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Dix ans après : réflexions sur le génocide rwandais

289 pages
Il y a plus de 10 ans, en 1994, nous avons été témoins du génocide des Tutsi, qui a plongé le Rwanda dans les transes de la violence à l'état brut. Aujourd'hui le génocide doit être appréhendé comme un mal qui dépasse l'espace exigu du Rwanda pour interpeller le fin fond de notre humanité. C'est l'objectif de cet ensemble de réflexions.
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Dix ans après: réflexions sur le génocide rwandais

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9133-6 EAN : 9782747591324

Dix ans après: réflexions sur le génocide rwandais

Textes réunis et présentés par Rangira Béatrice Gallimore et Chantal Kalisa

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

L'Harmattan

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L'Harmattan
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villa 96 12

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BURKINA

A la mémoire des nôtres emportés par le fléau et à toutes les victimes du génocide! Et aussi pour ceux qui s'acharnent à faire le travail de mémoire!

INTRODUCTION Ce proj et est une réflexion sur le génocide des Tutsi qui a eu lieu au Rwanda, il y a dix ans. L'entreprise de ce travail a exigé une plongée dans le passé et a favorisé la remontée à la surface de plusieurs éléments enfouis dans l'inconscient. A la recherche d'une cure thérapeutique, nous avons décidé de jeter un regard rétrospectif sur la tragédie rwandaise afin de faire face au passé dévastateur qui a laissé en nous des plaies béantes. Comme beaucoup, nous avons assisté impuissantes à la tragédie rwandaise. Nous avons écouté de près, de loin ou en cachette le cri douloureux de la victime sans pouvoir lui apporter secours. Pendant longtemps, nous avons oscillé entre le passé et le présent car la structure de notre pays, de notre être et de notre humanité avait éclaté. Ce projet est donc né de nos pertes communes, de la peur de ne pas pouvoir continuer à porter seules la charge déstabilisatrice. Le fardeau était lourd à charrier, alors nous nous sommes cherchées pour nous donner la main. Cette main que nous avons tendue aussi au monde entier, dans notre appel à contribuer à ce collectif. Il y a dix ans, le continent africain et le monde entier ont été secoués par le génocide rwandais 1 de 1994. Cette tragédie humaine a projeté le petit pays enclavé dans l'Afrique centrale sur la télévision internationale et dans la conscience humaine. La catastrophe qui s'est déroulée devant nos yeux ne cesse de nous hanter. Le monde se trouve aujourd'hui confronté à plusieurs questions. Que s'était-il passé? Comment «le pays où coule le lait et le miel» est-il devenu le pays où coule le sang? À qui incombe la responsabilité de ce désastre? Faut-il accuser Dieu? Dans un pays où la sagesse traditionnelle affirmait que Dieu avait sa demeure nocturne au Rwanda, où avait-il passé ses nuits pendant les mois sombres de 1994?2 Des artistes rwandais comme le musicien Ben Rutabana3 se

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sont posé et se posent encore la même question. Que faisaient les institutions religieuses pendant ces massacres? La communauté internationale était-elle impuissante, naïve, ignorante ou indifférente face à cette machine à tuer? Comment les Rwandais des collines et des villes se sont-ils transformés en monstres qui ont dévoré le cœur de l'humanité? La faute est-elle à l'ancien gouvernement ou aux opposants d'un régime politique assoiffé de pouvoir? Ces questions continuent à hanter les Rwandais, la communauté internationale, les chercheurs et tous les hommes de bonne volonté. Les textes de ce collectif n'apportent pas nécessairement les réponses aux questions posées cidessus. Par contre, certains d'entre eux les reposent à l'homme et ce faisant, ils mettent en évidence la dualité de l'être humain qui porte en lui le germe de sa propre destruction. L'objectif de ce collectif est justement de transformer le regard rétrospectif en regard introspectif pour nous permettre une réflexion sur le génocide rwandais, dix ans après. *** En 1994, le génocide qui a ravagé le Rwanda n'a duré que trois mois mais il a décimé presque un million d'êtres humains. En juillet 1994, le Front Patriotique Rwandais a mis fin au régime coupable de génocide, mais ce nouveau gouvernement a dû faire face à de nombreux obstacles dans presque tous les domaines. Il fallait d'abord confronter la délicate question de justice. La lutte contre la tradition d'impunité préalablement prévalente au Rwanda devrait prendre fin. Mais rendre justice était une tâche impossible car les coupables étaient trop nombreux puisqu'une grande partie de la population était impliquée dans les actes de génocide. L'appareil judiciaire était inadéquat, d'autant plus que les

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membres du personnel étaient soit morts, exilés, ou en prison pour avoir perpétré le génocide. Sur le plan économique, le Rwanda a été également touché. Presque toutes les ressources naturelles, humaines, économiques et techniques étaient ravagées par le génocide et la guerre. Aujourd'hui, le pays émerge difficilement des décombres laissés par ce chaos humain. L'impact psychologique du génocide sur la population est immense. La plupart des Rwandais souffrent encore aujourd'hui de désordres posttraumatiques. Les séquelles physiques et psychologiques imprimées sur les corps et gravées dans les esprits des survivants sont difficiles à guérir. Les quelques centres de traumatisme qu'on trouve dans le pays opèrent difficilement à cause du manque de personnel spécialisé pour répondre au désastre d'une si grande envergure. La question de préserver la mémoire des victimes reste aussi pertinente. Malgré les efforts continus pour donner une sépulture convenable aux morts, la façon d'honorer leur mémoire reste problématique. Les Rwandais sont partagés sur ce point. Certains croient que l'exhumation des corps des victimes des fosses communes et l'exposition de leurs restes sur les sites publics du génocide contribuent à la « retraumatisation » des survivants et ainsi au retardement du processus de réconciliation et de paix actuellement en vigueur dans le pays. D'autres plaident pour la préservation de ces sites par « devoir de mémoire» et aussi par hommage à tous ces morts laissés sans sépulture. La famille et la société rwandaises n'ont pas non plus été épargnées. Pendant le génocide, la famille ainsi que tout le tissu social étaient détruits. L'absence des parents causée soit par la mort, la séparation ou l'exil a entraîné un grand nombre d'orphelins et d'enfants sans domicile. Malgré les efforts gouvernementaux de créer des programmes de réinsertion des enfants des rues dans la

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société, les villes rwandaises comptent encore un grand nombre de jeunes sans abris condamnés à la misère. Ces jeunes déshérités posent également un danger à la sécurité nationale et au bien-être social. On ne peut pas passer sous silence le sort particulier des femmes pendant le génocide. Les femmes rwandaises, notamment les femmes Tutsi, ont été affectées par le génocide d'une façon atroce. Elles ont été soit tuées, défigurées, sexuellement agressées avant d'être tuées ou tout simplement violées et laissées à leur sort. De nombreuses femmes violées sont mortes ou elles sont aujourd'hui mourantes à cause du virus du SIDA. Plusieurs femmes qui ont survécu portent encore les cicatrices psychologiques causées par les atrocités sexuelles et physiques qu'elles ont endurées. Les récits des témoins et des victimes, les tests médicaux et les rapports des organismes internationaux comme l'UNIFEM, Africa Watch, le Centre des droits de l'homme et le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies concourent pour affirmer que le nombre des femmes rwandaises victimes de viol s'élève à des centaines de milliers. Ces femmes se trouvent encore aujourd'hui dans une situation de traumatisme intense. Certaines ont mis au monde des enfants issus du viol et doivent ainsi faire face «à leurs bourreaux» jour après jour. Après le génocide, la condition de la femme rwandaise s'était détériorée à cause de la mort et de l'emprisonnement de beaucoup d'hommes. Nombreuses sont les femmes chefs de familles monoparentales. L'absence des conjoints a forcé les femmes à assumer de nombreuses et nouvelles responsabilités dans des conditions souvent difficiles. Malgré tous ces défis et obstacles, le Rwanda a fait preuve d'originalité et de créativité. Ce serait une injustice de ne pas mentionner les grandes réalisations des Rwandais et du gouvernement rwandais pendant ces dernières années. Dans le souci de réconciliation, le pays 10

continue à faire face au problème de justice. Mais, la réinstauration de l'institution judiciaire traditionnelle appelée « gacaca » constitue sans doute une des manifestations de l'imagination auxquelles le Rwanda a dû faire recours dans son effort à la réconciliation nationale. Quant au Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a déjà entamé un grand nombre de procès contre les instigateurs du génocide bien qu'il ait eu sa part de controverses. Dans le domaine purement politique, les Rwandais ont voté pour une nouvelle constitution en 2003 et les premières élections présidentielles ont eu lieu aussi à la fin de cette même année. Les années à venir détermineront le bilan des efforts de réconciliation, plus précisément dans la vie politique et sociale broyée par la teITible tragédie. Il est aussi important de signaler les progrès réalisés par les femmes rwandaises. Comme on dit «A quelque chose, malheur est bon. » Des atrocités commises à l'encontre des femmes ont émergé des changements positifs. C'est à cause des actes de viol commis au Rwanda et en Bosnie que les Nations Unies ont proclamé le viol comme arme de guerre et crime contre l'humanité. C'est dans cet esprit que le Tribunal Pénal international pour le Rwanda, qui s'est penché sur la question des agressions sexuelles, a condamné les auteurs de crimes sexuels. Après le génocide, le nouveau gouvernement rwandais ne pouvait plus ignorer le grand pourcentage de la population féminine et son impact dans le domaine sociopolitique. La nouvelle constitution rwandaise affirme le principe d'égalité entre l'homme et la femme et la volonté de le faire respecter. Tous ces changements ont eu lieu grâce à I'histoire mais aussi à la volonté des femmes de refuser le rôle passif de victimes. Groupées en une quarantaine d'associations, regroupées à leur tour en une plate-forme nationale appelée Pro-femmes /Twese hamwe, les femmes rwandaises se sont assigné un plan d'action

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touchant à tous les domaines. Les résultats des élections parlementaires de 20034 et le nombre de postes gouvernementaux attribués aux femmes montrent clairement que la femme rwandaise jouit d'une certaine influence sur le leadership. Dans l'ensemble, le Rwanda a fait des progrès dans tous les domaines et sa présence sur la scène internationale ne peut plus être ignorée. Ces dernières années, grâce à la médiatisation, le Rwanda a suscité un grand intérêt de la part des chercheurs et des écrivains. Face à la lourde réalité d'un génocide prémédité et prédit par un grand nombre d'observateurs, les écrivains rwandais et internationaux se sont penchés sur la question du génocide des Tutsi au Rwanda. La période post-génocide a vu la multiplication des travaux de recherche dans beaucoup de domaines. Le Rwanda constitue actuellement un sujet important au sein des études africaines et une source d'inspiration inépuisable pour les écrivains et les cinéastes.5 Les textes produits touchent presque à tous les genres. Il y a des documentaires, des témoignages, des œuvres littéraires et journalistiques, des études universitaires, des rapports produits par des organismes gouvernementaux et internationaux. Tous ces écrits dévoilent une grande richesse tant sur le plan thématique qu'esthétique. Dans son récent article intitulé « Placing Genocide in Context: Research Priorities for the Rwandan Genocide, »6 le critique de" sciences politiques Timothy Longman souligne l'importance de la diversité des écrits sur le génocide. Tous les textes n'ont pas nécessairement la même capacité d'élucider le génocide, explique-t-il. Le génocide ne peut pas être appréhendé en dehors de son contexte mais devrait être examiné dans un cadre plus large et interdisciplinaire. Il écrit: Pour comprendre le génocide, ses causes et son déroulement, on doit avoir une bonne connaissance du contexte historique, et des 12

événements sociaux, économiques et politiques qui se sont déroulés pendant plusieurs décennies, bien avant l'éclatement de la violence (Longman 29-30). 7 Le mérite de l'article de Longman est d'évaluer la recherche actuelle sur le Rwanda et d'offrir des suggestions intéressantes pour les recherches futures. Néanmoins, il privilégie le domaine des sciences sociales et accorde peu de poids aux textes produits en dehors de ces disciplines, notamment les textes littéraires et les récits de voyage. Il caractérise ces derniers plutôt de comptesrendus basés sur les impressions des auteurs et non sur des données bien fondées (Longman 29). À notre avis, le fait de reléguer ces textes au second plan contredit les objectifs de la recherche interdisciplinaire pour laquelle il avait préalablement plaidé. Nous croyons que l'impression ou plus précisément l'expression artistique, comme le démontrent quelques essais de ce collectif, constitue un domaine privilégié dans le dire de «l'indicible.» Ce collectif est divisé en deux sections. La première comprend les articles critiques et la deuxième, les œuvres de fiction. Les textes de la première partie de cet ouvrage témoignent justement de l'interdisciplinarité nécessaire à l'effort d'appréhender la question du génocide. Ils se distinguent d'abord par leur approche méthodologique, issue de disciplines diverses comme l'histoire, les sciences politiques, la philosophie, la culture et la littérature. Ils intéressent également par leur aspect diachronique qui s'étend de la période pré-génocide à la période post-génocide. La diversité des contributeurs est aussi frappante: ce sont des francophones et des anglophones d'origines différentes. La variété thématique y est aussi remarquable: certains essais explorent la problématique de la genèse du génocide, la part de responsabilité du bourreau, du témoin, de l'auteur, du

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lecteur et de la communauté rwandaise et internationale. D'autres textes soulignent le problème de l'identité postgénocide, le motif de voyage vers le site du génocide, les limites du langage pour « dire le génocide,» et enfm la préservation de la mémoire et toute la controverse qui en découle. *** Le premier article du collectif est celui de Josias Semujanga. Comme de nombreux critiques rwandais et étrangers, il démontre que les causes du génocide des Tutsi8 sont en partie attribuables à l'histoire. Pour Semujanga, ce génocide est le résultat d'un processus de re-sémantisation progressive des signifiants Tutsi, Hutu, et Twa duquel découle une séparation systématique de deux races, hamite (tutsi) et bantoue (twa), édifiée par les Blancs et aiguisée par la propagande haineuse et revendicatrice des Hutu. Les Européens ont été donc les acteurs essentiels de l'histoire du Rwanda en perpétuant le mythe de diversification ethnique en Tutsi, Hutu et Twa. Ainsi, au cours des années, le Tutsi sera successivement perçu comme « supérieur, » « impérialiste» et enfm comme « un traître» à la cause de l'indépendance et de la démocratie. L'article de Semujanga montre que le génocide rwandais implique forcément le temps colonial et postcolonial, et que par conséquent toute tentative de le comprendre exige une éducation, seul outil capable de permettre une interrogation et même une réécriture de l'Histoire: « C'est l'éducation qui peut donner des résultats tangibles. Elle aide à prévenir contre les préjugés et les stéréotypes dont se servent tous les génocidaires du monde entier, de Hitler à Bagosora en passant par les Jeunes Turcs ». La part de responsabilité de l'Europe dans le génocide rwandais est également au cœur du débat présenté par l'article de Jean-Paul Goûteux intitulé « Génocide, de la chambre à gaz à la machette ». Goûteux 14

démontre comment les autorités françaises et belges ont succombé à la virulente propagande hutu des stéréotypes raciaux dont Semujanga explique le fonctionnement. Il s'attaque également à une des questions sans doute les plus débattues dans les dix dernières années: le rôle de la communauté internationale dans le génocide du Rwanda, plus précisément celui de la France et de la Belgique. Il dénonce surtout la complicité du gouvernement français dans le génocide du Rwanda, le racisme endémique qui a atteint des proportions globales et qui se manifeste par l'indifférence du monde à cette tragédie africaine considérée comme «un génocide pas important.» En conclusion à son article, Goûteux caractérise la position de différents dirigeants français comme une nouvelle attitude néocolonialiste « françafricaine ». Boubacar Boris Diop est lui aussi déconcerté par le manque «d'embarras» de la part du monde, mais il réserve sa plus forte critique aux intellectuels africains qu'il qualifie de « mal informés ou de plus en plus enclins à l' auto dénigrement. » En effet, depuis la publication de son roman, Murambi: le livre des ossements, Diop est devenu l'un des rares écrivains africains qui continue à exprimer son indignité et sa colère sur les effets néfastes du génocide dans la société actuelle rwandaise. Dans la deuxième partie de son essai, Diop fait un commentaire sur le livre Les blessures du silence de la rescapée rwandaise Yolande Mukagasana et loue l'auteur d'avoir juxtaposé la photographie de la victime et du bourreau et leurs témoignages respectifs. Cette confrontation des regards, affmne Diop, est renforcée par le fait que Mukagasana, la rescapée, interroge elle-même les confesseurs, donc ses bourreaux. En se positionnant comme «lecteur» et «voyeur» face au livre de Mukagasana, Diop soulève la question du rapport difficile entre le lecteur et le texte du génocide.

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Le rapport étroit entre le lecteur et le texte du génocide est repris par Sonia Lee dans sa «lecture personnelle» de L'Ombre d 'Imana, voyages jusqu'au bout du Rwanda de Véronique Tadjo. Lee reconnaît l'importance de l'écriture et de la lecture car, nous dit-elle, c'est par le texte que «j'ai vu» ce qui s'est passé au Rwanda. Comme Diop, elle a coudoyé les victimes, les bourreaux et l'horreur grâce à son expérience de lectrice. Ainsi, l'analyse qu'elle fait du roman de Tadjo doit être appréhendée en rapport avec sa propre responsabilité de lecteur témoin. Lee est un des «lecteurs inconnus» à qui Tadjo, l'auteur, transmet le savoir sur le génocide rwandais et qui accepte de l'assumer à travers sa propre écriture. Lee avoue qu'elle porte désonnais en elle ce savoir « comme on porte un fardeau, une tare, une hérédité dont on sait qu'on ne pourra jamais se défaire. » Les commentaires des textes du génocide réalisés par Boris Diop et Sonia Lee témoignent aussi de l'équivoque intrinsèque à la représentation artistique du génocide. D'une part, comme l'a démontré l'expérience de la Shoah «il n'y a pas de poésie après Auschwitz» et d'autre part, comme l'a montré Primo Lévi dans sa reformulation de cette phrase d'Adorno « après Auschwitz, on ne peut plus écrire de poésie que sur Auschwitz. »9 Dans L'écriture du désastre,10 Maurice Blanchot explique d'une façon explicite le rapport paradoxal qui semble unir les déclarations d'Adorno et de Lévi citées ci-dessus. Selon lui, le désastre «dé-crit, » c'est-à-dire qu'il limite l'écriture et le langage, mais, paradoxalement, ce même désastre fonctionne comme force catalytique ou plus précisément «comme force d'écriture.» (Blanchot, 17). L'écriture du désastre est inévitable, « [1] [é]criture précédant tout phénomène, toute manifestation...» (Blanchot, 23) Les textes de Jean-Pierre Karegeye, d'Audrey Small, de Monique Gasengayire, de Mounira Chatti et de Pierre Halen élucident tour à tour ces concepts de 16

l'indicibilité et de l'irreprésentabilité du génocide en examinant différentes approches à la production et à l'interprétation d'œuvres artistiques sur le génocide rwandais. Karegeye et Small s'interrogent sur les questions éthiques concernant l'esthétisation du génocide. On écrit d'abord par impulsion pour se rendre immédiatement compte qu'il n'y a pas de genre approprié à cette tragédie. Par ailleurs, comment écrire un événement qui est effectivement indicible? L'étude de Small démontre que l'écrivain lui-même est incapable de résoudre réellement cette équivoque. Jean-Pierre Karegeye va cependant beaucoup plus loin en montrant la problématique méthodologique d'élucider le génocide. Pour lui, la méthode comparative s'avère la meilleure comme outil d'analyse. Cependant, ajoute-t-il, cette méthode peut devenir dangereuse, car elle court le risque de dénier un génocide par un autre. Ce faisant, elle légitimerait l'un mais pas l'autre, et rendrait les victimes responsables de leurs souffrances et de leur propre mort. D'autre part, enchaîne Karegeye, établir l'holocauste comme matrice des génocides conduit à hiérarchiser ces crimes contre l'humanité selon leur importance traumatique et selon le degré de souffrance des victimes. Equivaloir un génocide à un autre est également subversif. L'article de Karegeye reprend en quelque sorte les directives de Longman, que nous avons citées préalablement, en montrant que chaque génocide doit être analysé dans son contexte sociolinguistique et culturel: le génocide Tutsi ou ltsembatutsi a plusieurs significations. Dans sa conclusion, Karegeye affirme que «la méthode comparée a sa raison d'être car elle permet de fournir les critères objectifs pour nommer les expériences communes qui ont endeuillé l'humanité », mais qu' «elle ne signifie ni hiérarchie, ni équivalence. » Monique Gasengayire suit le même cheminement que Karegeye et se pose elle aussi la question sur la

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méthode d'analyse adéquate dans son exploration de la stratégie de dédoublement du personnage, employée dans le roman Murekatete de Monique Ilboudo. Dans Murekatete, le personnage du même nom se présente à la fois comme témoin fictif qui n'a pas vécu le génocide des Tutsi et comme victime rescapée du génocide. Dans son analyse, Gasengayire montre que Murekatete, victime réelle, témoin intégral et véritable, fait partie de ceux qui ne peuvent pas parler, expliquer, comprendre leur propre souffrance. Elle conclut que le témoin fictif, parce qu'il ne « subit» pas directement cette souffrance, peut revivre avec détachement l'expérience de la victime réelle et peut ainsi surmonter les obstacles de la décence et les insuffisances du langage. Le concept de dédoublement du personnage du récit-témoin est également réexaminé dans l'article de Mounira Chatti dans son analyse de la méthode adoptée par Yolanda Mukagasana pour réaliser l'adaptation théâtrale de ses textes de témoignage. Dans ce spectacle, Chatti, le témoin doit se scinder afin de donner corps à l'horreur de l'événement de 1994. Ainsi, Mukagasana occupe « différents statuts énonciatifs, ceux de survivante, de témoin, de comédienne et d'écrivante ». Chatti affirme que comme dans le théâtre épique et historique de Brecht, Mukagasana force le spectateur à dénoncer l'injustice et à devenir le juge et le dénonciateur d'une injustice. L'article suggère que sur scène, la parole de Mukagasana, « à la fois représentante et représentée» amène progressivement le lecteur-spectateur à réfléchir sur les rapports compliqués entre «le langage et l'événement inouï, . . . entre le témoignage et I'histoire. » Dans son étude, Pierre Halen démontre comment le processus d'altérification fait du génocide rwandais un symptôme particulier à l' Afii.que « chaotique » et non au reste du monde (occidental). Il étudie comment deux auteurs tentent d'inscrire le génocide rwandais dans son contexte humaniste afin d'aboutir à une compréhension 18

universelle. Dans Voyage en Afrique extrême du narrateurjournaliste allemand Hans Christoph Buch, l'auteur explique le chaos d'Afrique par rapport au chaos mondial « institué» et caractéristique de la fin des deux derniers siècles. C'est un voyage d'Orphée dans le monde symbolique des ténèbres à la recherche de son âme et de son salut. Dans L'Ombre d'/mana, ou voyage jusqu'au bout du Rwanda, le roman de Véronique Tadjo, Halen voit, comme l'a fait également Sonia, la tentative de la part de l'auteur d'invoquer une solidarité humaniste, car le Rwanda est en nous tous. Ce voyage au bout de la nuit rwandaise et de la nuit de notre âme permet d'exorciser le mal en le comprenant, en le maîtrisant et en le responsabilisant. Pour Halen, ces récits renvoient à la dimension religieuse du bien et du mal, ce monstre intérieur auquel nous devons tous constamment veiller. *** La deuxième partie de cette collection intitulée « Mélanges offerts aux morts sans sépulture» Il est consacrée à l'expression artistique, un mode privilégié dans le dire de «l'indicible ». Au travers de l'écriture et de l'art, les auteurs nous offrent différentes perspectives sur le génocide de 1994 au Rwanda. La première expression artistique du génocide rwandais est illustrée par la photo de couverture réalisée par Valérie Piraino. La jeune artiste américaine de mère tutsi explique qu'elle a choisi l'art comme médium d'expression pour la préservation de la mémoire des victimes du génocide. En tant que témoin indirect du génocide rwandais de 1994, mon œuvre est dédiée à ma famille et à la mémoire de tous ceux qui sont morts suite au génocide. Je cherche à

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m'interroger sur cette atrocité et à créer tln espace de réflexion. En créant des objets éphémères, j'établis un parallèle entre le passage du temps et celui de la vie. Dans cette œuvre, l'acte de créer qui est en même temps l'acte de méditation est vital au produit fini. Dans mon œuvre récente, j'utilise le sel, matière qui a été historiquement utilisée comme moyen de préservation. C'est cette fonction du sel que j'utilise métaphoriquement pour préserver la mémoire de ceux qui sont morts.12 A cette déclaration modeste de Piraino, il faudra ajouter que le sel comme matière permet à l'artiste de donner un aspect pluridimensionnel à son œuvre. Le sel versé sur la photo de « la grand-mère» produit un effet de fluidité qui contribue à l'illustration des relations espacetemps, immanent-transcendant, éphémère-éternel. Cette interpénétration des contraires est en effet possible grâce au sel qui lui sert de miroir déformant. L'art de Piraino est un phénomène en mouvement, et sa teneur ne peut se saisir que par étapes. Ce sont les phases de ce mouvement passager qui tend vers l'éternel qu'illustrent les différentes faces de «la grand-mère» que nous avons disposées en mosaïque pour nous en servir comme photo de couverture. Dans son œuvre, Piraino crée la permanence et donne à la mémoire l'occasion de préserver ce qui reste après le désastre rwandais de 1994. Le premier texte de ce chapitre est une série d'extraits poétiques de l'écrivaine ivoirienne Ida Zirignon qu'une mission onusienne a conduite au Rwanda en 1994. Cette mission humanitaire va ironiquement se transformer en une remise en question de I'humain et de I'humanité. Face aux «morts sans sépulture» qui peuplent le Rwanda et la mémoire rwandaise, Zirignon conclut: «L'humanité n'est malheureusement pas ce qui caractérise le plus 20

1'homme. . . Il est des êtres qui ne sont pas humains, qui, en proie à leurs propres pulsions de mort, ne sont plus humains ». La poétesse est ainsi forcée à se poser des questions ontologiques. Son recueil poétique n'est rien d'autre qu'une réponse à la fameuse question «qui suisje » ? Dans l'extrait «Vies posthumes» Zirignon commence par interroger les morts qui hantent ses nuits, mais se rend vite compte qu'elle a plutôt des comptes à leur rendre. Ces nuits cauchemardesques, ces «nuits froides et sombres» que la poétesse parvient à si bien nous décrire nous font frissonner. Le dernier extrait «E- TER-NI-TE» nous paraît comme une tentative de graver l'indescriptible sur du papier blanc. E-TER-NI-TE! Est-ce le symbole d'une écriture et d'une vie éthérées? Est-ce un «mausolée» que la poétesse érige pour accorder un sens d'immuabilité à « la mémoire fourbe»? Est-ce un moyen de se guérir? Dans tous les cas, Zirignon n'écrit pas tout simplement par devoir de préserver la mémoire, mais aussi pour se guérir. La thérapie constitue ici la genèse d'une écriture qui cherche à aller au-delà de l'horreur et à dépasser un pessimisme dangereux. Le titre de son recueil poétique «Rwanda, mon amour» qui fait écho au «Hiroshima, mon amour» de Marguerite Duras, nous laisse sur une note d'espoir après la catastrophe humaine. Malgré l'ampleur des atrocités commises au Rwanda, il est difficile de se débarrasser de l'espoir. Le poème «Back to Rwanda» du Tchadien Nanga Mady Kaye paraît comme un hymne à l'espoir. Il commence par un regard rétrospectif sur le Rwanda dix ans après. C'est d'abord le regret de la perte de la beauté majestueuse du pays aux mille collines, désormais caché sous « les cendres de la honte» (ashes of shame). Le poème devient ensuite un mea culpa, une prière de repentir du péché d'omission, du silence dont nous sommes tous complices. A la fin du poème, il y a l'espoir qui pointe à l'horizon. Le poète

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souhaite un Rwanda sans haine et sans conflits. Le motif de confession et de contrition donne au poète l'occasion de nous inviter à «ne pas oublier» et à mener à terme une œuvre de réconciliation et de reconstruction. Dans le poème «Les Mots pour le dire », Pauline Ngirumpatse tente vainement de « dire» le génocide, une catastrophe subite qui lui a coupé « le cordon ombilical» et toute attache familiale. Ngirumpatse, victime et survivante du génocide, a choisi d'utiliser le pronom «vous» au lieu du «je ». Ce choix lui permet d'établir ainsi une distance entre le «j e » qui a vécu le génocide et le «j e » qui le raconte des années plus tard, afin de mieux exprimer le désarroi et la souffrance qu'elle ressent pour raconter «l'indicible ». Sous ce choix grammatical transparaît également la recherche d'une certaine communion du vous et du moi. Ce n'est pas seulement un pan de sa société qui s'est écroulé mais aussi «un pan de Votre société ». Ainsi, je/victime implique inéluctablement vous/lecteur et vous/partie de l'humanité. Dans la suite du poème, Ngirumpatse partage avec nous ses expériences traumatiques que ni le stoïcisme culturel rwandais, ni le train de vie du pays d'exil ne pourront jamais guérir. «Vous y pensez et ça vous dépasse. Vous y repensez et ça vous casse. Vous pensez passer de vie à trépas ». La fin du poème dénonce le discours vide du «plus jamais» d'antan et somme l'humanité à ne plus jamais oublier « la leçon nouvellement acquise» du génocide rwandais. Dans les trois derniers textes, Mukoma Ngugi, Warren Reed et Rangira Béa Gallimore nous mettent aux prises avec I'horreur et l'absurdité du génocide. Sous un rythme haletant et avec une crudité linguistique flagrante, la poésie imagée de Ngugi nous fait sentir le poids et l'impuissance de comprendre et d'expliquer le génocide rwandais. Aucune explication n'est plausible face au meurtre de la femme enceinte par le mari et celui du fœtus par son géniteur. «Au Rwanda, j'ai vu Das Kapital s'en 22

aller en s'effaçant dans un torrent de sang et Freud abdiquer face à la mort d'environ un million de personnes tuées aux mains de leurs pères et frères» (<< Rwanda, I In saw Das Kapital washing away in rivers of blood and Freud tendering resignation as a million or so people died at the hands of their fathers and brothers »). Ni la théorie marxiste, ni la psychanalyse freudienne ne pourraient accorder un sens à ce drame qui dépasse l'entendement humain. Dans l'extrait, «I work for the BBC », la citation du journaliste américain Gourevitch «The dead looked like pictures of the dead» qui sert de prologue au poème est reprise à travers la métaphore de l'art pour permettre au poète de soulever la question de l'art pour l'art. Comment peut-on parler de la beauté esthétique d'un art «conçu

dans la gouttière, » se demande le poète. L'écart entre l'art
et l'objet représenté est-il possible quand il s'agit du génocide? Ngugi fait également une critique indirecte du sensationnalisme médiatique, plus précisément des informations en « flash» livrées par la télévision et qui ne laissent pas aux téléspectateurs le temps de réfléchir sur l'événement. Le « cordon ombilical» qui unit la photo et l'événement qu'elle est censée représenter est coupé. Sous l'image de la plume desjoumalistes «trempée dans l'encre de sang» (<< Pens dipped in blood for ink ») des réfugiés transparaît également la critique de l'exploitation des victimes par les médias. Dans « Finger Prints Rwanda, » Ngugi dénonce enfin l'indifférence du monde face au génocide. Le monde est immobile comme « une pierre» alors que les empreintes du sang humain qui coule constamment sont partout présentes: dans les vagues de l'Océan Atlantique, au parc quasi-innocent de la « suburbia» américaine. Dans la nouvelle «Precipitate », Warren Reed place son personnage principal au bord du précipice. Il est devant un dilemme qui nous rappelle les tragédies

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classiques grecques construites sur la problématique du choix. Un homme hutu est forcé par sa femme tutsi à commettre un meurtre qui n'est autre que celui de sa femme. Celle-ci en proie à la peur et au désespoir demande à son mari de la tuer à coup de hache pour lui épargner la torture que lui imposeraient les bourreaux. Mais pire encore, elle lui demande de continuer à vivre pour leurs enfants. Au cours de ce récit où l'amour défie le sens de la mort, Reed nous décrit une des réalités poignantes de l'atrocité du génocide rwandais. Après la lecture de ce texte, on ne peut pas s'empêcher de se poser des questions sur l'innocence et la culpabilité des auteurs d'actes comme l'infanticide, le parricide, le matricide ou le fratricide. Qui a donc été lâche, monstre ou noble dans cette tragédie fratricide? Personne ne pourra savoir toute la vérité. Le texte de Reed dérange parce que les faits sont exorbitants: le crime a été préparé et prémédité, mais les intentions et les sentiments ont été emportés par les morts. L'importance de ce texte est d'avoir démontré l'impossibilité de comprendre le caractère complexe du génocide rwandais. L'écriture descriptive de Reed mérite aussi d'être soulignée. Son écriture graphique de l'atrocité nous plonge dans une atmosphère morbide et scatologique de laquelle nous sortons le sang rwandais collé à notre peau. Par l'acte de lecture, nous devenons littéralement complices des différents crimes dont nous venons d'être témoins. Cette écriture de l'abject est reprise par Rangira Béa Gallimore dans sa nouvelle «Rwanda: La souffrance et l'espoir au féminin ». Le texte de Gallimore est un semblant de journal en deux volets séparés par une période de neuf ans : le premier datant de juin 1994 et le second de mai 2003. Le texte est narré à la première personne du singulier par Mutowabo, une rwandaise qui a assisté au téléphone « à la symphonie morbide du carnage» des siens alors qu'elle habitait le «pays de Sam ». Incapable de se

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remettre du choc, elle entreprend un voyage vers le Rwanda pour se guérir et « raccrocher le téléphone ». Au Rwanda, elle rencontre Maku, une ancienne amie rescapée du génocide qui la fait fuir de ce pays « qui dégouline de sang.» Maku symbolise sans doute la victime la plus achevée du génocide rwandais. Son corps, comme celui de tant d'autres femmes tutsi, porte les marques les plus profondes du drame. La vision de la cicatrice qui « se tient fièrement à l'endroit du nez» n'est rien à la vue du corps de Maku, femme abjecte. Dans un langage cru, l'auteur n'épargne pas le lecteur des images du corps de la survivante «en voie de décomposition» : un corps violé, avili, déchiré, découpé et mutilé. Mutowabo conclut que Maku, comme le Rwanda, est «irrécupérable ». Impuissante, elle décide de quitter ce Rwanda cauchemardesque. Neuf ans plus tard, en 2003, la narratrice est encore sous l'emprise du traumatisme: «il y a de ces cauchemars dont on ne peut pas se défaire, Maku en est un » et son Rwanda en est un autre, affirme-t-elle. Sur les conseils de sa psychologue, elle retourne au Rwanda pour retenter sa guérison. Mutowabo se rétablira-t-elle? Peut-elle oublier ce qu'elle a vu? Sa «délivrance» commence ironiquement par une crise intestinale qui finit par la conduire à l'hôpital où travaille Maku, devenue infirmière. Les retrouvailles entre les deux femmes ont lieu dans des conditions différentes. Du corps de Maku émane «un parfum doux» et non plus l'odeur nauséabonde de 94. Maku n'est plus la morte. Ses cicatrices sont toujours visibles mais elle regorge de vitalité. C'est maintenant le tour du corps de Mutowabo de subir une souffrance physique. Au cours de cette expérience, elle prend conscience de sa condition «de morte» vivante et recouvre la raison avant de sombrer dans les ténèbres. Dans ce texte, on reconnaît les éléments typiques de

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l'expérience initiatique où l'initié doit passer par une mort symbolique avant de revenir transformé. Dans sa nouvelle, Gallimore donne libre cours au discours du corps féminin pour souligner l'expérience unique des femmes survivantes, devenues le symbole du drame rwandais. Le rapport femme/nation est évident dans le texte: Maku est le Rwanda. La «résurrection» de Maku signifie la renaissance de la nation rwandaise remodelée au féminin. *** Au cours de la genèse de ce proj et, nous avons refusé que ce collectif devienne une récolte de témoignages, travail qui a été réalisé par plusieurs sources médiatiques et différents organismes rwandais et internationaux. Nous étions surtout intéressées par le travail de réflexion sur l'évènement et ses différents dispositifs de représentation, sur le témoignage et la parole qui le dit. Bien que le témoignage soit absent du corpus de cet ouvrage, il est pourtant partout présent car il constitue, si l'on peut dire, une thématique récurrente dans l'ensemble des textes. A part les textes de Josias Semujanga et de Jean-Paul Goûteux qui nous présentent une interrogation sur l'histoire et l'actualité historique, le reste des textes montre que comprendre le génocide, c'est faire face aux limites du langage et accepter que le langage se heurte a~ récit. La matrice principale qui unit les deux parties de ce collectif est la tension constante entre le texte du génocide et son auteur; entre l'auteur, le lecteur, le témoin et la victime; et enfin, entre la représentation esthétique et la nature de l'objet représenté. Comme nous l'avons signalé au début de cette introduction, ces textes posent des questions qui dérangent et nous obligent à jeter un regard en arrière et à réfléchir sur le génocide rwandais de 1994, et indirectement sur notre nature humaine. Nous souhaitons que la lecture de cet ensemble devienne pour le lecteur une visite à l'un des 26

sites mémoriaux du génocide, un lieu de méditation pour perpétuer la mémoire des victimes.

NOTES
1 L'expression « le génocide rwandais» est utilisée dans ce collectif pour faire référence au génocide des Tutsi qui a eu lieu au Rwanda en 1994. Cette expression ne doit en aucun cas être expliquée et interprétée en termes «négationnistes » pour parler d'un soi-disant « double génocide». Nous remercions le Professeur Faustin Rutembesa d~ l'Université du Rwanda qui nous a fait remarquer que cette expression utilisée à plusieurs reprises dans cet ouvrage peut prêter à confusion. 2 Le dicton en Kinyarwanda dit: «Imana yilirwa ahandi igataha i Rwanda. » Il se traduit comme «Dieu passe la journée ailleurs et rentre enfm pour passer la nuit au Rwanda» signifiant que Dieu veille spécialement sur les Rwandais. 3 Ben Rutabana est représentatif de la chanson rwandaise postgénocide. Il se pose la question dans sa chanson intitulée «Mana y'i Rwanda wagiye hehe? » 4 Aux élections de septembre 2003, les femmes ont gagné trentehuit sur les quatre-vingt sièges au parlement, et six des vingt sièges au sénat. Le Président Paul Kagame a nommé des femmes pour occuper neuf des vingt-huit postes ministériels pendant le remaniement ministériel de 2004. Ces résultats ont placé le Rwanda au premier mondial pour son effort de représentation féminine au sein des décisions politiques importantes. 5 Depuis 1994, plusieurs films documentaires faits pour la télévision ont fonctionné comme un médium de témoignages du génocide. Des films de fiction ont déjà vu le jour notamment «Hotel Rwanda» de Terry George et « Sometimes in April» de Raul Peck. 6 Timothy Longman, « Placing Genocide in Context: Research Priorities for the Rwandan Genocide. » Journal of Genocide Research. (2004), vol6 (1), March, 29-45. 7 Il affirme: « to understand the genocide, why it happened and how, one must have a thorough understanding of Rwanda's historical background and the social, economic, and political developments that took place in the decades prior to the violence. » 8 Dans son livre, Récits fondateurs du drame rwandais,' discours social, idéologies et stéréotypes, Semujanga avait déjà abordé cette question. On peut noter d'autres chercheurs et écrivains rwandais qui

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ont tenté d'y répondre Jean-Marie Vianney Rurangwa, Le génocide des tutsi expliqué à un étranger, Benjamin Sehene dans Le piège ethnique. 9 La citation exacte de Primo Lévi est: «Mon expérience prouve le contraire. [...] Quand je parle de 'poésie,' je ne pense à rien de lyrique. A cette époque, j'aurais reformulé ainsi la phrase d'Adorno: après Auschwitz on ne peut plus écrire de poésie que sur Auschwitz. » [Voir Primo Lévi Conversations et entretiens, p.138] ID Maurice Blanchot. L'écriture du désastre. Paris: Gallimard, 1980, p.1? Il «Morts sans sépulture », titre emprunté de l'ouvrage théâtral sartrien et de l'extrait poétique de Ida Zirignon, un des textes de fiction figurant dans ce collectif. 12La déclaration de l'artiste: «As an indirect witness to the 1994 Rwandan genocide, my work focuses on my family history and memorials to those who died. I aim to pose questions about this atrocity and to create a space of reflection. By creating ephemeral objects, I strive to parallel the passage of time and the passage of life. In this body of work, the act of making serves as meditation and is vital to the end product. In my most recent work I use salt as a material that historically has been used for preservation. I am using that function as a metaphor for preserving the memories of those lost. »

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