Désirs d'histoire

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Comment les sociétés humaines traversent-elles le temps ? Comment instaurent-elles une continuité avec leur passé dans un monde en recomposition permanente ? Pourquoi le passé se montre-t-il à ce point malléable ? Constructions identitaires en Grèce, écriture militante au Vietnam, cosmogonies amérindiennes... Douze historiens et ethnologues de six pays nous proposent une analyse culturelle du désir d'histoire.
Publié le : dimanche 1 février 2009
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EAN13 : 9782296220409
Nombre de pages : 254
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DÉSIRS D'HISTOIRE

Politique, mémoire, identité

Anthropologie du Monde Occidental Collection dirigée par Denis Laborde Déjà parus
H. E. BODEKER, P. FRIEDEMANN, Gabriel Bonnot de Mably, textes politiques 1751-1783, 2007. Anthony PECQUEUX, Voix du rap. Essai de sociologie de l'action musicale, 2007. Jean-Louis FABIANI, Beautés du Sud, 2005. Serge MARTIN, Langage et relation, 2005. Benoît CARTERON (sous la dir.), L'engouement associatif pour l'histoire locale. Le cas du Maine-et-Loire, 2005. Denis LABORDE (éd.), Six études sur la société basque, 2004. Eguzki UR TEAGA, Les journalistes locaux, fragilisation d'une profession, 2004. Jacques CHEYRONNAUD, Musique, politique, religion. De quelques menus objets de culture, 2002. Marie-Claire LATRY, Leftl du rêve: des couturières entre les vivants et les morts, 2002. Fotini TSIBIRIDOU, Les Pomack dans la Thrace grecque. Discours ethnique et pratiques socioculturelles, 2000. Alf LÜDTKE, Des ouvriers au quotidien dans l'Allemagne du ume siècle, le quotidien des dictatures, 2000. Louis QUERE, La sociologie à l'épreuve de l 'herméneutique. Essai d'épistémologie des sciences sociales, 1999. Jean-Michel LARRASQUET, L'Entreprise à l'épreuve du complexe, 1999. Jean-Michel LARRASQUET, Le Management à l'épreuve du complexe, 1999. Denis LABORDE, De Jean-Sébastien Bach à Glenn Gould Magie des sons et spectacle de la pass ion, 1997. Hubert JAPPELLE, les Enjeux de l'interprétation théâtrale, 1997. Denis LABORDE (éd.), Tout un monde de musiques, 1996. Annie GOFFRE (éd.), Polyphonies corses. L'orgue et la voix, 1996.

Denis LABORDE (dir.)

DÉSIRS D'HISTOIRE
Politique, mémoire, identité

L'Harmattan

(Q L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07856-7 EAN : 9782296078567

Firedericke

Wanjura,

in memoriam

Rückingen,

1954

- Gottingen,

2005

Désirs d'histoire

Denis LABORDE CNRS, Centre Marc Bloch, Berlin

Le monde que nous habitons est en recomposition permanente, J'ordre territorial qui y règne est pour le moins instable. Songeons à ce qui se sera passé dans l'Europe centrale et orientale depuis la chute du mur de Berlin, à la canonnade qui aura déchiré l'ex-Yougoslavie en suivant des lignes de fractures religieuses que l'on avait crues abolies, au linceul qui couvre l'Afrique subsaharienne. Songeons aux bouleversements introduits à la surface du globe par la multiplication des échanges, ce que l'on nomme la globalisation : création de nouveaux Etats, scission pacifique ou partition tragique de nations hier unes, contestation de frontières reconnues, revendication d'espaces légitimes, efforts de consolidation institutionnelle d'espaces politiques supranationaux, effets de domination politique ou marchande, tentatives d'arbitrage international, promotion de pôles de souveraineté économique, vassalisation de régions entières. Aucune situation géopolitique ne paraît durablement acquise, et moins encore sans doute depuis les attentats du Il septembre 2001, leurs guerres en riposte, les haines déclarées. Voilà qui met à rude épreuve notre pensée classificatrice et la pousse à constamment réviser ses catégories, tant celles qui s'attachent à cerner la nature et le jeu des entités en mouvement (Etats-nations, nations, communautés de culture, minorités dites ou non « ethniques») que celles en fonction desquelles nous étions accoutumés à ranger les phénomènes que nous étudions. Comment, par exemple, appréhender ces crispations identitaires qui partout se font jour, ici les armes à la main, là par l'invective et l'anathème, ailleurs par un réinvestissement des emblèmes nationaux qui conduit à légiférer sur le drapeau ou I'hymne, et à inscrire l'identité nationale dans le paysage administratif de

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nos intitulés ministériels? Ou bien encore, comment appréhender ce monde nourri d'incessantes innovations technologiques qui multiplie les occasions de communiquer et parle anglais? Au nom de l'exception culturelle, des politiques se raidissent, de peur que l'on ne se déprenne de la langue nationale pour épouser celle des maîtres du monde ou pour réinvestir celles, que l'on croyait réduites à une condition ancillaire, des attachements régionaux. Dans ce contexte, qu'en est-il des oppositions consacrées entre le local et le global, le régional et le planétaire, le communautaire et le national, le national et l'international, le singulier et l'universel? On assiste simultanément - mais cette simultanéité n'est pas seulement à constater, elle est aussi à comprendre (sauf à admettre qu'elle va de soi) - à une prolifération de désirs d'histoire. Dans le cœur des conflits de l'Afrique de l'Ouest, dans l'Europe de l'après-communisme, chez les nations amérindiennes du Canada, à l'appui des mobilisations militantes quand s'ouvrent les archives des polices secrètes, l'histoire est appelée à la barre: qu'elle fasse comprendre, qu'elle justifie, qu'elle désavoue, qu'elle tranche! En Arménie, en Turquie, où elle est source de blocages diplomatiques. En Allemagne, en Pologne, où elle alimente la controverse sur l'ouverture à Berlin du « Signe visible », à la mémoire des expulsés allemands d'Europe Centrale après 1945. En Chine, au Japon, où elle attise une « guerre des manuels» contre tel programme d'enseignement japonais. En Grèce, où elle est livrée à des réappropriations locales qui se jouent de I'histoire officielle (Seraïdari, 2001). Dans l'Union Soviétique de la Perestroïka, où elle resta silencieuse dans le flot pourtant des narrations publiées (Garros, 1992). Au Tibet, sous tutelle. En Afrique du Sud, au Chili, en Argentine, au Brésil désormais, où elle irrigue l'espace public et se voit dotée du pouvoir de « réparer », voire de réconcilier. Devoirs de mémoire? Désirs d'histoirel ? Quelle est donc cette histoire qui est ainsi convoquée dans les prétoires, couchée dans les manuels scolaires, contestée par les diplomaties, brandie à divers titres par les sociétés humaines? S'agit-il de cette histoire dont l'évidence pour nous va de soi, de cette histoire qui s'inventa dans le ProcheOrient et en Grèce, prit de multiples formes juxtaposées ou concurrentes pour se réinventer à la fin du siècle des Lumières, de cette histoire que l'Europe intellectuelle, assurée d'elle-même, entreprit d'écrire au singulier (et à la première personne) : son histoire, évidemment, mais aussi celle des autres, sans
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Dans le cas de la France contemporaine,un grand nombre de travaux se sont emparés

du thème dans le sillage des études pionnières de Maurice Agulhon et après l'entreprise prométhéenne des Lieux de mémoire (Nora, 1984-92). On trouvera les références en bibliographie les références de quelques ouvrages récents: F. Hartog & J. Revel, 2001 ; F. Hartog, 2003; C. Andrieu, M.-C. Lavabre, D. Tartakowsky, 2006 ; G. Noiriel, 2007 ; L. de Cock, F. Madeline, N. Offenstadt, S. Wahnich, 2008 ; M.-C. Maurel & F. Mayer, 2008.

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historiens ni archives? Rien n'est moins sûr au fur et à mesure que ce registre de l'histoire, jugé divers de l'intérieur de la communauté historienne mais homogène de l'extérieur, est mis sur la sellette et que surgissent de nouvelles propositions dessinant un nouveau rapport au temps qui mêle les registres de temporalité et réoriente le regard sous la parrainage des subaltern studies ou de l'autohistoire. Cet univers de désordre et d'inquiétude généré par les variations des régimes politiques, des tracés de frontières, des formes de l'Etat, des utopies et des références nationales brouille les pistes et leste du poids de l'incertitude l'usage que nous faisons des outils dont nous avons hérité pour penser les sociétés humaines. Dans le même temps, ce mouvement attise la volonté de connaissance en appelant à un desserrement de l'emprise des modèles nomologiques et à l'échange entre ces disciplines qui ont en commun l'historicité de leurs objets. Voici que l'historien, désespérément en quête d'exhaustivité dans l'idée de « produire un discours vrai sur ce qui est soustrait par le temps à l'observation des hommes» (Hartog, Revel, 2001 : 13), renoue le dialogue avec son homologue ethnologue, désespérément en quête d'authenticité dans la description des cultures de l'humanité. Renonçant à une pensée logique des généralités qui serait érigée en totalité explicative, l'un et l'autre portent attention aux singularités observables et procèdent à quelques réarmements notionnels. Désormais, ils ont abandonné l'idéal d'une hypothétique science objective: ils ne cherchent plus à « clouer de la confiture sur le mur» (Novick, 1988). Avec deux éminents collègues de l'Institut Max Planck d'Histoire de Gottingen, Alf Lüdtke et Hans Medick, nous avons naguère imaginé une rencontre d'historiens et d'ethnologues sur ces thèmes. Grâce à l'implication de nos institutions de tutelle2, cette rencontre prit la forme d'un colloque international réunissant seize chercheurs de six nationalités différentes à Erfurt, au printemps de l'année 2001. Sur cette base, un groupe de travail fut constitué qui présente, dans ce livre, quelques-unes de ses conclusions. Trois axes de réflexion sont ici proposés à partir d'études de cas que nous aurions pu multiplier à l'envi. Ces études de cas visent à porter le débat en des territoires propices à l'échange, où les barrières disciplinaires gagnent en porosité et où les outils mobilisés dans l'investigation se détachent de leur spécificité pour œuvrer à la production d'un savoir en commun. Voici donc ce
2 Outre le CNRS: l'Institut Max Planck d'Histoire de G6ttingen, l'Université d'Erfurt et la Mission Historique Française en Allemagne, que dirigeait alors Pierre Monnet à G6ttingen et dont Christophe Duhamelle fut à Erfurt l'exigeant représentant. A la MHFA de G6ttingen, la préparation de ces journées fut facilitée par l'implication de Friedericke Wanjura qui en assura la gestion administrative. Les auteurs ici rassemblés lui en rendent hommage. Ce livre est dédié à sa mémoire.

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livre neuf qui a conservé des journées d'Erfurt les trois jalons qui font son économie: 1. L'histoire et le politique; 2. Les enjeux d'une autohistoire; 3. Identité collective et temps.

L 'histoire et le politique
Pour qu'elle prenne ancrage avec une telle force d'évidence dans nos savoirs contemporains et dans nos débats de société, il a fallu que cette activité culturelle en quoi consiste l'écriture de l'histoire fût un jour inventée. Lorsque Jean-Jacques Glassner repère l'émergence de cette activité, dans la société sumérienne peu avant le troisième millénaire avant notre ère, il déchiffre, dans la parcimonie des sources, l'émergence d'un récit à visée historique qui prend place entre discours politique et science divinatoire. La diffusion de l'écriture accompagne l'émergence et le renforcement d'un pouvoir politique de type monarchique. Les inscriptions les plus anciennes que l'on connaisse, nous dit J.-J. Glassner, sont de deux ordres: généalogiques, elles proclament la légitimité du souverain par rapport aux dieux et par rapport aux ancêtres dont elles revendiquent les hauts faits; triomphales, elles gravent les exploits des souverains régnants (et non plus seulement des ancêtres) dont elles clament la grandeur. Parallèlement à ces registres, légitimiste et laudatif, se structure un récit à vocation historiographique: des lettrés sont chargés de formuler les principes de l'organisation étatique et d'écrire l'histoire. Ainsi l'invention de l'écriture participe-t-elle d'une mutation profonde de l'ordre politique en Mésopotamie, une mutation qui stimule et justifie en retour l'émergence du récit à visée historique. Connaître le présent au moyen d'une manipulation du passé et louer la grandeur du roi tout en conjecturant sur l'avenir, tel est ce désir d'histoire qui parcourt la société sumérienne et dont le scribe, nouveau venu dans le paysage institutionnel, est en charge désormais. Un cadre d'activité est ainsi en place, que nous considérons rétrospectivement comme un legs testamentaire: dans la Mésopotamie de la fin du quatrième et du début du troisième millénaire, ce cadre d'activité pose le socle d'une confrontation entre mémoire et histoire dont nous sommes les héritiers. De la parcimonie des traces dans le monde mésopotamien à la saturation des marques mémorielles dans nos espaces urbains, n'est-ce pas ce même historien que nous voyons à l'œuvre dans son effort d'arraisonnement graphique de l'insaisissable fugacité de l'expérience humaine? Cette fois, Wolfgang Kaschuba nous entraîne dans une capitale hautement emblématique: Berlin. Il déchiffre la ville en scrutant la façon dont I'histoire s'y inscrit aujourd'hui, forgeant une topographie symbolique d'un nouvel ordre: la Place de Paris, la Porte de Brandebourg, la Place du château, l'emballage du Reichstag par Christo (1975-91) et sa reconstruction par l'architecte britannique

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Norman Foster (2000)... Berlin, aujourd'hui, apparaît comme une ville nouvelle à investir de significations. Mais pourquoi faire de son paysage urbain une mise en scène de l'histoire du pays? W. Kaschuba s'attarde sur l'impératif symbolique dont l'architecture est ici investie, explore la façon dont ces emblèmes s'insèrent dans les usages de la vie ordinaire et façonnent une histoire vécue au quotidien qui n'est pas l'histoire du quotidien. Il s'intéresse aux multiples lectures allégoriques dont chaque bâtiment fait l'objet, démêle l'écheveau des stratégies d'appropriations différenciées auxquelles ces lectures donnent lieu, étudie la façon dont ces constructions, leur apparence, leur symbolique et leur usage modèlent le comportement des Berlinois, comme d'ailleurs celui des visiteurs, et influent sur la représentation que chacun se fait de la ville, de son histoire et du devenir de la nation qu'elle est chargée d'incarner. L'on songe à Maurice Halbwachs rencontrant Chicago lorsque l'ethnologue Wolfgang Kaschuba voit Berlin comme cet endroit où s'élaborent les nouvelles « cartes cognitives» qui font que quiconque vit aujourd'hui cette ville se forge, dans le prisme de cette sémiologie urbaine, une nouvelle appréhension de sa propre histoire, personnelle et sociale. Car si le chantier de Berlin a rendu la question urbaine saillante dans le débat politique allemand, c'est parce qu'il est érigé en emblème de cette volonté de construction politique d'une nouvelle Allemagne, qui passe à la fois par un travail de formation de l'opinion publique et par un travail de mémoire (François & Schulze, 2001), jusqu'à saturation parfois (Robin, 2003). Mais si I'historien est celui qui produit « un discours vrai sur ce qui est soustrait par le temps à l'observation des hommes» (Hartog, Revel, op.cit.), qu'en est-il lorsque les archives qu'il explore portent non pas sur les protagonistes d'un passé lointain, mais sur ses contemporains? C'est une question singulière que l'historien Alf Lüdtke pose à propos de l'ouverture des archives de la Stasi3 : le fait que ces archives aient été ouvertes n'importe-t-il pas davantage que ce qu'on est susceptible d'y trouver? En Allemagne comme ailleurs, un travail de mémoire forge un devoir de vérité dont l'accès aux archives est la condition première. Mais, suggère Alf Lüdtke, la vérité se trouve-t-elle dans ces archives-là? Cinquante-huit kilomètres de rayonnages permettent-ils à I'historien de construire une « vérité de la Stasi» dans la RDA, ou plutôt, comme y insiste le fondateur de l'Alltagsgeschichte allemande, de la vie quotidienne reconstruite par l'œil de la Stasi4 ?
3 Stasi est l'abrégé de Ministerium jür Staatssicherheit (MfS), ministère de la Sécurité d'État, dénommé aussi Staatssicherheit (Sécurité d'Etat). Créée le 8 février 1950, la Stasi était le service de police politique, de renseignement, d'espionnage et de contreespionnage de la République démocratique allemande (RDA). 4 Sur !'Alltagsgeschichte en français, cf. dans les indications bibliogra-phiques, Lüdtke & Medick, 1994 ainsi que Lüdtke, 2000, avec une préface de Jacques Revel.

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Dans les années 1989-90, de nombreuses manifestations réclamèrent explicitement l'ouverture des archives de la Stasi. Le législateur répondit favorablement au désir d'histoire, c'est-à-dire au désir de vérité exprimé par ce mouvement massif d'opinion. Chacun voyait l'ouverture de ces archives comme un travail d'expiation (Lüdtke parle de purification), un rite de passage permettant de franchir ce seuil historique qui séparait l'Allemagne bifide des années de guerre froide de cette Allemagne nouvelle, fédérale et démocratique, qui se conjuguerait au singulier désormais. Mais tout ne se déroula pas de manière irénique, nous rappelle Alf Lüdtke. Des questions pratiques furent sources de controverse, à commencer par la question topographique. L'ouverture au public rendait inopérant un maintien des archives dans leur lieu d'origine. Une délocalisation dans la partie ouest de Berlin fut envisagée. Nouvelles manifestations, occupation des locaux: les Berlinois (de l'est) s'opposèrent au déménagement de « leurs archives» à l'ouest. Ce que l'historien comprend ainsi: les observations que la police secrète a consignées sur nous nous appartiennent, c'est notre histoire. Les archives restèrent donc dans le quartier Lichtenberg, au 103 de la RuschestraJ3e, entre Frankfurter Allee et NormannenstraJ3e. Mais quel usage faire de ces documents? Que faire des cinquante-huit kilomètres de rayonnage? Quel usage les historiens seraient-ils en mesure d'en faire? Alf Lüdtke décrit par le menu la façon dont il a lui-même accédé à ces archives dans le cadre de ses propres recherches: comment cet accès « libre» est réglementé; quels interlocuteurs I'historien rencontre sur la voie des documents; comment le règlement évolue; à quels types de demande l'institution s'autorise à répondre, entre respect de la vie privée et désir d' histoire. De telles questions pourront paraître réductrices au regard des enjeux de société soulevés par l'ouverture des archives d'une police secrète du vivant de ceux qui en étaient et de ceux qui étaient espionnés - la séparation entre l'observateur et l'observé étant d'ailleurs éminemment poreuse, chacun pouvant aisément se trouver d'un côté puis de l'autre de la lunette d'observation - mais, pour Alf Lüdtke, ces questions ne sont pas annexes. On s'en convaincra d'ailleurs à mesure de son récit: ces dispositifs conditionnent l'exercice du métier d'historien. Demeure la question des contenus. À leur ouverture en 1990, chacun crut que l'accès aux archives livrerait l'accès au pays. La société est-allemande serait ainsi dotée d'une parfaite intelligibilité, on comprendrait comment « le système» avait fonctionné. Pour Lüdtke, cet espoir doit être atténué: ne cède-ton pas à la commodité de l'outil en omettant de tester sa pertinence? Comment penser que « tout est dit» dans les archives de la Stasi? Gardons-nous de l'ivresse que toute accessibilité documentaire procure aux amoureux des archives, suggère-t-il, et demandons-nous plutôt quels éléments de la vie sociale

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sont rendus accessibles et quels cadres de l'expérience nous laissons de côté lorsque nous attribuons à une police secrète et son réseau d'informateurs, la capacité de contrôler une société dans son ensemble. L'historien qui lit ces archives découvre une quantité considérable de renseignements, et des plus divers. Comment s'assure-t-il de leur pertinence? Le voisin n'a-t-il pas forcé le trait pour se faire bien voir de son commanditaire de la Stasi? Le mari n'a-t-il pas exagéré certains travers de sa propre épouse dans les rapports qu'il adressait sur elle à la Stasi? Comment conjecturer sur le contenu des informations et sur les motivations qui guidaient le regard? Les archives ne sont pas un décalque de la réalité, nous rappelle A. Lüdtke : elles mentent aussi. Dès lors, ces archives ne nous renseignent-elles pas sur la psychologie des informateurs plus que sur le fonctionnement de la société estallemande? Sabine Rousseau transpose le débat en France dans une période à peine antérieure en questionnant la mobilisation des militants pacifistes catholiques pendant la guerre du Vietnam. Dans leurs mobilisations, leurs écrits, leurs témoignages sur cette guerre, n'était-ce pas leur propre histoire qu'ils écrivaient? Dans cette production discursive, la chronique écrite au présent, le témoignage rétrospectif et l'analyse à visée édificatrice tournée vers l'avenir s'articulent pour bâtir une représentation de la guerre chargée de réflexivité, au point que ce récit semble être, pour chacun des militants, une manière de doter de sens et de cohérence son propre engagement. Identifiée à la cause de la Paix au Vietnam, la mise en discours de la guerre confond les registres de temporalité. Le temps de la guerre renvoie au temps de la biographie de celui qui témoigne. D'où la question qui tenaille I'historienne travaillant sur les sources imprimées, télévisuelles et orales: cette quête de sens en quoi consiste la production d'un récit cohérent de la guerre du Vietnam ne caractérise-t-elle pas davantage la démarche introspective du militant qui parle que le vécu du peuple au nom duquel il s'exprime? Malgré tous les postulats de bonnes intentions affichés, en parlant au nom de la communauté dont il s'éprouve porte parole, ne confisque-t-il pas la parole à cette communauté au nom de laquelle il entend parler? Sabine Rousseau répond à cette question en déchiffrant les nécrologies publiées à la mort d'Hô Chi Minh en 1969. Dans la presse chrétienne, trois vertus se dégagent des portraits circonstanciés de « l'oncle Hô » : la fidélité à son engagement, I'humilité du militant de base, la sagesse du chef d'Etat. Allant plus avant dans la lecture des témoignages, Sabine Rousseau voit clairement transparaître la figure du Christ lorsque l'éloge funèbre dépeint un Hô Chi Minh tout entier dévoué à son peuple, ayant souffert le martyre avant de se faire leader charismatique. Ce christocentrisme militant renvoie à un Evangile considéré comme un outil de libération. Mais n'est-ce pas alors faire un usage bien réflexif de l'histoire des autres? La fabrique de l'histoire du Vietnam ne

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participe-t-eIle pas d'un retour sur les bases de la foi chrétienne et de l'engagement à un moment où l'Eglise eIle-même est en quête de cohérence interne?

Les enjeux d'une autohistoire
De teIles questions ne vont pas sans une nécessaire évaluation des effets résultant de la position occupée par 1'historien eu égard aux faits historiques (culturels) dont il traite et dont il assure, par là même, qu'ils ont bien le statut de faits. Ce renversement de perspective nous conduit à l'autohistoire. Longtemps l'extériorité du chercheur fut en effet tenue pour un gage de neutralité axiologique. EIle fut sans doute l'une des composantes de la certification acquise par les travaux d'ethnohistoire. Or, voici qu'aux côtés des subaltern studies qui contestent cette histoire que l'Europe inteIlectueIle entreprit d'écrire au singulier et à la première personne, une épistémologie inédite prend forme sous le nom d'autohistoire. Nous en verrons une forme contemporaine avec le récit de Georges Sioui, qui parle ici en Huron Wendake de sa propre histoire. Mais ce que met en cause le principe de l'autohistoire, c'est bien la question des procédés d'actualisation référentielle et, au-delà, la question de la disponibilité sémantique des sources. C'est pourquoi, avant de nous interroger sur les modes d'indexation d'une histoire pensée comme justification d'une affirmation identitaire, il convient de questionner les sources et les usages contrastés que l'on peut en faire. Dans cette perspective, l'historien Michael Werner expose le cas emblématique de la Germania et des appropriations différenciées auxquelles le livre, écrit par Tacite (55-117) au début du lIe siècle, donna lieu à partir du XVe siècle lorsqu'il fut chargé de définir les traits de civilisation auxquels les Germains, soucieux de justifier d'une personnalité distincte, cherchèrent à se conformer. Sans doute, nous dit Michael Werner, la structure en miroir que la Germania emprunte au modèle d'Hérodote favorise-t-elle ces appropriations différenciées. Mais tout ne saurait se réduire à une analyse formelle. Alors M. Werner mène l'enquête, elle est philologique, sociale, idéologique, historienne. Car tout commence par ce texte, écrit en latin dans la tradition du récit ethnographique antique et dans lequel M. Werner voit non seulement, de la part de Tacite, un exercice de caractérisation d'un peuple voisin, mais aussi, par usage réflexif, un écrit de combat politique visant à produire des effets en retour sur ce monde romain qui est le sien. Ce mouvement de miroir est aujourd'hui bien connu des ethnologues: la caractérisation d'une altérité germaine doit permettre d'édifier, par contraste, le portrait d'une société romaine nouvelle. La redécouverte du manuscrit par les humanistes italiens du XVe siècle va jouer un rôle crucial, aussi bien sur le front diplomatique que dans la formation

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d'une conscience européenne et, plus tard, dans la formation d'une nation allemande. M. Werner dresse I'historique des multiples rééditions du texte, puis de ses traductions, il en compare les lectures contradictoires, notamment dans cette Germanie que l'ouvrage visait à décrire, et décrypte les procédés d'identification qui se livrent dans ces lectures. Or, le mouvement de rétlexivité est un trait de vicariance. Lorsque la question d'une unification politique sera posée d'une façon obsédante, il s'agira, pour ces Germains dont les ancêtres furent décrits par Tacite douze siècles plus tôt, de se définir. La Germania alors servira de viatique: comment ressembler à ce qui fut dit de nous? Et c'est ainsi que les écrits à visée descriptive de Tacite alimenteront l'ambition prescriptive d'une construction identitaire. C'est à un semblable repérage des appropriations référentielles qui construisent des identités nationales que je me livre alors, dans des contextes distincts: dans la France du XIXe siècle, puis dans les encyclopédies contemporaines. Le thème, cette fois, est musical, la question en forme de contrepoint: comment tout un répertoire de chansons populaires est-il entré dans la délibération des lettrés au cœur du XIXe siècle, et comment, de nos jours, nous y prenons-nous pour faire entrer la musique des autres dans nos encyclopédies? En portant mon attention sur les procédures taxinomiques mises en œuvre dans ces aventures encyclopédiques, j'interroge ce geste en quoi consiste l'écriture d'une histoire universelle de la musique, qui forme le projet de toute encyclopédie. Posant qu'une audition ne se réduit pas à un balayage acoustique mais qu'elle suppose une pensée et des concepts qui nous font doter d'intelligibilité des suites de sons, je pointe cette constante d'une historiographie de la musique: notre oreille qui pense conseille en permanence notre oreille qui entend. Cette enquête me mène à examiner le sommaire de l'Encyclopédie de La Pléiade (1960) pour y scruter la place faite aux « musiques du monde ». Toute histoire universelle de la musique ne serait-elle qu'une histoire du point de vue que notre culture nous enseigne à construire sur le monde, un monde envisagé ici sous la description « musique» ? De tels débats ne sont pas circonscrits au seul domaine de la production du savoir historien, ils concernent tout autant l'enseignement de I'histoire. En Espagne, de violentes polémiques ont surgi dans le paysage médiatique lorsque la Ministre de l'Education du gouvernement de José Maria Aznar affirma en 1996 que certains manuels scolaires en usage dans la communauté autonome basque étaient inconstitutionnels. Le sociologue Jokin Apalategui décrit ici cette polémique, en examinant au préalable la façon dont des histoires du Pays Basque ont été écrites tout au long du XXe siècle, depuis que l'archéologue Adrien Planté prononça sa conférence « Les Basques ont-ils une histoire? » lors du Congrès de la Tradition Basque que la Société Française d'Ethnographie tint à Saint-Jean-de-Luz en 1897. Bien des histoires basques ont été écrites depuis et leurs auteurs n'ont pas placé les mêmes significations derrière les mêmes mots,

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les mêmes objets, les mêmes événements. Ces écritures ont noué des conflits d'interprétation qui semblent bien loin d'être résolus. En 1996, la déclaration de la Ministre de l'Education fit grand bruit. Des mesures gouvernementales furent imaginées. L'arbitrage de deux fondations catalanes fut sollicité. Les experts jaugèrent le nombre de pages des manuels, les rhétoriques d'exposition, l'iconographie, les cartographies, la part faite au Royaume d'Espagne, celle faite au Royaume de Navarre, celle fait au Pays Basque contemporain... Leurs conclusions rassurèrent la Ministre de l'Education, mais, interroge J. Apalategui, le matériau historique peut-il être à ce point malléable? Et un désir d'histoire peut-il être dissocié d'un désir d'être? Le texte que Georges Sioui a composé pour ce recueil a statut de témoignage et se joue des contraintes rhétoriques. II est un appel à la prise en compte de la singularité des cosmologies et à la diversité des rapports au temps qui s'ensuivent. Pour Sioui, qui fut l'un des premiers à mobiliser le concept d'autohistoire dans ses travaux universitaires (Sioui, 1989), le temps des sociétés amérindiennes n'est pas celui, chronologique et linéaire, de l'histoire à l'Occidentale. C'est un hors-temps, qui s'ancre dans une communion jamais altérée avec la nature, dans un lien jamais altéré avec les générations passées. Ce texte du Huron Wendate n'est pas sans soulever un vif questionnement. Un historien peut-il faire le choix d'une épistémologie qui gomme les faits, évacue les tensions inhérentes au fonctionnement de toute société humaine et ne rende pas compte des différentes formes d'adaptation aux contextes environnementaux? En contestant la parole des historiens venus d'ailleurs pour ne conférer autorité qu'à la seule parole indigène, ne fait-on pas des populations amérindiennes les premières victimes d'une philosophie de la nature qui ne serait rien d'autre qu'une adaptation contextualisée d'une idéologie puisant son inspiration dans Ie New Age occidental? Georges Sioui, Huron Wendate, certifie qu'il n'en est rien. Il en appelle à la mémoire des civilisations et à cette prégnance des identités qui garantit la permanence de ces civilisations dans le temps. Pourquoi ne pas prêter attention aux témoignages qui instaurent une continuité plus qu'à ceux qui marquent un changement, suggère-t-il ? Mais en adoptant le point de vue de l'autohistoire et en récusant tout point de vue qui ne prendrait pas ancrage dans la société amérindienne, ne nous contentons-nous pas d'examiner l'envers d'une question - celle qui nous parvient depuis Sumer - dont l'endroit reste inchangé?

Identité collective et temps Pour le sociologue Claude Denis, c'est dans les prétoires canadiens qu'il faut aujourd'hui chercher une réponse à ces questions. Car c'est bien là, dans les prétoires, que s'écrit désormais l'histoire des Premières Nations. Au Canada, la

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volonté d'assimilation des populations amérindiennes a fait place en effet à des formes ambiguës de reconnaissance. Depuis l'arrêt Calder de 1973 - par lequel la Cour suprême déclarait que les Nisga'a détenaient un titre aborigène avant l'arrivée des colons -, les tribunaux sont régulièrement tenus de préciser le statut juridique des Amérindiens et les droits respectifs des communautés face à la prolifération de litiges de plus en plus médiatisés. Cela concerne le droit de pêche dans les zones protégées, le droit de commerce, le droit du sol, et du sous-sol. Mais comment maintenir de tels débats dans le champ clos du juridique? Tous les secteurs de la société sont concernés. C'est pourquoi, sous la pression des événements, ces procédures judiciaires s'accompagnent de nombreuses discussions constitutionnelles visant à préciser les formes que peut prendre une reconnaissance politique des communautés (comme l'accord avorté de Charlottetown). Elles s'accompagnent aussi de négociations de traités entre le gouvernement fédéral, les gouvernements provinciaux et certaines Premières Nations. Ce processus institutionnel ne va cependant pas de soi. En Colombie Britannique, nous rappelle Claude Denis, le Parti Libéral au pouvoir s'oppose à la signature de traités sur le modèle du Traité Nisga'a. Il entend même tenir un référendum qui remettrait en cause le processus de négociation dans son ensemble - ce qui représente des dizaines de traités signés au long des années et jusqu'au traité Nisga'a lui-même, déjà signé, entériné et mis en œuvre. C'est tout le thème de l'enracinement historique à partir duquel les peuples amérindiens négocient qui resurgit ici. Au Canada, en effet, si un peuple amérindien parvient à prouver qu'il occupe un même territoire depuis des temps immémoriaux, alors il jouit de prérogatives dont il est le seul à bénéficier. Mais comment attester de cette permanence spatio-temporelle devant les tribunaux ou face aux négociateurs gouvernementaux? Par le travail de I'historien. Ainsi se dessine un bien étrange paradoxe: alors que, pendant si longtemps, I'histoire des Premières Nations fut niée par I'histoire officielle, voici que l'ensemble de la société canadienne a juridiquement besoin de cette histoire. Qu'elles le désirent ou non, les Premières Nations sont donc sommées de produire un discours sur leur passé et de démontrer à la fois leur implantation territoriale et leur permanence dans l'histoire. Leur histoire s'écrit aujourd'hui dans les prétoires. L'historien est appelé à la barre: qu'il tranche. Cette mise en forme juridique du récit historique nous renvoie à la question de l'autorité conférée à la parole et à son auteur. Qui donc peut écrire ce récit? Question récurrente dans ce dossier, qui vaut pour les peuples de l'Amérique comme pour ceux de cette Afrique subsaharienne dont David Cohen étudie la voix. Quelle est cette « voix africaine» qui nous parvient, interroge I'historien du Michigan? Qui donc produit un discours audible sur l'Afrique sinon les

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spécialistes occidentaux? Dans nos univers des savoirs, quel statut conféronsnous aux témoignages africains sur l'Afrique sinon celui, dévalorisé, d'une autohistoire investie de subjectivité et dépourvue de pertinence, échouant à épouser les canons occidentaux de la rhétorique académique? Rejoignant Sabine Rousseau sur ce point, David Cohen n'est pas loin de voir dans cette médiation autorisée une stratégie de confiscation de la parole de l'autre. Puis de très nombreux exemples dans la littérature, il interroge: pourquoi cette voix indigène et le désir d'histoire qu'elle véhicule ne pourraient-ils être entendus de l'Occident? Le prisme par lequel nous (nous) représentons l'Afrique serait-il encore un héritage du colonialisme et du racisme? Un historien occidental, fûtil équipé des meilleures intentions, peut-il se dégager des effets de domination politique inhérents à son propre discours? C'est alors que surgit la parole de l'oracle, Breyten Breytenbach, dont David Cohen emprunte les mots: à ne pas vouloir entendre sa voix autrement que traduite, nous avons perdu les outils qui auraient permis de « comprendre l'Afrique ». C'est cette tension que l'ethnologue Michael Herzfeld décrypte ailleurs, dans son analyse comparée des rapports que 1'histoire officielle entretient avec les appropriations différenciées, en Grèce et en Italie, deux pays qui ont en commun d'avoir été érigés en piliers jumelés de « la civilisation occidentale ». Mais cette histoire officielle ne joue-t-elle pas, dans ces deux pays, le rôle d'un manteau de Noé masquant les bricolages inventifs qui, au niveau local, permettent de s'approprier aussi bien ces marques (architecturales, matrimoniales, lignagères, juridiques) d'origine byzantine, turque ou arabe que l'histoire officielle voudrait précisément masquer par le référent antique? Fidèle au programme d'une poétique des cultures dont il a lui-même forgé le concept (Herzfeld, 2007), l'ethnologue Michael Herzfeld pose son regard à l'encoignure des contraintes institutionnelles et des poétiques personnelles. Il fait émerger ainsi les conflits patents entre l'histoire vécue, les grands récits historiques et les stratégies d'appropriation des discours officiels produits à Rome et à Athènes. Les formes d'adaptation et les manières de faire référence à l'Antiquité sont fort distinctes d'une capitale à l'autre, d'un pays à l'autre, et, à l'intérieur d'un même pays, d'une région à l'autre. Impossible de généraliser, impossible de subsumer les faits collectés sous une loi des comportements culturels. Au moment où ces pays, qui ont joué un rôle de second plan dans le déploiement du colonialisme européen, expérimentent l'arrivée de flux d'immigrés croissant à mesure que l'Union Européenne se structure, Michael Herzfeld observe que les visions de l'histoire observables dans chaque pays instruisent des rapports à l'altérité qui influent en retour, à la fois, sur les comportements quotidiens et sur les politiques d'intégration. Il pointe quelquesuns des lieux où se déchiffre cette rencontre d'un présent contingent et d'un passé en perpétuelle réécriture : le rapport au lignage, et le patrimoine. Mais ici encore le patrimoine ne vaut d'être étudié que dans les formes d'appropriation

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auxquelles il donne lieu, des formes d'appropriation qui, on le verra, peuvent parfois surprendre. La diversité des stratégies discursives déployées pour faire entrer l'Antiquité dans le présent devient alors, sous le regard de l'ethnologue, un moyen d'observer la façon dont le récit historien permet d'articuler une expérience sociale locale à une gestion nationale de l'histoire, et de gérer des rapports de force. En concluant cet ouvrage sur le thème de l'identité des cultures dans le temps, Gérard Lenclud se concentre sur le point précis où le métier d'historien et celui d'ethnologue se rencontrent, et sans doute se confondent. L'ethnologie et l'histoire œuvrent, chacune à sa manière, à la stabilisation relative d'un certain nombre de traits culturels censés individuer toute collectivité humaine. Chaque collectivité serait dépositaire d'éléments distinctifs perdurant dans le temps. Ecrire l'histoire d'un groupe, c'est conférer à ce groupe une identité persistant par delà les changements susceptibles de l'avoir affecté et dont 1'histoire fait la recension. Quelque chose dans ce groupe a traversé victorieusement l'épreuve des vicissitudes historiques; c'est ce quelque chose qui justifie qu'on traite de ce groupe sur la longue durée comme de la même entité. En disant d'une culture qu'elle a changé, on affirme qu'elle a maintenu la trame de son être puisque si elle avait changé du tout au tout, elle ne serait plus la même dont on décrit les changements. Comment instruisons-nous cette permanence d'une collectivité humaine dans l'histoire? Qu'est-ce qu'écrire 1'histoire d'une collectivité humaine? Gérard Lenclud répond à ces questions en empruntant à la philosophie antique ce «cas exemplaire de perplexité ontologique» qu'est l'énigme du bateau de Thésée. Plutarque est son point de départ, relayé par Thomas Hobbes, John Locke, David Hume, puis par une philosophie plus contemporaine de tradition analytique qui s'est interrogée sur le paradoxe que voici. Les Sophistes grecs se demandaient si le bateau de Thésée, dont les vieilles planches avaient été remplacées les unes après les autres, était resté le même bateau ou en était devenu un autre. Muni de planches neuves, le bateau de Thésée, amarré toujours au même quai, à la même place, était-il resté «le bateau de Thésée» ou bien en était-il devenu un autre? Autrement dit, les transformations subies par le bateau, peu à peu dépossédé de ses planches d'origine, avaient-elles garanti la permanence de l'identité du bateau dans le temps? Répondre par l'affirmative, c'est admettre que, pour une chose, rester identique à soi-même, c'est changer. Mais peut-on maintenir l'inférence lorsque l'on passe du niveau de l'identité d'une chose ou d'une personne au niveau des identités collectives dont s'occupent les sciences sociales? Gérard Lenclud se saisit de ces aspects paradoxaux de la relation d'identité. Examinant les contraintes argumentatives qui s'imposent dès lors que l'on s'interroge sur

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l'identité des êtres (je suis bien moi-même tout en ayant changé au fil des ans) et des choses (le bateau de Thésée) dans le temps, il discute cinq propositions logiques qui permettraient de passer de l'étude de l'identité d'un être ou d'une chose à celle de l'identité des entités collectives que sont les cultures humaines. Le cheminement logique que trace Gérard Lenclud nous amène alors à réfuter l'idée communément reçue que l'identité serait dans le monde avant de venir se loger dans l'esprit humain. Prenant acte du caractère performatif de la mémoire, Gérard Lenclud prend à rebours cette approche commune et conclut: n'est-ce pas parce que ce concept d'identité où s'enracinent nos désirs d'histoire « se dresse au cœur de la raison humaine, sous la forme d'une nécessité épistémique, que nous l'implantons au cœur des choses elles-mêmes, au titre de décret ontologique» ?

Histoire et identité
Dans la traversée de ce livre, chacun se demandera sans doute si nous parlons bien de la même histoire lorsque nous employons, pourtant, le même mot. La diversité des modes de construction de l'objet, la diversité des protocoles d'enquête et les façons distinctes d'instruire une continuité contribueront sans doute à souligner le caractère tangentiel des multiples appropriations de l'histoire. Comment les sociétés humaines traversent-elles le temps? Comment instaurent-elles ou contestent-elles des identités dans un monde en recomposition permanente? Pourquoi ce désir d'histoire dans les périodes troublées et comment s'exprime-t-il, par quelles procédures et quelles justifications? Comment les sociétés humaines se dotent-elles d'un passé pour conférer « du sens» à leurs actions actuelles et pourquoi ce passé se montre-t-il à ce point malléable? Dans la pluralité des terrains et des ancrages temporels exposés ici, ce livre voudrait apporter une contribution singulière qui permette de faire de l'étude de la récurrence des désirs d'histoire l'outil d'une analyse culturelle du désir d'histoire. Voilà qui nous rappelle à la lecture de Reinhardt Koselleck (1990) et à cette idée forte que la conception du temps historique se construit dans la tension entre champ d'expérience et horizon d'attente. Or, cette tension n'estelle pas caractérisée par le désir récurrent d'un « futur neuf» qui apparaît sur la base d'expériences communément partagées, des expériences dont l'historien n'est plus le seul exégète? Car la place de l'historien n'est jamais stabilisée une fois pour toutes. En France, le législateur ne cesse de s'éprouver en charge du roman national. Depuis la Loi Gayssot du 13 juillet 1990 destinée à lutter contre le négationnisme, des lois mémorielles ont durci l'appareil législatif au point de constituer, pour l'historien Pierre Nora, « une camisole qui contraint la

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recherche et paralyse l'initiative des enseignants» (Le Monde, Il octobre 2008). Mais pour la députée de Guyane, Christiane Taubira, qui fut à l'origine de la loi du 21 mai 2001 qui qualifie de crime contre 1'humanité la traite négrière et l'esclavage, l'intervention du législateur est au contraire requise: «Lorsque les enjeux sont au-delà de la mémoire et de 1'histoire, qu'ils atteignent la cohésion nationale, l'identité commune [il] revient alors au législateur de poser la parole politique, déclaratoire, et d'en tirer des conséquences par des dispositions normatives» (Le Monde, 16 octobre 2008). Ainsi la mémoire et l'histoire seraient-elles subsumées sous l'identité dès lors qu'elles sont investies du pouvoir de forger cette cohésion nationale dont le législateur, « élu au suffrage universel [et] qui détient la responsabilité de dire la norme, mais pas seulement, ériger des remparts» (Christiane Taubira, idem), se veut le garant. Voilà qui justifie le sous-titre de ce livre que vous tenez maintenant entre vos mains - « politique, mémoire, identité» - trois termes que les désirs d'histoire ont inextricablement liés sous cette question qui se répercute de polémique publique en ouvrage scientifique: 1'historien et son homologue ethnologue sont-ils à jamais renvoyés à la place prévue pour eux par les rois de Sumer?

Indications

bibliographiques

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1. L'HISTOIRE

ET LE POLITIQUE

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