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Des villes pour la Louisiane française

De
448 pages
L'établissement des colons français, puis l'urbanisation de la colonie de la Louisiane entre 1699 et 1763, forment les deux sections principales de cette étude. La création des villes de la Mobile et de la Nouvelle-Orléans illustre l'originalité de l'ambition de la France de l'Ancien Régime en Amérique du Nord. Un point sur la part française de l'histoire urbaine des Etats-Unis.
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Des villes pour la Louisiane française
Théorie et pratique de l'urbanistique coloniale au 18e siècle

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions
François DUCHENE, Industrialisation et territoire. Rhône-Poulenc et la construction sociale de l'agglomération roussillonnaise, 2002. Michel MOTTEZ, Evry 1965-2007, 2002. Laurent DESPIN, La refondation territoriale: entre le monde et le lieu, 2003. Xavier XAUQUIL, L'investissemement industriel en France. Enjeux contemporains,2003. Claire BROSSAUD, Le vaudreuil ville nouvelle (Val de Reuil) et son « imaginaire batisseur ». Identification d'un champ autour d'une ville, 2003. Jean MAGERAND et Elisabeth MORTAMAIS, Vers la Cité hype rmédia te, 2003.

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4726-4

Collection « Villes et Entreprises»

Gilles-Antoine

LANGLOIS

Des villes pour la Louisiane française
Théorie et pratique de l'urbanistique coloniale au 18e siècle

Préface de Jean-Pierre FREY
Professeur à l'Institut d'Urbanisme de Paris

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

Histoire d'un quartier de Paris, de la Salpêtrière à la Bibliothèque nationale de France, 144 p., Somogy Editions d' Art, Paris, 2000 Montparnasse et le XIV arrondissement, 240 p., Action Artistique de la Ville de Paris
CID, Paris, 2000

-

Le Xlr arrondissement, Traditions et actualités, 254 p., Action Artistique de la Ville de
Paris

- CNRS

éditions, Paris, 1996

Le XV arrondissement, L'étendue de la réussite, 246 p., Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris - CNRS éditions, Paris, 1996 Le Xllr arrondissement, Une ville dans Paris, 250 p., Délégation à l'Action Artistique de la
Ville de Paris

- Vilo,

Paris, 1993

Folies, Tivolis et attractions, les premiers parcs de loisirs parisiens, 214 p., Délégation à
l'Action Artistique de la Ville de Paris

- Hachette,

Paris, 1991

Page de couverture: L'arpenteur Jean-Pierre Lassus a dessiné La Nouvelle Orléans en 1726, depuis la rive opposée. Outre qu'il s'agit de la seule vue de cette ville dans les premières années de sa fondation, l'un des aspects les plus originaux de ce document est de montrer les esclaves Noirs au travail, dans l'habitation de la Compagnie, au premier plan. L'un tue un crocodile, la plupart coupent du bois pour en faire des pieux, dont la pointe est taillée au feu. Sur un canot où flotte le drapeau blanc royal, des soldats rament tandis que sous un dais, un directeur de la Compagnie vient en visite. En face, trois vaisseaux déchargent sur le quai, les troupes s'entraînent sur la place d'Armes. Dans la cyprière, le chemin du bayou Saint-Jean conduit au lac Pontchartrain, où sont les passeurs vers le Golfe et La Mobile. CAOM, Dépôt des Fortifications des Colonies, Louisiane 6A 71 (détail)

Abréviations employées dans les notes: AN = Archives nationales BnF = Bibliothèque nationale de France CADN = Centre des Archives Diplomatiques de Nantes CAOM = Centre des Archives d'Outre-Mer HNOC = The Historic New Orleans Collection SHA T = Service Historique de l'Armée de Terre SHM = Service Historique de la Marine

PRÉFACE

Lorsque, fermement décidé à effectuer un travail de recherche sur un sujet qui lui tenait à cœur et dont il imaginait les contours depuis quelque temps déjà, Gilles-Antoine Langlois sollicita mon avis sur la question, c'est sans grande assurance mais avec l'intuition qu'il y avait bien là de quoi faire que j'acceptais de le chaperonner sur le terrain mouvant et incertain de l'approche urbanistique. Historien de formation, et déjà doté d'une thèse faite sous l'imposante direction de Pierre Chaunu, il n'envisageait rien moins que d'en faire une autre sous ma direction. À l'appui de sa requête, il ne manqua pas de fournir, comme à l'accoutumée, une iconographie déjà riche de patientes recherches archivistiques accompagnée de commentaires érudits. Sur un terrain qui lui était familier -je veux parler non seulement de la Louisiane elle-même, mais aussi et surtout des bibliothèques, centres d'archives et personnes ressources sur la colonisation française de l'Amérique du Nord-, il entendait entreprendre la redécouverte symbolique d'un véritable territoire largement méconnu ou oublié. Dans l'optique d'une approche résolument interdisciplinaire à la croisée de chemins parfois tortueux -et n'étant que rarement synonyme de rencontres- provenant de la géographie, de l'urbanisme, de l'architecture et des génies civil et militaire, il s'agissait de se frayer un chemin permettant de se hausser à une largeur de vue dégageant le panorama d'une conquête territoriale se soldant par la construction d'un espace résolument nouveau. Villes nouvelles, certes, mais aussi espace social et fonctionnement institutionnel propres à une aventure dont on oublie trop souvent qu'elle suppose des audaces, des visées, des projets, des ambitions, mais aussi des improvisations, des bévues, des rectifications, des concessions et des renoncements. Bref, il s'agissait moins de dresser, comme se plaisent toujours à le faire les architectes et les urbanistes plus soucieux de convaincre de l'intérêt d'un ordonnancement nouveau dont le projet dessine les grandes voies que de rendre compte des affres de la fabrication des formes qu'adopte une société dans son

ensemble, une image nouvelle de ces villes et de leurs territoires., que de contribuer, selon l'heureuse expression d'Henri Raymond2, à une histoire architecturale et urbanistique de la société coloniale française en Louisiane. Dans cette aventure spatiale de la raison conquérante des Lumières européennes sur le continent américain, que d'obscurs recoins réduits grâce au travail de Gilles-Antoine Langlois! De nombreuses zones d'ombre s'effacent, des perspectives nouvelles se font jour, nous invitant ainsi à de nouvelles explorations. Par rapport aux approches qui m'étaient familières, Gilles-Antoine Langlois a bien voulu reprendre une large partie de l'appareil conceptuel d'analyse de l'espace tel que, à la suite de Bernard Huet et Henri Raymond3, j'avais eu l'occasion de le mettre en œuvre sur une tout autre période4 pour décrire une urbanisation qui, pour être d'un autre ordre, ne présente pas moins des similitudes au principe d'une histoire urbaine sachant être, quand ça se justifie, une histoire des modes opératoires urbanistiques -à défaut d'une histoire de l'urbanisme stricto sensu, plus récente et plus platement procédurière. Il s'agissait en effet d'éviter soit de cantonner l'analyse du territoire découvert et investi à ses seuls aspects physiques comme objet de plans préétablis, soit de n'en plus faire que le décor d'une histoire d'un autre ordre, comme c'est souvent le cas dans les approches politiques et culturelles de la question. L'écueil consistant à faire l'impasse sur les acteurs en présence et les populations concernées a été évité grâce à un travail scrupuleux sur les compositions socioprofessionnelle, institutionnelle et ethnique des divers types de populations en présence. Dans cette approche urbanistique, les vues, visées et projets ne doivent pas faire oublier que les lieux sont toujours livrés, sur le long terme, à l'appropriation des populations. Elles seules donnent leur véritable sens à toute configuration physique qui, au-delà de leurs conditions de production, témoignent d'usages variables selon les groupes et les époques. C'est sans doute dans ce sens qu'il faut prendre l'expression « gélification patrimoniale» dénotant, d'un côté, la volonté de ne pas réduire les héritages et ce qui se transmet au seul patrimoine reconnu et sanctifié, de l'autre, celle de renvoyer de chaque forme ou configuration de l'espace comme opus operatum au modus operandi.
. Marcel Roncayolo, La Ville et ses territoires (chap. I à VII publiés dans La Città, Einaudi Editore, 1978 et 1988, chap. IX, 1982), Paris, Gallimard, 1990, coll. folio-essais n° 139, 278 p. ; Marcel Roncayolo, Lectures de villes, formes et temps, Marseille, Ed. Parenthèses, 2002, 386 p. 2 Henri Raymond, L'Architecture, les aventures spatiales de la raison, colI. Alors, n° 4, Paris, CCI/Centre Georges Pompidou, 1984, 293 p. 3 Henri Raymond, Bernard Huet et Liliane Dufour, Urbanistique et société baroques, Paris, Ministère des Affaires CulturelleslD.G.R.S.T./I.E.R.A.U., 1977, 129 p. 4 Jean-Pierre Frey, La Ville industrielle et ses urbanités, La distinction ouvriers/employés, Le Creusot 1870-1930, colI. Architecture + Recherche n° 25, Bruxelles, Pierre Mardaga Ed., 1986,386 p., 136 ill. ; Jean-Pierre Frey, Le Rôle social du patronat. Du paternalisme à l'urbanisme, Paris, L'Harmattan, 1995, 383 p.

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Ainsi, à interroger la pertinence de la localisation de La Mobile et La NouvelleOrléans, on devra se convaincre du fait que leur création doit plus aux hasards politiques et à une grande légèreté dans la reconnaissance des sites qu'à une planification bien maîtrisée d'un territoire aux contours au demeurant toujours flous. Avec l'exemple de Chevillot présidant aux destinées de la seconde Mobile, comme dans celui de Pauger à La Nouvelle Orléans, on voit clairement que les ingénieurs, en traçant des villes beaucoup plus étendues qu'elles ne pouvaient contenir d'habitants, s'offrent une marge de manœuvre en même temps qu'ils reconnaissent les incertitudes des voies à suivre en matière d'aménagement. Même fortifiée, une ville de conquête coloniale est plus une sorte de chantier permanent à la croisée des chemins que l'application d'une image toute faite que le conquérant voudrait donner de lui-même. De ce point de vue, et par comparaison avec les villes baroques de la reconstruction du Val de Noto ou celles des jésuites en Amérique latine, mais aussi de celles, plus tardives, du Protectorat marocain, l'exemple de la Louisiane nous édifie sur le caractère mineur et secondaire d'une monumentalisation des édifices et d'un ordonnancement de l'espace publics qui sont pourtant les principaux traits patrimoniaux reconnus par la société américaine. On redécouvre à l'inverse l'importance considérable des préoccupations des militaires en faveur d'une hygiène largement absente des villes anciennes d'Europe de la même époque. Respecter les alignements, délimiter les terrains de palissades et creuser des fossés d'écoulement des eaux constituent les principales injonctions du pouvoir et des ingénieurs chargés d'en établir et d'en faire observer l'ordre. Ce qui veut dire aussi que les pionniers de cette conquête disposaient de compétences reconnues et appréciées dans les autres ordres de fabrication de la ville, puisqu'ils furent à même d'actualiser leurs compétences incorporées ou acquises à l'occasion en composant avec les aléas du terrain, du climat et surtout avec une population indigène sinon intégrée, du moins directement impliquée, voire associée, à la marche forcée des opérations d'aménagement. Ce fut tout d'abord le cas des Indiens, et l'on ne peut que savoir gré à Gilles-Antoine Langlois de leur avoir reconnu la place qui leur revient, même si de multiples autres aspects restent encore à être analysés pour qu'il leur soit rendu justice dans un processus se soldant par leur relégation loin de la ville et des lieux du pouvoir. Ce fut aussi celui des populations d'origine hispanique et africaine attestant d'un mode spécifiquement français de colonisation tranchant nettement avec celui de l'Europe puritaine anglo-saxonne, et dont les villes de Louisiane gardent la trace la plus durable. La Nouvelle Orléans, en particulier, témoigne ainsi des multiples métissages qui ont enrichi aussi bien l'image de la ville que celle de sa population. Jules Huret, observateur d'autant plus attentif à l'urbanisation qu'il était membre du Musée social et réalisait ses enquêtes en son nom, notait ainsi:

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« Ce qui fait donc surtout de la Nouvelle-Orléans une ville délicieusement habitable, peut-être unique aux Etats-Unis, c'est ce qui reste de vivace dans l'élément français, ou plutôt d'un élément créole, car aux Français est venue, il y a cent dix ans, se joindre et s'amalgamer une colonie espagnole très distinguée, qui ne le cède en rien à la nôtre: c'est de la fusion des deux races qu'est fait à présent le monde créole, poli, séduisant et grand seigneur, de La Nouvelle-Orléans5 ».

Aussi complaisante et incomplète qu'elle puisse être, cette appréciation va dans le sens de l'approche nuancée et multidimensionnelle mise en œuvre dans cet ouvrage. Peut-être est-ce l'idée de composition urbaine qui pourrait rendre le mieux compte des conditions d'édification de ce territoire louisianais. D'abord parce que c'est bien d'une urbanité nouvelle que sont porteurs à un titre ou à un autre et selon des degrés variables les conquérants, par rapport au territoire investi, à n'en pas douter, mais aussi par rapport à celle acquise en Europe et colportée en Amérique. Ensuite parce qu'elle ne cesse d'évoluer et de s'enrichir au contact des populations locales et de la société d'accueil, sans pour autant renoncer à laisser une empreinte spécifique. Il ne s'est en effet jamais agit de se fondre dans le paysage, mais au contraire d'y laisser des traces originales durables. Les leçons à tirer de ce terrain d'analyse l'ont été largement par ce travail, notamment en ce qu'il fût attentif à une division du travail permettant de reconsidérer les rôles et prérogatives de chacun dans la fabrication de la ville. Les compétences mises en œuvre pour façonner ce territoire ont bien le caractère largement vernaculaire conforme à ce qu'Henri Lefebvre appelait de ses vœux pour conforter un droit à la ville6. La contribution de chaque acteur en présence mériterait donc d'être approfondie pour que le tableau dessiné par Gilles-Antoine Langlois colle encore plus étroitement à une réalité qu'il s'agit toujours de reconsidérer. Autant dire que l'un des mérites, et non des moindres de ce texte, est de dessiner des pistes de recherches nouvelles, notamment sur le partage des compétences et la division du travail dans la production de l'espace. L'analyse de l'ensemble des moyens mis à profit pour investir un territoire inconnu en connaissance de cause (repérage et cartographie hydrographique et topographique à partir des récits de voyageurs et de l'iconographie archivistique) permettent d'imaginer et de mieux comprendre la gestion chaotique de la Louisiane par les émissaires du Roi et les compagnies marchandes concessionnaires. Les tergiversations liées à la politique étrangère européenne, la rivalité des ordres religieux et des institutions, la faiblesse de l'organisation administrative, l'incurie des délégués permettent de donner du processus de fabrication de la ville et de ses
5 Jules Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, Paris, Fasquelle, 1920,420 p., p. 354 Henri Lefebvre, Le Droit à la ville 1, Paris, Anthropos, 1968, colI. Société et Urbanisme, 164 p. ; Espace et politique, Le Droit à la ville II, Paris, Anthropos, 1972, coll. Société et Urbanisme, 174 p.
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territoires une image moins lisse que ne l'a admis ou ne le souhaiterait une histoire ne considérant l'urbain qu'à la marge de son territoire. Même quand elle se penche sur la vie quotidienne, elle fait encore l'impasse sur le caractère exceptionnel des destins aventureux des pionniers de la conquête en tant que producteurs d'espaces. C'est sans doute faute de réflexions dans ce sens que certains auteurs, et non des moindres, sont passés à côté de l'essentiel. En rendant hommage à la pérennité des plans des villes réalisées par la France en Louisiane et en notant le fait que la démocratie américaine cherchera à dupliquer les tracés de ses ingénieurs français pour les appliquer à d'autres sites et à d'autres moments, John Reps a manifestement surévalué la portée (et les possibilités de transposition) des plans et sous-estimé ce qui tient aux hommes, au site, au contexte, bref à tout ce qui ne relève pas de l'application d'un tracé préétabli sur une feuille avant d'être appliqué sur le terrain. C'est que le tracé des villes de Louisiane est plus sorti du terrain qu'il ne lui a été appliqué et procède plus d'une lente métamorphose aventureuse que du geste prémédité d'un maître d'ouvrage ou d'œuvre clairvoyant. Le sort réservé à la Place d'Armes de la Nouvelle Orléans traversant l'Histoire en perdant ici ses sycomores, en remplaçant là statues ou drapeaux par d'autres oripeaux fait figure de fait social total dans le théâtre des interventions urbanistiques. Aussi n'est-ce pas le moindre mérite de ce livre que de nous permettre de mesurer le chemin parcouru par une histoire de l'urbanisme encore mal aimée quand elle n'est pas méconnue ou décriée, sans fondements tangibles. Si l'on peut bien pardonner à Pierre Lavedan d'ignorer totalement La Mobile dans sa description des villes américaines, Gilles-Antoine Langlois a raison de souligner la place privilégiée qu'accorde ce pionnier de l'histoire de l'urbanisme à l'exemple de La Nouvelle Orléans comme acte fondateur de l'urbanisme. Mais nous mettrons au compte de sa modestie le fait de ne pas avoir souligné à quel point ce sont les bases mêmes de l'histoire telle que la concevait mon illustre prédécesseur à l'Institut d'Urbanisme de Paris qui sont ébranlées par cette nouvelle façon de voir les choses que le terme d'urbanistique désigne. Là où Lavedan ne s'intéresse en somme qu'à l'application de l'ordre géométrique du plan à un territoire tout à fait indûment considéré comme vierge7, on gagne au contraire à s'attacher, comme c'est le cas ici, à exposer dans le détail comment procède et sur quoi bute la violence pratique et symbolique de toute conquête territoriale.
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«Ce n'est guère qu'au XVIIIe siècle, avec la fondation de La Nouvelle-Orléans, qu'on peut vraiment

parler d'urbanisme. [H'] Il n'y a là évidemment aucune recherche d'art urbain. C'est le vieux tracé des bastides du Moyen Âge; mais c'était déjà beaucoup que d'introduire l'ordre et la régularité dans une matière où elles avaient fait jusque-là complètement défaut. » Pierre Lavedan, Histoire de l'urbanisme. Renaissance et Temps modernes, Paris, H. Laurens, 1941, 504 p., pp. 478-479.

Il

On peut enfin effectivement souligner le peu d'écho suscité par la Louisiane en France, et le peu de connaissances qu'ont les Français de cette vaste partie de l'Amérique du Nord, comme le fait Gilles-Antoine Langlois dans ce passionnant ouvrage. On doit surtout se réjouir de disposer désormais de cette pièce qui manquait au paysage littéraire et scientifique sur ce territoire, car elle constitue un volet essentiel d'une histoire de l'urbanisme colonial qui est de nature à retourner cette tendance.

Jean-Pierre Frey
Professeur à l'Institut d'Urbanisme de Paris

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AVANT-PROPOS

Le livre qui va suivre est une version allégée, amendée et actualisée d'une thèse de doctorat en Urbanisme et Aménagement soutenue en septembre 1999 à l'Institut d'urbanisme de Paris8. En effet, il ne pouvait être question d'accompagner cette édition de certaines analyses de détail et des encombrantes annexes propres à la forme d'une thèse. Par ailleurs, la recherche a progressé depuis lors, nécessitant à mes yeux la relecture critique de certains chapitres. Le découpage des deux parties principales, intitulées: «L'Etablissement» et « L'Urbanisation », a été retravaillé dans le sens d'une plus grande subdivision des sections secondaires, de façon à rendre la lecture plus aisée à partir du sommaire. Enfin, l'état des sources et la bibliographie ont été entièrement revus. La question des planches: cartes, plans et vues, a posé un problème particulier. L'on n'aurait pu reproduire la totalité des quelque 253 unités présentes dans la thèse, dans le volume restreint qui m'était imparti. Pour autant, chacune de ces planches faisait l'objet d'un commentaire, fondement et/ou complément au texte indispensable, ou à tout le moins utile, à la bonne compréhension de chacune des sections de l'étude. Peut-on lire aisément l'analyse comparée de plusieurs cartes ou plans, sans les avoir sous les yeux? J'ai donc retranché l'analyse diachronique des îlots de La Nouvelle Orléans, et réduit l'ensemble iconographique à la reproduction des documents d'archives, pour la plupart inédits, qui m'apparaissaient les plus essentiels. Pour autant je donne une table de l'iconographie commentée telle qu'on peut la trouver dans l'ouvrage initial, de façon que le chercheur intéressé puisse s'y référer. Depuis la soutenance de cette thèse, j'ai conçu et rédigé, pour la Mission de la Recherche et de la Technologie du Ministère de la Culture et de la Communication, un site internet consacré à la Louisiane française, qui complète celui qui existe depuis 1997 pour la Nouvelle- France9. Ce site a été mis en ligne au printemps 2003,
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Gilles-Antoine Langlois-Berthelot, Urbanistique française aux Etats-Unis d'Amérique:

l'organisation

des « villes nouvelles» de la France au XVIEr siècle dans l'espace louis iana is, thèse de Doctorat en Urbanisme et Aménagement sous la direction de Jean-Pierre Frey, Université Paris XII - Institut d'Urbanisme de Paris, soutenue le 16 septembre 1999, Mention Très Honorable et Félicitations à l'unanimité. Jury: Claude Chaline (président), André Guillerme (rapporteur), Pierre Pinon (rapporteur), Ronald Creagh, Antoine Picon. 9 W\v\v.culture.fr/culture/celebrations/fr

date (30 avril) du Bicentenaire de la vente de la Louisiane par la France aux EtatsUnis d'Amérique. Il fournit naturellement une abondante iconographie historique, susceptible de pallier la sécheresse du présent ouvrage dans ce domaine. Il fait au surplus le lien entre la Louisiane française du XVIIIe siècle et notre époque. Venons-en à l'objet de ce livre. L'immensité du territoire de la Louisiane française, sa colonisation tardive, les particularités de sa gestion, son rattachement final au territoire des Etats-Unis, en ont fait un monde à part au sein de la Nouvelle-France et de « l'Amérique Française». Monde à part pour les Américains qui ressentent le vieux Sud francophone comme une originalité culturelle dans l'Union fédérale, monde à part pour les Indiens, Créoles, Noirs et Cadjins -tous Américains bien entendu- relativement peu nombreux, qui pratiquent la langue française, et qui défendent des coutumes bien vivantes; monde à part enfin aux yeux des Français, pour qui la Louisiane est une image à la fois charmante et lointaine, que ce soit historiquement ou géographiquement, dont ils ignorent la réalité et les richesses culturelles. La question de la langue est actuellement au cœur de la vitalité culturelle de ce patrimoine d'origine française. Les parlers français de Louisiane ne se trouvent pas dans la situation politique et institutionnelle favorable du parler français de Québec. En 1864, l'anglais est devenu la seule langue officielle de Louisiane; en 1921, la Constitution de l'Etat interdit l'usage du français à l'école. Depuis 1968, de nouvelles lois permettent un retour à cet enseignement, avec un certain succès. Actuellement le français, s'il est très minoritaire comme langue maternelle, est l'une des secondes langues reconnues de l'Etat de Louisiane. Les dates essentielles de la Louisiane française sont 1682 (reconnaissance du Mississippi et baptême de la Louisiane par Cavelier de La Salle), 1699 (fondation à Biloxi du premier poste colonial fortifié sur le Golfe du Mexique, par Le Moyne d'Iberville), 1763 (Traité de Paris partageant le territoire entre Anglais et Espagnols), et la période 1800-1803 (la Louisiane « espagnole» redevient française avant sa vente aux Etats-Unis). Soyons plus précis: en 1717, le pays des Illinois est rattaché à la Louisiane, ce qui permettra en quelque sorte d'équilibrer les colonies françaises d'Amérique septentrionale: au Nord la Nouvelle-France, au Sud le Mississippi. Cette situation sera maintenue jusqu'en 1731, date à laquelle Louis XV décide de rattacher la Louisiane au gouvernement de la Nouvelle- France. En vérité les deux colonies sont bien distinctes, par leur climat, la distance, les activités, le peuplement. En 1763, si la France cède la Louisiane à l'Angleterre (Est du Mississippi) et à l'Espagne (Ouest), reviennent également à cette dernière puissance La Nouvelle Orléans et ses environs, jusqu'à la merlO.En 1783, le traité de San
ID

C'est à dire le territoire que l'on appelle «île de La Nouvelle-Orléans », compris entre la rivière
le bayou Manchac et les lacs Maurepas et Pontchartrain, la mer et le Mississippi.

d'Iberville,

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Lorenzo, entre Espagnols et Américains, laisse aux uns les Florides, et à la nouvelle République fédérale indépendante le droit de circulation sur le Mississippi et la possession définitive des territoires du Nord oriental de la colonie. Un traité secret de 1800 restitue la part espagnole à la République Française, qui la vend aux EtatsUnis en 1803. Les territoires qui deviendront les Etats du Mississippi (1817) et de l'Alabama (1819), furent définitivement conquis par les Américains sur les Anglais en 1815. Quant à l'actuel Etat de Louisiane (Louisiana, 1812), il ne comprend que la moitié environ de l' ancienne Basse-Louisiane, la plus peuplée, mais la moins vaste. La Louisiana américaine ne recouvre donc qu'une faible part de l'ancienne Louisiane française. De celle-là, les frontières n'ont jamais été fixes et précisément établies. Au cours de la première partie du XVIIIe siècle, le Mississippi, colonne vertébrale de la Louisiane française et de l'Illinois, avait permis aux Français d'étendre leurs prérogatives sur une partie ou sur la totalité d'autres Etats des actuels Etats-Unis d'aujourd'hui, ce que de nombreux toponymes attestent encore. Au surplus de la Louisiana, du Mississippi et de l'Alabama, il s'agit des Etats de l'Arkansas, du Missouri, du Tennessee, du Kentucky, de l'Illinois, de l'Indiana, de l'Ohio, de l'Iowa, du Minnesota, du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie. Ce pays immense, au moins 5 fois la France, est alors essentiellement habité par environ 200 000 Indiens. Il s'agit de rien moins que la totalité de l'axe MissouriMississippi, de ses affluents et des territoires qu'ils bornent, soit le tiers à peu près des Etats-Unis d'aujourd'hui: l'un des plus grands territoires jamais revendiqué par la France, avec l'ancienne Afrique noire française, le désert du Sahara et l'étendue maritime de la Polynésie. Les sources d'archives et la bibliographie concernant cet espace, s'avèrent éparpillées en plusieurs pays étrangers, France et Etats-Unis naturellement en premier lieu, puis en Espagne et en Angleterre. En France, de nombreux dépôts d'archives se partagent la conservation des très nombreux documents concernant la colonie. Pour autant, si les chercheurs américains se sont procurés des copies de la grande majorité de ces sources françaises, nous avons trop négligé en France la plus grande partie des sources américaines. Cela permet, au moins partiellement, d'expliquer la richesse des travaux américains sur la Louisiane, quand les publications historiques françaises sont généralement soit plus anciennes, soit moins documentées Il . Je crois avoir recouru à une somme plus complète d'archives et d'ouvrages que cela n'a été le cas jusqu'à présent sur le sujet. Les sources imprimées françaises -on verra ensuite l'état des sources manuscrites- sont nombreuses, mais anciennes pour ce qui est des ouvrages de qualité. Et si les historiens des colonies et les historiographes de
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Il convient aujourd'hui (2003) de nuancer ce constat datant d'il y a quelques années: les travaux
notamment, s'appuient sur le dépouillement quasi-exclusif de manuscrits

récents de Cécile Vidal conservées en Illinois.

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la Louisiane ont produit quantité d'ouvrages indispensables, il y est peu question de l'urbanisation de la province et de ce l'on pourrait appeler l'ingénierie coloniale appliquée aux villes. Je ne donnerai ici qu'un aperçu de ces sources et travaux, dont on aura le détail en annexe. Cela met d'emblée en évidence le défaut d'études centrées sur l'urbanisme colonial de l'Ancien Régime. En effet, force est de constater que sur le plan de l'urbanisation de la colonie, si l'on excepte l'approche érudite de l'historien démographe Joseph Zitomersky12 sur quelques villages de l'Illinois, les analyses les plus récentes se fondent sur une nouvelle interprétation des travaux déjà anciens de Samuel Wilson, Marcel Giraud, Marc de Villiers du Terrage, et des nombreux articles contenus dans la revue The Historical Louisiana Quartely, ou les collections d'études réunies par John Francis McDermott, et plus récemment par Glenn R. Conrad. J'ai transcrit tous les textes extraits d'archives dans l'orthographe et la ponctuation d'origine. En effet, les abondantes archives concernant la Louisiane ont fréquemment été transcrites dans une orthographe modernisée, de façon trop fragmentaire, voire avec des erreurs et approximations dues sans doute à un déchiffrage hâtif. Une grande imprécision en résulte dans de nombreux ouvrages, à l'exception notable de ceux de Marcel Giraud. De leur côté, les chercheurs américains connaissent bien légitimement des problèmes de vocabulaire et de transcription graphique des abréviations employées par les rédacteurs et les écrivains de l'Ancien Régime. Le cas échéant, les noms écorchés au point d'être méconnaissables, ou les noms propres mal retranscrits, sont rectifiés entre crochets. Les manuscrits en anglais ou américain, de même que les textes des ouvrages publiés en anglais ou américain, ont toujours été traduits par moi-même, sauf lorsqu'il en existait une version française contemporaine sûre, que j'ai pu comparer. Je tiens à remercier en premier lieu Jean-Pierre Frey, qui m'a donné les cadres théoriques autorisant l'organisation des analyses, des relations et des archives: pièces en nombre très élevé relevant de compétences extrêmement diverses. Et en second lieu, les membres du jury qui m'ont décerné avec leurs félicitations unanimes le titre de Docteur en Urbanisme et Aménagement, le 16 septembre 1999 : Claude Chaline (IUP - Créteil), Ronald Creagh (CIRCAN, Montpellier), André Guillerme (CNAM, Paris), Antoine Picon (ENPC, Paris) et Pierre Pinon (CNRS, Paris). Je remercie particulièrement quelques personnes qui, parmi de nombreuses autres, ont grandement facilité mes recherches, notamment dans les bibliothèque et centres d'archives en France et aux Etats-Unis. En France: Martine de Boisdeffre,
12Joseph Zitomersky, « Urbanization in French colonial Louisiana» (1706-1766), Annales de Démographie Historique, 1974, p. 263-278; et du même auteur, « Espace et société en Amérique coloniale française, dans le contexte comparatif du Nouveau Monde », in R. Creagh (dir.), Les Français des Etats-Unis, d 'hier à aujourd 'hui, Editions Espaces 34 - Université de Montpellier III, Montpellier, 1994, p. 43-74.

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Françoise Durand-Evrard, Philippe Henrat, Danièle Neirinck et Elisabeth Rabut aux Archives de France; Jacqueline Sanson, Hélène Richard, Catherine Hofmann et Jean Garetta à la BnF ; le colonel Souchet au SHAT. Aux Etats-Unis: Alfred E. Lemmon à la Historic New Orleans Collection; James Sefcik et Vaughn L. Glasgow au Louisiana State Museum; Sally Reeves aux Notarial Archives de La Nouvelle Orléans; Jay Higginbotham aux Municipal Archives de Mobile. Je remercie plus spécialement et plus amicalement Marie-Noëlle BaudouinMatuszek (CNRS, Paris), qui a eu la patience de relire de façon critique l'ensemble de ce travail et de m'aider à en établir l'index. Enfin, je remercie chaleureusement ceux qui m'ont apporté des suggestions, signalé des documents intéressants ou qui m'ont soutenu utilement -et quelquefois supporté avec patience-: Barry Jean Ancelet (Center for Louisiana Studies, Université de Lafayette), Jacqueline Bonnemains (Muséum d'Histoire Naturelle du Havre), Philip Boucher (University of Alabama, Huntsville), Christian Chatton (Alliance Française de Minneapolis/StPaul, USA), Leslie Choquette (Assumption College of Massachusetts), France Coissard-Girard (Université Schoelcher, Martinique), Jérôme Cras (Centre des Archives Diplomatiques de Nantes), Jean-Pierre Dalbéra (Ministère de la Culture, Paris), Laurence Bobis, Suzanne Débarbat, Simone Dumont et Josette Alexandre (Observatoire de Paris-Meudon), Russell Desmond (Librairie d'Acadie, New Orleans, USA), Martine Esparbet, Micheline Garnier et Claude Teboul (Association France-Louisiane, Paris), Jean Harzic (Alliance Française, Paris), Pascale Heurte l, Philippe Morat et Serge Barrier (Muséum National d'Histoire Naturelle), Louis Mézin (Musée de la Compagnie des Indes, Port-Louis), ainsi que: Philippe Chassaigne, Florence Claval, Camille Constans, Marie-Françoise Crouch, Marcelline Langlois-Berthelot, Jean-Marc Montguerre, Loïc Métrope, Pascale Mourges, Emilie d'Orgeix, Monique Pelletier, Victoria Sanger, David Thoms, Jacques Toubon, Laurent Vidal, François Weil et Joseph Zitomersky, ainsi que toutes les personnes, à n'en pas douter nombreuses, dont le nom ne figurerait pas ici à ma grande confusion.

17

INTRODUCTION

« Je vois ordinairement que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en cercher la raison qu'à en cercher la verité: ils laissent là les choses, et s'amusent à traiter les causes. Plaisans causeurs. [...] Ils passent par dessus les effects, mais ils en examinent curieusement les consequences. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se faict ? - Mais se fait-il faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere, ny baze ; laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere13.»
Montaigne, Essais, « Des Boyteux »

Voici comment le premier auteur européen à vilipender l'aventure coloniale de l'Europe, dès le XVIe siècle1\ divulgue avec cet inimitable style une méthode de travail dont j'ai cherché à m'inspirer: ne sommes-nous pas sur un terrain où les opinions péremptoires sont plus couramment rencontrées que les retours aux sources, et par suite inlassablement acheminées par de fidèles copistes; où les intuitions ont meilleure presse que l'examen des lieux; où, enfin, un regrettable défaut de contact entre les chercheurs d'ici et ceux du Nouveau Monde a fait pencher nettement la balance du côté de leur sérieux, quand bien même nous disposons en France de la maj orité des archives? Fort de ce que, depuis une douzaine d'années, des travaux de nature scientifique très remarquables ont été engagés, je m'efforcerai selon Montaigne, d'apporter «matière et base» à notre étude, de chercher moins les causes et les conséquences d'une solution choisie par avance, qu'à mettre en lumière les faits et leurs effets. Quant à cette féconde opposition du vide et du plein, qui rejoint curieusement chez un philosophe qui n'en

Michel de Montaigne, Essais, Gallimard-La Pléiade, Paris, 1962, livre III, chap. XI, pp. 1003-1004. 14 On connaît la vivacité polémique de Montaigne, unique en son temps, sur les méthodes employées à l'égard des Indiens dans l'Amérique espagnole: «Nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos meurs. Qui mit jamais à tel pris le service de la mercadence et de la trafique? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la negociation des perles et du poivre! Mechaniques victoires!» (Montaigne, op. cil., III /6, p. 889).

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avait aucune connaissance, la pratique de la poésie et de la peinture chinoises, je n'ignore pas que l'objet même de ces travaux, la ville, est assez fait de ce modelage obstiné de l'espace, du temps, de la science et de la patience, pour en mesurer l'extrême pertinence. Disons tout de suite que mon propos est mesuré, puisqu'il ne s'assigne comme tâche que l'étude des procès d'urbanisation de la France dans l'une de ses colonies d'Amérique, au dernier siècle de l'Ancien Régime.

al « Urbanistique » ?
Pourquoi n'avoir pas employé le générique urbanisme, et préférer celui d'urbanistiqueI5? En effet, selon les définitions institutionnelles les plus récentesI6, le mot «urbanistique» n'aurait en français guère de sens reconnu que comme adjectif, désignant dans un registre didactique les arts, sciences et techniques de l'urbanisme, c'est à dire caractérisant un mode particulier d'emploi des moyens requis pour le projet et la mise en œuvre de l'aménagement d'une ville. Je ne fais en cela que proposer au français la distinction italienne entre urbanismo et urbanistica, soit entre le mécanisme d'agglomération d'habitat qui conduit à la création d'une ville et le projet rationnel, esthétique et réglementaire qui régit cette création. D'autres sources explicitent toutefois clairement l'analogie entre l'urbanisme français et l'urbanistica italien, comme champs sémantiques plus étendus que le townplanning anglais ou le stadtebau allemand. Outre l'italien, l'allemand admet actuellement un substantif urbanistik (= urbanisme), toutefois peu usité. L'équivalent d'urbanistica n'existe pas dans aucune des autres langues occidentales les plus répandues: anglais, espagnol, russe ou portugais. Selon les sources

italiennes17, le concept engloberaitnon seulementla compositionurbaine en matière
de plan et d'organisation de l'espace, mais aussi tous les aspects contribuant à l'épanouissement de la vie d'une agglomération urbaine.

I5Le premier titre utilisant

« Urbanistique»

comme

nom commun

est, à notre connaissance,

l'ouvrage

Urbanistique et société baroques, étude rendue au CORDA (Paris) par trois chercheurs de l'IERAU, L. Dufour, B. Huet et H. Raymond, en 1977. Cette étude traite de la reconstruction selon des règles de symétrie de plusieurs villes de Sicile, notamment Noto, détruites par le tremblement de terre de 1693 : nous sommes dans la décennie qui a vu la fondation de La Mobile en Louisiane française. Eu égard au sujet, il nous apparaît plus que probable que ses auteurs ont délibérément traduit tel quel en français le concept italien de l'urbanistique, substantif féminin désignant l'étude de l'organisation rationnelle et esthétique des ensembles urbains, selon A. Arizzi et P. Robert (dir.), Robert & Signorelli Dictionnaire français-italien - italien-français, Paris & Milan, 1996, article « Urbanistica ». I6Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, 1998, article « Urbain» et dérivés, p. 3973. Le mot « Urbanistique » serait apparu en 1941, selon le Grand Robert, Paris, 1992, 1. 9, p. 597 : à l'urbanisme », dans un extrait de Le Corbusier, Sur les 4 « Didactique ~ qui a trait à l'urbanisation, routes, Gallimard, Paris, 1941.
17

Voir par exemple l' Enciclopedia italiana di scienze, lettere ed arti, Istituto Poligrafico dello Stato,
». A noter qu'à cette date, le mot urbanismo n'est pas encore

Roma, 1950, 1. 34, article « Urbanistica répertorié.

20

En français, cette distinction se traduirait par les mots «urbanisation» et « urbanistique », le vocable «urbanisme» proposé par Richard (dit «de Radonvilliers ») dès 184218,venant englober dans son acception actuelle l'ensemble des disciplines nécessaires à la saisie du fait urbain. Examinons de plus près cette « naissance» qui, comme on va le voir, n'en est pas une. Dans la seconde édition de son Enrichissement de la Langue française, qui n'est pas un dictionnaire des usages reconnus, mais un ensemble de propositions pour un nouveau lexique, Richard précise son projet, qui consiste bien à compléter la langue par des expressions nouvelles prises à partir des mots existants. Ainsi donne t-il les définitions suivantes:
« Urbaniser: donner, prendre de l'urbanité, l'élégance de la ville, de la politesse, un bel usage du monde. (s'attacher à la ville, [...], il urbanise ses manières, cette personne s ' urbanise) ». « Urbanisme: grande, supérieure, urbanité qui se montre continuellement et en tout. (système d'urbanité; ce qui est, ce qui montre une continuelle urbanité: c'est de l'urbanisme )19 ».

Urbanisme et urbanité ne se distinguent guère. On reste dans le registre idéologique romain, selon lequel la ville est un instrument de civilité, qui enseigne la nécessité de rapports sociaux harmonieux. Ce qui se passe en amont, le proj et de ville, les procès d'urbanisation, ne sont pas décrits. Notre définition principale de l'urbanisme, Richard la donne plutôt à l'article « Villiser »20,terme que l'usage n'a pas adopté, mais recouvrant un concept dont l'auteur s'est plu à reconnaître l'existence: « Villiser : construire, bâtir une ville, convertir en ville [...] un pays, une contrée», qui donne les substantifs « Villisation » (action de villiser) et « Villisme » (système de villisation). Villiser est ainsi construit en parallèle à « Ruraliser », et Richard crée « Villageoiser », qui comprend un sens moral: une personne « villageoisée » a des manières villageoises, de même qu'une forme villageoise peut-être donnée à un lieu. En dépit de cette tentative, le terme d'urbanisme reste sans emploi en France, jusqu'au début du XXe siècle. Dans un article récent, Jean-Pierre Freya fait le point sur les aventures sémantiques du terme d'urbanisme, depuis son apparition vers 1910, sur son entrée tardive -sous son acception contemporaine, vers 1930- dans les dictionnaires, et sur les batailles organisées par les «urbanistes» intéressés autour de sa définition. Et l'auteur de conclure par un rappel: « Pour nous, ce que recouvre le mot" urbanisme" doit une
Jean-Baptiste Richard (de Radonvilliers), Enrichissement nouveaux, Pilout, Paris, & LIoy, Troyes, 1842, p. 407. 19 Jean-Baptiste Richard (de Radonvilliers), Enrichissement nouveaux, 2e éd., Léautey, Paris, 1845, p. 581. 20 Richard (de Radonvilliers), 2e éd., op. ci!, p. 593.
18

de la langue française, de la langue française,

dictionnaire dictionnaire

de mots de mots

21

bonne partie de son sens à l'espace des positions qu'occupent ceux qui usent de ce vocable pour parler d'un certain nombre d'objets dont personne ne saurait avoir l'exclusive21». Née dans la mouvance des premiers urbanistes français, fondateurs de la Société Française des Urbanistes en 1913, la définition française moderne de l'urbanisme a par la suite été mise au goût personnel de ses usagers et des pouvoirs qu'ils incarnent ou qu'ils servent. Il est certain que je m'expose moi-même, dans cette tentative de dégager le sens particulier de l'urbanistique du tronc commun urbanisme, déjà bien chargé de lourdes branches, je ne peux manquer de ID'exposer à la critique; je vais toutefois tenter de justifier cette position. Je reviens à la distinction proposée plus haut entre urbanisme et urbanistique, qui se situe au niveau de la durée historique: une ville n'est-elle pas le produit d'un projet initial d'établissement, d'une sédimentation lente de l'habitat et des procès de rapports sociaux, des accidents de parcours historiques et politiques? La prépondérance avérée de l'un de ces grands facteurs de déclenchement d'urbanisation définira la méthode la moins imparfaite pour en rendre compte, de telle sorte que, de la même façon que le terme de « linguistique» se distingue de celui de « langue », c'est à dire que l'analyse d'un objet se distingue de son usage, et dans cet esprit que les mots de « politique» et de « police» dérivent du même grec ancien polis (= la cité), il m'apparaît que reprendre l'emploi singulier de cet italianisme proposé voici une vingtaine d'années déjà par Dufour, Huet et Raymond, « urbanistique », permet par un raccourci très significatif, et sur la pente la plus traditionnelle de la formation des noms français dits savants, de désigner non pas « la ville» décrite, non pas les arts, sciences et techniques de l'aménagement des cités, mais le faisceau des conditions d'élaboration et de réalisation d'un projet urbain. Faisant il va de soi référence à une ville nouvelle, à tout le moins à un fragment de ville nouvellement conçu. Jean-Pierre Freya fait de cette «urbanistique» le cœur de sa démonstration, en analysant les mécanismes de l'appropriation de l'espace et 1'habitat au XIXe siècle, dans la ville industrielle du Creusot où, si
« le mode de production industriel constitue en soi l'espace urbain pour les besoins de la formation de son personnel [. ..], l'urbanisation sera considérée comme un processus dans lequel les divers groupes sociaux, spécifiés par la place qu'ils occupent dans les procès de la production industrielle et dans l'espace urbain, prennent possession de leur espace en même temps qu'ils se constituent une nouvelle identité, un nouveau statut22.»

21 Jean-Pierre Frey, "Généalogie du mot" urbanisme 22 Frey, La ville industrielle..., op. cil., p. 10.

"", Urbanisme,

n° 304, janvier-février

1999, p. 71.

22

Pour autant, selon le même auteur, la ville n'est pas décisivement conquise et absorbée par ses usagers au dépens de «l' urbanistique patronale»: il apparaît nécessaire d'approfondir l'analyse dans sa dimension historique:
«La différence entre la politique qui vise à endiguer une croissance des tissus centraux, dont la promotion immobilière est laissée à l'initiative des acquéreurs de parcelles (selon un découpage et un remplissage fonction des pouvoirs d'achat, besoin et habitus des habitants) et celle qui vise à programmer les pratiques et la vie urbaine. [...] L'espace réglementaire -bien décrit par Devillers dans son ouvrage23- se caractérise, quant à lui, par la diminution, au cours de I'histoire, du nombre des prescriptions portant sur la forme physique du bâti, et le fait de céder ainsi progressivement la place à la simple objectivation des habitudes urbaines acquises de la population. L'autre espace, que nous nommerons 'programmatique', a pour objectif, à l'inverse, de conformer les pratiques à des règles d'usage des lieux qui passent par l'adoption de modèles d'habitat et leur inscription dans une morphologie urbaine planifiée24».

Espérant que cet ouvrage contribuera à éclairer et à affiner cette proposition de principe, je propose que l'urbanistique aura pour premier objectif l'étude du cas particulier des quartiers neufs rapidement issus d'un projet le plus souvent pragmatique et hardi, œuvres d'un homme ou d'une poignée de bâtisseurs, voire de villes entièrement bâties ex nihilo en très peu de temps, selon un plan prémédité et globalement observé pour le plus grand bénéfice de la lisibilité des fonctions d'usage et du contrôle de la population. C'est en somme un élément synchronique de l'analyse plus largement diachronique qui s'attache à l'étude de villes constituées, ayant connu des formes successivement tributaires des réglementations, des types d'activités de commerce, d'industrie et de culture, des réseaux et des modes d'occupation de l'espace, puis des matériaux de construction et des styles architecturaux. L'urbanistique française dans la Louisiane du XVIIIe siècle ne peut aujourd'hui manquer d'être tributaire des outils théoriques récents fournis par JeanPierre Frey. Toutefois, l'ancienneté relative de l'époque considérée, autant que la particularité coloniale du territoire considéré, m'entraînera naturellement à proposer certaines précisions. L'analyse urbanistique reposerait-elle sur le double constat d'une typologie architecturale différentielle et de la libéralité de la localisation des groupes sociaux? S'articulerait-elle sur une série d'études portant sur le tissu urbain et par là, sur la morphologie des quartiers, sur les lieux publics vus comme éléments structurants de la ville et des quartiers, et sur les caractères spécifiques du marché foncier25? Il
23 Christian

Oevillers & Bernard Huet, Le Creusot, naissance et développement d'une ville industrielle, 1782-1914, Seyssel, 1981. (Référence ajoutée par nous-mêmes au texte de J.-P. Frey). 24 Frey, La ville industrielle..., op. cil., p. 266. 25 Frey, ibid. : nous reprenons ici les articulations mêmes proposées par l'auteur.

23

convient en vérité d'ajouter à ces éléments les facteurs engendrés par la dialectique particulière propre à l'évolution d'une ville coloniale, étroitement assujettie à des intérêts métropolitains qui ne la concernent qu'indirectement. La ville coloniale n'est en effet à son origine que la cité-satellite de la lointaine puissance matricielle. A la nécessité de l'occupation par le travail et du bien-être de ses habitants, s'ajoute une démarche de pillage sans contrepartie équitable de la part de l'Etat régisseur, ou de la compagnie fermière désignée par cet Etat, qui engendre une situation de dépendance. Si ce système s'apparente par bien des aspects à celui des villes industrielles26,il s'en éloigne du fait de la double tutelle économique de la ville par ses notables locaux et par l'autorité royale, comme par les principes mêmes de sa fondation, qui relèvent ici de la politique autant que de la nécessité, sociale et commerciale. Pour en rester au domaine de la morphologie urbaine, la disposition en damier ellemême, très généralement adoptée par les Européens dans le Nouveau Monde, ne traduirait-elle pas en ce sens un besoin de stabilisation de la vie sociale, alors que par ailleurs les autres éléments fondamentaux du «programme colonial» sont largement inconnus: relations avec les indigènes, composition de la communauté coloniale, constance politique de la métropole mais aussi potentialités agricoles et commerciales du pays, climat, ressources naturelles... Jean-Paul Lacaze résume ainsi l'édification de ces villes coloniales régulières:
« [D'une part], la mise en place d'une grille orthogonale facilite la prise de possession du sol par l'installation des premiers colons, que ces derniers soient des agriculteurs ou des urbains. D'autre part, le plan traduit une volonté de mise en ordre et de contrôle liés à l'insécurité durable d'une situation d'exploitation coloniale27».

Examiner d'assez près les conditions géographiques et l'organisation des pouvoirs en Louisiane, avant d'analyser en quoi se fait jour une perception, puis une nécessité du fait urbain dans un pays qui aurait pu se satisfaire d'exploitations rurales et de comptoirs portuaires, comme cela fut le cas de nombreuses colonies européennes: tel est le premier objectif. Le second visera à fournir une étude morphologique des quelques objets remarquables que sont les villes fondées par les Français au début du XVIIIe siècle dans la province du «Mississippi », de façon à évaluer l'idée communément avancée sans démonstration préalable, selon laquelle il existe un

26

Voir Frey, Le rôle social..., op. cil., p. 206, où le rapport extérieur-intérieur est ainsi conceptualisé, en reprenant le thème de l' « économie-monde» de Braudel et Wallerstein: «A l'espace clos de l'esprit maison, qui inclut la ville et son appropriation par les salariés comme mode de reproduction du travail salarié, s'oppose une économie-monde comme mode de reproduction du capital qui se cherche un autre territoire dissocié du premier. Qu'importe l'usage fait des armes ainsi produites, pourvu qu'il y ait du travail. .. ». 27 Jean-Paul Lacaze, Les méthodes de l'urbanisme, PUF, Paris, 1993, p. 28.

24

urbanisme de source française aux Etats-Unis d' Amérique28. Cependant, l'importance relative de ces communautés coloniales louisianaises doit être bien présente à l'esprit. Dans les dix premières années de son existence, la ville de La Mobile (1702-1711) ne dépasse guère 100 habitants, dont la moitié de soldats. La Nouvelle Orléans n'atteint pas, de 1718 à 1766, le chiffre de 4 000 habitants29.Il faut imaginer l'implantation de ces unités urbaines précaires à l'aune de ce que l'on peut voir des grandes migrations de populations provoquées par des conflits récents dans des pays pauvres, que ce soit au Proche-Orient, en Afrique ou dans les Balkans: l'organisation sociale et la répartition ordonnée des personnes en un temps très court et sur un territoire de fortune, n'est pas moins cruciale que l'organisation de l'intendance: acheminement et distribution des vivres, soins. En ce sens, la question de la filiation qui peut exister entre le campement et la ville, c'est à dire celui du mécanisme d'appropriation par ses usagers d'un territoire qui n'a pas été choisi, mais concédé par une autorité supérieure, prend toute son importance. La fondation d'une ville régulière implique donc le risque de la voir négligée par ses habitants en ce qu'elle est la marque d'une volonté supérieure et non celle d'une liberté personnelle ou sociale, voire tout simplement vitale lorsqu'il ne s'agit que d'un campement. Un second risque, non moins important, consiste à décider théoriquement du site de la nouvelle ville, sachant qu'une fois la décision prise, seules des réalités d'ordre géographique lourdes de conséquences pourront inciter à faire machine arrière. Dans les villes neuves d'Europe, des erreurs géographiques ont pesé sur le destin d'Aigues-Mortes ou de Brouage. L'échec d' Henrichemont ou de Richelieu s'explique par un autre type d'erreur, qui ne tient pas à la géographie physique, mais à la réalité commerciale: ces villes étaient situées à l'écart des chemins de marché. L'obstination de Sully, puis celle du Cardinal, ne s'expliquent que par des raisons de prestige personnel. Ainsi une politique irrationnelle peut-elle desservir l'ambition même du politique30. Dans le contexte colonial, la médiocre qualité de la communication entre la métropole toute-puissante et la Louisiane vassale prend une importance extrême. Une navette aller-retour de courrier peut mettre un an... pendant lequel les épidémies, les avatars climatiques (ouragans, inondations), les

28

Idée centrale de John W. Reps notamment,

dans la traduction

française

de son ouvrage magistral:

La

Ville américaine, fondations et projets, Bruxelles & Liège, 1981, p. 57: l'absence de règlement d'urbanisme et le système des Compagnies provoquèrent, selon l'auteur, autant de types urbanistiques que de villes: « Il en résulte une diversité de formes et de modèles bien que certains éléments communs permettent d'apercevoir que ces villes ont leur origine dans une même culture et furent créés pour répondre à des besoins similaires. L'urbanisme français eut une considérable influence ». 29 Le recensement du gouverneur espagnol Galvez, en 1795, fait état de 5 000 habitants environ à La Nouvelle Orléans, 27 000 habitants dans toute la Basse-Louisiane, dont la moitié d'esclaves. 1 200 Nègres environ ont été « libérés », soit un peu moins de 10%. Voir Plan and Program for the Preservation of the Vieux Carré, Bureau of Governmental Research, New Orleans, New Orleans, 1968, p. 12.
30

Voir infra la section L 'héritage européen

des formes

urbaines régulières.

25

guerres avec l'indigène, les rivalités de personnes, peuvent rendre caduque la décision royale apportée par le bateau de retour. Encore cette décision n'a t-elle pu être prise que sur la foi de rapports contradictoires, de plans souvent flatteurs, de descriptions fallacieuses destinées à gonfler l'enveloppe des crédits accordés. C'est ainsi par écart à la norme voulue, par l'aller-retour entre le règlement fixé et sa possibilité d'application, que l'on pourra mesurer l'efficacité du dispositif urbanistique mis en place dans ces premières années du XVIIIe siècle, et qu'il faut bien considérer comme la première ébauche de la science des villes nouvelles de la modernité. Essentiel, le rôle des ingénieurs militaires français de l'école de Vauban apparaîtra dans leurs rapports avec les institutions comme par leur travaux de concepteurs et de maîtres d' ouvrages. Je me suis donc attaché à une analyse distinctive des corps de l'administration royale et des Compagnies, et de leur action; à montrer les mécanismes conflictuels de l'édification des villes, des projets aux décisions souveraines, des plans à la réalisation concrète, des réglementations urbaines aux résistances qu'ils engendrèrent. Et puisque le choix de la forme d'une ville est apparu à ce point essentiel, que La Nouvelle Orléans est citée comme l'archétype de la ville coloniale régulière française3l, j'en donne une étude comparée à celles de deux autres, Le Biloxi et La Mobile, visant à mettre en évidence des principes, des logiques et des aberrations, propres à féconder l'histoire de la ville américaine. Il est donc aussi nécessaire de souligner la parenté des rythmes d'urbanisation32 des villes classiques régulières et les damiers du Moyen Age et de la Renaissance, que de veiller à n'en pas tirer de conclusions hâtives sur leur parenté morphologique. Les damiers des bastides ou de Noto en Sicile, ville reconstruite à la fin du XVIIe siècle, ne sont comparable que sur un plan, c'est à dire une image de la ville formellement et non morphologiquement- à celui de Neuf-Brisach ou de La Nouvelle Orléans. Des constats révélant des analogies formelles ne sauraient constituer la démonstration d'une filiation « génétique» des morphologies urbaines. Il faut insister sur le fait que ces plans de ville que séparent plusieurs siècles d'histoire, n'engendrent ni la même occupation de l'espace, ni la même architecture: ils ne peuvent donc entraîner ni les mêmes fonctions sociales, ni une gestion similaire des événements urbains.
31

Voir Pierre Pinon, « Villes fondées à Saint-Domingue au XVIIIe siècle », in Xavier Malverti & Pierre

Pinon, La ville régulière, modèles et tracés, Paris, 1997, p. 139: «Le modèle de la ville ouverte avec place faisant face à la mer semble s'être constitué pour la Nouvelle-Orléans en 1722-1724, sur un dessin de l'ingénieur militaire Adrien de Pauger ». 32 Le Corbusier insiste sur cette notion de vitesse dans le procès de fondation de la ville nouvelle. A l'urgence des besoins toujours croissants de circulation répond celui d'une réponse rapide aux besoins urbanistiques : « Ville idéale! Cité d'affaires modèle! hochet futile d'un maladif rêveur de vitesse! La vitesse n'est-elle pas en deçà d'un rêve, la brutale nécessité. Je tranche par ceci: la ville qui dispose de la vitesse dispose du succès, -vérité des temps. A quoi bon regretter l'âge des pasteurs! Le travail se concentre, accélère son rythme. » (Le Corbusier, Urbanisme, G. Crès, Paris, 1925, p. 182.)

26

hl Le champ d'étude
Il reste à reconnaître ces « objets remarquables» et à soutenir le choix opéré: qu'estce qu'une « ville », distincte d'un fort ou d'un village? Quelles sont les villes de cette Louisiane française? Et à poser les quelques questions auxquelles la présente étude tentera d'apporter des éléments de réponse. La première référence que l'on met généralement en avant est celle de Pierre Lavedan, qui brosse en quelques mots un portrait saisissant des tentatives urbanistiques de la France dans le Nouveau Monde:
«Charlesbourg, Charlesfort, La Caroline, ne sont que des souvenirs. Henryville grandissant a formé le noyau de Rio de Janeiro. Mais ce n'est pas le nom seul qui a changé. Dans aucun de ces cas il n'est alors question de villes, tout au plus de forts. Faudrait-il vraiment, s'ils avaient vécu, s'ils étaient devenus des organismes urbains, considérer leur date de fondation comme celle de la fondation de la ville? Dira t-on par exemple, dans un autre domaine, que Chicago a été fondée en 1673 parce que les deux Français Joliet et Marquette en reconnurent alors l'emplacement? Ce qui s'est passé pour La Nouvelle Orléans, et que nous allons voir, montre que nous n'en avons pas le droit. Le fort n'est pas la ville. Au début de I'histoire coloniale, il existe une période préurbaine. La colonisation française dans l'Amérique du Nord, reprise dès le début du XVIIe siècle par Henri IV et Richelieu, n'a compté que trois villes: Québec, Montréal, la Nouvelle Orléans33».

Selon Lavedan, l'urbanisation de Québec et de Montréal relèvent de l'empirisme, et ce n'est qu'avec La Nouvelle Orléans que l'on pourrait parler d'urbanisme, en raison des principes adoptés et respectés pour sa fondation: ordre de la grille des îlots, symétrie donnée par l'axe central de la rue d'Orléans, qui constitue une originalité par rapport aux villes espagnoles ou anglaises d' Amérique34.Or j'aurai l'occasion de démontrer que ces propositions traduisent une vision générale qui n'est plus de mise soixante ans après que le créateur de l'histoire des villes ait écrit ce magistral ouvrage. Relevons seulement que les connaissances de Pierre Lavedan dans ce domaine des villes coloniales n'étaient manifestement que de seconde main, et très incomplètes: ainsi connaît-il assez précisément La Nouvelle Orléans, grâce à l'ouvrage de Marc de Villiers, mais il ignore La Mobile: le Colonial Mobile de Hamilton est cependant paru en 1897... Venons donc à l'objet lui-même, en commençant par la première création urbaine de la Louisiane, La Mobile. Pendant l'été de 1712, alors que les inondations ont entraîné l'année précédente la décision de déplacer le fort de La Mobile, alors

33

Lavedan, op. cil., p. 474. 34 Lavedan, op. cil., p. 479.

27

capitale de la Louisiane française35, le gouverneur La Mothe Cadillac écrit au Roi pour l'inciter à la création d'une ville fortifiée, plutôt qu'à celle d'un fort entouré d'un village:
« Si le fort des troupes sera separé de la ville, le sentiment du Sr de lamothe est qu'il y a des Raisons equivalentes, si le fort est separé de la ville le soldat est moins fatigué, les troupes moins exposées et en etat de moins craindre les seditions, et mieux les Réprimer, le soldat et l'officier d'autre part sont plus a l'etroit, l'air y est plus mauvais, les habitans sont plus libres, et en etat de s'activer dans les bois et prendre la fuite dans les occasions ou l'ennemi paroit : au lieu que se voyant renfermer avec les troupes ils s'animent les uns et les autres, les troupes par honneur, .les habitans par interet et pour la conservation de leur bien, les troupes et les habitans etant separez, ce sont des forces separées et divisées. Les uns veulent conserver leur ville, les autres leur fort. Il faudroit aussi separer les officiers, ce qui ne convient point surtout dans le comencement d'un etablissement Monseigneur verra ce qui convient. Les Rues de la ville doivent etre larges au moins de 36 piez36a cause des grandes chaleurs, pour peu de vent q'uil fasse il perce et penetre dans les Rues, lors quil y a de lespace, le soleil demeure et le mauvais air se dissipe37».

Oublions un instant que Cadillac, originaire du Sud-Ouest de la France, est peut-être plus sensible au principe des « bastides» qu'à celui des villes-citadelle: force est de constater que de ce texte confus se détachent deux idées conductrices du projet d'édification de la cité, à savoir l'attachement des habitants, considérant leur ville comme les soldats leur fort -beau résumé de l'appropriation collective d'un espace de vie- ; et la nécessité d'un art urbain se préoccupant d'abord de ce que l'on n'appelle pas encore l'hygiène, et dont les vecteurs annoncés par Cadillac sont ici l'air et la lumière. Plus curieusement, le rapport du jeune gouverneur met en évidence ce que les plans des concessions, les projets et les réalités de la Louisiane d'alors, dont la colonisation, à peine entamée, est déjà fortement menacée par l'incurie politique, ne montrent guère: qu'il y a là au moins une ville, fût-elle primitive, avec des habitants, une défense et une volonté de pérennité, « les troupes par honneur, les habitants par intérêt». En effet, un seul regard sur les recensements de la population et des
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Mobile est aujourd'hui une ville majeure de l'Etat de l'Alabama. Une partie de la trame urbaine de la

ville française subsiste, et quelques rares maisons. Un fragment du Fort-Condé a été reconstitué de façon à évoquer le passé de la ville, et un petit musée voisin a conservé quelques pièces d'archives et des objets originaux, à la lisière d'un quartier factice où l'on a réuni des bâtiments anciens pour une part réduits à l'état de ruine. 36 36 pieds valent 6 toises ou 12 mètres environ: nous aurons l'occasion de montrer plus loin, par l'analyse morphologique détaillée de La Nouvelle Orléans notamment, qu'il s'agit ici d'un étalon conçu par les ingénieurs militaires, que l'on retrouve en de nombreux lieux de la France ou de ses colonies aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce qui est ici intéressant est le lien fait avec l'hygiène, car l'argument plus généralement mis en avant est d'ordre pratique: faire passer trois voitures de front. 37CAOM, C13A2, p. 651, 6 août 1712, lettre de La Mothe Cadillac, gouverneur de la Louisiane.

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richesses de cette éphémère capitale au nom prédestiné, « La Mobile38», permet de la situer à son niveau réel, celui d'un village qui grossit vite, doté d'un fort important que justifie seule sa position frontalière, toute proche des Espagnols de Pensacola, voire des colons anglais de Caroline. En 1706, on y dénombre 85 habitants, 35 vaches, 5 taureaux et 6 bœufs Charolais; en 1721, 645 habitants (dont la moitié d'esclaves), 327 bêtes à cornes et 42 chevaux39. Si l'on accorde ici le nom de ville à cette entité de faible importance, c'est donc parce qu'elle se définit elle-même comme telle, par la plume de son gouverneur et la volonté de son souverain le roi de France. Près d'un demi-siècle plus tard, en 1757, Antoine de Bougainville décrit ainsi brièvement la Louisiane, à la fin d'un long mémoire sur la Nouvelle France; il n'y voit que deux villes et quatre villages:
«Il Y a deux villes alignées, une grande, enceinte, ne serait-ce Rivières du Canada; Pointe Coupée40». sans fortifications, la Nouvelle-Orléans, belle, des rues bien belle place, avec deux corps de casernes. On devrait y faire une qu'un fossé palissadé. La Mobile, petite ville comme les Troisquatre bourgs, les Illinois, les Alibamons, Natchitoches, la

La ville-capitale doit contenir alors environ 3 000 habitants, ce qui correspond à l'importance potentielle des ville neuves de France à la même époque41. Encore l'explorateur insiste t-il sur la nécessité de fortifier La Nouvelle Orléans pour la seule raison que la Guerre de Sept Ans fait rage, précisant que «Le pays [est] difficile à conquérir par l' Anglois ». Faut-il parler d'urbanisme, tant il paraît que ce groupe d'hommes et de bâtiments agglomérés sur la rive d'une baie tropicale tient d'abord aux nécessités de la défense des hommes et des biens face aux tribus indiennes, et ensuite au principe du « prélèvement» colonial des richesses naturelles? Le terme pourrait s'avérer excessif. Il n'empêche que cette création d'agglomération, tout artificielle, engendre les caractéristiques propres à l'urbanité: les Français, avec leurs esclaves indiens ou noirs, édifient sous la direction des ingénieurs du Roi des maisons et des bâtiments
Après l'inondation qui emporta la première ville, et la construction de la seconde Mobile en 1711, Bienville et d'Artaguiette émettront l'idée de rebaptiser la ville « L'Immobile », craignant peut-être que le déplacement de son site en 1710-1711 ne fût l'effet d'une quelconque prédestination toponymique. Dans le même mouvement pour conjurer le sort, ils eurent l'idée de nommer « île Dauphine» l'île Massacre: cette dernière proposition seule fut retenue (voir Marc De Villiers, Histoire de la fondation de La Nouvelle-Orléans, Imprimerie nationale, Paris, 1917, pp. 20-21. 39CAOM, G1 464, dossier Il. 40 Pierre Margry, Relations et Mémoires inédits pour servir à I 'histoire de la France dans les pays d'Outre-mer, Challamel aîné, Paris, 1867, p. 83 (Mémoire de Bougainville: pp. 37-84). 41 Philippe Truttmann, Fortification, architecture et urbanisme aux XVlr et XVllr siècles, Région de
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Thionville, Etudes historiques n° 32, 1976, p. 59. Cet auteur estime à un chiffre de 1 500 à 3 200 habitants environ la capacité des villes neuves construites sous Louis XIV.

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d'usage collectif (église, hôpital, entrepôt) et militaires (fort, caserne, poudrière), créent des fabriques en liaison avec leurs activités (moulin, chantier de bois, commerces), cultivent la terre alentour et tâchent, au-delà des règlements et des privilèges, d'instaurer une solidarité active entre les habitants. Aux représentants de l'administration civile royale, calquée sur l'administration des provinces en France, s' ajoute la présence numériquement importante des militaires, que ce soit pour défendre (commandant et officiers), pour exercer la justice et la police (commissaire), pour bâtir (ingénieur). A leur tête, le gouverneur est en relation étroite avec les représentants de la Compagnie de commerce, le cas échéant, soit entre 1712 et 1723, et le ministre ou le Conseil de la Marine, auxquels il soumet ses rapports. Aux catholiques (Missions étrangères, Jésuites, Capucins, Ursulines), seront confiées des tâches d'évangélisation et d'hospitalisation. Ainsi la ville nouvelle coloniale s'impose de recréer par sa seule structure initiale un équilibre que la ville française classique avait atteint au terme d'une longue maturation, et ceci en un lieu inconnu, quasi vierge aux yeux de l'Européen, où se trouvent mêlés des hommes d'origines, de mœurs et de conditions diverses. C'est donc sous l'angle particulier des procès d'urbanisation de la Louisiane française, que j'ai voulu étudier l'aménagement et le développement de ce territoire, depuis la première pierre enfouie dans le sol à Biloxi (aujourd'hui plage d'Ocean Springs) en 169942jusqu'à la vente de la Louisiane aux Etats-Unis par Napoléon, effective en 1803. On pourrait objecter que l'époque de la fondation et de l'essor des quelques villes de cette province se situe entre 1700 et 1750 environ, et que ces dates 16991803 sont fort arbitraires: un petit fort de rondins de bois, le vieux Biloxi, n'est pas une ville, et quand bien même le retour des Français en 1800 fut salué avec enthousiasme par les Louisianais, il dura si peu de temps que pratiquement, la cession se fit de l'Espagne aux Etats-Unis. Aurait-il fallu s'arrêter en 1766, date de l'arrivée du gouverneur espagnol Ulloa à La Nouvelle-Orléans? Ce serait négliger que cette ville, et la colonie tout entière, vécurent sous la période espagnole une domination de fait de l'élite française43,

42Cette pierre, qui porte l'inscription

«COLONIE£

FRANCOISES

1699. Pe. Le MOYNE

SB de-IbVle L.P.

P.L », a été découverte en 1925 sur la plage d'Ocean Springs, près de Biloxi dans l'Alabama. Gravée sur un bloc de calcaire taillé, fragment ayant servi de lest à l'un des bateaux de l'expédition de Le Moyne d'Iberville, elle commémore à la fois le débarquement de l'expédition qui avait retrouvé le Mississippi et la Louisiane de Cavelier de la Salle, et l'érection sur les lieux du premier fort en rondins de bois, nommé Fort Maurepas en l'honneur du Premier ministre français. Elle est conservée au Louisiana State Museum de La Nouvelle Orléans, et une copie figure au Musée du Nouveau Monde de La Rochelle.
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Qui s'est concrétisée de novembre 1768 à juillet 1769 par le renvoi du gouverneur espagnol Ulloa et l'auto-proclamation d'une «République de Louisiane» autonome, huit ans avant l'Indépendance des Etats-Unis. Cette indépendance politique cessa dans la violence à l'arrivée du gouverneur O'Reilly. Sur ce point d'histoire, voir 1. E. Winston, «The Causes and Results of the Revolution of 1768 in Louisiana », The Louisiana Historical Quarterly, 1. 15, 1932, pp. 181-213.

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influence profonde qui a marqué l'urbanisme de la capitale de la Louisiane jusqu'au milieu du XIXe siècle, tandis que la pratique de la langue française n'y a pas, aujourd'hui encore, totalement disparu. Ce serait aussi dénier toute importance à l'arrivée en nombre d'Acadiens et de Créoles de Saint-Domingue dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui ont affermi l'implantation de la capitale de la Louisiane de façon définitive, en dépit des deux grands incendies qu'elle subit en 1788 et 1794 et des ouragans dévastateurs de 1789 et 1790. Il n'en reste pas moins que la période du procès de fondation et d'épanouissement de La Mobile et de La Nouvelle Orléans, c'est à dire la première moitié du XVIIIe siècle, occupera logiquement de très loin la plus grande partie de cette étude. 1699 apparaît comme la date fondamentale. Aussitôt débarqué, Iberville fait édifier le fort Maurepas selon les principes de la fortification militaire européenne, en usage depuis la fin de la Renaissance, et que Vauban a porté à un niveau de perfection alors insurpassé. La référence au premier découvreur de ces lieux dix-sept ans auparavant, Cavelier de La Salle (au XVIe siècle les Espagnols en avaient vainement traversé l'étendue), n'est que respectueuse. Il ne s'agit pas de s'aventurer, mais de s'établir. Il s'agit aussi de rentrer en France avec des arguments: pour Louis XIV et son jeune secrétaire d'Etat à la Marine, Pontchartrain, affirmer la présence française outre mer, c'est d'abord se mettre en situation de la défendre. S'il est bien vrai que fortifier un atterrage ne conduit pas nécessairement à l'urbanisation d'un territoire, la force symbolique de l'inscription « colonies françaises» sur un bloc de pierre de lest déchargé d'un vaisseau et enfoui sur place, indique assez que la substance même du fait colonial passe de la mer à la terre. Le bateau n'est plus que le cordon liant la colonie vassale à sa métropole. Les Français débarqués -il n'y a pas encore d'esclaves- réclameront la concrétisation de leur attente, si ce n'est de leurs rêves: une concession, un habitat, du travail, une vie sociale et familiale. Quel champ géographique? La Louisiane, découverte par Robert Cavelier de La Salle et Henry de Tonti en 1682, à partir du Canada, par l'exploration du Mississippi, est donc "retrouvée" par Le Moyne d'Iberville en 1699 par le Golfe du Mexique. Bientôt, un gouverneur nommé par le Roi de France pour ce territoire qu'il donnera en gestion dès 1712 à deux Compagnies successives, celles de Crozat et de Law, administre un domaine considéré comme une province de la métropole, au même titre que le Canada. Une autre région moins importante située entre les deux colonies, l'Illinois, est inféodée à la Louisiane: le gouverneur de la Louisiane nomme à sa tête un commandant totalement soumis à son autorité. Du point de vue religieux, la Louisiane et l'Illinois français relèvent du diocèse de Québec. Cette province de l'Illinois est délimitée de la façon suivante par les cartographes du XVIIIe siècle: au sud la rivière de l'Ohio, au nord celle de l'Illinois, à l'ouest le Mississippi-Missouri, à l'est les rivières des Ouabaches et des Miamis. Je l'ai exclue du champ de référence, pour cette raison qu'aucune ville n'y a été fondée par les

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Français durant la période concernée. Seuls quelques villages, vivant dans une semiautarcie en liaison étroite avec le Canada, les « coureurs des bois» spécialisés dans la pelleterie, et les tribus indiennes, furent construits à proximité de forts rudimentaires. Il s'agit du Détroit, de Caskaskia, de La Prairie-du-Rocher, de Cahokia, des Forts d'Orléans et de Chartres (ce dernier est le seul monument de maçonnerie de pierre de la colonie), de Sainte-Geneviève, de l'Anse à la Graisse (Nouvelle-Madrid), de Carondelet et de Saint-Louis des Illinois Le premier et le dernier cités seuls connurent un tel développement ultérieur qu'il s'agit aujourd'hui de villes américaines d'importance majeure, ayant conservé leurs patronymes français. Le fort Duquesne, construit en 1754 à l'extrémité orientale de l'Illinois, constitue quant à lui l'embryon de la ville de Pittsburgh. Ainsi défini, l'espace de cette recherche se limite à la Louisiane française bornée au nord par le confluent Arkansas/Mississippi, pour une période essentiellement comprise dans la première moitié du siècle des Lumières. L'incidence du regard adopté indiquant la route à suivre, autant que ma familiarité d'historien avec les archives du XVIIIe siècle, la lecture ou relecture presque exhaustive de tout ce qui concerne la Louisiane dans la plupart des lieux de conservation: projet, mise en œuvre, administration et développement de la ville, a permis de donner un autre relief à plusieurs hypothèses déjà émises, d'abandonner certaines pistes et d'en proposer de nouvelles, en un mot de donner, je l'espère, une base singulière et solide à cette étude de l'urbanistique française dans une colonie exemplaire de l'Ancien Régime.

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L 'ÉTABLISSEMENT

A - Évaluation du territoire historique

Il ne saurait être question ici de brosser un tableau complet de la géographie de la Louisiane du XVIIIe siècle à nos jours. Il n'est pas même envisagé de décrire la province comme elle apparut aux premiers explorateurs et colons de la période française, de Cavelier de la Salle à Le Moyne d'Iberville. Ce travail a déjà été fait de façon très minutieuse et très exhaustive, que ce soit par les récits contemporains de la colonie, ou par les ouvrages de synthèse ultérieurs. Il suffira de citer les trois œuvres du père Jésuite Pierre François-Xavier de Charlevoix (publication 1744), de l'archiviste Pierre Margry (publications 1879-1885) et du professeur Marcel Giraud (publications 1953-1991 )44.Ce dernier ouvrage contient, outre son corpus propre, une bibliographie importante. Les faits historiques qui vont être évoqués dans cette partie consacrée à « l'établissement» des Français en Louisiane ont donc été déjà largement traités et discutés. Les arbitrages entre les vérités, les naïvetés et les affabulations des anciens voyageurs ont été rendus de façon solide et argumentée. Il semble qu'il reste peu de choses à découvrir dans ce domaine, si ce n'est à s'interroger de façon plus approfondie sur les relations entretenues avec les nations indiennes et sur l'écriture que nous pratiquons de leur propre histoire45-mais c'est un autre objet d'études-. Il n'en reste pas moins vrai que l'angle de vue particulier que j'ai adopté, nécessite une mise au point préalable sur les conditions géographiques dans lesquelles ont dû évoluer ceux que l'on appellerait aujourd'hui les aménageurs et les décideurs de la colonie: administrateurs civils et militaires, ingénieurs, maîtres d'œuvre et exécutants. Au surplus je me propose dans ce domaine comme dans les autres, de
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M. Giraud, Histoire de la Louisiane française, 4 tomes, Paris, 1953-74, et tome 5 (en américain), Baton

Rouge, 1991. Il est à noter que cette œuvre immense a été interrompue par la mort de son auteur et ne couvre que la période 1698-1731. Voir notamment pour notre sujet: 1. l, p. 57-71 (milieu primitif), p. 135-179 et p. 244-266 (peuplement et agriculture) ; 1. 2 p. 12-26 (l'opinion scientifique) ; 1. 3, p. 154-220 (concessions) et p. 252-286 (émigration) ; 1. 4, p. 196-214 (concessions) et p. 168-195 (peuplement) ; 1. 5, p. 201-342 (La Nouvelle Orléans). 45 Voir sur ce point les questions essentielles posées par Catherine Desbarats, «Essai sur quelques éléments de l'écriture de l'histoire amérindienne », Revue d'Histoire de l'Amérique Française, vol. 53, 2000, p. 491-520.

partir de sources manuscrites souvent peu ou mal exploitées, ou encore inédites, sinon inconnues. En effet, la colonisation de la Louisiane et la fondation des quelques objets urbains de cette colonie, s'est effectuée dans un contexte géographique très particulier. Certes, l'existence de l'Amérique était connue des Européens depuis deux siècles. Mais si la reconnaissance de ses côtes était entreprise, tout au moins pour l'Est du continent, l'intérieur du pays était largement ignoré, et le Mississippi lui-même n'avait jamais été parcouru dans toute son étendue. L'absence apparente d'or, la présence en nombre d'Indiens résolus à se défendre, décourageaient les velléités de conquête. Les Français qui vont s'installer en Louisiane pourront mesurer la difficulté de l'entreprise: instabilité du climat et des sols, versatilité des populations indiennes s'estimant à juste titre les possesseurs légitimes des lieux, faiblesse de la démographie européenne, maladresse des politiques menées depuis la France, menace permanente des voisins Espagnols et Anglais... Malgré ces facteurs défavorables, la Louisiane française a lentement émergé de son sous-développement initial, essentiellement grâce à une politique indienne prudente et à quelques initiatives privées. Il apparaît donc indispensable de définir plus précisément ce cadre géographique, à partir des documents contemporains de la colonisation, sans perdre de vue que ce qui intéresse ici, c'est ce qui peut ou non favoriser la fondation des objets urbains identifiés.

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1* Situation de la Louisiane

al Géographie physique
La situation géographique de la Louisiane peut être aujourd'hui synthétisée de la sorte46:
« Les plaines du Golfe forment une auréole qui s'étend depuis la Floride à l'est jusqu'à la frontière avec le Mexique à l'ouest et s'infiltre le long de la vallée du Mississippi jusqu'au confluent avec l'Ohio. Larges en moyenne de 250 à 500 km, elles sont constituées par des couches sédimentaires allant du Crétacé au Quaternaire le plus récent et plongeant doucement des Appalaches, à l'est, et des plateaux qui précèdent les Rocheuses, à l'ouest, vers le Golfe. Les rebords des couches dures dessinent de vastes amphithéâtres de lignes de côtes, séparées par des dépressions couvertes de lœss et d'alluvions, qui sont exploités par l'agriculture et où se sont installées les villes. Les côtes elles-mêmes sont basses et formées par une succession de lagunes, bordées par d'immenses cordons littoraux. Au centre, la basse vallée du Mississippi et son delta s'étendent sur environ 75 000 km2 ».

A ce tableau général, on ajoutera quelques précisions d'ordre météorologique propres à bien définir le type de climat tropical auquel nous avons affaire dans ce contexte largement deltaïque47,puisqu'il ne s'agit ici que de la Louisiane américaine, c'est à dire l'essentiel de l'ancienne Basse-Louisiane française: en schématisant, des Yasous à La Balise dans le sens nord-sud et des Natchitoches à La Nouvelle Orléans dans le sens ouest-est. Les températures minimales de janvier vont de 0° au nord à 6° au sud, les maximales de 12° au nord à 6° au sud. On notera l'absence de variation de température dans le delta en hiver. Au mois de juillet, les différences de températures entre le nord de la colonie et le sud sont plus marquées: minimales de 21 ° (moyenne nord) à 23 ° (moyenne sud), maximales de 34° au nord à 33° au sud. Les premières gelées apparaissent début novembre au nord et début décembre au sud. Elles cessent tout à fait à la fin mars au nord, et dès la fin février au sud. Ainsi, l'on notera que si les gelées ne sont jamais longues et si les températures ne descendent pas beaucoup audessous de zéro, la période hivernale est cependant marquée par des baisses de
46 Jacqueline Beaujeu-Garnier & Catherine Lefort, article «Etats-Unis, Géographie », du CD-ROM Encyclopaedia Universalis 4, 1995. 47 Charles R. Goins & John M. Caldwell, Historical Atlas of Louisiana, University of Oklahoma Press, Norman & London, 1995, cartes 13, 14 et 15 (données météorologiques).

température importantes, de l'ordre de 20-25°, et une période de gel qui peut atteindre jusqu'à cinq mois aux confins de l'Arkansas. Les précipitations annuelles, essentiellement composées d'eau -au sud notamment, dans le delta et les bayous, la neige est rare- atteignent 1300 à 1500mm au nord et 1500 à 1650mm au sud. La fréquence des cyclones tropicaux est élevée, au point que l'on relève un ouragan (+ de 120 km/h) tous les quatre ans en moyenne48. Nous savons aujourd'hui quantifier la phénoménale puissance naturelle du site de la Basse- Louisiane, et les efforts de canalisation des passes du Mississippi par les ingénieurs de Louis XIV, s'efforçant d'utiliser les billots et les stipes qu'il charriait pour barrer les passes moins avantageuses et créer le courant nécessaire pour creuser les autres. Les complexes réseaux de pilotis employés par les mêmes pour constituer le poste quasi-lacustre de La Balise, le tout sans aucune machine, à la main, en l'absence générale d'ouvriers compétents, le personnel lui-même constamment réduit par les épidémies: tout cela nous paraît aussi héroïque que totalement inadapté au génie du lieu... Cependant La Mobile comme La Nouvelle Orléans n'ont pas cessé de croître et de justifier en partie cet acharnement de quelques centaines d'hommes:
«[La partie basse de son cours et le delta du Mississippi] occupent un golfe important, progressivement comblé, mais où l'affaissement continue, parfois même avec des phases violentes (tremblements de terre de New Madrid en 1811 et 1813 et observations sismologiques). L'alluvionnement est considérable: le système du Mississippi dépose 730 milliards de tonnes par an de dépôts solides en dissolution. Vers le sud, le delta est immense. Des sondages en Louisiane ont atteint près de 7 000 m sans toucher la base du Miocène; on estime le total de la sédimentation à plus de 15 000 m d'épaisseur; le delta s'avance progressivement dans la mer à une vitesse de 100 m environ par an. Le lac Pontchartrain, qui s'étend au nord de La Nouvelle-Orléans, a été fermé par la progression des alluvions. Le chenal du Mississippi atteint 30 à 60 m de profondeur depuis Baton Rouge, ce qui explique l'importance portuaire de La Nouvelle-Orléans49 ».

hl Géographie historique:

l'exploration

«En 1990, [la Louisiane] comptait 4 219 973 habitants. L'originalité du milieu physique se conjugue avec l'influence française pour créer un milieu rural particulier: les parcelles allongées, presque laniérées, les fermes alignées le long des axes de communication constituant des villages-rues à mailles très lâches,

48

Tous les chiffres donnés ici, tirés de Goins & Caldwell, op. ci!., correspondent à des relevés de mesures
en unités françaises les degrés,

échelonnés sur 30 ans, de 1962 à 1991. Je me suis borné à transcrire pouces et miles américains. 49 Jacqueline Beaujeu-Garnier & Catherine Lefort, art. cil..

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rappellent, au même titre que le sang canadien, la colonisation française50» : c'est ainsi, on le voit encore nettement sur n'importe quelle vue aérienne de la vallée inférieure du Mississippi, que le paysage de la Louisiane se distingue nettement de ceux que l'on trouvera dans les régions septentrionales de l'Amérique. Cependant je ne me placerai évidemment pas dans ce registre de la vérité a posteriori, me proposant plutôt de montrer la perception du Mississippi et de son delta telle que ressentie par l'explorateur ou le colon, découvrant pour le compte de Louis XIV l'immense territoire quasi inconnu. Pour imaginer ce que représenta le delta51aux yeux des Européens, même avertis par un siècle de colonisation, voyons ce qu'écrit Louis Dubroca en 1802, l'auteur s'étant attaché avec un certain bonheur à rendre compte de cette force naturelle du pays, non sans une dimension critique que j'aurai moi-même à contester:
« Entre l'embouchure du Mississipi et Pensacola, que les Espagnols venoient d'élever dans la Floride, est une côte d'environ quarante lieues d'étendue; elle est par-tout si basse, que les vaisseaux marchands ne peuvent approcher qu'à quatre lieues de distance, ni les plus légers brigantins plus près que de deux lieues. Son sol, entièrement sabloneux, est aussi peu propre à la multiplication des troupeaux qu'à la culture. On n'y voit que quelques cèdres et quelques pins épars. Le climat est si brûlant, quand les rayons du soleil ont dardé sur ces sables, qu'il y a des saisons où les chaleurs seroient insupportables, sans un vent léger qui, s'élevant à neuf ou dix heures du matin, ne tombe que le soir. Dans ce grand espace est un lieu qu'on appelle Biloxi, du nom d'une nation sauvage, qui, autrefois, s'y étoit fixée. Cette position, la plus stérile, la plus incommode, la moins avantageuse de toute la côte, fut celle qu'on choisit pour y fixer le petit nombre d'hommes que d'Yberville avoit amenés, sous l'appât des plus grandes espérances52 ».

En effet la Louisiane française a été reconnue par Robert Cavelier de La Salle en 1682, à partir des Grands Lacs. Ce Normand de 39 ans en prend alors symboliquement possession au nom du Roi de France Louis XIV et lui donne le nom qu'un Etat des Etats-Unis porte encore aujourd'hui. Ce n'est pas sa première tentative. Ce n'est pas la dernière non plus. Tâchant de retrouver le Mississippi par l'autre côté, c'est à dire par le Golfe du Mexique, il laissera sa vie quelques années plus tard à l'Ouest du delta du Mississippi, tué par ses hommes aux environs de l'actuel Houston (Texas). Longtemps auparavant, la Floride et le Golfe du Mexique avaient été découverts par les Espagnols53. Ainsi, Ponce de Leon longe les côtes de Floride occidentale en

André Kaspi, article« Louisiane» du CD ROM Encyclopaedia Universalis 4, 1995. C'est ainsi que l'ordonnateur Hubert nomme en 1717 le Mississippi: voir Villiers, Histoire de la fondation..., op. cit., p. 35. Le fleuve sera également baptisé selon les géographes « fleuve Saint Louis» et « fleuve Colbert ». 52 Louis Dubroca, L'itinéraire des Français dans la Louisiane..., Paris, an X, 1802, p. 12-13. 51

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1513 ; Alvarez de Pineda pénètre la baie de la Mobile dès 1519, et Panfilo de Narvaez fonde un village dans la baie de Tampa en 1528. Il laisse sa vie dans ce voyage. Plus important, de 1539 à 1543, Fernando de Soto entre dans le Mississippi par son embouchure et le remonte jusqu'au confluent de l'Ohio. Considéré comme un échec par les autorités espagnoles (de Soto meurt au confluent de l'Arkansas, et ne rapporte pas d'or), cette dernière expédition ne sera pas suivie de nouvelles. Cependant, les Espagnols « n'en continuèrent pas moins d'estimer que toute la partie continentale, entre la Floride et les Mexique, leur appartenait de plein droit et ils veillaient jalousement sur leur bien54». Cavelier de La Salle lui-même aura l'occasion, parfois à ses dépens, de mesurer la réalité de la présence espagnole dans le nouveau territoire, que ce soit par la domestication des chevaux dans certaines tribus indiennes, le passage de bateaux marchands dans le Golfe du Mexique, ou le butin pris par les Indiens à ses coreligionnaires. Les Espagnols avaient bien établi un poste à la limite Ouest de la Floride, à Pensacola, mais ils ne s'aventuraient guère à l'intérieur des terres, non plus qu'ils ne s'attachaient à la découverte de la grande baie Santo Spirituo et du fleuve Escondido (= caché). En effet, la difficulté qu'il y avait à reconnaître son embouchure parmi ces terres basses et marécageuses, changeantes au gré des crues, des débâcles et des périodes de relatif assèchement, faisait souvent confondre aux marins égarés la baie de la Mobile, celle du Saint-Esprit, l'embouchure du Colorado, etc. avec le delta du Mississippi lui-même. Leurs explorations sont-elles bien connues en Europe? Moins sans doute qu'on ne pourrait le croire. Ainsi le portulan-mappemonde de l'abbé et hydrographe dieppois Pierre Desceliers55,daté de 1546, témoigne-t-il d'un étonnant « rendu» dans le tracé des côtes du Golfe du Mexique, et d'une ignorance quasi-totale de l'intérieur des terres. Desceliers n'a jamais fait d'observations sur place à l'aide d'instruments; il se fie aux journaux de bord, aux récits de voyage et aux cartes existantes56.Il place la baie du Saint Esprit au niveau de la baie de Galveston, là où La Salle se perdra cent cinquante ans plus tard, et l'Escondido au Nord-Ouest de la Floride (baie des Appalaches). Le premier Français à s'aventurer dans les parages du Mississippi fut

53 Sur ce sujet, voir H. E. Bolton, The Spanish Borderlands, Toronto & New York, 1921, et D. 1. Weber, The Spanish Frontier in North America, New Haven & London, 1992. Sur la rivalité franco-espagnole dans la région, voir R. S. Weddle, The French Thorn, College Station, 1991.
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55

Léon Lemonnier, Cavelier de la Salle et l'exploration du Mississippi, Paris, 1942, p. 19.

L'original de ce portulan fondateur de l'hydrographie française, se trouve à la John Reylands Library, Manchester (G.-B). Le Château-musée de Dieppe en possède une belle copie. 56 Les plus anciennes représentations précises de l'Amérique du Nord, incluant les découvertes de Jean Cabot, se trouvent chez l'Espagnol Juan de La Cosa (vers 1500, Museo Naval de Madrid). Desceliers paraît être une source pour les cartographes hollandais: le globe terrestre de Willem Jansz Blaeu, par exemple, donne un tracé des côtes très semblable, décrivant la baie du Saint-Esprit mais non l'embouchure du Mississippi (Scheepvaartmuseum, Amsterdam, A 1224 (1), vers 1660).

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Jean Nicolet qui, en 1639, découvrit le Wisconsin57 et la baie des Puants (actuellement Green Bay), à l'Ouest du lac Michigan. A cette date, Cavelier de La Salle entreprend deux voyages en 1669 et 1670, reconnaissant à partir des Grands Lacs le fleuve Ohio, puis l'Illinois et le Mississippi lui-même. Toujours dans le Nord de la future colonie, Louis Joliet et le père jésuite Jacques Marquette découvrent en 1673, à partir de la baie des Puants, le confluent du Missouri et du Mississippi. Mais ils se croient à 50 lieues de la mer, alors qu'ils en sont distants de plus de 250 (environ mille kilomètres). Puis en 1679, Daniel Duluth parvient jusqu'à l'extrémité Ouest des Grands Lacs, à la limite des Etats actuels du Minnesota et du Wisconsin. Ces explorations ont donné à La Salle l'idée de poursuivre vers le Sud et de tenter de découvrir enfm le grand fleuve qui se jette dans la mer. Croit-il vraiment qu'il s'agit de la « Mer de L'ouest», l'océan Pacifique, et qu'ainsi sera ouverte une route vers la Chine? Il en paraît convaincu. Au Canada, dont il est un notable, on appelle « Lachine» un village dont il est le fondateur. Une expédition vers la Chine par de nouvelles voies est toujours propre à attirer des soutiens et des fonds officiels, et précisément La Salle a obtenu de Colbert l'autorisation d'édifier un poste au Sud du lac Erié et un autre au Sud du lac Michigan, ainsi que la seigneurie des terres découvertes58.En 1680, le Normand commence par une descente de l'Illinois, qui aboutit peu avant le confluent du Mississippi. Il apprend des Indiens que le fleuve est navigable jusqu'à son embouchure, et qu'il se jette dans un lieu où se trouvent des Espagnols: ne serait-ce pas le Golfe du Mexique, comme le soupçonnaient Joliet et Marquette? D'ailleurs le 17 février 1680, il voit arriver chez les Illinois un chef Indien d'une nation lointaine, qui avait entendu parler du passage des Français; ce chef porte à la ceinture un sabot de cheval, et explique qu'il a rapporté ce trophée d'un pays proche du sien, au sud-ouest, dont les guerriers aux cheveux longs vont à dos d'animal et armés de lances59.La Salle reconnaît qu'il s'agit des Espagnols du Nouveau Mexique. Il se dispose à attendre le bateau qui doit lui apporter des hommes, des vivres et des outils, mais bientôt lassé de cette attente et désireux d'occuper ses hommes, il décide de construire un fort sur place, le fort Crèvecœur. Le Griffon n'arrivera jamais et la troupe se sépare en deux: le père Hennepin poursuit la reconnaissance du Mississippi vers le Nord, tandis que La Salle, après avoir momentanément regagné le fort Frontenac, retourne au fort Crèvecœur pour y secourir son lieutenant, Tonti, que ses hommes ont abandonné aux mains des Iroquois. Celui-ci retrouvé, La Salle repart l'année suivante en direction du Sud. Il séjourne chez les Arkansas, puis continue la descente du fleuve, notant qu'il s'élargit toujours. Le climat se réchauffe
57

Voir Thierry Lefrançois,

"La traite française

de la fourrure
Thonon les Bains

sur le territoire
/ La Rochelle,

des actuels Etats-Unis",
1992, p. 57.

in

Th. Lefrançois (dir.), La traite de lafourrure, 58CAOM, F3 5, 12 mai 1678, F 41-42. 59 Lemonnier, op. cit., p. 109-110.

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progressivement et des alligators peuplent les eaux. La Salle, qui a connaissance des voyages de l'Espagnol de Soto, croit comprendre que ce grand fleuve qui le transporte n'est autre que l'Escondido. Il séjourne chez les Taensas, puis chez les Natchez, qui apprennent aux explorateurs qu'ils se trouvent à une dizaine de jours de navigation de la mer. Bientôt les rives du fleuve deviennent plus basses, les roseaux abondent dans les marécages qui les bordent, l'eau du fleuve devient saumâtre. Tonti atteint la mer libre par la passe principale. A la fourche des trois branches du delta, La Salle fait équarrir et dresser un arbre, sur lequel on accroche les armes du Roi de France, forgées dans un fond de marmite. Le 9 avril 1682, une croix est érigée, et le notaire de l'expédition, Jacques de la Métairie, enregistre l'acte de baptême de la nouvelle colonie60. Au Québec, La Salle ne trouve pas d'appui auprès du nouveau gouverneur, La Barre, qui a remplacé Frontenac. Il décide de s'embarquer pour la France et d'aller à Versailles réclamer le secours du Roi. Louis XIV lui fait bon accueil et La Salle pourra repartir à ses frais dans le but de fonder une colonie à la Louisiane, à la tête de quatre vaisseaux du Roi. Mais en 1685, après une escale à Saint-Domingue, il ne parvient pas à retrouver l'embouchure du fleuve. La thèse couramment soutenue est que La Salle aurait mal calculé la position du delta, n'ayant pris, lors du voyage précédent, qu'une latitude imprécise à l'astrolabe. Il est de fait que le dédale des îles basses et herbeuses, des bancs de sables éblouissants, les troncs d'arbres et de graviers dégorgés par le fleuve, ne laissent pas découvrir aisément une passe. La Salle irait donc se perdre dans la baie de Galveston, qu'il prend pour l'embouchure du Mississippi, puis dans la lagune de Matagorda, qui est celle du Colorado. Débarqué, il fait édifier un fort de rondins de bois à l'embouchure de la Trinité, puis un petit village dans les terres, qu'il nomme Saint-Louis. Lors d'une expédition à pied vers le Nord, il retrouve le Mississippi, au début de 168661. Plus vraisemblable est la thèse du géographe Claude Delisle, selon laquelle La Salle aurait volontairement poussé à l'Ouest, peu désireux de donner à ses éventuels rivaux la position exacte du delta, et soucieux de reconnaître un territoire plus vaste: « C' étoit alors une grande question parmi les curieux, de savoir positivement l'endroit où la riviere de Mississipi se jette dans la mer, soit que ledit Sieur de la Salle ne l'eût pas assez observé, soit qu'il ne voulût confier son secret à personne corne il est plus probable ». Et l'éminent cartographe poursuit en indiquant que sur la foi de ses seconds officiers Beaujeu et d'Amanville, La Salle avait volontairement
60

AN, C13C3, r> 28-29, 9 avril 1682. Procès-verbal retranscrit par P. Margry, Découvertes et

Etablissements des Français dans l'Ouest et le Sud de l'Amérique Septentrionale, Paris, 1879-85, 1. 2, p. 186-192. Voir aussi Lemonnier, op. cil., p. 181. 61 On trouve un récit de cette malheureuse expédition sous la plume de Jean Cavelier, frère et compagnon de route de La Salle. Le manuscrit se trouve à Séville, Archivo General de Indias, IG 1530, et a été transcrit en appendice dans Lahontan, Oeuvres complètes, Presses de I ' Univers ité Laval, Montréal, 1990, 1. 2, p. 1160-1181. Ce récit est plus complet que ceux donnés par Margry, Découvertes..., op. cil., dans les tomes 2 (p. 501-509) et 3 (p. 586-596).

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fait route à l'Ouest au-delà du delta du Mississippi: «soit qu'il n'eût pas aperçu cette embouchure en passant, ou qu'il voulût pousser plus loin pour reconnoître la Côte & s'assurer des peuples qui estoient à l'Occident de cette riviere ; ce qui est plus probable62». Une lettre de l'abbé Tronson, qui s'est entretenu avec La Salle lors de sa venue en France, semble confirmer le sentiment de Delisle: « Ce que vous en ont rapporté les deux hommes qui l'ont accompagné ne convient pas avec ce que luimesme m'en dit. Il prétend estre entré dans le golfe Maxique non par la baye du Saint-Esprit, mais par le 27e degré de latitude et par le mesme méridien de Panuco, qui est au bout du golfe et beaucoup au-delà de cette baye63». Cette première tentative de colonie connaît un dénouement tragique: de retour à Saint-Louis, Cavelier de La Salle est tué par deux de ses hommes. Tandis que les mutins et leurs complices restent sur place, les fidèles de l'explorateur remontent le Mississippi et regagnent le Canada. Les colons de Saint Louis seront, eux, massacrés par les Indiens. L'un d'eux, Jean Jarry, gagne les rangs espagnols et retrouve en avril 1689 le « Saint-Louis du Texas» de Cavelier de La Salle. Le même Jarry est peutêtre l'auteur d'un précieux dessin de 1688 montrant les lieux: un fort carré à quatre bastions d'angle, donnant sur le fleuve, entouré de six maisons64.Mais il est certain que l'on peut difficilement considérer Saint-Louis du Texas comme le signe d'un établissement des Français en Louisiane, encore moins de la création d'une véritable colonie65. Cavelier de La Salle, lors de son premier voyage par le Nord, en 1681-82, avait déjà pour habitude d'établir des campements de base sommairement fortifiés: le fort Crèvecœur est le premier gage de cette discipline militaire. Et le Roi de France songe essentiellement à faire comprendre aux Espagnols qu'il ne saurait être question de leur laisser s'approprier tout le Golfe du Mexique. Les expéditions montées par de hardis soldats et coureurs de bois ou d'intrépides religieux, ont pour résultat principal de fournir des indications sur le pays et de s'assurer des relations pacifiques avec les tribus indiennes. Le père Hennepin publie à Paris dès 1683 une Description de la Louisiane nouvellement decouverte, puis à Utrecht une seconde édition augmentée sous le titre de Nouvelle decouverte d'un tres grand pays situé dans l'Amerique (1697), et encore une troisième: Nouveau voyage dans un pays plus grand que l'Europe (1698).
62

AN, Marine, 2 JJ 56, Journal des Savants, 17 mai 1700, lettre de Delisle à Cassini, p. 215-216. Claude

Delisle (1644-1720) est le père de Guillaume Delisle (1675-1726), tous deux cartographes du Roi. Voir l'ouvrage qui leur a tout récemment été consacré: Nelson Martin Dawson, L'atelier Delisle: l'Amérique du Nord sur la table à dessin, les Editions du Septentrion, Sillery (Québec), 2000. 63 Margry, Découvertes ..., op. cit., t. 2, p. 355. 64 Voir Robert S. Weddle, The French Thorn, rival explorers in the Spanish sea, 1682-1762, Texas A&M University Press, College Station, 1991, p. 72-73 et fig. 5.
65

A la suite de la découverte de l'épave de La Belle, l'un des navires de Cavelier de La Salle, en 1995,
texans ont également
coloniale

des archéologues
section L'archéologie

entrepris

des fouilles sur le site de ce premier village. Voir infra

la

louisianaise.

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Ces ouvrages ne seront utiles aux explorations ultérieures que pour ce qui concerne l'observation des mœurs indiennes. La géographie de la Louisiane y est évoquée de façon fragmentaire, souvent fallacieuse, et pour cause: le père Hennepin n'a pas fait la plus grande part des explorations qu'il revendique... Il se présente comme l'initiateur et le véritable découvreur du Mississippi, et Louis XIV, qui n'est pas dupe de ces outrances d'ailleurs dédiées au Roi d'Angleterre Guillaume d'Orange, menace Hennepin de prison s'il ose paraître en France ou au Canada66.Nous verrons bientôt qu'Iberville eut l'occasion de pâtir des affabulations d'Hennepin. Ainsi les voyages de La Salle et de ses émules67 auront-ils eu le mérite de prendre date, de baptiser le territoire, et de fournir une base de données géographiques et ethniques importante, quoique généralement peu fiable, aux véritables fondateurs de la colonie, d'ascendance normande, mais tous deux nés au Canada, Pierre Le Moyne d'Iberville68 et son frère cadet Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville.

ci Les premières cartes du territoire
Les relations des missionnaires et les récits des explorateurs donnent une première idée de la géographie de ce territoire69. J'y reviendrai par incidence. En effet ce ne sont pas les sources les plus synthétiques: il faut examiner d'abord les cartes de la Louisiane dessinées avant 169970. Ces documents ont le mérite de traduire plus immédiatement les réalités observées, les erreurs de jugement, les intentions cachées, les données délibérément mensongères. Ils ont encore la volonté de fournir une synthèse, mise en forme par les cartographes érudits, savants de terrain ou de cabinet ayant eu lecture des récits de voyage, des carnets de notes et croquis, des récits oraux de la maj orité des explorateurs, des observations faites dans les mêmes années par des voyageurs étrangers.
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Il n'en reste pas moins que cet ouvrage connut un retentissement peu banal. Il en existe plus de vingt

éditions et des traductions dans toutes les langues européennes importantes: anglais, allemand, italien, espagnol et hollandais. 67 Parmi les relations de ces premiers voyages, voir celles de l'ingénieur Minuty (AN, 4JJ 14/1), d'Henry Joutel (AN, 2JJ 56, p. 18 et suivantes), du chevalier de Tonti (BnF, ms. fL, Clairambault 1016, f' 226 et suivants et f' 282 et suivants). Cartes de l'expédition de La Salle en 1682 : BnF, Cartes et Plans SG F 20, Franquelin, 1684, et de celle de 1687 : BnF, Cartes et Plans Service Hydrographique Pf 138bis, 1/11, Minuty, s.d ., ou la même aux AN, 6JJ 75/258, Minuty, 1685. 68 Les trois premiers voyages d'Iberville en Louisiane (dates de présence effective dans la colonie) : marsmai 1699,janvier-mai 1700,décembre 1701-avrilI702. 69 L'ouvrage de référence sur la littérature produite sur la Louisiane au XVIIIe siècle reste celui de John R. Carpenter, Histoire de la littérature française sur la Louisiane de 1673jusqu'à 1766, Paris, 1966. 70 Monique Pelletier, « La découverte géographique », in Albert Krebs (diL), Naissance de la Louisiane, DAA Ville de Paris, DCN Ministère de la Culture, Fondation Macdonald Stewart, Paris, 1982, p. 32-43, fournit une synthèse sur ce sujet.

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