Elisée Reclus

De
Publié par

Né en 1830, mort en 1905, Reclus, encyclopédiste mondialement connu, fut un géographe anarchiste. Ses amis : Nadar, Dumesnil, Bakounine, Kropotkine, Alexandra David-Neel. Ses ennemis : Thiers et Marx. Miroir non servile de son temps, il reflète encore notre société. Il fut pour l'égalité des sexes, l'union libre, le partage des richesses, les banques pour les pauvres, l'hygiène pour tous, l'éducation laïque, la libre expression, l'écologie, l'évolution... Il fut contre le supplice des animaux, le travail des enfants, un capitalisme ou en socialisme sans âme, la peine de mort, la colonisation, le racisme, les guerres...
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
Lecture(s) : 187
EAN13 : 9782336255415
Nombre de pages : 514
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ÉLISÉE RECLUS

Précédents ouvrages:

. . . .

Johannes Kepler, le chien des étoiles, Séguier 1989
Élisée Reclus, I 'homme qui aimait la Terre, Stock 1997

Tycho Brahé, l'homme au nez d'or, Collection les rêveurs du ciel Les Presses de la Renaissance, 2004
Johannes Kepler, le visionnaire de Prague, Collection les rêveurs du ciel Les Presses de la Renaissance, 2004

À paraître en 2006 :

. .

Dépossédée, et une biographie sur Pythagore aux Presses de la Renaissance

Kepler, sur les ailes du génie, Collection Illico, InFolio Lausanne

Henriette Edwige CHARDAK

ÉLISÉE RECLUS
Un encyclopédiste infernal!

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 1282260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2005

ISBN: 2-7475-9841-1 EAN : 9782747598415

« Pour se donner il faut s'appartenir» Élisée Reclus Je dédie ce livre à tous les intermittents, politiques, jongleurs de l'existence, patrons, créateurs, agents de vie, chercheurs d'emploi, savants, découvreurs, amoureux, amoureux de la liberté et de la nature, décideurs, et à tous ceux qui se posent des questions et cherchent des réponses. J'ai écrit cette biographie en pensant aux choix qui se font avec nous, contre nous et sans nous, aux décisions qui décident à long terme du sort de la planète.

Première partie Du cocon à l'envol

CHAPITRE I

Libre et Reclus

La monde change, les espoirs cherchent une parade pour ne pas «mourir idiot» La mondialisation laisse-t-elle place aux rêveurs d'une société plus fraternelle? Un personnage incroyable a failli donner des ailes à certains idéaux. On l'a oublié. D'où ce flash-back dans le temps. .. ...Corps frêle, visage enfantin, Marguerite-Zéline Trigant, née le 5 pluviôse de l'an XIII, va unir sa vie à celle du pasteur Jacques Reclus. La fille du percepteur des contributions directes s'avance à pas comptés. Elle nargue sa mère, qui semble avoir apporté avec elle l'odeur de cire des meubles aux intérieurs militairement rangés. Elle n'a que faire des soupirs de son père qui n'a jamais vu ce mariage d'un bon œil. Elle lui intime du regard de cesser de tousser... À force d'obstination, elle a fmalement arraché à ses parents leur consentement. Cette mineure sait ce qu'elle veut: devenir la libre esclave d'un saint homme de neuf ans plus âgé qu'elle. Elle trouve la redingote de Jacques Reclus stricte à souhait et son silence annonciateur du grand respect qu'il lui portera. Elle a sacrifié ses désirs de voyage à l'union dont elle a été le stratège. Zéline regarde froidement autour d'elle et lutte contre la chaleur qui, pense-t-elle, empourpre son visage. Elle vérifie qu'on ne dissimule pas la procuration du père de son futur mari, faite devant Me Razac, notaire. La cérémonie a lieu chez elle, à La Roche-Chalais, exactement entre Périgueux et Bordeaux, à la frange extrême du canton de Ribérac, en Dordogne. Ce 26 janvier 1824, le front haut, les mains comme en perpétuelle prière, les nouveaux époux unissent leur tyrannique générosité, pour la vie. Raides et enfiévrés par la foi, ces deux êtres se veulent irréprochables dans leurs actes. Le mariage fusionne des yeux volontaires, clairs comme des glaciers fixant le soleil de Dieu. Mme Trigant verse quelques larmes, mais les fait aussitôt disparaître dans un mouchoir tamponné à la violette. M. Trigant le collecteur d'impôts, remue sa canne comme s'il venait d'accorder le droit de vote aux paysans! Zéline esquisse un sourire, elle a gagné, sans cris, un mari pauvre qui priera pour la terre entière. Elle abandonne le confort douillet mais stérile de sa famille. Elle aimait rêvasser entre les ruisseaux argentés que filtrait un sol crayeux, tremper ses pieds dans l'étang de la Petitonne, observer les vieilles fileuses, plutôt que demeurer solitaire dans la maison silencieuse de son notable de père. Mobile et rebelle, la voilà ancre légère du pasteur Jacques Reclus, vingt-sept ans, qui serre les dents. Son père n'est pas venu, il prie pour sa défunte mère et il trouve sans la regarder la main glacée de Zéline. Il glisse l'anneau qu'il a voulu simple mais large. Ses pensées feraient frémir de honte son tonnelier de père, mais il a trop de réserve pour les dire jamais: il demande au Très Haut de l'inspirer pour sa nuit de noces, écrasant les doigts de son épouse, comme si cette violence discrète lui intimait l'ordre de ne jamais le trahir.

Pendant le repas de noces, Zéline boit ses paroles. Même son père semble sous le charme. À son écoute, on sent grandir son âme... Il y a de la conviction grave, jusque dans ses rares éclats de malice, et ses paupières elles-mêmes craignent de mentir d'un battement. Les verres scintillent de vin, l'alcool monte aux joues. Une magie fugace décrispe les visages. Jacques contemple Zéline, un peu ivre, apaisé. Le couple s'installe d'abord à La Roche-Chalais. Les mariés ne songent qu'aux autres à qui il faut venir en aide. Zéline admire Jacques sans aveuglement, accepte d'être son ombre, tandis qu'il cherche l'inspiration. Elle pense être enceinte, mais n'en souffle mot à personne, cela ne se fait pas. .. Elle prépare les repas, veille à faire rentrer un peu d'argent par de menus travaux. La pauvreté ne la rebute pas. Elle a quitté sans regret les meubles et les repas surchargés. Seule la charité très vite légendaire pratiquée par son mari, l'absorbe. Une nuit, alors que les prières et les chandelles ont dissipé leurs flammes, un affamé est venu arracher des poignées de pommes de terre. Au petit jour le couple constate le larcin. «Ô Seigneur, toute une rangée a disparu! S'écrie Zéline en ouvrant les volets. » En bonnets, ils auscultent la terre. Jacques, levant ses yeux au ciel, explique: «Il s'agit d'un voleur qui a soit des compères, soit une gargantuesque famille à nourrir. Le vol est un péché, mais n'est-il pas plus important de veiller avec justice à la nourriture des siens? Remercions le donc d'avoir choisi notre maigre potager! Zéline, va chercher un panier et aide-moi à déterrer la deuxième rangée. - Mais, nous n'allons pas arracher tous nos plans, et comme d'égoïstes guichetiers les mettre à l'abri!

- Non, bien sûr. Nous placerons les pommes de terre, à la tombée de la nuit, au bord du chemin. Ainsi, notre voleur ne volera pas, et pourtant il mangera... presque à sa faim. » Dans sa nouvelle vie, Zéline découvre la vraie signification de «donner sa chemise» ou avoir un creux à l'estomac. Jacques, même s'il n'entre que rarement dans la cuisine, veille à ce que des pains d'orge ou de seigle soient prêts pour les plus démunis. Elle dispose les quelques miches d'avance auxquelles on ne doit pas toucher, dans un petit meuble qu'elle lorgne parfois... Moins d'un an après son mariage, elle est devenue une ménagère infatigable. Le pasteur dissimule sa fierté d'avoir à ses côtés une grande bourgeoise alliée à la noblesse girondine, qui épluche, nettoie, époussette, cire, reprise, coud et trouve encore le temps de s'instruire. Il regarde ses mains qui restent fines et blanches comme protégées des lessives par la lecture. Alors que l'été dessèche la terre et les rivières, le ventre de Zéline s'arrondit. Pendant que son mari exhorte la communauté au partage, elle s'émerveille de la facilité des choses et savoure de porter la vie en elle, promesse d'une nombreuse descendance. « Béni soit-Il, s'exclame Jacques, nous allons fonder une grande famille. » Le village murmure gentiment... Charles X, frère de Louis XVI et Louis XVIII, accède au trône le 16 septembre 1824. Les sermons du pasteur s'enfièvrent à mesure que l'hiver approche, non pas à cause du changement politique qui fait pourtant couler beaucoup d'encre, mais à cause de l'imminence de l'accouchement de Zéline. Jeanne Suzanne naît le 29 décembre. Celle que tous surnomment Suzy, garde les yeux bleu pervenche de sa naissance. Ses gazouillis rythment les oraisons du père qui
10

s'isole pour écrire. Les Trigant ont apporté un berceau en bois ajouré qui dit sa distinction au milieu d'un mobilier des plus sommaire. Le pasteur et sa femme quittent La Roche-Chalais pour Sainte-Foy-la-Grande, en Gironde. Jacques, tout en s'occupant de ses ouailles, enseignera au collège protestant. Zéline espère qu'il y aura de quoi manger dans cette bourgade industrieuse. La Dordogne rompt la monotonie d'une vallée. La jeune femme navigue entre un océan de vignes d'un vert intense. Elle aurait sans doute voyagé aux quatre coins du monde, si elle n'avait pesé son attachement pour le sombre pasteur, et ne l'avait trouvé plus solide que le désir de découvrir la Terre. Elle a préféré l'aventure de l'austérité à la rigueur de la liberté. Les maisons de Sainte-Foy-la-Grande possèdent de discrets emboîtements de pierres j aunes et grises. Les « couverts» de la place carrée sont accueillants, et les Reclus tiennent table ouverte, improvisant des plats avec de vilains légumes. Jacques se régale du plaisir des pauvres à manger et à prier à sa table. Lui n'a jamais faim, pressé qu'il est d'appliquer ce qu'il enseigne. Il pratique la bonté comme d'autres la terreur, avec acharnement. L'opposition libérale comme républicaine brocarde le pieu-monarque. Charles X voudrait faire punir de mort, avec mutilation préalable du poignet, quiconque aura profané des vases sacrés et des hosties consacrées, et il entend rétablir le droit d'aînesse. Le 16 juin 1827, naît Jean Pierre Michel. Zéline préfère l'appeler Élie, comme, Élie duc Decazes, son parrain, le ministre favori de Louis XVIII. Elle a souvent entendu dire que le duc et les Trigant avaient un lien de parenté et Jacques fut un temps le bibliothécaire de cet illustre personnage. Le pasteur regarde celui que la Bible emporte sur un char de feu et murmure de sa voix rauque: « Élie a le regard du Prophète. Avant de rejoindre les cieux, il laissa son manteau à son disciple Élisée. Tous deux faisaient des prodiges. Si Dieu le veut, Il nous donnera un deuxième fils et nous le nommerons Élisée. Si Dieu le veut, ils poursuivront mon ministère en détournant les hommes des faux dieux que sont l'argent et le pouvoir... » Jacques Reclus, né à Fleix, pasteur du Saint Évangile dans l'arrondissement consistorial de Montcaret, trouve que ses exhortations à l'amour du prochain sonnent mieux depuis la naissance de son petit prophète. La fécondité de sa femme est pour lui un signe divin. Il ne voit pas que sa jeune épouse est épuisée par les travaux, les longues exégèses nocturnes de l'Ancien et du Nouveau Testament et il prend ses cernes pour des traces de maturité... Le 7 mars 1829, Marie-Elise annonce le printemps. Élie et Suzy, lorsqu'elle pleure, imitent leur mère en balbutiant des psaumes. Zéline contient sa nervosité; qu'il est difficile de s'occuper de trois enfants et d'un mari qui ne pense jamais aux contraintes de la vie quotidienne! Les livres sentent parfois l'oignon, les langes ne sont pas toujours secs à temps, les fèves ne sont pas toujours triées. Zéline lutte contre le sommeil, surtout les jours de fête. Mais elle s'est donnée pour mission de faire vivre une famille nombreuse, instruite, tolérante, avec le dénuement pour aiguillon de l'âme. Élie devient un petit colosse solitaire qui observe, émerveillé, les abeilles et les flaques d'eau, les cailloux et les mousses, les nids et les étoiles. La promiscuité, les prières, l'affluence des indigents dans la cuisine le poussent à transgresser les ordres souriants de sa mère et ceux, intransigeants qu'il déchiffre sur les sourcils épais de son père. Les échelles et les toits l'aimantent, il semble y attendre son disciple Élisée! Un jour d'été, il se lance le défi de monter au plus haut du grenier. Il atteint sans difficulté Il

les nids babillards des hirondelles. En sueur, rouge d'émotion, il se penche pour regarder la cour à travers la lucarne carrée, bascule et s'écrase au sol! À son cri, Zéline se précipite au dehors. Elle retourne lentement l'enfant inerte. Il a le front éclaté et le menton déchiré. Élie dans les bras, Zéline le dépose, ensanglanté, dans ceux de son mari, et court comme une folle chercher le médecin. Élie semble dormir, terrassé. Il ne bouge toujours pas quand on lui recoud le visage. Zéline et Jacques prient, implorent Dieu pour que leur fils revienne à la conscience. Heureusement, l'enfant est déjà une force de la nature et s'en tire avec quelques cicatrices. S'il n'ose plus regarder une échelle, il rêve ses escapades, surtout le dimanche, au son du petit « orgue expressif». Peu après cet accident, un autre malheur survient. Les yeux de Jacques et Zéline se glacent sur le visage de Marie-Elise. On dirait qu'elle emporte avec elle la fatigue et les veilles de ses parents. Elle est morte avec la tombée de la nuit, et la lampe qui lui rosit le teint n'y peut rien changer. À l'enterrement, Zéline, qui est de nouveau enceinte, fIXe les chaussures poussiéreuses de ses coreligionnaires: qui comprendra sa peine et sa douloureuse acceptation du malheur? Jacques a préparé un sermon de consolation. Le cercueil est si léger qu'il disparaît rapidement entre les rangs sombres des villageois. Le cimetière l'attend, là où merles et moineaux se disputent déjà les premiers insectes. Les cris de délivrance de Zéline se mêlent aux larmes versées pour l'enfant défunt : Jacques-Élisée naît le 15 mars 1830 et son visage est la parfaite réplique de celui d'Élie. Élisée, frêle reflet d'Élie le colosse accapare sa mère. Le 25 juillet de cette même année 1830, Charles X signe quatre ordonnances. La première supprime la liberté de la presse, rétablissant pour les journaux le régime d'autorisation préalable. La deuxième dissout la Chambre. La troisième modifie la loi électorale et réduit le nombre de votants à vingt cinq mille. « Le gouvernement a violé la légalité, nous sommes dispensés d'obéir », s'insurge la presse. La réplique royale ne se fait pas attendre; des hommes en armes accourent, suivis de serruriers, pour casser les presses du Temps et du National et de bien d'autres journaux. La Charte, tout le monde n'a que ce mot à la bouche: respect de la Charte! Le mépris des autorités pour l'application de ce texte qui tient lieu de constitution met le feu aux poudres. Charles X, enhardi par la prise d'Alger, fier d'avoir dissous la Chambre en juin, croit qu'il suffit de montrer les dents, qu'il a fort longues et déchaussées comme un cheval, pour faire régner l'ordre. Le 27 juillet, ouvriers et bourgeois se réunissent dans des assemblées tumultueuses. On ressort le drapeau tricolore. En place de cris, on lance des pavés qui brisent les enseignes des fournisseurs de la monarchie. Tout s'enchaîne avec la rapidité du feu par grand vent. Dans la rue Saint-Honoré, une femme frappée à mort par une balle au front s'effondre. Un garçon boucher, bras nus, hisse son cadavre au-dessus de sa tête et hurle entre fureur et larmes: «Vengeance!» Arrivé place des Victoires, le coJosse lance le corps ensanglanté dans les bras des soldats et leur jette, bravant la mort : « Voilà comment vos camarades traitent nos femmes! » Sur son tablier maculé, un sang frais recouvre celui, brunâtre de la viande... Le 28, la mitraille et le tocsin réveillent les Parisiens. Le peuple se bat, ahuri par son audace. On fait tomber des arbres, on entasse des meubles, pour empêcher les chevaux et l'artillerie de passer. Jusqu'à minuit, le canon scande l'autorité de Charles X, le tocsin lui répond par « Aux armes citoyens! » Des barricades enfumées ne protègent plus le pavé où agonisent des cordonniers, des tisserands, des mitrons, des femmes, des enfants et des soldats assommés par des tonneaux ou des tables. La mitraille a provoqué un enchevêtrement de corps et d'objets dont l'émanation âcre se diffuse dans un ciel 12

d'azur, comme si les morts pour la liberté avaient encore des choses à dire! Place de la Bastille, où les troupes s'élancent contre des enfants, les cadavres de quelques soldats ont soudain la chair criblée de caractères d'imprimerie! Un certain Dubourg, qui a acheté un uniforme à un fripier, entraîne la foule vers l'Hôtel de Ville. Son audace est récompensée! Passé minuit, les troupes n'ont plus que quarante cartouches et battent en retraite. Pendant vingt-quatre heures, le faux général Dubourg règne en souverain de Paris. Le 29, on se bat nu-tête. Un nuage blanc serpente dans les rues, masquant les soldats dont on ne distingue que les shakos noirs. Depuis les balcons, ces fantômes tirent et tuent. Aux Tuileries deux compagnies font feu contre le peuple qui avance, hypnotisé par sa propre bravoure. Un flot de Parisiens inonde les escaliers, les pièces. Les gardes, effrayés, décampent. Les assaillants placardent: «Mort aux voleurs. » Des mendiants en haillons tirent sur les portraits de courtisans aux mines déjà déconfites. Les bustes de rois volent en éclats. L'odeur de poudre s'estompe. On scande de joyeux: «De l'ouvrage, du pain, pas des canons! » Des hommes s'emparent des robes à fleurs et s'en font des brassards, des pansements, ou s'en affublent. Des ouvriers menaçants prennent possession de la salle du trône où chacun veut s'asseoir. Certains s'essaient à un discours. Un tâcheron propose qu'on installe le cadavre d'un soldat sur le trône qui vient de faire couler tant de sang. On y dépose la dépouille d'un militaire. Un instant de silence rompt cette bouffonnerie macabre. Pendant ce temps à Saint-Cloud, Charles X songe qu'il serait suffisant de proposer le retrait de ses ordonnances pour rétablir le calme. Mais Place Dauphine, des hommes en blouse serrent la main d'hommes en redingote. Aux fenêtres, flottent des drapeaux où l'on a peint dans le blanc central: VNE LA CHARTE! Malgré les dix francs de «haute paie» qu'ils viennent de recevoir du «roi bigot et déloyal» pour réprimer l'explosion populaire, des soldats arrachent leurs épaulettes et fraternisent avec les manifestants. Paris redevient l'espoir d'une Europe lassée de l'ordre imposé en 1815 par le congrès de Vienne sans l'assentiment des peuples. Des nobles apeurés fuient vers le nord. La Fayette, le héros de 89, se fait acclamer comme un sauveur. On le voit au Palais Royal accompagné du duc d'Orléans à cheval, qu'on vient de proclamer lieutenant général du royaume. Le 31 juillet, à cinq heures du matin, Charles X quitte Saint-Cloud et va entendre la messe à Trianon, puis se rend à Rambouillet où une foule exténuée le suit. Tandis qu'il abdique, les députés acclament le nouveau lieutenant général du royaume... Le 7 août, celui-ci est proclamé roi des Français (et non de France), à la Chambre des députés. Les lustres éclairent les draperies tricolores et un roi replet, debout sur une sorte d'estrade de théâtre, entouré d'hommes en pantalons clairs et redingotes sombres et de femmes en chemisiers à manches bouffantes. Curieux mélange de république et de royauté que ce cérémonial empesé où Louis-Philippe, acclamé, parle avec timidité: «J'accepte, sans restriction ni réserve, les clauses et engagements que renferme cette déclaration et le titre de roi des Français qu'il me confère, et je suis prêt à en jurer l'observation.» Il a hâte de quitter les lieux pour compléter ses notes annales le concernant depuis son exil. Dans un cahier secret, il remplit comme un comptable, des colonnes répartissant âge, dates, séjours, et événements. Enfm, il écrit: 57 pour l'âge, dans la colonne dates: août 1830. Et dans la colonne événements, il note: « Le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume est proclamé roi le 7 août. » Certains respirent, soulagés de voir chaque chose revenir à sa place, d'autres ont l'air abattu des dupes un lendemain de victoire volée. Tout cela ne change rien aux

13

préoccupations de chacun à Sainte-Foy-Ia-Grande, et la famille Reclus ne perçoit pas encore l'influence que ces événements auront un jour sur leurs deux petits prophètes.

14

CHAPITRE 2

Le petit géant

En 1831, à Lyon des ouvriers affamés se révoltent. Les canuts de la Croix Rousse hurlent: «Vivre en travaillant, ou mourir en combattant! »Cette terrible devise s'inscrit sur des drapeaux noirs. L'insurrection de la misère est partout étouffée. Ces journées de juillet sont enterrées dans le sang. Au même moment, Jacques Reclus est contraint de donner sa démission de ses fonctions de pasteur officiel. Roc d'intégrité, il a affiché ses sympathies pour le pasteur Henriquet qui rêve une séparation réelle des Églises et de l'État. Il refuse donc le traitement du budget des cultes. Tout lui semble dépassé, seuls les temps anciens lui sont contemporains. Il veut vivre sa foi au grand air et dans une Église libre, se faire aider uniquement par les «frères en Jésus-Christ» et non par les notables qui le traitent de fou. Il part sans un sou, rejoindre la congrégation autonome qu'il a choisie dans les Pyrénées, séduit par la vie frugale et religieuse de ses membres. Seul Dieu sera son maître. Il emmène Élie, enroulé dans un manteau noir, l'attache sur son ventre et s'agrippe à la selle d'un vieux cheval. Bessouat, un paysan rubicond du village de Castétarbes, le mène vers l'hiver béarnais. L'homme sourit en préparant les repas du pasteur en prière, et le vent unit leurs monologues intérieurs. Bessouat sent le cuir et le petit lait. Il conduit celui qui sera son guide spirituel, avec une joie constante. À chaque halte, il répète: «On a besoin de vous, monsieur le pasteur. On pouvait pas espérer meilleur berger. Faudra veiller aux brebis! Car le loup rôde... L'argent. » Des aristocrates et des paysans accueillent le nouvel évangéliste qui remplace le très respecté Henry Pyt, comme celui qui va féconder leur conscience. Leurs vêtements sont élimés, mais ils vivent dans une telle exaltation qu'ils ne semblent craindre ni le froid ni l'épidémie de choléra qui sévit dans d'autres régions. Jacques Reclus, la paix dans l'âme, retourne chercher sa famille. Zéline emballe les livres dans des torchons, elle a du mal à terminer les paquets, car elle attend un nouvel enfant. Des voisins viennent l'aider à monter des meubles dans une carriole. Elle dirige les opérations d'une voix douce, s'excusant de ne pouvoir faire plus. À Orthez, elle donne le jour à une petite fille, Jeanne Marie Loïs. Les Reclus emménagent rue Moncade. Dans l'horizon changeant, les ruines du château de Gaston Phébus bataillent avec les nuages. La vie dans les Pyrénées est plus rude qu'à SainteFoy. La nuit, le bruit des flots du gave effraient les enfants, le jour, les estomacs grondent. Le pasteur a beau vanter la beauté des arches du pont surmonté d'une tour d'où un capitaine protestant jeta jadis gaillardement des moines dans le gouffre, Zéline a beau ouvrir une école où elle inculque aux enfants la passion de l'écriture et de la

connaissance, la pauvreté s'enracine. Pour le pasteur, cette épreuve est un bienfait. Sa femme a depuis longtemps oublié la fougue qui devait l'élever au-dessus du quotidien. Elle n'a fait que changer d'habitudes. Elle rejette l'amertume et donne ses heures à qui les réclame: elle dispense ses cours dans la cuisine ou bien au jardin. La seule coquetterie qu'elle s'autorise devant son jeune auditoire, c'est de se peigner au-dessus d'une bassine d'eau, sans effleurer du regard le moindre miroir. Les élèves, se pressent sagement autour d'elle, l'écoutent avec ferveur. Élie souffre des soins qu'elle prodigue à tous, et qui ne lui sont pas destinés en propre. Jamais il n'a envie de se blottir dans les bras de son père ou de sa mère. Élisée, trop chétif est resté chez son grand-père le percepteur. Le pasteur a décidé qu'il vivrait à La Roche-Chalais jusqu'à l'âge de huit ans. Élisée devient le frère fantasmatique absent, celui qui rapportera un jour des histoires d'un autre univers. Loin de sa famille, il se métamorphose, il s'aère. Que la grille grince, que les murs et leurs tristes feuilles de pierraille filent comme un ruban! Que ses grosses chaussures courent vers une grotte, un champ, un manoir, des grappes de groseilles! Il gambade comme un poulain qui caracole sans rênes ni sangle, là où aucun chemin n'existe. À Orthez, on se presse chez les Reclus. Ils quittent la maison Pouyanne, pour la Grille. Après cette dernière, imposante par la hauteur de son portail ouvragé, ils s'installent à Castétarbes. Leur demeure de pierre sèche ressemble à une école. Zéline rêve de revivre l'étreinte du jour de son mariage et se glisse dans une nouvelle robe, la première depuis des années. Mais le pasteur ne remarque rien. Obsédé par la lenteur de ses ouailles à communier en conscience, il ne pense qu'à leur faire vivre le désintéressement ici bas. Leur assiduité signifie peu de choses. Personne, hormis luimême ne sait renoncer aux biens matériels, songe-t-il, atterré. Il ne fait que labourer les têtes sans pouvoir semer une pensée dépouillée de la crainte. S'il ne voit pas ses enfants grandir, sa fierté est de ne jamais les confondre et de les reconnaître à leur pas, à leur toux, à leur respiration. L'été, les petits Reclus se racontent des histoires dans les arbres, se barbouillent avec des mûres écrasées, se ceignent le front de feuilles de chêne. Tout est prétexte pour ne pas rentrer... Élie, le magicien transforme les méchants en grenouilles et les bons en oiseaux, il tresse des couronnes et des bracelets de fleurs pour la petite Jeanne. Elle est si petite qu'on peut facilement lui faire une robe en farandoles de glycines. Élie parle au frère absent, à cet Élisée qu'il réinvente dans un temple de branchages et de pierres moussues. Les saynètes enfantines ne durent jamais longtemps: Zéline, imitant la voix du pasteur, les rappelle à l'ordre. Tous s'exécutent, de peur de ne plus pouvoir jouer. Entre deux taloches, Élisée, lui, est totalement livré à lui-même. Il pense que c'est sa petite taille qui l'éloigne des siens et le tient à l'écart des Pyrénées. On lui reproche un trou aux culottes, un accroc à la chemise, mais son grand-père l'initie aux bienfaits de l'aisance. Avant d'être le rejeton malingre d'un saint homme, c'est d'abord un Trigant ! Peu résistent à ses yeux intensément bleu, et à son sourire enchanteur. Dans son souvenir, sa mère est une jeune femme bougonne aux cheveux longs. Il voudrait mieux connaître son grand-père paternel, ses oncles, ses tantes, ceux qui vivent de la terre et du vin. À l'école, les grands recherchent sa compagnie pour ses osselets qu'il manie à merveille. Il fait son miel de tout ce qui l'étonne, en classe comme dans les prés. L'étude n'est pour lui qu'une cicatrice qui dissimule à peine une blessure profonde. Pour fuir la tristesse, il joue avec les chiens, jongle avec des amanites, découpe des langues de boeuf arrachées aux écorces, grimpe aux branches, espionne les oiseaux, mord les roches 16

friables, s'invente des chasses au trésor. Toujours en partance, attaché par une corde invisible qu'il rallonge à sa guise, seules les cloches des églises le gendarment et réclament la fm de ses escapades. Après des repas pris en silence face à des grandsparents qui se désespèrent de ne pas le voir grandir, il va se coucher et s'invente des aventures où Élie le protège et le suit. Car à l'école plane un danger. Élisée craint qu'on ne lui rabâche des mensonges gravissimes! On ne peut résumer l'histoire à des batailles sans mentir, on ne peut décrire des pays sans en avoir humé le soL.. Les heures passent comme des boulets à tirer. Le jeune élève accepte d'apprendre des conjugaisons en cascade si les dictées sont attirantes, mais, aussi vieilles que les comptes de son grandpère, elles sentent le renfermé. Élisée guette désespérément dans les yeux du maître une lueur, un tumulte. La salle de classe est calme comme un vieil étang sans surprises; seuls les forêts et les ruisseaux galvanisent cet être doué et curieux. Il cherche la plante la plus libre, et c'est le liseron circulant à sa guise qui le fascine pour ses capacités d'adaptation. Si cette fleur lui correspond, Élie est un volubilis, sa grand-mère un chardon en fleur, son grand-père un érable au ramage de papier-monnaie. Très tôt, sa vision du monde l'écarte, sans acrimonie, de ses proches. Les hommes suivent le destin des feuilles qui tombent à l'automne et pourrissent dans la terre; l'arbre change de feuilles, mais une feuille ne change pas de vie. Pour ne pas pourrir prématurément, Élisée apprend l'indicible, prévoit les enchevêtrements fous et inattendus de sa fleur élue, le liseron des haies, aussi noble qu'un lys et aussi volubile qu'un fou du roi. Il palpe les vrilles fmes et hargneuses qui circulent de branche en branche comme ces cordages aperçus à Bordeaux chez son oncle Jean-Daniel Ducos. Les cornets rose et blanc deviennent synonymes de ce désordre interdit. Élisée collectionne les impressions comme un éternel fuyard, se repaît de libertés imperceptibles. Il a l'air sage et soumis et sa rébellion ne gêne personne. Une angoisse le taraude. Il palpe ses genoux cagneux, et regarde ses jambes comme des ennemies. Il grandit si peu qu'il a peur d'être un nain, de ne jamais voir au-delà d'un comptoir, d'être à peine plus haut qu'un mouton. Pourtant, quand il s'entend traiter de gnome ou d'avorton, la force de son regard fait baisser les yeux des rieurs. Il souffre de sa petite taille, mais il a observé que les plus petites feuilles d'un même arbre sont plus robustes que les grandes faîtières... Il suit souvent le fils du meunier au moulin, pour y contempler la force d'un ruisseau qui moud à la place de l'homme. Avec celui qui lui tient lieu de grand frère, il bondit de pierre en pierre. Oubliées les blouses ceinturées et les bancs rudes de l'école. Nerveux, vif, il sait d'instinct nager comme les grenouilles. Le ruisseau décuple son intrépidité. L'été venu, il devient membre vénéré de la bande des «ébranleurs de flots ». Il provoque des tempêtes avec les bras, des raz-de-marée avec les pieds, et se fond au milieu des algues. Mais l'amour de l'eau le pousse à la contemplation. Il s'accroupit alors dans le courant, filtre de ses doigts graviers et sables. Face à l'onde, un corps de riche ou de pauvre, de colosse ou de nain n'est qu'un corps qui brave le courant. Quelques temps après ses huit ans, le rouet de la vie s'emballe douloureusement. Comme son grand-père tire la jambe, sa grand-mère l'envoie faire une course au centre de La Roche. «Prends cette assiette et va chez monsieur Roumegous. Ce doit être prêt, maintenant. » Élisée part innocent et confiant. Une fois passé le porche du boucher, il pénètre dans la cour du boucher. Un cadavre d'animal y occupe un espace prodigieux. Un liquide rosâtre s'échappe de cet amas d'albâtre mou. Le c~e a une odeur douceâtre et hypocrite. Sarraus tachés, appels au secours des agneaux... Elisée, impuissant, l'envie de 17

vomir le submerge. On égorge un porc, lentement. «Faut que ça goutte jusqu'au bout, c'est meilleur pour le boudin. » Tétanisé, l'enfant ne peut ni avancer ni reculer. Le boucher à la nuque rose et bourrelée fait signe à un apprenti qui s'empare d'un couteau et déchire un mouton. L'odeur chaude de la vie s'écoulant sur les pavés luisants devient insupportable. L'assiette tombe. Élisée s'évanouit dans les bras du bourreau. Les bouchers rigolent et se poussent du coude. L'enfant rouvre les yeux. L'assiette brisée, les convenances, il s'en moque. Il rapporte un agneau dans un sac. Si l'on peut égorger un animal domestiqué, on peut tuer un homme, prendre goût à ce pouvoir terrible... Une lame, un geste et tout peut basculer dans l'irréparable. L'enfant se promet de devenir le vengeur des causes perdues et se tait jusqu'au coucher. Il hurle dans la ronce de ses cauchemars. Pour calmer ses crises nocturnes, on décide de l'envoyer chez une grand-tante Ducos, à la campagne. Parce qu'elle est de Bordeaux, tous l'appellent la Bordelaise. Elle porte de longs cheveux blancs, ramenés avec insouciance en chignon. Ancêtre d'une joyeuse dynastie, elle vit seule. Par ses soins, tout échappe au vieillissement et semble neuf chez elle. Au premier coup d'œil, la Bordelaise adopte Élisée et sort de son tablier une pomme rouge. Élisée mord dans la chair rose et sucrée. Il est apaisé. La Bordelaise lui fait visiter sa petite propriété, le four à pain, les deux clapiers où somnolent des lapins blancs, elle lui montre où dénicher les œufs de ses poules, Marthe, Victorine et Julie. Puis elle lui présente Hector, un cochon rose aux cils blancs qui louche en permanence vers les poches de son tablier: « Allez, viens, Hector. Il nous suit. On dirait qu'il comprend. Parfois il entre dans ma cuisine. Il aime bien qu'on lui gratte la tête, comme ça. Hector, je te présente le petit. Il sent encore le bruit de la ville, mais il ne te fera aucun mal.

-Vous ne le mangerez pas, dites?
- Sûrement pas. Un cousin me l'a donné. Il est toute ma compagnie depuis des mois. » Élisée se sent enfm aimé pour ce qu'il est. La grand-tante est une femme fière qui bougonne de temps à autre. Elle aime l'ordre, mais pas celui de Louis-Philippe: « Tu vois mon petit, il en a contre les crieurs publics, contre la République. Le massacre de la rue Transnonain, c'est lui! Plus tard, tu comprendras. C'est un mauvais roi.. . - Que se passe-t-il si on est contre lui?
- On est condamné à mort, ou emprisonné, comme Barbès ou Blanqui, dans les cachots du Mont Saint-Michel. Tiens-le-toi pour dit. Ne te mêle jamais de politique, tu connaîtrais la honte ou le péril. » Le roi-citoyen est maintenant au pouvoir depuis plus de sept ans. Il aime à se promener à pied dans Paris, un parapluie sous le bras. À table, s'il a cessé de trinquer avec les ouvriers et les artisans, il sert et découpe toujours lui-même les viandes pour ses invités. Il s'est assuré que ceux du peuple ne pourraient être enrôlés dans la Garde nationale forte de vingt-quatre mille hommes. Des bourgeois, des industriels, des rentiers et des fonctionnaires s'habillent à leur frais pour montrer leur attachement à l'ordre. Le gouvernement a depuis longtemps cessé d'être provisoire. La Société des droits de ['homme est interdite, et les journaux d'opposition ont beau couvrir le pouvoir d'injures, le pays s'endort dans la peur du lendemain. Le roi a échappé à l'attentat du Corse Fieschi. Thiers, l'instigateur de la candidature de Louis-Philippe au trône de France après l'éviction des Bourbon, et Guizot se disputent le pouvoir.

18

Pendant que la France s'enlise dans le maintien d'un ordre pesant, Élisée s'amuse avec le cochon que lui appelle Gori, car il trouve qu'il fait trop de lard. Gori fouille ses poches de son groin, il y flaire toujours une friandise. « Tu vois Élisée, lui dit la Bordelaise, caressant la bête, quand on aime, on n'est jamais ridicule. Les voisins trouvent que je déshonore le nom et la noble profession de ménagère. Mais crois-moi, jamais je ne lui donnerais une salade pourrie. Je suis comme ça. Je vais le promener, tandis que tu étudies... Tu dois être prêt à retrouver l'école de La Roche. » Quelque temps plus tard, les paysans du village s'apprêtent à saigner leurs cochons. Et ils ne supportent pas de voir la Bordelaise se garder le plus gras d'entre tous, alors qu'on frise la famine. Ils lui offriront « deux jambons pour l'hiver» ! La bonne dame ne consent pas au meurtre de son compagnon. De force, les villageois la poussent avec sa bête jusqu'à un abattoir rustique. Élisée voit l'appareil d'égorgement, les bassines d'eau bouillante. La vieille femme s'accoude à un escabeau et s'effondre en pleurs. Il lui prend la main. « C'était le bon sens! Et c'est le destin d'un cochon! s'écrie le maire. Allez, et qu'on lui livre le tout avant Noël! » Élisée ne s'évanouit pas. Il ne pleure pas. Il ne comprend rien aux hommes. Plus jamais, il ne mangera de viande!

19

CHAPITRE 3

Séparations et voyages

M. Trigant s'écroule en pleine journée, au milieu de ses comptes, renversant l'encrier sur les colonnes pleines d'une vie de relevés méticuleux. Le collecteur d'impôts n'a pu fmir ses totaux. Aussitôt la mort installée en ses registres, passent le notaire et le pasteur. Élisée est renvoyé à La Roche. Comme un cabri craignant de se perdre sur un rocher, il s'agrippe aux jupes de sa mère, poussé dans la chambre où repose le percepteur, la tête noyée dans des draps froissés. La grand-mère a capitulé, elle n'a pas aligné le linceul. Dans cette pièce aux volets clos, une Bible refermée, faible bouclier de prières, accroche la lumière d'une lampe à huile. Voilà ce qu'est disparaître. Un être avait son caractère, il ne l'a plus. Et même ceux qui le supportaient s'en trouvent péniblement privés. Le retour est brutal. Zéline fait silence jusqu'à Castétarbes. Les nouveaux frères et sœurs d'Élisée, Jeanne Marie Lois, Anne-Marie, Louise, Suzanne Louise Zéline, Joseph Onésime, entourent les précédents. Zéline, en leur présentant Élisée, l'embrasse sur les deux joues. Ils sont sept enfants. «Un par jour» s'exclame le revenant avec malice! Il attendait désespérément ces retrouvailles, mais il trouve sa fratrie bien trop guindée. Ses yeux rieurs s'embuent. Élie, roide, ose à peine l'embrasser. Le jour même de son retour, Élisée entraîne son frère aîné vers le gave sans crainte des punitions. Élie s'étonne de l'intrépidité de son cadet, mais cède volontiers. «Allez, cours ! Je suis le diable vert qui connaît tous les chemins sans carte! Viens, Élie, on va nager! Ce sera ta première leçon d'énergie. Et puis on ira saluer les paysans. Il faut être poli non? Polis sont les Reclus! Le premier arrivé en haut de la côte, gagne une médaille d'endurance!

- C'est quoi, polisson? -Un caillou, une faine, une coquille d'escargot... »
Élie arrive le premier. Derrière les racines d'un frêne, Élisée découvre un fossile à lui offrir. Les deux frères sont bientôt à la tête d'un magot de pacotille. L'aîné ne résiste pas à l'insouciance du cadet. Il devrait le protéger, le gronder, mais il n'en a pas le cœur. Inséparables, leurs retours sont salués par de cinglantes leçons de morale. Le pasteur exige une discipline qui exclut les jeux et les escapades. «C'est dans la Bible que vous devez tracer votre sillon et non dans la mare fétide de Saint-Boës ! C'est un crime de tenter le destin, comme vous le faites. Je vous interdis de retourner jamais au bord du gave! » Souvent, ils doivent se coucher sans manger. Élisée, privé de la complicité de son frère devient secret. Lorsque le pasteur dort ou travaille, il prépare d'étranges évasions.

Il ne grandit guère, mais il n'en observe pas moins le monde avec hauteur. Dupe de peu de choses, il ne parle à personne de son refus de toute autorité, même à son frère adoré. Les parents, comme s'ils n'avaient pas été enfants eux-mêmes, ne font que réprimander les leurs. La fratrie poussée par Élisée, se montre parfois turbulente. C'est sa joie de vivre et non sa petite taille qui provoque des rires dans la maisonnée. Il est heureux d'avoir ce pouvoir, car, chez les Reclus, rien ne se décide sans l'approbation du père, surtout pas la joie... Quant aux Français, leur rire s'étrangle jusqu'à s'éteindre. Daumier, Granville et Philip on caricaturent le monarque avec d'étranges attributs piriformes. Louis-Philippe aux joues en forme de «bon-chrétien d'hiver », variété de poires à cuire, rappelle ainsi portraituré une autre poire, métallique celle-là, la poire d'angoisse qui servit un temps à bâillonner... Une boutade comme «Adam nous a perdus par la pomme, La Fayette par la Poire» peut mener aux assises. Les journaux satiriques interdits, la presse muselée, les impertinents n'ont qu'à bien se tenir. La France de 1842 c'est celle de Guizot et de l'immobilisme. La corruption se répand. Louis-Philippe est persuadé qu'il tient le pays grâce à son armée de fonctionnaires manipulés dans un espoir d'avancement. L'héritier de la couronne, le duc d'Orléans mort lors d'un accident de la circulation en 1840 ne peut être remplacé par le comte de Paris, âgé de quatre ans... La destinée d'Élisée n'est suspendue qu'aux ordres de son père, telle peuple de France à son roi. Le pasteur décide de l'envoyer dans une communauté de Frères moraves, en Allemagne, où Élie se trouve déjà. Il suivra les traces de ces protestants français à qui Louis XIV avait interdit de pratiquer leur foi et qui s'étaient réfugiés en Suisse ou en Allemagne. Il lui faut une sérieuse instruction religieuse pour se préparer à proclamer la bonne nouvelle et à ne jamais craindre la misère. Élisée répond en raillant: « Le partage ne profite guère aux Reclus. On nous offre une dinde et la voilà dans l'assiette d'autrui. Un homme a froid, et, père, tu donnes ton pantalon, et rentres en chemise à la maison. À force de tout distribuer, nous sommes injustement plus pauvres que nos protégés. Nous avons parfois faim... - Les Trigant t'ont mis de mauvaises pensées en tête. - Je pense honnêtement, comme tu nous as appris à le faire. Nous sommes pauvres. - Nous sommes riches de la parole divine, et cela nous comble! Les ouvriers n'ont même plus le temps de prier, car ils travaillent quinze heures et demie par jour et touchent au mieux deux francs! Les salaires baissent. Les paysans se retrouvent dans les manufactures! Des flots de vagabonds meurent de faim, et toi tu joues au fils de notable ! Va demander l'argent nécessaire à ta mère, tu pars demain pour Neuwied. » Zéline prie Élisée de ne pas trop écrire, car cela coûte trente-huit sous de port : « Une fois tous les deux mois, ce sera suffisant. Ne sois pas avare en descriptions: les paysages, les villages, les coutumes et les gens. Ne t'entête en rien, sois bon camarade. Un frère ou une sœur te rejoindra sans doute. Garde l'argent que voici bien précieusement sur toi. Tu embrasseras ton frère Élie pour nous. » Élisée part seul, par économie. À la fois inquiet et rendu fébrile par la perspective du voyage, il suit le lent défilement des maisons de poste. Tous les quatre kilomètres, le long des grands axes, comme des cailloux blancs, ces maisons crépies animent la France.

22

Arrivé à Paris, il a dépensé plus de cent francs, la moitié de son pécule. Il examine, intrigué, la diligence qui doit le conduire à Strasbourg. Petites roues à l'avant, grandes à l'arrière, ce gros insecte de cuir, de métal et de bois, sera tiré par cinq chevaux à la robe sombre. Élisée caresse le plus malingre à l'encolure, avant de s'installer au milieu les passagers. Il s'interroge sur la façon dont ceux qui portent redingotes et pantalons à sous-pieds gagnent leur argent. Les hommes portant favoris et moustaches, se demandent eux, ce que fait ce petit homme de douze ans à la recherche d'un embarcadère pour l'Allemagne. Élisée accroche son regard aux oiseaux qui s'envolent, aux gouttes de pluie battues par le vent, aux clochers, aux marchés, aux poteaux télégraphiques. Des porteurs d'eau, des repasseurs de couteaux annoncent la flèche de la cathédrale rose... Dès son arrivée au collège des Frères moraves, il apostrophe son frère et le bombarde de ses constations affligées. Les élèves sont tous des riches et personne ne leur a enseigné la tolérance. Traités de froggies, de Waterloopés, de franzosischen Schweinigel ou de damned French men, les deux frères apprennent à se battre et à parler l'allemand, l'anglais, le néerlandais, pour répliquer. Élisée devient à sa grande surprise un boxeur hors de pair que l'on surnomme Light fly, Small Waterloo. Il se refuse à jouer les victimes consentantes. Les reparties de ce poids plume sont aussi percutantes que ses coups. Ses poings affmnent son bon droit face aux mesquineries. Lorsqu'on l'admettra tel qu'il est, il prendra le temps d'écrire à sa mère et lui parlera de la trouble beauté du Rhin. Lorsque Élisée vint au monde, un nouvel impôt sur l'air et la lumière rendit aveugles ou presque trois cent cinquante mille maisons qui ne gardèrent qu'une fenêtre, un seul œil ouvert non imposable, leur donnant des allures de bâtisse militaire. Cela intrigua beaucoup le jeune garçon, surtout quand leur nombre doubla. La loi et non la chose elle-même attira son attention sur cette faculté des hommes à gérer, édicter, construire en dépit de toute logique. Il fut ravi qu'outre-Rhin cette taxe saugrenue n'existât pas. Mais en Allemagne comme ailleurs, des enfants descendent dans les mines, sont utilisés comme outils vivants: porteurs, livreurs, ouvriers. Élisée songe à son père au visage lisse et dont les paupières, dissimulées par des sourcils sévères, semblent se lamenter sur la condition humaine. Ni Élie ni lui n'ose raconter « leur France », leur pauvreté. Élie le Grand, Élisée le Petit, c'est l'index et le pouce, qui, désunis, ne peuvent rien prendre, rien entreprendre. À deux, l'un questionne, l'autre apporte des réponses. Élisée prise la brume, les chants, le mystère qui semblent s'être engouffrés à Neuwied, mais il trouve les journées bien longues et s'en plaint sans cesse: « Ici tout est réglé d'avance, même les mensonges, non par les Frères moraves, mais les petits frères pouraves !

lape sa soupe avec avidité, qu'il brille par sa lâcheté! Toujours à faire des courbettes devant les plus riches, quant à nous, deux Reclus sans le sou, nous sommes transparents. Interdiction de nous parler, de nous regarder, mais autorisation de nous frapper. Et dire que notre mère se saigne aux quatre veines pour engraisser ces porcs! » En fm de journée, des élèves bavardent sous les tilleuls, des Frères se rendent à la bibliothèque, saluant ceux qui vont inspecter les cuisines. Comme un mécanisme bien remonté, la cohorte d'élèves gravit les larges escaliers à heure fixe. Les pensionnaires 23

- Si notre - Il serait

père nous entendait! abasourdi... de constater que le directeur est un grossier personnage qui

s'affairent autour de leur lit, rangent, lisent, bavardent à voix basse. Cela fait près d'un an qu'Elisée s'est presque habitué à ce rituel. Il s'est même fait un ami : Mannering. Ils s'étaient rencontrés à la bibliothèque. Après s'être battus comme des chiffonniers, ils avaient compris qu'ils avaient les mêmes lectures. Un jour Mannering, l'Anglais, s'assit à côté du petit Français dans l'idée de poser entre eux le livre très tentant de Lamarck: Philosophie zoologique. Élisée feuilleta le livre et fut piqué au vif dans sa curiosité: Lamarck pensait que les espèces se transformaient en fonction du milieu. Suite à cette lecture sur les invertébrés, les fossiles, le classement des animaux et l'histoire de la constitution de la croûte terrestre, Élisée décida de devenir l'ami de Mannering. Un œil au beurre noir, il vint serrer la main molle de son ancien ennemi. À les voir déambuler dans les longs couloirs, on aurait dit deux diplomates faisant la paix en pleine guerre. Cette amitié, peu à peu, fit taire les quolibets diffamant les pauvres Reclus. Une lettre du pasteur annonce le départ. L'aîné rentrera le premier. Élisée l'envie, mais Élie ne semble pas goûter ce changement: «Ici ou ailleurs, la Lune est la même et pour elle je ne suis pas un crapaud, un Français à la noix. Un poète qui voyage dans sa tête n'a pas de patrie! » Vient ensuite le tour d'Élisée, à qui il reste juste assez d'argent pour quitter l'Allemagne à bord d'une péniche. Elle glisse sur les flots gris du Rhin, quand soudain, un grondement d'apocalypse se fait entendre. Un train! La massive locomotive coupe à travers bois, espoir fulgurant de voyages. Avant de rentrer chez lui, Élisée fait un crochet par la Belgique, pour vérifier sa géographie européenne. Dans son costume étriqué, il ressemble à un voyageur de commerce rapetissé par une mauvaise fée. Sur la Meuse, les murs des verreries et des papeteries propagent d'étranges bruits et dissimulent par ce vacarme rythmé un travail acharné. Honteux de son escapade, Élisée se renseigne sur les passages de voitures se dirigeant vers la frontière. À la nuit, une carriole rouge, avec deux chevaux noirs, s'annonce, fantomatique. Élisée affamé, transi, s'y engouffre. Il voyage comme un orphelin sommeilleux, rassuré d'avoir une famille comme d'autres d'avoir un toit. Il voudrait qu'on l'aime comme il aime. Et monte en lui la hâte de retrouver son frère au collège. Il ne connaît pas encore ses nouveaux frères et sœurs: Marie Marthe Nahomi, née le 10 mars 1841, ni le petit Élie Armand Ebenhezer né le 13 mars 1843. À peine retrouve-t-il les siens, qu'il doit les quitter. Il entre au collège de Sainte-Foy, large bâtisse jaune aux escaliers Renaissance. Les professeurs égrènent leurs cours avec lenteur et méthode. Les études calment un peu la fougue d'Élisée, mais attisent au fond de lui sa volonté impérieuse d'être un« mouton noir». Séparé d'Élie, il s'est choisi le même ami que lui: Édouard Grimard. C'est un adolescent aux traits affIrmés. Sa poignée de main est franche sans être brutale. Il parle peu, mais s'exprime en toute sincérité. Le dimanche, on échange livres et herbiers au bord de la Dordogne. Élisée n'est pas jaloux que son camarade soit plus doué que lui dans la description des fleurs. Lui, découvrira le monde, où fourmillent des Sporades d'univers, un herbier géant aux pages encore vierges. Il regarde Ed et Élie avec joie: ils forment une triade inséparable. Les deux frères sont en pension chez une sœur de Zéline, où leurs faits et gestes sont espionnés en permanence. À l'âge où ils trouvent leur entourage borné, encroûté,

24

totalement routinier, ils commencent à s'intéresser à la politique. L'oncle ne cesse de vanter les bienfaits de la hiérarchie: «Les honneurs, il n'y a que ça de vrai. Il faut les mériter et amasser le plus d'argent possible pour être respecté. Vous n'arriverez jamais à rien avec vos droits et vos devoirs. Votre père vous a pourri l'âme. » Le beau-frère de Zéline se met à singer le pasteur : «Ma parole donnée vaut une signature. Fariboles! Rien ne vaut une bonne vieille loi qui protège les riches: ils ont trimé, eux, pour gagner leur argent! Ce n'est pas avec vos devises alambiquées qu'on nourrit une famille, fainéants! » Élisée par provocation cite des phrases qui sortent de « la bouche même du roi »: «Il faut être autoritaire, et deux choses sont indispensables pour gouverner, la raison et le canon. » Et Guizot, votre maître à penser, est aussi généreux qu'un renard dans un poulailler! Lamartine dit vrai, pour gouverner, on n'a pas besoin d'hommes d'État, une borne y suffIrait. Il faudrait plus de conscience et d'amour en haut lieu, mon oncle. La bonté devrait planer au-dessus de tous les sentiments humains. - Dieu, j'héberge un mutuelliste sous mon toit! - Mon oncle, la marche en avant de vos amis, conduit à un précipice! Ce n'est pas avec le parapluie du roi que nous protégerons la veuve et l'orphelin. - Pour dire de pareilles monstruosités, tu dois lire des vieux Charivari, ou la Caricature! Si je les trouve, je les brûle, tu m'entends: au feu! » Les deux frères pouffent de rire. Il est vrai qu'ils feuillettent des brochures interdites, et leur oncle en colère, les fait penser à une caricature de Granville qui croque un garde national miniature aux prises avec les fils d'un marionnettiste, Sa Très Colossale Majesté. Élisée se sent chez lui là où un ruisseau surgit, là où une fleur exhale un parfum nouveau. Astreint à l'étude, il éternise les moments de liberté. Il croise parfois Clarisse, une grande fille brune de peau, aux cheveux noirs et dont les yeux verts piquent sa curiosité. Par son oncle, il sait que cette beauté exotique vient de Bordeaux, qu'elle est une «sale petite-fille» de négrier au sang souillé par l'Amérique, l'Afrique et le vice d'un Français qui aurait mieux fait de s'occuper de ses cargaisons et de ses bateaux! Celle que tous surnomment « la Mauresque» réussit magnifiquement en classe. Chaque apparition muette de Clarisse provoque les sens de son admirateur: une métamorphose qu'on ne peut ressentir que sous les tropiques! Élisée est persuadé que son regard exprime ce sentiment, quand il la croise dans l'étroite rue pavée du collège, qui surplombe la Dordogne. Parallèlement, il vit un autre engouement, celui des idées nouvelles. Il se fait sa propre idée sur ce qui ralentit l'existence de chacun et celle d'un peuple. La France de 1845 est devenue insupportable pour les démunis. Lorsqu'on accuse le roi et son gouvernement de laisser-aller et de corruption, ils répondent qu'eux seuls s'occupent des classes pauvres en favorisant l'économie, en faisant respecter l'ordre dans le travail et en propageant l'instruction primaire. L'opposition devrait cesser de s'appesantir sur «la misère des classes défavorisées, l'inégale répartition des biens sociaux». Louis-Philippe, dans sa tour d'ivoire, reçoit les nombreux courriers de Guizot signés «votre très humble et très fidèle serviteur et sujet». Il est bien le seul sujet à se satisfaire de sa situation. Le roi lui-même ne sait que faire. En juillet 1830, il avait accepté un compromis, aujourd'hui il craint tant ses ennemis qu'il se confie au pape et 25

«épanche son cœur dans le sein de Sa Béatitude le Très Saint-Père». L'ancien anticlérical voudrait maintenant relever le clergé, s'en faire un bouclier et lutter ainsi contre les «susceptibilités nationales, toujours prêtes à s'enflammer». La bonté pontificale allégerait ses soucis et conjurerait les tentatives d'assassinat contre sa personne. Élisée entraîne souvent Ed et Élie chez Tolain, ancien ouvrier à Paris, pour mieux comprendre ce qui se trame dans la capitale. «Il ne faut cesser de lire, mes amis, sinon vous serez grugés. Pas des plumitifs, des penseurs! Saint-Simon, Comte, Fourier, Lamennais, la pléiade. La cervelle mène le monde! » Les trois amis fouillent avec délectation dans les gazettes interdites et Élisée rêve d'épingler certains articles au-dessus du lit de son oncle. Ah, s'ils étaient déjà étudiants! Au collège, on dit que les Reclus sentent le fagot tant ils sont pauvres. Élisée irrite, mais suscite le respect, surtout lorsque interrogé en géographie, il en sait toujours plus que le professeur, à croire qu'il a traîné des guêtres de milliardaire sur la terre entière. Au bout de quelques mois, les deux frères doivent rejoindre leur famille. Après un douzième enfant, Anne Marie Jeanne, surnommée Anna, née le 30 mars 1844, y a-t-il un nouveau frère à découvrir maison Marquis, rue Saint-Gilles, à Orthez. À l'avance, le pouce et l'index, ont de la tendresse pour ces derniers doigts de la fratrie. Attendus avec fébrilité, le dîner se révèle substantiel. Les sœurs taquinent les deux «revenants» en leur prêtant les pires défauts. Élisée savoure ce moment vite interrompu par la gravité qu'impose son père à chaque phrase prononcée. Élisée, en regardant sa mère mastiquer, bouche fermée, avec un plaisir tout contenu, ne peut s'empêcher de s'exclamer, s'adressant en fait au pasteur : « Mère, te voici récompensée de tes sacrifices! Remercions le Seigneur pour ce poulet bien grassouillet. » Le pasteur, réveillé en plein songe, se lève et, hache ses mots, pour préciser sa stricte pensée: « Dans ma maison, hors de ma maison, personne ne doit être en souci de ce qui sera dans son assiette, en disant: que mangerons-nous, que boirons-nous demain ? Cherchez plutôt et premièrement le royaume de Dieu et la Justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.

-Évangile selon Mathieu, ironise Élie. »
Les fourchettes cliquettent. Zéline tente de resservir un morceau de volaille à ses deux grands fils. En vain. Elisée s'affiche résolument végétarien: « Donnez ma part de viande à qui en voudra. Je n'en mangerai plus, plus jamais. Devant vous, j'en prête le serment. Toute came ensaucée fut d'abord créature de Dieu. Je respecte Son œuvre. Je serais à mes yeux une graine d'anthropophage si je mangeais ces gentils animaux inoffensifs. » Élisée guette son père du coin de l'œil. Il n'a encore jamais rencontré quelqu'un d'aussi buté et d'aussi généreux à la fois. Il l'admire, avec une douleur au ventre chaque fois qu'ils s'affrontent. Il voudrait tant que le pasteur le fIXe un instant avec chaleur... Mais celui-ci prie, le buste penché. Il ne répond pas.

26

Jeanne Suzanne; que tout le monde appelait Suzy, meurt à l'âge de vingt ans. L'année 1844 réunit la famille au grand complet au cimetière de Sainte-Foy. Les jeux, les esca~ades, sont enterrés avec la fille âmée des Reclus. Zéline ne retient pas ses larmes. Elie est à présent l'aîné, de ce jour son regard se charge de gravité. Le 18 avri11845 naît Clémence Marie Jeanne dite Yohanna, le treizième enfant de Zéline.

27

CHAPITRE 4

Libertés à prendre...

Le counier va bon train entre le roi et son ministre Guizot. On y parle de dotations de millions de réaux pour l'Infante, des embarras diplomatiques avec Londres... Les laquais courent, glissent d'une pièce à l'autre. Les voitures royales emportent des plis secrets qui écrivent l'histoire en marge des messages télégraphiés. La France n'a pas la fièvre, sa tête ne souffre d'aucun mal; ceux qui se font craindre ignorent simplement les autres. En 18420 Guizot avait cru profiter de la guerre entre le Texas et le Mexique pour agrandir les colonies africaines; il est aujourd'hui rivé aux affaires intérieures. En novembre 1846, Tartuffe qui cherche à se faire applaudir, il s'occupe des femmes de ministres afm qu'elles aillent faire leur cour à la reine et à la duchesse de Montpensier. Il se tient informé de tous les soulèvements, que ce soit dans le canton de Vaud, en Hongrie, ou aux États-Unis, sans voir venir l'insurrection. Le roi a entrepris une correspondance avec le nouveau pape, Pie IX. La splendeur de l'Église décline. Alors il demande avec soumission une bénédiction apostolique et exige pour les prélats français deux nouveaux chapeaux de cardinal. À Orthez, le pasteur Reclus, qui a refusé la mainmise du pouvoir sur son ministère, se frotte les mains. Il vaut mieux être pauvre et indépendant. Il espère que ses deux «prophètes» seront un jour, de fiers pasteurs. La famille s'est agrandie en mars 1847, d'un nouveau fils : Jean Jacques Paul. Le climat social et politique de l'année 1848 est à la réplique. Après avoir couvé sous la léthargie, comme un brandon invisible, la colère gronde. Dans toute l'Europe un souffle nouveau semble vivifier les utopies. En France, les savants et les poètes défrichent, se mettant en marge d'un pesant carcan. L'opposition propose depuis longtemps une réforme, mais chaque année, Guizot refuse le droit de vote aux médecins, aux professeurs, aux notaires et autres « capacités ». Guizot plane sombrement dans les esprits. Il aime poser, comme Napoléon, la main gauche glissée dans un lourd manteau noir sur l'abdomen, le regard impénétrable. Plus il s'entête à refuser quelque quinze mille électeurs supplémentaires, plus le peuple s'enflamme pour la politique. Les journaux refleurissent, les idées aussi. Thiers pétitionne, Lamartine écrit. Beaucoup se souviennent de ses mots jetés le 18 juillet 1847 : « Si la royauté continue à s'entourer d'une aristocratie électorale au lieu de se faire peuple, peuple tout entier, c'est la révolution à brève échéance! » Des banquets s'organisent dans toutes les villes pour protester contre la corruption et exiger la réforme. Les plus radicaux veulent abolir le suffrage censitaire et instaurer le suffrage universel. Les socialistes veulent lutter contre les famines et les baisses de salaire par des réformes sociales. Leurs théoriciens sont lus et écoutés. Un journaliste, fils d'un inspecteur des fmances, Louis Blanc, propose une

organisation du travail où l'État doit devenir le banquier des pauvres. Élisée, tenu informé par Tolain, le ciseleur retiré à Sainte-Foy, ne tarde pas à faire sien ce qu'il répète: «Nous ne sommes pas représentés, nous qui refusons de croire que la misère soit d'institution divine. L'égalité décrite dans la loi n'est pas dans les mœurs. » Au mur de Tolain, est affiché un journal daté de 1834 : «LE LIBERATEUR, journal des opprimés voulant une réforme sociale par la République. Dirigé par Auguste Blanqui, rédacteur en chef» Élisée caresse les fms bourrelets du titre, vaguelettes d'une insurrection où l'indignation pointe sous l'encre. Il emporte avec lui cette impression qu'un soulèvement se prépare lorsqu'il se rend à Montauban. Le voilà en effet étudiant à la faculté de théologie protestante. Il a pour professeurs Jalaguier, Monod, Félice, Bonifas l'exalté, et surtout le prévisible et docte Sardinoux, sans oublier celui qui porte le nom d'un protestant célèbre : Guizot... Le temple qui sert parfois aux examens s'élève vers un trompe-l'œil céleste. Surplombant la maigre chaire et les bancs lustrés, un ciel bleu gris constitue l'unique frisson de frivolité dans cette faculté où sont enseignés morale évangélique, histoire ecclésiastique et critique sacrée, dogme, hébreu. Le grenier situé au-dessus du temple servit de prison après l'abolition de l'Édit de Nantes par le Roi Soleil. En 1685, c'était un couvent de Clarisses où l'on enfermait les jeunes filles protestantes qui refusaient d'abjurer leur foi. Les recluses enfermées jusqu'en 1716 y gravèrent leur nom. Élisée découvre, le long des arcades, les salles de cours et l'amphithéâtre où l'auditoire se presse sur les cinq rangées de bancs et d'écritoires où des canifs vengeurs ont gravé noms et invectives! Le jeune étudiant quitte avec bonheur les trois cours carrées dont l'une mène à un parc somptueux. Il vibre à la proximité du Tarn. Au dessus des couverts du centre ville de Montauban, il scrute le cadran solaire qui annonce Tard do d'Dra vendra l'ara, tard ou tôt viendra l'heure. Après les cours, Élie et Élisée se retrouvent. Parfaitement complices et libérés de l'emprise paternelle, les deux frères goûtent aux vins et aux autres interdits. Brillants étudiants, ils donnent du fil à retordre à leurs professeurs en refusant la monarchie et ses liens à la papauté. Ils respectent malle règlement intérieur de la faculté et ils ne font allégeance qu'à dame Nature. Ils habitent avec Édouard une maison qui se trouve à l'extrémité de la promenade des Cordeliers, sur le « plateau ». S'ils écoutent le litanie du Tarn, le Tescou devient leur muse. Élisée dévore des yeux ce ruisseau avec minutie, comme si c'était l'univers tout entier! Un jour, cette boucle d'eau et du temps sera peutêtre détruite par la folie des hommes... On pleurera les poissons, si l'on n'y prend garde; les glaciers, les torrents, les océans, les nuages seront souillés... Il faut défendre la nature, berceau et oxygène de l'Homme. Élie quant à lui, initie ses compagnons au ciel. D'immenses acacias jouxtent la bâtisse, ployant de fleurs au-dessus de la terrasse. Édouard installe des hamacs entre les troncs. Dans «leur fort », on boit, on parle, on dort peu. Élie lit des passages de Schelling, fils de pasteur, élevé en pleine Forêt noire, qui abandonna le legs de «certaines vieilleries» pour philosopher en paix; il les abreuve de ses réflexions sur les libertés individuelles. Une nuit d'hiver, Élisée propose une véritable aventure en guise de discussion. À l'aube les trois amis empilent besaces, outils, vêtements avec des livres d'Oken, Leroux et Proudhon. 0 Leur but: voir la mer! Ils ne savent pas où ils la découvriront, mais ils la humeront, s'y baigneront!

30

Ils contournent Castres, évitant usines 0 0 traces de civilisation. Aventuriers exténués, ils s'essaient à faire du feu, comme les hommes primitifs. Impatients d'arriver, les trois fugueurs affrontent les montagnes. Élisée, guide improvisé, décide d'une pause sur le rocher tremblant de Peyremouyrou. Il surplombe le paysage sur un amas de rochers polis et tous se mettent à chanter à tue-tête... Éreintés, ils arrivent devant la Montagne noire. Leurs pieds épousent la mollesse de la terre humide d'une forêt de hêtres et de chênes que longent des torrenticu/es ainsi appelés par Élisée. Transis, ils arrivent devant Carcassonne. Échos à leur rêverie, les remparts apparaissent comme un mirage. La prochaine étape, Narbonne, les mènent à Caunes-Minervois, entre les pierres d'un village médiéval abandonné. À défaut de repas, Élie lit Proudhon. Le lendemain matin, Élisée les persuade qu'en suivant certaines cambrures de pierre qui affleurent de la terre ils seront plus vite arrivés. Ils débouchent au sommet d'une carrière de marbre vert qui résonne de part en part. Des ouvriers creusent à coup de pioche comme des forçats. Un individu à chapeau gesticule. Élisée éprouve un soupçon de haine pour les pantalons repassés et fmement rayés, le gilet étriqué et la montre à gousset de cet homme qui surveille les ouvriers. Il interpelle la petite bande, la menaçant de la faire quitter la carrière, à coups de pierres. «Voyez comme sa vraie nature perce! Le langage grossier est toujours inspiré par des pensées grossières 0 0 conclut Élisée en pulvérisant du pied une motte de terre. 0 La nuit suivante, les trois amis, poussés par un vent d'une extrême violence, se croient perdus au fond d'une sinistre vallée. Mais, le désir l'emporte sur la crainte. L'approche du sud apporte de chauds effluves de plantes. Ils contournent les remparts de Narbonne et piquent sur la colline de Clape. Tout semble à la mesure d'Élisée: le sol est si pauvre que les pins ne dépassent pas sa taille. Il se laisse doubler par son frère aîné qui soudain annonce la Méditerranée! L'Immuable jaillit d'une falaise aride. Argentée, crachant des vagues blanches, elle respire avec le vent. Élisée se serre contre son frère et d'émotion lui mord l'épaule; bientôt une tache de sang humecte la chemise d'Élie qui se retourne lentement. Une bonté inépuisable affleure de sous ses sourcils arrondis. « Tu n'as même pas crié, s'excuse Élisée.

- Quand

tu t'es approché, j'ai su que j'étais le garde-fou à ton impétuosité.

»

Les études théologiques, détrempées par la vision de la mer et le bain sont la récompense absolue! Le manque de travail et de pain, l'insuffisance de nourriture donne à la population de Montauban l'apparence d'une ville naufragée dans les glaces. Les trois amis observent un homme qui répare une fontaine. «Ah voilà bien l'urgence! Pour venir en aide aux affamés de l'hiver, il était judicieux que le maire pensât à cette fontaine endommagée par le gel! S'exclame Élisée. » Rue des Cordeliers, ils passent avec l'allure de chapardeurs devant le commissariat de police et se mettent à siffloter. Par ces temps de froidure, on accuse les rôdeurs du moindre vol, mais les frères Reclus aiment la provocation. Ils ont vu trop d'enfants en haillons dévorer des détritus, alors siffler devant un commissariat, c'est clamer qu'on est vivant et sans entrave. Le soir, ils rencontrent des chefs socialistes dans une espèce de cabaret louche : Jean Courlès et Pierre Roussel trinquent: « À bas les incapables, vive la République! À bas le pain trop cher! »

31

Ces deux mauvais sujets fichés dans les cahiers de la préfecture semblent guillerets. À côté d'eux, des ouvriers et un paysan applaudissent. Visages burinés, rides inquiètes, l'auditoire esquisse des gestes vengeurs. Courlès se lève en tribun : «Je le crie haut et fort, je suis socialiste, et aujourd'hui on ne peut être qu'un ardent socialiste. Je suis solidaire avec vous, messieurs les ouvriers. Vive la République, à bas les sbires! demande Élisée. - On ne craint pas la geôle, quand l'injustice érige ses lois! Seul le verbe nous fait garder visage humain! Il ne faut pas craindre d'avoir la langue bien pendue, plutôt que la tête. Étudiants, venez vous asseoir à notre table!

-Vous n'avez pas peur d'être arrêté?

- Bien

dit! lâche Ragalet. »

Ragalet se dresse à son tour. C'est un homme d'une stature incroyable uni à ses vêtements usés que l'on croirait collés à même la chair : « C'est Ragalet qui régale! À la santé de la République, et si on nous enferme, on leur chantera la Marseillaise!

- Après les répressions sanglantes, le ver est dans le fruit! Et qui sait, on fmira bien par se manger la poire. Combien de fois, il y a eu de tentatives déjà? Jean Courlès compte sur ses doigts: 1833, 35, 36, et encore une fois en 36 et en 40 et encore deux fois en 1846, ce qui nous fait sept tentatives d'assassinat. » Élisée dresse l'oreille, les rumeurs sont parfois instructives: Louis-Philippe a fait torturer avec un luxe de raffmement les républicains emprisonnés au Mont-SaintMiche1... La reine a lutté en 1830 pour que son époux ne monte pas sur le trône. On se moque par bravade de l'homme ventru au mufle piriforme, de la reine Marie-Amélie entortillée dans ses robes de bonne sœur. «Les temps changent, s'exclame le paysan. Adélaïde, la sœur du roi est morte! L'année commence bien. Ah ! si ce brave duc d'Orléans n'avait pas eu cet accident de cheval! Je l'aimais bien: il détestait son père. Cette vieille barrique a assez duré. Il faut préparer la République, mes amis, allez trinquons encore! »

32

CHAPITRE 5

23, 24, 25 février... Mars, les 18 ans d'Élisée

Les nantis savourent l'atmosphère cotonneuse de la Monarchie de Juillet. Les femmes portent des robes arrondies avec des surpiqués de dentelles et de rubans à foison, les hommes ont des allures de corbeaux dans leur triste redingote. Mais en ce début d'année 1848, le règne de Louis-Philippe est devenu insupportable à beaucoup. Élisée, à quelques mois près, aura vécu autant d'années que son régime. Il se souvient d'un héros découvert dans les vieux journaux de Sainte-Foy: La Fayette, vieillard de soixante-quatorze ans qui parcourait les barricades, dynamisait les combattants. Élisée se demande, quel aurait été le cours de l'Histoire si cet arbitre de la révolution avait opté franchement pour la République et était resté à la tête de la Garde nationale. Pourquoi at il embrassé en public le duc d'Orléans? Élisée aurait voulu vivre les journées de juillet : le peuple, ne peut-il faire reculer une armée? Il va pouvoir partager sa fougue et ses propos incisifs, car il est invité à une réunion nocturne interdite. Calmement, sans prendre garde aux risques, il se livre à un auditoire attentif: «Vive la république universelle, cette république future où le Grec aura les mêmes droits que le Français, où le Samoyède parlera dans la même assemblée que le Parisien. Ne voyez-vous pas déjà que les haines nationales s'effacent et qu'on désigne les hommes plutôt par leurs opinions que par leur patrie? Il n'y a plus dans le monde que des hommes d'avenir et des hommes du passé, et chacun de ces deux partis forme une confédération gigantesque qui se produit dans tous les pays, sans distinction de race ni de langue. Dans chaque nation, il faut abolir les privilèges pour permettre une fusion de tous les peuples. Notre destinée, c'est d'arriver à cet état de perfection idéale où les nations n'auront plus besoin d'être sous la tutelle d'un gouvernement ou d'une autre nation; c'est l'absence de gouvernement, c'est l'anarchie, la plus haute expression de l'ordre. Ceux qui ne pensent pas que la terre puisse jamais se passer de tutelle, ceux-là ne croient pas au progrès, ceux-là sont des réacteurs. Mais la liberté politique n'est rien sans les libertés sociales. Ce mot peut-il avoir une signification pour ceux dont la sueur ne suffit pas pour acheter le pain de la famille, pour ces ouvriers qui puisent de nouvelles douleurs dans les révolutions qu'ils font eux-mêmes? La souveraineté du peuple n'est-elle pas une risée lorsqu'elle est exercée par des hommes couverts de haillons et mourant de faim? Le droit d'aller une fois par an porter un morceau de papier à l'hôtel de ville de ce canton peut-il compenser le droit à la vie? Pour que le socialisme arrive à sa parfaite expression, pour qu'il soit réellement l'idéal humain de la société, il faut qu'il sauvegarde à la fois les droits de l'individu et les droits de tous. Il faut que chaque membre de l'association humaine se développe librement selon ses moyens et ses facultés, sans être en rien empêché par la masse de ses frères; il faut en même temps que le bien-être de tous profite du travail de chacun. Je ne

veux avoir sur le front la marque d'aucun maître, je veux garder ma libre pensée, ma volonté intacte, ne rendre compte de ma conduite qu'à ma conscience! Et voilà pourquoi je me sens proche des mendiants! Mendiants à qui l'on devrait proposer du travail plutôt qu'une obole! » L'orateur n'a pas dix-huit ans et s'adresse au monde entier avec des yeux de lave bleue! Élie salue l'homme de cœur, ce perturbateur de génie, ce frère qui bientôt répond à chacun avec de plus en plus de vivacité: « Monsieur l'instituteur, est ce que le mot liberté, que vous chérissez tous, a une signification pour l'ouvrier qui craint de se révolter? Quelques variétés communistes, par réaction contre la société actuelle, ont l'air de croire que les hommes doivent s'absorber dans la masse et n'être plus que comme les bras innombrables du polype qui s'agite sur son récif ou comme les gouttes d'eau perdues dans la mer et soulevées par l'ouragan dans une même vague. Ils se trompent grandement: l'homme n'est pas un accident, mais un être libre, nécessaire et actif, qui s'unit, il est vrai, avec ses semblables mais ne se confond pas avec eux. » Les deux frères discutent ardemment toute la nuit, repassent sans cesse rue Fourchue, sans se rendre compte qu'ils tournent en rond car ils ressassent l'idée «d'appartenir ou de s'appartenir». La sourde volonté de tremper leur avenir dans les temps passés, de faire partie d'une minorité farouche, digne, novatrice, les font tourner le dos à un père rebelle et à l'Église réformée elle-même. Elle est devenue tyrannique malgré l'absence de hiérarchie, ils veulent se donner d'autres principes que ceux que le protestantisme leur a inculqués: s'appartenir sans rien renier! Élie a décidé de devenir un pasteur d'un genre nouveau: défricheur en théologie. « Tu es fou! s'insurge Élisée. Tu as autre chose à apporter au monde ô homme magnifique et grand, ô philosophe bien-aimé! - Ecoute, ô jeune homme. Imagine une communauté d'oiseaux. Qu'attendent-ils de leur chef spirituel? Ni bec, ni griffes, mais des leçons de vol, pour échapper à l'aigle superbe et amoral. Mais que font nos pasteurs? Des cages protectrices!

- Mais l'envie de voler, Élie! La tienne! Tu ne tiendras pas une année, ô toi homme de principes!

- Et toi, grand marcheur devant l'Éternel et devant les raccourcis de l'existence, que feras tu ici bas? - Je ne sais pas. Tu entends le bruit sous les couverts? Décidément, personne ne dort à Montauban! La révolte, mon cher, peut-être bien la révolte. » Élisée ne croit pas si bien dire... Le 22 février, à Paris, doit avoir lieu un grand banquet en haut de Champs-Élysées. Vingt-sept députés de l'opposition s'y rendront. Les souscripteurs ont prévu de partir de la place de la Madeleine à onze heures. La vieille au soir, Guizot a interdit cortège et banquet, comme on enlève un hochet à un enfant, persuadé d'être entendu sans difficulté. Certes, tout le monde est au courant de sa décision, mais la foule, curieux compris, se rend à la Madeleine. Il pleut. C'est une journée grise, glaciale. La Garde s'échauffe et charge à plusieurs reprises sur ceux qui perturbent l'ordre. Devant trente mille hommes en armes, les Parisiens fuient dans les rues adjacentes. Les chefs républicains, Ledru-Rollin et Louis Blanc, craignent une boucherie. Durant la nuit, on dresse des barricades. Le lendemain, la place des Victoires est aux mains de la Garde nationale, les cuirassiers sont prêts à charger sur la foule. C'est alors que les gardes nationaux
34

protègent la houle humaine de leurs baïonnettes. Ce défi populaire, ridiculise le pouvoir. Aux Tuileries, un escadron de la Garde nationale crie: «Vive la Réforme! À bas Guizot! » Le roi, qui croit à un« feu de paille », demande sa démission au ministre. L'ayant obtenue, il part faire sa promenade à cheval aux Tuileries, hué par le cri de Vive la Réforme! Alarmée, Sa Majesté imprime sa terreur au pas de sa monture. La nuit du 23 tombe, tel un lourd rideau. D'une main tremblante, un homme seul tire un trait sur une page d'histoire. Il doit s'y reprendre à plusieurs fois pour apposer quelques gouttes d'encre sur une simple feuille de papier. Son discret retour en France il y a près d'un demi-siècle et les milliers de fois où il a dû signer son nom défilent avec une cuisante nostalgie: «J'abdique cette couronne que la voix nationale m'avait appelée à porter, en faveur de mon petit-fils le comte de Paris. Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit aujourd'hui. LOUIS-PHILIPPE. 24 février 1848. » Au matin, un officier crie: «Le roi a abdiqué sa couronne, vive la Régence! Vive la République! lui répondent des ouvriers en chemise. » Bugeaud, ancien gouverneur général de l'Algérie, chef militaire clame qu'il fera avaler aux Parisiens son sabre jusqu'à la garde. Le face à face est sanglant. Mais la Garde nationale n'a plus la volonté aveugle de tirer jusqu'à exécution totale des ordres; elle trahit joyeusement. Des enfants s'élancent sur les barricades. Cette fois, on se battra pour le retour à la République! Marie-Amélie, avec beaucoup de calme et de courage, prend le bras de son royal époux et passe avec lui la grille du pont des Tuileries. Le 24, le capitaine Dunoyer, officier de chasseurs, pénètre, suivi d'une foule immense dans le palais des rois et se met à peindre sur les moulures: « Le peuple de Paris à l'Europe entière: Liberté, Egalité, Fraternité. » La dernière séance de la Chambre est tumultueuse. La duchesse d'Orléans voit la régence lui échapper. Des groupes armés provoquent une débandade générale, mettant en joue Lamartine que Ledru-Rollin protège de son corps. Le gouvernement provisoire est acclamé. Le peuple précède celui-ci à l'Hôtel de Ville où Lamartine rédige un manifeste. Des milliers d'exemplaires s'envolent des fenêtres! Élisée s'imagine le roi et sa famille fuyant en carrosse tandis que la foule démolit le trône et jette par les fenêtres les objets royaux, avec le panache de ne rien voler. Il jubile. Il avait espéré, pressenti ce que le roi prenait pour d'insignifiantes émeutes éruptives. L'écho des nouvelles parisiennes met Montauban en émoi: Louis-Philippe va basculer dans l'oubli des éphémérides, oubli qu'il a lui même creusé en ignorant les grondements populaires. Élisée apprend, par les dépêches télégraphiques placardées sur les murs de l'hôtel de ville, que le trône, hissé de barricade en barricade, a été réduit en cendres place de la Bastille. Les Montalbanais se bousculent pour lire à vois haute la proclamation du sous-préfet:

35

REPUBLIQUE FRANCAISE LmERTE EGALITE FRATERNITE PROCLAMATION Citoyens, Le grand œuvre est accompli. Dans l'État de servilité et de corruption où nous avait plongés la royauté, une régénération profonde, radicale, pouvait-elle s'accomplir sans un ébranlement? La confiance avait disparu, les affaires cessé, la misère a pesé cruellement sur la classe des travailleurs, mais une ère nouvelle s'ouvre devant nous, ère de bonheur et de liberté. Jetez un regard en arrière. Que vous avait laissé la monarchie pour prix de tous vos sacrifices? Honte. Misère. Servilité. Vive la République démocratique une et indivisible! Le sous-préfet Dezeimeris Élisée exulte. À ses côtés, on chante des refrains connus: «C'est aux rois seuls d'emprunter le mensonge; le peuple est fort et jamais il ne ment. » Ou bien: «À bas les riches! ça, ils ont fmi par payer et ils paieront! » Un tailleur se rit de n'avoir maintenant que des drapeaux à coudre et plus de redingotes. Tant pis pour le manque à gagner, et que vive la République! Le soir, Élisée retrouve Édouard sous les lampions qui brillent aux arbres. Tous les espoirs sont permis. Les femmes sentent bon, les enfants sont de sortie. Ce 25 février est comme une épine enlevée de son cœur, bien qu'il sache que la place est libre pour d'autres plaies à venir. Il s'enivre. C'est la fête devant le jeu de paume, rendez-vous des agitateurs de tout poil. Il songe soudain que la mort n'est rien si la vie prend tout son sens. Édouard, un peu saoul, lui prend le bras. Ils cheminent dans la nuit, ne pensant plus aux dépouilles du temps ni à ses nouvelles mues. Ils retrouvent Élie au matin, exténués et fiers. Élisée peut enfm clamer haut et fort sa passion pour la République même si ses cris déplaisent à ses maîtres. Il analyse cependant les changements avec crainte: après la chute de Guizot, le peuple a mis en scène son exécution sur une charrette éclairée à la lanterne, en traversant Paris. Y aura-t-il autant d'énergie pour établir un nouvel ordre social? Dès le mois de mars, la révolution de France ébranle l'Europe, en particulier l'Empire autrichien. En Bohême, en Pologne occupée, en Hongrie, en Autriche, libraires, étudiants, associations industrielles et commerciales réclament l'abolition de la censure, la liberté de la presse, la publicité du budget. Les Tchèques rêvent de réaliser l'union slave pour résister aux Allemands. En Hongrie, l'empereur, ne se heurte pas à une simple insurrection mais à tout un peuple. Une seule solution s'impose, la guerre: Ferdinand se bat sur tous les fronts. De son côté, le tsar Nicolas 1er craint une insurrection de la Pologne russe. La République française est plus qu'un fanion dans la nuit, c'est un horizon de liberté. Des idées délivrent de la soumission. Un air frais redonne souffle aux opprimés. À Paris, Victor Schœlcher, sous-secrétaire d'État aux Colonies, vient de donner l'émancipation aux esclaves. Il doit passer par Montauban! Élisée rêve de

rencontrer ce «montagnard» comme on appelle les membres de l'extrême gauche, députés reconnaissables à leur brassard et ceinture rouges. Ce représentant des Antilles délie les liens imposés par les serviteurs du pouvoir défunt. Victor Hugo siège maintenant à la chambre des Députés. Bien que le poète, soit pour une république bourgeoise, tout semble favoriser une communauté laïque mettant en avant des valeurs morales et luttant par l'instruction contre l'injustice. Élisée fourmille de projets. Et le voilà délivré d'un fardeau: il vient d'être reçu au baccalauréat. Il en oublie sa taille, mais l'histoire se desquame et sa nouvelle peau manque de couleurs. Lamartine s'inquiète de la montée des « communistes» : « Mon opinion sur le communisme se résume en un sentiment que voici: c'est que, si Dieu me donnait une société de sauvages à civiliser et à moraliser, la première institution que je leur donnerais serait celle de la propriété. » Élisée remarque une réclame faite dans les journaux de Montauban. «20 rue des Carmes, à la Lunette parisienne: grand choix de besicles en vermeil, argent, écaille, buffle et acier. Lorgnons en tout genre. » Il y voit un signe de profit et compare ce genre d'annonces à celles des actions de dix francs pour la Compagnie des mines d'or. À Paris, Boulevard Montmartre, on expose un lingot comme un filon que suivent les infortunés avides d'or plus que de liberté. De toute l'Europe, on se rue vers un pitoyable paradis: la capitale de tous ces espoirs aurifères, San Francisco, goulue, avale ses partisans. Idéalistes, bandits, prostituées, déçus de la République embarquent par milliers. Un certain Karl Marx déplore: «Les rêves d'or ont remplacé les rêves socialistes dans le prolétariat parisien. » La majorité des contemporains d'Élisée n'est attentive qu'aux changements voyants, lui s'emporte: la République s'endort, les idéaux se réduisent à peau de chagrin. La loi Falloux sur le fmancement de l'enseignement va favoriser les religieux. Pour couronner le tout, le citoyen Louis Napoléon Bonaparte est élu à l'Assemblée nationale en juin. Les pasteurs n'ont pas sanctionné les fugues, ni les absences répétées des frères Reclus. Inféodés au pouvoir, ils craignent comme le préfet: des conspirations... Le nouveau doyen, Montet, convoque les troublions. On les a trop vus aux conférences de Parisiens républicains peu recommandables. Ils sont courtoisement mis à la porte... Élie part étudier la théologie à Genève... La Suisse est un État fédéral où vingtdeux cantons unifiés désignent un gouvernement direct du peuple, ce qui enchante le jeune homme. Après une description des tempêtes du lac Leman et des cygnes qui plastronnent sur ses bords glacés, il glisse quelques réflexions politiques: «Toute constitution doit être acceptée par le peuple et peut être révisée lorsque la majorité absolue des citoyens le demande. Tu te rends compte, dans un si petit pays de montagne, la raison semble l'emporter, face à l'argent. Cela dit, nos discussions me réchauffaient plus que ces bonnes nouvelles. Je vais bientôt partir à Strasbourg, chez Reuss. Il me faut me parfaire en hébreu avec lui. Nous pourrions nous retrouver là-bas. Cette pensée m'encourage. Je sais que tu aimes la marche à pied! » Depuis le départ de son frère, Élisée s'est réfugié dans les livres et hante la bibliothèque de Montauban. Le catalogue des parutions donne la température des métamorphoses de l'histoire. On passe allègrement de Un mot sur la supériorité de l'attelage flamand et de l'utilité de son application aux besoins de l'industrie et de l'agriculture aux Moustiques républicaines, par un républicain de naissance, né avant terme et de la force de quatre... 38

Le boulet de la misère, fait couler jusqu'aux mots eux-mêmes. Mais Élisée sait qu'il s'entêtera, luttera pour des idées, camouflant à jamais ce que laisse filtrer son frère: une détresse sournoise. Il n'a d'autre choix que de se montrer optimiste, car une totale lucidité le mettrait à terre. Près du poêle, il songe à sa fratrie: Paul et Armand, trop ordonnés pour se rebeller jamais, Onésime, le plus fou, prêt à vivre en homme des bois, mais respectueux des acquis d'un monde qui colonise et s'éternise dans l'intolérance. L'avide lecteur referme le gros ouvrage à la reliure de cuir bleu roi et regarde ses mains comme pour s'assurer que le cuir n'a pas déteint, transpirant du sang desséché de l'histoire. À Montauban, les choses changent. La commission municipale vote des crédits pour l'installation de becs de gaz. Charles Croshiles, le maire, demande une souscription dans l'intérêt de la masse ouvrière sans travail, des taxes additionnelles et un emprunt pour les travaux communaux, pour payer les gardes nationaux, l'entretien des horloges publiques, du pont et des promenades. Élisée constate avec plaisir que les objets de luxe sont taxés: truffes, huîtres, café, chocolat, dindons, oranges; en revanche, les droits sur les sardines et la viande sont supprimés. Libre de son temps, il peste contre le doyen. L'homme avait considéré les frères Reclus, comme un dangereux foyer de rébellion, simplement parce qu'ils voulaient voir supprimé le travail des enfants de jour comme de nuit! Le doyen a surtout craint que des commissaires ne prennent le prétexte de la présence de ces récalcitrants pour pénétrer dans son oasis de paix et d'étude...

39

CHAPITRE 6

Converti à la géographie...

Dans le pays, deux fractions se font face: les socialistes et les catholiques. Sous le gouvernement provisoire, Louis Blanc a fait passer son idée d'ateliers nationaux, il aurait voulu créer des crèches et donner du travail aux femmes dans un esprit de partage. La presse a irrigué les consciences: on peut se réunir, voter sans payer les habituels vingt-cinq francs! Les mots Liberté, Egalité, Fraternité prennent un sens. Cependant, la crise économique est si profonde que rien ne peut venir à bout des secteurs engourdis et de la spéculation de la monarchie de juillet. On souffre encore des séquelles des émeutes de la faim de 46 et 47, des mauvaises récoltes, du pain rassis, des maladies de la pomme de terre et du mûrier qui ont ravagé la France... L'argent se tarit comme la Garonne au plus haut de l'été. Le travail manque, les prix flambent. La misère profite au chancre du désenchantement et pousse tout le monde à bout. La Seconde République a proclamé mille choses. Louis Blanc a exigé qu'on garantisse au peuple les fruits légitimes de son travail, mais il est trahi. Les Ateliers nationaux deviennent une caricature. Pour huit francs par semaine, près de 120 000 ciseleurs, ébénistes, tapissiers, devenus terrassiers, creusent des trous et les remblaient. Le 21 juin, l'Assemblée décide de fermer les Ateliers. Émeutes et barricades font alors grimacer une piètre République qui ne recule pas devant le massacre. En face, on ressort le drapeau rouge. Insurrection, répression, le cycle infernal recommence. Élisée se sent solidaire de ceux qui clament: «Mieux vaut mourir d'une balle, que de faim! » Il pressent des haines de classe déferlant sur la France. Trop de riches sont ruinés par l'arrêt des affaires, trop de pauvres deviennent hostiles à la République. Ses premières désillusions lui permettent d'élaborer sa propre analyse des mécanismes d'une société. Il comprend pourquoi on se rit des «partageux» socialistes et pourquoi l'entraide fraternelle fait peur. S'il croit à l'universalité des citoyens, il craint un coup d'État. Le 10 décembre, alors que l'impénétrable Louis-Napoléon est élu président de la République, que la révolution gronde en Italie, Élisée part pour l'Allemagne où il compte enseigner. À peine arrivé où il étudia, il écrit à ses parents. Une neige joyeuse et scintillante vibre à sa fenêtre, les mots se font tendres. L'histoire de France peut attendre, c'est celle de sa famille qu'il entend cerner. Il voudrait faire comprendre à son père et à sa mère que ce n'est point la religion qui oblige à la retenue, à la froideur, mais le puritanisme.

« Cher père, chère mère, Je suis enfm arrivé chez les Frères moraves, sain de corps, léger de bourse, plein d'espérances. Quand même j'aurais été complètement écrasé de fatigue, j'aurais été subitement délassé par l'accueil si touchant que m'ont fait les Frères. Assis au milieu d'eux, près de la table de bienvenue, tutoyé par mes nouveaux amis comme par d'anciens compagnons, félicité cordialement par ces voix allemandes qui expriment si bien l'affection, j'étais tellement ébloui que je ne songeais point à les remercier de cet amour fraternel qu'ils manifestaient si bien par leurs voix, leurs regards, leurs serrements de mains. Soutenu par cette affection qui m'entoure, mon séjour dans la pension sera un beau temps de halte entre mes années d'études, et je pourrai peut-être d'autant mieux apprendre que j'aurai déjà enseigné le peu que je sais. Réjouissez vous avec moi. Je ne sais pas encore trop de quelle manière je m'installerai.../... Je donne des leçons de français et tiens une heure d'étude. Cependant, ces dispositions ne sont pas défInitives et je suis à la merci du premier coup de vent. Heureusement que ce coup de vent ne peut pas m'emporter. Je n'ai pas voulu vous écrire avant d'être à Neuwied oùje suis depuis hier soir. Le passeport qu'on m'avait donné à Sainte-Foy était nul et non avenu, de telle sorte que, sans la bienveillante protection de monsieur Schlœssing, j'aurais dû revenir à Paris pour faire signer mes papiers ou bien encore passer la frontière comme les contrebandiers. Mais il m'a fallu rester jusqu'à mercredi matin à Strasbourg où j'ai eu le plaisir de voir mon frère et admirer la cathédrale. Que Dieu vous bénisse et vous garde! Votre fils bien aimé. Élisée. » Le jeune homme, pétillant pédagogue, s'occupe d'enfants de toutes nationalités, très vite fascinés par cet aîné si proche de leur univers. Lui espère que «l'âge aride viendra bientôt passer son niveau sur son âme inassouvie, que ses forces exubérantes s'affaibliront» pour qu'enfm son être se modèle aux rives du passé... Il forme avec ses nombreux homologues français, une petite France bouillonnante. Il a cessé d'être le petitfroggy pugnace. Il croit en Dieu, aux montagnes qui témoignent de Sa splendeur, mais aussi au Monde changeant, lugubre fantasmagorie, cirque ridicule où chaque image s'évapore du kaléidoscope des fébriles activités humaines. Seul Dieu est immuable dans le temps et dans l'espace. Il se raccroche à cette idée, car, en vérité, les gens de Neuwied l'ennuient autant que leur indigeste cuisine à base de cochonnaille; seule leur convivialité apaise sa soif de chaleur humaine. La pédagogie des Frères moraves laisse à désirer. Les punitions pleuvent, telles de l'eau glacée dans de jeunes cerveaux en effervescence. Élisée se rappelle alors sa mère, de la douceur qu'elle déployait pour faire comprendre l'esprit des choses, sans user l'attention des enfants à des exercices répétitifs. Il dessine pour elle un vieux château égaré dans les brumes nées du Rhin. Il trace au verso un soleil souriant qu'il légende ainsi: «Une pâle copie de l'astre serait la bienvenue en Thuringe. Je vis ici, comme n'y vivant pas. Songe à m'envoyer une sœur dont je m'occuperai comme une mère. » Le 26 août 1850, Louis-Philippe rend l'âme en Angleterre. En France, les nécessiteux augmentent, s'incrustent dans le regard des nantis. Que reste-t-il des promesses de la révolution de février? Élisée redoute de revenir dans un pays morose et se confie à un ami, le professeur Geller, un Allemand débonnaire et méticuleux qui lui

42

conseille de ne pas moisir à Neuwied et de s'installer à Berlin, ville vivante et prometteuse. Le jeune homme se rend dans la capitale prussienne en février 1851. Seule la gare lui plaît, autel consacré aux voyages qui le délivre de son impatience: les trains prométhéens ont rattrapé la fureur des hommes. Il faut maintenant moins de deux jours pour se rendre à Paris. Ah ! s'il avait de l'argent, il ferait le tour du monde L.. Mais il veut redevenir étudiant, ne pas porter la redingote noire des gens pressés satisfaits de leur médiocrité. Il se met sa nouvelle adresse en tête, Behrenstrasse 64, où il habite chez un monsieur Schmidt. La police vient souvent le voir pour vérifier son identité, car son passeport est incomplet. Avec ténacité, ruse et sourire, il fmit par se faire immatriculer. Il se comporte comme un ethnologue et s'amuse à disséquer les titres et sous-titres que se donnent les Allemands. Au lieu d'affaiblir ses convictions, cette manie d'organiser les rapports entre faibles et forts le rend insolent. Le recteur de son université porte le titre de Magnificus Rector Principus, par provocation il lui donne du Herr Henstengerg, comme si, disant simplement monsieur, en place de Grand Recteur Principal, il saluait la République française... Quand il a trop faim, il vend jusqu'à ses clefs! Lorsqu'il n'est pas au fond de son lit, il va rôder autour des usines où les ouvriers l'ont adopté. Ils lui racontent leurs luttes, leurs beuveries, lui offrent leur trésor: la confiance qu'ils portent en lui. Lui, qui ne croit guère les journaux, se fait sa propre idée sur l'économie, la société et l'équité. Un chaudronnier inculte l'entraîne dans son taudis. La révolte muselée de cet excellent ouvrier, conscient de sa minable condition, est toujours source de discussions. «Votre république ne va pas tenir. Pas d'espoir quand on a le ventre creux. - Oui, c'est au peuple dans son entier d'opter pour une insoumission au pouvoir aveugle et à désirer ensemble une véritable démocratie. Mais être citoyen, pouvoir voter quelle que soit ta condition, c'est un pas énorme, non?

- Et il te mène où ce pas? Dans un cul-de-sac! Les cognes n'en veulent pas, de notre liberté. Sur qui ils taperaient? Ils ont failli te mettre en prison, rappelle-toi! Toi l'étudiant qu'on respecte mille fois plus qu'un homme qui travaille de ses mains! C'est pas de la foi qu'ils ont dans leurs gourdins, c'est de l'adoration! Je maudis ceux qui les paient! » Élisée écoute la rancœur des ouvriers et la fait sienne. Des odeurs sinistres achèvent de figer le semblant de propreté de leurs bicoques dans la grisaille. Il souffre de voir des familles réduites à l'indigence. Quant au travail, il est souvent cruel J?ar la cohorte des accidents qu'il provoque. Dans toutes les grandes villes allemandes, Elisée remarquera la même acceptation par les «ventres creux» des poux, des brimades, des sévices, de l'éloignement des points d'eau. Un bras, une main arrachés, sont parfois le tribut à payer pour survivre. La révolte rêvée est tissée en filigrane à la soumission. L'étudiant marche entre université et bicoques. Ses allers et retours vers le monde ouvrier deviennent ses outils de compréhension. La Bosnie est alors en pleine insurrection contre le sultan de Constantinople Orner Pacha. Élisée se demande comment la Suisse de l'Orient européen, avec ses ancêtres Turcs mahométans, Serbes chrétiens, réfugiés d'Espagne et de Grèce trouvera le calme! Les mahométans n'appliquent pas la polygamie mais «empaquètent leur femme dans des linceuls blancs qui les font ressembler à des fantômes». Tous les Bosniaques en dépit de leurs qualités, songe-t-il, partagent la superstition, la barbarie, le
43

fanatisme, la tyrannie, et d'incessantes guerres qui ne fmiront que lorsque tous arrêteront de boire leurs 130 litres d'eau de vie annuels! En France, les municipalités invitent le clergé à bénir des « arbres de la liberté », à présent rabougris. L'humanité n'est pas prête pour une véritable paix songe Élisée. Dans l'université, imposante comme un hôpital militaire, c'est la fureur sincère de faire aimer la Terre du professeur Ritter qui transporte le jeune méridional. Il laisserait volontiers de côté ses cours de théologie, de dogmatique, d'économie politique et même d 'histoire des maladies, tant Ritter agit en aiguillage de son âme. La voie qu'Élisée Reclus découvre est infInie! Des vies entières, uniquement consacrées à la géographie, ne suffIront pas pour aimer la Terre. L'étudiant estime que cette science tenue pour mineure, est la plus belle des matières, car la plus unificatrice. Ritter monte sur l'estrade grinçante, toujours embarrassé par des livres qu'il n'ouvre jamais, s'humecte les lèvres et ouvre son cours sur les fleuves et les populations par une envolée littéraire, exposant uniquement les faits! Il regarde son auditoire, clamant que sa neutralité est une forme achevée de parti pris en faveur du doute et de la lucidité. Il parle des climats, faisant vibrer sa rare chevelure blanche. Chef d'orchestre de l'histoire de l'humanité, il juxtapose mille et une partitions en une seule. Élisée prend des notes à s'en déboîter le poignet. L'enseignement lui paraît enfm utile, nécessaire et joyeux. Ritter lui donne de l'ambition, Ritter lui fait lire sa Géographie universelle comparée. Docte et jovial, méticuleux et digne héritier d'Alexandre de Humboldt, l'homme au crépuscule de sa vie, semble déterminé à passer le flambeau à tous ses élèves même à ceux de l'École militaire. Un jour, Élisée est entraîné par son professeur de théologie vers un lieu couvert : « J'ai une proposition à vous faire. Vous donnez des cours de français à de jeunes Berlinoises qui font, paraît-il, des progrès extraordinaires. C'est tout à votre honneur de gagner ainsi quelque argent. Un de mes amis, le comte von... hum, hum, cherche un précepteur. Plaisante charge, que beaucoup se disputeraient.

- C'est très aimable à vous d'avoir pensé à moi. Je vous en remercie. Cela dépend évidemment des horaires. Peu importe le nom du comte, hum. .. » Rendez-vous est pris chez le mystérieux personnage. Le dimanche suivant, les présentations se font dans un salon cerclé de dorures. Et sous les plafonds peints et regorgeant de harpes, de tapis et de rideaux de damas parvient le chant d'un merle. Le comte invite l'étudiant à s'asseoir sur une méridienne: «Parlons de vos gages... Disons le double de ce que les Bruckner vous octroient. Bien... Juste un petit détail, pour mon jeune fils, c'est un jeune Français parfaitement bilingue que nous voulions dénicher; à l'unique condition qu'il ne fût point républicain. Je suis sûr que vous n'en êtes point. - Citoyen je le suis et je le reste. Vous me voyez fort désolé. Vous trouverez bien quelque bon Français, comme ce merle en ce jardin, pour éduquer à votre goût votre héritier. Monsieur le comte, je suis républicain, à quoi bon le cacher. Je vous salue... » Loin de Berlin, Zéline s'inquiète, ce fils qui refuse toute compromission risque de saboter son avenir. Elle propose ses économies à son enfant adoré. Élisée répond énergiquement: «J'aurai suffisamment pour rentrer. Le Seigneur m'a donné bien souvent plus que j'en avais besoin et les jours de disette m'ont été utiles plus que les autres, mon corps surtout s'est fortifié et mon âme a été heureuse. Quant à l'idée de mariage, c'est là une
44

question délicate. Je ne suis nullement pressé. Je ne veux pas m'exciter moi-même pour trouver une femme, j'attendrai patiemment l'amour sans vouloir le produire d'une manière galvanique. Chère mère, curieusement, je vais quitter Berlin avec regret. J'ai trop d'affection pour cette ville maintenant, pour ne point y revenir; j'ai trouvé des amis vrais là où j'espérais à peine trouver des connaissances. On ne veut pas croire à l'amour, on se refuse longtemps à reconnaître cette supériorité chez autrui, mais enfm il faut bien céder et admettre celui qui vous aime dans l'intimité de vos pensées. Comme le professeur que je dois quitter, je tiendrai aussi à revoir plus tard mon dernier élève. Il est aujourd'hui tant soit peu vaniteux, en vrai noble allemand, et je voudrais savoir à quel point les circonstances et son oncle auront influé sur lui. J'ai oublié de te dire qu'il s'agit du filleul du roi de Prusse. Ma santé est excellente chère mère. Qu'il en soit ainsi de la tienne! » Élisée est heureux, pauvre dans une ville où le luxe s'étale. Mais, malgré les cours de Karl Ritter, son désir de retrouver la France se fait plus fort, car il voudrait participer à ce qui reste de la république. Il marche dans les rues grises, dépouille sa mémoire et se souvient de Montauban, de la conférence qu'il a donnée, de l'émotion et du trouble provoqué. Ni diplômes ni ministère, n'être jamais un meneur de troupeau: voilà ce qu'il sait vouloir. Départ fébrile. Une poignée d'heures le séparent d'Orthez. Élisée étreint son professeur et sent poindre des côtes sous le manteau. Il a l'impression de se réfugier contre l'épaule d'un père. Il se promet de faire honneur à ce maître, qui par son langage a su décrire ensemble l'homme et sa terre. L'étudiant monte dans un train bondé. Petits signes de la main ; les Allemands ne font jamais de grands gestes, comme s'ils écrivaient des mots d'adieu sur un tableau. Un Italien gesticule, une Anglaise sort son mouchoir, et lui trouve un endroit pour ses bagages. Le professeur Ritter lui sourit. Le train crache, noircit les porteurs. Élisée ouvre précipitamment une fenêtre et crie: «Au revoir, professeur Ritter et merci pour tout, tout! »

45

CHAPITRE 7

L'index claque la porte, le pouce en rit

Élie marche en rêvassant sous les platanes qui surplombent l'Ill et dont l'ombre mène à l'université protestante de Strasbourg. Ce 26 juillet 1851, il regrette qu'Élisée ne soit pas arrivé à temps. Il entre dans une gargote. À travers les vitraux, des silhouettes de fiacres et de robes, s'estompent comme piégées par les verres teintés. D'un coup, Élie avale sa bière, paie, se lève et se dirige d'un pas guilleret sur les quais. Il doit soutenir sa thèse. À six heures précises, Richard, le président du jury, s'installe devant une salle comble. L'homme sait que l'exposé sera provocateur et prend un air pincé en articulant les paroles d'usage: «Messieurs, je tiens à vous préciser que la faculté n'entend approuver ni désapprouver les opinions particulières du candidat. Pour son examen religieux et philosophique, monsieur Élie Reclus a choisi de traiter du principe de l'autorité. Je lui laisse la parole. Dit-il, en toussotant furtivement. » Élie jette un coup d'œil au fond de la salle épaisse de monde et de moiteur. L'air torride comme dans un four et des fourmillements l'attaquent aux mollets et aux mains. Si son frère était là, le malaise disparaîtrait... « Monsieur Reclus, nous attendons. Dans quel esprit avez vous choisi ce thème de... l'autorité? - J'ai voulu faire œuvre de déblayeur. Ce n'est pas moi qui vais parler, mais l'Idée. N'ayant affaire qu'aux idées, j'ai voulu être sévère, car la lutte est sérieuse, elle est même mortelle. Pour ma part, entre la force et l'idée, je me suis rangé du côté de la liberté, et j'ai dit: vivre libre, ou mourir. » Les visages se figent à ses mots, Élie continue hardiment: «J'ai divisé mon travail en deux parties: l'autorité absolue comme principe et comme fait. Qu'est ce que l'autorité? En religion et en philosophie, elle s'applique à tout principe qui réclame l'obéissance. En analysant des objets particuliers, on voit qu'ils se décomposent en éléments communs. Grâce à certaines lois, des gaz forment le chêne, la mousse ou l'algue marine; ce qui constitue une fleur, un tronc ou un fruit aurait pu devenir charbon, diamant ou pierre de taille. L'individu lui, n'existe que par l'action. La pierre existe, mais ne vit pas! Sans l'individualisation, la loi ne serait qu'une abstraction, mais la personnalité sans une loi, ne serait rien du tout. Être, oui ou non, soumis à sa loi, pour chaque individualité, c'est être, ou n'être pas. » Élie jette un œil aux maîtres aux hargneuses grimaces. De la sueur inonde son visage.

«La loi étant ici le principe de la cohésion et de l'Être; hors d'elle il n'y a que néant. Qui dira toutes les lois des gaz, des liquides, des solides, de la lumière et de la chaleur, de l'électricité, du magnétisme, de la pesanteur, de l'expansion et des unions moléculaires? Où est la pierre oubliée, où est l'étoile aux cieux qui ne soit l'aboutissant et le point de départ de lois innombrables? Montre-la, toi qui dis: je suis libre! - Venez-en au fait monsieur Reclus. Vocifère le président du jury. - Volontiers... L'autorité que nous connaissons commence par nier toute intelligence vis-à-vis d'elle. La force sans intelligence, c'est la force pure, bête. Que peut l'intelligence contre la force? La force institue l'ordre, même sans intelligence, mais l'intelligence privée d'autorité, c'est quelque chose de moins que le désordre: le néant! L'autorité est la négation de la liberté. Elle doit écraser tout ennemi, si elle n'est pas force contraignante, elle n'est plus autorité. Elle n'est pas relative. }) Un grincement de porte... Élisée, essoufflé, pousse devant lui ses encombrants bagages. Le président, livide, tortille un crayon. Les professeurs camouflent mal leur énervement. Au-dessus de leur moutonnement chenu, le regard d'Élisée égratigne celui de son frère, trônant soudain dans le silence. L'impétrant s'arrime à sa présence et hausse le ton: «L'homme qui a les mains liées derrière le dos, pût-il se promener par le monde entier, n'est pas libre. On est libre, ou on ne l'est pas! Autorité, liberté relatives ne sont que des idées relatives. L'une et l'autre ne sont qu'un balancement entre les deux extrêmes, un compromis entre le oui et le non, une absurdité continue. Elles sont les fruits adultères de l'union de la liberté et de la nécessité de l'être et du non-être. Le relatif est menteur, il n'y a de vrai que l'absolu. » Élie enchaîne sur la religion. Il a préparé le terrain et ses phrases s'égrènent comme de la « mauvaise herbe» à croissance immédiate! Il ose se demander si le Dieu d'un esclave n'est pas en réalité un despote et s'insurge contre l'idée selon laquelle les enfants morts sans baptême seraient damnés. Il se démarque des soutenances de thèses pompeuses et apostrophe ses pairs avec un tutoiement provocateur et ironique: «Ce que tu abomines chez Néron, adore-le dans le Dieu fort qui a décrété que l'humanité était destinée à la douleur. Tout pouvoir est envoyé de Dieu. Si tu désobéis au pouvoir, tu outrages le représentant de sa Majesté divine; c'est pourquoi tu seras puni. Individualisme et autorité sont ennemis mortels, ils ne se combattent que pour se faire mourir. Et qui dit liberté d'examen, dit liberté absolue. Celui qui maintient l'autonomie de la raison humaine vis-à-vis de toutes les révélations abdiquerait-il ensuite sa liberté pour se courber sous un joug? Ce serait absurdité, folie amère: il accuse donc l'autorité. Qui doute aujourd'hui, devient un incrédule. Sa réclamation est une révolte, et malheur au rebelle! » La présence d'Élisée l'accompagne: « Pourquoi commandes-tu au boeuf, au cheval et à l'âne, et leurs imposes-tu les labeurs d'un dur esclavage? Parce que tu es plus intelligent que l'animal, c'est aussi pour cela que tu l'égorges et que tu manges sa chair. Or la loi, qui est juste contre la bête, est légitime aussi contre toi, dont l'intelligence est sans vertu et n'est élevée que d'un degré au-dessus de celle de la brute. Dans la religion, le mal, c'est l'éloignement de Dieu, et le péché ainsi conçu a une signification terrible. Ne dit-on pas que les progrès que l'on fait dans la connaissance du monde et de soi-même sont des progrès dans la science du mal ? Or au méchant, il faut ôter la liberté et la vie si l'on peut. Le châtiment gouverne le genre humain. L'autorité ignore ton obéissance, comme ta révolte; mais si 48

tu la braves, force restera à la loi, c'est-à-dire que tu seras écrasé et que tu apprendras ce que c'est la raison du sabre et la logique de la mitraille. » Élie et Élisée échangent un sourire complice. La gorge sèche, l'orateur assène «L'homme sait maintenant à quoi s'en tenir. La terre n'est qu'un des ténébreux satellites d'un astre obscur, qu'un atome dans la poussière lumineuse que soulève autour de lui le dix millionième de ces soleils bleus, verts ou rouges, qui cherchent quelque constellation radieuse dans les champs sans borne de l'espace. Perdu sur cette terre qui lui semble si grande, perdu comme l'infusoire dans la goutte de rosée tremblant au bout d'une paille, qu'est-ce qu'un homme dans les peuples de l'humanité, dans les générations du passé, du présent et de l'avenir? C'est la goutte ballottée d'un flot de la mer à l'autre flot et qui tourbillonne entre les crêtes blanchissantes ; et la goutte s'écrie: ma vie est agitée; elle est orageuse comme l'océan; elle parle de révolutions et de cycles historiques, tandis qu'elle meurt dans le trajet d'une vague à l'autre, tandis qu'elle s'évanouit sous la voûte d'une bulle d'air. Vos cris de joie et de douleur, ô générations sans nombre, sont-ils autre chose que le petit bruit grésillant de l'écume mousseuse qui se fond et s'en va. Vis-à-vis de l'autorité, l'homme n'est qu'une des formes du néant, il n'a de droit que celui d'adorer dans la poussière... Et l'esclave doit obéir comme un cadavre. » Le silence s'éternise. L'orateur conclue et quitte l'estrade. Il sait par Reuss, un ami, qu'il obtiendra son grade, grâce à cette phrase: «Le protestantisme a coupé la racine vitale du catholicisme, en lui retranchant son principe d'autorité, l'infaillibilité papale. Si le protestantisme à son tour se matérialise dans une autorité quelconque, il périra par l'autorité. » Mais il abandonne l'idée de devenir pasteur. Les deux frères quittent la salle, évitant les regards fuyants. Un claquement sec, et c'est la liberté. Ils s'étreignent, les larmes aux yeux. Le vent, une taverne, une soupe pour deux, et naît la décision de rentrer à Orthez, à pied! Élie et Élisée quittent Strasbourg, pédestres souverains d'un monde de futaies, de fermes à colombages, de coteaux et d'oiseaux. Ils n'ont que trente francs en poche et s'échangent leurs souvenirs, discrètement suivis par un quadrupède rouquin au coquart blanc autour de l'œil gauche. Élisée l'a surpris au bruit que faisaient ses pattes clapotant dans des flaques boueuses. Lorsque le chien se mit à l'arrêt, apeuré, comme si on allait le chasser, Elisée proposa l'adoption, et d'autorité le nomma Lisio. Élie approuve enfm, en ajoutant: « Ne laissons pas dans la détresse cet abruti qui nous prend pour des Crésus. Je parie que cet épagneul prend nos besaces pour des gigots! » Le compagnon Lisio perturbe l'itinéraire. Il folâtre en tête, et par jeu on le suit pour se retrouver devant les cuisines d'une auberge! Parfois les marcheurs ne résistent pas au plaisir de « tremper la soupe» Le trio prend des risques. Aubergistes et gendarmes, en ces périodes troublées, s'alarment à la simple vue de l'accoutrement de ces vagabonds où boue et poussière combinent misère et saleté en un étrange uniforme. Ils sont pris pour des agitateurs en cavale. Mais leur diplomatie les sauve. Élisée savoure les nuits d'été à la belle étoile. La tête posée entre les doux renflements de la terre, il écoute son frère lui parler des planètes. Dans la journée, les frères jouent aux princes orientaux, se faisant des turbans de leurs vêtements. Ainsi vêtus, ils traversent à gué les cours d'eau les plus impétueux. Bientôt ils n'ont plus de semelles...

49

Au bout de trois semaines, ils arnvent crottés, fourbus, en plein mois d'août 1851 à Montauban. Les amis les retent comme des explorateurs revenus des antipodes! Le lendemain sous les couverts, Élisée s'approche d'une vieille affiche signée du maire. Elle sent encore la liberté, mais transpire d'amertume. Certes, le suffrage universel a été instauré, la liberté de la presse et de réunion rétablie, on peut voter à vingt et un ans, être élu à vingt-cinq, recevoir une indemnité parlementaire, devenir député sans être un privilégié, mais ces belles nouveautés sont sans écho véritable. Le peuple semble regretter le joug. Crosilhes, le maire, s'adressait avec véhémence à sa ville comme si l'histoire était déjà en deuil d'elle-même: «Il faut mettre une fm heureuse à nos dissensions civiles, si, comprenant notre époque, chacun de nous apporte sur l'autel de la patrie, le sacrifice de ses opinions et réprime dans son cœur des exagérations que tout homme, dévoué à son pays doit blâmer avec empressement. Malheureusement, c'est la vérité, la division, la grande plaie de l'époque actuelle s'est glissée parmi les hommes qui veulent l'ordre et l'affermissement de la société justement alarmée. Cette dissidence fâcheuse, nuisible en tout temps, peut avoir les conséquences le plus désastreuses pour la France dans les circonstances actuelles, et il est du devoir, de l'intérêt de toutes les classes de la société de chercher un point d'arrêt. La République doit être un terrain neutre, sur lequel tous les citoyens doivent également apporter leur concours de patriotisme et de dévouement à la chose publique. Hors de là, tous les intérêts, tous les partis s'agiteraient, et au lieu de travailler en commun à réparer des désastres, au lieu de consolider la société par des améliorations successives et sans secousses, nous hâterions sa dissolution en donnant une force immense à une minorité qui se fait illusion sur les conséquences de ses principes. Oui, Montalbanais, appuyons de toutes nos forces la constitution. » Élie s'impatiente: «Rentrons. Le choléra a refait son apparition à Paris. Voilà ce qui devrait nous affoler! Dans un pays où l'on dit des messes pour la République, et où les nostalgiques de Louis XVI en font autant, on ne peut espérer qu'un chaos moins violent que le précédent. Comme disait Saint-Just, tous les arts ont produit des merveilles. Seul l'art de gouverner n'a produit que des monstres. » En chemin, ils croisent le paysan Guilhaume Ragalet. Les deux frères le suivent jusque dans sa courte maison située en plein champ. Élisée aperçoit un lit dans un renfoncement, une cheminée noire de suie, un bric-à-brac poussiéreux, une table encombrée d'une feuille d'un épais papier brun, pliée avec soin sous une lampe à huile. S'y nichent des mots, les mots qui font mal quand on les dit. « Oh ! vous pouvez la lire et même la porter au préfet! S'écrie le paysan. » Élisée s'assied et dévore l'écriture aux beaux caractères noirs, liés entre eux tels des fagots d'osier. « Monsieur le Préfet, Sont dénoncés ceux qui ne peuvent payer les quarante-cinq centimes d'impôt. Mais moi, Guilhaume Ragalet, mouche dans des balances de toiles d'araignées, on me réclame en supplément deux centimes pour deux essieux et une plaque de fer blanc non appliqués à ma charrette. Haro sur la charrette et procès-verbal! Je ne dors que deux heures par jour, je parviens à arroser le fruit de la terre à la sueur de mon front sous les feux de la canicule, je brave les intempéries, et ce serait pour nourrir le riche fonctionnaire? Je suis un cultivateur malheureux et déçu.

50

J'avais écrit en août 1848 pour refuser de payer. Vous me réclamez aujourd'hui vingt-sept francs et quatre-vingt-dix centimes d'amende. J'aime à croire, monsieur le préfet, que, voyant la pénible position où je me trouve réduit et l'injustice, vous voudrez bien me dispenser pour toujours ou pour un temps largement limité de payer des frais vexatoires contraires mêmes aux sentiments d'Egalité de Fraternité et de Liberté!!! En attendant, monsieur le préfet, que vous veuillez bien faire droit à mes trop justes réclamations, j'ai l'honneur d'être, avec une parfaite cordialité votre très dévoué serviteur. Guilhaume Ragalet. Village de Saint-Michel. » L'homme ouvre son dernier trésor à partager avant la saisie, une bouteille terreuse. Les deux frères prennent la route d'Orthez. Ils coupent à travers champs, à travers bois. Leur pays a mal vieilli, comme ce vin bouchonné qu'ils ont dû boire par politesse.

51

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.