Écrits de guerre et de captivité (1939-1945)

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Après des années de recherches de lettres de soldats en guerre ou captivité pendant le dernier conflit avec l'Allemagne nazie, Jean-Pierre Duhard a pu réunir plus de 2200 correspondances émanant de 300 prisonniers, qui ont fourni la matière à cet ouvrage. Avec le double souci de mettre ces documents dans une perspective historique et de porter témoignage, l'auteur brosse un tableau humaniste de la vie de ces hommes et de ces femmes qui ont subi les épreuves de la Seconde guerre mondiale. Ce tome 1 est consacré à la drôle de guerre qui se termina en déroute pour la France.
Publié le : vendredi 1 mai 2015
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EAN13 : 9782336376264
Nombre de pages : 560
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Jean-Pierre Duhard
Écrits de guerre et de captivité
(1939-1945)
Tome 1
Après des années de patientes recherches de lettres de soldats en guerre ou captivité
pendant le dernier confl it avec l’Allemagne nazie, Jean-Pierre Duhard a pu réunir
plus de 2 200 correspondances émanant de 300 prisonniers, qui ont fourni la
matière à cet ouvrage. Écrits de guerre et de captivité vient compléter et prolonger
le précédent, C’était un semblant de guerre. Avec le double souci, de mettre ces
documents dans une perspective historique et de porter témoignage, l’auteur brosse
un tableau humaniste de la vie de ces hommes et de ces femmes qui ont subi les
épreuves de la Seconde Guerre mondiale. Le tome 1 est consacré à la drôle de guerre
qui se termina en déroute pour la France.
Né en 1942, Docteur en médecine et en préhistoire, Jean-Pierre
Duhard est l’auteur de plusieurs ouvrages d’ histoire et de préhistoire,
ainsi que de romans. Dans cette nouvelle œuvre, il confi rme sa Écrits
vocation de passeur de mémoire.
de guerre et de captivité
(1939-1945)
Tome 1 : la guerre
Illustration de couverture : présentation par le capitaine Ligier de sa compagnie à Rancourt (Meuse), janvier
1940 (archives Duhard).
ISBN : 978-2-343-06197-9
45 €
Écrits de guerre et de captivité (1939-1945)
Jean-Pierre Duhard
Tome 1















Écrits de guerre et de captivité
(1939-1945)

















Jean-Pierre Duhard


























Écrits de guerre et de captivité
(1939-1945)
Tome 1 : la guerre














































































































Du même auteur

Réalisme de l'image féminine paléolithique (Préface H. Delporte),
CNRS, Paris, 1993, épuisé.
Réalisme de l'image masculine paléolithique (Préface Y. Coppens),
Jérôme Millon, Grenoble, 1996.
Secrets de cuisine de Mamie Germaine (Préface Y. Coppens),
Atlantica éditeur, 2006, épuisé.
Parcours en Sahel et Sahara, ebook, Atramenta, 2012.
Le rescapé du Ténéré, L'Harmattan (collection “Amarante”), 2013.
La soumission des Touareg de l'Ahaggar,
L'Harmattan (collection “Racines du présent”), 2013.
Le spahi Fernand Ravin : une vocation saharienne,
L'Harmattan (collection “Racines du présent”), 2013.
C'était un semblant de guerre -1939-1940),
L'Harmattan (collection “Mémoires du XXe siècle”), 2013.
C'est long une vie, pour se souvenir de tout,
L'Harmattan (collection “Graveurs de mémoire”), 2014.
Petits meurtres à l'hôpital, L'Harmattan, 2014 (roman).


Ouvrages en collaboration :

Directeur de publication des Mélanges Jean Gaussen,
Ariège Préhistoire, Foix, 2004. publication des Mélanges Alain Roussot,
Préhistoire du Sud-Ouest, Cabrerets, 2015.
Avec Fr. Soleilhavoup : Érotisme et sexualité dans l'art rupestre saharien,
L'Harmattan, 2013.
Avec B. et G. Delluc : Représentations de l'intimité de la femme dans l'art
paléolithique en France (Préface Y. Coppens), ERAUL 136, Liège, 2014.
























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06197-9
EAN : 9782343061979
Prologue
« La souffrance profonde de tous les prisonniers (...)
est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien »
(A. Camus, La peste).
C'est après la disparition en mars 1982 de mon père, qui fut engagé
volontaire en juillet 1918 et goumier au Maroc, mobilisé en 1939 et
maintenu sous les armes à sa demande, deux fois Croix de guerre et décoré
de la Légion d'honneur, et vécut la captivité au stalag XVII-A en Autriche,
que j'ai pris conscience de la labilité des témoignages, disparaissant avec
ceux qui les portaient.
1Dans un précédent ouvrage , j'ai reproduit le carnet de guerre et de
captivité de mon père, ainsi que le récit qu'en fit un médecin-lieutenant après
son retour d'Oflag. Mais, ce devoir de mémoire accompli à leur égard,
restaient tous ceux dont l'histoire serait à jamais perdue, les pièces laissées,
lettres, photos et autres, tombant dans les oubliettes du Temps.
Tous ces documents, devenus orphelins par l'oubli et la négligence des
familles, souvent détruits ou jetés avec les vieilleries des greniers, dans les
meilleurs des cas échouaient dans des foires aux vieux papiers ou sur des
sites d'enchères, où des marchands en tiraient des profits, aux dépens des
mémoires. Pendant des années, j'ai cherché ces témoignages, les amassant
avec patience et obstination, jusqu'à en réunir quelque 2500, concernant 300
de ces soldats, prisonniers de guerre et civils, dont l'Histoire ne parle pas.
Dans quelques cas, j'ai pu retrouver les familles concernées, épouses
parfois, enfants ou petits-enfants plus souvent, à qui j'ai pu révéler des
2documents dont ils ignoraient l'existence . Le centre des archives des
victimes des conflits contemporains, au Mémorial de Caen, m'a fourni pour
nombre d'entre eux des pièces de leur dossier, permettant d'éclairer leur
parcours, et les quelques familles retrouvées ont bien voulu me confier les
documents qu'elles détenaient, lettres et photos notamment.
Mais il ne fallait pas seulement sauver ces écrits de l'amnésie du Temps,
mais leur redonner vie. Pour cela, leur transcription s'imposait, une opération
ingrate, certaines lettres étant difficiles à déchiffrer, une tâche longue, des
lettres ayant parfois de plusieurs pages, et avec le souci de respecter
1 C'était un semblant de guerre, L'Harmattan, 2013.
2 Dont les familles Inza, Desrumaux, Palisse, Delemotte, Schulmann.
7l'orthographe des signataires. Parvenu au terme de ce premier travail, il me
fallait exploiter cette matière aussi riche que diverse, et la mettre dans une
perspective historique.
Grâce à des archives personnelles de publications d'époque (livres,
journaux, fascicules divers, cahiers, photographies, etc.), mais grâce aussi à
la documentation offerte par le Web, j'ai tenté de donner du corps à ces
histoires singulières, sans tomber dans le plagiat des ouvrages de
mémorialistes et de biographes. J'ai simplement mis les témoignages dans
leur contexte conjoncturel quand nécessaire.
Très artificiellement, j'ai ordonné l'ouvrage en 2 tomes : le tome I
comprend 16 chapitres : les 3 premiers couvrent la période allant de la
déclaration de guerre à l'Armistice de la victoire (la drôle de guerre, la
Bataille de France, l'exode) ; les 4 suivants sont consacrés à l'Occupation (le
quotidien, les affaires, le pétainisme, les violences aux civils) ; 4 autres
traitent des libérations et de la Résistance (les premières victoires alliées, les
débarquements en France, la Résistance et l'épuration) ; les 5 derniers sont
affectés à la France au travail pour le IIIe Reich (organisation Todt et
volontaires, Relève, STO, prisonniers en kommandos et prisonniers
transformés ; une dernière partie d'annexes regroupe les ressources
humaines.
Le tome II comprend 12 chapitres correspondant à 2 parties inégales : la
première, avec 10 chapitres, est consacrée au temps de la captivité (capture,
correspondance, colis, Noëls, religion, distractions, évasions, morts, amour,
épouses), et la seconde, avec 2 chapitres, au temps du retour (rapatriés et
libérés, état sanitaire) ; en annexes j'ai fourni des précisions sur les divers
camps où ont été prisonniers les témoins cités.
Mais cet aménagement, pour les besoins d'édition, expose à des
répétitions, inévitables, et à séparer parfois des sujets qui furent
concomitants. Le résultat, pour aussi peu satisfaisant qu'il soit pour un
historien, est laissé à l'appréciation du lecteur, le seul juge légitime en
3dernier ressort .
Biarritz, 1982 – Saint-Jean-de-Luz, 2014
Nota : les illustrations de cet ouvrage sont visibles sur le site ''Duhard
JeanPierre Atramenta'', sous le titre de Écrits de guerre et de captivité, tome 1 et tome 2,
où elles sont présentées par chapitre.
3 L'orthographe des lettres et autres documents a été respectée, cela participe de leur
authenticité.
8Chapitre 1 - La drôle de guerre
À chacun sa façon pour raconter la guerre : celui des historiens, qui
ordonnent les faits, rationalisent les événements, dessinent des cartes, font
des bilans, dressent des tableaux, tirent des conclusions, et celui des témoins
qui notent au jour le jour leur aventure personnelle, sur des carnets et
cahiers, dans des lettres. Ces derniers l'ont fait à leur façon, souvent
sobrement en raison de la censure, parfois avec dérision, une forme
d'humour pouvant cacher le désespoir.
Le style de Bernard Morin était de mettre la guerre en chansons avec une
4certaine ironie. Fait prisonnier près d'Amiens, il fut dirigé vers le
Frontstalag 130 de Caen, puis le Stalag XVII-B de Krems-Gneixendorf, en
5Basse-Autriche. Morin a laissé quatre cahiers d'écrits , qui témoignent de son
sentiment sur cette drôle de guerre, qui ne dura que 8 mois du 3 septembre
1939 au 10 mai 1940, mais se prolongea pour beaucoup par 5 ans de
captivité :
« Lorsqu'en 39, on partait pour la guerre,/ La tête montée, fiers et bien
décidés/ D'une seule bouchée, d'avaler l'adversaire,/ Et, soit-disant, pour
notre liberté,/ Nos dirigeants, par un savant battage/ De boniments, nous
avaient bien gonflés/ Qu'en Allemagne, c'étaient tous des sauvages,/ Et qu'il
fallait de suite tous les supprimer.
L'hiver passa sans qu'il y eut bataille,/ Et l'on parlait du blocus des
Anglais./ Le bon Français, lui, couchait sur la paille,/ Pendant ce temps, le
juif s'engraissait./ Tant qu'aux Anglais, ils nous firent voir leur force/ Et sur
le front servaient à camoufler./ Maintenant, ceux de l'Air force,/ Dans un
combat, fallait pas y compter. »
C'est en d'autres termes que s'exprimait Édouard Daladier, président du
Conseil, en s'adressant aux Français le 3 septembre 1939 : « Françaises et
Français ! Depuis le 1er septembre au lever du jour, la Pologne est victime
de la plus brutale et de la plus cynique des agressions. Ses frontières ont été
violées. Ses villes sont bombardées. Son armée résiste héroïquement à
l'envahisseur (…). J'ai conscience d'avoir travaillé sans trêve ni répit contre
la guerre jusqu'à la dernière minute. Je salue avec émotion et avec tendresse
nos jeunes soldats, qui vont accomplir maintenant le devoir sacré que nous
4 Pour désigner les prisonniers de guerre, l'abréviation KG (kriegsgefangenen) sera utilisée,
de préférence à PG (prisonnier de guerre).
5 Archives Duhard.
9avons nous-mêmes accompli. Ils peuvent avoir confiance dans leurs chefs,
dignes de ceux qui ont déjà mené la France à la victoire (…). Nous faisons la
guerre parce qu'on nous l'a imposée. Chacun de nous est à son poste, sur le
sol de France, sur cette terre de liberté où le respect de la dignité humaine
trouve un de ses derniers refuges. Vous associerez tous vos efforts, dans un
profond sentiment d'union et de fraternité, pour le salut de la patrie. Vive la
France ! »
***
Mais, comment en était-on arrivé là ? Il nous faut faire un petit rappel
historique, les futurs lecteurs ayant connu cette période devenant de moins
en moins nombreux avec l'éloignement de l'événement. Nouveau chancelier
du IIIe Reich depuis 1934, Adolf Hitler avait annexé l'Autriche en mars 1938
(Anschluss) et la guerre fut évitée de justesse grâce aux accords de Munich
en septembre, entérinant l'incorporation du territoire des Sudètes au Reich.
Mais en mars 1939, ces accords furent violés par Hitler qui fit entrer ses
troupes à Prague et mit en demeure Varsovie, le 25 mars 1939, de soumettre
à un aménagement le statut de Dantzig, puis signa en mai avec Mussolini le
pacte d'Acier, un accord militaire offensif. Dès lors, Paris et Londres
confirmèrent leur alliance à la Pologne, ce à quoi répondit Hitler par la
signature dans la nuit du 23 au 24 août 1939 d'un pacte de non-agression
avec les Soviétiques.
Dès le 21 août 1939 furent prises en France des mesures de mobilisation
par le rappel des premières réserves, et la mise sur pied de guerre des
différents échelons militaires, les divisions d'active étant prêtes à se diriger
vers les frontières. Le 1er septembre 1939 à 5 h 40, le chancelier Hitler, au
prétexte de conquérir l'espace vital qui lui semblait nécessaire au
développement biologique de son peuple, fit envahir la Pologne, persuadé
que la France et la Grande-Bretagne, alliées de ce pays, ne bougeraient pas.
Les journaux faisaient leurs gros titres de cette attaque ; ainsi Le Matin,
en tête de la une, au-dessus d'une carte de la Pologne, titrait : « Les troupes
allemandes attaquent la Pologne. Mobilisation générale en France
aujourd'hui 2 septembre. L'Empire britannique mobilise à son tour. »
Encadrant le titre du journal, on trouve, d'un côté, la météo : ''un beau temps
nuageux par moments sur Paris, avec température en faible hausse'' ; de
l'autre, un commentaire : ''le calme de la France est à la hauteur de sa
résolution''. Ce journal ajoutait :
« Avec un cynisme dont les attentats contre l'Autriche et la
TchécoSlovaquie nous avaient fourni l'inconcevable exemple, le chancelier du
Reich déclare que l'Allemagne contre-attaque sur l'ensemble du front
polonais. (…) La France et l'Angleterre ont pris des engagements solennels.
10(…) La justice qui domine de très haut les actions des hommes rendra, une
fois de plus, les dures sanctions qui s'imposent. »
Les deux pays exigèrent l'immédiate évacuation, et lancèrent un
ultimatum de 48 heures. L’Allemagne l'ayant rejeté, les deux nations lui
déclarèrent la guerre le dimanche 3 septembre 1939, à 11 heures pour la
Grande-Bretagne, et à 17 heures pour la France. Pour cette dernière, c’était
le troisième conflit dans lequel elle était impliquée avec ce pays en 70 ans,
avec la guerre de 1870-1871 et la Grande Guerre de 1914-1918.
La veille de la déclaration de guerre, le samedi 2 septembre 1939, la
mobilisation générale avait été décrétée en France : tous les hommes valides
de 20 a 48 ans devaient y répondre, le jour J pour les plus jeunes qui
venaient de terminer leur service militaire, et jusqu'à J+8 pour les plus âgés ;
mais certains, de classe plus ancienne, seront mobilisés plus tard, dans les
régiments de réserve.
6À l'ouverture des hostilités, terme consacré , la France comptait 5,5
millions d'hommes sous les armes, et la Grande-Bretagne 2,2 millions, à
opposer aux 5 millions du IIIe Reich (chiffre qui atteindra 9,2 millions en
71943 et 1944). La drôle de guerre sans véritable bataille allait commencer
et, au long des témoignages portés dans les lettres, on verra que l'armée
française n'avait pas dérogé à ses traditions ubuesques : ordres et
contreordres, réveil en pleine nuit pour annoncer un départ au petit matin,
changement de cantonnement dans un même périmètre, exercice de marche
alternant avec l'inactivité, optimisme des Français, etc.. Dans cette guerre
calamiteuse, les historiens seront unanimes à souligner le manque
d'information des troupes, les hésitations et décisions contradictoires du
commandement, l'incompétence des officiers. « La guerre, ironisait Pierre
Ordioni, c'est quand les officiers d'active se réservent et que les officiers de
8réserve s'activent . »
Jusqu'au déclenchement de l'offensive allemande sur la Hollande, la
Belgique et le Luxembourg le 10 mai 1940, et la percée sur Sedan du 13 mai,
les Français vivaient la drôle de guerre avec une certaine insouciance. Jules
Desrumaux, mobilisé à Angers, écrivait à son épouse Éliane le 27 août 1939,
depuis le Grand Café-Restaurant de l'Entr'acte : « Nous ne sommes pas
malheureux pour l'instant, et sauf la poussière dans laquelle nous couchons,
6 La Petite Gironde titrait le samedi 2 septembre 1939 : « L'Allemagne a ouvert hier les
hostilités contre la Pologne ; la France et la Grande-Bretagne ont aussitôt décrété la
mobilisation générale ».
7 C'est le titre à la une d'un éditorial de Roland Dorgelès dans Gringoire du 26 octobre 1939
et celui de son livre de 1957 regroupant ses principaux articles dans ce journal. Les Allemands
l'ont appelée Sitzkrieg (guerre assise). Michael J. Carley la qualifia de guerre de l'ennui
(1939 : l'alliance de la dernière chance, une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre
mondiale, Presses universitaires de Montréal).
8 In : Commandos et cinquième colonne en mai 1940 : la bataille de Longwy.
11tout irait bien. (...) Je viens d'entendre les informations dernières. Toujours
rien de changé. Je ne crois pas que nous bougions tout de suite, sauf cas de
guerre. Je ferai tout mon possible pour te prévenir, mais de toute façon, ne
t'inquiète pas et reste bien calme. Sauf impossible, je te téléphone demain
soir après 7h30. J'ai remis la valise à Joseph qui la gardera avec mes souliers,
comme cela dans 15 jours je pourrais les reprendre pour revenir. Si tu
connais quelqu'un qui vienne à Angers, envoie-moi mon couteau, ma
pommade, ma pipe, mais n'envoie pas de paquets pour l'instant. Bonsoir ma
petite chérie. Un gros, gros gros bi et bon courage et à très, très bientôt. Je
t'aime. Liou fliou. Ton Jules. »
L'Entracte, créé en 1881, était le plus ancien restaurant d'Angers. Adossé
au Grand Théâtre, et fréquenté par les vedettes des opérettes, il offrait un
décor chaleureux où se remarquait un magnifique ensemble de vitraux
évoquant l'Anjou. Il était renommé pour sa table et l'on venait pour ses
rillettes, son brochet beurre blanc, son saumon braisé au champagne, ses
crêpes Loïck, du prénom du fils d'Antoine Martin, le propriétaire. Son Livre
d'or, étrenné par Charles Trenet en 1939, en témoignait avec les signatures de
nombreux comédiens (Gaby Morlay, Simone Signoret, Maria Casarès, Jean
Marais, Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault, etc.).
Ce n'étaient pas les seuls à fréquenter cet établissement : le gouvernement
polonais s'était replié à Angers le 22 novembre 1939 et, tous les soirs,
hommes en smoking et femmes en robe longue venaient oublier dans les
bulles du champagne l'invasion de leur pays. Quand fut devenue inévitable la
défaite de la France, il se réfugia le 12 juin 1940 à Londres.

Un ensemble d'une trentaine de lettres, écrites par le sergent-chef Jean
Mercier du 46e Régiment d'infanterie de ligne et par son frère Jacques,
canonnier au 309e Régiment d'artillerie tractée tout terrain, nous fournit un
témoignage sur la vie militaire dans les premiers mois de cette drôle de
guerre. Les courriers étaient expédiés en franchise militaire et acheminés par
les soins de la Poste aux Armées.
La 1re lettre en archives est de Jacques ; datée du 18 janvier 1939, elle a
été expédiée de Varenne-en-Argonne, avec l'adresse de l'expéditeur (Mercier
e309 RA, 111 Batt., Secteur 9215), et du destinataire, son père (M. Henri
Mercier 12 rue Anatole Dumas, Paris XIe) : « Cher tous (...). Nous sommes
ici très bien dans notre chateau dont le chauffage centrale marche très bien,
nous couchons sur la paille dans une très grande salle pour l'instant, mais
d'ici 2 à 3 jours nous serons dans des lits avec sommier métallique et
matelas, vous voyez ça d'ici, car la pièce où nous sommes doit être
transformée en salle de cinéma, cela nous évitera de faire les 2 km pour y
aller a Valgone. Et je fais mon possible pour en être l'opérateur, je crois que
c'est en bonne voie.
12Pour l'instant je fait le resencement des lampes électriques employé dans
le chateau et les cantonnements pour ensuite faire une répartition judicieuse
et réaliser ainsi des économies à l'armée vous voyer ça d'ici sa occupe toutes
mes journées. pour le manger évidemment je ne suis pas aussi bien placé
qu'à Almy, mais cela va quand même et je m'achète du fromage ou des
biscuit pour compléter, c'est donc très bien ainsi. Pour l'argent on en dépense
très peu, vu que nous ne sommes pas à côté d'une grande ville comme Dijon,
il me reste encore 150 F vous voyez que pour l'instant cela peut très bien
allé ! Ma main va très bien mes doigts sont guéris je ne met plus de
pensement, je met seulement un peu de pommade sur le dessus de la main à
cause du froid.
Je vous remercie pour la photo de Jean il est très bien, mais la photo n'est
guère grande. J'ai reçu une lettre de lui à laquelle je répond en même temps
qu'à vous. Le secteur 9215 pour les numéros à 4 chiffres élevé comme cela
9c'est les secteur qui se déplace, vu que nous sommes artillerie volante (pas
pour l'instant heureusement). Je remercie Papa pour tout le mal qu'il se
donne à l'atelier, mais s'il a tellement de boulot à son bureau il ne faut pas
qu'il se fatigue à l'atelier, je le ferai pendant ma perme. À ce propos
avezvous reçu ma lettre vous demandant de m'envoyer le certificat
d'hébergement, je l'ai laissé dans un des 2 livres de métier que j'avais laissé
au jour de l'an. Pour mon linge cela va bien. Pour la perme je ne sais toujours
pas la date, mais ce n'est pas pour tout de suite. Envoyez moi le n° de
l'adresse à Lambert passage de la (..) et merci d'avance pour le jeu d'échec je
vous embrasse bien fort, votre J. Mercier. »
Le 22 janvier 1939, un signataire illisible, probablement enseignant et
président de l'association des anciens élèves de l'École Libre
Saint-JeanBaptiste de Dunkerque, écrit au fantassin Jean Mercier, futur prêtre
comprend-on. Il lui présente ses vœux et lui parle de sa vocation et de son
futur sacerdoce : « que cette année soit bonne et précieuse, toute orientée
déjà vers ce but sublime qui vous attire et dont chaque jour vous rapproche
insensiblement. » Il se réjouit de voir un ancien de l'École « prendre place
parmi les sauveurs de notre pauvre société » et espère qu'avec les 350 élèves
qu'elle compte, elle sera une pépinière de vocations. Il termine ainsi :
« allons, cher Jean, faisons bien notre œuvre chacun, puisque Dieu daigne de
faire de nous ses instruments. »
Le 4 août 1939, le même signataire lui fait part du « temps détestable » de
ce mois d'août dont ils sont affligés à Dunkerque « pour nos péchés sans
doute » et le félicite « d'avoir reçu les deux premiers ordres mineurs ». Ce
sont les premiers degrés du sacrement de l'ordination sacerdotale, au nombre
9 En 1939, l'appellation ''volante'' était donnée à des compagnies légères d'artillerie à cheval,
capables de déplacements rapides sur un champ de bataille. L'artillerie volante possédait des
canons de 75 courts, allégés.
13de quatre : portier, lecteur, exorciste et acolyte, alors que les ordres majeurs
sont : diacre, prêtre et évêque. Jean Mercier est donc encore séminariste. Son
correspondant espère qu'il réservera à l'École sa messe de prémices (la
première que célèbre le nouvel ordonné).
10Le mardi 5 septembre 1939, Jean Mercier (SP 58 ), ironise : « Je
continue à vous envoyer des lettres (celle-ci est la 3e) à tout hasard et en
espérant que vous finirez bien par les recevoir et que je finirais bien par
recevoir les vôtres. Il paraît qu'il y a au cantonnement central du régiment
60 kg de lettres non distribuées ». Leur séjour ne semble pas non plus avoir
été prévu : « Nous sommes logés, les sous-off, dans une chambre où nous
nous entassons à 8 ou 10 pour dormir sur des paillasses. » Quant à leurs
occupations : « Les journées ne sont guère fatigantes, et les gars ne
comprennent pas qu'étant en guerre depuis 2 jours on n'entende pas le canon,
même très, très loin, et qu'on ne les envoie pas se bigorner ! De fait, on se
croirait aux grandes manœuvres, n'était que j'ai un magnifique pétard de
cow-boy avec des vraies cartouches !!! - Hier après-midi, les cadres,
c'est-àdire les officiers et les sous-off-adjoints (j'en étais) sont allés, en camion,
faire une reconnaissance des positions qu'on occuperait, au cas fort
improbable où une hypothèse bizarre - dont je vous fais grâce - se réaliserait.
Cela m'a permis de faire connaissance avec mon chef de section : un jeune
lieutenant qui sort tout juste de St-Cyr - avec une petite figure maigre, un
monocle et un nom qui se dévisse - Il est très chic et les gars l'aiment
beaucoup (...).
Aujourd'hui nous faisons des travaux (pose de barbelés), à 12 km du
cantonnement, et ma section est en Défense Contre Avions au-dessus de la
vallée, les pièces pointées vers un ciel débonnaire, que surveillent encore les
énormes ouvrages de première ligne - il faut vous dire que nous sommes en
3e ou 4e ligne !! On dit que les Sénégalais sont entrés dans la Sarre, en
perçant la ligne Siegfried - Si ça pouvait être vrai !! En attendant, personne
ne s'en fait, et j'ai la messe tous les jours - c'est la vie de château !! Je
souhaite seulement, comme tous, que ça ne traîne pas, et qu'on puisse bientôt
dater nos lettres de Berchtesgaden ! Ne vous faites pas bombarder ! »
Il faudra attendre 5 ans pour dater des lettres de Berchtesgaden. Adolf
Hitler avait une résidence secondaire d'été, le Berghof, dans l'Obersalzberg,
montagne des Alpes bavaroises, près de Berchtesgaden. Il y reçut un grand
nombre de personnalités, dont les Premiers Britanniques, Lloyd George et
Neville Chamberlain, l'ambassadeur François-Poncet, l'amiral Darlan, et
10 Les secteurs postaux (SP) militaires, créés au début de Grande Guerre, n'ont pas de
caractère géographique, pour ne pas renseigner sur la position des troupes, mais
correspondent aux unités et formations que dessert un même bureau payeur. Ce sont les
centres militaires de tri et d’approvisionnement qui sont chargés d'acheminer lettres et colis
aux formations armées.
14c'est là qu'il trouva la mort le 30 avril 1945, après s'être suicidé dans son
bunker, la résidence ayant été détruite sous les bombardements.
L'armée française, commandée par le général Gamelin, tenta une
11incursion dans la Sarre, mais dut se replier sur la ligne Maginot . En face,
les Allemands avaient pris position sur la ligne Siegfried et pendant sept
mois les deux forces s'observèrent, partageant une météo exécrable.
L‘été 1939 fut très humide et le mois d’octobre un des plus pluvieux depuis
200 ans ; fin octobre, on crut l'hiver arrivé, avec des chutes de neige se
produisant jusqu’en plaine. À la fin de l'année, une vague de froid déferla sur
la France, une épaisse couche de neige recouvrit toutes les régions du Nord
et la température chuta à -21° à Nancy, et -18° à Lyon et Limoges.
Lettre du 9 septembre 1939 de Jean Mercier (SP 58), à « Chers
tout-leMonde, c'est dans un site tout à fait bucolique que je vous écris : assis sur la
mousse, dans un chemin ombreux, avec la rivière qui coule à mes pieds (la
rivière où je me suis baigné ce matin !). Devant moi, dans un champ de
luzerne, les chevaux de l'armée cassent la croûte, et à ma droite, à 100 m sur
un beau fil de fer galvanisé, ma serviette, un caleçon et une liquette, lavés il
y a 2 minutes au lavoir tout proche, sont en train de sécher. Les vacances
continuent, et à ce point même que si le verger voisin n'avait pas des prunes
et des pommes excellentes, si je n'avais pas de bouquins et si je ne m'étais
pas taillé une pipe dans du merisier, on commencerait à se raser !
De temps en temps le clairon sonne aux lettres (...). À d'autres moments,
on entend dans l'air un avion, et on se dépêche de sonner l'alerte : les types
de la DCA sautent à leurs postes, tout le monde se camoufle... et puis,
comme le zinc a l'air vraiment pas bilieux, on met le nez dehors pour voir ce
qui va se passer. Il ne se passe rien, naturellement, puisque c'est l'avion
divisionnaire (un vieux fer à repasser) qui vient voir d'en haut si la soupe est
bonne, s'y a pas trop d'farine dans l'pain.. ! Alors le simple trouffion décrète
péremptoirement : ''Y nous fait....!", et s'en retournant taquiner les gardons
dans la rivière - il y en a, à 200m d'ici, qui déclarent (je les entends) : ''il y a
friture, se soir !''.. Si les poissons entendaient ça !!
Tous les 3 jours, bien régulièrement, nous allons cultiver les barbelés dans
le voisinage. Demain, dimanche, l'Aumônier divisionnaire dira la Messe en
plein air à 9 heures - ou plutôt non : je viens de le voir et c'est pour cela que
j'ai interrompu ma lettre : il la dira à 11h1/4 - mais nous n'en sommes pas
privés : il y a 4 prêtres-soldats dans le village, et on aura des messes à toutes
les heures, kif-kif la Madeleine ! J'espère que vous recevez des nouvelles du
môme Jacques, qui ne doit pas s'en faire non plus sur ses bagnoles ! J'adresse
un ordre du jour de félicitations à notre chef d'îlot pour sa belle tenue
11 Réseau de fortifications en réalité initié par Paul Painlevé et achevé sous André Maginot,
ministre de la Guerre en 1922. Maginot, engagé comme simple soldat en 1914, fut blessé dans
les premiers mois, gardant une invalidité à vie.
15présumée pendant les dernières alertes - j'en fais autant pour ses deux
vaillantes cantinières, s'il ne les a pas expédiées à Mortagne (...). Votre Jean
qui pense à vous et prie pour vous. »
Le 11 septembre 1939, Jean Mercier se plaint des difficultés du courrier et
suggère de recourir à un stratagème efficace utilisé par un copain, indiquer :
« Untel, 46° RI - CA-2 / C... 212 - caserne Reilly / par B.C.M. », le CMI
étant le Centre de Mobilisation d'Infanterie et le BCM le Bureau central
militaire. Il fournit une indication sur son lieu de cantonnement, qui doit être
proche de Montmédy, petite commune de la Meuse, en Lorraine, située à
43 km au sud-est de Sedan et frontalière avec le Luxembourg et la Belgique.
Le secteur fortifié de Montmédy était une partie de la ligne Maginot, avec
des fortifications plutôt légères comprenant seulement une portion dotée de
quelques ouvrages défensifs.
« D'autre part, on me raconte que Paris-Soir a annoncé que la 10e D.I.
(46e -24e et 5e) avait reçu le baptême du feu. C'est faux. Nous n'avons pas
quitté le cantonnement. Nous avons cru le quitter Dimanche soir, mais c'était
une fausse nouvelle - De toute façon, nous ignorons ce qu'on fera de nous, et
12ce n'est pas ce sale canard de Pourrisoir qui le saura mieux que nous ! Le
bruit court même, d'ailleurs, que notre Division, faite de régiments de Paris,
n'est pas réservée aux coups durs, au contraire ! - c'est un peu humiliant. On
nous a dit que le 8e Zouaves, qui s'était battu vers la Sarre, a pas mal
souffert, surtout des mines qui sautaient... Et puis on raconte tant de
bêtises..! Ici, la vie tranquille continue : je n'ai plus du tout de linge sale, j'ai
pris un bon bain Samedi. J'écris quelques lettres et je bouquine : théorie
militaire et Écriture Sainte (…). Si on nous fait voyager, je tâcherai de
repérer le 309 d'artillerie : ce serait drôle que je tombe sur le môme
Jacques !.. »
La 10e Division d'Infanterie était commandée depuis fin décembre 1938
par le général Sisteron. Le 1er juin 1940, il était remplacé par le général
Aymé, dont le commandement prit fin 3 semaines plus tard, avec la signature
de l'armistice. L'offensive sur la Sarre avait été lancée le 7 septembre 1939
sous les ordres du général Louis Faury, commandant en chef de l’opération.
Des unités légères avaient traversé la frontière et attaqué la ligne Siegfried,
curieusement laissée sans grande défense et elles furent suivies par les forces
d'infanterie lourde et mécanisée du général Gamelin. Devant l'absence de
réaction des Allemands, par surprise ou tactique, Gamelin donna ordre de
ralentir la progression, craignant de tomber dans un piège.
Le 21 septembre, alors que l'armée allemande a fini d'envahir la Pologne,
ordre fut donné aux forces avancées de revenir jusqu'à la ligne Maginot, et le
30 septembre il n'y avait plus un seul Français en territoire allemand. Cette
première offensive s'était terminée par une retraite, sans qu'il y ait eu de
12 Paris Soir.
16combat, alors que c'était la France qui avait décidé de la guerre ! L'attente
sur pied de guerre allait commencer, et le lent engourdissement de l'armée
française, et durera huit mois, jusqu'à la défaite du 17 juin aux allures de
déroute...
Le 12 septembre 1939, Jean Mercier (SP 58), précise que son frère, « le
môme Jacques » est à Neufchâteau, à 20 km de Brainville
(Meurthe-etMoselle), où ils avaient fait la réunion de Colo les 8 et 9 août avec l'abbé
Tessier, « ici présent ». « Je suis content de savoir de source directe que
Paris est si calme - il n'y a pas de quoi s'agiter, d'ailleurs, du moins pour le
moment, car les Boches ne s'occupent guère de bombarder la France -
seulement, quand ils s'y mettront, ce sera peut-être différent !!
Ne vous pressez pas trop pour les colis, nous en reparlerons. Pour l'instant
il me reste plus de 110 F et comme sous-off on a plus facilement ce qui est
nécessaire. Il me reste encore un quart de chocolat, et du sucre, sur ce que
vous m'aviez donné en partant ! Je n'ai pas touché encore à l'alcool de
menthe ; il est vrai que je n'ai pas encore eu besoin de me doper !!
Bon tuyau pour le bleu de méthylène, mais à l'occasion j'aimerais mieux
une bouteille d'encre ! Aujourd'hui, pour changer un peu l'ordinaire, je suis
parti avec 2 loustics, sans rien demander à personne, pour un patelin éloigné
de 5 km, où je devais trouver des œufs et du beurre. Théoriquement il n'y
avait pas là-bas de militaires, mais en réalité il y en avait un bon paquet,
installé là depuis 8 jours. Les braves gens (nous venions de la part d'une
famille d'ici) nous ont reçus d'une façon charmante, et nous ont même fait
cadeau d'une poule qui venait de se faire casser une patte par une auto ! Ça
tombait à pic et on leur en renverra, des autos !
Par exemple, avec ma pipe rustique au bec, ils n'ont pas voulu croire tout
de suite que j'étais séminariste ! J'avais l'air trop vieux, paraît-il, ou bien sans
doute pas assez chanoine ! Enfin nous en sommes revenus avec 5 douzaines
Fd'œufs à 8 50, bientôt converties en omelettes baveuses et savoureuses, et
F9 kg de beurre à 9 la livre, qui se sont enlevés comme des petits pains.
Entre sous-offs nous nous entendons très bien, et l'esprit est plus chic
qu'entre les sous-off d'active qu'on rencontrait jadis dans les camps.
Nouvelles et prévisions : vaseuses, car on ne sait rien de rien. Le
commandant lui-même attend et ne sait pas. Pourtant nous décamperons sans
doute d'ici peu, ce qui retardera peut-être encore le courrier ! Ça nous fera
voir du pays, et nos somptueux barbelés passeront sans doute à d'autres
mains, qui j'espère auront soin de les passer à la toile émeri tous les
matins ! »
La lettre du 14 septembre 1939 provient du même SP 58. Jean Mercier
demande des enveloppes et des feuilles, ainsi qu'une « petite bouteille
d'encre à stylo (avec un goulot assez large et fermant bien) » et un briquet,
17de préférence à amadou. « Je fume maintenant la pipe à raison d'une pipe par
jour, et ça me donne l'air d'un vieux sapeur - ajoutez à cela que j'ai les
cheveux coupés courts... » Il n'a besoin ni de colis, ni de fonds :
« Pour l'argent, je viens de récupérer mes 99F de godasses, ce qui porte
ma fortune à 210F et 14 tickets d'autobus ! C'est l'opulence !!.. et je vais
bientôt toucher ma quinzaine : 30 et quelques.. J'en ai le vertige. Merci
beaucoup de la carte. Je vous demanderai peut-être de m'envoyer une carte
du territoire français de la région dont tu me parlais, car on ne nous en donne
pas - seuls les officiers ont les leurs - au besoin une carte Michelin ou une
carte du Service Géogr., au 1/200.000e irait très bien. Pour celle que vous
m'avez envoyée, les noms allemands ne sont pas gênants, car je suis avec un
ou 2 sergents qui savent l'Allemand et connaissent cette région. Nous
13sommes toujours, y compris le commandant Lagache , dans l'incertitude de
ce que l'on va nous faire faire.
Voilà 4 jours qu'on nous promet le départ, pour le remettre ensuite à plus
tard. Alors, comme il faut que nous soyons bien dispos, on ne nous réveille
qu'à 7 heures, ce qui nous fait des nuits de plus de 10 heures : on engraisse !!
Avec cela la tambouille s'améliore. Si ça continue on refusera de se faire
démobiliser. Il y a un "tôlard" au bataillon : il pêche à la ligne !!!! Vous
voyez comme ça barde ! Enfin, comme dit bien Papa, Dieu est avec nous, et
il est plus fort qu'Adolf, dont les ressources déclinent. Prions tous, c'est le
plus puissant moyen d'action qui existe. Continuez vos vacances dans un
Paris bien calme et reposant et ne vous faites pas plus de bile que votre
biffin, qui vous embrasse tous les trois de tout son cœur.. »
Une courte lettre du 15 septembre 1939 provient du frère canonnier
Jacques, au Dépôt 10/201e Batterie/19e pièce à Neufchâteau dans les
Vosges ; numérotée 6, elle est adressée à « Cher tous », qu'il rassure « on
mange bien, couché confortable dans la paille au 1e étage, quelques corvés
de quartier, mais tranquille, bon morale, et bonne santé.. Je vous envoie
encore 4 lettres semblables pour voir si cela va arriver ». Il y a,
effectivement, une autre lettre de la même date, dans les mêmes termes et
numérotée 6bis.
La lettre du dimanche 17 septembre 1939 de Jean Mercier (SP 58), a été
écrite au crayon en caractères minuscules et très serrés ; elle est annotée :
''reçue vendredi 22/9, 8e'' : « Enfin ça y est, nous avons démarré.
Rassurezvous, ce n'est pas pour monter en ligne, et j'ai l'impression qu'ils nous
gardent pour le jour où tous les autres auront les bras ''à la retourne'' plus que
14nous, ce qui n'a pas l'air près d'arriver . Nous sommes simplement destinés à
aller faire, comme la première fois, mais dans un autre coin, de la culture de
13 En conversion en francs courants, le pécule de 30 F équivaut à 13 euros 2014.
18barbelés. Si ça continue, nous passerons spécialistes : ''pépiniéristes en
barbelés'', ça ferait bien sur une carte de visite !
Nous avons donc démarré de notre petit bled Vendredi, et je pose mon
derrière en ce moment sur le cantonnement de la 2e étape, où nous avons un
ou 2 jours de repos. Vendredi je suis parti en camion, le matin, pour être tout
l'après-midi avec le cadre précurseur qui préparait le cantonnement ; mon
rôle à moi était de préparer la DCA, qui est la principale occupation
guerrière qui nous occupe en ce moment. Normalement ceux qui vont en
DCA couchent sur le sommet d'un petit plateau, en plein vent, sous des
tentes individuelles. J'ai eu la chance de trouver le petit plateau qu'il me
fallait, à proximité d'une maison pourvue d'une vaste grange à foin, où mes
bonshommes étaient comme des rois. Ceux qui venaient à pied arrivaient de
nuit (toujours, maintenant, à cause des avions naturellement) et en les
attendant j'ai roupillé dans un magnifique plumard biplace, où j'étais tout
seul naturellement, avec un matelas de plume, draps, oreillers, édredon, et
tout et tout ! C'était bien la première fois !
Ah ! la guerre comme ça, ça me connaît ! Réveil à 3h20 (ça c'était un peu
dommage !) et attente.. ça passait dans le noir avec assez d'entrain. À 4h1/2
je tombais sur mes gars, qui furent tout heureux de se savoir dans le foin
jusqu'à midi ! D'ailleurs les gens de la maison étaient charmants et nous
Favons pu, grâce à eux agrémenter l'ordinaire d'un lapin aux patates (12 un
lapin de 3 livres) et de salade : on ne pouvait pas mieux. L'après-midi,
ballade à la découverte du bled, avec le petit gars de la maison - le pays est
très joli. Le soir, frites, salade, et le café d'adieu avant le départ, car à la nuit
on démarrait pour la 2e étape. Cette fois, j'étais à pied et ce fut assez dur :
30 km dans la nuit noire comme de l'encre, c'est-à-dire que nous sommes
restés 10h sur nos pattes avec les inévitables à-coups de la marche dans
l'obscurité.
L'entraînement n'est pas encore fameux, et les types étaient morts ce matin
en arrivant : ils dorment encore presque tous. Pour moi, j'étais carrément
moulu et, pourtant, je n'ai eu aucun pépin, ni aux pieds ni ailleurs. Nous
n'avions pas le sac, il a plu un bon bout de temps, et j'ai expérimenté le
système de la toile de tente ; nous avons des toiles individuelles carrées, de
1m70, avec une fente au milieu pour la tête : là-dessous il y a moyen de
vivre par tous les temps, la tête étant garantie par le casque qui, comme
savez, est rigoureusement imperméable !
14 Traduction de quelques expressions, maintenant désuètes : « avoir les bras à la retourne »,
signifie être flemmard ou fainéant ; « ça va barder » s'emploie quand s'annonce une dispute
ou lorsqu'un événement prend une tournure violente ; un « loustic » est un individu manquant
de sérieux, sur lequel on ne peut guère compter ; « godasse » est dérivé de godillot ; un
« troufion » est un simple soldat ou troupier, le terme dérivant de l'argot « troufignon » (anus,
postérieur) : c'est donc un trou du c.. ; le cantonnement est le lieu où cantonnent des troupes
(bivouaquent), c'est-à-dire où se trouve la cantine (ambulante ou fixe).
19Je suis allé à la messe en arrivant (c'est-à-dire qu'il a fallu prendre un vélo
et faire 3 km pour avoir des hosties et du vin), et enfin, tout terminé,
j'entendais sonner 9 heures au commencement d'un remarquable roupillon.
Cet après-midi, il fait un temps superbe et un bon vent - ma toile de tente, un
mouchoir et une serviette se balancent sur un fil de fer à 20 pas d'ici, tenus
par des pinces à linge de ma fabrication. Les prunes et les poires du pays
iesont excellentes ; tout près, dans l'herbe, le scribouillard de la C , qui est
écrasé de travail, fait une belote avec le sergent du bureau du bataillon, qui a
un turbin épouvantable ! Vous voyez que l'atmosphère est terriblement
tendue !! J'en suis, comme vous le savez sans doute, à la 3e lettre reçue de
vous : celle du 10. J'ai écrit au môme Jacques. Tout va bien dans le secteur,
je ne me fais pas de bile et la santé tient très bien : on sera en fer en revenant
d'ici !! (...) Je prie beaucoup pour vous et pour notre artilleur national. »
Une courte carte de correspondance du 26 septembre 1939 provient de
Jacques Mercier : « Maintenant la correspondance va marcher ; envoyez-moi
carte ou lettre cela n'a pas d'importance, il suffi que vous mettiez l'adresse
textuelle que vous employez maintenant. Cela me fait plaisir d'avoir de vos
nouvelles sachant maintenant où vous êtes. On a même des nouvelles de
Paris par des femmes de copains qui sont venus les voir (...). Ici, cela va
toujours bien, après notre 4e déménagement nous sommes de nouveau
installés et très bien, je suis en train de faire la sieste au soleil, il fait un
temps superbe, on se balade en voiture pour faire le travail. On est très bien
vu des habitants surtout maintenant que nous sommes moins nombreux. »
Une carte de correspondance du 27 septembre 1939 est signée de trois
prénoms (Maria, Henriette, Raymond) : « Nous recevons ton adresse aux
armées et c'est également au nom de Maria qui est venue se réfugier à
Châteaubriant que je t'écris (...). Nous ne pouvons que penser à vous et prier
pour vous qui combattez. Édouard est quelque part dans le Nord et nous
avons eu de bonnes nouvelles de lui aujourd'hui, demandons que cette guerre
soit courte. Je suis toujours civil, tu sais sans doute que je suis exempté.
Maria et Henriette (...) tricotent de chauds vêtements pour Édouard (...). »
Avec l'entrée en guerre, des déplacements de populations furent organisés,
notamment dans la zone frontière avec l'Allemagne. On aura l'occasion de
parler de l'exode dans le chapitre qui lui est consacré.
Lettre du 29 septembre 1939 de Jean Mercier (annotée : ''reçue 4/10/39'') :
« Votre lettre du 24 m'arrive aujourd'hui alors que je suis ''en DCA'' - C'est
un filon, la DCA ! : les copains creusent des tranchées à côté, et on est là
pour les protéger contre les attaques éventuelles d'avions. Autrement dit,
comme les avions ennemis ne viennent jamais, au grand jamais, nous
embêter, on n'a rigoureusement rien à faire ! Je suis actuellement dans
l'enclos d'une usine abandonnée depuis 1922 -je l'ai visitée tout à l'heure- à
20faire des chambrées dans les magasins, et une armurerie dans la salle des
machines-outils - il reste une machinerie vieille de 42 ans pour la descente
des cages dans un puits de mine -là, c'est propre comme neuf, car ça sert
encore - Je suis assis sur un tas de rondins en sapin, le dos au soleil et la tête
à l'ombre, et j'ai même une voie ferrée rouillée pour appointer mon crayon !
D'ici que j'aie tout noirci!!...
Ce matin on a eu l'impression de voir de la vraie bagarre : de tout petits
flocons blancs sont apparus en plein bleu du ciel : des obus tirés contre un
avion qu'on ne voyait pas du tout... et ça s'est arrêté là - Puis, sont passés
comme d'habitude, avec une régularité d'horloge, 3 bombardiers à l'horizon..
Des fois, il n'en revient que deux ! Il paraît que ce sont des Anglais - Papa
souhaite que nous améliorions l'ordinaire : mais ça y est depuis un bout !
Comme je vous le disais il y a 3 ou 4 jours, la maison où nous logeons est
très avantageuse pour cela - En ce moment nous sommes déjà passés à
l'attaque des confitures, la grosse Allemande en a non seulement des pots,
mais des bocaux, des terrines, presque des tonneaux !
Nous vidons cela allégrement - D'ailleurs aux repas : hors-d'œuvre,
potage, rôti ou biftek, légumes, fromage, dessert - Le matin nous mettons du
lait dans le jus (ce qui lui donne, d'ailleurs, une couleur indécise, qui me
laisse rêveur !...) et nous entamons les hostilités à coups de cuiller dans la
confiture. Après, 3 km pour s'ouvrir l'appétit, et sur le terrain un casse-croûte
consistant (chocolat ou fromage, ou autre..) souvent avec du beurre. Avec
Ftout cela les finances marchent, il me reste 150 !!! (...)
Pour les couvertures, linge de rechange et le reste, je n'ai besoin de rien
pour le moment - une couverture seulement pour l'hiver, mais pas
maintenant, car nous devons en toucher pour le froid et en ce moment je suis
assez couvert dans mon installation. Linge de rechange, ça va aussi, tout et
en bon état. D'ici 15 jours, une flanelle, à la rigueur, et un pantalon de
pyjama. (...)
Tante Céline nous souhaite beaucoup de barbelés à planter : heureusement
qu'il n'y a pas que cela à faire, car c'est assez rapide ! Nous sommes en train
de faire un vrai labyrinthe de tranchées et de boyaux, et c'est loin d'être fini.
Et puis, comme vous dites, c'est du travail fortifiant - Ah ! la bonne cure de
repos que cette guerre ! Bons baisers à tous et merci pour vos s prières
- j'en fais autant pour vous et pour Jacques de mon côté - et priez un peu
aussi pour tous ces braves idiots qui sont ici, et qui en sont encore à se
promettre, pour "quand on reviendra", une fête à tout casser ! »
Lettre du 2 octobre 1939 de Jean Mercier : « Il y a, comme vous le
constatez, un certain décalage entre la date d'une lettre et le cachet du service
postal - Il arrive en effet que l'on écrive une lettre sur le terrain, sans pouvoir
la mettre tout de suite à la boîte - De plus il n'y a qu'une levée par jour, et
pour peu que la bagnole du vaguemestre soit en panne, ce qui est une
21maladie fréquente des voitures militaires - ou que la lettre reste un jour au
PC du Régiment et un autre à la Division, comme cela se trouve quelques
fois pour les lettres qui nous arrivent, vous voyez que ce n'est pas pour
accélérer le service.
La pipe se culotte actuellement, et devient de jour en jour meilleure (à
raison d'une pipe par jour ! - oh ! je ne suis pas encore un gros fumeur !!!) -
j'ai acheté un paquet de gris, car le ''gros cul'' de l'armée renferme une bonne
proportion de bûches, voire même de bouts de ficelle, ce qui serait mauvais
pour un début !! Le briquet d'amadou fait l'admiration de tout le monde et
j'ai pigé le coup du papier, mais il faut que le tabac soit bien bombé
audessus du fourneau de pipe pour garder l'indispensable contact ! Les
chaussettes sont utilisées toutes les nuits pour m'empêcher d'avoir froid aux
pieds : ça vaut 3 édredons !
La carte Michelin est consultée comme un oracle, et la bouteille d'encre,
avec son tube très pratique et incassable, a été mise à contribution ; c'est un
peu pâle parce que j'ai lavé le stylo auparavant, il reste toujours un peu d'eau
dans le conduit (…). Pour la méthode d'Allemand, je crois que tu aurais plus
vite fait d'en acheter une chez Gibert par exemple. On en fait maintenant de
très bien conçues, pour aller avec les disques (...). Le bouquin seul coûte
généralement, neuf, 20 ou 30F (...). Les disques seraient remplacés ici par un
copain, ou même par n'importe quel habitant du bled, car l'Allemand est fort
parlé dans ce coin-ci !! Tu pourrais ajouter à l'envoi Hernani ou Ruy Blas
(dans les petits bouquins de Fayard, c'est à la maison dans la bibliothèque en
fer) ou même les Burgraves, que je n'ai jamais eu le temps de lire - Les vers
de V.H. ne sont pas cassants pour la cervelle !!
Nous continuons toujours à creuser des trous. Hier Dimanche nous avons
pris une sauce grandiose, qui a mis à l'épreuve nos capacités de résistance
aux rhumes. Aussitôt rentré j'ai changé de chaussures et chaussettes, et j'ai
mis ma capote et mes bandes à sécher au-dessus d'une cuisinière allumée
dans la cave de la bonne femme. Le reste était sec, ce qui prouve que la
capote en fibre est d'une qualité acceptable !! Tout fut sec le soir et ce matin
j'ai tout remis. Les types, eux, ont mis leur veste et tout a été dit. Nous avons
travaillé ce matin une heure ou deux, après quoi nous avons repos jusqu'à
Mercredi midi. Comme ça, ça va !!
Nous avons tous appris avec satisfaction, par les journaux et la TSF, que
les histoires de paix des deux compères-assassins ne sont prises au sérieux
par personne ; il faut quand même avoir du culot !!! On raconte par ici qu'ils
ont planté des pancartes devant nos lignes : ''Français, ne tirez pas !!''
Dame ! ce sont leurs tracts à eux !! Ils nous ménagent, et en veulent
beaucoup aux Anglais : il y a plus d'un an que c'est comme cela ! Mais
depuis que leur propagande a fait répandre cette réflexion, que l'Angleterre
faisait la guerre avec des poitrines françaises, il paraît qu'il y a des Anglais
au feu : Tommy se vexe !! Et puis, si par hasard ils préfèrent bombarder
22Londres plutôt que Paris, au fond, nous aussi, pas vrai ?? D'autant que
l'aviation anglaise est de taille à leur flanquer la pilule !! Enfin, prions bien
nous autres, car c'est une vraie croisade, que les Anglais limitent à
l'Hitlérisme, mais qu'il faudra continuer contre le communisme par la suite,
et autant tout de suite que plus tard !! »
S'il avait eu en mains Paris-soir du 4 octobre 1939, la une n'aurait pas
manqué d'attirer son attention avec 2 titres en gros caractères : sur 3
colonnes, « Hitler attend la réponse du Duce qui réunit son conseil des
ministres » et, sur 4 colonnes : « J'ai vu les Allemands devant
Aix-laChapelle achever avec hâte la ligne Siegfried ». L'avenir démontrera
l'inutilité de cette ligne, qu'à aucun moment les Français n'eurent l'intention
de franchir. Il y avait en bas de page la transcription de deux communiqués
du 2 octobre ; le n° 57 (matin) était laconique : « Nuit relativement calme.
Coups de main en embuscades sur diverses parties du front », et le n° 58
(soir), annonçait : « Des attaques locales de l'ennemi ont été repoussées au
sud de Sarrelouis et dans la région de La Sarre.
Dans cette dernière région, tirs de l'artillerie ennemie sur des localités
allemandes en arrière de nos lignes. » En dernière page, une nouvelle
réjouissante : les bombardiers anglais s'étaient signalés par plusieurs vols
sensationnels au-dessus du territoire allemand, Berlin et Potsdam
notamment, en lâchant... plus de 18 millions de tracts ! En Bourse (p. 3), les
rentes étaient toujours très soutenues, et les autres groupes, résistants.
Lettre du jeudi 5 octobre 1939 de Jean Mercier : « Le môme Jacques me
raconte ses allées et venues avec le ton pas bilieux qui lui est habituel. La
bobine des événements nous fait croire de plus en plus que nous resterons ici
3 mois au moins ; ça va, car mon installation se perfectionne. J'ai maintenant
2 oreillers, et la grosse Allemande qui chante à tue-tête à l'église ''Reine de
France, priez pour nous !'', trouve que mon matelas est bien dur ! Moi qui
dors dessus comme un loir, je n'en veux pas d'autre : comment ferai-je,
après, pour m'habituer à coucher par terre, au printemps prochain ??!! Merci
pour la Méthode d'Allemand, qui fera très bien ; ne t'occupe donc plus de ce
que je t'en disais précédemment.
Merci pour le mandat, que je ne toucherai guère qu'une semaine après
l'avoir reçu, mais ce n'était pas pressé : il me reste 120F après avoir payé 30F
Fcomme provision de popote. Il faut vous dire que je touche 30 90 et mon
tabac tous les 15 jours ; ça empêche les fonds de diminuer trop vite ! À la
popote nous en avons pour 2 ou 3F par jour en moyenne, ce qui nous permet
d'avoir beeftecks, frites et autres ; de temps en temps, comme avant-hier soir,
on fait une paire de poulets (pour 11, et il n'en reste pas !!!). Ah ! on peut
vivre !!! (..)
On nous dit que les Boches de la ligne Siegfried sont très vexés : ils
s'attendaient à nous voir arriver là-dessus en masse pour nous faire tuer, et ils
ne voient venir personne !! Seulement tous les jours, pendant un bon
23moment, nos obus les pilonnent méthodiquement !! Ça doit être
décourageant pour eux !! D'ici, tout ce qu'on entend en fait de coups de feu
sont.. des exercices !! (Sans blague !!). Bons baisers, la vie est belle quand
même, et prions bien !! »
Lettre du 8 octobre 1939 de Jean Mercier : « À titre de curiosité, je vous
reproduis le texte d'une carte reçue par un copain :
DATE 27 septembre 1939 (sans indication de lieu)
SANTÉ Bonne. espère de même (5 mots)
ENVOYEZ-MOI de tes nouvelles (3 mots)
SENTIMENTS Affection (1 mot)
VOICI MON ADRESSE Fabiani Pierre Matelot
15 à bord du croiseur La Galissonière Poste Navale
Qu'est-ce que vous en dites ?? Je vois d'ici Gégé Foinot écrivant à son
épouse dans ce style !! Nous creusons toujours des trous ; je m'instruis en
écoutant les autres s'engueuler, et au besoin trinquant moi-même : "Alors,
vous ne saviez pas qu'il faut mettre les emplacements de mitrailleuses en
arrière des tranchées? Mais, mon Capitaine, en voilà deux, là-bas, qui sont
gentils comme tout, et qui sont précisément en avant ! Ah ! oui, seulement
là-bas, ce n'était pas pareil !!" Seulement on m'a reçu à bras ouverts quand je
me suis proposé comme volontaire pour.. faire un croquis panoramique (à
titre d'exercice) travail qui embêtait énormément mes collègues les sous-offs.
tMon petit Lieutenant, qui sort de S -Cyr est toujours très chic. Il me parle
d'un tas de trucs, notamment des chars français, présents, passés et futurs qui
sont des merveilles. Le général est venu l'autre jour, sans prévenir je crois
bien, contempler notre travail - c'est dans du terrain où l'on rencontre des
mcaillasses à 0 50 de profondeur, à casser tous les manches de pioches. "Ah,
Ah !, dit-il à un brave type, tu en as eu du travail par ici !! Tu n'auras pas
volé ton quart de pinard !! Justement, mon général, répond l'autre sans se
démonter, on n'en a pas pour ce soir !!" C'était vrai, l'Intendance était à court,
pour 2 jours seulement, et c'était la première fois que la chose arrivait (un
retard, sans doute).. mais je plains l'officier responsable : "Ah ! Ah ! Ah'' , fit
le général, et le soir on avait du pinard !! Ce que c'est, quand même, d'être
général.
Enfin, comme on était trop sceptiques et pas assez bilieux pour les alertes
aux avions, le commandant nous a touché 2 mots des attaques massives qui
sont dans la méthode allemande : donc, à partir de dorénavant, le clairon est
un monsieur qui a presque le pouvoir de nous faire rentrer sous terre à
15 Le croiseur léger La Galissonnière, lancé en 1933 à Brest, armé de 9 canons de 152 mm et
de 4 tubes lance-torpilles, fut sabordé à Toulon le 27 novembre 1942. Renfloué par les
Allemands, il servit sous le n° FR12.
24l'endroit où nous serons ! Et pour éviter d'être victimes des explosions,
faudra marcher avec du coton dans les oreilles ou bien la bouche ouverte :
moi qui ai déjà l'air fin !!
Je crois vous avoir dit (à moins que ce ne soit à Jacques) que j'ai reçu une
lettre de Lambert : il est en rogne contre Adolf, et il n'est qu'à
16Remiremont ! qu'est-ce que ce sera quand il aura les bobines - à saucisses -
synthétiques dans les tranchées d'en face... ou descendant en parachute, car
vous savez qu'on prévoit même des raids de parachutistes : s'il ne se passe
rien ici, au moins on a la consolation qu'il pourrait (??!!) se passer quelque
chose !! »
Lettre du 15 octobre 1939 de Jean Mercier : « Je vois que les occupations
des temps de guerre, pour être différentes, ne doivent pas vous laisser plus de
temps que celles du temps de paix !! Merci tout de suite à Tante Céline pour
tous les sortes de tricots que je vais bientôt recevoir. On dit ici qu'à Paris on
voit les dames tricoter partout, même au cinéma !! En tous cas, je ne risque
pas d'avoir froid cet hiver avec tout ce que vous m'amenez ! Maintenant vous
pouvez être tranquilles : je ne suis pas enrhumé, je n'ai plus du tout besoin de
Glottyl, attendu que ma gorge est en excellent état (grâce à la pipe !!)
Pour les vêtements chauds, Jacques vous a exactement renseigné : nous
avons un gersey très bien ; en cas de froid terrible, j'y ajouterais ma veste
sous ma capote : je n'ai donc pas besoin d'un autre tricot pour le moment,
d'autant plus que j'ai toujours le gris sans manches ! Que Maman ne se fasse
pas de bile non plus pour le vilain temps : une note du général prescrit de ne
pas sortir quand il pleut. Ah ! mais, on est aux petits soins pour nous !! et ce
n'est pas tout.. J'ai même acheté de la crème ''Nivéa'' contre les gerçures du
vent. Et vint le pyjama à rattrapage de jus, les semelles dans les chaussettes
et un radiateur électrique dans le pompon du passe-montagne !! Mais, blague
à part, merci de vous donner du mal comme cela ! Si le moral ne tient pas,
tavec ça ! Bien le bonjour à ces messieurs du clergé. Il y a ici un sous-lieut
qui est presque aussi rondouillard que M. Muller. Il s'appelle.. Paradis !!
[Continué le 16] Merci aussi pour les crayons du colis, dont j'avais oublié
d'accuser réception - ne m'envoyez plus de crayon à l'aniline avant que j'en
redemande. Pour les autres, j'en ai une bonne avance, mais on les use pas, on
les perd, ou plus exactement, on les prête !! (..)
J'en viens aux événements de ces derniers jours, qui mettent un peu de
variété - oh!.. pas lourd ! Vendredi après-midi, veille du jour où nous devions
être piqués (en prévention contre une foultitude de maladies !!) le Lieutenant
D. me fait appeler au bureau : demain, me dit-il, à 9h1/2 venez me voir :
nous allons installer le cinéma dans telle salle, il faut que çà marche demain
16 Remiremont est située dans le département des Vosges, en région Lorraine ; le fort est
tombé aux mains des Allemands le 18 juin 1940.
25soir à 6h - à 7h il y a une séance. La salle, que ses 30 ou 40 occupants
évacuaient le samedi matin, fut balayée, débarrassée de sa paille : ce ne fut
pas une petite affaire, mais ce n'était pas mon rayon ; mon rayon, c'était la
cabine et l'appareil : la cabine, affreusement poussiéreuse, noire comme un
four, fut nettoyée et mise en état de servir dans la matinée.
L'appareil était le Pathé Nathan 175 - le frère cadet du Pathé Rural, et
17c'était le curé qui le prêtait . Il n'avait pas marché depuis Mars, et lui aussi
était d'une remarquable saleté. Les essais ne furent pas très encourageants, le
commandant refusa d'admettre qu'un appareil de salon ne soit pas suffisant
pour 200 personnes, mais quand même, à 5h du soir, sur un tremblant
échafaudage de caisses (qui faisait vibrer la lampe et rendait la reproduction
de son très pâteuse !) je faisais un essai devant le commandant satisfait et
calmé ; à 7h, la séance commençait dans des conditions déjà meilleures et
hier Dimanche, il y eut 3 séances successives : je tins la cabine sans
désemparer de 1h moins1/4 à 10h1/2 : on m'y avait apporté un confortable
dîner (5 tranches de rôti de bœuf !!), et c'est de là que j'avais commencé la
présente lettre. En sortant, on me prévint que le capitaine m'exemptait de
service pour ce matin ; comme la piqûre était reportée pour moi à Mardi, tout
gazait !! Seulement ce matin à 5h, un planton accourrait tout essoufflé :
''Alerte ! Les Boches arrivent : il faut être prêts tout de suite et partir !!''
Départ au petit jour, après avoir tout rangé, bouclé, empaqueté, et arrivée
sur nos positions (pas celles que nous avons creusées, bien sûr, mais d'autres
pas encore arrangées !!) Au lointain, quelques coups de canon, le ronflement
d'une chenillette de ravitaillement. La guerre de tranchées commençait : on
allait voir ce qu'on allait voir !! On vit.. Le Commandant arriver en auto :
nous avions tous été possédés, jusques et y compris, le général de Division !!
C'était un exercice. Mais bien joué ! hein ? Alors, nous revoilà dans la bonne
maison que n'avions pas cru revoir si tôt, on a tout retrouvé, les confitures, la
grosse.. ''gourmande'' et le somptueux paddock du grenier !! Demain, nous
retournerons travailler près de la mine habituelle, qui n'est pas loin de celle
que j'espérais visiter (cet espoir se renouvelle actuellement) et la piqûre est
remise à Mercredi ; et je vais retrouver mon cinéma des familles. Ah ! cette
terrible guerre !! »
Le plus terrible de cette drôle de guerre fut le froid qui persista, voire
s'accentua début 1940, où le mois de janvier fut le plus froid jamais connu
17 Précisions : le Glottyl était un sirop codéiné et benzoïqué utilisé en traitement des toux non
productives. Les crayons à l'aniline (ou crayons à encre, à base de nitrobenzène toxique)
étaient très utilisés en mouillant la pointe du bout de la langue pour obtenir un trait bleu
intense. L'encre à l'aniline était également utilisée pour la reproduction mécanique des
documents. Le Pathé Natan, commercialisé depuis 1927 était utilisé dans le circuit de cinémas
Pathé, environ 2.000 salles en France, alors que le Pathé Rural, avec films ininflammables au
format de 17,5 mm, de transport facile, était destiné aux campagnes et petites villes
dépourvues de salles de cinéma.
26depuis l'année 1838, avec la neige recouvrant presque tout le pays, et la
plupart des cours d'eau gelés.
Une lettre du 25 octobre 1939, adressée à Jean Mercier, est envoyée du
secteur 307 par un certain Pierre, à l'évidence mobilisé lui aussi : « Ici, pas
de changement, toujours super calme ; nous sommes à la défense de points
stratégiques et nous attendons les oiseaux rares passer, et j'ai bon espoir
qu'avec le mauvais temps, ils auront peur de se mouiller les pattes (...). Je
suis papa depuis le 12 d'une petite anne-marie. Tout c'est parfaitement passé,
la maman et la fifille se portent à ravir. Je ne sais à quel moment je pourrai
faire un saut à Mortagne pour embrasser ce bébé que la Providence m'a
envoyé. Les permissions pour ces cas-là sont officieuses, mais encore rien
d'officiel. La consigne est d'attendre (...). »
Lettre du 29 octobre 1939 de Jean Mercier, en la fête du X-Roi (longue
lettre en 4 feuillets, à l'encre et au crayon) : « Je vous écris ce soir Dimanche
au ronronnement de l'appareil de ciné : il me joue des tours, le chameau !! -
À force de le nettoyer, de le dévisser et à le régler dans tous les coins, je suis
arrivé à lui faire donner un maximum difficilement dépassable pour lui, et
qui serait fort joli si les fichus sagoins de spectateurs ne fumaient pas du
tout !! Seulement voilà qu'hier soir on avait chauffé dare-dare la salle avant
la séance, et l'appareil était en retard sur la chaleur ambiante : sur les lentilles
glacées la buée s'était déposée en abondance !! Moi, je mets le fourbi en
route pour le faire chauffer un peu, et pour activer encore le truc, je bouche
l'arrivée d'air de la turbine de refroidissement ! Ça n'a pas duré plus de 5
minutes, mais ça suffi largement pour que ma lampe de projection noircisse
de façon inquiétante... et fort préjudiciable à l'état de la projection !!
J'ai donc mis la vieille lampe que j'avais en réserve et qui a déjà bien
mérité de la Patrie, la pauvre vieille ! et ce matin je suis allé trouver le
Lieutenant avec ma loupiote fusillée, sans me vanter, bien entendu, du coup
de la turbine ; d'ailleurs ces lampes avec ce qu'il faut en exiger pour avoir
une projection potable, sont condamnées à mort à bref délai ! Ordre de me
procurer une lampe tout de suite ; oui, mais il n'y en a pas de ce modèle à
l'épicerie du patelin !! Le Commandant, qui avait toujours refusé de me
payer une lampe neuve d'avance, s'affole un peu : pensez donc le Colon
devait venir à la séance de cet après-midi : vous le voyez dans le noir??..
Donc le commandant me signe un laissez-passer pour 2 patelins des
environs où j'avais quelques chances de trouver mon affaire et ... me prête sa
bagnole. Je fais activer le chauffeur, je lui glisse en douce que malgré tout ce
qu'il raconte il n'est pas fichu de faire 60 de moyenne avec son clou, tant et si
bien que 3 minutes après nous roulions à plus de 90 à l'heure. Ah ! mais il
était nerveux le gars !! dans le premier bled, le Curé n'a pas pu me donner ce
que je voulais, mais j'ai rencontré un copain d'Issy, qui est prêtre depuis Juin.
27Il était très fatigué : marches de nuit et mal à l'estomac, et par-dessus le
marché, la piqûre, qu'il avait subie lui aussi, et qui le chatouillait !..
Au patelin suivant le Curé était en chaire, devant une fort belle assistance
de troupiers. C'est le Suisse qui, pendant la quête, s'est chargé de le
descendre de sa stalle pour que j'aille le voir à la sacristie. Ce Curé-là est le
directeur de la Revue : ''Ciné entre nous'' faite pour les prêtres qui font du
Ciné ! C'est un grand dégourdi qui rend de grands services à ses confrères. Il
m'a appris que le Pathé Rural n'est pas aussi mort qu'on le disait, loin de là.
C'est un type intéressant, il m'a invité à retourner le voir, seulement il me
faudrait une occasion ; c'est comme la mine, je n'y suis toujours pas allé, et
on va peut-être quitter le bled : on parle en effet sérieusement des permes
(j'ai écrit à jacques pour voir si nous pourrions faire coïncider les dates) et on
parle aussi d'aller sur une position de repos (car nous sommes en ligne
ici !!!!) Enfin, on raconte bien des choses !
Mais revenons à votre lettre : l'histoire de la pelle que Papa a perdu en..
ramassant une pelle !!! ne m'était pas inconnue, mais je lui trouve
maintenant la saveur toute spéciale de ce qu'on connaît par expérience : la
nervosité de l'alerte et l'effort pour avancer dans la nuit, pour suivre la
colonne en s'empêtrant dans tout ce qu'on rencontre (en attendant je n'ai pas
rempli mon stylo ce matin !) ; quant au billet pour Nice, via Verdun, je n'en
suis pas encore là, si tant est que je doive y être un jour, ce qui paraît fort
problématique. Je vous ai dit que j'ai depuis un bout de temps colis et
mandat.
Le cache-nez et les gants m'ont déjà copieusement servi ; je n'en suis pas
encore au passe-montagne, mais ça viendra si ça continue : nous avons eu de
la neige Vendredi et Samedi. Maintenant, c'est de la bouillasse et nous ne
sortirons sans doute pas demain ! La blague à tabac en peau de Bibendum et
tout le reste sont épatants : je suis bien équipé !! Je vous prépare tout
doucement un colis de ma façon ; il y aura 3 paires de chaussettes percées,
une flanelle pour faire de la soupe, et différentes bricoles : ma vieille pipe,
pour en faire cadeau au musée des Invalides et quelques paquets de
cigarettes, je ne fume pas tout !! Enfin, un bouquin, car je ne veux pas trop
en trimballer, et ma collection de lettres, pour vous montrer que j'ai l'instinct
de la conservation !
Je vous joins aujourd'hui un photomontage de Marianne : c'est tiré d'un
tableau d'Ingres, je crois : la Tentation au Désert. Ils ont mis Hitler à la place
du Christ et conservé les paroles de Satan. Seulement le Christ, lui, avait
résisté à la tentation!!... Il y a aussi 2 timbres venant de la Gretchen : c'est
une Allemande qui était placée dans le pays avant la guerre de 14 (c'était
l'Allemagne à ce moment-là) et qui est restée chez son patron. C'est un
cheval, mais une brave femme. En tout cas, soyez tranquilles pour la défense
nationale !
28Vous parlez de la pluie : ben oui, elle tombe, mais nous n'en sommes pas
encore à descendre dans les tranchées quand il y a de l'eau dedans ! On
aurait trop peur de se salir !! Seulement, on se tape du boulot supplémentaire
pour mettre des caillebotis ou des puisards. Quant aux dessins pour le
''HautCommandement'', s'ils vont seulement jusqu'au caporal-secrétaire du Colon
ce sera beau !! Merci des jolies photos d'Yvon, je vais les mettre sur les
viseurs de mon masque !! Et voilà ! La séance est terminée, je vais courir me
coucher, et je vous dis à tous les 3 : bonsoir, bonne nuit, je prie toujours bien
pour vous (...). »
[suite] « Je vois que nous allons partir au repas (!!????). J'ai reçu
aujourd'hui 30 votre lettre du 26. Merci de vos bonnes nouvelles et bon
travail à notre chef d'îlot national !! » [suite sur la 8e page] « Je m'aperçois
que j'ai laissé cette belle page vide : fallait-il que je sois distrait par mon
ciné, hier soir!! Merci pour le petit paquet, envoyé pour rattraper le gros : je
ne l'ai pas encore reçu, celui-là, tandis que j'ai reçu le gros !! T'en fais pas ma
petite Mère, on lui dira à Jules Julien !! - et puis à Hitler aussi, et puis à
d'autres encore.. Ah ! mais !! J'ai reçu une lettre de Maria (...), elle aussi
rouspète !! Elle trouve les Bretons frileux et le climat vasouillard : il lui
faudrait peut-être un bon temps épouvantable, avec une bonne douche
glacée, comme on n'en voit que place Dalton !!
Et maintenant, allons enfants de la Patrie !! - la lutte sera dure, comme dit
Tante Céline, mais avec des gars comme le copain à Lambert, qui trouvent le
moyen de revenir de S.. sans perme, qu'est-ce qu'on n'arriverait pas à faire!!
Ici, les types veulent bouffer du Boche, et on nous envoie au repos !! -
18Encore une fois bons baisers à vous trois, et.. vive l'Encyclique !! »
Lettre de Coquard datée du 6 décembre 1939 à Jean Mercier : « Ici où je
suis rien de nouveau, toujours secteur calme, mais la tournure des
événements va toujours en s'aggravant, par moment j'ai bien le cafard ! il est
pénible après une vie de travail de quitter tout ce que l'on a acquit. en plus je
suis de la classe 20 - et depuis quelques temps, l'on parle beaucoup du retrait
de la 2e réserve, et je n'y suis pas encore. J'aurais 20 ans d'incorporation
qu'en Mars de 1940. Je suis sur le bord, mais pas encore pour reculer dans
les dépots. En plus si j'avais appartenu à la 2e j'aurais pu revenir à l'école,
comme affectation spéciale, vous voyez que je n'ai pas de chance.
Il y a aussi beaucoup d'injustice dans divers cas surtout ceux de
famillepar exemple : les pères de 4 enfants démobilisés sans s'occuper de la classe,
eceux de 3 enfants obligatoirement dans la 2 , ceux de 2 bénéficient de 4
18 Pie XII, dont on a critiqué le silence devant le nazisme, avait publié le 12 octobre 1939 une
Summi Pontificatus portant sur le thème de l'unité du genre humain et dénonçant « l'oubli de
cette loi de solidarité humaine et de charité, dictée et imposée aussi bien par la communauté
d'origine et par l'égalité de la nature raisonnable chez tous les hommes, à quelque peuple
qu'ils appartiennent, que par le sacrifice de rédemption offert par Jésus-Christ sur l'autel de la
Croix à son Père céleste en faveur de l'humanité pécheresse. »
29classes, et ceux qui n'en ont qu'un de rien du tout. Moi je ne sais si vous le
savez, j'en est un, mais des circonstances pénibles pour moi font que je n'en
parle jamais en plus il ne vit pas avec moi c'est pour cela que peut-être vous
ignorez ; excusez-moi de vous raconter tout cela et passons a autre sujet.
Je vois par votre carte que vous connaissez la vie des granges et la paille
avec un bon feu, l'électricité et la T.S.F. c'est parfait. nous nous sommes dans
le même cas. mais le feu n'est pas très ardent, la bougie remplace l'électricité
et la T.S.F. fait défaut, et même des fois le journal. tel qu'aujourd'hui nous
sommes dans l'ignorance complète de nouvelles - Pour l'instant vous êtes pas
mal placé et votre frère ? Coquard ».
Le feuillet libre suivant, ni daté, ni signé, est peut-être du même auteur, et
19traite de l'école : « Au sujet de l'école vous savez peut être qu'elle a ouvert
les portes aux ateliers du meuble dans la section métal - il n'y a que la
gravure qui fonctionne, mon atelier et celui de modelage, en plus il y a les
pompiers qui occupent la moitié des locaux (…). »
Lettre du 27 décembre 1939 de Jacques Mercier, qui est à Almy, écrite au
crayon, à la « va vite », postée à Dijon le 28-12 avec cachet ''Le
vaguemestre/ C.O.A.A.2 - 1er Groupe'' : « Je vois que, comme moi, vous
n'avez pu aller à la messe de minuit, comme moi, mais avez-vous écoutez à
la TSF, ce que nous avons fait étant au lit, vous voyez, on n'a pas tout perdu,
le lendemain midi grand gueleton ; pâté de foie, thon à la mayonnaise, dinde
rôtie (excellente aux marrons), pommes sautées, haricots verts demi-sels,
crème à la vanille, café, rhum. Vous voyez, c'est pas mal, surtout que le tout
était si copieux que nous avons du en laisser de chaque plat (ce qui nous a
vexé). L'après-midi, promenade en vélo avec le copain, cinéma, très bon
repas dans un gr restaurant.
Le Mardi soir c'est à dire hier nous avons fait de nouveau un grand repas
ensemble, chez des habitants d'Almy, c'était épatant. Cette après-midi
douche ce soir ciné vous voyez que je sais m'organiser.
Je compte toujours allé vous voir pour le jour de l'an, je vais payer mon
billet en portant votre lettre ? J'avais écrit à l'Abbé Meuret et, comme je vous
l'avais dit, il m'a répondu une gentille lettre me disant qu'il était au même
endroit, qu'ils n'avait rien à faire et qu'il s'embête plutôt surtout qu'ils avaient
des difficulté de chauffage dans leur trains, car ils étaient à l'arrêt.
Je pense que Jean a pu passer Noël comme il le désirait et qu'il a eu unee
bonne réveillon d'ailleurs comme partout je crois l'armée a bien fait les
choses pour une fois. Je pense que de votre côté cela à très bien été aussi et
que vous vous portez toujours très bien malgré le froid. Nous avons eu de la
neige cette nuit et cela a réchauffé un peu le temps, la campagne est rendue
jolie avec tout les arbres recouverts de neige cela vaut le cou. Chers tous je
19 L'École des arts et métiers, où était passé Jean Mercier avant d'entrer au séminaire.
30vous embrasse bien fort et à moins d'imprévu, à bientôt. Votre Jacques qui
vous aimes ».
Au lendemain de ces agapes, l'orthographe et l'écriture du môme Jacques
semblent s'en être ressenties. On en rapprochera un autre menu de réveillon,
celui du capitaine Marcel Ligier, prisonnier à l'Oflag XII-A, à la même date :
consommé de poule au pot de France, sardine au beurre d'Isigny, bœuf en
gelée, foie gras aux truffes du Périgord, entremets, confiture et galettes,
fruits, café, liqueur, Wiener Beer : hell und Dunkell (bière Wiener, lumineuse
et sombre). Le 31 décembre, nouvelles agapes, avec : consommé aux pâtes
Supralto, sardines et filets de maquereaux au vin blanc, rôti de porc et pâté
de foie gras, entremets, petits fours et café.
Lettre du 4 janvier 1940 de Jean Mercier : « merci de votre bonne lettre du
30 reçue avant-hier soir. J'étais bien content d'avoir en même temps des
nouvelles de Jacques, et j'espère, à en juger par son écriture, qu'il n'a pas eu
les doigts vraiment gelés, ce qui serait grave !! Pourtant, ça devait pincer,
surtout en vélo, si c'était comme ici. Ici, c'est... le vétérinaire qui a eu une
oreille gelée, comme il allait en side-car, sans passe-montagne. Mais lui, il
faudra peut-être lui en enlever un morceau. Le scepticisme de Tante Céline, à
l'arrivée de Jacques, ne m'a pas surpris : j'ai bien reconnu là l'éternelle
adversaire du Syndicat !!! Je regrette que le copain n'ait pas pu vous amener
du café. Vous a-t-il laissé son adresse?? Il avait pourtant bien l'air d'être sûr
de lui.. en partant d'ici !! À Paris, ce ne fut sans doute pas le même climat!!..
Je suis maintenant parfaitement installé dans ma petite carrée, et la Grett,
qui est sans rancune aucune, m'a fait cadeau d'une vieille table pour mes
bonshommes, qui sont très bien eux aussi. Ils ne veulent plus se lever le
matin, ces chameaux-là !!
L'un de nous, allant en courses dans un bled voisin, avait pris le vélo de la
Grett. En sortant d'une boutique, il le prend à la main pour faire 50 mètres,
entre là, et en sortant, va pour l'enfourcher. Mais à la place du beau vélo de
tdame, il trouve un vieux clou d'homme !! Il faut vous dire que le Serg Chef
Gauthier, dont il s'agit, et un militaire de carrière à l'âme noble et
impétueuse !! Il laisse tout là et court à la gendarmerie. Le Brigadier
l'accueille, désabusé : ''Mon pauvre vieux, on vole ici 15 à 17 vélos par
semaine, bien régulièrement!!... Tout ce que je peux faire pour vous, c'est de
vous adjoindre un gendarme pour faciliter vos recherches !!'' Gauthier et son
gendarme retournent au lieu du crime : le vieux clou lui-même avait disparu.
Mais dans le fond de la boutique, il y avait un petit vieux qui faillit arracher
les yeux du digne chef, en le traitant de voleur!!.. Lui, il avait laissé son
vieux clou 50 mètres plus haut, et avait trouvé à la place un vélo de femme,
qui ne lui convenait nullement.
Tout s'expliqua.. mais il ne fallut rien moins qu'un Pernod bien tassé pour
calmer l'irascible petit vieux... et le gendarme fut de la tournée
31naturellement !! Quant à Gauthier, après s'être ainsi mis dans les frais, il n'a
rien eu de plus pressé que de tout nous raconter lui-même !! Du coup, on lui
fera redire quand on aura le cœur à la tristesse !! Et voilà pour le
communiqué d'aujourd'hui !! Avec une comme ça par semaine, au moins, on
saurait de quoi parler à table... (…). »
Carte du 8 janvier 1940, de Jean Mercier : « J'espère que vous avez bien
reçu ma dernière lettre, contenant une bande de papier photo que j'y avais
glissé au dernier moment : c'était ma toute première production !! Il
s'agissait, vous l'aurez deviné d'un certain Sergent-chef, et je vous joins cette
fois sa bobine intégrale et complète. Il faisait très froid le jour où la photo a
été prise !! Celle de la moto, vous la reconnaîtrez aussi aisément, et enfin
celle du clocher, prise volontairement de travers (une astuce à la moderne !!)
c'est le clocher du bled, vu à travers les arbres du Presbytère, par un jour de
givre ! Je ne vous écris pas bien longuement aujourd'hui, car j'ai été retardé
par mon lieutenant-cinéma pour un truc qui le rendait malade à la
projection : il croyait que c'était du "filage" et c'est seulement de l'usure des
griffes. Mais il a fallu 3 heures de boulot pour s'en apercevoir !! et
maintenant l'heure du courrier approche !!
J'ai en train aussi une histoire de canard rigolo, pour le Bataillon ; c'est le
même Lieutenant qui va m'épauler pour cela, il est très chic. De plus, il vaut
mieux qu'un tel canard soit aux mains de gens qui n'y mettront pas de
saletés !! J'ai sucé les marrons glacés, et nous avons siroté les madeleines !!
Il n'y a toujours rien de nouveau, que le dégel et la flotte... mais qui furent
précédés d'un mémorable verglas (où l'on voit que la pesanteur et le
frottement sont loin d'être des ennemis). »
Lettres de janvier 1940 de Jacques Mercier (SP 9215) : « Je vous écris
d'un tout petit pays aux environs de château Tierry. nous sommes dans un
pensionnat à 100 km de Paris. nous avons eu du mal pour y arriver, ils nous
ont fait faire des détours invraisemblable avec le chemin de fer. si bien que
parti d'Almy à 10H du matin le samedi nous sommes arrivé à destination le
Lundi à 1H du matin. heureusement que cela nous a permis de visiter Laon
et Reims. comme je vous le disais dans le mot d'hier nous avions laissé tout
notre matériel en gare et avons pu nous promener à Loisir.
Ici nous sommes très peu, comme j'ai pu le comprendre nous sommes
avec quelques gas du régiment au repos. il va falloir que nous attendions
notre tour de permission et après on verra. La maison et un chateau superbe
transformé en pensionnat, avec tout le confort élect, lavabos, chauffage
central, etc.. et le tout marche ce qui est encore mieu. sommes toute nous ne
pouvions mieu tombé (8 janvier).
Comme je vous le disais dans ma dernière lettre nous sommes chatelains
vu que nous habitons dans un beau chateau et nous jouissons de tout le
confort moderne, dans la journée nous allons faire le bucheron dans la forêt.
32Aujourd'hui je suis de garde en gare il passe beaucoup de train vu que c'est la
grande ligne, mais il n'y en a que 3 ou 4 qui s'arrêtent dans la journée aussi
nous n'avons guère de travail. Pour la perme de détente on peut attendre
encore 15 jours ou 3 semaines on ne sait pas, car il y en a encore à partir
avant nous, nous sommes ici dans la même situation qu'à Almy et nous
attendons en nous occupant de notre mieux et en arrangeant notre nouvelle
demeure, en lisant et se baladant dans les environs qui sont très joli.
Et malgré que nous sommes dans un trou perdu il y a du cinéma 1 fois par
semaine alors vous voyez c'est épatant. Je me met tout doucement à jour de
ma correspondance à Jean Pierre Lambert etc. qui m'ont écrit. Cher tous je
vous embrasse bien fort, votre Jacques qui vous embrasse et ne s'en fait pas
(11 janvier).
Je vous remet ce petit mot pour vous demander de m'envoyer le certificat
d'ébergement que vous m'avez déjà envoyé il se trouve dans la 1re page ou la
dernière de l'un des 2 livres (le plombier ou le ferronnier) que j'ai laissé à la
maison les ayant lu. Si vous ne le trouvez pas faites m'en faire un autre, mais
cela m'étonnerai. Tout va toujours très bien la garde en gare sait très bien
passé. il fait froid dehors, mais le chauffage centrale nous chauffe très bien.
Ma main va bien je ne suis pas enrhumé et j'espère vous non plus... (12
janvier).
J'ai reçu votre lettre du 10 et je vous en remercie bien. Je remercie bien
Papa pour le jeu d'échec ce sera épatant. Envoyez le moi directement tout
seul, car j'ai tout ce qu'il me faut pour l'instant et je n'ai pas pris mon stylo
pour ne pas le casser et vu que j'écris au crayon cela me semble plus
pratique ; pour les crayons j'ai ce qu'il me faut pour l'instant. Hier Dimanche
on a été faire une bonne balade à pied a travers le pays jusqu'à Dormant cela
nous a fait une vingtaine de km aller et retour il faisait très bon et le soir
nous avons bien dormi
Le samedi soir nous avions été au cinéma du bled (un pathé rural installé
dans un garage) et nous y avons vu un film de Fernandel avec les actualités
du mois dernier, mais c'était le curé quand même et cela nous a fait passer le
temps. Pour l'instant nous n'avons pas d'emploi fixe nous remontons la garde
(facile a prendre dans ce pays) ou allons faire les bucherons dans le pays ; le
soir on lit, écrit ou on joue beaucoup aux cartes pour la plupart des copains.
Nous sommes ici pour un temps indéterminé ! c'est comme pour la perme on
finit par ne pas en connaître la date. on pourrait bien attendre encore un
moment. Je n'ai pas encore reçu les lettres en retard de D.. aucun copains
non plus. Je voie que ce pauvre Étienne a toujours pas de chance c'est à
espérer qu'il tombe bien par la suite. Envoyez-moi l'adresse de Lambert a
paris, car je voulais lui écrire et j'oublie toujours son numéros. Je vous
33embrasse bien fort votre Jacques qui ne s'en fait pas... (15 janvier, de
20Varenne ). »
Lettre de Jean Mercier : « C'est après la Grand Messe que je vous envoie
ce petit mot : nous voici arrêtés depuis juste une semaine dans cet affreux
petit bled où nous ne devions rester qu'une journée !! Enfin il y a plus mal
que nous ! La vie est toujours bien tranquille, et somme toute, maintenant
assez confortable.
Ce matin nous nous sommes levés à 4h1/2, avec 3 copains, pour aller tuer
du sanglier : nous avions repéré de nombreuses traces hier soir. Nous voilà
donc parti, l'arme à la bretelle, et la baïonnette au bout, dans la nuit. À la
lisière du bois, arrêt, et on se met à l'affût... Silence total ! Un copain se met
à tousser (il gelait dur, malgré le dégel d'hier) puis il arrive à se taire. Au
loin, on entend l'Angélus - le jour de lève - toujours rien. Au loin, les touffes
d'herbe, les piquets de clôtures, se détachent de mieux en mieux, en noir sur
le blanc uniforme de la neige. Nous avons fini par nous en aller... En route,
des tas de lapins nous ont fait la nique : j'ai essayé d'en rabattre un sur les
copains, mais macache !! Seulement, au bord d'un petit ruisseau gelé
naturellement il y avait un perdreau qui essayait de se camoufler. Lui, je l'ai
eu : un bon coup de trique sur le dos du crâne, il n'a pas dit ouf ! Je verrai
tantôt le goût que ça a.. Enfin nous n'étions pas tout à fait bredouilles !! Mais
on tâchera de faire mieux la prochaine fois !!
Ce matin, une autre histoire : un de mes types avait perdu un vis de son
fusil : ça s'appelle ''vis de mécanisme'' ou ''vis transversal'', je ne sais pas
bien, mais j'ai mis sur le compte-rendu : ''vis transversal'' et il n'y avait pas
moyen de s'y tromper. Le Lieutenant me retourne le papelard avec un grand
point d'interrogation !! Ces petits chinoiseries-là, c'était bon en temps de paix
!! ; je viens de lui renvoyer, avec un petit dessin, au dos!!.. ''Si vous ne me
comprenez pas bien'' comme dit la chanson ! Non, mais, des fois !
Je vais vous demander si vous pourriez m'avoir un bouquin ''La foi de nos
21Pères'' du Crl. Gibbons ; c'est édité chez Tégui. Je n'en suis pas pressé, et je
vous en remercie d'avance. Vous voyez, on se distrait comme on peut, et, en
somme, pas trop mal. Cet après-midi nous avons réunion et vin chaud chez
le Curé - Dimanche dernier, nous y avons cassé du sucre sur la Bonne
Presse. Il faut dire qu'ici les journaux catholiques régionaux sont très bien
faits et savent agir vigoureusement. C'est peut-être aussi une question de
vigueur chez les Catholiques eux-mêmes (28 janvier 1940). »
20 La ville de Dormans se trouve dans la Marne, entre Château-Thierry et Épernay. Il y a un
Courtemont-Varennes proche de Dormans, près duquel passe une ligne de chemin de fer.
21 La Foi De Nos Pères, ou L'exposition complète de la doctrine chrétienne de James
Gibbons, Cardinal-Archevêque de Baltimore (USA) a été traduit par l'abbé Adolphe Saurel et
publié en 1886 à Paris. L'auteur rappelle, notamment, les mises au point du Concile de Trente.
34Au verso de la lettre, sur la face destinée à indiquer l'adresse du
destinataire, il a dessiné un petit portrait de troupier l'air ravi.
Lettre du 16 février 1940, signataire non identifié : « Bonjour, ma petite
Yvonne, le voyage d'hier a été assez dur, mais nous sommes arrivés dans un
pays où l'on trouve à peu près tout ce qu'il faut pour ne manquer de rien. Ne
n'inquiète donc pas, Barbichette. C'est la vie de cantonnement sans doute,
mais on n'est guère plus mal qu'à L. Nous logeons chez l'habitant (le pays est
presque évacué). Une nouveauté pour moi, comme un petit Noël je couche
sur la paille. Heureusement il y avait mon sac de couchage, que j'ai inauguré
cette nuit. Il est très chaud. On se croirait dans un cocon là-dedans. Comme
travail, jusqu'ici pas grand-chose. Ne t'inquiète pas. Le coin est très calme.
Ce n'est pas tout à fait le front.
Mes lettres mettront maintenant sans doute 3 ou 4 jours pour te toucher,
les tiennes aussi. D'autant plus que nous nous déplaçons assez souvent. Nous
avons rejoint le bataillon dont c'est, paraît-il, le 13ème cantonnement depuis
le début de la guerre, et le meilleur (tu vois que j'ai toujours de la veine).
Nous avons à manger et à boire plus qu'il n'en faut. Toute la matinée s'est
passée à installer notre cantonnement. Quelle équipe de "démerdards" !
Dénicher un poêle, de la paille, une table, des étagères et installer tout ça en
moins de deux c'est, c'est l'affaire de deux heures tout au plus.
Demain, ma chère petite Barbichette, je t'écrirai plus longuement. D'ici là
je t'envoie toutes mes tendresses, tous mes baisers. N'oublie pas Titou mon
cœur, Randine et Blanchette. Je suis encore loin de Fernand et je ne pense
pas le rencontrer maintenant, à moins que nous ne nous déplacions (...). »
Deux cartes de visite nous apprennent la captivité de Jean Mercier : l'une,
22du 7 juillet 1943, indique : « René Lesage , 8 rue Clodion, Paris 15e,
camarade de captivité de votre fils Jean, serait heureux de parler un peu de
lui avec ses Parents au jour de la semaine prochaine qu'ils voudront bien lui
fixer. » ; l'autre de janvier 1944, du même, porte : « René Lesage prie
Monsieur et Madame Mercier de vouloir bien trouver ici avec ses vœux les
plus sincères, l'assurance de son entier dévouement. »
À trois reprises, Jean Mercier tentera de s'évader, mais sans succès. À la
troisième tentative, après avoir traversé à pied l’Allemagne d'est en ouest, il
fut repris à Wissembourg, en Alsace : « Kein glück ! » (pas de chance !) lui
lança l'officier allemand à qui il fut conduit. Libéré à la fin de la guerre, il
retourna au séminaire pour achever sa dernière année, et fut ordonné prêtre
par le cardinal Suhard à Notre-Dame de Paris le 20 avril 1946. Jean Mercier
dira : « Ce fut le sommet de ma carrière. Le résultat de ce OUI à toutes les
étapes fut toujours du bonheur ».
22 René Lesage a été rapatrié en 1943 ; il est décédé à Auch le 4 janvier 1997, âgé de 79 ans.
35Nommé vicaire à la Paroisse Saint Marcel, il fut en même temps aumônier
des Arts et Métiers entre 1946 et 1963. En 1963, il fut nommé 1er vicaire
dans une paroisse de Malakoff, et en 1968, devint Curé de Saint-Cloud, et le
resta jusqu'à sa retraite, à 70 ans. En 1982, il entrera dans une retraite active
en se mettant au service du Père Bonnefond, qui l'avait remplacé. Il disait :
« Le bonheur est une denrée sublime, subtile et fugace. Il s’évapore quand
on veut se l’approprier, mais, si on le donne, il frissonne et grandit (c’est la
seule chose que l’on peut donner sans l’avoir). »
À l’époque de Solidarnoscść (1981-1983), il anima une équipe venant en
aide à la communauté polonaise de Jedrzejow, à qui ils envoyèrent par
camions, vêtements, médicaments et nourriture. L'évêque de Kielce, venu
ensuite à Saint-Cloud, l’avait nommé chanoine de Kielce, pour le remercier.
Décédé le 5 mai 2002, âgé de 91 ans, à la maison de retraite Lelégard à
Saint-Cloud (intégrée au centre hospitalier), il eut une cérémonie simple,
ayant demandé expressément dans son testament que l’on ne prononce pas
son éloge. Il a été inhumé à Mohon (Morbihan) dans la tombe de ses parents.
***
La veille de la déclaration de guerre, mon père, alors adjoint au maire de
Saint-Aigulin (Charente-Inférieure), Jean Martin, et qui était de la réserve
(classe 1920, n° matricule 1607), reçut son ordre de mobilisation « sur pied
de guerre. » Ses deux frères par contre y échappèrent, René étant déclaré
23définitivement inapte après sa blessure de 1917 , et Régis ayant la charge
d'une famille de quatre enfants. Son ami Marcel Ligier, de la classe 1918,
également mobilisé et capitaine de réserve, fut affecté au IVe bataillon du
344e Régiment d'infanterie. Marie Ligier précisait : « Marcel et Roger ont
24été mobilisés à Laleu . Mon mari n'aurait pas dû l'être, car nous avions
quatre enfants, mais il était officier de réserve, et il est même parti huit jours
avant les autres. »
Mon père n’aurait pas dû l'être non plus, étant un engagé de la précédente
guerre et ayant dépassé 39 ans ; mais, comme dans d’autres circonstances de
sa vie, les événements décidaient pour lui et l'amitié le détermina à rester
sous les armes. Il aurait dû être versé dans la cavalerie, mais grâce à
l'entremise de son ami Ligier fut nommé dans sa Compagnie, en qualité de
maréchal des logis-artificier. Il eut le temps de méditer la devise de ce
régiment : ''Grogne, mais marche''. L'ancien cavalier devenu artilleur était
chargé d'une pièce de 75 mm traînée par des chevaux, et bénéficiait
luimême d'une monture, de même que l'adjudant et les brigadiers. Car il y avait
beaucoup de chevaux à opposer aux chars hitlériens, et l'on vit des spahis,
23 Voir : C'est long une vie pour se souvenir de tout (Duhard, L'Harmattan, 2014).
24 Commune intégrée actuellement à La Rochelle.
36dragons et autres hussards défiler botte à botte en ordre impeccable avant de
lancer leurs montures de chair à l'assaut des forteresses de métal.
Que de belles et inutiles pages écrites de leur sang par ces hommes voués
à l'extermination, s'esclaffait plus tard Marcel Ligier ! Les deux amis y
apprirent, s'ils ne le savaient déjà, l'inutilité du sacrifice pour la Patrie et, la
guerre finie et venue leur libération, furent déterminés à savourer désormais
la moindre joie, « ainsi qu’un dessert dont on est privé », comme écrivait
Roland Dorgelès dans Les croix de bois.
« Au bout de quelques mois, racontait Marie Ligier, ils sont partis
ensemble à La Rochelle, où nous allions les voir. Une fois nous y sommes
allés avec Régis et sa femme. Ils sont passés me prendre avec mes enfants au
Pont de la Maye où nous habitions, et c'est ainsi que mon mari a pu voir ses
enfants. » Germaine Penaud, ma future mère, allait rendre visite à Roger à
25Laleu, et c'est là que Marcel lui fut présenté. C'est également à Laleu qu'ils
firent la connaissance d’Henri Guichard, alors adjudant.
Mon père, nommé sergent-chef le 1er novembre 1939 (ordre du Bataillon
n° 6, du 31.10.39) partit trois jours après avoir fêté Noël avec Germaine,
dans les Ardennes et y resta en stationnement tout l'hiver 1939-1940, un des
plus froids du siècle. « Je suis retournée voir Marcel une dernière fois le 25
décembre 1939, confirmait Marie Ligier. Il m'avait prévenu que le lendemain
ou le surlendemain ils partaient pour une destination inconnue ; nous savions
que c'était pour l'Est de la France. »
En ce début de guerre qui n'avait pas commencé, les sous-officiers eurent
tout loisir d'étudier le Manuel d'instruction pour le soldat et le combattant,
26édité par le ministère des Armées . Le premier chapitre était consacré à
l'éducation morale du soldat. Le suivant, à l'école du soldat, avec : le
mouvement avec et sans armes, la méthode d'instruction, l'ordre serré. C'est
dans le troisième chapitre qu'était développée l'instruction individuelle du
soldat en vue du combat, avec le maniement des armes individuelles et
collectives et des armes antichars, le maniement des grenades, des mines
antipersonnel et antichars, des moyens de transmission et de camouflage,
l'utilisation du masque et du paquet de pansements ; enfin, comment se
poster et observer : les missions de guetteur, de coureur, d'éclaireur, etc.
Toute cette belle théorie, concoctée par le service de l'infanterie, omettait
l'essentiel : comment gagner la guerre quand les troupes sont en infériorité
numérique et matérielle et commandées par des généraux dépassés ?
Le chef du IVe bataillon était le commandant Sourisseau, à qui succéda le
commandant Georges Poirier au début de l'année suivante, un ancien officier
de la Légion étrangère et des tirailleurs, frère de Léon Poirier, cinéaste
célèbre, qui se lia d’amitié avec Marcel et Roger. Parmi leurs camarades
25 Les Allemands y créèrent en 1942 un centre fermé pour les ouvriers de l'organisation Todt.
26 Archives Duhard.
3727aussi, le Dr Pierre Métais, qui rédigea le récit de ces 8 mois de guerre .
Après la guerre, Poirier leur confia que son regret était d’avoir eu aussi peu
de morts dans son unité, et trop de prisonniers, et qu’il eut été heureux que
28ses hommes se fassent tuer jusqu’au dernier, lui y compris . Ce bataillon
formait corps, c’est-à-dire qu’il était autonome et comportait 4 compagnies
de 300 hommes chacune, dont une d’accompagnement dotée d’artillerie
légère. Très légère, trop, ironisait Ligier qui prédisait une défaite inéluctable
dans ce conflit qui opposait des Français combinards et vantards à des
Allemands surarmés, animés d'une mystique redoutable, et menant derrière
leur Führer une véritable croisade idéologique pour la suprématie aryenne.
De cet hiver 1939-1940, les deux amis avaient gardé un mauvais souvenir,
car il fut l'un des plus rudes de la guerre et, dans l'Est où ils étaient, encore
plus rigoureux qu'ailleurs. Dans les derniers jours de décembre et début
janvier, le thermomètre descendit à -20° dans leur région enneigée. Marcel
Ligier montrait souvent une photo prise le 6 janvier lors d'une présentation
de sa compagnie à Rancourt-sur-Ornain, près de Sedan (Meuse), où les
hommes alignés sous la neige grelottaient sous leur capote militaire.
Nommé adjudant le 16 février 1940 (ordre du Bataillon n° 6), mon père
fut affecté au centre Militaire des Bois à Bordeaux, d'où il pouvait être
détaché dans son usine, mais il refusa, voulant rester avec ses camarades.
Sans doute imaginait-il revivre quelques glorieux faits d'armes comme il en
avait vécu dans les goums au Maroc en 1922 ; il n'en fut rien. Mais il
bénéficia d'une courte permission, qui lui permit de revenir au pays.
Leur IVe bataillon du 344e RI fut ensuite affecté à Revigny, toujours dans
la Meuse, à 16 km de Bar-le-Duc. Commandant un pont sur l'Ornain, la ville
avait été défendue avec succès pendant la Première Guerre, lors de la bataille
de la Marne de septembre 1914. Elle avait alors été en partie dévastée par les
tirs d'artillerie et les bombardements d'avions et c'est avec une inquiétude
grandissante que ses habitants suivaient les événements, se préparant au pire.
***
Le Choletais Jules Desrumaux s'était engagé volontaire dans le Génie
pour 2 ans le 31 janvier 1931, l'avait renouvelé pour 1 an en juillet 1932, et
fit tout son temps en Algérie, passant par les garnisons d'Alger, Oran et
Colomb-Béchar. Pendant ces trois années, il eut une correspondance suivie
avec Éliane Bodet, de trois ans plus jeune que lui, qui était sténodactylo dans
une entreprise de tissage. Les parents des deux jeunes gens habitaient Cholet,
où le père de Jules était épicier, et le père d'Éliane roselier, les deux familles
27 Rapporté dans C'était un semblant de guerre (Duhard, L'Harmattan, 2013).
28 Décédé en juillet 1954, à quelques mois de la remise de la Légion d’honneur à mon père.
38se connaissant et se fréquentant. Ce sont de jeunes amoureux : lui âgé de 20
ans, et elle de 17 ans en 1931.
Entre 1931 et 1934 on voit évoluer la graphie d'Éliane – d'une encore
enfant à l'adolescente - mais aussi la forme des textes : les uns sont sobres
avec des formules sages (meilleurs souvenirs, sincères amitiés), alors que
d'autres témoignent d'un sentiment amoureux, les affectueuses pensées
devenant des « je t'aime pour toujours » après une déclaration mutuelle
d'amour en janvier 1931. Outre l'évolution des sentiments avec le temps et
l'éloignement (loin des yeux près du cœur), il y a la censure familiale, à
laquelle les jeunes gens se soustraient en faisant transiter le courrier chez
Marcelle Bodet, et glissant au dernier moment une lettre amoureuse à côté
d'une lettre réservée et sage. À plusieurs reprises, Jules séjournera en
hôpital : Hussein Dey à Alger, Baudens à Oran et Hôpital mixte d'Angers
pour une otite suppurée.
Après son temps d'engagé, Jules fut intégré comme représentant dans la
société Chauffedur de Cholet, pour vendre du charbon, et il y restera jusqu'à
sa retraite en 1969. Jules et Éliane se marièrent le 11 avril 1939, et reçurent
la bénédiction nuptiale le lendemain, en l'Église Notre-Dame de Cholet. La
mariée, âgée de 25 ans, se présente comme une jeune femme de petite stature
(1,58 m), aux cheveux châtains, au teint clair et aux yeux marron légèrement
écartés. Elle porte une croix à une chaîne de cou, en bonne chrétienne
pratiquante. Le marié, âgé de 28 ans, est lui aussi de petite stature (1,59 m)
avec des cheveux blonds, des yeux bleus et un teint blanc, presque pâle.
Le couple ne profita pas longtemps de sa conjugalité, Jules étant rappelé à
l'activité avec le grade de caporal, arrivant au corps le 27 août 1939,
quelques jours avant la déclaration de la guerre. Ils resteront ensemble
pendant 43 ans (excepté le temps de captivité), jusqu'à la disparition de
Jules, précédant de 2 ans celle d'Éliane. Leur correspondance entre octobre
1939 et 1940, même parcellaire (55 lettres) témoigne d'un très fort sentiment
amoureux.
Lettre du sergent Desrumaux du 27 août 1939 (Compagnie 25/1. Centre
mobilisateur n° 6, Angers) à Madame Jules Desrumaux et Fils, 9 rue
Nantaise Cholet (Maine-et-Loire). Elle est écrite sur un papier à en-tête du
Grand Café-Restaurant de l'Entr'acte à Angers : « Mon chéri, Ça fait 24h que
tu es partie. Ce qu'elles sont longues ces heures-là, passées à ne rien faire. Je
ne vais pas t'écrire longtemps, car je suis vraiment fatigué. Je viens
d'entendre les informations dernières. Toujours rien de changé. Je ne crois
pas que nous bougions tout de suite, sauf cas de guerre. Je ferai tout mon
possible pour te prévenir, mais… de toute façon ne t'inquiète pas et reste
bien calme. Sauf impossible, je te téléphone demain soir après 7h30.
Nous ne sommes pas malheureux pour l'instant, et sauf la poussière dans
laquelle nous couchons, tout irait bien. J'ai remis la valise à Joseph qui la
39gardera avec mes souliers, comme cela dans 15 jours je pourrais les
reprendre pour revenir. Si tu connais quelqu'un qui vienne à Angers,
envoiemoi mon couteau, ma pommade, ma pipe, mais n'envoie pas de paquets pour
l'instant. Bonsoir ma petite chérie. Un gros, gros gros bi et bon courage et à
très, très bientôt. Je t'aime. Liou fliou. Ton Jules. »
Lettre du 29 août (dans la même enveloppe que la précédente) :
« Chérie,je viens de te téléphoner avec moins de cafard qu'hier, car pour dire
vrai je n'avais un peu hier. Mais la situation n'empire pas et j'estime que
chaque heure de perdue par Adolf est gagnée pour nous. D'abord, parlons de
toi. Comment vas-tu ? moins énervée qu'hier, j'espère ? Et puis je crois que
tu dois arriver à te débrouiller facilement. Au fond, si tout va bien, ce sera un
petit apprentissage que tu auras fait. (...) Passons à moi. Sauf l'éloignement,
je ne suis pas malheureux du tout. Je ne me suis pas encore déshabillé depuis
samedi, et cela peut durer encore un certain temps. Nous couchons toujours
sur la paille. Je suis à la cuistance (cuisine).
Je sors en ville pour le ravitaillement, je m'occupe de diriger la cuisine et
la distribution des repas. Mais si tu voyais les mouches et les bouchons, et la
vaisselle, etc. En somme, je ne suis pas malheureux et si tu étais là et que
tout allait bien, ce serait parfait. Je pourrais coucher en ville, mais je ne veux
pas imposer ma présence ni à M. Rag., ni à M. Berton. Je suis sorti ce soir
avec un copain protestant, très aimable. Il est dans mon escouade et est très
ami avec un autre copain, qui lui, est prêtre. Le soir ils couchent dans un
coin bien tranquille, l'un près de l'autre et discutent de leur religion. Je
tâcherai de faire mon 3ème le 1er V. du mois. Je récite le plus possible de
mon chapelet avant de m'endormir. Je ne fume pas trop. Je ne bois pas trop.
Je te serais reconnaissant de bien vouloir embrasser mes parents et les
tiens pour moi. Je leur enverrai demain un petit mot, mais j'espère qu'ils ne
se formaliseront ni les uns ni les autres de ne recevoir que de brèves
nouvelles, puisqu'en somme tu les tiens au courant. Alors, comme toujours
bon courage. Je t'embrasse mon petit bien tendrement et de tout mon cœur
(c'est pas de la physique !). Au revoir mon petit chou. Ton Ti Bob. »
29Le cas de ce couple, très pratiquant, n'est pas la règle : les études faites
ont montré qu'il n'y avait qu'un tiers de Français adultes assistant à la messe
et qu'il y avait une tendance inverse chez les femmes et les hommes,
cellesci devenant moins assidues que ceux-là. De façon générale, l'assiduité aux
grands actes religieux (Pâques, baptêmes, communions, mariages,
enterrements) restait forte, avec un taux supérieur à celui des messalisants.
29 Boulard F. : Aspects de la pratique religieuse en France.
40Lettre (n° 4) d'Éliane du mardi 12 septembre 1939 à « Sergent Desrumaux
3021e bataillon du Génie, 2e Compagnie, SP 94 » (le vaguemestre a indiqué
inconnu 2½, et la lettre ne lui est parvenue que le 22 septembre) :
« Mon cher petit, 10h½ – bonjour chéri, comment vas-tu aujourd'hui ?
Avez fait beaucoup de marche ? Moi je ne suis pas en avance aujourd'hui.
Nous avons couché rue Nantaise hier soir et nous avons très mal dormi, aussi
ce matin je n'étais pas très matinale : 7h15, tu te rends compte. Je n'aime pas
beaucoup ça, car après je suis en retard sur mon travail. (...) Les parents ont
bien reçu ta carte hier, mais les miens ne l'ont pas encore reçu. Peut-être
31l'auront-ils aujourd'hui. Tu me diras, chéri, si tu as reçu l'intérêt . Je te
quitte, car voici un client.
2h - à 1h¼ j'ai reçu 2 de tes lettres, numéros 6 et 8, donc il y a des
manquants. Je suis heureuse chéri d'avoir de tes nouvelles, mais désolée que
tu ne reçoives pas les miennes. Mais à l'heure où je t'écris chéri tu dois bien
en avoir reçu. Si tu as besoin de quelque chose, dis-le-moi. Je joins à ma
lettre 2 médailles, 1 de saint Christophe, 1 de Lourdes. Je ne t'en envoie pas
de Sainte-Thérèse, car j'espère que tu recevras la petite relique que j'ai jointe
à ma première lettre. Si tu ne la reçois pas, je t'en enverrai une autre.
À chaque fois que je vais t'écrire je joindrai une lettre et une enveloppe :
puisque tu crains de ne pas avoir toujours de papier. Tu m'écriras le plus que
tu pourras, mais si tu es fatigué il ne faudra pas le faire. Chez mes parents
ont reçu ta carte, mais pourquoi as-tu mis un timbre : ce n'est pas la peine.
Au revoir chéri, à bientôt j'espère. Je joins aussi à ma lettre une marguerite
qui apportera mes plus tendres baisers. Ta Ty Bibiche et qui pense sans arrêt
à toi. Le 12-9-39 à 2h20. La médaille de saint Christophe n'est pas bénie, tu
la feras bénir, il y aura bien un prêtre parmi vous. »
Une précision sur le Génie : aucun régiment du génie n'existe en tant que
tel ; après la mobilisation de septembre 1939, ce sont des bataillons affectés
à chaque Division ou à des forteresses. D'après la correspondance étudiée,
Jules était affecté à la compagnie 157/3 du 6e Génie, bataillon de sapeurs
mineurs. Le rôle du Génie n'était pas de combattre : il fut chargé d'effectuer
un travail d'amélioration en profondeur de la fortification existante (abris
bétonnés, obstacles antichars). La stratégie de l'état major était purement
défensive derrière la ligne Maginot, et les obstacles naturels réputés
infranchissables (la Meuse, les Ardennes), outre ceux dressés par le Génie.
Un seul oubli de ces brillants stratèges nostalgiques des tranchées : les
obstacles, ça se contourne et ça se survole !
Lorsque débute la courte Bataille de France, qui ne fut qu'une longue
retraite avant la débâcle, le Génie fut chargé des destructions de ponts et de
30 Au vu des informations fournies par Jules D., le SP 94 se situe en Lorraine.
31 L'Intérêt public de Cholet était un hebdomadaire local du samedi, plutôt clérical, qui parut
de 1859 à 1944, année où il fut interdit pour fait de collaboration.
41la mise en place d'obstacles à la progression ennemie. Il fut vite démontré
l'inefficacité et des hommes de combat, et des hommes du Génie. D'un côté -
celui des Allemands - il y avait une armée motorisée et très mobile, avec des
divisions blindées (Panzerdivisionen). De l'autre - celui des Français - des
compagnies de Sapeurs-Mineurs disposant par compagnie de 18 voitures
hippomobiles avec 38 chevaux, 1 voiture de liaison, 4 camionnettes et 2
vélos. Et aussi 2 mitrailleuses, modèle 1907 ou 1914, et 1 mousqueton par
homme et, bien sûr, une cuisine roulante et 1 voiture à vin. Et puis, il y avait
des pelles (32), des pioches (24), des outils de destruction (124) et 420 kg
d'explosif. Comment n'a-t-on pu contenir l'ennemi avec tout ça ?
Lettre (n° 11) d'Éliane du 20 septembre 1939 (1h) : « Mon cher Ty Bob, je
viens de terminer la lettre N° 10 et aussitôt je commence celle N° 11. Tu ne
dira pas que ta Yane ne t'écrit pas. En ce moment j'écoute les informations
qui ne nous disent toujours pas grand-chose. J'attendais aussi Pierre de
Lesleu qui devait amener un copain voir les chiens. Si seulement je pouvais
en donner un. Tino est en ce moment sur le bureau à faire sa toilette. Il est
toujours aussi filou et je l'ai toujours dans les jambes. (...) Je te quitte, mon
Ty Bob, bonne après-midi, aussi bonne qu'elle puisse l'être ! J'arrête là ma
lettre, car Mme Pierron est là et je vais lui donner pour qu'elle la joigne à la
sienne. Comme ça tu verras que j'ai fait tout ce que j'ai pu. Tendres baisers.
Ta Yane. »
Lettre de Mathilde Devos de Prunay (Marne), du 23 septembre 1939 :
« Cher cousin, Par votre Papa, j'apprends que vous êtes dans la région. Je
rentre à Reims avec Anne-Marie, pour la rentrée des classes le 2 octobre. Si
à cette date vous êtes encore dans les environs, n'hésitez pas à venir me voir,
je serai contente d'avoir des nouvelles de toute la famille. Je vous rappelle
mon adresse : 41, rue Victor Rogelet à Reims. Je souhaite que pour le
moment vous ne soyez pas trop malheureux dans votre secteur, que vous êtes
en bonne santé et que vous recevrez de bonnes nouvelles de tous vos êtres
chers ! Vous avez dû aussi quitter votre épouse, journée bien pénible pour
tous. Cependant, ayons confiance, peut-être cette guerre sera moins longue
qu'on ne le pense. G. est parti pour Longuyon le 26 août ; il est secrétaire du
capitaine et, jusqu'alors, ne se plaint pas.
Voici son adresse, peut-être un jour le hasard vous rencontrera : Gustave
eDevos, caporal au 63 RR, 1re Cie, État-major à Longuyon
(Meurthe-etMoselle). Je vous embrasse cher cousin, en vous souhaitant : Courage ! Et
santé. » On peut espérer pour Gustave qu'il n'aura pas passé l'hiver à
Longuyon, où le thermomètre descendit à -34° l'hiver 1939-1940 !
Lettre (n° 32) de Jules (SP 94) le 11 octobre 1939 – 14h : « Ma petite
Yanette, coucou ! Me revoilà ! Tu vois que je tiens parole, et que le N° 31 est
à peine terminé, je commence le N° 32. Comme je te le disais tout à l'heure
42j'aimerais mieux te faire des lettres courtes et plus nombreuses, de façon à ce
que si l'une s'égare, tu ne sois pas privée de toutes les nouvelles d'une longue
lettre. Pour aujourd'hui, nous n'avons encore pas d'ordre ou plutôt, je crois
que nous devions partir à 6h et il y a eu contre-ordre. Je t'en ai dit merci à ma
lettre précédente, mais tous ces mercis peuvent se résumer en un ''Merci mon
Amour'' que je t'envoie de tout mon cœur.
Zut, je viens de changer place et le porte-plume ne marche pas si bien. Je
suis maintenant au foyer du soldat. C'est tout petit. Une pièce mise à notre
disposition par les bonnes sœurs du village. Tu as de la chance de pouvoir
faire tes 1ers vendredis régulièrement : j'aurais tant voulu que nous le
fassions ensemble ! J'ai un peu ri à ta lettre 28. Tu dis : M. Pongray est
venu : il a changé la vieille lampe pour une neuve et maintenant il a l'air de
marcher. Je croyais que M. Pongraye avait une moto, et je ne savais pas qu'il
se servait d'une lampe pour marcher ! Tu ne m'en veux pas chérie de me
moque un tit peu ?
En ce qui concerne les moufles, tu n'auras qu'à les envoyer quand elles
seront faites : il est inutile d'en acheter - Oui chérie, je me rappelle du bon
temps où nous nous taquinions. Je m'en rappelle souvent et je voudrais tant
qu'il revienne bien vite. Je serais si heureux de te taquiner de nouveau.
Ma correspondance vient à nouveau d'être arrêtée par un rassemblement
où nous avons appris les félicitations du général et que nous nous rendions
pas étapes successives dans nos cantonnements de repos. Nous allons donc
nous reposer, cela ne fera certes pas de mal après ces marches, mais quel
repos me sera agréable si je ne le passe pas près de ma Yane ! Gustave est lui
aussi en train d'écrire près de moi. (...) Je te quitte mon petit cœur aimé, et
vais commencer tout de suite la lettre suivante. Je te ré-embrasse, et voudrais
t'embrasser mille fois plus pour de vrai. Ton Ty Bob. »
Lettre (n° 32) de Jules (SP 94) les 11 et 12 octobre 1939 : « 16h30- Mon
petit Trésor chéri, C'est encore moi, qui, en attendant la soupe, reprend avec
toi la conversation interrompue en bas de la lettre précédente. Nous n'allons
pas voyager aujourd'hui, et nous allons pouvoir dormir ici tranquillement.
Sans doute partirons-nous, c'est probable demain matin.
J'attends maintenant le vaguemestre avec impatience, et j'espère que
j'aurai le bonheur de recevoir une petite lettre de mon aimée. Je suis heureux
que pour Lisieux nous soyons d'accord aussi ; demain, si j'ai le bonheur de
communier, j'en ferai la promesse ferme à ma petite Sainte. En ce qui
concerne le chapelet, tu peux être tranquille : je le récite aussi souvent que je
le peux : pendant les marches, à la messe, au salut, pendant les heures
creuses qui ne manquent pas actuellement.
Voudrais-tu demander chez nous de te donner les adresses de Tante Elisa
et d'oncle Pierre. Je vais tâcher de leur écrire, ainsi que celle des oncles
Eugène et Antoine. Quand nous serons au repos, nous aurons le temps
43d'écrire. Pendant que j'y pense mon petit chou, dans le prochain colis que tu
m'enverras, songe à mettre avec les moufles une blague à tabac. Il doit y en
avoir une je crois dans le tiroir de la bibliothèque.
20h15- rien au courrier de ce soir. J'espère que ce sera pour demain et
j'attendrai avec impatience. J'ai reçu une carte de Sarre-Union, des personnes
chez qui nous avions mangé il y a un peu plus d'un mois. Ils souhaitent nous
voir au retour. Hélas ! Nous y sommes bien passés, mais nous n'avons eu le
temps de nous y arrêter. Je viens de faire une partie de cartes avec 3 copains :
le motocycliste de la compagnie, le protestant dont je t'avais déjà parlé et le
neveu de Mme Tignon. Comme maintenant le café où nous étions et où nous
avons pris un verre de vin est fermé, je suis revenu au foyer du soldat d'où je
t'écris ces quelques mots. Il y a des officiers à côté de nous qui sont en train
de manger. Ils dînent un peu plus tard que nous et sont un peu mieux servis.
Jeudi 12 octobre à 8h¾ - Bonjour mon petit chéri. Comment vas-tu ce
matin ? Je me retrouve au foyer du soldat, d'où je suis parti hier soir vers 9h
pour me coucher. Le temps est redevenu froid, avec vent et pluie et cette
nuit, alors que je dormais tranquillement, j'ai reçu sur la tête de l'eau qui
tombait d'une gouttière. Je ne me suis pas dérangé pour cela et j'ai mis ma
capote sur la tête. Comme hier, je suis allé à la communion et à la messe de
6h, puis à 8h à la messe de l'aumônier. Je suis vexé de n'avoir rien eu de toi
hier, car comme j'en ai le temps, j'aurais pu te répondre tout de suite. Nous
n'avons encore pas d'ordre pour aujourd'hui. Nous attendons. Veux-tu noter
aussi d'ajouter au prochain colis que tu m'enverras un petit peu de
bicarbonate de soude, dans une petite boîte en fer, si c'est possible. Je vais
arrêter là ma lettre et te l'envoyer tout de suite. J'en commencerai une autre
cet après-midi. Au revoir mon petit poulet chéri, à tout à l'heure. Je t'envoie
mon plus tendre baiser. Ton Jules. »
Lettre (n° 33) de Jules (SP 94) le 13 octobre 1939 : « J'ai reçu ce matin tes
deux lettres, l'une n° 28 du 7-10 (comme le 6 tu m'avais déjà envoyé une
n° 28, j'y ai ajouté : bis) et 29 du 8-10. J'ai reçu également ce matin le colis
et tout est arrivé en très bon état. Merci mon petit chou aimé. Comment
vastu aujourd'hui ? Ton rhume ? J'espère qu'il se passe. Pour le mien, ça va à
peu près. Voici l'emploi de notre temps depuis hier matin. Ce n'est qu'après
le déjeuner que nous reçûmes l'ordre de départ pour 15h.
Le temps du matin avait été assez bon, mais, depuis le midi, la pluie s'était
remise à tomber à verse et ne nous a pas quittés le long du chemin, aussi à
l'arrivée nous avions nos capotes complètement trempées. Sans cette pluie la
marche de jour eut été presque agréable, car nous avons traversé des pays
assez industriels : Dombasle et Saint-Nicolas de port, qui longe le canal de la
Marne au Rhin. Comme tu le vois, on apprend la géo en voyageant ; après
cette marche de 16 km, nous fûmes assez fraîchement accueillis par la
population d'ici qui a déjà eu à souffrir des vols et des grossièretés (pour ne
44pas dire plus) des troupes qui étaient cantonnées ici auparavant. Cela me
dégoûte du soldat de voir qu'il a dégradé ainsi l'uniforme qu'il porte, autant
que lui-même.
20h. Je reprends ma lettre au point où je l'ai laissée tout à l'heure. Donc
après notre frais accueil par ce temps frais, nous n'eûmes qu'à nous coucher,
comme à l'accoutumée dans notre grange, sur notre botte de foin. Et tu me
croiras si tu veux, je n'ai jamais eu si chaud que cette nuit sous ma capote
mouillée.
Mais j'avais le cafard, et toute la nuit j'ai rêvé à toi, et ce rêve m'a fait
souffrir moralement et aussi… physiquement. Oui, comme jamais depuis
notre séparation, j'ai souffert physiquement ma Yane de notre séparation. Et
cette souffrance était à peine tempérée par l'idée que lorsque je reviendrai,
toi aussi,… peut-être ? tu m'attendras moralement et physiquement. Comme
cette nuit j'ai regretté ma Yane de ne pas t'avoir près de moi, comme je le
regrette encore, ma petite Yane chérie !
Ce matin j'étais levé à 6h pour partir en reconnaissance dans le patelin et
voir l'église. J'ai assisté à la messe de 7h où j'ai communié en offrant mes
souffrances pour la victoire. J'ai répondu à l'aumônier la messe de 7h½, puis
le curé l'a invité avec moi à déjeuner, ce qui, étant donné ma gourmandise
naturelle, m'a fait bien plaisir. Tu penses, du pain frais et du beurre, alors que
nous sommes toujours privés de l'un (sauf celui que tu m'envoies), et que
notre pain est rassis de 8, 10,15 ou 20 jours (quand il n'est pas moisi). J'ai
ainsi appris que ce curé qui porte barbe, est un ancien père blanc, réformé (si
le mot est exact) par sa jambe récemment cassée. Il avait été à
MaisonCarrée puis dans les missions de l'Ouganda (AEF). Comme il est seul, dans
un patelin de 140 habitants, je l'ai aidé à faire la vaisselle, ce qui m'a rappelé
encore un peu plus le souvenir de notre intimité.
Après le déjeuner à 13h nous avons eu chapelet et salut que j'ai servi au
curé. J'ai battu aujourd'hui le record du nombre de chapelets en en récitant 5.
J'espère que le Bon Dieu n'en sera pas mécontent, et qu'il vaut mieux que je
fasse ça que des bêtises. Après, j'ai lu tes lettres et j'ai voulu commencer à
t'écrire, mais le Père, causait, causait toujours et c'était difficile. J'ai pris le
parti d'écouter ce qu'il me racontait de ses missions qu'il regrette, et des
descriptions qu'il en faisait. J'ai appris par lui que, en temps de guerre, le
mariage par procuration était accepté et même recommandé par l'Église. Et
comme je lui objectais que je regrettais presque, en un sens, de m'être marié
5 mois avant la guerre, il m'a dit que j'avais tort et que mon raisonnement
était faux pour un chrétien. Si vous laissez une veuve me disait-il, ce sera au
contraire quelqu'un qui veillera sur votre tombe et priera pour vous, et en
attendant, sans la souhaiter cette triste éventualité, quel soutien moral pour
vous que de savoir qu'une femme aimante prie pour vous et que sa pensée
vous suit partout. Son raisonnement est juste, et cependant…
45Ce soir j'ai également mangé avec le Père, et tout à l'heure, avec lui,
l'aumônier et quelques copains nous avons dégusté avec délices et à ton
honneur une délicieuse tasse de thé accompagnée de petits gâteaux, le tout
servi et préparé par ton petit blond. Je te remercie chérie de ces gâteries qui
nous a fait à tous bien plaisir. Maintenant, pendant que le Père joue dans la
cuisine aux cartes avec les copains, en face de moi Doucet prépare son
sermon, moi je t'écris, au seuil d'une journée remplie de ta pensée. Petit
chou, n'as-tu pas remarqué que certains jours on souffrait davantage dans
tout soi-même de la séparation, que certains jours, on trouve plus qu'à
d'autres que quelque chose de nécessaire à notre vie nous manque ? C'est un
jour comme cela que je viens de traverser.
Je vais arrêter là ma lettre et en commencer tout de suite une autre, pour
répondre à tes deux lettres reçues ce jour. Ce soir j'ai encore reçu pas mal de
courrier : les journaux d'abord, puis une lettre de ton père que tu remercieras
bien pour moi, ainsi que Tantina pour la sienne, et M. Chouteau aussi. Je
garde sa lettre (comme toutes les autres d'ailleurs) pour te la montrer ; elle
est très bien. Au revoir petit coco chéri, à tout à l'heure. Ma Yane, mon
amour. Ton Jules. »
Lettre (n° 37) de Jules (SP 94) le 15 octobre 1939 : « Mon Amour, Je
viens de mettre ma lettre 36 à la poste et je commence celle-ci tout en
fumant mon deuxième cigare de la journée : c'est le Père qui nous a offert ça.
Et je surveille actuellement sa cuisine pendant qu'il fait quelques courses et
que les copains jouent à la belote dans l'autre pièce. Par chance, aujourd'hui
nous avons eu repos complet : c'est tellement étonnant que je me demande si
cela n'est pas mauvais signe. Deux seulement jusqu'à présent et seulement
depuis 8 jours ont obtenu une permission exceptionnelle : l'un pour une
naissance, l'autre de mon escouade pour le décès de sa belle-mère survenu il
y a trois semaines. Il est parti aujourd'hui pour 3 jours, délais de route non
compris. Ce n'est pas beaucoup et pour de telles circonstances j'aime autant
m'en passer.
Tu ne m'as pas dit s'il y avait du nouveau pour la location de la maison ?
Je viens de profiter de ce que j'étais seul pour revoir toutes tes lettres et
prendre sur chacune d'elles le baiser que tu y avais déposé, peut-être même
en ai-je plus que tu n'en avais déposé, mais je te les rends ici mon aimée
(dessin d'un cœur). Je viens d'apprendre qu'il n'y a pas de lettre pour
personne aujourd'hui et cela n'est pas fait pour dissiper mon cafard. Je vais
me mettre à lire un peu Grégoire en attendant la soupe et je vais me coucher
de bonne heure. À tout à l'heure petit chou.
Lundi 16-10 -19 h. Mon petit chou, je ne crois pas que je t'écrirai très
longuement ce soir, car j'ai un de ces mal de crâne… J'ai enfin reçu 6 lettres
au courrier de ce soir : 1 de Tante Gis, 1 d'André, 1 de Mme Frouin me
donnant l'adresse de Joseph, et 3 de toi. Figure-toi petite femme chérie, que
46je ne m'étais pas aperçu avant hier que je n'ai pas reçu ta lettre numéro 30 du
9/10. J'avais donc répondu à tes lettres 28, 28 bis, 29 et 31, et ce n'est que 2
jours après avoir reçu la 31 du 10/10 que je reçois la 30 du 9/10.
Le courrier aux armées a vraiment perdu la boussole. Hier soir mon
aimée, le cafard s'est un peu dissipé pour faire place au mal de tête, l'un étant
sans doute la conséquence de l'autre, et peut-être aussi du temps qui reste
diluvien. J'ai, cependant, après le dîner à 5h½ joué aux cartes avec les
copains, dont Pierrot et l'aumônier, toujours chez le curé. Je me suis couché
vers 9h½, mais je n'ai pu dormir avant 11h½ et durant cette insomnie je
pensais à toi : je suis sûr que près de toi j'aurais dormi.
Ce matin, j'ai été à la communion, et à la messe de secteur. Puis j'étais de
garde toute la journée et j'y suis encore cette nuit, mais cela ne m'empêchera
pas de me coucher de très bonne heure et d'essayer de dormir toute la nuit, si
aucun incident ne vient me réveiller. Il y a longtemps que je n'avais eu aussi
mal à la tête. C'est comme la semaine dernière, depuis que nous étions
mariés, je n'avais presque jamais eu mal à l'estomac ; eh ! bien, j'ai 3 jours de
rang des aigreurs après le déjeuner où 3 jours durant nous avions eu des
haricots à manger. Il est vrai qu'ils n'étaient pas trop cuits.
Je te remercie petite chérie des bonnes lettres à rallonge que tu m'as
envoyées. Je les ai lues tout à l'heure, mais je les relirai demain et y
répondrai, car ce soir ça ne va pas ; demain matin j'irai à la visite médicale et
ensuite je serais tranquille pour toute la journée, car je serais exempt de
service, sans aucun doute. Je te quitte donc avec regret ce soir mon petit, et
en serrant bien fort sur mon cœur, je t'embrasse et je te dis je t'aime. »
Lettre (n° 44) de Jules le 20 octobre 1939 20 h : « Mon amour chéri, me
revoici près de toi pour répondre maintenant à tes lettres qui m'ont tant fait
plaisir, surtout qu'elles m'apportent maintenant des nouvelles fraîches. Je
commence par la 37 des 15 et 16 courant. Les heures des vêpres ont donc
changé à Cholet que maintenant on les dit à 2h30. Dimanche dernier tu me
disais la même chose. Faut-il que je dise à ma Ty Bibid que son intention est
très bonne et me touche beaucoup, mais qu'elle a tort et que je ne l'approuve
pas ? À quel sujet ? Tu aurais dû petit chou aller chez les Gabard avec tes
parents. Je te le disais il y a 3 ou 4 jours, tu dois te distraire et accepter sans
arrière-pensée les invitations qui te sont faites. Déjà avant d'arriver au bout
de ta lettre je me doutais que belle-maman ne serait pas contente de ton
absence et je ne me trompais pas. Je ne lui donne sans doute pas tout à fait
raison, car le motif qui te faisait agir n'est pas reprochable, mais sans doute
pense-t-elle comme moi que tu as besoin de te distraire un peu après une
semaine passée à travailler.
Tu me dis à ce sujet : c'est comme autrefois ! Pour l'instant vois-tu Ma
Yane c'est pour ton bien, mais quand nous serons à nouveau tous les deux,
comme je te le disais il y a quelques jours, je voudrais bien que nous ne
47soyons pas toujours obligés d'être à la remorque de tout le monde. Il faut que
nous ayons droit nous aussi à avoir quelques dimanches à nous. Je
comprends très bien que c'est l'esprit de famille qui dicte le programme de
ces dimanches, mais notre amour a besoin aussi de temps en temps de
solitude, nous avons besoin - et quand nous serons réunis de nouveau, plus
que jamais - nous avons besoin aussi d'être rien que nous deux : pas
seulement la nuit après une journée fatigante, pas seulement pendant la
semaine où à chaque instant nous attendons un client, pas seulement le soir
où nous recevons ou devons rendre des visites, mais aussi quelques bonnes
journées où sans crainte d'être dérangé nous pouvons parler de nous, faire
des projets à tête reposée, nous aimer enfin. Me comprends-tu ma Yane
chérie ?
Mais pour l'instant vois-tu, il faut te distraire un peu, pour me faire plaisir
d'abord et pour ta santé ensuite. Tu présenteras mes amitiés à Mesdames
Monnière et Loison quand tu les recevras. (...) Tu dois savoir maintenant que
j'ai reçu ton 2ème colis et cela doit te tranquilliser à son sujet. Pour les
Anglais je t'ai dit également ce qu'il en était. Pour le compte Commission, si
tu en as le temps il vaut mieux le vérifier : tu te rappelles le nombre d'erreurs
que j'avais trouvées dans les derniers.
Je te remercie pour la prière, que j'ai copié sur la petite feuille de
Notre32Dame de Béhuard, et que je réciterai chaque matin . Aujourd'hui c'était la
fête de Notre-Dame des Victoires, et j'ai communié et récité mon chapelet à
l'intention de la victoire. Comme tu le vois, je communie chaque fois que je
peux, car je n'en serai pas toujours à même et je sens que cela me fait du
bien. J'ai donné ton bonjour à Gustave et à Joseph. (...) Je suis content que tu
puisses me suivre sur la carte, car cela me donne l'impression de ne pas être
perdu, de ne pas être tout seul.
Merci pour ce que tu m'as dit chérie au sujet de notre amour et de notre
bonheur. Oui, confions-le à Dieu en Lui demandant que toutes les
souffrances que nous savons endurées pour cet amour, que toutes les luttes
dont nous avons triomphé pour avoir le droit de nous aimer, nous soit
comptés et que plus tard nous puissions profiter pleinement et
chrétiennement de ce bonheur. Comme toi je Lui demande courage et
générosité. Merci petite Yane chérie de ces conseils, merci de ces pensées
que je partage. Ces petits Bulletins roses de l'Apostolat j'en ai gardé
beaucoup qui doivent encore être dans la bibliothèque. Recherche les si tu
veux, tu les trouveras dans de petits paquets bleus sur lesquels il y a des
dates d'années. Tu y trouveras également des souvenirs qui t'intéresseront.
Les deux paquets doivent se trouver dans la bibliothèque.
32 Béhuard est un village situé sur une île entre Savennières et Rochefort-sur-Loire. La
chapelle, dédiée à la Vierge et construite par Louis XI, est l'objet de pèlerinages pour
l'Assomption.
48Je vais te dire bonsoir mon amour, car tous les belotteurs sont déjà partis
se coucher et je suis resté seul dans la pièce du père, et demain je dois me
lever de bonne heure pour aller aux douches à la place d'aujourd'hui, car
aujourd'hui il pleuvait tellement ce tantôt qu'on aurait été douché avant
d'arriver aux douches. Bonsoir donc ma chérie, je te serre bien fort contre
moi et je dépose dans tes jolis cheveux des millions de baisers pleins
d'amour. »
(ajout sur une petite feuille séparée) : « Oui, ma Yane, faisons cette
promesse avec le ferme espoir que tous deux nous pourrons faire ce
pèlerinage à la Petite Thérèse. (...) Je vais te quitter ma chérie ; pour l'instant
nous sommes toujours au même point et attendons. Si je sais quelque chose,
je tâcherai de t'écrire aussitôt. Merci encore mille fois mon adorée de ta
lettre, écris-moi souvent comme cela avec ton cœur. Ah ! Comme je voudrais
être près de toi et te serrer bien fort dans mes bras, te caresser et t'embrasser ;
comme je voudrais retrouver le goût de tes lèvres. Yane,Yane, que ce jour
revienne bien vite. En attendant ma petite femme chérie, je t'envoie sur cette
feuille les baisers les plus tendres de ton petit blond.Je viens de répondre aux
lettres André et de Bernard et Lucette. Henri Ty Bob. »
Lettre (n° 56) d'Éliane du 1er novembre 1939 : « Mon très cher Ty Bob,
2h - Me voilà revenue rue Nantaise à cause des sales chiens que j'entendais
crier de la rue St-Martin. Ce qu'ils peuvent être embêtants quand ils s'y
mettent. Avant de m'en aller rue St-Martin le midi, j'ai attendu le courrier,
mais rien de mon petit chou chéri. Pourquoi ? ce sera peut-être pour demain.
Tu sais Manuel Fillandeau est en perm de 10 jours. Tu vois bien qu'il y en
a… Bientôt ce sera Ty Bob. Comme j'attends ce jour avec impatience, mais
malheureusement comme ce sera court. Enfin il ne faut pas penser au départ
avant l'arrivée. Mon petit mari chéri je t'aime, je t'aime de tout mon cœur ; et
j'attends avec toute l'impatience de mon amour.
Le temps a l'air de vouloir se tenir assez beau cet après-midi et il ne fait
pas très froid ; ce sera plus agréable pour aller au cimetière. Je te quitte,
chéri, je vais faire un peu de lecture en attendant maman qui doit venir me
chercher pour aller au cimetière. À ce soir chéri.
9h - C'est de la rue St-Martin que je t'écris. Nous venons de finir de dîner.
Pierre de Lescure est là en train de lire le journal. Il ne m'a pas offert de
cigarette ce soir. À propos, j'en ai fumé une après déjeuner tantôt, une qui se
trouvait dans mon chiffonnier et en la fumant j'ai pensé encore plus si cela
est possible à mon cher Ty Bob.
Cet après-midi je suis donc allé avec chez nous, chez Tonton Baptiste,
chez Tonton Louis, tante Ina, chez Gabard ; au cimetière il faisait très beau,
mais pas froid, mais ça faisait triste, car la procession était sans musique du
tout. Après le cimetière je suis revenu chez nous avec maman et chez les
dames Gabard. Ton père est arrivé et après M. Chouteau pour faire les
49comptes. M. Gabard et papa étaient allés au grand café faire une partie de
billard. Mme Leprime et le garçon te souhaitent le bonjour ; M. Leprime est
toujours à Saumur.
À 6h nous sommes allées à la cérémonie pour les morts puis nous sommes
rentrés rue St-Martin pour dîner ; voilà à peu près l'emploi de ma journée de
Toussaint. Je pensais pouvoir travailler un peu et je n'ai pas pu, car j'ai
toujours eu quelqu'un. Le Brosseau qui est mort, comme je t'ai pas expliqué
qui, j'ai bien peur que tu crois que c'est le marchand de charbon ; mais c'est
Léon Brosseau du vieux pont ; je ne le connais pas, mais toi tu dois savoir
qui c'est.
Qu'as-tu fais-toi mon chéri aujourd'hui ? J'espère bien une lettre demain,
car je serais inquiète autrement. Pour toi petit coco chéri je te demande de ne
pas t'en faire quand tu n'as pas de lettres 1 jour ou 2, car tu sais bien que je
t'écris tous les jours, et en plus que si j'ai quelque chose je ne suis pas seule,
tendis que pour moi ce n'est pas pareil d'un jour à l'autre. Vous pouvez partir
ou pouvez être malades ; je ne peux m'empêcher de me tourmenter et d'être
inquiète. Je vais te quitter mon petit chat chéri, je t'aime et je pense à toi.
Bonne nuit mon trésor.
Jeudi - midi ½ - le facteur vient de m'apporter tes lettres 55 et 56 et ta
carte de Bayon. Merci de tout de cœur mon chéri, je répondrai à ces lettres
dans ma lettre n° 57, que je vais commencer tout à l'heure. Les lettres sont
parties du 30 et m'arrivent le 2. Mais Ty Bob les a faites le 28, ça fait des
nouvelles de 5 jours. C'est long ! Petit chou adoré si tu savais comme j'ai
envie d'un vrai baiser de mon Ty Bob. Je le désire de tout mon cœur. Ce sera
pour quand, mon trésor chéri ? En attendant je t'embrasse moralement (ça
n'est pas si bon) avec tout mon amour. Ta petite femme qui voudrait tant te
revoir. »
Lettre (n° 61) de Jules du 2 novembre 1939 (un menu manuscrit y est
joint) : « Toujours pareil, 2-11-39 -12 h. Mon petit chou chéri, Comment
vas-tu ? As-tu reçu ma carte n° 60, j'espère que oui, mais je ne sais comment
tu recevras celle-ci, car hier était pour nous le dernier courrier ici, et il nous
faudra attendre d'être arrivés à destination pour que maintenant je reçoive tes
lettres. Et comme nous n'arriverons pas avant mardi, tu te rends compte du
courrier en retard que j'aurais. Et pour les lettres que j'envoie, autre
complication. La Poste aux Armées étant déménagée, nous ne pouvons
envoyer de courrier que par un autre corps, en l'occurrence le régiment
d'aviation qui se trouve près d'ici, mais ce soir je ne sais si cela pourra se
faire, aussi je te l'enverrai peut-être par la poste d'ici.
Je puis désormais t'affirmer que je sais où nous allons, et je te l'avais déjà
dit il y a trois semaines environ. Là, je pourrais me servir sans doute des
adresses que tu m'as données mon père. Nous devions partir hier et c'est
pourquoi nous n'avons plus de courrier, mais il y a eu contr'ordre et nous ne
50partirons que demain soir avec tout le barda sur le dos, pour faire 12 km pour
embarquer en chemin de fer vers notre destination et nous mettrons environ
5 jours pour y arriver. Comme toujours, tu connaîtras ma position de la
manière habituelle. Inutile de te dire que je me suis débrouillé pour ne pas
avoir tout le sac à traîner et que j'ai mis une partie de mes affaires dans les
voitures qui, elles vont embarquer tout à l'heure. Je serai ainsi plus à l'aise.
Mais tu vois, pour les perms, c'est encore un retard de 8 ou 10 jours.
Passons maintenant à la journée d'hier qui fut assez bien remplie, pour
moi du moins, de sorte que je n'ai pas pu écrire comme à l'accoutumée, aussi
c'est pourquoi ce matin j'ai griffonné rapidement une carte à ton intention.
J'espère petit chou que tu ne m'en veux pas de ma lettre d'avant-hier, quoique
sur ta lettre reçue hier tu me reparles encore de cette question, des
calendriers, en disant puisque j'ai écrit ''tant pis'' ça n'est pas très aimable
pour moi tu sais chérie. Heureusement, comme toi je ne doute pas que nous
nous entendions par la suite sur cette question de publicité, mais à la
condition, comme tu me le promets d'ailleurs, d'être un peu plus patiente à
l'avenir.
Pour ce qui est de mes lettres à tes parents tu reliras ce que tu as eu, mais
vois-tu, si tu avais été un peu plus patiente et si tu m'avais dit cela un peu
plus gentillement, moi aussi j'aurais été un peu plus patient et aussi plus
gentil. Je compte sur ta promesse ma petite chérie, car ça sera pour notre
bonheur à tous deux et toi tu peux compter sur ma promesse. Hier matin j'ai
donc communié, comme aujourd'hui d'ailleurs, pour les vivants et les morts
de la famille et de cette guerre. Puis ensuite j'ai fait comme dimanche la
vaisselle de M. le curé. Avec ma toilette et la grand-messe, cela m'a pris
toute ma matinée. Puis j'ai fait après le déjeuner le compte des quêtes de M.
le curé, et fait avec lui et deux autres copains une partie de belote. Puis,
comme M. Le curé invitait l'aumônier et moi en dîner d'adieu avec deux de
ses paroissiens orphelins, je fus chargé de la préparation d'une partie du
repas et de la confection des cinq menus. Tu trouveras le mien ci-joint. Tu y
verras que nous avons fait honneur aux gâteries que tu m'as envoyées.
Nous nous sommes mis à table à 7h et ne l'avons quittée qu'à 9h30. C'est
comme tu vois ce qui s'appelle mettre les pieds sous la table. Nous avons pu
dormir tranquillement puisque nous savions que le départ n'était pas pour
cette nuit. Aujourd'hui, tout doucement nous préparons notre baluchon : le
mien est prêt, aussi ai-je le temps de t'écrire. Je t'envoie tout de suite ce mot
par l'aviation et je commence le 62. À tout à l'heure chérie. Un gros bis. »
Le menu nominatif de Mr Jules Desrumaux d'un « dîner de fin de séjour
du 1er novembre 1939 », élaboré par le « Chef cuistot Diaise Burthecourt »
33s'est tenu au « Presbytère de Burthecourt » ; il est précisé que la cuisine est
33 Il doit s'agir de Burthecourt-aux-Chênes (un hameau de 100 habitants), qui se trouve en
Meurthe-et-Moselle, puisqu'il est mentionné une carte envoyée de Bayon situé à 13 km au
SSE de Burthecourt.
51faite exclusivement au beurre. En hors-d'œuvre : filets d'anchois Choletaise,
fromage de tête d'Adolf et saucisson de Lion ; en entrée : une choucroute
garnie du Génie ; légumes : carottes Rosette ; viande : beafsteck Presbytorial
avec une scarole Tatalaise ; desserts : cake Athonnais et mirabelles
Cendrillon ; vins : Bhyrr, Bourgogne vieux, Bordeaux ; enfin : thé et Rhum
Éliane [sans doute fourni par l'épouse de Jules].
Lettre d'Éliane du 4 novembre 1939 au SP 94 : « Mon cher Ty mari - 10h -
Rue Saint-Martin. C'est encore du plumard que je t'écris ; j'ai avec moi les
lettres 58 et 59 auxquelles je vais répondre : (58) Quo Vadis a vraiment l'air
passionnant ! Je crois que je l'ai lu autrefois, mais je m'en souviens peu. Tu
voudras bien me le raconter un peu quand tu seras près de moi. Au sujet de la
balance chez Tonnelier, j'en ai parlé à ton père et on verra ça la semaine
prochaine, dès que j'aurai des renseignements je te les donnerai. Tu dis que
tu fais comme moi : un livre qui te plaît tu le dévores ; mais moi tu sais, mon
chéri, si tu savais comme j'ai guère le temps de lire maintenant, sauf les
veillées et la croix du dimanche que je regarde un peu, c'est à peu près tout.
(59) - Si c'est vrai que vous vous rapprochez de Paris, quelle veine ! Tu
remercieras Francis de ses bonjours et lui transmettras les miens. Si tu
trouves que ma lettre n° 50 n'est pas gentille, c'est possible, mais toi non
plus, tu en fais des histoires ; je ne pensais pas que tu le prendrais ainsi, le
''fais donc comme tu le voudras et je m'en désintéresse complètement'' ne me
plaît pas à moi non plus, qui essaye de faire pour le mieux, de faire le moins
de dépenses possibles, pour pouvoir y arriver. Tu m'avais laissé, tu le sais
bien il me semble pas mal de factures à régler… Alors, cette phrase n'est pas
chic, tu sais, moi qui en ce moment fait bien des choses qui me déplaisent
(comme d'aller sous les halles).
J'y ai pensé toute la journée, moi aussi à ta lettre si peu aimable qui ne
s'est radoucie que lorsque tu as reçu ton colis ; encore là tu vois bien
cependant que je tâche de te faire le plus plaisir possible et comme
remerciement tu m'emballes. Pour la question d'écrire à mes parents je vais
te dire aussi, petit méchant : fais comme tu le voudras. Moi qui croyais que
tu les avais pris de bonnes résolutions, ça commence bien et je t'assure que
ça ne me fait grand plaisir, et tu es méchant tout le long de ta lettre. Vilain
va ! Oser me demander si c'est un reproche, quand je te dis que tu fais
parfois 2 lettres par jour ; j'en aurais pleuré moi qui suis si heureuse de
recevoir tes lettres. Comme on peut se faire souffrir par manque de
compréhension ; cependant au début, il semble que nous nous comprenions
bien.
Pour Macé, c'est ton père qui s'est arrangé avec eux. Tu sais, je n'ai pas
encore eu la commission du mois de septembre ; c'est vraiment long ! Et ton
père l'a cependant. Ton père veut vendre les petits sacallumes 3 frs et les
porter aux Charbon Bertault ; je trouve que c'est exagéré puisqu'ils devraient
52même être offerts. Il paraît qu'il n'y a plus de sacallumes à 6 frs au chantier
et sur le livre il y en a encore 66. Je n'y comprends rien, et toi ?
Comme pour les téléphones et timbres qu'on fait payer au C.B. lorsque
qu'on le compte sur la feuille de journée, ont trouvé retirer ces sommes de la
caisse. Je ne sais comment ça se passe, je n'y comprends rien. Non plus, pas
plus que pour le bois qui est à ton compte, tout ça est dans la même caisse. Il
faudrait une mise au point. Que de choses il y aura à voir quand tu seras en
perm ; tu pourras bien demander une prolongation. Donc, je suis allé aux
Halles aujourd'hui avec Serge. Maman a gardé le magasin ; tu vois que je
fais avec bien moins de monde que toi (ne surtout pas croire que c'est un
reproche et te fâcher, petite soupe au lait !). Ça a marché à peu près, mais je
suis un peu fatiguée ce soir, car en plus j'ai eu aujourd'hui Rosalie, aussi je
vais te quitter, car il est 11h.
J'espère que demain j'aurais une lettre plus gentille. Au revoir petit mari
qui fait souffrir sa Ty Bibid qui l'aime quand même de tout son cœur et qui le
voudrait près d'elle. Tu sais, sur mes lettres, il faut pas toujours tenir compte
si je répète plusieurs fois, car parfois j'ai peur d'avoir oublié et je le redis
encore. À demain, mon Ty blond chéri. Tu ne m'en veux plus ? Je puis
dormir tranquille ? Pour moi, je ne t'en veux pas du tout ; je t'aime et c'est
tout.
Dimanche midi ¼ - Je reviens de la messe de 11h½. Rien de Ty Bob au
courrier. Je pense que ça n'est pas que tu es encore fâché à cause de ces
bougres de calendriers : ça serait idiot on a assez d'embêtements comme ça
sans s'en créer et d'autre. Je vais arrêter là, car on m'attend rue St-Martin et je
veux avant mettre ma lettre à la boîte. Reçois mon petit trésor chéri les plus
doux baisers de ta petite femme qui t'aime de tout son cœur. Ta Yane. »
34Cette lettre est rédigée sur une feuille portant la publicité Spidoléine .
Éliane, titulaire du certificat d'études primaires (1928) et qui a suivi des
cours techniques professionnels de sténodactylo (1929-1930), n'est sans
doute pas une lectrice assidue.
Lettre (n° 65) de Jules (à Maresville – P. de C.) le 5 novembre 1939 :
« Mon petit chou chéri, c'est de mon nouveau plumard que je t'écris. Tu vois,
je me suis complètement trompé sur le lieu de notre destination, mais je ne
me plains pas. Durant tout le parcours en chemin de fer, j'ai presque tout le
temps dormi, car j'étais un peu fatigué et j'ai passé une assez longue nuit
après que nous eûmes dîné à Soissons. Ce fut pour nous tous une forte et
agréable surprise que de nous réveiller ce matin vers 5h à Étampes à 15 km
environ du Touquet et par conséquent de la mer. Nous eûmes 5 km à faire à
pied pour arriver ici, par une température bien plus douce que celle des cieux
34 La Spidoléine pour moteur d'automobile se targuait d'être une huile de sécurité pour les
longues randonnées, et fournissait les voitures du Rallye Monte-Carlo.
53que nous avons quittés. Nous avons ici un assez bon cantonnement et je n'ai
pas les doigts gelés pour t'écrire. Combien de temps resterons-nous ici ?
Mystère et boîte à vitesse.
6-11 à 6h -. C'est dehors et au clair de la lune que je t'envoie mon premier
bonjour petite chérie. Comme j'étais de garde hier, j'espère avoir repos ce
matin et je pourrai écrire longuement. Il a plu toute la nuit et même paraît-il
il a fait de l'orage, mais je n'ai rien entendu, car je dormais trop bien, et je
n'avais pas froid, quoi que pour me couvrir je n'avais pas la pèlerine de M. le
curé. Ce matin il fait beau, pas froid et un assez fort vent de mer.
Hier, il a déjà des copains qui sont allés à Paris-Plage. Il paraît que c'est
très joli. Pendant que je suis tout seul but, je mets ici ( O ) un tendre bécot au
clair de la lune pour ma Yane. Il paraît que nous n'allons pas rester
longtemps ici, car le patelin est trop petit pour loger toute la Cie. Songe
donc, il n'y a que 70 habitants. Il y a une vieille chapelle dans laquelle
l'aumônier a dit sa messe hier et je la lui ai servie. Mais il ne pourra la dire
tous les jours parce que pour quelque temps il reste avec la 2ème Cie qui est
à 4 km d'ici.
Je suis très content d'être dans le Pas-de-Calais, car les gens sont plus
agréables que d'où nous venons, et puis, c'est un peu mon ancien pays, et si
en attendant la perm de 10 jours je pouvais en avoir une de 24 h, j'irai bien
juste qu'à Tourcoing qui n'est qu'à 100 km d'ici. Ce serait chouette ! Le
patois qu'on parle ici ressemble un peu au patois qu'on parle à Tourcoing
aussi je me comprends bien avec les habitants. Il n'y a pas de prêtre à la
paroisse, mais naturellement il y a un bistrot qui fait des affaires d'or depuis
qu'on y est. Les gens sont bien plus propres qu'en Lorraine. Hier nous avons
reçu du courrier. Une carte de Pierre de Lesleu et une lettre de Joseph Frouin
et un paquet de ma Yane, mais pas de lettres.
J'espère bien en recevoir plusieurs ce matin. Je te remercie du colis ma
Yane : le chandail est chaud et me servira, les lacets de cuir vont remplacer
ceux que j'ai et qui sont cassés, et le briquet marche bien. Je vais quitter le
brancard du tombereau sur lequel je t'écris et commencerai tout à l'heure la
N° 66. Au revoir mon petit chou, à bientôt. Je t'aime. Ton Ty Bob. »
La proximité de la côte (Maresville est à une dizaine de kilomètres à l'est
de la baie de la Canche) laisse penser que le positionnement des 2 Cies du
21e Bataillon de Génie était en rapport avec la défense du littoral. En effet, à
la mobilisation, des troupes avaient pris position sur les côtes, s'installant
dans les forts et les batteries. C'était les ''organes de défense côtière'', au
nombre de 6 : le A couvrait Dunkerque et Boulogne ; le B, Le Havre ; le C,
35Cherbourg ; le D, Brest ; le E, Lorient et le F, Rochefort .
35 Voir dans C'était un semblant de guerre (Duhard, L'Harmattan), le récit d'un témoin.
54Lettre (n° 75) de Jules le 5 novembre 1939, affranchie et postée de
36Frencq , Pas-de-Calais : « 20h15 - Ma chérie, le temps passe vite en ta
compagnie et voilà plus d'une heure que je t'écris et je n'ai pas trouvé le
temps long, au contraire. Si je n'ai pas eu tes lettres à notre arrivée ici, c'est
que le SP se déplace plus lentement que nous, et certaines de tes lettres sont
encore allées dans l'Est avant d'atterrir ici. Pour les moustaches, je t'ai dit
dans une de mes dernières lettres que j'avais fait des progrès. Et toi ma petite
aimée, as-tu changé la coupe de tes cheveux ? Tu peux les garder ainsi
jusqu'à mon retour en perm, mais j'aimerais mieux à voir à mon arrivée avec
ton ancienne coiffure qui te va beaucoup mieux. (...)
Comme toi chérie, de ce temps-là, je pense beaucoup, beaucoup à toi et je
sens que ta présence me manque, tant à mon cœur qu'à mon corps. Comme
je voudrais t'avoir là près de moins chérie. Je vois que maintenant vous avez
à Cholet 2 distributions de courrier par jour et cela te fait double espoir de
recevoir du courrier. Surtout, il ne faut pas avoir le cafard parce que tu restes
sans lettre pendant 2 distributions, et soit certaine, que justement lorsque je
bouge, tu en es avertie aussitôt que j'en ai le moyen.
Ce que les gens pensent de la guerre par ici ? Que bientôt il y aura une
révolution en Bochie et que la guerre se terminera promptement. Les gens
sont assez optimistes par ici. Et c'est plaisir que de les voir accueillir
chaleureusement les militaires. Beaucoup regretteront Frencq ou déjà
certains ont trouvé des bonnes amies. Les bistrots font des affaires d'or avec
leur café-rhum à 20 sous et ils font des petits repas pas chers pour les
militaires. Quel dommage de quitter un pays si accueillant. Il a de la veine
Jean s'il peut revenir déjà en perm et cela m'étonne un peu. Gare aux fausses
joies pour Mme Raguenau ! Ils semblent bien chinois chez Tonnelier pour la
balance. J'espère cependant que M. Berton en aura raison.
Tu dis chérie que nous faisons très peu ''de physique'' actuellement.
Hélas ! Oui chérie, mais tu voudras bien que nous rattrapions pendant les 10
jours que je passerai près de toi. Tu voudras bien chérie que je t'embête
beaucoup avec tout mon amour pendant ce trop court temps où je pourrai
profiter de ton amour, de ton cœur et aussi de ton corps auquel je ne peux
songer sans sentir dans tout le mien un intense désir de t'étreindre et de te
dire autrement que par des paroles combien je t'aime.. Oh ! Quand ? Quand ?
Comme je souffre de cette attente. Je vais arrêter là chérie cette longue lettre
qui j'espère ne tardera pas trop. Bonne nuit mon petit cœur aimé. J'embrasse
ta petite poitrine dans laquelle de loin il me semble entendre battre ton cœur.
Je t'aime tant ma Yanette. Je t'aime, je t'aime mon amour.
Mardi minuit ½ - On vient de nous réveiller pour nous annoncer que nous
partons à 6h½, probablement vers le Nord. Je me recouche. À tout à l'heure
chérie. Nous partons en camion. Je t'aime. »
36 Frencq est une petite commune du canton d'Étaples, à 20 km au SE de Boulogne-sur-Mer.
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