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Education et instruction en Martinique (1635-1830)

De
300 pages
A travers une présentation des différents types d'enseignements cette étude permet d'appréhender l'histoire de la société Martiniquaise à travers l'éducation des libres, l'instruction religieuse des esclaves, le développement des écoles tenues par des congrégations enseignantes ou des laïcs. Un regard sur la construction d'une société coloniale esclavagiste grâce à la place de l'instruction et de l'éducation.
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EDUCATION ET INSTRUCTION EN MARTINIQUE
(1635-1830)

www.librairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr (Ç)-L'Harmattan, ISBN: 2006

2-296-00407-5

EAN : 9782296004078

Henry DELINDE

EDUCATION E INSTRUCTION EN MARTINIQUE
(1635-1830)

Préfaces de Marie-Laurence DELOR Lucien ABENON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

-

Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

M. HENRY DELINDE

EDUCATION ET INSTRUCTION EN MARTINIQUE 1635 -1830

Iconographie couverture: Katholsk missionari westindien Missionnaire catholique des Indes Occidentales. Lith. C. Tr. H. Abrah.-Lundquist et Cie /Kath. Gravure hollandaise. «colI. MRHE - Musée régional d'histoire et d'ethnographie

de la Martinique».

N° INV: 1994.8.4 Photographie numérique réalisée par Mme Colette LETON, M Olivier GRATIANT. Remerciements à M Alfred MARIE-JEANNE, Président du Conseil régional, à Mlle L-R. BEUZE, Conservateur en Chef et à ses collaborateurs: Mme. Caroline PORTECOP, M Max GRIFFITTE.

A l'Eglise Catholique de Martinique A feu M. Lucien ABENON
Professeur d'histoire de l'Université des Antilles Guyane

A Madame Annie REY-GOLDZEIGUER
Professeur Honoraire de l'Université de Reims Champagne-Ardenne

A ce pays, la Martinique A Madame Iris BELLEJAMBE A ma famille

PREFACE
Monsieur H enry D elinde nous propose i ci une étude de plus de 250 pages sur l'éducation et l'instruction à la Martinique des origines à 1830. C'est le premier tome de l'ouvrage que l'auteur veut consacrer à l'enseignement dans cette même île et qui sera tiré de la thèse qu'il a soutenue brillamment à Paris VII. en 1999. Nous pensons qu'il faut féliciter ce chercheur de s'être consacré à ce sujet qui est essentiel pour connaître l'histoire sociale de n'importe quel pays. C'est donc là un travail important qui devrait apporter beaucoup à tous ceux qui s'intéressent à la société Martiniquaise. Observons que M. Delinde distingue bien l'éducation de l'instruction. La première est réservée à une élite, celle des plus riches des colons blancs, les grands habitants. Les garçons après avoir été formés par des précepteurs se dirigent vers le collège Saint-Victor créé au 18ème siècle à Saint-Pierre. Pour les jeunes filles, elles sont destinées au couvent fondé par les Dominicaines en 1654, qui sera remplacé par l'établissement des Ursulines. Les études se feront en France. Regrettons que l'auteur ne fasse que de rapides allusions aux petites é coles réservées à un public moins huppé. Il note bien leur présence au Vauclin, à Basse-Pointe et Fort-Royal, mais nous aimerions en savoir plus sur ce sujet qui aurait d'ailleurs permis de fructueuses comparaisons avec la France. On peut penser que les documents sur ces écoles sont rares ce qui explique sans aucun doute cette petite carence. Pour les nègres et les hommes de couleur libres il n'est pas question d'éducation mais d'instruction. Il faut en effet donner à cette population les bases d'une évangélisation qui lui permette d'accéder au salut que propose la foi catholique. Il s'agit aussi d'encourager les esclaves sur la voie de la résignation qui les mènera à supporter leur sort malheureux.

Cette instruction est donnée par les curés des nègres, qui aidés de quelques esclaves plus instruits, se sont efforcés de donner un semblant d'instruction à leurs ouailles. Le résultat ne fut peut-être pas très probant s'il faut en croire ce que nous révèle sur le sujet Philippe Delisle dans son ouvrage «Renouveau missionnaire et société esclavagiste» (Edition Publisud, paris 1999). Remarquons cependant que la formation professionnelle de certains esclaves ne fut pas négligée puisque certains maîtres n'hésitèrent pas à envoyer leurs esclaves en France pour leur permettre d'accéder à une éducation plus soignée. D'autre part la formation religieuse des noirs a été assez marquée pour qu'aujourd'hui encore les Antilles restent des terres de chrétienté fervente. Cette œuvre d'enseignement et d'instruction n'a pas toujours été facile. Il y a eu des gouverneurs qui comme Fénelon ou Villaret-Joyeuse ont été défavorables à toute forme d'instruction pour les noirs. D'autre part Versailles s'est longtemps opposé à la création d'un collège à Saint-Pierre. L'ouvrage de M . D elinde présente encore a u lecteur un index et un tableau chronologique d'un grand intérêt. Il est donc particulièrement intéressant pour tous les chercheurs. Gageons que le tome prochain sera encore plus riche et qu'il nous apportera encore plus de renseignements sur une époque où le désir de l'instruction constituait l'ardent désir de tout un peuple et le symbole même de son émancipation.

M. Lucien ABENON, Professeurd'histoire,
1

Université

Antilles Guyane

I. Sous la direction de Lucien Abenon, Nenad Fejic et Annie Saunier: Résistances et révoltes contre les pouvoirs établis de l'antiquité à nos jours, Espace Outre-Mer, ED : Ibis Rouge, 2004, 295p.

10

PREFACE
Deux siècles de société esclavagiste, corps torturés, familles disloquées, de brisure du lien social traditionnel, de souffrances, de pertes de repères symboliques ont condamné l'esclave à un recodage incessant. Quels détours, quelles cultures de survie, quelles formes sYlnboliques a-t-il mis en œuvre afin de construire une identité fragile, complexe? En face, le colon a compris que la puissance physique, la force ne suffisent pas. Il lui faut construire un discours justifiant un prétendu «droit à l'esclavage». «Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme pas sa force en droit et l'obéissance en devoir». (J.C. Rousseau) Dès lors comment légitimer, légaliser cette autorité dominatrice et destructrice? C'est à l'école, à travers les institutions religieuses que sera dévolu ce rôle. C'est le regard d'un historien qui cherche à comprendre, à travers les étroites imbrications du politique, du religieux, comment l'éducation at-elle été à la fois un vecteur de façonnement et de subordination de la «société créole». Retraçant l'histoire des écoles religieuses et des missionnaires en Martinique, Henry Delinde se propose d'appeler à la réflexion sur le rôle de l'éducation dans le processus visant à la création d'une identité nouvelle traversée par les contradictions présentes à l'époque. Impératif économique, politique, moral, il s'agit de donner à la colonie un visage d 'humanité puis de substituer au colonialisme classique le langage de l'assimilation et de l'assistance.

Parler des autres est un leurre si nous ne savons pas parler de nous.

Marie-Laurence DELOR Professeur de philosophie

EDUCATION ET INSTRUCTION EN MARTINIQUE
[Données éducatives, politiques et sociales] (1635-1830)

PREFACE
PREAJJBULE INTRODUCTION CHAPITRE I FONDATIONS DE L'ECOLE COLONIALE OU L'EDUCATION PRIVILEGIEE DES CREOLES 17EME-18EME SIECLES
A. EMERGENCES DE FORMES, DE STRUCTURES D'EDUCATION ET D'INSTRUCTION Al. L'ECOLE DES DOMINICAINES DE TOUL (1654-1669) Al. LE COUVENT MONASTERE DES DAMES RELIGIEUSES URSULINES (1681- 1839) LES BALBUTIEMENTS D'UNE POLITIQUE DE CONTROLE ET DE DEVELOPPEMENT DE L'INSTRUCTION BI. INDISPENSABLE ET INCONTOURNABLE EDUCATION CHRETIENNE B2. L'ETABLISSEMENT MIXTE DES JACOBINS L'EDUCATION CREOLE DE LA SECONDE MOITIE DU 18EME SIECLE (1763-1789) CI. LA MAISON DE LA PROVIDENCE (1763-1790) L'éducation des femmes créoles Organisation et discipline Difficultés et devenir C2. LE COLLEGE SAINT-VICTOR, 1765 Etablissement et organisation Constructions et perspectives L'obstiné refus des Fréres des Ecoles Chrétiennes de prendre en charge le collège

9

15 17 27 27
31 36 39 43 48 56 65 68 71 76 80 85 89 90 96

B.

C.

CHAPITRE II LA MENACE DES SOCIETES DOMINEES
A.

113 113

B.

LE SPECTRE DE L'INSTRUCTION DES ESCLAVES 119 Al. PROPAGANDE DE LA FOI ET IMAGES DES ANCÊTRES 122 Al. DES LIMITES A «L'INSTRUCTION PUBLIQUE DES NEGRES» 128 A3. FINALITE DE L'INSTRUCTION RELIGIEUSE ET «SURDITE» DES MAITRES 136 Adoucir et moraliser afin de préserver l'avenir 142 LA «MANGROVE MULÂTRE» (1789-1815) 150 BI. LA CONSCIENCE DE LA «NATION ESCLAVE» 152 B2. L'ANCRAGE DES MULA TRES : FIN 18EME - DEBUT 19EME SIECLE 158 L'impossible résolution 164 B3. NEGRES ET MULATRES SOUS SURVEILLANCE (1802-1815) 168 La mission des mulâtres 172

CHAPITRE III VESTIGES ET PREMICES D'UN NOUVEAU PAYSAGE DE L'INSTRUCTION (1815-1830)
A. B.

177 177
183 196 209 215 225 229 245 277 293

LA MAISON ROYALE D'EDUCATION DES DEMOISELLES DE SAINT-

PIERRE(1816-1823) C. L'ATOUT«MULÂTRES» DESAUTORITESFRANCAISES? Le «poisonmulâtre» D. LESBOURSIERSDE FRANCE CONCLUSION TABLE DES ANNEXES ET ANNEXES CHRONOLOGIE / SIGLES LES SOURCES DE LA RECHERCHE INDEXATION

L'HOSPICE DE CHARITE DES FILLES ET FEMMES PAUVRES DE LA MARTINIQUE, ORPHELINS, ORPHELINES ET ENFANTS TROUVES 193

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PREAMBULE

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Deux questions guident l'expression de la problématique qui nous occupe. Comment les données éducatives, économiques, sociales et politiques de 1635 à 1830 s'articulent-elles dans la construction d'une problématique de la survie et du devenir d'une société coloniale esclavagiste, succédant à une civilisation amérindienne? Quelle sera la place du système éducatif dans la résolution des contradictions de la société esclavagiste et au-delà de celle-ci dans la défense des intérêts Supérieurs de la métropole coloniale? A cet égard, la période qui se noue de 1635 à 1830 révèle: 2 * L'appropriation d'une terre et la construction d'une 3 société coloniale esclavagiste, * Une société, qui de par sa nature engendre ses contradictions et porte les germes de sa destruction, * Une période ou les bases intellectuelles et culturelles s'enchevêtrent, s'enracinent et où le culturel dominant imprime sa place et sa fonction dans l'évolution de la société. L'analyse et la compréhension de la menace qui pèse sur la société coloniale, mais encore de l'évolution de cette problématique dans sa globalité, appellent à un examen des différentes composantes de la société coloniale esclavagiste.

1. Tout au long de ce travailles citations sont dans l'écriture de l'époque. 2. Bien plus que colonisée, la Martinique est une terre conquise par la France. 3. Cette société coloniale esclavagiste est un pur produit du fait colonial. L'acte de conquête «élimine» les caraïbes et procède à la création d'une société coloniale dont l'écrasante majorité de la population en situation servile a des origines différentes de celle du colonisateur. Situation de l'Afrique Noire. Voir annexe 1.

Il s'agit aussi de souligner l'acuité des contradictions, des enjeux, de mieux appréhender les situations et finalités de l'éducation et de l'instruction. Si la notion de «société coloniale esclavagiste» fige une donnée politique et un état de fait, il paraît tout aussi important de mettre en exergue la constitution et le développement de trois sociétés parallèles en situation conflictuelle, nourrissant chacune son propre dessein. Dès lors, l'éducation et l'instruction, dans leur diversité, ont-elles constitué ce ciment commun, cet élément de cohésion au devenir de la société? Quels sens ces mots «éducation» et «instruction» ont-ils dans cette société coloniale esclavagiste du 17ème au 19ème siècle?

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INTRODUCTION Aux 17ème et 18ème siècles s'enracinaient et se développaient des facteurs pouvant conduire à une destruction de cette société coloniale primaire en raison de sa nature, sa composition et son objet. Cette tranche historique correspondait aussi à une période de gestation, d'émergence de formes et de structures d'éducation. Ce risque se traduisait au début du 19ème siècle par l'existence d'une société fortement conflictuelle. L'évolution sociologique et les revendications politiques, notamment du fait du caractère esclavagiste et ségrégationniste de la société, les répercussions des événements de la Révolution française et l'exigence de liberté de plus en plus violente, débouchaient sur une situation grave l, inquiétante pour les créoles, à laquelle il fallait trouver des réponses. L'évolution démographique, les rapports entre les différentes «sociétés», les événements internes et externes à la colonie questionnaient de manière aiguë <<une éducation» cloisonnée, sélective, dont il devenait urgent de redéfinir la vocation. D'autant que, l'instruction et la politique offraient sur les 17ème et 18ème siècles un visage contrasté. Deux mondes étaient en confrontation, d'un côté, «l'éducation» offerte au créol/, de l'autre, «l'instruction» réservée à l'esclave. A I a croisée des chemins, une autre société se constituait, celle des gens de couleur libres et
" des mulatres . 3

l, Risques de destruction, inquiétude et interrogation sur le devenir de la société coloniale esclavagiste, 2, Le créole est le descendant d'un colon européen installé dans la colonie, 3, Mulâtres et gens de couleur sont les descendants de «l'union» d'un blanc et d'un noir ou inversement.

Tout au long de ces deux siècles, l'éducation, l'instruction apparaissait à la fois comme une donnée essentielle à la fondation de la société et une «substance» s'avérant extrêmement dangereuse, sinon destructrice. L'instruction, confrontée aux contradictions et aux errances de la colonisation, revêtait plusieurs visages. Elle suscitait des intérêts et finalités antagonistes que le pouvoir s'attachait à réguler et à développer. La masse des esclaves constituait un des facteurs fondamentaux de cette menace de disparition de la société coloniale esclavagiste à la fin du 18ème siècle. Plusieurs causes alimentaient ce danger; tout d'abord un problème sociologique et démographique: comment concevoir la maîtrise de cette marée d'esclaves? La seconde cause s'en trouvait constituée par la protection de la société esclavagiste et des intérêts coloniaux (économiques, politiques, moraux, etc.). La troisième s'érigeait avec l'exigence de liberté des masses esclaves, par rapport à une société esclavagiste de plus en plus répressive et inacceptable dans le contexte des événements de 1789. Exigence del iberté porteuse en germe d'une redéfinition de la nature, de l'organisation des valeurs de cette société coloniale et sans doute de son avenir. Cette interrogation sur l'avenir se cristallisait dans la confrontation de deux politiques en matière d'éducation à savoir: la poursuite d'une éducation insignifiante s'attachant à maintenir absolument l'esclave dans l'ignorance et la mise en œuvre d'une éducation «éclairée». Du côté des esclavagistes, face aux pressions internes et externes que subissait la colonie, ceux-ci se refusaient à envisager une transformation de la société coloniale. L'avenir ne pouvait se concevoir même en envisageant des «bouleversements» à très long terme, que dans la continuité et dans un processus de dissolution de l'esclavage. En fait la société créole se trouvait enchaînée au préjugé de race qui lui rendait l'égalité des hommes insupportable ainsi qu'à un pouvoir de 18

domination sur une main d'œuvre devant satisfaire ses intérêts économiques. Face à pareille préoccupation, l'instruction des esclaves se heurtait à la surdité et à l'hostilité des maîtres. Pourtant ces deux politiques en matière d'éducation tentaient de trouver des réponses à un objectif commun et politique: comment sauver la colonie? L'intérêt politique des colonies appelait des solutions sinon radicales, du moins énergiques et déterminées. Par ailleurs la situation politique de la France en cette fin du 18ème siècle, constituait un facteur supplélnentaire d'inquiétude et de menace pour les esclavagistes de la Martinique. Ce débat sur l'avenir des colonies prenait toute sa dimension avec la Révolution française. L'existence des colonies, de surcroît esclavagistes, ne remettait-elle pas en cause la déclaration des droits de l'homme (égalité, .' fraternlte,... ) ?. Dès le début de la seconde moitié du 18ème siècle, se développait l'idée d'une éducation éclairée, ne serait-ce que pour contenir et maîtriser la population esclave. Mais bien au-delà d'une exigence de survie, l'Education et l'instruction publique s'érigeaient comme une donnée essentielle de transformation et de sauvegarde de l'emprise coloniale. La société coloniale qui s'instaurait en Martinique à partir de 1635 s'accompagnait d'une exigence, celle de sa survie. Sa préoccupation première se résumait dans l'avenir de l'implantation coloniale et de la défense de ses intérêts. Une dynamique à la fois interne et externe instaurait les premières racines d'une éducation et d'une instruction. Comment cette société coloniale esclavagiste allaitelle développer ou transmettre l'instruction aux uns et aux autres?

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Pouvons nous déterminer une réelle volonté politique à travers la «stratification» qui s'imposait, afin de conserver chacun à sa place? Cette stratification n'était pas le fruit du hasard et entendait répondre à une finalité. Education et instruction scolaire ne se dissociaient pas du développement d'une société coloniale esclavagiste et assumaient un rôle moteur. L'enjeu des débuts de l'histoire de l'école en Martinique de 1635 à 1789, résidait dans la détermination d'une «Education» au service d'une société créole. La complexité de cette «Education» s'inscrivait dans la constatation, non pas de l'instauration d'une, mais de plusieurs éducations édifiées dans un cloisonnement déterminé par l'entreprise coloniale. Il pourrait paraître étonnant de commencer par appréhender l'histoire de l'école en Martinique au travers de la propagande de la foi. En fait, ce serait méconnaître la totale imbrication entre le processus de colonisation et la place de l'instruction religieuse dans l'éducation des hommes et des femmes de la société française d'alors, et plus globalement des puissances européennes de l'époque. Dans le cas de la Martinique, les Caraibes devaient en être dans un premier temps, les principaux «interlocuteurs». De la propagande de la foi ou de la conversion des Caraibes, l'on était arrivé à l'édification d'une colonie et à sa légitimation. La propagande de la foi cédait la place à l'instruction religieuse, de manière contradictoire par le biais d'une rupture vis-à-vis du destinataire mais aussi d'une évolution par le développement d'une société esclavagiste. Les premiers religieux à la Martinique furent 1 des Séculiers, puis arrivèrent les Jésuites en 1640, les

1. Avec les Pères Bouton, Hampteau, Mongin. Les Jésuites possédaient en 1714 une sucrerie avec des esclaves. Dès 1703, 200 esclaves travaillaient à la mise en valeur de leur sucrerie, quartier du Fort à Saint-Pierre.

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Dominicains à partir de 1654 et les Capucins entre 1660 2 et 1684 . Considérant que cette terre de la Martinique n'appartenait à personne sinon à la loi des armes, l'Edit du Roi Louis XIII de mars 1642, accordait un droit de propriété à perpétuité à la compagnie des Isles de l'Amérique. Celle-ci avait pour devoir de travailler incessamment à la conversion des sauvages aussi bien des îles déjà occupées que pour celles «tenues par les anciens peuples 3 4 de l'Amérique» . Dans son ouvrage, le Révérend Père Janin légitimait la colonisation française. De son propos, nous retiendrons deux aspects essentiels. Tout d'abord que les Caraïbes et les Noirs appartenaient à des races et civilisations inférieures, face à la supériorité de la civilisation européenne. Parlant des Caraïbes, il écrivait:
«ils fondirent littéralement, au contact de la civilisation européenne. - Au lieu de chercher à se l'assimiler - comme les noirs, ils fuyaient ou bien ils n'en prenaient que les vices et les tares. C'était des races abâtardies et corrompues, vouées à la destruction» 5.

1

Le second objectif de l'auteur était de légitimer la prise du territoire que l'histoire officielle galvaude sous le concept de «découverte». Les arguments étaient les suivants: les Caraïbes venaient d'arriver quand les Français s'emparèrent des îles; les Caraïbes occupaient à
I. Chronologiquement: leP ère Boulogne, leP ère Feuillet, leP ère DuT ertre et leP ère Labat. 2. Le Père Hyacinthe, Capucin, avait présidé aux cérémonies religieuses marquant le début de la colonisation. Les Capucins revendiquaient la Martinique aux Jésuites, auprès de Rome. Ainsi la délicate question de la délimitation des paroisses renforçait la rivalité qui opposait les congrégations. J. Rennard, Histoire religieuse d es Antilles Françaises, des 0 rigines à 1914, Paris, société de l'histoire des colonies françaises et librairie Larose, 1954, 447 p. 3. Edit du Roi, concernant l'établissement de la compagnie des Isles de l'Amérique. Donnée à Narbonne au mois de mars 1642, p. 4. Code de la Martinique, 1642-1754. ADM.- 4Mi Il (RI).
4. R.P. Janin, 5. R.P. Janin, La religion La religion aux colonies aux colonies françaises françaises ..., impr. d'Auteuil, ..., impr. d'Auteuil, 1942, pp. 34-35. 1942, pp. 34-35.

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peine le quart des îles; les Caraïbes n'étaient fixés nulle part. Le devenir des Caraïbes ne pouvait passer que par la «civilisation» 1. En décidant de s'approprier cette terre en 1635, la France s'engageait progressivement vers un processus de colonisation, générant l'émergence d'une société particulière et d'une économie extravertie. L a Martinique était bien évidemment une île habitée. L'ensemble de l'Arc Caraïbe l'était depuis des siècles 2 par des peuples amérindiens qui avaient migré du continent. La Caraïbe était porteuse d'une vieille civilisation amérindienne3. Les Petites Antilles étaient alors occupées par le <<peuple la nation» Caraïbe. Celleou ci ayant conquis militairement les territoires aux mains des Arawaks qui demeuraient encore dans les Grandes Antilles. L'affrontement avec les Amérindiens, était inévitable. Entre les flèches et les fusils, il n'y eut de place que pour le «génocide», si l'on veut bien considérer ce que fut leur sort dans tout l'Arc Caraïbe, tant vis-à-vis des . . 45 Espagno Is, des AnglaIs, d es FrançaIs. La légitimation coloniale sous-entendait qu'il y avait d'une part le sauvage, le barbare, le primitif et d'autre part 6 le civilisé. LeP ère Du Tertre ne disait p as autre chose. Quand cette île fut «découverte», elle ressemblait à un chaos qui ne fut démêlé qu'avec l'arrivée et l'établissement

1. R.P. Janin, La religion aux colonies françaises..., impr. d'Auteuil, 1942, pp. 34-35. Les recherches archéologiques et historiques mettent en lumière aujourd'hui l'errance des propos de R.P. Janin. 2. L'archéologie précolombienne aux Antilles Françaises, Revue Parallèles 36/37, 3ème et 4ème trimestres 1970, 106 p. 3. Christian Montbrun, Les Petites Antilles avant Christophe Colomb, Ed. Karthala, juin 1984, 168 p. 4. Guy Martinieres, Origines et formes de l'expansion coloniale (15ème, 16ème siècles), dans HistoriaI Antillais, Tome 1. 5. Jacques Adelaide-Merlande, La fin des Caraïbes, dans HistoriaI Antillais, Tome 1. 6. Du Tertre Jacques (R.P. Jean-Baptiste), Calais 1610 - Paris 1687, Dominicain missionnaire et chroniqueur. Encyclopédie Désormeaux, p. 961.

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des Français. L'affrontement avec les Caraïbes n'était pas que «militaire» et économique, il était aussi culturel, 2 spirituel ...etc. En un mot la France prétendait apporter la civilisation aux sauvages. La colonisation signifiait la civilisation. Sous le couvert de la propagande de la foi, la religion catholique entérinait un processus. Qu'était-ce qu'évangéliser un peuple qui n'avait ni la même culture, ni les mêmes croyances, ni les mêmes mœurs, ni la même langue? La religion dans tout le continent amérindien et, notamment, dans la Caraïbe était un virus qui, une fois qu'il s'était glissé dans un groupe, préparait le cancer de la colonisation3. Colbert ne suggérait pas autre chose avec l'installation des Frères Jacobins, à Saint-Domingue en 4 1664 . Grâce à la propagande de la foi, il était donc question «d'instruire» et de «civiliser», les Caraïbes. L'instruction qu'on leur destinait visait des grands préceptes de la religion catholique. Celle-ci rencontrait quelques succès apparents. Les sauvages étaient animés de dispositions pour être instruits. Mais ce n'était pas toujours le cas. La démarche jugée aventurière du R.P. de la Mare qui envoyait secrètement le R.P. Raymond Breton et F. Charles Pouzet en 1642 en Dominique, île voisine, connut un certain succès. Les Caraïbes acceptaient qu'ils s'occupent des enfants. A leur niveau, les Frères avaient entrepris l'étude de la langue caraïbe mais utilisaient une sorte de (~argon» que les Amérindiens utilisaient avec les Français pour se faire comprendre, afin d'engager
I. Du Tertre, Histoire générale des Antilles: Histoire naturelle des Antilles habitées par les français, Tome II, p. 397, Réd. C.E.P., Société d'histoire de la Martinique, 1958. 2. La société caraïbe était bien différente de celle des Français et avait son propre système éducatif (communautaire et initiatique), ses coutumes, ses croyances. 3. Rapporté par Du Tertre, Histoire générale des Antilles, Tome 1 : De l'établissement des français aux îles de l'Amérique, 4. Minute I ettre de Colbert A.N.-C8Bl (13). p. 205, Réd. À M. De 1958. Tracy, V incennes, le 22 septembre 1 664. Prouville-

1

23

l'évangélisation. Les mIssIonnaires avaient à leur disposition pour la conversion des Caraïbes deux outils forgés par le R.P. Raymond Breton, à savoir un 1 2 dictionnaire et un catéchisme en langue caraibe . Le petit catéchisme devait instruire «les maîtres d'une langue barbare» mais aussi apporter les «fruits sacrés et les mérites éternels des missions apostoliques». Le Père Breton évoque le misérable état spirituel des sauvages qu'il considère comme «esclaves de Satan, faute de personnes qui les instruisent». Labat3 notait que les Caraïbes de la Dominique possédaient une certaine instruction religieuse. Il s'en méfiait d'autant que le baptême donné au compte-goutte suscitait un attrait matériel puisqu'il s'accompagnait d'un 4 cadeau, une bagatelle. Du Tertre faisait déjà état de la mauvaise impression que les sauvages avaient conçu de la mauvaise vie des chrétiens, de leurs agissements. Il reconnaissait implicitement que si sauvages et barbares il y a vait, les colons ou chrétiens ne valaient guère mieux, sinon pire et que les Caraïbes tenaient à s'en préserve/. De l'aventure coloniale, l'on était passé à la colonisation directe avec prise de possession des territoires, peuplement et mise en exploitation des colonies. L'intérêt n'était pas qu'économique, comme le soulignait le R.P. Janin, mais aussi politique. Il fallait tenir tête aux puissances étrangères, constituer un <<Empire».De l'avis du R.P. Janin, le seul problème fut l'arrivée de la
1. Le dictionnaire n'a pas été retrouvé. 2. Le petit catéchisme OV, sommaire des trois premières parties de la doctrine chrétienne. Traduit du français, en la langue des Caraibes insulaires par le R.P. Breton. 3. Labat R.P. (Jean-Baptiste), 1663-1738, Dominicain, écrivain, Biographie: Encyclopédie Désormeaux, 1993 (T5). Biographie de Danièle Bégot, dictionnaire des hommes célèbres de la Caraibe, Ed. Caraibes,

Tome III.
4. Labat, Nouveau voyage aux îles d'Amérique, Réd. Horizon, Caraïbes, 1972. L'édition ori~inale chez Cavelier à Paris a été tirée en 1722 à 2000 exemplaires. . DuT ertre, Histoire Naturelle d es Antilles, T orne I I, réédition Société d'Histoire de la Martinique, p. 390.

de c elle de 1 667-1671,

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traite des noirs qui devait constituer un obstacle «à l'expansion de la race française».
«Il ny eut plus qu'une minorité de français de race, perdue au milieu d'une masse d'Africains Les colonies devinrent exclusivement des entreprises commerciales. Le domaine de la France s'étendait par le fait même, mais ce n'était plus la réalisation du plan primitif, la création d'une seconde France ou d'un Empire, qui serait venu renforcer politiquement et militairement la Mère-Patrie>/.

Dans cette société coloniale qui s'édifiait, les Caraïbes abandonnaient un patrimoine culturel aux uns et aux autres. Nous en retrouvons les traces dans la société d'aujourd'hui, mais, du point de vue démographique, il ne subsistera qu'une empreinte. Trois types de population constituaient dès le début de la colonisation, en plus de «l'apport» limité d'Amérindiens, la société de 1635 à 1830. La politique de mise en esclavage des Amérindiens étant impossible, celle 2 des engagés ayant des limites face aux besoins de plus en plus grands de production et de rentabilité, la France optait définitivement pour la traite des noirs. Très rapidement, l'on se retrouvait en face de deux vecteurs déterminants porteurs chacun d'un patrimoine différent: d'un côté les colons et créoles; de l'autre les esclaves (noirs et de couleur). De ces deux composantes surgissaient et participaient aux fondements de la colonie, les libres de couleurs. Les frontières entre ces différentes «sociétés» et classes sociales étaient à la fois réelles et fictives. La société créole était maître d'œuvre. Ce terme de société créole définit dans son essence la seule société des colons natifs de l'île qui s'étoffait progressivement de nouveaux colons. Son existence n'avait de sens que dans
1. R.P. Janin, La religion aux colonies françaises, impr. d'Auteuil, 1942, p. 14. 2. Engagés: Blancs arrivés dans la colonie sous contrat de trois ans pour travailler maître. Dictionnaire encyclopédique des Antilles et de la Guyane,

pour un

tome 4, 1992, p.l 022.

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une réflexivité avec un système de colonisation, d'appropriation d'un territoire et d'oppression de l'homme. Ainsi, il n'est pas étonnant que par une extension légitime de domination, le terme «créole» se soit attribué au début du 20ème siècle à tout ce qui prendra vie et forme dans le pays. Les rapports de force iront en se modifiant a vec le développement du pays, la naissance d'un peuple, les antagonismes inhérents à une société d'oppression et aux intérêts de la métropole coloniale à travers les siècles. Du début de la colonisation jusqu'en 1830, l'Education revêtait plusieurs formes. En tout premier lieu celle de la propagande de la foi qui cédait le terrain à l'instruction religieuse. Il convenait de lui donner désormais un sens plus large, elle ne s'adressait plus aux seuls Caraïbes mais aussi aux créoles, colons et aux esclaves - une instruction religieuse différente selon son statut dans la société. La société créole se dotait de petites écoles laïques et d'établissement d'éducation. Jusqu'en 1830, l'instruction c'était avant tout l'affaire des créoles. Mais au sein même de cette société créole, tous les enfants ne pouvaient prétendre aux mêmes possibilités d'éducation. Enfin, L'instruction des esclaves, aussi bien celle des adultes que des enfants qui naissaient dans la colonie, se devait d'être réduite à sa plus élémentaire expression. Ainsi, de par sa place et sa fonction, éducation et instruction se trouvaient impliqués dans le développement, la gestion, voire la résolution des antagonistes des sociétés et des e njeux q ue recelait cette société coloniale esclavagiste.

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CHAPITRE I
FONDATIONS DE L'ECOLE COLONIALE OU L'EDUCATION PRIVILEGIEE DES CREOLES 17EME-18EME SIECLES L'implantation française en Martinique dans cette première moitié du 17ème siècle s'inscrivait dans le cadre de la compétition internationale et stratégique entre les 1 puissances européennes. Dès 1600, la politique coloniale
française prenant le relais des «initiatives individuelles»
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.

Après le Canada, les Antilles basculaient3 dans un nouveau tracé historique. Cette évolution tenait pour beaucoup du regard d'utilité et de rentabilité que Richelieu portait sur les colonies 4. A ces causes, il fallait ajouter les ambitions de grandeurde la France, sa mission catholique de conversion et d'assimilationdes Amérindiens5. L'Administration coloniale de la Martinique et de manière plus large celle des Antilles Françaises, relevait de la compagnie de Saint-Christophe,créée en 1626. Cette autorité était remplacée par celle de la compagnie des Isles d'Amérique pour la période allant de 1635 à 1650. Aux compagnies succédaient les seigneurs propriétaires(16501664), avant que le Roi de France ne les rachète pour les confier à la compagnie des Indes Occidentales (1664 -

t. Hollandais, Espagnoles, Anglais, etc. ... Guy Martinière évoque le premier partage du monde et l'effondrement des sociétés indiennes (15ème, 16ème siècles), pp. 8-30, dans l'encyclopédie HistoriaI antillais, tome 2, Ed. Dajani, Pointe à Pitre, 1981,550 p. 2. Jean Meyer, .. Le grand tournant du 17ème siècle, pp.43-50, dans Histoire de la France " coloniale, des origines à 1914, tome 1, Ed. Armand Colin, Paris, 1991. 3, Sous Henri N, 4, Selon Jean Meyer, dans Histoire de la France coloniale, vers le milieu du 17ème siècle, intervient une brutale chute des coûts du fret entre l'Afrique et l'Amérique, rendant désormais la traite négrière beaucoup plus rentable, 5. Autant d'éléments légitimant la présence de la France en Amérique et pour que celle-ci ne soit pas «hors jeux» de la «compétition internationale», il fallait peupler les colonies,

1674). Chaque colonie française dans la Caraïbe avait à sa tête un administrateur. En 1674, le Roi Louis XIV décidait de rattacher «les terres d'Amérique» à la couronne. La Martinique, comme toutes les autres colonies devenait à la fois un instrument et un espace commercial, symbole de puissance Française; ainsi s'imposait l'association colonie et 1 rentabilité économique. Les colonies françaises s'érigeaient en véritables bases situées sur les grands axes de communication espagnole 2. Les difficultés de l'économie mondiale3 entre 1630 et 1640 vont aider au passage d'une colonie «point d'appui»4 à une «colonie d'exploitatiomt Si la Martinique ne peut échapper aux répercussions et implications de l'histoire de France, elle tisse sa propre histoire dans une relation ambivalente avec la <<Mère-Patrie».Dès lors en quoi le système éducatif de cette colonie offre-t-il une certaine «originalité» ? Cette France de l'ancien régime, qui s'installe en terre d'Amérique possède une «école» sous tutelle de l'église. L'Etat intervenant très peu et laissant le clergé régulier ou séculier s'occuper de l'enseignement ou le surveiller, à l'exception des Universités relativement autonomes. L'Etat entretenait des écoles spéciales surtout militaires, pour ses besoins propres 6. La réforme et la contre-réforme avaient permis le démarrage décisif de la scolarisation des filles pour des raisons fondamentalement religieuses 7.

1. Eric Williams, L'histoire des Caraïbes, 1492-1969, Ed. Présence Africaine, 1975, 605 p. Meyer, Histoire de la France Coloniale des origines à 1914, Tome 1. La France est engagée dans une guerre hispano-française de 1636 à 1669. Crise de renouvellement et de développement du tabac et du sucre. Colonie de culture spéculative axée sur le tabac, peuplée de petits blancs. Fondée sur la grande propriété sucrière. Claude Lelièvre, Histoire des institutions scolaires 1789-1989, Repères pédagogiques, Ed. Nathan, 1990,238 p. 7. Françoise Lelièvre, Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Repères pédagogiques, Ed. Nathan, Paris, 1991,272 p. Jean 2. 3. 4. 5. 6.

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La problématique coloniale s'en trouvait nécessairement déterminée p ar I apolitique coloniale q ue menait la France mais aussi par les événements politiques et culturels qui nourrissaient sa propre histoire. L'autorisation officielle de la traite négrière en 16421 et l'instauration de l'esclavage s'inscrivaient dès 1670 dans une doctrine coloniale liée au mercantilisme générant un élargissement des visées coloniales françaises. Visées qui se répercutaient dans les conflits maritimes franco-anglais et sur le continent américain. A mesure que grandissait l'importance économique des «îles», celles-ci devenaient 2 des enjeux européens. L'évolution de la situation en France et dans les colonies liée aux mouvements maritimes conduisait Louis XIV en 1707, à la fin de son règne à restreindre la libération automatique de l'esclave arrivé en France. En 1716, sous la Régence, l'affranchissement des noirs en France tombait sous une interdiction totale3. Les colonies, par l'économie sucrière et la traite des noirs créaient une «fabuleuse richesse» q ui contribuait à la prospérité de la Métropole. Le succès d'une certaine politique coloniale française entre 1715 et 1740 s'en trouvait conditionné au développement de la marine de commerce française. Celui-ci remettait en cause l'équilibre commercial et politique de la planète 4. La guerre et la défaite de la marine de guerre française aboutissaient au traité de Paris de 1763. Si la France conservait ses îles de la Caraïbe, dont la Martinique, ce traité marquait la disparition d'une partie de l'«empire» colonial.

1. Décès de Richelieu. 2. Jean Meyer, Histoire de la France Coloniale des origines à 1914, Tome I, p. 49. 3. Jean Meyer, dans Histoire de la France Coloniale des origines à 1914, Tome I, Ed. Armand Colin, Paris, 1991. 4. Analyse de Jean Meyer dans Histoire de la France coloniale, des origines à 1763, Ed. Armand Colin, Paris, 1991, p. 53.

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Cette défaite se répercutait sur l'évolution de la question éducative en France. 1 Dans le prolongement du «départ» des Jésuites s'exprimait une volonté politique de l'Etat de se saisir de l'éducation de la jeunesse, manifestation d'un antagonisme apparent avec les Jésuites notamment sur la finalité de l'éducation et la volonté d'orienter l'éducation afin qu'elle réponde à «l'utilité générale» et pour le bien de l'Etat afin 2 de préparer le citoyen à l'Etat. Ainsi émergeait un débat sur l'enseignement et la responsabilité de l'Etat en la matière. L'édit royal de février 1763 affirmait l'autorité souveraine du Roi Louis XV, sans laquelle il ne pouvait être établi aucune école publique dans le royaume3. L'Etat français se dotait d'une a dministration chargée de diriger les collèges que les Jésuites avaient quittés. Caradeuc de la Chalotais proposait en 1763 l'instauration d'un Etat 4 enseignant. Si l'éducation devait préparer à une profession, il n'était toutefois pas utile d'instruire ceux qui n'avaient que faire de l'instruction. Avec l'émergence de l'autorité et de l'intéressement de l'Etat sur l'éducation germait la nécessité d'assurer la primauté de l'Etat et la mise en relief d'une confrontation de pouvoirs, d'autorités, de tutelles entre le temporel et le spirituel. L'Etat français voulait garantir son devenir et de fait trois préoccupations marquaient la période 1763-1766, à savoir: soustraire l'enseignement à la tutelle de l'église; l'école est de la responsabilité de l'Etat; l'école doit être sous sa responsabilités.
1. Août 1762, le parlement de Paris décide la fermeture des collèges Jésuites et la suppression de leur compagnie. Le 9 mars 1764, il ordonne le départ de France de tous les Jésuites. Le Roi permet cependant aux Jésuites de rester en France à titre individuel. Claude Lelièvre, Histoire des institutions scolaires (1709-1989), p. 7. 2. Claude Lelièvre, Histoire des institutions scolaires (1789-1989), Repères pédagogiques, Ed. Nathan, 1980, 238 p. 3. Claude Lelièvre, Histoire des institutions scolaires (1789-1989). 4. Louis-René De Caradeuc De La Chalotais, parlementaire, procureur général du parlement de Rennes. Dans l'ouvrage de C. Lelièvre, Histoire des institution scolaires, p. 8-11. 5. Claude Lelièvre, Histoire des institutions scolaires (1789-1989), p. Il.

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La situation qui prévalait en France amène par conséquent un questionnement sur «l'originalité» de l'éducation de cette société créole.

A. EMERGENCES DE FORMES, DE STRUCTURES D'EDUCATION ET DtINSTRUCTION Au début de la colonisation, les formes et les structures d'éducation à disposition de la jeunesse créole n'étaient pas porteuses d'une menace de disparition de la société telle qu'elle se définissait à la fin du 18ème siècle. Cette éducation découlait d'un processus de colonisation qui mettait en situation une «société créole» et de ce fait une éducation par rapport à d'autres composantes sous domination, telle que les libres de couleur, les esclaves. La compréhension de cette éducation s'exprimait dans l'exigence d'une instruction adaptée aux réalités socioéconomiques et politiques de la colonie, notamment la mise en place ou l'existence d'établissements d'éducation. La finalité de cette éducation était de répondre au développement global de la colonie, de la protéger et de satisfaire aux besoins d'une société esclavagiste. Ces velléités ne masquaient nullement des tendances contradictoires qui se manifestaient par, tantôt une volonté politique de contenir le développement des établissements, tantôt une volonté de susciter une évolution. Chacune de ces tendances pouvant être impulsée par des raisons politiques. Toutefois, les difficultés structurelles, financières et de querelles d'influence des congrégations constituaient aussi des freins objectifs au développement de «l'éducation créole». Il convient de ne pas appréhender cette expression «d'éducation créole» dans un sens hermétique mais dans une dimension idéologique, étant entendu que des enfants de couleur libres pouvaient aussi s'instruire.
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La population de la Martinique se composait au 17ème siècle de plusieurs a pports. Le pays devenait une terre de peuplement. Dans ce creuset figurait un reste de population l amérindienne, une population européenne (française) et une 2 population africaine. La population comptait environ 5 310 âmes en 1660 dont 2 587 français, puis passait à 14085 en 1680avec 4 485 français et à 31 481 habitants en 17093.Deux préoccupations prédominaient: tout d'abord fixer la population des colons pari e biais éventuel d'une législation restrictive sur les déplacements hors de la colonie et d'autre part, favoriser à la fois le peuplement et la mise en exploitation de la colonie avec une politique d'engagés4. La population esclave était évaluée à 2 760 âmes en 1664 et 9 500 en 16805. Son accroissement jusqu'au début du 19ème siècle dépendait de la traite. Celle-ci fut abolie en 1815. La population noire 6 s'accroissait peu par elle-même. La mortalité excédait la natalité d'après les indications du Gouverneur Anselin. Si au début de la colonisation la population blanche était plus importante que celle des noirs, cette situation se modifiait rapidement. Selon les indications de Liliane Chauleau, il y aurait des affranchis, mulâtres et nègres libres qui s'installaient comme artisans7.Au 17ème siècle, la population se situait en bordure des côtes. Cette société coloniale embryonnaire était fragile: fragilité face aux ennemis, fragilité face aux intempéries, fragilité de la structure sociale ... etc. Colbert, conscient de
1. Le recensement de 1687 faisait état de 119 caraïbes libres, Adrien Dessalles, Histoire générale des Antilles, Tome 2, 1847. 2. A cette composante de base s'ajoutaient au fil du temps d'autres composantes. 3. Liliane Chauleau, Histoire Antillaise, la Martinique et la Guadeloupe du 17 ème siècle à la fin du 19ème siècle, Ed. Désormeaux, 1973, p. 49. 4. Il s'agissait pour le plus grand nombre de paysans français de condition misérable. Au terme de leur contrat, i1s pouvaient eux aussi devenir des propriétaires. 5. Liliane Chauleau, La vie quotidienne aux Antilles Françaises, Ed. Hachette, 1979, p. 29. 6. Une étude démographique, sociale et politique sur le renouvellement de population, hors traite et migration, paraît essentielle. 7. Liliane Chauleau, La vie quotidienne aux Antilles Françaises, Ed. Hachette, 1979, p. 89.

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