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Deux siècles de débats républicains (1792-2004)

De
198 pages
La République est revenue sur le devant de la scène politique française. Néanmoins la République, même si elle est une et indivisible, est constituée de traditions diverses ; et depuis 1830 cette unité n'a été obtenue qu'au prix d'efforts soutenus. Des spécialistes français et étrangers de l'idée républicaine mettent en perspective sur 200 ans d'histoire les grands thèmes qui agitent le monde républicain. Une étude enrichie d'un fond iconographique inédit.
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Deux siècles de débats républicains
(1792-2004)

Du même auteur:
Une &nastie de la bourgeoisie républicaine: /es Pelletan (L'Harmattan, Les poèmes secrets de Camil/e Pel/etan (Maison de poésie, 1997) La Troisième République (L'Harmattan, Ouvrages sous la direction 2002) 1996)

de l'auteur:

Une &nastie de la bourgeoisie harentaise:lesPelletan,actes du premier c colloque de l'AECP, Saint-Georges de Didonne (en collaboration avec Georges T ouroude, AECP, 1997) La mer au tempsdesPel/etan,actes du deuxième colloque de l'AECP, Saint-Georges de Didonne (en collaboration avec Georges Touroude, AECP, 1998)
L age d'or des républicains, actes du troisième colloque de l'AECP, Assemblée Nationale (L'Harmattan, 2001)
Rifhesse et diversité de la République en Fram'e : les républifains atYPiques du

XIXe siècle,.actes du colloque de l'AECP et de l'IDERM, Paris, Grand Orient de France (en collaboration avec Pierre Mollier, EDlMAF, 2003)

SoUs la direction de

Paul Baquiast

Deux siècles de débats républicains (1792-2004)

L'Harmattan S-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

L'Harmattan Via Bava, 10214

ltalia 37

Hargitau. 3
t 026 Budapest

Torino

France

HONGRIE

ITALIE

@L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-6664-1 EAN: 9782747566643

Introduction

par Paul Baquiast
Laïcité, Ecole, décentralisation, sécurité, altermondialisation: longtemps démodée et semblant ne plus devoir. intéresser que quelques cénacles de vieilles barbes, la République est revenue sur le devant de la scène politique française. L'échec du totalitarisme soviétique comme l'offensive libérale américaine l'ont dotée d'une nouvelle pertinence en lui redonnant rang d'alternative crédible. La renaissance républicaine commence dès 1982 quand Claude Nicolet, faisant oeuvre de pionnier, publie son incontournable ouvrage sur L'idée républicaineen .France essai d'histoire critique (Gallimard). L'année suivante, Jean-Pierre Chevènement crée le club République moderne(en 1986, il transforme son courant au sein du parti socialiste, le CERES, en Socialismeet Ripublique, lequel devient un. parti politique, en 1992, sous le nom de Mouvement des Citqyens).En 1989, la question du voile islamique relance, sous une forme nouvelle, la réflexion sur la défense de la laïcité. En 1992, à l'occasion du référendum sur le traité de Maastricht, se constitue autour de la défense du Non un axe « national-républicain », joignant la défense de la République à celle de la souveraineté nationale. En 1995, Jacques Chirac, appuyé sur Philippe Seguin, en appelle, lors de la campagne présidentielle, à une recréation du pacte républicain. Thème abondamment repris à son tour par Lionel Jospin, premier ministre, le 19 juin 1997, lors de son discours de. politique générale. En mai 1998, est créée la fondation Marc-Bloch (devenue fondation du 22 mars), dans le but de rassembler ceux qui, au nom de la République et de l'idée nationale, s'opposent à la «pensée unique» et à l'Europe de Maastricht. Le 4 septembre de la même année (date anniversaire de la proclamation de la République, en 1870), huit personnalités du monde intellectuel, issues de traditions politiques diverses, signent un retentissant manifeste dans le journal Le Monde: «Républicains, n'ayons plus peur» 1. Lors de la campagne pour l'élection

-

I Régis Debray, Max Gallo, Blandine Kriegel, Mona Ozouf, Jacques Julliard, Anicet Le Pors, Olivier Mangin, Paul Thibaud.

présidentielle de 2002, Jean-Pierre Chevènement obtient quelques mois durant un immense écho dans le pays en affumant : « il y a une chose qui est au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, c'est la République!» (discol/rsde Vincennes, 9 septembre 2001). Les manifestations quotidiennes de l'entre deux tours des présidentielles, suivies des 82 % obtenues par le candidat Chirac, apparaissent à nombre d'observateurs comme le plébiscite, non d'un homme, mais des valeurs républicaines elles-mêmes. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, en dépit de ses premiers projets sur la Corse et de sa promotion de la discrimination positive envers les musulmans de France, donne, par son vocabulaire et sa politique d'ordre publique, l'apparence d'une tonalité républicaine au gouvernement Raffarin. A l'automne 2003, à l'occasion du débat dont s'empare l'opinion publique sur le port du voile, les professions de foi républicaines se multiplient 1. Sur l'ensemble du spectre politique, on trouve désormais des femmes et des hommes, souvent en conflit sur ce thème au sein de leur propre parti, qui se réclament du drapeau de la République. A tel point que certains ont cru pouvoir réunir autour d'un projet fédérateur les « républicains des deux rives ». L'expression même de « républicains des deux rives », volontiers vulgarisée par la presse, renvoie à l'idée que la République, si elle est une et indivisible, est constituée de traditions diverses. Or, si l'unité des républicains, depuis 1830, a toujours été la condition sine qua non de leurs victoires politiques, cette unité n'a jamais été de soi et n'a jamais été obtenue qu'au prix d'efforts sOutenus. Parmi les conditions nécessaires à l'unité des républicains fIgurent la connaissance et l'acceptation de leurs différences, et donc un détour parI'histoire. Mieux connaître ce qui sépare les républicains pour mieux déftnir ce qui les unit et faire de leurs différences une richesse, tel est l'un des objectifs de cet ouvrage. En cela, c'est un livre politique. Mais c'est aussi un livre à vocation citoyenne, en ce sens qu'il aspire davantage à être un outil pour la réflexion de chacun que pour la polémique. C'est également un livre à vocation universitaire, en ce

1 Voir notamment la tribune d'Anne Auchatraire, Guillaume Bachclay, Laurent Bouvet, Rachid Brihi et Stéphane Israël, dans Le Monde du 11 décembre 2003 :
République ou Barbarie.

S

qu'il entend amorcér une synthèse historique sur un sujet traité jusqu'alors de manière dispersée 1. Livre politique au service de l'idée républicaine; livre citoyen au service de .la. compréhension des débats du forum; livre universitaire au service de la connaissance: telle est .la triple vocation de cet ouvrage qui n'a pu voir le jour qu'au terme d'une véritable .aventure intellectuelle. Aventure intellectuelle. Le mot pourra paraître fort. C'est pourtant celui qui est spontanément venu aux auteurs en réfléchissant aux mois de travail commun qu'ils venaient de partager. Aventure, en effet, que de regrouper, hors d'une structure de recherche officielle, onze auteurs issus d'univers politiques, culturels et disciplinaires différents. Si tous sont universitaires, certains sont membres d'un parti politique quand d'autres ne sont engagés dans aucun; huit sont français, mais l'une est américaine, l'autre anglais et une troisième. russe; la plupart sont historiens, mais trois sont juristes, et un autre économiste. L'un des paris de cet ouvrage est de considérer que la diversité des auteurs et des points de vue, loin de nuire à la cohérence de l'ouvrage, est un moyen de témoigner de la vivacité et de la pertinence des débats entre républicains, non seulement dans le passé, mais encore aujourd'hui. Aventure, toujours, que de défricher ensemble et en cohérence, à l'occasion d'un séminaire mensuel organisé sous l'égide de l'Association des amis d'Eugène et Camille Pelletan (AECP), un champ d'études jusque là peu exploré, et d'en déterminer les bornes et les marches. Car au vrai, quand plus personne ne se réclame de la monarchie, quand la quasi-totalité du personnel politique, jusqu'à Bruno. Mégret, se revendique désormais du terme« républicain », tandis que d'autres, à l'inverse, prétendent le confisquer à leur seul profit, comment savoir à qui l'attribuer avec légitimité? Faut-il limiter le camp républicain au radicalisme et à l'opportunisme, puis à leurs divers avatars historiques? Quelle part faire au bonapartisme qui, s'il se construit contre la République (la Deuxième puis la Troisième),
I

Il existe de nombreuses

et remarquables

synthèses

sur l'histoire et la pensée

républicaines, notamment L'idle républicaine çn Franœ, déjà citée, de Claude Nicolet, et, plus récemment, le Dictionnaire critique de la République, sous la direction de Vincent

Duclert et Christophe Prochasson. (Flammarion, Paris, 2002). Si aucun de ces ouvrages ne passent sous silence la diversité républicaine, ils insistent cependant davantage sur les caractéristiques de la pensée républicaine par rapport aux autres formes de pensée politique. 9

n'en est pas moins issu de la Révolution et incarne, à partir de 1958, sous la figure du gaullisme, le parti de la République? Quelle part faire à la tradition libérale qui, si elle plonge ses racines dans la Monarchie de juillet, n'en a pas moins inspiré en profondeur les textes constitutionnels de 1875 ? Quelle part faire au socialisme et au communisme, entre la rupture qu'a voulu marquer le marxisme avec l'idéal républicain et la synthèse qu'a voulu esquisser avec lui Jaurès? Quelle part faire, une fois le temps du « Ralliement» venu (1892), à la démocratie chrétienne, dont quelques membres éminents, comme l'abbé Lemyre, font un bout de chemin avec les radicaux? Les auteurs ont d'abord pensé qu'une solution pouvait consister à se référer au corps de la doctrine républicaine aHn de voir quels personnages ou quels partis politiques y correspondent. Après tout, sont catholiques ceux qui se conforment aux dogmes de l'Eglise de Rome, de même que sont' marxistes ceux qui reconnaissent la pertinence des analyses de Marx et les reprennent à leur compte. Le problème, c'est que la République est fondam.entalement adogmatique. Elle ne se réfère à aucun livre. On serait tenté d'écrire que la République est ce que les républicains en ont fait et continuent d'en faire. Pour connaître la pensée républicaine, il faudrait connaître la pensée des républicains. Et pour cela... savoir qui sont les républicains! Comment, donc, sortir de la quadrature du cercle? Les auteurs ont songé à se référer non à la notion de doctrine, mais à celle, d'usage courant sous la Troisième République, de « tripe ». Cette « tripe» républicaine repose sur l'idée que la République n'est pas une simple construction institutionnelle, mais est surtout un ensemble de valeurs, davantage ressenties qu'intellectualisées, s'articulant autour du triptyque: « liberté, égalité, fraternité ». Est républicain celui qui décline les termes de cette devise, à condition toutefois que le sens qu'il donne à chacun d'entre eux n'entre pas en contradiction avec les autres et avec l'harmonie de l'ensemble. du système. Ainsi, une pensée afftrmant la légitimité du droit du plus. fort au nom de la liberté mais en contradiction avec la fraternité ne saurait être reconnue comme une pensée républicaine. Sur ces bases, les auteurs se sont entendus pour reconnaître comme républicains les personnages et les forces politiques: _ se revendiquant clairement comme républicains

10

_ reconnaissant dans la République, non seulement une forme
donnée à. la Constitution, mais surtout un ensemble de valeurs déclinées autour de la devise « liberté, égalité, fraternité». _ développant une pensée cohérente .aveccette devise. . Au lecteur, désormais, de. se plonger dans ce monde de verbe et de passion dans lequel les républicains, au service de l'intérêt général, échangent depuis deux sièdesarguments et points de vue.

11

jacobinis:me(s) en France: diversité, continuités et changements
(1789-2004)

par Sudhir Hazareesingh

.

Morimme, pat H. Moulin, 1867

Atchives privées Camille Pelletan

Le mot « jacobin» est employé très souvent dans le.vocabulaire politique français moderne et contemporain pour désigner- et en politique général pour stigmatiser - un. certain comportement centralisateur, nationaliste, étatiste. Toutefois la signification et l'histoire conceptuelle du terme restent assez floues. Dans son
Dictionnaire

critique de la Rivolution Française, François

Furet nous a laissé

une excellente définition des principales composantes du jacobinisme: être jacobin dans la France moderne, selon lui, c'est croire à «l'indivisibilité de la souveraineté nationale, la vocation de l'Etat à transformer la société, la centralisation gouvernementale et administrative, l'égalité des citoyens garantie par l'uniformité de la législation, la régénération des hommes par l'éducation républicaine» ou simplement avoir «le goût sourcilleux de l'indépendance nationale» I. Cette liste n'est pas exhaustive: nous pourrions aussi ajouter unefétichisation de Paris (capitale de l'univers pour tout vrai jacobin); une conception unitaire de la citoyenneté par la transcendance des divisions locales, culturelles, ou confessionnelles; et enfin une suspicion pathologique envers tout corps intermédiaire autonome entre l'Etat et la société, que nous pourrions déftnir comme une suspicion à l'endroit du pluralisme sociologique (<< sociologique» car il ne s'agit pas d'opposition au pluralisme des idées, mais plutôt au pouvoir social que pourrait détenir un groupe, une corporation, ou une institution qui ne serait pas tributaire de l'Etat). . Remarquons d'abord l'élasticité sémantique du terme (Furet parlait d'une « nébuleuse de sens »). Du XIXe siècle jusqu'au présent, le mot «jacobin» a été diversement utilisé pour décrire tantôt la philosophie de divers pe.rsonnages politiques (républicains) 2 ; tantôt un système d'idées structurées, voire même une idéologie républicaine porteuse d'une conception distincte de la démocratie; tantôt une pratique politique, dont l'essence résiderait dans la domination de la société par les institutions de l'Etat; et tantôt une culture politique unitaire particulière à la France, une façon de concevoir la sphère territoriale et les rapports entre groupes sociaux, qui seraient
1 François Furet, « jacobinisme» , in François Furet et Mona Ozouf (dir.), DictioNNaire

critique de Jo RiVO/UtiONFraNçaise, Paris, Flammarion, Idées, 1992, p. 243. 2 Voir les portraits des « républicaines et républicains» dans Vincent Duclert et Christophe Prochasson (dir.), DictiollNaire critique de Jo Ripublique, Paris, Flammarion, 2002.

partagées par des groupes politiques bien au-delà des clivages idéologiques 1. Comment donc conceptualiser un phénomène si manifestement divers, surtout dans une perspective diachronique? Mon propos ici ne sera pas de donner des réponses catégoriques, mais plutôt d'essayer d'offrir quelques pistes de réflexion dans le cadre de cette réflexion sur « deux siècles de débats républicains ».
Qu'est-ce que lejacobinisme?

La difficulté de définir le jacobinisme se manifeste déjà avec la naissance du phénomène après la révolution de 1789. Comme force politique et sociale structurée, le jacobinisme. connut une existence aussi brève que fulgurante: il se développa au début des années 1790 dans les clubs politiques, atteignit son apogée sous la Terreur pendant la période 1793-1794 - un point culminant suivi immédiatement par un reflux Qes clubs furent dissous en novembre 1794). Le jacobinisme, et en particulier son utilisation de la violence comme méthode systématique de gouvernement, fut ensuite au cœur de la réflexion des historiens de la Révolution, les uns interprétant cette violence comme une conséquence inévitable des principes mêmes de 1789 Qe point de vue des contre-révolutionnaires), les autres insistant au contraire sur son caractère contingent, un produit des circonstances de la guerre Qa thèse de certains historiens «républicains »); au milieu du XIX" siècle, les républicains s'affrontèrent durement sur la question jacobine, avec les contributions violemment hostiles de Michelet, Quinet et du jeune Jules Ferry 2. Plus récemment, François Furet a pu offrir une synthèse rejetant le déterminisme essentialiste des contre-révolutionnaires tout en insistant sur l'influence de la culture politique absolutiste dans le comportement des jacobins 3. Ce bref rappel historiographique souligne déjà un point important: même pour les historiens de la Révolution, le jacobinisme a longtemps été un objet difficile à cerner, presque insaisissable. Même aujourd'hui, dans un climat intellectuel beaucoup plus apaisé, où la Révolution n'est plus l'objet d'enjeux
I Pour une discussion plus détaillée, voir notre ouvrage The jacobill Legaçy ill Modem France, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 1-15. 2 Sur ces discussions complexes entre républicains, libéraux, et anti-républicains, voir l'ouvrage collectif Le XIX' sièc/é et la Révolution Française, Paris, Editions Créaphis, 1992. 3 Voir notamment son ouvrage en deux volumes, La Révolution, Paris, Hachette, 1988. 16

idéologiques majeurs, les historiens français continuent de diverger fondamentalement sUr le caractère du jacobinisme de la Révolution: un gouffre énorme sépare par exemple un Lucien Jaume, qui voit dans le discours jacobin une théorisation de l'an ti-libéralisme républicain 1, et un Patrice Gueniffey,qui affirme aU contraire que les jacobins étaient très divisés idéologiquement (certains étaient conservateurs, d'autres libéraux, d'autres encore plutôt socialisants) et qu'il n'y eut donc pas un discours « jacobin» sur la démocratie, mais seulement un discours d'hommes politiques jacobins placés dans une situation exceptionnelle, celle d'urie guerre. révolutionnaire2. Ce qu'implique Gueniffey - et je suis entièrement d'accord avec lui sur ce point - c'est que la matrice idéologique fondamentale du jacobinisme français ne réside pas dans 1793 (la dictature du salut public et la Terreur) mais dans la révolution de 1789 - j'ajouterais un 1789 revu et corrigé par le bonapartisme. Car le jacobinisme moderne, tel que le décrivait si bien Furet, n'est pas un phénomène. purement « républicain ». Il est vrai que de 1815 aux débuts des années 1880, le mot « jacobin» a conservé une connotation idéologique exclusive: par exemple le Dictitinnaire de Littré qualifie de jacobins tous ceux qui souscrivaient aux« idées démocratiques ardentes», c'est-à-dire à la démocratie et l'égalité absolues. On apprend d'ailleurs toujours des choses en relisant le Littré: le terme «jacobin» désignait également au XIXe siècle une soupe, « espèce de potage, fait de bouillon d'amande, de hachis de perdrix, d'œufs et de fromage» 3. Mêtne si elle ne se rapportait pas à notre concept, cette métaphore culinaire lui est appropriée, car le jacobinisme d'après 1815 fut constitué par plusieurs ingrédients, dont le plus important fut le bonapartisme. Les convergences intellectuelles et politiques entre le bonapartisme et le républicanisme entre 1815 et 1848 ont été un peu oubliées aujourd'hui, gommées par le « mauvais tournant» pris par Napoléon III après 1851.. En réalité, les deux courants politiques étaient souventdifficiles à distinguer sous la Restauration et la Monarchie. de juillet 4. Il y a pour cela une raison historique très précise: les Cent Jours, ce moment capital dans
1 Luçien Jaume, u discours jacobi/I et la démocratie, Paris, Fayard, 1989. 2 Patrice Gueniffey, La politique de la Terreur, essai sur la violence révolutio/maire, 17891794, Paris, Fayard, 2000. 3 Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1877, Tome III, p. 165. 4 Pour une illustration, voir notre article « Memory; legend, and politics: Napoleonic patriotism in the Restoration era», in European journal ojPoliticalTheory, 2003.

17

l'histoire du XIXe siècle qui marqua pour ainsi dire la «refondation» du jacobinisme moderne. C'est à ce moment précis, en effet, que le Napoléonisme entama sa «libéralisation» (un mouvement qui sera parachevé par Napoléon III); que le républicanisme jacobin commença à renaître et surtout à se détacher de son héritage terroriste; et surtout quele libéralisme individualiste commença à se réconcilier avec la notion d'un pouvoir centralisé. Les valeurs politiques de ce nouveau «jacobinisme» furent incarnées par le programme de réconciliation politique offert par l'Empereur à son retour de l'Ile d'Elbe: un système politique basé sur les principes fondamentaux de la révolution de 1789 Qa liberté politique, l'égalité civile, la souveraineté nationale) et les institutions administratives créées par le Consulat et l'Empire napoléonien. Dans l'immédiat, ce rêve sombra à Waterloo. Mais ses éléments fondamentaux seront repris par les libéraux, puis par les républicains, développé sous le Second Empire et complété parla Troisième République. A partir de la Troisième République, cette dimension plus large du jacobinisme - notamment cette fusion. du napoléonisme et du républicanisme - commença d'ailleurs à être prise en compte par les commentateurs. Chez les politiques, des républicains jacobinisants comme Gambetta continuèrent de rendre hommage à Napoléon, l'un des architectes de ce qu'il appela la «centralité française» 1. Mais, comme nous l'avons signalé plus haut, d'autres républicains (notamment Ferry) critiquèrent durement le jacobinisme dans les années 1860. Le ton fut également critique dans les écrits d'Enùle Ollivier sur le jacobinisme 2, et un peu plus tard dans l'ouvrage de Taine sur Les originesde la Francecontemporaine. Cette fusion napoléonorépublicaine fut également dénoncée par les royalistes, notamment par Léon Daudet, qui fustigea la centralisation « commencée par les jacobins, consolidée par Napoléon, puis électoralisée par la Troisième République» 3. Pour la droite traditionaliste et non-libérale, c'est d'ailleurs la dimension culturelle du jacobinisme, son refus (apparemment) absolu de transiger avec les particularismes locaux (sociaux, politiques, religieux, culturels) qui posèrent le plus grave

1

Cité dans Pierre BarraI, Les fondo/eNrs de la RipNbliqNe, Paris, Armand Colin, .1968,
Internationale, 1867.

p.318.
2 Notamment Démocratie et Liberté, Paris, Librairie 3 Léon Daudet, MaNTras, Paris, 1928, p. 158. 18

problème - ce qui explique l'importance du thème de la décentralisation dans la pensée politique royaliste 1. Pour récapituler: le jacobinisme post-révolutionnaite n'est pas une idéologie politique dans le sens classique du terme (comme le communisme ou le libéralisme). Il est plutôt une « disposition» ou une « sensibilité », qui s'articule autour d'un thème central: la souveraineté, qui est incarnée dans l'abstraction par le peuple et dans la réalité par l'Etat. Le jacobinisme n'est surtout pas monolithique: il se décline même au plurid, pouvant se manifester dans différentes sphères: les institutions publiques, le discours politique, les rapports entre la société et le pouvoir, le droit public, la sphère rdigieuse, etc. Pour essayer de schématiser cette diversité je voudrais distinguer trois types de jacobinisme.
Les .troisjacobinismes

Premièrement, il faut clairement séparer le jacobinisme « républicain» du jacobinisme « révolutionnaite ». Les deux traditions sont parfois confondues il.est vrai, notamment ici par André Siegfried dans son Tableau despartis en Frant'e(1930) : « S'agit-il par ailleurs d'une doctrine à défendre, non pas d'un programme d'intérêts mais d'une politique de principes, impliquant la liberté, l'égalité, la République, vous trouverez par centaines de tnille les apôtres et les militants. Nous devons à cet enthousiasme des types profondément français, que chaque génération régulièrement renouvelle: le révolutionnaite de 1792, le quarante-huitard, le « bon républicain» de Gambetta, le militant syndicaliste et sans doute beaucoup de nos communistes ». 2 Mais pour être précis, l'héritage de la Révolution est partagé par deux sensibilités bien distinctes depuis le début des années 1830: les partisans. modérés d'une république constitutionnelle et les groupes plus radicaux à gauche et à l'extrême gauche. Il y a donc deux cultures jacobines à l'intérieur tnême de la tradition républicaine. La première apparut sous la Monarchie de juillet, .tint brièvement le pouvoir aux débuts de la Révolution de 1848 (avec des dirigeants comme LedruRollin et Louis Blanc) et sous la dictature Gambettiste de 1870-71,
I Voir

en particulier

Charles

Maurras,

L'idée tit

décentralisation,

Paris, Revue

Encyclopédique, 1898. 2 André Siegfried, Tableau des partis en France, Paris, Grasset,

1930, p. 42.43.

19

puis devint à travers le parti radical-socialiste la voix dominante du républicanisme constitutionnel sous la Troisième République. C'est le jacobinisme de Clemenceau, qui vit dans la révolution de 1789 un « bloc », un jacobinisme nationaliste, centralisateur, laïque et «populiste », absolu dans sa rhétorique (surtout contre l'Eglise catholique; Gambetta dénonçait le péril «clérical» dans les années 1870) mais plutôt pragmatique et conciliateur dans sa pratique, et surtout très conservateur socialement - notamment dans sà défense de la propriété privée, à laquelle il fut très attaché. Avec la consolidation des institutions de la Troisième République, ce jacobinisme «républicain» devint de plus en plus symbolique, un jacobinisme de mémoire et de fidélité plutôt que d'action. Dans les années 1930, la feuille des jeunesses du parti radical-socialiste s'intitulait d'ailleurs «Le jacobin» (cette revue était si peu révolutionnaire qu'elle eut entre autres pour rédacteur Maurice Papon, qui était sur le point d'entamer sa glorieuse carrière de Vichys te et criminel de guerre). Ce jacobinisme fut incarné sous la Cinquième République par des socialistes de gauche comme JeanPierre Chevènement. Son institution fétiche est l'Assemblée Nationale, le symbole de la souveraineté nationale. En opposition à cette tradition jacobine «modérée», (souvent littéralement), nous trouvons un jacobinisme révolutionnaire, un jacobinisme d'action, passionnément égalitaire et célébrant les vertus du peuple~ symbole de la régénération républicaine; ce jacobinisme révolutionnaire fut aussi souvent an ti-clérical. Il s'incarne dans les conspirations de Babeuf et de Buonarroti, puis dans les sociétés secrètes de la Restauration et de la Monarchie de juillet (notamment les carbonari,qui détestaient avec égale véhémence la monarchie, les nobles et les prêtres); et ensuite dans les groupes blanquistes, socialistes et montagnards sous la Seconde République. Contrairement au premier jacobinisme, qui opérait du haut vers le bas (de l'Etat vers la société « civile »), celui-ci fonctionnait du bas vers le haut: travaillant par petits groupes, souvent à l'échelle locale ou régionale, et mettant l'accent sur la participation politique « des masses». Pendant la guerre Franco-Prussienne, ce jacobinisme ressurgit en province, notamment dans La Ligue du Midi animée par l'historien des montagnards Alphonse Esquiros 1. L'apogée de ce
1

Voir notre article, « Republicanism,
war against Prussia 1870-1871

war, and democracy;
», French History, VoI.17.3,

the Ligue du Midi in
2003.

France's

20

jacobinisme révolutionnaire fut représenté par la Commune de Paris en 1871, après quoi l'étendard passa au guesdistes et aux hlanquistes, puis après 1920 aux communistes. Il faut souligner que ces deux jacobinismes ne sont pas des doctrines idéologiques figées sur elles-mêmes: .le Second Empire et les débuts de la Troisième République marquèrent une transformation importante du jacobinisme républicain «constitutionnel », en ce sens qu'il devint beaucoup plus .ouvert à la notion de liberté municipale. De même le PCF représente, une fois achevé son« tournant». du Front Populaire (consolidé par la Résistance), une synthèse entre les idéaux politiques des révolutionnaires du XIXe siècle et les valeurs républicaines. Qu'ilsoit républicain ou révolutionnaire, le jacobinisme évolue avec les circonstances. C'est d'ailleurs cette souplesse qui fait en partie sa force. Le troisième type de jacobinisme est celui que je caractériserais de «napoléonien ». Son influence est peut-être la plus significative de toutes. Des trois traditions de droite identifiées par. René Rémond 1, deux sont profondément napoléoniennes: le bonapartisme, bien sûr ; mais aussi l'orléanisme, où la tradition dominante a longtemps été étatiste, anti-individualiste, et marquée par des « traits autoritaires» 2. Notons ici aussi que nous n'avons pas affaire à une doctrine figée. Le bonapartisme a nettement accentué son caractère « républicain» avec le temps.: le Second Empire a été beaucoup plus libéral que son prédécesseur napoléonien, et le gaullisme classique a représenté une véritable synthèse idéologique des principes républicains et napoléoniens. Des différentes traditions de droite, c'est d'ailleurs la variante bonapartiste qui est devenue hégémonique, à travers la montée en puissance du gaullisme, qui a exalté la souveraineté et l'unité nationales, l'Etal centralisateur, et a longtemps célébré le culte du dirigeant charismatique qui communique directement et sans intermédiaires institutionnels avec le peuple. Trois cboses distinguent fondamentalement ce jacobinisme de droite: d'abord l'accent qu'il met sur l'intérêt et la peur comme moteur de la nature humaine, plutôt que la sociabilité ou la bonté (c'est en quelque sorte un jacobinisme «hobbesien» plutôt que rousseauiste); ensuite son fétichisme non pas pour le peuple ou la représentation nationale, mais
t René Rémond 2 Lucien Jaume, : Les droites en France, Paris, Aubier, 1982. L ~ndividH effacé, Paris, Fayard, 1997, p.167.

21