Écrits sur la France

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Ceci est la chronique d'une passion déçue. Au XIXème siècle, une bonne partie de l'Europe pense en français et se réfère à la pensée française. L'éducation d'Eça de Queiroz, fils et petit-fils de magistrats francs-maçons, est profondément imprégnée de cette culture dominante. En 1888, il arrive à Paris, comme consul de Portugal. Il découvre une France bien différente, réduite aux petitesses parisiennes, matérialiste, médiocre, futile, arrogante et xénophobe. Il s'en isole, il l'observe et la peint comme elle est. I1 souffre de sa désillusion. Ce faisant il rend un grand hommage indirect à cette France dont il s'était fait une certaine idée. A travers ces quelques textes choisis par Jean Bille, il évoque tour à tour "les grands hommes de la France", les anarchistes et témoigne de l'intense chagrin que lui l'iniquité de l'Affaire Dreyfus.
Publié le : dimanche 1 février 1998
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EAN13 : 9782296355088
Nombre de pages : 192
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ECRITS

SUR LA FRANCE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6167-0

EÇA DE QUEIROZ

ECRITS SUR LA FRANCE
TRADUITS ET PRESENTES PAR Jean PAILLER

PREFACE DE A. CAMPOS MATOS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Jean PAILLER a publié:

- PORTUGAL: - LA LIGNE

LE PRINTEMPS DES CAPITAINES Témoignage sur la révolution des Oeillets - L'HARMATTAN, 1994 BLEUE DES BALKANS Observateurs militaires français 1875-1876 - L'HARMATTAN, 1996

-ISSA GHALIL, nouvelles - L'HARMATTAN, 1996

traductions du portugais:

- EÇA

DE QUEIROZ: LA QUESTION D'ORIENT 1877-1878 - L'HARMATTAN, 1994

- EÇA DE QUEIROZ: PORTRAITS DE PRINCES (préface de Mgr le Comte de Paris) - ATLANTICA, 1997

adaptation de l'anglais:

-TIM FOUNTAIN: LES BLEUETS op. 74 (Théâtre) - Editions du LAQUET, 1997

Lisbonne, 24 juillet 1997

QUELQUES MOTS EN GUISE DE PREFACE

A la vaste galerie des traducteurs et des exégètes d'Eça de Queiroz en langue française, comme Valéry Larbaud, Jean Girodon, Paul Teyssier, Albert-Alain Bourdon, Robert Bréchon, Pierre Hourcade, Daniel Pageaux, Marie-Hélène Piwnik et Lucette Petit, nous devons ajouter maintenant le nom de Jean Pailler, comme traducteur et commentateur d'une forme de la production queirozienne jusqu'ici oubliée, celle des chroniques journalistiques et des essais, souvent plus directement liée à la culture et à la société française. Voyons un peu la biographie de Jean Pailler Formé aux lettres et aux sciences politiques, il fut élève de l'école de Saint-Cyr et se retrouva attaché militaire à l'Ambassade de France à Lisbonne en 1975, année chaude de la révolution portugaise des oeillets. Il lui fut ainsi donné de connaître quelques-uns des acteurs de cette révolution et d'être le témoin des événements de cette époque agitée, dont il a rendu compte dans un ouvrage paru en France sous le titre de "Portugal - Le Printemps des Capitaines" (L'Harmattan, 1994). En même temps, un ami, officier de la marine portugaise, lui a entrouvert les portes de l'univers queirozien. Peu à peu, il s'est laissé prendre, lui aussi, par la fascinante écriture de cet auteur Comme Valéry Larbaud, il a commencé par lire A Capital, fiévreusement, et, comme Larbaud, sans doute à l'aide du dictionnaire. Puis il lut Les Maia, le roman le plus parfait de la langue portugaise, alors qu'il habitait à Lisbonne, York House, à deux pas de la rue où donnaient les fenêtres du Ramalhete, la demeure de la famille Maia. A

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partir de là, Eça de Queiroz devait être pour Jean Pailler une espèce de fantôme de chevet, qu'il s'efforcerait de faire connaître en France. Parce que l'histoire et la politique étaient ses domaines préférés, et parce que la langue portugaise lui était devenue plus familière, il s'est concentré sur la traduction des textes journalistiques d'Eça, où il avait découvert la vision intelligente d'un grand écrivain européen, d'une modernité surprenante. En parcourant, par exemple, les très belles pages qu'Eça écrivit sur l'anarchisme et ses attentats, présentées dans ce recueil, avec leur actualité si flagrante et si tragique, on est frappé par l'évidence de la plus admirable intuition critique et créative. Le premier travail de Jean Painer, publié en 1994, sous le titre "La Question d'Orient 1877-1878", se réfère à des textes produits en Angleterre par Eça de Queiroz, particulièrement passionnants à la lumière des événements tragiques dans l'ex -Yougoslavie. Voici maintenant un nouveau recueil qu'il conclut par un texte d'Eça connu sous le nom de "0 francesismo"et auquel il donne le titre expressif de "L'obsession française". C'est dans cet article que nous pouvons lire la fameuse confession de l'écrivain: "A peine étais-je né, à peine avais-je fait mes premiers pas, avec encore aux pieds mes chaussons au crochet, j'ai commencé à respirer la France. Autour de moi il n~y avait que la France. (.oo)" Il en a été ainsi pendant plusieurs générations, on peut dire jusqu'au milieu de ce siècle. Mais aujourd'hui soufflent d'autres vents, de prépondérance anglo-saxonne, et la belle langue de Racine commence à perdre chez nous son antique prestige. Après avoir vécu treize ans en Angleterre comme consul de son pays, Eça de Queiroz fut nommé à Paris, où il devait mourir en 1900, après un séjour de douze années. Il y a des raisons de considérer que son long contact avec la culture anglaise a pu aider Eça à être plus objectif dans la vision de la France qui était déjà enracinée chez lui pendant ses études de droit à Coimbra. Car, malgré son admiration pour la littérature anglaise, c'est de France qu'il reçoit les influences les plus importantes relativement à l'oeuvre produite pendant son long et fécond séjour en Angleterre. A Paris il devait avoir l'occasion d'approfondir et de corriger la vision essentielle qu'il s'était construite de la patrie de son maître Flaubert, comme siège de la civilisation et de la liberté, comme paradigme du progrès culturel, social et civique Il devait finir, à la fin de sa vie, par exprimer sa désillusion à propos de l'affaire Dreyfus, dans une lettre à son ami, le diplomate brésilien Domicio da Gama, que nous 8

trouverons aussi dans ce recueil Pour la même raison qui le fit fustiger son pays, qu'il aima profondément, en exprimant sur lui des critiques impitoyables, il en vint à condamner la France qui avait trahi son amour et ses espérances comme un modèle d'idéaux illusoires. Il était loin le temps où il avait écrit, au moment de la mort de Victor Hugo "éduqué par Hugo, je crois pieusement au messianisme de la France. " C'est éminemment l'intelligence d'un esprit critique, où règne un haut degré de conscience sociale, qui fait l'actualité de cet écrivain, sans omettre l'art d'écrire qu'il considérait, à l'égal de la beauté, comme "un don des dieux". Ce "don" lui permit de créer un style extrêmement original, d'une simplicité lexicale apparente, mais riche en subtilités, en nuances stylistiques et en combinaison de vocables de sonorité et de sens particuliers qui, nous l'imaginons, doivent causer quelques difficultés aux traducteurs exigeants. ~ça de Queiroz est très proche des grands auteurs réalistes français du XIXeme siècle mais, en même temps, si loin d'eux par la chaleur de son humanité et par le brillant de son ironie et de son humour. A ces qualités il faut ajouter la grâce et la fantaisie d'un tempérament artistique péninsulaire et cette autre qualité qui nous semble capitale, cene d'intéresser, de fasciner le lecteur, que nous retrouvons chez un Maupassant, un Somerset Maugham, et quelques autres. Eça caractérisa un jour -comme nous le verrons dans les pages publiées ici- l'esprit français en ces termes "précis, sobre, exact, réglé, clair, poli et positif'. Tout cela nous pouvons le trouver dans son propre style, que Jean Pailler s'est efforcé de respecter, suivant avec fidélité la lettre des textes, dans la préoccupation constante d'en préserver la manière unique. Grâce à ce travail enthousiaste, nous avons ici une nouvelle et judicieuse anthologie. Elle concourra, sans doute, à la connaissance d'un écrivain qui doit s'imposer toujours davantage en France comme un des grands auteurs de fiction européens du xrxème siècle.

A Campos Matosl

On doit à A Campos Matos, outre de nombreux essais queiroziens, le "Dicionario de Eça de Queiroz", "Imagens do Portugal Queiroziano", la publication des lettres intimes d'Eça de Queiroz et de sa femme ainsi que de la cbronique intitulée "Premier Mai" Il a collaboré avec le Pr Joào Medina pour la mise au point du texte du dernier roman posthume d'Eça de Queiroz (A Tragedia da Rua das Flores) Il est également l'auteur d'un Diéilogo corn Antonio Sérgio et de la Bibliograjia de cet essayiste

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INTRODUCTION

EÇADE QUEIROZ, L'ECRIVAIN D'A-COTE

Dire qu'Eça de Queiroz2 n'est pas très connu en France tient de la litote. Au mieux, on en sait une définition de dictionnairè "José Maria d'Eça de Queiroz, 1845-1900, Ecrivain portugais. Auteur de romans réalistes (Le cousin Basile, 1878)". Quelques voyageurs sans doute auront entrevu sa statue au centre de Lisbonne. Elle montre un monsieur en veston court, le monocle vissé dans l'oeil, jetant un voile allusif sur les épaules nues d'une jeune femme. Ils auront fait la moue, imaginé quelque dilettante ou littérateur mondain, quelque éphémère célébrité locale, et continué leur chemin vers lesjàdos médiocres du Bairro Alto. C'est que d'autres écrivains portugais auront mieux su piquer leur curiosité ou toucher leur sensibilité. C'est qu'Eça de Queiroz est un personnage complexe, un esprit paradoxal, un artiste ambigu, et que la façon même dont s'est organisé le culte d'Eça de Queiroz au Portugal a été singulièrement propre à développer autour de lui l'équivoque et le malentendu. C'est tout simplement qu'on ne se passionne guère, en France, pour la littérature portugaise. Ou plus justement que ceux qui ont cette passion, parfois très forte, sont peu nombreux et la préservent jalousement.

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On écrit parfois Queiros, mais Queiroz est l'orthographe l'écrivain lui-même. "Le Robert illustré d'Aujourd'hui" édition! 996

la plus courante, et celle qu'utilisait

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La fierté portugaise répugne au tapage et à l'ostentation. Il n'y a là ni pieuse modestie ni indigne tartuferie, mais le reste de la vieille prudence des découvreurs, toujours talonnés et menacés par les conquérants espagnols4~ Cette attitude reflète aussi, peut-être, une leçon apprise en Asie, d'où le Portugal, qui avait été le premier à s'y établir, sera le dernier à partir, quand Macao reviendra à la Chines. Au Portugal, la vérité vient à qui la cherche, mais il faut la chercher On peut passer mille fois à côté d'elle sans que jamais elle fasse le moindre signe pour se faire connaître. Ainsi, qui descend la Rua do Alecrim en quête d'antiquités ou la remonte en quête de divertissement, n'a aucune raison de s'intéresser au sujet de cette statue L'ignorance du voyageur est d'ailleurs excusée par les réticences de l'entourage même d'Eça de Queiroz. On raconte que, quelques années après sa mort, sa fille avait été fort surprise d'apprendre quel rôle il avait joué dans les lettres portugaises On le compare volontiers à Flaubert et à Zola. Au premier pour le raffinement de son écriture et l'ironie de son regard. Au second pour son engagement, et la coïncidence de deux romans. Aux deux parce que, rompant avec tout romantisme et tout dogmatisme, il a voulu appliquer à l'art la méthode des sciences et, remontant des faits aux idées, aider à corriger la société par l'étude de ses mécanismes. On pourrait aussi bien parler de Balzac dont il a tenté de reproduire le dessein d'une Comédie Humaine, ou encore par certains côtés, de Huysmans, de Proust, et même de Paul Valéry pour la rigueur de son analyse et la précision de son langage. Ces rapprochements facilitent sans doute le classement du phénomène Eça de Queiroz. Ils gênent au contraire sa compréhension en faisant naître des malentendus dont le plus fameux est sans doute celui qui associe "Le crime du P. Amaro" à "La joute de l'abbé A{ouret", et contre lequel Eça lui-même avait violemment réagi. Inutile de chercher parallélisme ou ressemblances, Eça de Queiroz est unique. Il est, et restera, le plus grand écrivain portugais du XIXème siècle. Le plus original, le plus novateur, le plus complet, le plus engagé, le plus cosmopolite, en même temps profondément portugais. Imprégné depuis son enfance de la culture française, il est presque un inconnu en France, où il a vécu douze ans, avant d'y mourir avec son siècle Il est pour nous

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La différence des. deux termes, par lesquels chaque peuple désigne ses audacieux navigateurs du X'Veme siècle, Descubridores ou Conquistadors, est à cet égard tout à fait significative

S

Le 31 décembre 1999

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comme ces voisins discrets, auxquels on donne le bonjour pendant des années, avec un brin de condescendance, et dont on ne sait même pas le nom. Mais ils meurent, on apprend qu'ils étaient admirables et on leur en veut de s'être passés de se faire adnùrer. Eça de Queiroz était un pionnier des lettres. Il a donné à la littérature portugaise un nouvel espace: celui du réalisme scientifique. n a porté son regard sur la société qui l'entourait, avec la rigueur d'un entomologiste. Et c'est avec le talent d'un poète et la détermination d'un moraliste qu'il l'a reconstituée dans son oeuvre élégante, incisive, ironique, et inclassable Inclassable en effet, pour trois raisons. D'abord parce qu'elle est double, et qu'en Eça de Queiroz un journaliste de réflexion, d'opinion et de combat coexiste avec un écrivain de fictioll. En raison, ensuite, des conditions de sa diffusion: les textes courts n'ont été réunis, et plusieurs de ses fictions n'ont été publiées, qu'après la mort de l'auteur. Enfin, pour des raisons lùstoriques, une pieuse et maladroite censure ayant donné lieu à une représentation partielle, partiale et déformée de l'ensemble d'une production monumentale Ecrits entre 1865 et 1900, les essais, les articles et les contes d'Eça de Queiroz invitent à la réflexion sur l'histoire, dans une perspective progressiste, humaniste et éclairée. Parallèlement, ses livres lui assurent une place parmi les grands romanciers européens de son temps. L'ordre moral qui a étouffé le Portugal pendant près d'un demi-siècle aurait pu lire sa propre condanmation dans les écrits du poléllÙste; il ne pouvait effacer la gloire dn conteur et tenait à se l'annexer pour asseoir sa légitillÙté. Ainsi a-t-on longtemps privilégié, chez Eça de Queiroz, l'analyse d'un llÙcrocosme bourgeois et le charme pittoresque des descriptions, au point de faire oublier tout le reste. En le présentant comme "le Flaubert portugais", on ôtait tonte envie de le lire aux lecteurs du vrai Flaubert Mais quel moyen de faire autrement? Pour le connaître, il eût fallu le lire, et on ne lit aujourd'hui que ce qu'on croit connaître. L'ambition de cet essai, et l'intention qui a guidé le choix des textes présentés ici, est précisément de faire apercevoir Eça de Queiroz par ceux qui, peut-être, n'ont pas encore percé l'épais nuage d'encre dont l'entourellt, depuis un siècle si vite écoulé, commentateurs et hagiographes. L'homme naquit dans l'ombre, vécut dans une société brillante, mourut prématurément, et fut bon. L'écrivain s'enthousiasma, ironisa, analysa, décrivit, et reste élégant, clair et actuel. Cet homme et cet écrivain, profondément marqué 13

par les idées de la France, entretint avec elle une relation ambiguë et obsessionnelle. Ce qu'il en écrivit, alors qu'il vivait à Paris ses dernières années, offre aux Français d'aujourd'hui l'occasion de méditer sur leurs propres rapports avec l'étranger, et sur l'image réelle que reçoivent ceux qui, de loin, ont appris à aimer leur culture. Car il l'aimait. Il y avait baigné toute sa vie. Il maîtrisait le français au point de l'écrire avec élégance. Etudiant, il avait traduit une pièce française, Philidor, de Bouchardy. Quant à Victor Hugo, comme il le disait lui-mêmé, il l'admirait "comme une brute". La première fois qu'on vit la signature "Eça de Queiroz" au bas d'un article, vers 1865, on pensa d'abord à un pseudonyme. Tout le monde se connaît, au Portugal, et l'onomastique y répond à des règles d'usage, qui ne s'apprennent point, et font d'ailleurs le désespoir des étrangers. Or il y avait quelque chose d'improbable dans ce nom. Une indéfinissable incertitude, qui reflétait l'identification sociale incertaine d'un nouveau venu. Il était pourtant authentique. Il était même la seule définition réelle et indiscutable de son possesseur, dont la naissance irrégulière était entourée d'un certain mystère. José Maria d'Eça de Queiroz était né à Povoa de Varzim7, le 25 novembre 1845, de José Maria Teixeira de Queiroz et Carolina Augusta Pereira d'Eça, mais déclaré de mère inconnue. Il avait été d'abord confié à des parents nourriciers, puis remis à ses grands-parents. A la mort de ceux-ci, il était allé vivre chez ses parents, à Porto, qui s'étaient entre temps mariés, et avaient quatre autres enfants Tels sont, décrits avec la brutalité des actes administratifs, les faits de la naissance et de l'enfance de l'écrivain. Ils sont dignes d'un mauvais feuilleton. Leur interprétation officielle est qu'Eça de Queiroz est le fruit d'une idylle provinciale clandestine, entre un jeune magistrat et l'orpheline d'un colonel d'infanterie. Teixeira de Queiroz aurait reculé devant ses responsabilités, tremblé pour sa carrière et hésité à braver la colère de son père. Cette interprétation officielle des faits est acceptée par le critique Joao Gaspar SimOes, un des biographes les plus connus et les plus complets d'Eça de Queiroz. Peut-être même est-elle conforme à la réalité. Elle est une clef qui ouvre la plupart des portes de l'oeuvre du romancier et il n'y a aucune raison de la mettre en doute ici. On peut tout au plus remarquer que, dans cette bonne société portugaise où, comme

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Cf Page 43 Au Nord de Porto

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autour du comte d'Orgel, "on n'a pas d'amis, on n'a que des parents", l'histoire officielle est parfois énoncée d'un ton dubitatif Un rapide rappel historique permettra de mieux situer cette existence. Avec sa longue façade atlantique, sa tradition maritime et commerçante, la possession du Brésil et des comptoirs d'Asie, le Portugal a toujours eu de bonnes relations d'affaires avec l'Angleterre et excité la convoitise d'une Espagne contre laquelle, depuis le douzième siècle, il a affirmé et défendu son indépendance. Dans la construction méthodique et arbitraire que Napoléon prétendait imposer à l'Europe, il était un obstacle majeur à la fermeture du blocus continental. Il fut donc envahi trois fois en 1807, 1809 et 1810 - par une coalition franco-espagnole. La famille royale8 et le gouvernement s'embarquèrent pour le Brésil, transférant la capitale du royaume à Rio de Janeiro et laissant aux alliés anglais le soin de bouter hors l'envahisseur. Wellington libéra le pays, mais le laissa sous le protectorat du maréchal Beresford, jusqu'en 1820. Le roi D. Joào VI revint alors, presque à contrecoeur, laissant le gouvernement du Brésil à son fils D. Pedro qui en devint le premier empereur et en négocia l'indépendance en 1825. La sécession brésilienne, les invasions françaises, l'attitude du monarque et le prix exorbitant payé pour l'aide anglaise, devaient susciter une profonde amertume dans l'élite portugaise. Ce sentiment fut encore aggravé par les querelles entre absolutistes et libéraux, aussi âpres qu'en France ou en Espagne, et prétexte de plus grandes ambitions encore, les "Miguelistes"9 jouant -mutatis mutandis- le même rôle que les Carlistes en Espagne. Une révolution libérale éclata à Porto le 24 août 1820, et aboutit à l'établissement, en 1822 d'une Constitution particulièrement progressiste, qui fut suspendue en 1824 et remplacée en 1826 par une "Charte Constitutionnelle" fort modérée, qui devait faire la preuve de son inefficacité jusqu'en 1910.

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La reine D Maria I était alors âgée de 73 ans. Montée sur le trône trente ans plus tôt avec
son époux et onde paternelle roi D Pedro III, elle avait cédé en 1791 la régence à son fils

-

Celui-ci fut, à sa mort en 1816, le roi D. Joao VI (1767-1826) La maison de Bragance, branche cadette de la dynastie capétienne d'Aviz, régnait depuis la restauration de l'indépendance du Portugal en 1640

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Le prince D Miguel, fils cadet de D Joao VI, et ses partisans. Vilafrancada et t4brilada), se fit proclamer rendre le trône à sa nièce D Maria 11

Le prince, à la tête du

mouvement antilibéral, tenta en 1823 et 1824 deux coups d'état contre son propre père (la
roi en 1828 et dut enfin, en 1834, s'exiler et

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Tel est, tracé à grands traits presque caricaturaux, l'arrière-plan politiquelO de l'éducation et de la vie d'Eça de Queiroz. La familJe Queiroz est une famille provinciale qui fait remonter au-delà du XIyeme siècle ses origines castillanes. Au temps des invasions napoléoniennes elle est modestement représentée par José Marcelino Prospero Teixeira de Queiroz, greffier près d'Aveiro. Son fils, Joaquim José de Queiroz e Almeida, étudie le droit, s'enthousiasme pour les idées nouvelles, est initié à la franc-maçonnerie, et devient magistrat. Il siège quelques années au Brésil, et c'est à Rio, en 1820, que nait son fils José Maria Teixeira de Queiroz. Il revient au Portugal, et milite pour le parti Constitutionnel. Après le coup de force de Dom Miguel en 1828, il est compromis dans une conjuration et fuit en Angleterre d'où il reviendra après le départ de l'usurpateur, auréolé du prestige des proscrits politiques. Sans jamais renier ses idées, il fait une belle carrière, devient Président de Cour d'Appel, et sera même Ministre de la Justice en 18471848, dans le gouvernement autoritaire du maréchal duc de Saldanha, ancien grand-maître de la franc-maçonnerie portugaise. Cet homme est le grand-père qui recueille l'enfant Eça de Queiroz et son souvenir marque profondément l'oeuvre du romancier. Il est cultivé, intègre, idéaliste, profondément bon, fidèle à ses amis et très attaché à sa brave épouse pieuse jusqu'à la superstition. S'il a un défaut, c'est peut-être la vanité, la coquetterie plutôt, qui le pousse à rechercher titres et dignités. TIfait enregistrer en 1836 un joli blason 11 écartelant les

10 Quelques points de repère - grandement simplifiés - permettent de s'orienter dans la chronologie de cette vie politique portugaise dont Eça de Queiroz devait si souvent
dénoncer la vacuité et la vanité: -1836, révolution de Septembre, retour à la constitution de 1822, gouvernement Passos Manuel; -1842, retour à la Charte, gouvernement Costa Cabral; -1846-1847, révolution de "Maria da Fonte", écrasée près de Porto avec l'aide de l'Espague et de l'Angleterre, retour de Costa Cabral; -1851, mouvement de la "Régénération" (Maréchal duc de Saldanha) puis alternance des "Régénérateurs" et des "Historiques" - plus tard appelés "Progressistes" Il L'ensemble est assez voyant: -Queiroz: écartelé, aux 1 et 4 de gueules à 6 croissants d'or rangés en deux pals, aux 2 et 3 d'argent au lion de pourpre -Almeida: de gueules à six besants d'or posés en croix double, bordure du même métal

-

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armes de Queiroz avec celles, autrement prestigieuses des Almeida. Lequel blason timbrera sa maison12 de Verdemilho, près d'Aveiro. Lorsque Joaquim José de Queiroz e Almeida meurt, en 1850, il est "membre des conseils du Roi, gentilhomme de la maison du Roi, chevalier profès de l'Ordre du Christ13". La génération suivante est moins flamboyante, mais tout aussi attachante et estimable. D'être né au Brésil, et de ravoir quitté dans sa petite enfance, avait certainement marqué José Maria Teixeira de Queiroz. Mais pour lui le plus fort traumatisme avait sans doute été vécu pendant les années d'absence et d'exil de son père, à partir de 1828. Il n'eut aucun goût pour l'aventure, et sa carrière de magistrat s'est déroulée tout uniment, de Ponte de Lima à Lisbonne. Pendant près d'un demisiècle, il a vécu dans le même appartement, au 4° étage du N° 26, au Rossio, à Lisbonne, où une plaque de marbre rappelle aujourd'hui le souvenir de son fils. Le juge Teixeira de Queiroz avait, néanmoins, conservé de son père l'attachement aux idées libérales et à la justice. Il fut, lui aussi, un homme fidèle et bon. On ne semble lui avoir connu qu'une faiblesse, envers celle qui allait être sa femme et qui est la mère de ses enfants, Carolina Pereira d'Eça, de cette petite noblesse où se recrutaient, au Portugal comme ailleurs, les officiers de carrière. José Maria Teixeira de Queiroz fut, lui aussi, initié à la franc-maçonnerie, à Coimbra en 1844. Il choisit le nom d'Aristide II et fut fidèle, toute sa vie, à l'engagement de justice que représentait ce choix Plusieurs fois député, il dut à son mérite, mais sans doute aussi au prestige de son fils, d'être élu Pair du Royaume en 1887. De son père et de son grand-père, Eça de Queiroz devait hériter cette haute exigence d'humanisme et de justice qui marque toute son oeuvre De l'obscurité de sa naissance et de son enfance ballottée il devait tirer sa timidité, sa méfiance, sa rancune à l'égard des femmes et des hypocrisies bourgeoises, et plus profondément encore, le fantasme des interdits cachés et l'angoisse de la tragédie incestueuse. Cette complexité de sentiments anime ses romans et éclaire sa personnalité. Aux élans du

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La maison a perdu son blason, mais elle existe toujours, et la municipalité d'Aveiro demandé son cIasssement, envisageant de la remettre à la Fondation Eça de Queiroz

a

13 Ordre fondé en 1319 par le roi D Dinis pour conserver l'héritage des Templiers Son siège était au splendide couvent de Tomar, dans le centre du Portugal Il joua un rôle important
dans la préparation des grands voyages du XVO siècle

- sa

l,Toix

pattée

rouge

timbrait

les

navires des Découvreurs

Il subsiste encore aujourd'hui

en tant que décoration d'Etat

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coeur il préférera toujours les engagements de l'estime et de l'amitié, plus rares, plus solides et surtout plus durables. Ainsi toute sa vie sera-t-elle marquée par la rencontre de quelques êtres exceptionnels, dont le nom aujourd'hui encore est inséparable du sien: Ramalho Ortigao d'abord, l'ainé, l'initiateur des élimées de collège, puis Antero de QuentaI, son mentor à l'université de Coimbra, enfin Emilia de Castro, sa femme. Eça de Queiroz s'est marié tard, à quarante ans. Cet intellectuel qu'aujourd'hui on dirait de gauche, ce petit bourgeois aux origines incertaines a épousé14 Dona Emilia de Castro Pamplona, fille du 4°comte de Resende, 18° Grand Amiral héréditaire de Portugal. Il était un écrivain célèbre, elle était une demoiselle de vingt-huit ans, belle, mais difficile à marier, et la soeur d'un ami d'enfance. Ils étaient tous deux pauvres. Leur correspondance intime, récemment publiée, témoigne d'une infinie tendresse et d'une grande harmonie. Il est certain que l'attitude personnelle et la piété authentique d'Emilia ont eu une grande influence sur les oeuvres tardives de l'écrivain. Mais c'est sans doute après sa mort qu'elle a joué le plus grand rôle, en publiant ses travau.x inachevés et en réunissant les textes épars, avec l'aide de ses amis. Antero de QuentaI était açoréen Philosophe et poète admirable, il régnait à Coimbra sur les étudiants progressistes, animant la contestation jusqu'à l'émeute et pratiquant l'insolence jusqu'à la provocation. Très vite, il prit un ascendant considérable sur Eça de Queiroz, son cadet de trois ans, et ce fut lui sans doute qui lui fit découvrir Proudhon. Personnage tragique et démesuré, auteur d'une oeuvre importante et surtout de splendides sonnets, il finit par se suicider en 1891. Eça le définissait comme "Un Génie qui était un Saint". Bien différent fut Ramalho Ortigao, dont l'amitié fut celle de toute une vie. Rigoureux et élégant, il était aux antipodes d'Antero, avec qui il se prit d'ailleurs d'une violente querelle au temps de la "Question de Coimbra15". Eça, quelque part, le décrit comme "l'homme le mieux habillé de Lisbonne". Homme de lettres éclairé et cultivé, il devait laisser une oeuvre respectable, en particulier les "Farpas" (Les banderilles),

14 Auparavant, toutefois, il obtint d'être reconnu comme fils légitime de José Maria Teixeira de Queiroz et de Carolina Augusta Pereira d'Eça Son père, souflTant, n'assista pas au mariage, et sa mére offiit à la jeune épousée un bracelet de rubis et brillants 15 La "Question de Coirnbra", querelle des anciens et des modernes, agita beaucoup le monde littéraire portugais en 1865 Une lettre ouverte d'Antero de Quental au poète "établi" CastiIho (1800-1875), intitulée "Du bon sens et du bon goût", en fut un peu le manifeste

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revue périodique de critique et de chronique, de très haute tenue littéraire, à laquelle Eça de Queiroz fut associé au début. Ensemble, ils écrivirent aussi un drôle de petit roman, sorte d'impromptu policier à quatre mains, satire jubilatoire des feuilletons d'aventure publiée en feuilleton dans le "Diario de Noticias" en 1870. "Le mystère de la route de Sintra" était un véritable canular dont l'idée était venue aux deux compères "sur la Promenade Publique, devant deux tasses de café," pour "réveiller tout ça". Réveiller Lisbonne endormie dans la chaleur, la poussière et l'ennui. On retrouvera fréquemment ce leitmotiv dans l'oeuvre d'Eça. Lui-même, qui trouvait les nouvelles générations "tristes, et entrant dans l'art sur des béquilles", avait une tendresse particulière pour ce petit livre "qui témoignait de la fraternité intime de deux vieux hommes de lettres, qui avait résisté à vingt ans d'épreuve au contact d'une société qui se dissolvait de tous côtés," et qui "s'il n'était pas un triomphe pour leur esprit, était pour leur coeur une douce joie"16. C'est au Colegio da Lapa, à Porto, dont le père de Ramalho Ortigao était le directeur, que les deux garçons s'étaient connus. Leur amitié était sans doute nécessaire à Eça pour contrebalancer le déséquilibre de sa vie familiale. On en retrouve la trace dans son oeuvre, où se répète le thème de l'anlitié, dans un contrepoint dialectique illustré, en particulier, par Jacinto et Zé Fernandes, les deux héros de "A Cidade e as Serras"17. Eça entre en propédeutique à l'université de Coimbra, pour faire son droit. Il fait aussi du théâtre et de la politique, et commence à écrire de petits contes, "où il y a toujours deux cadavres qui s'aiment sur un banc du Rossio" et qu'on lui reproche "de n'écrire qu'en français18", ce qui ne manque pas de sel au regard des pages qui suivent. En 1866, son diplôme en poche, Eça de Queiroz s'inscrit au barreau de Lisbonne. Il ne plaide pas, mais écrit beaucoup On commence à le voir dans les cercles littéraires de la capitale. Jaime Batalha Reis le rencontre à ce moment à la rédaction de la "Gazette de Portugal" et trace de lui ce portrait19 singulièrement romantique: "Un soir, ... je vis une silhouette très maigre, dégingandée, très voûtée, avec un cou très long, une tète petite et pointue qui m'apparaissait entièrement dessinée en noir
16 Eça de QueirozlRamalho Sintra"

Ortigào,

préface à la 20 édition de "0 Mysterio da Estrada de

17 traduit en fTançais par M-H Piwnik sous le titre: "202, Champs Elysées" 18 Jaime Batalha Reis, préface aux "Proses Barbares", 1903

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