Domitien

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Dernier représentant des Flaviens, Domitien achève un long règne de quinze années qui restera gravé dans les mémoires pour son despotisme et sa cruauté, à l’instar des infâmes Néron et Commode. Et tandis que sénateurs, épouse, soldats et esclaves complotent contre lui, et que les légionnaires se révoltent dans les lointaines contrées de Germanie, le puissant Empereur marche, sans fléchir, vers sa mort et la fin de sa dynastie. Rôle grandiloquent par excellence, Domitien est de ces personnages éminemment poétiques, faisant le sort d’une patrie, prônant honneur et gloire, vertus fuyant leur âme, qui nous ravissent tant par leurs passions ardentes et indestructibles d’où nait la tragédie de leur existence, que par leur trépas, couronnant ces hommes haïs ou adorés, d’une fin épique.


Publié le : lundi 19 octobre 2015
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EAN13 : 9782332955692
Nombre de pages : 174
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ISBN numérique : 978-2-332-95567-8

 

© Edilivre, 2015

Personnages

DOMITIEN, Empereur de Rome

PARTHENIUS, ministre

MAXIMUS, esclave de Longina

NORBANUS, préfet du prétoire

PETRONIUS, chevalier romain et préfet du prétoire

SATURNIUS, général

SUETONE, érudit et polygraphe

EPAPHRODITUS, secrétaire de Domitien et assassin de Néron

LAPPIUS, gouverneur de Germanie inférieure

LARCIO, astrologue

LUCRETIUS NEPOS, centurion de Saturnius

JULIUS CALVASTER, tribun

TIBERIUS, chevalier romain

NERVA, instigateur du complot et futur empereur

TRAJAN, sénateur, commandant de légion

JULIA FLAVIA, épouse de Flavius Sabinus et nièce de Domitien

DOMITIA LONGINA, épouse de Domitien, ancienne épouse de Flavius Sabinus

Acte premier

Scène première

Palais impérial de Rome

DOMITIEN

Misérables ! Il n’y a en ce monde putride que des misérables ! Sous les plus sinistres auspices, je me suis attelé, moi, Domitien, empereur de Rome, aux campagnes d’Agricola et aux expéditions en Calédonie ! Maudit par le père de tous les Dieux, j’ai repoussé les Daces aux rives du Danube et voici, qu’à l’instant propice où mes armées fondent sur Sarmizegetusa où se tapit ce ladre de Décébale, ce traître de Saturnius fait révolte contre moi ! Il doit être des fidélités plus amères à honorer que la mort à endurer ! Ah Saturnius ! Ne t’avais-je pas glorifié d’ainsi te faire gouverneur de Germanie ? Ne t’avais-je pas confié cette partie de mon cœur qu’est ce lambeau de mon empire ! Mon empire est ma personne ! Et ces nouvelles que l’on me rapporte sur tes actes rebelles m’écorchent l’âme comme si mon bras, lui-même, animé de sa volonté propre, me griffait jusqu’au sang. Jusqu’à ce sang du sang de mes ancêtres ! Ah Saturnius ! Traître infâme, oublierais-tu que dans ces veines ruissèle le sang du puissant Vespasien ? Comprends-tu que c’est lui, tout autant que moi, que tu trahis ? Lui, ainsi que toute la dynastie de ceux qui ont porté sur leurs épaules la fragilité de l’empire ? Traître, tu es un misérable ! Par ton geste horrible, instigué par quelques coupables désirs, tu distilles les larmes du chagrin de ton empereur ! De ton ami ! De ton père ! Comment ? Pourquoi ? Quels soubresauts de ton esprit supplicié par l’ambition éperonnent de la sorte les plus noirs de tes desseins, les plus macabres de tes projets, et les plus retors de tes pièges ? Ne songes-tu donc pas aux terribles retombées de tes instigations ? Ô Junon, révèle-moi quelles sages paroles ce perfide profère à ses hommes, à ces parjures, pour ainsi les élever contre moi ! Les plus pernicieuses des souffrances étreignent le cœur à défaut du corps et de l’esprit… Qu’importe que le corps soit fort, peine, te voilà poignard de l’âme ! Et d’une seule lame naissent les pensées meurtrières fleurissant au sein des plus luxuriants esprits ! Celles-ci dévorent et consument pitié, détresse et amour pour que ne restent, en ce jardin fané et mort, que sang, tueries et bûchers ! Saturnius, que ta vanité engendre ta chute, au prix de milliers de légions ! Tes hommes… Ah, glorieux soldats livrés au dilemme de tant de loyauté à éprouver ! Oui, ces hommes à qui tu imputes nombre d’abominations sous tes ordres commandées, ne leur impute pas ce désir de sang qui est le tien ! Combien de fils me prendras-tu ? Mais, nous serons quittes, je te tiens désormais pour ce que tu es. Mars, ministre de gloire, je t’enverrai la peau de ce scélérat pour que tu t’en vêtes ! Avec elle suivront toutes ces peausseries arrachées aux dépouilles de ces misérables sénateurs hypocrites ! Maudit soit le faible s’étant fait l’allié des sénateurs ! Comploteurs ! Conspirateurs ! Menteurs ! Par ton exemple, chien de Germanie, voilà que ces vieillards revendiquent ma suprématie pour la faire leur ! Il est aisé de se faire ami du pauvre, une fois repu de ses richesses ! Il est commun de narrer quelques sublimes exploits dont on entendit les carnages qu’entre les murs d’un palais ! Et il est facile de disposer de la grandeur de Rome tant qu’elle n’est que convoitise ! Jamais… Jamais… ô jamais ils n’amputeront de mon corps ces parcelles de terre qui couvrent et enveloppent mon âme ! Ma fatalité me hèlera jusqu’aux derniers tourments de l’enfer et ce n’est qu’à mon cadavre que ces parleurs apocryphes pourront m’enlever mon empire ! Que la loyauté est volage quand la distance occulte les vies liées d’un serment !

Scène II

Entre Longina

DOMITIEN

Ma reine ! Que ta présence est douce à mon être chaviré. Viens ! Laisse-moi t’embrasser et te presser contre mon cœur !

LONGINA
allant à lui

Mon seigneur, que de fougue émane de toi ! Se pourrait-il qu’une auguste mélancolie assombrisse ton esprit ? Si cela est, je ne puis tolérer qu’une telle ignominie soit et demeure, et me propose sur l’heure d’intervenir.

DOMITIEN

Ah ! Longina, épouse tant désirée et tant aimée, il n’est rien que tu puisses faire. Le monde est par trop jalonné d’injustice pour que je ne souffre d’être séparé de toi ne fût-ce qu’une heure. Sous peu, myriades de glaives et de lances fondront et empaleront. Cris et fracas s’entremêleront avec acharnement. Puis viendront les coursiers et les messagers, s’effondrant, morts, transpercés d’un épuisement acéré. De leurs poignes crispées, on extraira ces missives fatidiques et enfin nous dirons : Saturnius le traître est mort !

LONGINA

Hélas, seigneur ! De combien de dépouilles mutilées faudra-t-il joncher nos terres pour qu’enfin survienne la paix ?

DOMITIEN

Il n’est pas de nombre exprimable par d’humaines estimations. Les dieux même s’y sont perdus qu’à force ils se mirent à faucher vies et âmes sans plus y songer.

LONGINA

N’y aurait-il donc jamais une fin ?

DOMITIEN

Elle viendra le jour où nulle jalousie, où nulle convoitise ne harcèlera le cœur des hommes. Elle apparaîtra au loin, alors que les âmes ne seront plus tourmentées par la haine, l’amour ou la passion. Lorsque les hommes cesseront d’être hommes pour devenir pierres, et quand un abyssal néant suppléera ce qui les anime, une paix éternelle régnera sur un monde de roche, triste et morne.

LONGINA

Est-ce pour cela que nous luttons ?

DOMITIEN

En aucun cas.

LONGINA

Alors, pour quoi ?

DOMITIEN

C’est une chose que je ne peux exprimer avec des mots sinon pour dire qu’elle guide les hommes, tantôt par orgueil, tantôt par lucre. Libérée à bride abattue, elle recouvrirait ce monde de nuages rougis par un sanguin crépuscule. Le fils tuerait le père. La mère tuerait le fils. Le frère tuerait la mère. Un inextricable cycle s’instaurerait viscéralement. Alors, seule entrave à cette emprise : Rome ! Rome est la lumière, l’ordre et la beauté. Elle est la tempérance et la bienveillance. Ailleurs, tout n’est que mal, un amas désuni, un havre où fourmillent les mercenaires, les traîtres et les pillards. Si Rome perdure, par ma force et ma vie, il n’y aura de cavernes assez sombres pour que le mal s’y cache. Et s’il s’en trouve une, il n’en sortira qu’à la nuit tombée jusqu’à nos portes où l’allégresse de nos richesses et de nos fêtes, dont les musiques et les chants résonneront des bienfaits pourvus par notre lumineuse cité, le chassera sans heurts.

LONGINA

Sans heurts dis-tu ? Penses-tu que toute la malice des terres obscures – celles qui n’ont pas encore été purifiées par la grandeur de Rome – puisse s’évaporer par notre seule présence ?

DOMITIEN

Il est possible qu’en certaines contrées déjà fort éclairées, les hommes soient prêts à s’éveiller au savoir et à la discipline de Rome. Il est des lueurs si éclatantes que les ténèbres ne sauraient y résister.

LONGINA

Et à ceux que les dieux n’ont pas encore rompus à nos préceptes ?

DOMITIEN

Il nous incombe, sagement, avec tempérance et miséricorde, de les y amener !

LONGINA

En ce cas, amènes-y, comme tu l’as dit, celui qui, autrefois, fut mon époux ! Avec tempérance, pitié, pardon et compréhension ! Tu es empereur de Rome, la lumière rutilante au pinacle du phare de la sagesse ! Je sais, par d’odieux colporteurs, que, par légitime vengeance contre Saturnius, tu prévois de l’envoyer au bourreau ! Songe, un instant, à l’amour encore vif qui me lie à cet homme et à la tendresse naturelle que je ne peux réprimer envers le mari de ta nièce ! As-tu pensé au triste veuvage auquel tu condamnes cette malheureuse Julia, affublée d’un mari privé de sa tête qu’elle verra enfouir sous terre et privée du réconfort de son oncle qui la maudira d’être pareillement, et devant les dieux, liée à un traître ?

DOMITIEN
repoussant Longina

Voici donc la véritable raison de ta visite ! Enduire mon esprit de ton venin pour négocier sournoisement la survie d’un traître ? Sais-tu pendant combien de saisons j’ai œuvré pour repousser les armées daces hors de nos villes ? Réalises-tu combien de mes frères et de mes amis j’ai pu voir tomber sous leurs assauts ? La trahison de Saturnius ne te touche certes pas, mais elle n’en est pas moins double ! Les forces destinées à la défense de Rome à Sarmizegetusa devront réprimer une insurrection que je sais orchestrée par Flavius Sabinus, l’odieux mari de ma nièce ! Lui qui fut de mes proches se ligue en cet instant aux barbes grises foulant l’enceinte du sénat et tous mènent une conspiration contre moi !

LONGINA

Tu n’as pas de plus fidèle serviteur que Flavius et pas un habitant de Rome ne souhaite ta mort ! Pas plus que tu ne souhaites, en toi-même, dans le secret de ton cœur, celle de ton neveu.

DOMITIEN

Menteuse ! Ton plaidoyer n’efface en rien ses crimes ! En tes yeux je peux voir tant de mauvaiseté que je répugne à y noyer mon regard ! Ton visage, si doux à l’orée de ta demande, se mue maintenant en une abjecte grimace de dégoût et de vanité. Quelle est cette colère nourrie par ton cœur envers moi ?

LONGINA

L’amour ! L’amour pour un mari que j’ai quitté pour toi sans effacer de mon âme le touchant souvenir de ses tendresses !

DOMITIEN

Et dans quelle parcelle de ton cœur caches-tu l’amour pour ton mari présent ? Parlerais-tu ainsi pour sauver ma vie ? Je n’en crois rien ! La vérité est que de deux hommes, tu choisis le géant plutôt que l’infime ! Non, ta passion pour un homme, c’est ton ambition qui te fit me choisir ! (Il hurle de rage.) Damnation éternelle, qu’attends-tu pour soustraire cette femme de ma vue ?

LONGINA
courant vers lui

Mon époux, mon empereur ! Je t’en conjure, reprends-toi !

DOMITIEN demeurant à distance

Arrière ! Il n’y aura plus d’aube pour les traîtres !

LONGINA tombant à genoux

Si ma mort est votre plaisir, exigez.

DOMITIEN

Quelle est cette nouvelle bravade ? Que feins-tu de ta gracieuse figure ?

LONGINA

Devrais-je feindre une épouse dévouée, je ne te toucherai pas davantage. Si tes yeux veulent s’assouvir de mon trépas, commande-moi. Je serai heureuse de suivre le comploteur sous les instruments du bourreau.

DOMITIEN

N’en fais rien ! Je vois les grâces que tu me fais en m’exposant ainsi ta peine. Si de l’amour tu ressens pour cet homme, j’accepte, au risque de mettre ton affection envers moi en péril, d’accéder à ta demande.

LONGINA

Mon affection pour toi en sera grandie !

DOMITIEN

Alors, n’aie plus crainte pour la vie de Flavius. Retourne-toi fièrement d’avoir d’un mot sauvé un frère, honoré un mari et avisé un empereur. Maintenant, va !

Sort Longina

Scène III

Entre Julia

DOMITIEN
à part

Qu’ai-je dû dire pour recouvrir un monceau de solitude que les émotions de cette femme me dérobèrent à la légère ! (Voyant Julia.) Et en voici une autre qui vient me relancer d’une tout autre affection ! La peste soit des suppliques et des quémandages empreints de sensibilité !

JULIA

M’accorderiez-vous un instant de votre temps ou dois-je me retirer ?

DOMITIEN
tendant la main vers elle

Quelle affreuse pensée, ma nièce, approche, je te prie. Viens à la lueur de cette chandelle que je puisse admirer la merveilleuse beauté de ton visage juvénile. (L’attirant vers lui.) Ah, chère Julia ! Combien ignorants sont ceux qui ne t’ont jamais vue et combien sont damnés ceux qui ne te verront jamais. D’un regard tendre où perle une larme, tu es plus meurtrière qu’une armée de lances. Quelle intelligence luit dans ces yeux, quelle finesse, quelle… Non ! Ne souris pas ! Il est de ces lèvres qui, s’étirant, ravissent l’homme au plus profond de lui-même sans qu’il ait à les toucher ! Et être, aussi promptement, ravi de toi n’est chose pensable ! Ne me comble pas si abruptement ! Laisse-moi rêver qu’une fortune céleste étreint mon corps par tes mains et qu’un amour frivole enhardit ton cœur à l’heure où je te parle.

JULIA

Très grand empereur, mon oncle, j’ai su par quelques commérages, en l’enceinte même de ce palais, le triste sort que vous destinez à Flavius Sabinus, mon époux. En épouse fidèle et éprise de son mari, il me faut vous prier instamment d’épargner ses jours qu’il vouera entièrement à Votre Altesse. Il m’en a fait promesse. Il n’y aura rien que, de sa part, sous votre demande, vous ne pourrez obtenir et si le destin venait à lui intimer un lugubre choix entre son souverain et sa personne, il se fera joie d’être sacrifié pour votre bon plaisir.

DOMITIEN

Prends garde, Julia. Il est tout autant mensonge de proférer des paroles fausses que de les répéter.

JULIA

Chaque mot que Flavius prononça, c’est son cœur qui lui dicta. J’ai foi en ce qu’il me dit et c’est pour cela que, forte et certaine de sa franchise, je vous transmets ce message.

DOMITIEN

Soit. Mes oreilles sont pleines de la foule des simulacres ! Serments, promesses, vœux, pourquoi les hommes ne sont-ils serviles à souhait qu’en temps de désir intime ? Tu as, je le concède fortuitement, délivré une pesante missive à ton empereur comme épouse désireuse de servir l’homme auquel les dieux l’assujettissent. À présent, parle-moi telle la femme que tu es. Est-ce vraiment ton désir que de voir Flavius préservé de la naturelle punition qui lui échoit ?

JULIA
mettant un genou à terre

Votre Majesté, je ne puis en toute vérité dire ces choses que vous me demandez.

DOMITIEN

De quelles chaînes es-tu prisonnière ? Quelle est ta geôle ? Son nom est-il mariage ou honte ?

JULIA

Seigneur ! Mon sang bouillonne d’avouer ces raisons qui me rongent, mais je ne puis m’y résoudre. Si c’est en épouse et nièce que je suis venue, par pitié, ne me contraignez pas à vous quitter en maîtresse et femme coupable.

DOMITIEN
l’invitant à se...

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