France, 1898-2000, Paris, L’Harmattan, Collection Espaces et Temps du Sport, 2003, 345p. Munoz Laurence, (textes réunis par), Usages corporels et pratiques sportives aquatiques, du XVIIIe au XXe siècle, Collection Espaces et Temps du Sport, L’Harmattan, 2008, 2 tomes, 682p. Gilles Lecocq est enseignant chercheur à l’ILEPS de Cergy et docteur en psychologie. Il est membre du laboratoire de psychologie appliquée (E.A. 4298) de l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Il s’intéresse à l’évolution des cultures sportives et leur répercussion sur l’identité des sujets sportifs. Lecocq Gilles, La clinique du sport : Un point de rencontre entre une culture sportive en mutations et l'Unitas-Multiplex d'un sujet sportif en (re)conversion. Bulletin de Psychologie, 62-4, 502, 2009, pp. 319-326. Lecocq Gilles, Quand l'expérience vécue devient une valeur marchande: Le joueur de rugby peut-il devenir autre chose qu'un intermittent du spectacle, Revue Européenne de Management du Sport, 21, 2008, pp.38-52. Lecocq Gilles, Gleyse Jacques, Cebe Didier. (Eds), L'EPS : de ses environnements à l'élève, Paris, Vigot, 2004.

Comité scientifique
Guy AVANZINI, professeur émérite des Universités Gérard CHOLVY, professeur émérite des Universités Co-présidents Thierry BELLIER, professeur agrégé d’EPS, Université de Grenoble I Jean Paul CALLEDE, Sociologue au CNRS (GEMAS, UMR 8598), Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine Tony FROISSART, maître de conférences STAPS, IUFM de Reims, Laboratoire AEP, Reims Fabien GROËNINGER, professeur agrégé d’histoire, docteur en histoire, Montpellier Jean-Marie JOUARET, journaliste, membre associé, F.S.C.F Pierre-Alban LEBECQ, docteur en STAPS, I.L.E.P.S. Gilles LECOCQ, docteur en psychologie, I.L.E.P.S. Laurence MUNOZ, maître de conférences en STAPS, Université du Littoral Côte d’Opale, ER3S, E.A. 4110 Claude PIARD, maître de conférences hors classe, docteur d’Etat Françoise TETARD, historienne, ingénieur CNRS, Centre d'histoire sociale du XXe siècle. Jan TOLLENEER, Professeur à la Katholieke Universiteit Leuven et Universiteit Gent Yvan TRANVOUEZ, professeur d’Université, Université de Bretagne Occidentale, Brest

Comité d’organisation
Jean VINTZEL, président de la F.S.C.F., Laurence MUNOZ, Claude PIARD, Jean-Marie JOUARET Betty WEISS, directrice de la F.S.C.F. et les services de la F.S.C.F, secrétariat des inscriptions Florence HELAINE, directrice de l’I.L.E.P.S. Pierre-Alban LEBECQ, Gilles LECOCQ et les services de l’I.L.E.P.S.

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

Index des auteurs et/ou communiquants
Colette Ambroise Thomas, vice-présidente de l’Académie Nationale Olympique, chargée du programme Mémos (Mémoire du Mouvement Sportif) Guy Avanzini, professeur émérite des Universités Christian Babonneau, premier vice-président de la F.S.C.F., président de la Cambronnaise de Saint-Sébastien-sur-Loire (44) Thierry Bellier, professeur agrégé d’EPS, Université de Grenoble I, membre de la commission masculine F.S.C.F. Yves Bime, président d’honneur de l’Union Saint-Bruno de Bordeaux Gérard Cholvy, professeur émérite des Universités Jean-Paul Callède, sociologue au CNRS (GEMAS, UMR 8598), Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine Sabine Chavinier, doctorante, Université Paris Sud XI Orsay, Laboratoire «Sport, Politiques et Transformations Sociales» JE 2496 Michel Dehaene, président de la Jeanne d’Arc d’Estaires (59) Jean Fournier, directeur de la Semeuse de Nice (06) Tony Froissard, maître de conférences, IUFM de Reims, Laboratoire A.E.P., Reims Julien Fuchs, maître de conférences, Université de Bretagne Occidentale, Centre de Recherche Bretonne et Celtique – CNRS. Laure Garcin-Veyret, secrétaire de la Fraternelle de Bourgoin-Jallieu René Gaulin, président de l’Etendard de la Talaudière (42) Fabien Groëninger, professeur agrégé, docteur en histoire Florence Hélaine, directrice de l’ILEPS François Hochepied, docteur en Sciences de l’éducation, Professeur d’EPS au Lycée Notre-Dame de Saint-Germain-en-Laye (78), Chargé de cours en Histoire du sport à l’ESG de PARIS - Master management du sport Jean-Marie Jouaret, journaliste, ancien directeur de la F.S.C.F Alain Labre, vice-président de l’Alsace de Bagnolet Pierre-Alban Lebecq, docteur en STAPS, ILEPS, CRIS EA647 Gilles Lecocq, docteur en psychologie, ILEPS Emile Martin, ancien dirigeant de l’Association de la Jeunesse Auxerroise, Auxerre,

Yannick Meleuc, président de la ligue de Bretagne, membre du comité directeur de la F.S.C.F. Claude Morand, dirigeant de l’Union Athlétique du Chantier à Paris (75) Laurence Munoz, maître de conférences STAPS, Université du Littoral Côte d’Opale, membre du comité directeur de la F.S.C.F. Claude Piard, maître de conférences Hors Classe, Docteur d’Etat Olivier Regnault De Presmesnil, Prieur d’Abbaye, curé-doyen en Charente, vicaire épiscopal auprès de l’évêque d’Angoulême Jean-Paul Stephan, président de l’Association Sportive et Culturelle Bonne Garde de Nantes (44) Fatia Terfous, doctorante, Ecole Doctorale 456 Sciences du Sport et de la Motricité Université d’Artois Françoise Tétard, historienne, ingénieur CNRS, Centre d’Histoire sociale du XXe siècle Gabriel Thévard, ancien dirigeant de l’Etoile Saint Marc d’Orléans (45), président de la commission de randonnée F.S.C.F. Jean-Luc Tinchant, professeur agrégé, docteur en STAPS, UFR STAPS Besançon, Laboratoire des Sciences Historiques, Université de Franche-Comté Jan Tolleneer, professeur, Université de Kortrick et Université catholique de Leuven (Belgique) Yves Touchard, Inspecteur général de l’Education Nationale Yvon Tranvouez, professeur, Université de Bretagne Occidentale Hans Vangründerbeek, doctorant, Université de Louvain Jocelyne Villard, présidente de l’Epi de Grammond (42) Jean Vintzel, président de la F.S.C.F. Betty Weiss, directrice de la F.S.C.F. L’index est établi à partir des mentions données par les auteurs au moment du colloque.

Jean Vintzel

Avant-propos
Les témoignages aux multiples facettes que vous allez lire dans les pages qui suivent s’inscrivent directement, à mon sens, dans la ligne de pensée du docteur Paul Michaux et des milliers de dirigeants qui ont prolongé son œuvre. L’humanisme du fondateur de la Fédération Sportive et Culturelle de France, exprimé lors des manifestations organisées à l’occasion de son 110ème anniversaire, se place en effet dans la perspective de la réalisation et de l’épanouissement de la personne humaine à travers les activités sportives, culturelles et socioéducatives. L’initiative de ce colloque, organisé régulièrement tous les dix ans, revient à la FSCF. Il prolonge les travaux engagés en 1988 et 1998 par Jean-Marie Jouaret et Fabien Groëninger tout spécialement. Dirigé par Laurence Munoz, Maître de conférence à l’Université du Littoral Côte d’Opale, spécialiste de l’histoire du sport, Vice-présidente de la FSCF, ce colloque a réuni au sein du comité scientifique les éminentes personnalités citées dans ces actes au nombre desquelles il m’est très agréable de remercier les professeurs émérites d’université Guy Avanzini et Gérard Cholvy. L’accueil particulièrement amical que nous ont réservé Florence Helaine, Directrice de l’Institut Libre d’Education Physique Supérieur, et son équipe de recherche, de Pierre-Alban Lebecq, Gilles Lecocq et les services de l’ILEPS , ont largement facilité l’organisation et la qualité des travaux. Qu’il me soit permis aussi d’adresser de chaleureux remerciements à celles et ceux, témoins d’associations, personnels du siège fédéral, chercheurs, invités, qui ont fait bénéficier les auditeurs

7

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

de leur talent, de leur compétence, de leur générosité pour apporter une nécessaire contribution au thème central de ce colloque : « Des patronages aux associations La Fédération Sportive et Culturelle de France Face aux mutations socio-culturelles Regards croisés, 1898-2008 » L’intérêt d’un tel colloque dans sa démarche historique en général, et pour la FSCF en particulier, ne peut se réduire à des questions techniques ou technologiques. Il porte aussi et surtout sur les significations et les valeurs. Parmi toutes les recherches et publications auxquelles les 110 ans de la Fédération ont donné lieu, une place essentielle a été accordée à la question du sens. Il s’agit de comprendre le fonctionnement de la FSCF dans son contexte historique, social, culturel, affinitaire. Ensuite il nous appartient de savoir comment nous allons faire, compte tenu des mutations actuelles, pour préserver dans notre démarche et dans le respect des consciences, les valeurs humanistes de générosité, de solidarité, de sociabilité, de citoyenneté qui participent de la grandeur de l’Homme dans toutes ses dimensions. Le travail engagé à l’occasion de ce colloque s’est inscrit dans la réflexion générale de son document fondamental : « Vers quel homme, par quels chemins ? » pour la FSCF du XXIème siècle. Pour les intervenants et les participants l’accord semble s’être fait sur l’essentiel : dans la mesure où l’activité sportive, culturelle, socio-éducative ne cache pas son rôle pédagogique et éducatif au quotidien, la Fédération Sportive et Culturelle de France restera pour les années à venir une grande chance pour la société française d’être un des acteurs majeurs de l’économie sociale et solidaire. A toutes celles et ceux qui construiront ce projet ambitieux, j’adresse, avec mes encouragements, le témoignage de la profonde gratitude de la Fédération Sportive et Culturelle de France Jean Vintzel, Président de la F.S.C.F. 8

Yvon Tranvouez

Hommage à Michel Lagrée
C’était en octobre 2001. La nouvelle était tombée, brutale, inattendue : Michel Lagrée venait de mourir. Au milieu de la foule rassemblée pour les obsèques dans l’église de Cesson-Sévigné, j’étais, comme chacun, stupéfait et bouleversé par ce décès prématuré, à l’âge de 55 ans. Michel était un collègue, auquel me liaient de longues années de complicité dans le métier. Il était plus encore un ami, à qui je dois beaucoup. Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rennes 2, il passait, à juste titre, pour l’un des meilleurs spécialistes du catholicisme contemporain. L’homme déconcertait parfois : catholique pratiquant et n’en faisant pas mystère, il s’affichait résolument laïque, par tradition familiale et par conviction personnelle. C’était donc un drôle de paroissien, catholique libéral et gallican dans une Bretagne intransigeante et ultramontaine. Pourtant l’Église catholique l’avait promu chevalier dans l’Ordre de Saint Grégoire le Grand, en reconnaissance de son rayonnement personnel et professionnel : Mgr Saint-Macary, archevêque de Rennes, venait tout juste de l’en décorer. Le croyant n’était donc pas banal. L’historien ne surprenait pas moins, par sa puissance de travail, sa rigueur intellectuelle et son esprit inventif. Sa thèse de doctorat d’État, Religion et cultures en Bretagne (1850-1950), publiée en 1992 chez Fayard, faisait déjà autorité : elle était en passe de devenir un classique. Son dernier livre, La Bénédiction de Prométhée. Religion et technologie, XIXe-XXe siècle, paru en 1999 chez le même éditeur, avait fait sensation. On attendait beaucoup de ses recherches en cours, qui portaient sur la religion et les systèmes de protection sociale. On l’aura remarqué, c’était toujours « religion et » : Michel Lagrée ne concevait pas que l’on pût traiter de la religion tout court. Non seulement parce que la religion n’existe jamais, aux yeux de l’historien, que sous des formes changeantes, déterminées par les lieux et les circonstances, mais encore parce qu’elle s’inscrit forcément et s’exprime fatalement dans le cadre d’une culture. Elle n’est donc ni une affaire privée ni un 9

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

champ clos. Elle est toujours incluse dans une société qui la configure mais qu’elle contribue aussi à reconfigurer. « Je me sens dans la peau d’un historien de l’interface, a-t-il écrit un jour. (…) Le défi consiste moins à montrer la mise en forme du religieux par les conditions conjoncturelles de temps et de lieu, tant elle est évidente, que la rétroaction du religieux sur le corps social, encore souvent négligée »1. Cette orientation l’avait conduit, dès 1969, alors qu’il n’était encore qu’élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud et étudiant à Nanterre, à choisir pour sujet de mémoire de maîtrise l’étude des origines de la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France, en abrégé la FGSPF – ancêtre de la FSCF – de 1898 à 19142. Sous la direction bienveillante de René Rémond, il sortait des sentiers battus à une époque où, dans la corporation des historiens, s’intéresser au sport relevait encore de l’exotisme. Mais l’originalité de ce premier travail universitaire, resté inédit, tenait surtout à ce qu’il suggérait qu’en s’ouvrant, grâce aux patronages, aux nouveaux loisirs du début du XX° siècle – le football puis le cinéma – l’Église catholique s’était donné les moyens de maîtriser l’une des formes les plus caractéristiques de la modernité. Loin de se replier sur elle-même, elle s’était imposée dans les nouveaux espaces de sociabilité : marquer des buts ou projeter des films revenait à signifier l’actualité, la jeunesse et l’attrait d’une religion que les anticléricaux décrivaient volontiers comme ringarde, vieillotte et démodée. Tout au long de sa carrière de chercheur, Michel Lagrée continua de s’intéresser à cet investissement catholique de la culture de masse. Il lui consacre un long chapitre de sa thèse bretonne, rappelant à cette occasion que « le développement des clubs sportifs d’obédience catholique constitue (…) une des originalités de l’histoire sportive en France »3. Sur la centaine d’articles ou contributions à des ouvrages collectifs que compte sa bibliographie, on en recense dix qui touchent à ce domaine : cinq sur le cinéma, quatre sur le sport, un sur
1

Michel Lagrée, « Chemins de traverse », dans Jean Delumeau (dir.), L’Historien et la foi, Paris, Fayard, 1996 (repris dans Michel Lagrée, Religion et modernité. France, XIX°-XX° siècles, Rennes, PUR, 2002, p. 24-25). 2 Michel Lagrée, Les Origines de la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France, 1898-1914, mémoire de maîtrise, Université de Paris XNanterre, 1969. 3 Michel Lagrée, Religion et cultures en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992, p. 405.

10

Y. TRANVOUEZ – HOMMAGE A MICHEL LAGREE

le rôle des patronages parisiens dans la naissance de la FGSPF. Sa dernière communication sur ce thème, « les patronages catholiques et le développement du cinéma », fut pour le colloque du centenaire de la FSCF en septembre 1998. Michel, très malade, n’avait pas pu venir à Brest, mais il avait tenu à écrire ce texte dont Jacqueline, son épouse, fit lecture à la tribune. Dire de Michel Lagrée qu’il fut un pionnier de l’histoire des patros, c’est à la fois reconnaître son rôle fondateur et laisser entendre que le relais a été pris par d’autres, plus jeunes, dont plusieurs sont présents à ce colloque. Je voudrais cependant attirer l’attention sur le risque que cette relève ne tourne à la dissémination. Comme d’autres, la discipline historique tend à une spécialisation de plus en plus poussée, dont il n’est pas sûr qu’elle améliore notre intelligence du passé. Les continuateurs de l’œuvre de Michel Lagrée n’ont évidemment pas à être ses répétiteurs. C’est en allant plus loin, en approfondissant et en questionnant ses analyses, qu’ils pourront se considérer réellement comme ses disciples. Mais ils ne seront vraiment fidèles à sa pensée qu’en gardant la préoccupation d’une interprétation globale des phénomènes observés. Le sport, le cinéma, les patronages, tant qu’on voudra, mais à condition de les penser toujours dans « l’horizon culturel » et le paysage social où ils s’inscrivent1. Je vous invite, je nous invite, à être fidèles à cet héritage. Yvon Tranvouez Professeur d’Histoire contemporaine Centre de Recherche Bretonne et Celtique Université de Brest

1

Michel Lagrée, « Chemins… », loc. cit., p. 30.

11

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

Sport et cinéma dans les publications de Michel Lagrée : « Le cinéma en Bretagne rurale : esquisse pour une histoire », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 92, 1985, n°3, p. 257-288 (en collaboration avec Jacques Déniel). « Sport et sociabilité catholique en France au début du XX° siècle », dans P. Arnaud et J. Camy (dir.), La Naissance du mouvement sportif associatif en France, Lyon, PUL, 1986, p. 327-337. (repris dans Michel Lagrée, Religion et modernité. France, XIX°-XX° siècles, Rennes, PUR, 2002, chapitre XIII). « Le cinéma de patro en Ille-et-Vilaine, des origines à nos jours », Mémoires d’Ille-et-Vilaine, 1988, n°9, p. 2-6. « L’inflexion du sport catholique en France entre les deux guerres : un exemple iconographique », Sport Histoire, revue internationale des sports et des jeux, 1988, n°1, p. 114-120. « Les trois âges du cinéma de patronage », dans Gérard Cholvy (dir.), Le Patronage, ghetto ou vivier ?, Paris, Nouvelle Cité, 1988, p. 215228. Religion et cultures en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992 (chapitre XI, « La culture de masse : sport et cinéma », p. 405-453). « La diffusion du football en Bretagne durant la première moitié du XX° siècle », Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, t. LXXI, 1994, p. 207-222. « Le développement des patronages parisiens et leur rôle dans la formation de la FGSPF », Centenaire du Bon Conseil, Paris, Le Bon Conseil, 1995. « L’encyclique Vigilanti Cura sur le cinéma (1936) », dans Achille Ratti, Pape Pie XI, Rome, École Française de Rome, 1996, p. 839854. « Britanny, between Ireland, Scotland and France », dans Grant Jarvie (dir.), Sport in the making of Celtic cultures, Londres/New-York, Leicester University Press, 1999, p. 41-54. « Les patronages catholiques et le développement du cinéma », dans Gérard Cholvy et Yvon Tranvouez (dir.), Sport, culture et religion : les patronages catholiques, Brest, CRBC, 1999, p. 271-284

12

Jean-Marie Jouaret

Hommage à Gilbert Olivier
Le colloque marquant le 110e anniversaire de la F.S.C.F. se déroule à proximité immédiate des locaux de l’Ecole Supérieure des Sciences Economiques et Sociales, et les organisateurs ont voulu profiter de l’occasion pour saluer l’œuvre d’un de ses grands serviteurs, Gilbert Olivier, directeur et président… Au-delà de leur statut d’organismes privés ou « cathos », les deux institutions ont donc un point commun : ils ont été présidés par le même homme : Bien que fils d’un champion olympique d’épée par équipes (1908) et membre d’un patro sportif, la Saint François d’Assise du Plateau de Vanves (1929-1939). Gilbert Olivier n’avait que des rapports lointains avec le sport, que ses nombreuses charges d’enseignement et d’animation l’empêchaient de pratiquer. C’est donc plus par devoir de militant chrétien que par passion ou par goût qu’il accepta en 1955, la très inattendue proposition de François Hébrard de devenir le troisième président de la fédération. L’idée avait été soufflée à François Hébrard par Charles Mansion, président de l’U.F.C.V.1. C’est chose faite le 11 février 1956, et c’est une très bonne pioche ; tout en donnant à la modeste ESSEC, dont il devint directeur, la dimension internationale qu’elle possède aujourd’hui, malgré son statut privé, il fit face à deux crises majeures qui atteignirent la fédération : l’abandon des patros par l’Eglise et les « arrêtés Herzog » des 27 novembre 1962 et 4 avril 1963. Bien que non directement concerné en tant qu’affinitaire par les textes du Haut-commissaire-alpiniste, l’avocat Olivier montra sa solidarité avec le mouvement sportif et ferraillera publiquement avec Maurice Herzog à coup d’éditoriaux et d’articles dans « Les Jeunes »2
1

Union Française de Colonies de Vacances, aujourd’hui Union Française des Centres de Vacances 2 Organe officiel de la F.S.C.F.

13

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

puis par télégramme, puis par lettre, puis par … recours juridique (il connaît), un recours gracieux auprès du Ministre de l’Education Nationale dont relève le Haut Commissariat aux Sports. Exemple unique dans les annales de la très respectueuse et muette F.S.F.1 ! Mais l’avocat Olivier ne supporte pas que l’on égratigne les bénévoles et que l’Etat se mêle de tout. De plus, sa vision panoramique prospective des situations le pousse à développer et à entreprendre, et non à freiner, tant à l’ESSEC qu’à la F.S.F.. Surchargé de responsabilités, de plus en plus pris par ses contacts nationaux et ses voyages aux Etats-Unis pour le compte de l’ESSEC, il trouve lui-même son successeur (toujours au Palais de justice !), l’avocat Guy Fournet, qui lui succède le 13 novembre 1965. Et voilà pourquoi, à l’ILEPS, en plus d’être accueilli dans cet univers filial, le colloque se tient sur les lieux où l’ombre même de ce grand président plane sur les bâtiments.

Né le 19 mai 1914 à Paris, Maître Gilbert Olivier effectua ses études secondaires au Collège Stanislas (1924-1931) et ses études juridiques à la faculté de Droit de Paris, licencié (1934), puis docteur en droit (1946), il obtint le diplôme de l’Ecole Libre des Sciences Politiques (1936) et celui de Centre de Perfectionnement dans l’Administration des Affaires de la Chambre de Commerce de Paris (1953). Avocat à la Cour l’Appel de Paris (1937), il devint secrétaire de la Conférence du Stage (1942). Membre du comité directeur de l’Association Nationale des Avocats de France et de l’Union Française, il professe à la Faculté Libre de Droit de l’Institut Catholique de Paris (droit commercial) et l’Ecole Supérieures des Sciences Economiques et Sociales (ESSEC). Il fut capitaine de réserve de chasseurs à pied, Croix de guerre en 1939-40. Il est décédé en 1992.

11

Fédération Sportive de France, appellation usitée de 1947 à 1968

14

Laurence Munoz

Introduction
A l’occasion des festivités de son 110ème anniversaire, la Fédération Sportive et Culturelle de France a organisé un temps de réflexion sur son histoire1. Ce colloque fait suite à des expériences similaires. En 1988, le colloque Le patronage, ghetto ou vivier ?2 était organisé dans le cadre de l’objectif Organisations de jeunesse du G.R.E.C.O.23 du C.N.R.S.. Gérard Cholvy relevait alors combien les patronages restaient un objet original, pour ne pas dire marginal au sein de l’histoire culturelle, et se réjouissait de la saine émulation que ce colloque, parmi d’autres initiatives, pouvait produire alors. Cette démarche scientifique « d’introspection institutionnelle » devait réapparaître à l’occasion des festivités du 100ème anniversaire de la Fédération Sportive et Culturelle de France, à Brest, en 1998, dont les actes paraissent sous le titre Sport, culture et religion4. Si la commémoration est reconnue comme un des éléments rituels d’une communauté5, la F.S.C.F. cultive un intérêt soutenu, propre, sans doute, à montrer l’utilité sociale de son œuvre. Ainsi, à l’initiative de Jean Vintzel, son président depuis 2002, elle s’est dotée

Je tiens à remercier tous ceux qui ont donné de leur temps et de leur compétence pour mener à bien ce colloque, le comité scientifique pour sa disponibilité malgré des emplois du temps chargés, les témoins des clubs qui se sont prêtés au jeu de l’écriture et de la communication orale, les services du siège de la fédération qui ont assuré le suivi logistique de l’opération. 2 Gérard Cholvy (dir.), Le Patronage, ghetto ou vivier ?, Actes du colloque des 11 et 12 mars 1987, ouvrage publié avec le concours du Greco II du CNRS, Paris, Nouvelle Cité, Octobre 1988. 3 Voir la table des sigles en fin d’ouvrage. 4 Gérard Cholvy, Yvan Tranvouez (textes réunis par), Sport, culture et religion, Les patronages catholiques 1898-1998, Actes du colloque de Brest du 24 au 26 septembre 1998, Centre de Recherche Bretonne et Celtique –UPRES-A6038 du C.N.R.S., ouvrage publié avec le concours du GDR 1095 du CNRS, Brest, 1999 5 « La commémoration est une activité sociale et civique plus ou moins déterminée ou orientée par l’idéologie ou le sentiment », Maurice Agulhon, Histoire et commémoration, in Provence 1851. Une insurrection pour la République, Les Mées, 2000, pp. 10-16

1

15

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

d’un groupe de travail Histoire et patrimoine1 soucieux de la mémoire de l’institution, répondant dans le même temps à l’appel de l’Académie Nationale Olympique et son programme Mémos (Mémoire du Mouvement Sportif)2. A la fois imprégnés du souci de l’histoire et du respect des anciens, nous avons ouvert le colloque en célébrant le souvenir de Michel Lagree, pionnier des recherches historiques sur les patronages, et Maître Gilbert Olivier, président de la F.S.C.F. de 1956 à 19623. 1. De quoi parle-t-on ? Pour le néophyte, l’objet même de cette rencontre scientifique et des présents actes est loin d’être clairement identifié. En effet, pour les éditions de 1998 et 1998, les patronages semblent au cœur de la réflexion, comme en témoigne le choix des titres et sous-titres retenus pour les actes. Entités jumelles, pourtant distinctes, la F.S.C.F. et les patronages ne peuvent être abordés séparément4. Si les premiers rassemblements d’éducation physique, de sports et de préparation militaire prennent clairement pied au cœur de la commission des patronages présidée par Pierre Griffaton à la toute fin du XIXe siècle, la Fédération Sportive Catholique connaît un tel développement qu’elle s’autonomise rapidement, de sorte que se constituent de nouvelles associations sur la seule base du sport. Cependant, enchevêtrées parmi les diverses activités proposées au sein des patronages paroissiaux et œuvres de jeunesse chrétiennes, les pratiques physiques et sportives demeurent fréquemment dans le giron d’un environnement plus large, associant ici le scoutisme, là la J.O.C.,
1

Je remercie ainsi Jean Vintzel pour la confiance qu’il m’a accordée à la fois pour le pilotage de ce groupe et pour l’organisation de ce colloque. 2 Programme conduit par Colette Ambroise Thomas, et André Leclercq, président de l’A.N.O.F. (organe du C.N.O.S.F.) 3 Yvon Tranvouez rendit ainsi hommage à Michel Lagree et Olivier Regnault de Premesnil, ancien de l’ESSEC, structure voisine de l’ILEPS, à Gilbert Olivier qui fut aussi directeur à partir de 1960 de la prestigieuse école de commerce. Nous remercions André Fougères pour son entremise dans les contacts avec les personnalités historiques et actuelles de l’ESSEC. Ces hommages sont publiés dans les présents actes. 4 A la suite d’autres auteurs, la conclusion de mon travail de thèse mettait en exergue cette disposition. Laurence Munoz, Une histoire du sport catholique, la Fédération Sportive et Culturelle de France, 1898-2000, L’Harmattan, 2003, p.310

16

L. MUNOZ - INTRODUCTION

ou des activités d’éducation populaire. Ainsi, alors que d’autres organes nationaux comme l’Action Catholique de la Jeunesse Chrétienne ne résistent pas à la rationalisation des institutions1, la F.S.C.F. reste celle qui, en refusant de se spécialiser, parvient à tout embrasser, reconnaissant et structurant toutes les activités, qu’elles soient sportives, socio-éducatives ou culturelles, pour représenter aujourd’hui quelque 25 activités coordonnées au niveau national, 3600 associations ou sections d’associations, et 225 000 licenciés. Ainsi, nous ne saurions dissocier, dans cette production collective, la fédération telle qu’elle se présente aujourd’hui, composée de cette multitude de clubs, des patronages et œuvres de jeunesse qui l’ont générée2. Reconnu comme un lieu éducatif au service de la cohésion sociale3, l’ancien patronage, le nouveau club doit composer aujourd’hui dans un paysage autrement plus complexe, parmi toutes les autres propositions de loisirs. 2. Le programme scientifique Pour cette édition 2008, le programme scientifique s’est voulu ouvert au temps présent. En effet, au delà des ambitions de commémoration, la fédération entend, à travers une telle action, jouer pleinement son rôle éducatif et culturel dans la société contemporaine. Par le dialogue avec les universitaires et chercheurs, par la confrontation féconde avec les analyses proposées et à la lumière de sa propre expérience, elle espère formuler les propositions les mieux adaptées possibles aux défis actuels. A travers leur histoire, les associations vivent, dans des temps qui leur sont propres, les mutations contemporaines. A l’échelon local, des stratégies sont engagées qui métamorphosent les clubs : adaptation, fusion, transfert, disparition, ouverture, crispation (…)
1

2

L’A.C.J.F. est dissoute en 1956 L’ouvrage de Jean-Marie Jouaret met parfaitement en évidence cette mosaïque fédérale. Jean-Marie Jouaret, Petite histoire partielle et partiale de la Fédération Sportive et Culturelle de France (1948-1998), Ed. FSCF, Paris, 2006 (2 vol.). 3 François Rousseau, De la foi au marché, L’étonnante mutation des patronages d’antan, in Annales des Mines, Mars 2000, http://www.annales.org/gc/2000, pp.6882

17

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

sont autant d’attitudes qui révèlent la diversité des modes d’appréhension de l’environnement. Emile Poulat indiquait en conclusion du colloque de Brest, « s’il y a une histoire des patronages catholiques, elle s’inscrit dans une histoire qui est beaucoup plus vaste et très différenciée »1. Son caractère éclectique offre en effet des voies nombreuses et originales de travaux relevant de l’histoire religieuse, de l’éducation populaire, du mouvement sportif, des arts et de la culture,… L’histoire des patronages catholiques et de leurs groupements sportifs constitue, depuis quelques décennies maintenant, un terrain d’investigations pour les chercheurs. La voie a été ouverte par Michel Lagrée, à la toute fin des années soixante, par un travail qui d’emblée posait les patronages comme un puissant analyseur de notre société2. En histoire contemporaine, il fut suivi par Gérard Cholvy qui en en devint le plus grand spécialiste3. Malgré tout, l’objet souffrait (souffre) d’un double handicap, celui de s’inscrire dans le champ sportif et, à la fois, dans celui de l’éducation populaire. Il fallut compter avec la persévérance des pionniers pour que cette thématique sorte de la confidentialité. Longtemps ignoré des historiens, l’objet conquiert laborieusement le rang des questions soutenables. Sous l’effet de précurseurs comme Alfred Wahl pour l’histoire du football, mais aussi dans le champ naissant de l’histoire en STAPS, Pierre Arnaud, soutenant sa thèse d’Etat sur « l’écolier, le militaire, le gymnaste »4, le sport est perçu comme susceptible de révéler bien plus
1

Emile Poulat, Les patronages catholiques dans l’histoire, in Gérard Cholvy, Yvan Tranvouez (textes réunis par), op.cit., p.379. 2 Michel Lagrée, Les origines de la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France, 1898-1914, du catholicisme social au mouvement de jeunesse, mémoire de maîtrise, université de Nanterre, août 1969, 145p. 3 Du général au particulier, on citera par exemple, Gérard Cholvy, Yves-Marie Hilaire, Histoire religieuse de la France contemporaine, 1930-1988, Tome III, Editions Privat, Toulouse, 1988. Gérard Cholvy, Patronages et œuvres de jeunesse dans la France contemporaine, in Revue d’histoire de l’Eglise de France, n°181, décembre 1982, pp.235-254 Gérard Cholvy, Histoire des organisations et mouvements chrétiens de jeunesse en France (XIXe-XXe), Cerf, Paris, 1999. 4 Et les travaux collectifs pionniers afférents à cet objet, comme La naissance du mouvement sportif associatif en France, Presse Universitaire de Lyon, Lyon, 1986,

18

L. MUNOZ - INTRODUCTION

que la somme de ses activités, il confirme sa vocation à révéler les modes d’organisations collectifs, il permet d’envisager par le prisme du sport la complexité des rapports humains. Ainsi, le monde du sport reconnaît la part active des catholiques au maillage sportif du territoire à l’aube du XXe siècle. Les mémoires et les thèses portant sur les patronages et les clubs sportifs catholiques se multiplient à la fin des années 90, début du nouveau siècle. Fabien Grœninger, par exemple, se propose d’analyser l’évolution de l’identité de la FGSPF à travers ses deux piliers « Dieu et la Patrie »1. Une dynamique s’installera à Nantes dans une mouvance socio-historique avec une équipe dirigée par Charles Suaud et Jean Michel Faure, sensible à la fois à la prégnance culturelle catholique, au corps et aux sports.2 A l’initiative du collectif des Carrefours d’histoire du Sport3, le colloque « Sports, éducation physiques et mouvements affinitaires au XXe siècle » offrit aussi ponctuellement un espace privilégié à l’analyse des pratiques sportives marquées du sceau de l’idéologie4. L’éducation populaire reste encore trop marginale dans les thématiques de recherche des historiens. Activité gratuite, de peu de valeur marchande, ce champ reste l’affaire de spécialistes. Parmi les pionniers, Geneviève Poujol a engagé des travaux en sociologie sur l'animation, l'éducation populaire et le militantisme associatif. Elle a su faire de ses engagements militants un terrain scientifique, autant dans l'expérimentation que dans la théorisation5. Le Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle (C.N.R.S.)6 est un des laboratoires centrés sur
Les athlètes de la République, Privat, Toulouse, 1987. 1 Fabien Grœninger, Sport, religion et nation, La Fédération des Patronages de France d’une guerre mondiale à l’autre, L’Harmattan, Paris, 2004. 2 Parmi leurs travaux, on pourra consulter Robert Joseph, Une structuration inachevée : processus à l'œuvre dans la formation d'un sport-basket de haut niveau en France, 1920-1997 ; Thèse soutenue en 1997, sous la direction de Jean-Marie Faure, et Yveline Bernard, Les patronages de garçons dans le diocèse de Nantes, de 1844 à 1965, thèse soutenue en 2001, sous la direction de Marcel Launay 3 A ce jour, les carrefours d’histoire du sport sont animés par la Société Française d’Histoire du Sport. 4 Pierre Alban Lebecq (textes réunis par), Sports, éducation physique et mouvements affinitaires au XXe siècle, , L’Harmattan, Paris, 2004, 2 tomes. 5 Francis Lebon, Pierre Moulinier, Jean-Claude Richez, Francoise Tétard Un engagement à l’épreuve de la théorie, Itinéraires et travaux de Geneviève Poujol, L’Harmattan, Paris, 2008. 6 Auquel appartient Françoise Tétard, membre de notre comité scientifique.

19

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

ces problématiques. Plus récemment, Francis Lebon explore aussi des territoires encore peu investis1. Jean-Pierre Augustin et Jacques Ion, Jean-Paul Callède et Jean Palard et plus largement l’équipe de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine2 explorent depuis plus de trente ans les mécanismes d’encadrement de la jeunesse, au plan local comme au plan national, avec par exemple la synthèse Des loisirs et des jeunes3 ; au sein de l’Université Lyon II, Dominique Dessertine et Bernard Maradan ont mis également en évidence combien « ces institutions de loisirs du jeudi ont pu constituer des lieux d’accueil et d’encadrement. Elles ont agi comme des laboratoires de la démocratisation de la culture et ont apporté une pierre déterminante à l’édification de notre moderne civilisation des loisirs »4. Si la littérature reste encore bien insuffisante, l’éclairage intellectuel du champ de l’économie sociale offre toutefois à l’aube du XXIe siècle des occasions de rendre mieux visibles les structures comme les patronages, par une littérature scientifique ou de vulgarisation. A travers l’histoire religieuse, les chercheurs ont mis en évidence l’importante contribution des œuvres de jeunesses à l’encadrement qu’il soit physique, moral ou spirituel des adolescents et des apprentis. Mais les appartenances idéologiques isolent les

1

Francis Lebon, Les animateurs socioculturels et de loisirs : morphologie d’un groupe professionnel (1982-2005), Rapport INJEP, 2007 et Une politique de l’enfance, Du patronage au club de loisir, L’Harmattan, Paris, 2005. 2 Travaux de portée locale autant que des synthèses, par exemple Jean Palard, Gestion politico-sportive d’un héritage religieux, Des patronages catholiques de Bordeaux aux Maisons Municipales de Quartier : logiques sociales et stratégies d’acteurs, in Un autre club sportif pour le XXIe siècle, Les Cahiers de l’Université Sportive d’Eté, n°12, MSHA, 1998, pp.61-81 et Jean-Paul Callède, Les loisirs en France, Essais de périodisation sociologique, in G. Ferréol, G. Vieille Marchiset, (sous la dir.de), Loisirs, sports et sociétés, Presse Universitaire de Franche-Comté, Besançon, 2008, p.15-29. 3 Jean-Pierre Augustin, Jacques Ion, Des Loisirs et des jeunes, cent ans de groupements éducatifs et sportifs, Le social en Acte, Editions ouvrières, Paris, 1993. 4 Dominique Dessertine, Bernard Maradan, L’âge d’or des patronages (1919-1939). 1939). La socialisation de l’enfance par les loisirs, Ministère de la Justice, C.N.F.E.-P.J.J., Vaucresson, 2001. Préface d’Olivier Faure.

20

L. MUNOZ - INTRODUCTION

catholiques dans une histoire de l’éducation populaire encore acquise, comme l’évoquait Marie-Thérèse Cheroutre, aux espaces laïcs1. 3. Questions et enjeux Pourquoi la F.S.C.F. fait-elle l’objet d’une telle réflexion en ce début de XXIe siècle. Certes, la société dans laquelle elle s’inscrit évolue, modifie parfois radicalement les repères, les supports sur lesquels elle s’est fondée. Les piliers que constituaient l’Eglise et la Patrie soutiennent-ils un temple évidé ? Antoine Prost indique que « les questions que se pose l’historien au passé sont toujours des questions qu’il se pose au présent »2. En somme, la F.S.C.F. se questionne-t-elle pour justifier son action ? Indiscutablement, à travers la commémoration, la valorisation et simplement la visite des éléments du passé, elle se livre au jeu de la légitimation dans une espace sinon hostile, du moins parfois fortement concurrentiel. Ainsi, la F.S.C.F. tient une place particulière dans la société en général et dans le mouvement sportif en particulier, en tant que communauté affinitaire issue du domaine privé évoluant dans un système républicain. Jugulée entre ses intentions patriotiques et son estampille catholique, supputant l’hostilité à l'heure même de la liberté d’association, menacée par la séparation de l’Eglise et de l’Etat, reconnue d’utilité publique et mise au régime du droit commun aux fédérations sportives, elle conduit l’édifice sur le chemin du compromis, dans une démocratie pluraliste où de nouvelles questions sont posées à la laïcité. Comment est-elle parvenue à faire valoir son identité propre dans le concert public ? Quelles questions la société lui pose-t-elle aujourd’hui ? Quelles réponses citoyennes peut-elle apporter tout en maintenant son identité? Il n’est pas aisé, dans le cœur d’une société laïque et d’une économie de marché de maintenir la question du sens au dessus de
1

Marie-Thérèse Cheroutre particulièrement spécialisée dans l’histoire du Guidisme, est intervenue en séance plénière à ce sujet. Marie-Thérèse Cheroutre, Le Scoutisme au féminin, Les Guides de France, 1923-1998, Editions Cerf, Paris, 2002. 2 Antoine Prost, Education, sociétés et politiques, Une histoire de l’enseignement en France, de 1945 à nos jours, Seuil, Paris, 1992.

21

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

l’action. La F.S.C.F. peine à tenir le cap pour faire valoir le rôle 1 foncièrement social de l’espèce humaine , et non la rentabilité à tout prix. Sur quels critères se baser pour mesurer l’épanouissement des hommes ? Ici encore, la reconnaissance du secteur à part entière de l’économie sociale offre une visibilité providentielle au projet de la F.S.C.F. Au cœur de ses préoccupations, la F.S.C.F est aussi confrontée à la décentralisation, la régionalisation et, plus récemment, aux conséquences de la Révision Générale des Politiques Publiques. La gestion des structures, comme celle des espaces, a considérablement évolué. Après des dizaines d’années de centralisation, l’Etat déconcentre ses services, déléguant progressivement ses prérogatives aux départements et plus encore aux régions. Localement, les référents originels de l’association, la municipalité et la paroisse, prennent des formes inédites à travers l’intercommunalité, les SIVOM, les SIVU, entraînant des mutations profondes auxquelles les clubs doivent s’adapter, là où autrefois les querelles de clocher réglaient localement l’administration associative. La fédération est aussi questionnée par rapport à sa spécificité : en quoi ses pratiques sont-elles différentes? Dans un contexte de crise économique, la mise en valeur des actions sociales, pourtant centenaires, tient lieu d‘exercice impérieux à sa survie de l’institution. De multiples mécanismes contribuent à « renforcer les processus d’individualisation et de destruction des collectifs »2. Le travail social engagé est taxé de prosélytisme ; les actions collectives sont suspectes d’embrigadement3. Le sport s’est imposé comme un monde en soi, qui fait prévaloir des critères qui lui sont propres. Jacques Defrance indique combien “ Il devient un ordre de phénomènes ayant sa propre logique de
1 2

Jeremy Rifkin, La fin du travail, Éditions de la Découverte, Paris, 1995. Gérard Mauger, Les styles de vie des jeunes des classes populaires (1975-2000), in Ludivine Bantigny, Yvan Jablonka (dir), Jeunesse oblige, Histoire des jeunes en France – XIXe-XXe siècle, Seuil, Paris, 2009, p.253 3 Luc Perrin, op.cit., p.143, indique combien « la pression des organismes étatiques ou para-étatiques impose une stricte absence de prosélytisme au sein de la maison ».

22

L. MUNOZ - INTRODUCTION

fonctionnement, des critères d’appréciation spécifiques, et une capacité de résistance à la pression de logiques différentes. ”1 Les logiques de performances condamnent-elles les associations F.S.C.F à copier le jeu des fédérations délégataires ? Dans un passé très récent, la distribution des financements publics change toutefois de nature, passant d’un dû, fonction des résultats ou des effectifs, à des critères d’actions profitables à la société. Les conventions d’objectifs semblent ainsi inaugurer une ère favorable à la fédération, qui voit son action valorisée, même si les efforts restent à faire pour formaliser et faire reconnaître la mission centenaire que les associations mènent, pour ainsi dire, « à leur insu »2. Nous nous interrogeons sur les stratégies mises en œuvre pour exister de manière spécifique, pour conduire une pratique chrétienne3. Comment les « patros » s’organisent-ils face à la civilisation des loisirs4 dès les années soixante ? A côté de la fédération, des congrégations et des établissements d’enseignement libre ont aussi défini et définissent encore des projets et des méthodes qui renvoient à des enjeux analogues. Quel est l’apport de leur expérience ? Y a-t-il une (ou des) pédagogie des activités corporelles ou culturelles propre à une éducation « en conformité avec l’Evangile » ? Y a-t-il une éthique chrétienne du sport, de la culture et de leur transmission ? A l’aube des années soixante, les mouvements catholiques doivent réorienter leurs méthodes et réviser leurs principes pédagogiques, face à la profonde transformation des comportements et modes de pensée juvéniles5.
1

Jacques Defrance, L’autonomisation du champ sportif. 1890-1970, in Sociologie et sociétés, vol.XXVII, n°1, printemps 1995, p.15-31 2 Les résultats de l’enquête nationale FSCF (2004) sont éloquents à ce sujet. A la question, « menez-vous des actions sociales ? », la grande majorité des réponses indique en réponse : « non aucune » 3 La fédération se met à interroger ses raisons d’être, notamment à partir des années 70 . Voir Laurence Munoz, Une histoire du sport catholique, op.cit. 4 Joffre Dumazedier, Vers une civilisation des loisirs, Seuil, Paris, 1962. 5 Julien Fuchs, Toujours prêts ! Scoutisme et mouvements de jeunesse en Alsace 1918-1970, Editions La Nuée Bleue, Strasbourg, 2007, p.331 et, devant la suprématie des loisirs individualisés, Jean-Paul Callède, (op.cit., p.28) met en exergue cette question existentielle : « Faut-il considérer que l’associativité correspond à un modèle daté, appelé à disparaître ? »

23

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

Enfin, l’étatisation des mouvements de jeunesse et de sport et le renforcement des exigences en matière d’encadrement mènent à une véritable rationalisation de l’action éducative En effet, jusqu’ici, les colonies de vacances, comme le reste des activités pouvaient être portées par une logistique sommaire dont le seul bon sens guidait la convenance. La législation s’est renforcée, parfois des suites d’une jurisprudence douloureuse. Elle a contraint les associations à de nouvelles normes en toute matière, encadrement, locaux, matériels… Chacune des activités s’est spécialisée au point d’entraîner dans ses évolutions des adaptations contraignantes, menant des structures à s’éteindre parfois ou à envisager des modifications radicales de leur gestion et de leur public. Les clubs de la F.S.C.F. ont dû s’adapter en embauchant du personnel, en souscrivant des emprunts, en choisissant la fusion ou en se contraignant à la mise en sommeil. Ces questions ne se posent pas toutes en même temps, ni au même endroit. Les associations vivent dans un temps qui leur est propre les mutations que lui impose la société. Les productions qui suivent auront, nous l’espérons, le loisir d’éveiller de nouvelles questions, tout en complétant la littérature déjà existante à cet endroit. 4. Le pari de la mixité Le pari et l’audace de ce colloque tiennent à l’ambition de faire s’exprimer côte à côte les grands témoins, dirigeants ou anciens de nos associations, pour raconter leur histoire, avec des chercheurs, pour qui le témoignage constitue davantage un corpus à travailler, à croiser avec de multiples autres sources pour tenter de reconstruire une face de la réalité d’hier, un chemin probable emprunté au passé. Henri Irénée Marrou disait : « faire de l’histoire, c’est construire des hypothèses a posteriori », c’est le temps passé rendu intelligible. Ainsi, chacun des grands témoins était accompagné par un membre du comité scientifique, qui pouvait aider à mettre en forme une parole. Ce n’est pas sous le signe de la tutelle que s’est déroulée cette opération. Les bénéfices furent réciproques assurément : ils se sont connus, appréciés ; ils ont parfois sympathisé ; ils se sont apporté 24

L. MUNOZ - INTRODUCTION

mutuellement leur savoir, leur richesse, leur expérience. Ils furent l’un pour l’autre source d’inspiration, de réflexion et de curiosité. Au-delà des témoignages sollicités, des étudiants, des doctorants, des enseignants-chercheurs ont proposé une approche spécifique. Ces regards croisés constituent une expérience méthodologique riche1. Vous trouverez ainsi dans ces actes plusieurs registres de participation : d’une part, des conférences proposant un regard distancié de l’objet, des analyses particulières, thématiques ou géographiques, des monographies, essais de rétrospective générale des histoires de clubs, mais aussi une histoire brute, véhiculée par les dirigeants, témoins des évolutions les plus contemporaines. Les présents actes autorisent ainsi une cohabitation révélant l’intérêt en même temps que l’inconvénient de se situer à la fois dans la mémoire et dans l’histoire.

1

Je voudrais remercier également Jean-Marie Jouaret et Claude Piard qui ont contribué à ma formation et ont réalisé à l’occasion de ce colloque, un véritable parrainage, m’assurant de leur confiance tout en m’accompagnant avec bienveillance et discrétion.

25

Première partie Regards épistémologiques et méthodologiques

La première partie est composée de trois conférences de natures différentes. Gérard Cholvy, en se concentrant sur l’essence même des œuvres de jeunesse, montre combien la situation de la jeunesse a toujours été un souci majeur pour les philanthropes de leur temps. Il pointe ainsi combien les jeunes laissés-pour-compte, errant dans les faubourgs des grandes villes, requièrent un encadrement moral. A l’aube du XXIe siècle, consécutivement aux révoltes des jeunes en banlieue parisienne, l’idée reste d’une troublante acuité. Des prêtres, parmi d’autres éducateurs, continuent de marcher dans les pas de Don Bosco en appliquant un système « appuyé tout entier sur la raison, la religion et l’affection »1. Guy Avanzini se livre à un exercice dont il est coutumier2, poussant toujours plus loin son analyse pour tenter de déceler une « vision chrétienne du sport ». La fédération, au fil du temps, reste soucieuse de justifier son action : sa légitimité passe par la définition d’une approche spécifique. En effet, tantôt méprisée parce que trop éloignée des objectifs de l’Action Catholique, tantôt tiraillée sur le terrain des sports, quant à sa raison d’être, la F.S.C.F. défend, tel un défi, une constante, celle d’organiser pour la jeunesse des activités favorisant l’épanouissement, dans le respect des principes de l’Evangile. Jean-Paul Callède porte un éclairage sur le témoignage. En effet, la démarche consistait à faire intervenir délibérément des dirigeants sur l’histoire de leur association. Leur récit constitue pour le sociologue, comme pour l’historien les ressorts d’une réalité infiniment complexe. Son intervention permettra de situer la nature des discours mêmes qui feront l’objet de notre seconde partie.

1

Maurilio Guasco, Prémices italiennes : l’Oratoire de Don Bosco, in Gérard Cholvy, Yvon Tranvouez (textes réunis par), Sport, culture et religion, Les patronages catholiques (1898-1998), CRBC, Université de Bretagne Occidentale, Brest, 1999, p.46 2 Guy Avanzini, Y a-t-il une vision chrétienne du sport, in Gérard Cholvy, Yvon Tranvouez (textes réunis par), op. cit., pp.337-346. L’auteur est spécialiste des questions de pédagogie chrétienne (La culture du corps dans les pédagogies chrétiennes, ouvrage collectif coordonné par Guy Avanzini et François Hochepied, sous presse)

29

Gérard Cholvy

L’Église et les banlieues : des espaces perdus ?
Pour l’ordre public comme pour l’Église l’inquiétude concernant les faubourgs, les banlieues, les « quartiers » est loin d’être nouvelle. Il est facile de remonter des siècles en arrière pour le constater : les banlieues seraient des déserts spirituels. Une réponse, en particulier afin de prolonger la formation de la jeunesse populaire, ce fut à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le patronage et les activités ludiques en son sein. L’Église a joué un rôle pilote en ce domaine avec un certain succès mais aussi des interrogations sur l’efficacité pastorale des efforts consentis ? S’ouvrirent alors des décennies dans lesquelles nous sommes toujours plongés, décennies de contestation, de renoncement dont il conviendra, en en faisant l’inventaire, de rechercher des causes. Aujourd’hui naissent de nouvelles interrogations. On sait que, le 20 décembre dernier, à la basilique Saint-Jean de Latran, le Président de la République Nicolas Sarkozy eut cette phrase, évidemment sitôt relevée : « Le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie des prêtres n’ont pas rendu la France plus heureuse ». 1. Faubourgs et banlieues : des déserts spirituels À partir du XIIIe siècle, dans l’Occident européen, la paroisse a été la cellule de base de la chrétienté. Ce fut vrai aussi, à partir du XVIe siècle, dans le protestantisme. Mais le type idéal de la paroisse, c’est la paroisse rurale, une communauté naturelle – gemeinschaft – où se vit un fort sentiment d’appartenance sociale, culturelle et cultuelle. Comme tout le monde se connaît « faire comme tout le monde » impose sa loi, aux déviants près. Seulement ce type de communauté ne dépasse guère 1500 âmes. De ce fait, très tôt, dans les villes, des brèches se sont produites dans l’isolat paroissial. Un temps, le développement des ordres mendiants puis des congrégations vouées à l’enseignement et l’assistance, avec leurs chapelles, leurs couvents, 31

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

leurs Tiers ordres, a pallié ces difficultés. Une partie de celles-ci sont dues à la rigidité du maillage paroissial qui oppose des centres-villes suréquipés à des extensions urbaines toujours à la traîne. Au XVIe siècle, à Paris, dans la seule île de la Cité, il y a quatorze paroisses. À la fin du XVIIIe siècle, Sainte-Opportune ne compte guère qu’une trentaine de familles alors que Saint-Eustache compte 75 000 âmes (mais pas 10 % de pascalisants en 1767) et Saint-Sulpice 90 000. Inégalités qui se retrouvent, sans doute atténuées, à Lyon entre Saint-Irénée, moins de 1 000 âmes, et Saint-Nizier, plus de 44 000. Or, avec les mesures visant les congrégations, bien des chapelles ne rouvriront plus ou seront fermées à nouveau à partir des années 1880. À la fin du XVIIIe siècle les deux grands faubourgs populaires de Paris, Saint-Antoine, sur la rive droite, et Saint-Marcel (« la Mouffe ») sur la rive gauche, très densément peuplés, sont misérables et spirituellement abandonnés : à en croire la Sœur Rosalie, en 1803, lorsqu’elle est arrivée au Quartier Mouffetard, « il eut été difficile de trouver une femme qui se rappela ses prières ». Paris compte alors 547 000 habitants, une population qui va doubler en un demi-siècle sans que l’encadrement religieux suive… Intervenant, en 1847, dans une Conférence de l’Est parisien, Sainte-Marguerite (aujourd’hui XIe arrondissement), Frédéric Ozanam évoque « des sortes de mission chez les païens ». Ceci avant l’insurrection ouvrière de juin 1848 et bien avant la Commune de Paris de 1871. Les responsabilités pastorales, la lourdeur du système concordataire sont indéniables. Mais il ne faut pas oublier non plus le caractère « nomade » d’une partie des migrants vivant en garnis ; et, d’autre part, les régions d’origine de ces migrants d’avant le chemin de fer. Ils ne viennent pas, pour la plupart de très loin, mais de ces « malheureux diocèses qui avoisinent Paris » (Mgr Dupanloup) dont on peut résumer l’état religieux par cette notation de l’évêque de Chartres en 1842 « dans nos régions voisines de la capitale, la religion est presque entièrement abandonnée par les hommes », la Première communion, faite en général plus ou moins bien (Nana de Zola) est « une fin d’école, une fin de catéchisme, une fin de religion ». « Y a-til de la religion dans la paroisse ? » demandait un questionnaire de Visite pastorale du diocèse de Meaux, en 1820. Les réponses sont peu encourageantes sans correspondre toutes à ce « pas l’ombre de 32

G. CHOLVY – L’EGLISE ET LES BANLIEUES : DES ESPACES PERDUS ?

religion. Zéro » pour quelques paroisses. Deux enquêtes pour le très vaste diocèse de Paris, en 1854 et 1864, attestent d’une absence impressionnante des hommes : 25 en tout pour 8 paroisses de banlieue aux données précises en 1864, soit 0,5 %. S’il y a des communions, il s’agit des femmes, 7 % dans l’arrondissement de Saint-Denis en 1854 (2 % à La Courneuve, 1,3 % à Bobigny), 8 % dans celui de Sceaux (moins de 2 % à Ivry). Au début du XXe siècle (1903-1908), malgré l’accroissement de la population et le contexte politique, la proportion des pascalisants des deux sexes, 10 % dans chaque arrondissement serait plutôt à la hausse. On peut raisonnablement l’attribuer à un progrès dans la persévérance un peu après la Première communion et donc, peut-être, à l’influence alors exercée par les œuvres paroissiales ? Bien entendu, les pasteurs de ce temps, qui arrivent sur le terrain, ignorent souvent la situation antérieure. De ce fait on comprend la remarque de cet apôtre de la « pouillasse des faubourgs » qu’est l’abbé Soulange-Bodin, fondateur d’un patronage sur les fortifs, à Notre-Dame de Plaisance puis Notre-Dame du Rosaire où il a construit une chapelle provisoire : « Nos faubourgs, peuplés en principe de gens baptisés sont devenus de vrais pays de mission » (1895) : c’est le « devenus » que l’historien peut contester comme si la situation antérieure eut été très différente. Bien avant La France pays de mission ? (1943) des abbés Godin et Daniel, on voit donc que les déserts spirituels des banlieues sont identifiés. Dans la Semaine religieuse de Paris, le 2 avril 1904, on a pu lire ceci « Point n’est besoin d’aller en Chine ou au Japon pour trouver des infidèles : dans le diocèse de Paris, ils se comptent par centaines de mille […] Il n’y a pas de diocèse en France plus déshérité au point de vue religieux que le diocèse de Paris ». En 1916 encore, l’abbé Remillieux, curé de Saint-Alban, à Lyon, écrit que « pour être dans le vrai, il faut considérer les faubourgs des grandes cités comme des pays de mission ». Pourtant, à cette date, la création de patronages a des décennies derrière elle. Elle est même devenue le pivot de l’action pastorale1.

1

Bibliographie de départ : Gérard Cholvy et Yves-Marie Hilaire, Histoire religieuse de la France contemporaine, deuxième édition, cinq volumes, publiés entre 2000 et 2001 (Privat, Toulouse).

33

DES PATRONAGES AUX ASSOCIATIONS

2. Une réponse ? Le patronage pivot de l’action pastorale La création de paroisses nouvelles, assurément nécessaires avec le développement des banlieues, a été longuement freinée par le système concordataire, dès lors que des gouvernements anticléricaux rognent sur le budget des cultes, se refusant à ériger des circonscriptions paroissiales. Les banlieues sont alors, et souvent audelà des vingt arrondissements de Paris, des espaces abandonnés. Abandonnés, au demeurant, aussi bien par l’Église que par les pouvoirs publics. Un temps s’est écoulé avant que l’évêque de Versailles dans ses Devoirs de l’heure présente écrive, en 1907, que : « Le jour où nous aurons dans toutes nos paroisses un patronage pour la jeunesse, ce jour-là sera la date d’une ère nouvelle ; nous aurons une renaissance de la religion en France ». Nous sommes au lendemain de la Séparation, les liens concordataires sont dénoués mais ce sont alors les ressources qui font défaut. Des chapelles de secours, souvent en bois, servent au culte, espacées qu’elles sont de loin en loin. Mais qu’en est-il des patronages ? Les francs-tireurs ont eu peu d’imitateurs encore à la fin du e XIX siècle. En 1890, Paris ne comptait que cinq patronages paroissiaux, et la banlieue six. Quant aux œuvres extra-paroissiales elles sont menacées par les mesures visant les congrégations, les Frères des Écoles chrétiennes en particulier. Pourtant, le mouvement de création est en route. Il est symbolique de noter que le second concours de la future Fédération gymnastique et sportive des patronages de France (1903) se tienne, le 18 juin 1899, à Ivry, rassemblant 1 200 gymnastes de 52 œuvres de jeunesse. C’est l’ouverture d’un patronage qui, souvent, a précédé la paroisse. Ainsi, dès 1889, M. Enfert, ancien sergent des Mobiles, réunit 30 garçons dans un terrain vague près de la Porte d’Italie. Quatre ans plus tard ouvre le patro Saint-Joseph de la Maison Blanche : il comptera 1 000 inscrits en 1930. En 1913, les 180 paroisses du grand diocèse de Paris ont 212 patronages de garçons, non comptées les œuvres extraparoissiales. Le Congrès diocésain a pour thème, cette année-là « La paroisse » ; désormais, y déclare l’abbé Esquerré « un principe est acquis : le patronage est une nécessité pour la paroisse ». Son rapport mentionne le fait que plusieurs patronages sont devenus « des 34