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ÉMANCIPATION

SEXUELLE

OU

CONTRAINTE DES CORPS?

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches fë.. ministes à l'étranger.

Sous la direction de

Hélène Marquié et Noël Burch

ÉMANCIPATION SEXUELLE OU CONTRMNTEDES CORPS ?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'HannattanBongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'HannaUan Italia L'Hannattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

-

www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00222-6 EAN : 9782296002227

Sommaire

Introduction Hélène Marquié
Le libre échange sexuel comme utopie réactionnaire Sandrine Garcia Sexualité et transgression: femmes en France Hélène Marquié Mon corps est à toi. Écriture(s) du corps dans les romans de femmes de la fin du siècle images de chorégraphes

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.xx

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Audrey Lasserre Les Comptes amoureux par Madame Jeanne Flore (v. 1540) : discours « libérés », discours libertins, discours masculins Élianne Viennot Des femmes et de l'émancipation sexuelle au XVIr siècIe: tours et détours des représentations Danielle Haase-Dubose Mœurs sexuelles et philosophie Sophie Houdard du plaisir 135 89

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Libertines et femmes vertueuses: l'image des chanteuses d'opéra et d'opéra-comique en France au XVIIr siècle Raphaëlle Legrand

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Introduction

Hélène Marquié

Ce livre est le quatrième volume issu des travaux du séminaire de recherche « Rapports sociaux de sexe dans le champ culturel », dont l'objectif est d'étudier les constructions et les représentations des identités et des rapports sociaux de sexe dans la culture en Francel. Ces recherches sont menées dans une perspective contextuelle et transdisciplinaire qui amène à confronter différents domaines et à analyser la production française au regard d'autres cultures, dans le temps et dans l'espace. Le croisement de champs disciplinaires variés (littérature, cinéma, arts plastiques, spectacle vivant, etc.) et d' approches méthodologiques différentes permet d'appréhender de façon originale la complexité des relations qui lient les constructions des rapports de pouvoir entre les sexes et les constructions d'imaginaires collectifs, dont les productions culturelles constituent à la fois la matière et la résultante. Cet ouvrage est consacré aux deux années de séminaire sur le thème «Émancipation sexuelle ou contrainte des corps? », dont l'objet a été de questionner le sens et la por1. Ce séminaire, animé par Geneviève Sellier entre 1995 et 2005, ainsi que par Odile Krakovitch de 1995 à 2000 puis par Éliane Viennot de 2000 à 2005, dépend du Centre d 'Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l'Université de Versailles Saint-Quentin, dirigé par Jean-Yves Mollier. Il est aujourd'hui animé par Delphine Naudier et Brigitte Rollet. Grâce à l'accueil de plusieurs institutions universitaires américaines, il se déroule à Paris, actuellement dans les locaux de New York University, dont nous remercions les responsables Judith Miller et Caroline MontelGlenisson pour leur accueil. Le séminaire a déjà publié en 2001 L'Exclusion des femmes: masculinité et politique dans la culture au xxe siècle et Femmes de pouvoir: mythes et fantasmes; en 2004, Culture d'élite, culture de masse et différence des sexes.

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tée des représentations et discours d'émancipation sexuelle dans différents secteurs de la production culturelle, aujourd'hui comme hier, au regard des aspirations à l'émancipation des femmes et à l'égalité entre les sexes. Depuis quelques années, on constate en effet une explosion de représentations et de discours touchant à la sexualité, plus exactement à une sexualité exhibée se voulant transgressive, et s'affirmant par là émancipatrice. La publicité, certaines émissions de radio, la télé réalité - à destination d'un large public -, ou des livres comme La Vie sexuelle de Catherine M de Catherine Millet (2001) qui relate ses multiples expériences sexuelles, accompagné de celui de Jacques Henric (2001) présentant ses photos intimes, les romans de Michel Houellebecq - à destination d'un public ciblé « intellectuel» -, ne cessent de décliner le même concept: le sexe - de préférence lorsqu'il est perçu comme transgressif et provocateur - est jeune, branché, émancipateur, progressiste. Celles et ceux qui mettent en question ce dogme, et les féministes en premier lieu, sont des moralistes réactionnaires2. «Émancipation sexuelle ou contrainte des corps? »: la dimension sexuée du questionnement est apparue avec évidence, car dans l'ensemble des contributions du séminaire, il n'a été question que du corps et du sexe des femmes, et presque jamais de ceux des hommes. Il a été question de l'émancipation sexuelle des femmes, mais aussi beaucoup de la façon dont elle a été et est instrumentalisée, par des hom2. Au moment où nous débutions ce séminaire, des féministes protestaient contre des propos tenus sur la radio Skyrock le 12 juin 2001, incitant sous couvert de plaisanterie à la violence sexuelle contre les femmes (suggérant de faire du bricolage pour « écarter les trous» à l'aide d'un cric, puis de mettre « un coup de couteau») et parlant du corps des femmes comme d'un objet répugnant. Ces réactions et la mise en demeure de Skyrock par le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA) pour diffusion de propos « attentatoires à la dignité humaine» (avertissement adressé par le CSA dans le cadre de sa mission de contrôle des programmes et destiné à rappeler à un opérateur les termes de la convention qui lui permet d'utiliser une fréquence) ont soulevé une levée de boucliers au nom de la défense de la liberté d'expression et du droit à 1'« information» sexuelle des jeunes.

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mes comme par des femmes, au profit d'un concept d'émancipation beaucoup plus flou et de la «libération sexuelle », déjà critiquée et déconstruite dans les années 70-80 par les féministes. Ainsi, en 1971, Xavière Gauthier mettait en lumière l' instrumentalisation du corps des femmes et de la sexualité dans la revendication révolutionnaire surréaliste. Anne-Marie Dardigna (1980) analysait comment, chez les icônes de la sexualité révolutionnaire, de Sade à Georges Bataille, en passant par Pauline Réage, le discours transgressif de la morale traditionnelle pouvait se révéler profondément réactionnaire dans le domaine des rapports sociaux de sexe comme des rapports sociaux de classe, la pseudo-libération sexuelle demeurant un privilège élitiste et masculin dont les femmes se trouvaient être à la fois les instruments de propagande et les objets de consommation. Loin d'être émancipé, le corps féminin devenait support passif de l'expression masculine d'une révolte contre l'Église ou la bourgeoisie, objet à mépriser et à détruire comme symbole d'une morale haïe. On dénonçait déjà l'absence de perspective politique dans cette libération, dont l'un des défauts est de n'être que sexuelle. Et surtout, on commençait à pointer le danger du mythe de la « femme libérée », de cette illusion de liberté (<< Une nouvelle façon de se faire baiser », selon un tract des années 70) qui conduit la femme à nier sa sujétion et « devient pour la société un moyen de chantage contre elle pour la maintenir dans son état d'oppression» (Emmanuèle, [1970] 1972, p. 13). Ce qui a changé aujourd'hui, c'est que ces discours sont aussi portés par des femmes et, en tant que tels, sont présentés comme intrinsèquement subversifs, indépendamment de toute analyse contextuelle et politique3. Suffirait-il donc que des femmes les revendiquent et s'en fassent les porte-parole pour que les anciens schémas, de réactionnaires deviennent subversifs? Ces prises de position sont d'autre part instrumentalisées pour être systématiquement opposées aux analyses et positions féministes, présentées comme conservatrices et moralistes, là aussi sans réelle analyse politique. En effet, la
3. Voir par exemple X-Elles - Le sexe par les femmes, Art Press hors série, mai 2004.

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critique féministe ne renvoie pas à la morale, car il ne s'agit pas de dire ce qui est bien ou mal d'un point de vue « objectif », théorique, philosophique ou même éthique, mais de dire ce qui, dans les discours et les représentations critiqués, reflète, construit et légitime des relations de domination dans la sexualité, et de ce fait reflète, construit et légitime des relations inégalitaires de domination dans la réalité sociale. Plus que jamais donc, les réflexions sur la libération et l'émancipation des corps sont d'actualité. Il ne se passe pas un jour sans qu'on ne nous suggère, par la publicité, au cinéma ou sur scène, dans les colonnes de Libération, du Monde ou d'Art Press, sur TF1, M6 ou sur ARTE, que la libération des pulsions sexuelles est le grand enjeu d'aujourd'hui. Et de fait, nous vivons dans une société où il est couramment admis - triomphe de la psychanalyse freudienne - que la sexualité est à la base de tout: comportements, relations, identités; et de ce tout individualiste, on passe à une ambition sociopolitique plus large, comme le souligne Sandrine Garcia dans l'article qui ouvre ce recueil. Le sexe devient injonction, un dû et un devoir, l'épanouissement par la sexualité une nouvelle norme sociale. Mais la question de savoir sur quelles valeurs et quels principes de construction repose cette sexualité présentée par ailleurs comme naturelle, ce que recouvre cet épanouissement et quels en sont les bénéficiaires, restent dans le non-dit. Tout plaisir est assimilé au plaisir sexuel, la publicité repose sur (et entretient) ce postulat. Toute construction identitaire, comme toute émancipation ne peuvent être que sexuelles, sous peine de se discréditer, d'être jugées dépassées. Le droit à disposer de son corps est devenu le devoir de pratiquer une sexualité consumériste et individualiste, qui de toute évidence, ne se décline pas de la même façon au féminin et au masculin. Il devient indécent de questionner d'autres thèmes. Droit à la contraception, à l'avortement, luttes contre les violences sexuelles ne sont plus considérés comme des combats émancipateurs mais comme des combats dépassés, voire faisant «fausse route» (Badinter, 2003). La représentation ou la défense de pratiques

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sexuelles traditionnellement réprouvées (échangisme, pornographie, prostitution, pédophilie même), au nom de principes bien souvent théoriques et qui se refusent à considérer la réalité, deviendrait, pour une frange intellectuelle non négligeable, un chemin - voire le seul chemin - révolutionnaire. Héritage également de la pensée freudienne, la répression des pulsions sexuelles serait à l'origine des maux de la société comme de ceux des individus. Parce qu'ils évitent tout questionnement politique sur la domination masculine, la construction de la sexualité et du désir, les discours actuels relèvent d'une pensée essentialiste qui prône la libération d'« instincts» (instincts de domination des hommes, masochisme, passivité et haine de soi des femmes) considérés comme naturels. Or, l'inégalité des sexes et des genres n'est-elle pas un prérequis de la sexualité que l'on nous propose et que l'on nous présente comme naturelle, réprimée et devant être libérée? Loft Story (voir ci-dessous), tout comme La Vie sexuelle de Catherine M, sont perçus par beaucoup comme représentations et véhicules d'émancipation individuelle. Mais n'y a-t-il pas quelque raison de penser qu'il s'agit plutôt d'une nouvelle stratégie dans la construction de la consommatrice et du consommateur idéaI-e, voire de l'être idéal, qui ne remet en cause ni les rapports de domination entre hommes et femmes, ni les rapports de domination tout court? N'a-t-eIle pas une portée politique plus large, en donnant une nouvelle apparence et une légitimité à un dispositif de sexualité particulièrement réactionnaire et normatif, qui repose sur une sexualité déterminée par des normes hétérosexistes où les relations de pouvoir sont érotisées? Tout en accusant les féministes de moralisme, tactique qui, hélas, a depuis longtemps fait ses preuves et réduit beaucoup de féministes françaises au silence sur de tels sujets, le discours actuel ne tend-il pas au contraire à imposer une nouvelle morale de la consommation sexuelle, jamais analysée en termes politiques de rapports de force, économiques et symboliques? Dans le même temps, la violence sexiste et sexuelle se banalise dans les représentations comme dans la réalité.

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La télé réalité ne cesse de jouer avec les limites d'une transgression qu'elle repousse toujours. Loft Story4, L 'lie de la tentation5, Opération séduction6, Bachelor7... sont suivies par des millions de téléspectatrices et téléspectateurs. La fascination que ces émissions exercent dans toutes les couches culturelles résulte d'un savant et solide équilibre entre les deux termes d'un double pari: sembler toujours plus osées et susciter le plaisir d'assister à des formes inédites en matière de transgression d'une certaine morale, tout en étant toujours plus conformistes en ce qui concerne les rapports sociaux de sexe et les représentations des genres féminin et masculin. Plus ce qui est montré semble « osé », plus les rapports sociaux de sexe et de classe sont rétrogrades et verrouillés. De plus en plus provocantes et d'allure « libérée », les candidates de Bachelor sont aussi de plus en plus conformes aux images fantasmées de « la » femme: débordantes d'une sentimentalité à l'eau de rose, de vacuité, de jalousie entre elles, de soumission à 1'« homme» et d'instincts maternels, elles conjuguent la maman et la putain. Tandis que le «prince charmant» devient d'année en année (en 2002, 2003 et 2004)
4. Loft Story est le premier programme de télé réalité diffusé en France par M6. Pendant dix semaines, 5 hommes et 5 femmes sont enfermés dans un loft et filmés 24 heures sur 24. Chaque semaine, un-e candidat-e est éIiminé-e. Les deux derniers gagnent un bien immobilier à la condition expresse d' Y vivre ensemble pendant au moins six mois. Nice people (TF1) et Les colocataires (M6) reposent sur des principes similaires. 5. TF1, 2002 pour la première saison. « Quatre couples sont soumis à de multiples tentations sur une île paradisiaque. » 6. M6, 2002 pour la première saison. Il s'agit « d'élire le séducteur ou la séductrice de l'été ». 7. M6, 2003 pour la première saison. «Il est jeune, beau, drôle, charmant, brillant, généreux, riche et sportif, en un mot irrésistible... Et il est célibataire! Pour fonder une famille, il tentera de trouver l'âme sœur parmi 20 prétendantes retenues dans une villa proche de la sienne, où elles apprendront la patience mais surtout la rivalité en attendant peut-être le grand amour. Au fil des épisodes [...] émaillés d'excursions romantiques et de rendez-vous glamours, le Bachelor éliminera toutes ses prétendantes [...] jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une. S'il se sent suffisamment amoureux de la dernière en lice, ilIa demandera en mariage et la mènera jusqu'à l'autel. » TF1 a réalisé 2 parodies de cette émission: Greg le millionnaire, et Marjolaine et les millionnaires, dont le propos avoué était de tester la vénalité des femmes.

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plus arrogant, méprisant et sexiste. La façon dont - au tournant du second millénaire et après les mouvements de libération des femmes - des rôles féminins et masculins conformes jusqu'à la caricature sont revendiqués, assumés, présentés comme un idéal de vie est sans doute en partie responsable de cet étonnement qui nous saisit, qui peut aller jusqu'à la fascination, et que l'on retrouve aussi bien devant une émission comme Bachelor qu'à la lecture des romans féminins contemporains que nous présente plus loin Audrey Lasserre. Certes, dans cette dernière production destinée à un public plus choisi, les stéréotypes varient légèrement, mais ces figures de femmes réduites à leur sexe, voire à leur viande, haineuses envers elles-mêmes, masochistes et toujours soumises au regard et au désir masculin, posent aussi question quant à l'héritage des conquêtes féministes. La provocation sexuelle d'aujourd'hui transgresse au moins une chose: la barrière implicite entre culture de masse et culture d'élite. Le précédent volume de notre séminaire, Culture d'élite, culture de masse et différence des sexes (Sellier et Viennot, 2004), trouve ici un prolongement. Si, d'un côté, les émissions de télé réalité font l'objet de savantes et parfois complaisantes - analyses (le 3 mai 2001, Le Monde et Libération consacrent leur « une» à Loft Story, les analyses sociologiques se multiplient, etc.), de l'autre, le livre de Catherine Millet s'est vendu à plus de 200 000 exemplaires, et trônait aussi bien sur les présentoirs de la prestigieuse librairie du Centre Pompidou à Paris que dans les relais de gare. Le champ politique est également investi, et relayé par les grands médias, réputés pour leur sérieux et leurs positions traditionnellement « à gauche» (Le Monde et Libération par exemple). Les écrits de Marcela Iacub ne font qu'inscrire le même discours dans un espace théorique, crédité a priori de rigueur scientifique malgré de nombreuses incohérences (voir l'article de Sandrine Garcia). Si la frontière entre culture de masse et culture d'élite est perméable en ce qui concerne les productions et le public qui les reçoit, il n'en reste pas moins vrai que, comme le souligne Sandrine Garcia, cette vague de «sexe émancipateur» et de

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corps toujours féminins - émancipés, reste portée par des privilégié-e-s. Luxe et oisiveté des émissions de télé réalité, privilège d'intellectuel-Ie-s nanti-e-s, auxquel-Ie-s le titre même d'intellectuel-Ie-s semble garantir un label de « politiquement correct» (à savoir de gauche). Le texte de Danielle Haase-Dubosc nous rappelle opportunément que, pour l'immense majorité des femmes, dans le monde et en France, la question de l'émancipation (y compris de l'émancipation sexuelle) reste aujourd'hui telle qu'elle a été posée par les femmes du XVIIe siècle: elle concerne d'abord l'accès à l'autonomie financière, à l'éducation et à une légitimité de pensée, le droit à questionner leurs désirs propres, et à vivre une sexualité définie selon leur point de vue. Des femmes et des hommes cherchent à tenir sur le sexe et l'érotisme d'autres discours à vocation égalitaire, qui rendent compte de leurs désirs aussi bien que de leurs efforts pour trouver les voies d'une authentique émancipation dont la sexualité est un élément essentiel, mais non exclusif. Il convient de forger un espace critique à leur réception. L' entreprise est aussi malaisée à penser et à réaliser qu'à évaluer, en raison de l'universalisation des valeurs dominantes sexistes. Plusieurs textes évoquent ainsi la médiatisation de certaines expressions féminines par le regard masculin, et les difficultés à se défaire de ce regard perçu comme universel. Entreprise malaisée en raison également du poids des schémas culturels construits autour des relations entre sexe et liberté, en France tout particulièrement. Deux textes de ce volume nous rappellent l'importance de la pensée et de la philosophie libertines dans la culture française, avec toutes ses ambiguïtés. Se pencher sur ces discours émancipateurs pour en mesurer les intentions, les effets et la portée est l'objectif de cet ouvrage qui reflète la diversité des interventions proposées durant deux années de séminaire, au niveau des thèmes, des perspectives d'approche et de la méthodologie. Au-delà de cette diversité, nous avons privilégié les approches centrées sur les représentations et leurs interactions avec la réalité. La mise en perspective du contexte de production et de récep-

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tion nous est apparue tout à fait essentielle. La façon dont les constructions du féminin et du masculin s'articulent aux rapports sociaux de sexe ainsi qu'aux rapports sociaux de classe n'étant pas la même de nos jours que sous l'Ancien Régime, nous avons choisi de commencer par les contributions qui envisagent la problématique en ce tournant de millénaire, pour ensuite mieux appréhender de quelle façon la question a pu se poser dans des contextes très différents de l'Ancien Régime. Dans son article, Sandrine Garcia dénonce l'antiféminisme virulent qui se manifeste ouvertement dans le champ intellectuel contemporain, au nom de la liberté sexuelle. Elle déconstruit la manipulation qui consiste à présenter des discours profondément conservateurs sur la sexualité comme émancipateurs. Ceci en mettant à jour quelques perversions du raisonnement induites par la confusion volontairement établie entre plusieurs termes et concepts: ainsi, la «réactivation du thème déjà ancien de la misère sexuelle comme mesure de toutes les misères sociales », et surtout la confusion entretenue entre « ordre moral» et « ordre social », qui «permet de faire passer la lutte pour la libération sexuelle (et contre la misère sexuelle) pour une lutte contre l'ordre social et contre les inégalités ». Cette confusion entraîne une dépolitisation des rapports sociaux, plus particulièrement entre les sexes, et permet de piéger la critique féministe en la renvoyant au moralisme. Sandrine Garcia montre l'importance de ces débats, lorsque les (toujours fragiles) acquis des luttes féministes sont gravement remis en question, que les hommes sont présentés comme victimes de féministes accusées de dominer « l'ordre procréatif» ou de dénoncer les viols. Et ce, au mépris de toute rigueur scientifique comme de toute connaissance réelle des théories et de I'histoire du féminisme. C'est encore la surmédiatisation de ces thèses et leur légitimation par une presse étiquetée comme intellectuelle, et donc a priori perçue comme progressiste, qui sont mises en question. Enfin, Sandrine Garcia examine les présupposés politiques de la notion de « contrat », au cœur de l'argumentation utilisée

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pour justifier du caractère individuellement libérateur et socialement subversif de certaines pratiques sexuelles (prostitution, pornographie, sado-masochisme, etc.). Parce qu'elle travaille le corps, qu'elle n'est jamais réductible au discours, la danse a toujours été un lieu possible de subversion des normes. Comme dans le texte précédent, c'est sur la portée politique et contextuelle de certaines transgressions autoproclamées que s'interroge Hélène Marquié, soulignant que « les seules "transgressions" féminines légitimées par les codes de la transgressivité et les mouvements "subversifs" dominants sont d'ordre sexuel» et que ces transgressions ne sont légitimées qu'à « condition qu'elles ne se revendiquent pas d'une visée politique plus large, et surtout pas féministe ». Aujourd'hui, transgression, genres et sexualités sont à la mode pour une frange élitiste de la danse contemporaine. À partir de deux exemples représentatifs, Hélène Marquié s'interroge sur l'idéologie véhiculée par certaines productions féminines, et sur la couverture médiatique qui en est faite. Comme dans la contribution précédente, elle remet en cause les a priori qui permettent à certains cercles comme à certains médias de légitimer des productions conservatrices en matière de représentation des genres féminin et masculin et de les faire passer pour subversives. Ici encore, le politique est évacué au profit d'un esthétisme de la provocation, la sexualité n'est pas abordée en termes de questionnement sur des relations entre individu-e-s ni de réalité, mais d'images conceptuelles, où la pornographie prétend n'être qu'un simple système de signes par exemple. À côté d'une esthétique de la transgression sexuelle, Hélène Marquié signale que la production des femmes chorégraphes se caractérise aussi par la revendication d'un corps féminin développant une certaine esthétique misérabiliste de la féminité narcissique, fragile, maladive. Esthétique particulièrement bien représentée dans la production littéraire des jeunes romancières « filles de la libération sexuelle », auxquelles s'attache Audrey Lasserre qui s'interroge sur les traits communs de ces écritures du corps au féminin, et notamment sur la reprise de stéréotypes masculins et misogynes. Constatant

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une vague de romans sur le sexe, sur le corps féminin réduit à ce sexe, corps souffrant, meurtri, dégradé, violenté et dont les romancières affirment qu'il trouve sa liberté dans/par ces violences, Audrey Lasserre relève la violence des rapports sociaux de sexe décrits, la haine de soi dont témoignent ces textes, et pose la question de savoir s'il s'agit d'une stigmatisation de la « libération sexuelle », ou, à l'inverse, de « l'intégration d'une norme misogyne au sein même des œuvres de femmes». S'il s'agit d'une réappropriation du corps et de la sexualité féminine ou au contraire d'une dépossession, née du croisement entre les revendications des femmes des années 70 et le système commercial, sous le regard masculin. À la différence des autrices de la génération précédente, « il s'agirait moins alors de reconquête du corps, de jouissance, que de consommation sans entraves». Comme en écho au texte de Danielle Haase-Dubosc dans ce même volume, Audrey Lasserre note une inversion contemporaine de l'émancipation féminine telle qu'elle était défendue par les femmes depuis le XVIIe siècle, où l'émancipation financière était considérée comme un moyen de vivre pleinement sa sexualité hors de tout rapport de domination. Dans les romans contern porains, il s'agit au contraire de se servir du sexe, d'en faire un bien de consommation, pour s'émanciper économiquement. « Le sexe féminin mis sur le marché s'expose alors à tous les regards mais aussi à toutes les violences.» Sans doute parce que la violence contre les femmes fait vendre, comme en témoigne la littérature policière actuelle. Souvent paradoxaux, les romans de femmes de la nouvelle génération « réitèrent, en le dénonçant, l'asservissement d'une sexuation et d'une sexualisation par le recours constant au regard de l'autre, de I'homme» et « disent la contrainte, tout en promouvant la révolte ». Remontant le temps jusqu'au XVIe siècle, Éliane Viennot s'interroge sur la véritable identité de sexe de Jeanne Flore, autrice ou auteur d'un texte à l'époque célèbre, et soulève la question du sens des «discours amoureux ». Un «discours amoureux» qui célèbre la fête des corps, contre la morale et le mariage, est-il nécessairement un discours féministe? est-il