Ecoute Nathan

De
Publié par

A l'heure où un dictateur sinistre profère des menaces de mort contre l'état d'Israël qui célèbre ses soixante ans, nonna s'efforce de transmettre à son petit-fils Nathan une part de son héritage familial. Elle fait vivre devant lui les membres emblématiques de sa propre famille, tant il est vrai que "la famille est l'histoire juive écrite en petit." (Aharon Appelfeld).
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 98
Tags :
EAN13 : 9782296212220
Nombre de pages : 200
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Écoute Nathan

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06904-6 EAN : 9782296069046

Sylvie Courtine- Denamy

,-

Ecoute Nathan
Promenade en Eretz Israel

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR Simone Wei!. La quête de racines célestes, éd. du Cerf, coll. « La Nuit surveillée », 2009. Le Visage en question. De l'image à l'éthique, La Différence, coll. « Les Essais », 2004. La Maison de Jacob. La langue pour seule patrie. Préface de Julia Kristeva, Phébus, coll.« Le vif du sujet », 2001, (Prix Alberto Benveniste de la Création, janvier 2002) . Le Souci du monde. Dialogue entre Hannah Arendt et quelques-uns de ses contemporains, Librairie philosophique J. Vrin, colI. «Pour Demain », 1999. Trois femmes dans de sombres temps: Edith Stein, Simone Wei!, Hannah Arendt, Albin Michel, coll. «Idées », 1997/2002/ Le Livre de Poche 2004. Hannah Arendt. Identité et mémoire, Belfond, coll. «Les Dossiers », 1994/ Pluriel, Hachette, 1998.

Ce livre a bénéficié de deux missions Stendhal. Qu'Yves Mabin soit remercié pour ces beaux voyages en Eretz Israel.

Pour mon pacha.

SOMMAIRE

Prologue 1. Yerusahalayim... 2. Yam ha-mèla-'h : le paradis sur terre?

p.9 p.29 p.63

3. T.A.
4. Rehov Shabazi 5. De Beer Sheba à Dan 6. D'un désert à l'autre

p.95 p.119
p. 141 p. 169

PROLOGUE Nous ne savons plus allumer lefeu, nous ne savons plus dire les prières, nous ne connaissons même plus l'endroit dans laforêt, mais nous savons encore raconter I 'histoire. Baal Shem Tov

Écoute Nathan, je vais te raconter des histoires. Tu m'en demandes toujours et je cède bien volontiers. Tu écoutes très bien, ravi d'être pelotonné tout contre moi. Je vais d'abord commencer par te raconter l'histoire de ton nom. Tu t'appelles NATHAN. C'est un beau nom, bien architecturé, bientôt tu apprendras à l'écrire avec les lettres en bois que je t'ai offertes, d'ailleurs vois comme il est facile: quatre lettres à apprendre seulement! C'est important un nom, tu le sais déjà toi qui aimes tant qu'on te nomme l'univers qui t'entoure, toi qui a soif d'apprendre de nouveaux mots chaque jour, et qui les répètes avec jubilation. Nommer les choses, c'est se les rendre familières, se les approprier. Tu aimes aussi beaucoup les livres. Or, vois-tu, il est un livre particulier,

qu'on appelle pour le distinguer des autres, le Livre - le
livre par excellence, l'unique livre, comme s'il n'était pas besoin d'en lire d'autre, tout ce qu'on peut connaître y

étant contenu. Ce livre, c'est la Bible hébraïque - TaNaKh - je te le lirai bientôt, commeje le lisais à ton papa le soir,
de même que la mythologie grecque. On y trouve beaucoup d'histoires, dont celle de la Création du monde sur laquelle tu t'interrogeras sûrement un jour prochain, et celle de la naissance du premier homme, Adam. D'après

ce Livre, Dieu, le Père de toutes choses, l'être au-dessus des êtres, aurait lui-même plusieurs noms, chacun d'entre eux étant porteur d'une caractéristique spécifique: El, qui évoque l'idée de puissance, et ses composés - Elyon, le «Très Haut », El Olam 1'« Éternel », El Shaddaï, le «dieu de la Montagne », El Ro'i, le « Dieu de la Vision» - El Berit, le «Dieu de l'Alliance» -, Adonaï« le Seigneur », Én Sof «l'Infini» ou encore Ha-Makom, «le Lieu ». Mais son nom le plus important, son «nom essentiel », celui qui est comme la racine de tous les autres, c'est celui que seul le grand prêtre avait le droit d'invoquer dans le Saint des Saints le jour du Grand Pardon -Yom Kippour-: on a le droit de l'écrire mais on n'a plus le droit de le prononcer depuis la destruction du Temple, dont je vais bientôt te parler. Ce nom, qu'on appelle le tétragramme,

parce qu'il est composé de quatre lettres - aIel, he, vav, yod, que l'on écrit de la droite vers la gauche - et qu'Il ne
révéla qu'exceptionnellement à Moïse, ce nom, shem, c'est YHWE, 1'« Éternel ». C'est étrange tu ne trouves pas Nathan, un nom imprononçable, comme un nom secret. D'ailleurs, d'une manière générale, Yhwh aime à se cacher, il ne se révèle que rarement aux hommes en leur envoyant des signes qui attestent Sa Présence et annoncent des paroles: Yhwh parle, on l'entend, mais on ne le voit pas, au risque sinon d'en mourir. Il est présent tout en demeurant invisible. Yhwh donc, aurait créé le monde en six jours: au commencement -berechit -, Il créa le ciel et la terre, puis la lumière, le jour et la nuit, les mers et la végétation, les luminaires célestes - c'est-à-dire le soleil, la lune et les étoiles. Le quatrième jour, Il créa les animaux de mer et les oiseaux, le cinquième, les animaux qui vivent sur la terre, ceux que tu aimes tant en ce moment. Enfin, le sixième jour, Il créa l'homme, ish, Adam, à partir de la poussière du sol - adama-, puis, voyant qu'il n'était pas

10

bon que l'homme soit seul, Il créa la femme - isha - Ève,
à partir d'une côte d'Adam alors que celui-ci était endormi. Le septième jour, Il contempla Sa création et,

satisfait de son œuvre - tov - il se reposa, déclarant que ce
jour-ci serait saint. Ce jour-là, s'appelle shabbat: on ne travaille pas mais, à l'instar de Yhwh, on se repose. Tu veux savoir comment Yhwh a créé toutes ces choses merveilleuses qui t'entourent: Yhwh crée uniquement par le pouvoir miraculeux de Son verbe divin, de Sa parole. Il lui suffit de dire «Que la lumière soit» pour que la lumière soit, ou encore: « Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance... » pour que l'homme soit. C'est assez magique, tu ne trouves pas? Or, c'est à ce premier homme, à Adam, que Dieu aurait confié le soin de nommer les animaux les uns après les autres: nommer fut donc le premier acte humain, Adam démontrant ainsi sa supériorité sur la création et annonçant la domination à venir de la terre par l'homme. Tout cela pour te dire Nathan qu'un homme sans nom n'est rien. Les noms donnent le sens, ils représentent l'essence de quelqu'un, de quelque chose, ils attestent notre existence. Ainsi par exemple, en hébreu, Noé signifie « qui console », Ismaël «Dieu entend », Isaac «il sourit », Moïse «tiré des eaux ». Toi, tu es né en France, et « en français », mais ton nom Nathan vient lui aussi de l'hébreu, c'est pourquoi j'ai prononcé tant de mots hébreux -avec ta maman tu en apprends bien déjà en arabe dans ton imagier. Nathan veut dire « Yhwh a donné» : comme si tu étais un cadeau! À moins peut-être qu'il ne veuille dire « Yhwh a ordonné », auquel cas, écoute bien Nathan. Lorsque ton papa m'a

annoncé la nouvelle de ta naissance et ton beau prénom jusque là tes parents, quand nous les interrogions, avaient tenu à garder secrètes leurs délibérations - j'ai été enchantée. « Il s'appelle Nathan, rien ne pouvait me faire davantage plaisir », ai-je claironné aux quatre coins de la

11

planète, car j'ai une grande famille dispersée de par le monde. Tu es le premier dans notre famille à porter ce nom, mais d'autres enfants, d'autres hommes dans le monde ont porté ce nom magnifique avant toi. Je t'en présenterai trois: Nathan le prophète, Nathan de Gaza et Nathan le Sage. Je vais d'abord te raconter l'histoire de Nathan le prophète. Un prophète, navi en hébreu, est « appelé» par Dieu et il ne peut se soustraire à sa vocation, quand bien même le souhaiterait-il. Il sert et conseille le roi, il est auprès de lui le porte-parole, le messager de Dieu: Dieu lui parle et lui doit retransmettre Sa parole à la communauté pour faire respecter ses commandements. Or, ee Nathan a joué un rôle important auprès du roi David à la cour duquel il vivait. Cela se passait au pays de Canaan. Appartenant à la tribu de Juda, David fut le second souverain d'Israël, après le roi Saül qu'il divertissait de sa mélancolie par ses talents de musicien. Symbolisé par un lion debout sur ses pattes arrières, il a fait du peuple cananéen, autrefois divisé, une nation et lui a donné une capitale, Jérusalem, « la Cité de David» où il a construit son palais. Après quoi, il a également voulu en faire une capitale religieuse en rapatriant l'Arche d'Alliance qui avait subi de multiples tribulations au cours des ans. Il s'agit en fait d'un grand coffre - âron en hébreu - fait dans un bois noble, l'acacia, et dont le couvercle, revêtu d'or, et surmonté de deux chérubins, en or eux aussi, sert de « trône de Dieu ». À l'intérieur y sont rangées les tables de la Loi, les Dix commandements, que Moïse, le plus grand des prophètes, a reçues de Dieu au Sinaï, pour les transmettre au peuple et les lui faire respecter. Donc, le roi David vint chercher l'Arche à Qiryat- Yéharim où elle se trouvait à ce moment là, et ilIa ramena à Jérusalem, sous une tente faisant office de sanctuaire qu'il avait fait

12

préparer auprès de son palais. Pour se purifier et se racheter aux yeux de Dieu, le sang ayant valeur d'expiation, on y offrait des sacrifices à Yhwh en immolant des animaux, taureaux, vaches ou boucs généralement, dont le sang versé faisait l'objet de prescriptions très rigoureuses; on y appelait aussi la bénédiction de Yhwh sur la communauté et on y offrait des dons. Toutefois, il ne s'agissait là que d'un sanctuaire provisoire, dans l'attente du Temple, de «la Maison », Ha-Bail, que le roi David projetait de construire. Le prophète Nathan l'y encouragea, en lui assurant que Yhwh était consentant, et il lui promit également que sa maison et sa royauté dureraient éternellement. Pourtant, c'est seulement à son fils Salomon, que reviendra plus tard cet honneur, ainsi que le lui annoncera aussi le prophète Nathan. Entre-temps en effet, Yhwh avait changé d'avis car le roi David, quoique au sommet de sa gloire, n'était pas exempt de tout reproche, ainsi qu'il se doit pour avoir les faveurs de Yhwh. Tombant amoureux d'une belle Bethsabée il avait en effet tué son mari Urie, se rendant ainsi coupable aux yeux de Dieu d'un double péché, celui d'adultère -alors qu'il est écrit sur les Tables de la Loi

«Tu ne commettras point d'adultère» - et celui de meurtre - la Loi prescrivant également «Tu ne
commettras pas de meurtre ». Tu te demandes ce que veut dire le mot « adultère », Nathan. C'est convoiter une autre femme mariée que la sienne, ou l'inverse, et les coupables sont tous deux punis de mort. Mais dans la Bible cela s'applique également à ceux qui honorent d'autres dieux que Yhwh, car Yhwh est un dieu jaloux, et exclusif. Quant au fait de faire périr un autre homme, de lui ôter la vie, nul n'a le droit de le faire puisque dans la Bible il est dit que Dieu nous ayant donné la vie, Lui seul peut nous la retirer. Toi Nathan, les seuls morts que tu connaisses pour l'instant sont un serpent et un oiseau aplatis que tu as

13

rencontrés dans un chemin de campagne. Le prophète ayant le droit de réprimander le roi pour ses faiblesses et le ramener dans le droit chemin, Nathan a réussi à faire prendre conscience de ses crimes à David, lequel s'est semble-t-il repenti -teshuva- avec sincérité, mais il lui annonce néanmoins le châtiment que Dieu lui réserve: non pas le tuer lui-même, mais faire périr au terme d'une

longue maladie l'enfant - un mamzer, un bâtard, en
somme - né de son adultère avec Bethsabée. Celle-ci, tu penses bien est désespérée à la mort de son bébé, et David, pour la consoler, va immédiatement lui faire un autre enfant qui sera cette fois-ci aimé de Dieu, comme le dit son nom, Yedidia, toujours en hébreu. Or, arriva le jour où David ayant beaucoup vieilli, il ne put plus se lever de son lit, et le prophète Nathan, conformément à la promesse qu'il lui avait faite autrefois, va intervenir une troisième fois pour déjouer un complot que fomente l'un de ses fils, Adoniyya, qui prétend à la succession de David. Mais finalement, c'est bien son fils Salomon, né de Bethsabée, qui accèdera au trône, une fois son père mort. Salomon va enfin pouvoir construire le Temple en pierre dont son père a si longtemps rêvé, à l'intérieur même de l'enceinte royale. Au terme de cette construction qui dura sept ans, la maison de Yhwh se révéla dans toute sa splendeur alors que jusque là Il n'avait eu droit, souviens-toi Nathan, qu'à un abri provisoire, une sorte de roulotte aisément transportable. Les murs, ainsi que le sol, étaient lambrissés de cèdre, recouverts d'or, décorés de sculptures de coloquintes, de chérubins, de palmiers, de fleurs, bref, une maison digne de Yhwh. C'est d'ailleurs assez contradictoire avec l'interdit de Yhwh si souvent répété dans Bible selon lequel on ne doit faire aucune image sculptée d'homme ou de femme, d'animal, d'oiseau, de poisson. Ca t'ennuierait n'est-ce pas Nathan si on t'interdisait de pâte à modeler, ou de dessiner un

14

bonhomme, un chat? Mais en fait cet interdit ne concerne que le risque d'idolâtrie, le fait d'honorer un autre dieu que Yhwh: si les Hébreux avaient le droit de peindre, voire surtout de sculpter des images, ils risqueraient en effet de créer des images de divinités fausses et ils se mettraient à les adorer. Ca ne te viendrait pas à l'idée Nathan, de prendre l'animal que tu as modelé pour un véritable animal, n'est-ce pas, et l'idée même te fait rire? C'est ce qui est pourtant arrivé lors de l'Exode, lorsque le peuple juif s'impatientant de ne pas voir revenir Moïse qui parlait alors avec Yhwh en haut de la montagne du Sinaï, a demandé à Aaron de lui faire l'image d'un dieu qui marcherait devant lui: Aaron fabriqua alors effectivement un veau d'or - eghel- en faisant fondre l'or des bijoux de ses femmes et de ses filles. Cet interdit a été contourné, non seulement comme en témoignait le Temple, mais également la synagogue de Doura-Europos dont les fresques reproduisent des scènes bibliques, et à l'époque moderne, on compte beaucoup de peintres juifs de renom. Ce Temple merveilleusement décoré fut malheureusement détruit par les Babyloniens qui emmenèrent en outre quelques dix mille Juifs en captivité. Lorsqu'ils revinrent de Babylonie soixante-dix ans plus tard, le roi Cyrus les y ayant autorisés après sa conquête de Babylone, leur plus pressant besoin fut de reconstruire le Temple, et c'est le roi Hérode qui l'agrandit et le restaura par la suite. On put à nouveau y accomplir les sacrifices dont je t'ai déjà parlé, y effectuer les pèlerinages lors des trois grandes fêtes juives de Pessah, de Shavuot et de Sukot. Hélas, ce Second Temple fut à nouveau détruit, par les Romains cette fois-ci: ce fut Titus, le fils de l'empereur Vespasien, qui accomplit ce nouveau forfait. Désespérés et perplexes, les Juifs se demandèrent alors comment et où ils pourraient désormais expier leurs péchés et être rédimés, pardonnés par Yhwh. Un texte

15

providentiel vint à leur secours en affinnant que la prière pouvait tenir lieu de sacrifice, et la synagogue - bet Knesset - se substituer au Temple, Dieu expiant les péchés de ceux qui se consacrent à l'étude de Ses commandements. Une synagogue Nathan, c'est somme toute un «temple en miniature », un lieu où les fidèles s'assemblent pour célébrer les jours de fête, mais quotidiennement aussi, du moins pour ceux qui pratiquent leur religion, afin de prier Dieu. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle tant de Juifs habitent ce quartier: le jour de shabbat il est interdit de circuler en voiture et il faut pouvoir se rendre à pied à la synagogue. Lorsque nous allons nous promener «au parc », comme tu dis, nous passons soit devant celle de la rue Pavée construite par Hector Guimard dans le style Art nouveau, soit devant celle, plus grande et très belle de la rue des Tournelles à laquelle Gustave Eiffel --oui, le même que celui qui a construit la Tour Eiffel !- a contribué. Tu me demandes si j'y suis déjà allée? Oui Nathan, bien que je ne sois pas religieuse, il m'arrive d'aller à la synagogue: c'était un dimanche, il y avait un mariage, c'est toujours très gai, et on m'a laissé y assister. Depuis la destruction du Temple à Jérusalem, les Musulmans, dont les années étaient entrées dans la ville à l'époque byzantine, ont érigé sur ses ruines deux de leurs mosquées les plus sacrées: le Dôme du Rocher et la mosquée EI-Aksa. C'est de cette mosquée que Muhammad, Mahomet en français, le prophète du dieu musulman Allah, se servant d'une pierre sacrée qui lui servit de point d'appui, monta au ciel. Jérusalem est ainsi leur troisième ville sainte, après La Mecque et Médine. À Jérusalem, les Juifs, considérés comme « impurs », n'ont pas accès à l'esplanade des mosquées et ils doivent se contenter de prier tournés dans la direction du mur occidental qui soutenait le Second Temple à Jérusalem, le

16

seul vestige qui en subsiste, et qu'on appelle ha Kotel, le Mur, ou mur des Lamentations. On vient en effet y pleurer la destruction du Temple, mais aussi y glisser entre ses si vieilles pierres, de petits billets sur lesquels on inscrit son souhait le plus profond, dans l'espoir qu'il sera exaucé. Les Musulmans sont les fidèles d'une autre religion, l'islam Nathan, une religion beaucoup plus jeune que le judaïsme. Leur texte sacré s'appelle le Coran et ils prient dans des mosquées. Un jour où nous retournerons monter les petits ânes du Luxembourg, je t'emmènerai goûter des pâtisseries à la grande mosquée de Paris, toute proche. Les Musulmans sont très nombreux, un milliard deux cents millions dans le monde. Quatre à cinq millions d'entre eux vivent en France, pour la plupart en provenance des pays

d'Afrique du nord - Algérie, Maroc où tu es déjà allé deux
fois visiter tes autres grands-parents qui y ont pris leur retraite, et Tunisie -, pays autrefois colonisés par la France. En France, ton pays, Nathan, la religion dominante est le christianisme. Curieusement, c'est un Juif, né à Bethléem de l'union surnaturelle de Dieu avec la

Vierge Marie, et répondant au nom de Jésus - Yehochoua - ou Jésus Christ, qui, prenant des libertés avec le
judaïsme, l'a fondée. Considéré dès sa naissance comme

le Mashiah, le Messie tant attendu des Juifs - le Sauveur
qui, en vertu de la promesse divine, instaurera le royaume de Dieu -, les nombreux miracles qu'il accomplit, par exemple en guérissant des malades jusque là incurables, de même que ses prophéties, et l'enthousiasme de ses disciples suscitèrent l'hostilité des Pharisiens, les Perushim, les Juifs attachés à la stricte observance de leurs traditions. Ceux-ci finirent par obtenir du procurateur romain Ponce Pilate sa mise à mort: il subit le châtiment réservé à ceux qui troublent l'ordre public en étant crucifié, cloué sur une croix, à l'âge de trente-trois ans, Nathan. Le tombeau de Jésus se trouvant en plein cœur de

17

la vieille ville de Jérusalem, cette ville est également sainte pour le christianisme. Le judaïsme ne reconnaît donc pas la messianité et la divinité de Jésus, et l'accusation la plus lourde pesant sur le peuple juif est celle de déicide, le meurtre du Fils de Dieu. Outre Jérusalem, ville sainte pour ces trois religions, celles-ci ont un autre point commun: ce sont des religions monothéistes, c'est-à-dire qui ne reconnaissent qu'un seul dieu -que son nom soit Yhwh, Jésus Christ ou encore

Allah - contrairement aux Grecs par exemple, qui eux,
vénérant plusieurs dieux à la fois, étaient polythéistes. Le texte sacré des Chrétiens est le Nouveau Testament, par opposition à l'Ancien Testament qui, lui, est la Bible hébraïque. En outre, certaines religions prétendant à l'universalité- c'est d'ailleurs ce que signifie le mot

catholicisme - s'efforcent de faire des prosélytes et
lorsqu'elles rencontrent des populations ne voulant pas se rallier à leur foi en se convertissant, elles n'hésitent pas à les éliminer. Ainsi, au XVème siècle, au terme de la Reconquête de l'Espagne par les Rois catholiques, pour échapper aux bûchers de l'Inquisition, nombre de Juifs qui vivaient depuis fort longtemps dans la péninsule ont été contraints de se convertir, du moins en apparence, car en fait ils continuèrent à pratiquer leur judaïsme en secret, jusqu'à ce qu'ils soient finalement démasqués et expulsés: ma famille fit partie de ceux qu'on qualifia de marranes et qui furent contraints de prendre les routes de l'exil. Il existe encore bien d'autres religions Nathan, en Afrique, en Asie, mais aussi des gens qui ne croient pas en Dieu: on les appelle des athées, des sans Dieu. Croire en Dieu n'est nullement une obligation Nathan: la plupart de ceux qui croient en Dieu se consolent de leurs maux présents sur terre en espérant un monde meilleur, plus juste, à venir après la mort; parfois même ils espèrent que leur sera

18

donnée une seconde chance: ce sont ceux qui croient en la réincarnation. Il y a eu d'autres Messies au cours de l'histoire, comme Sabbatai Zevi par exemple. C'est un autre prophète, répondant au nom de Nathan de Gaza cette foisci, qui s'en est fait l'annonciateur. Écoute Nathan, l'histoire se passe au xvnème siècle dans l'Empire ottoman, plus précisément dans la Turquie actuelle, où ma famille s'est réfugiée après l'expulsion d'Espagne et où elle a vécu pendant près de six siècles. Né à Smyrne, Sabbataï étudiant sous la houlette de grands savants juifs, se révéla un brillant élève, devenant rabbin dès l'âge de dix-huit ans. Il était toutefois d'humeur excentrique, passant subitement de la plus grande exaltation à la mélancolie la plus profonde. Paradoxalement, il était également susceptible de comportements tout à fait irréligieux, comme par exemple prononcer le tétragramme interdit, si bien que le rabbinat finit par l'expulser. Il erra dès lors entre la Grèce et l'Égypte, créant des scandales et s'autoproclamant Messie en arguant de sa date de naissance: le 9 du mois de Av, jour où l'on commémore la destruction du Premier et du Second Temple, censé être également la date de naissance du Messie attendu. Vers 1662, alors que Sabbataï était proche de sa quarantième année, il rencontra à Jérusalem un jeune et brillant étudiant, Nathan de Gaza, qui prétendait avoir des visions de Dieu dont il aurait en outre reçu des prophéties. Bien loin de considérer Sabbataï comme un malade et de tenter de le ramener à la raison, Nathan devient son prophète et, voyageant en sa compagnie plusieurs semaines à travers la Palestine, il le confirme dans sa messianité, informant par écrit toutes les communautés juives de l'avènement du Roi Messie. Revenu en 1665 à Smyrne, Sabbataï abroge les commandements, abolit les jours de jeûnes au profit de

19

réjouissances, institue de nouveaux rites, et fixe le jour de la Rédemption finale au 18 juin 1866. L'enthousiasme et la ferveur messianique qui s'emparent des masses juives et de la plupart des rabbins sont alors à leur comble, et se propagent jusqu'à Hambourg, Amsterdam, Livourne, les opposants au mouvement se voyant du reste excommuniés et contraints de fuir. Arrêté par les soldats de MoustaphaPacha qui craignait de ne plus pouvoir contrôler cette exaltation populaire, emprisonné dans la forteresse de Gallipoli, et sommé de choisir entre la conversion à l'islam ou la mort, Sabbataï choisit la première alternative, tout en conservant nombre de pratiques crypto-juives. Ce fut là une véritable tragédie pour ses disciples qui avaient cru que I'heure de la rédemption était arrivée, et qui se trouvèrent complètement désorientés. Certains revinrent au judaïsme traditionnel, d'autres en revanche suivirent son exemple et se convertirent de son vivant, d'autres

enfin devenant musulmans après sa mort - Sabbataï
mourut en exil en Albanie-, tout en pratiquant secrètement un judaïsme messianique. Ceux qui se sont ainsi « tournés », convertis, à l'islam sont appelés les d6nme, à l'instar de ces marranes d'Espagne convertis au catholicisme. Quant à Nathan de Gaza, s'il fut excommunié par les rabbins, il n'en continua pas moins à prêcher après l'apostasie du faux Messie, exhortant les croyants à persévérer dans l'attente qu'il se manifeste à nouveau. J'aimerais maintenant te présenter un héros d'une toute autre envergure, et qui s'appelle, lui encore, Nathan. Tu es déjà allé au théâtre avec tes parents voir une pièce pour enfants. Or, il s'agit cette fois-ci d'un personnage créé par un auteur dramatique, Gotthold Ephraïm Lessing, à l'occasion de la dernière pièce qu'il écrivit en 1793, et qui s'intitule Nathan le Sage. L'intrigue se déroule à

20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.