En quête de mon père

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Le 2 juin 1944, Jankiel Lipszyc, résistant membre de l'Armée juive, est arrêté et fusillé avec quatorze autre Juifs à Miremont, les autres membres de la famille sont déportés sans retour. Un témoignage sobre et émouvant de la fille cadette, alimenté par une recherche historique, vient éclaircir le drame des Juifs de France sous l'Occupation.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296260801
Nombre de pages : 148
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Préface
En quête de mon père d’Arlette Lipszyc-Attali est plus qu’un simple récit : c’est une aventure exemplaire, une conquête à la fois douloureuse et salutaire. L’aventure d’une recherche sur une personne qui lui est presque inconnue : son propre père. Une recherche qui s’inscrit dans cet espace entre « rester sans voix » devant l’horreur et oser « raviver des souvenirs trop douloureux ». Cette recherche obstinée, menée durant une dizaine d’années, a permis à Arlette Lipszyc-Attali de rassembler un grand nombre de traces, dispersées, de la vie de Jankiel Lipszyc. Patiemment assemblées, parfois réapparues par des voies mystérieuses, les pièces du puzzle – d’un côté des photos, émouvants témoignages de vie ; de l’autre des preuves écrites du piège qui, de manière insidieuse puis brutale, se referme sur lui – ne reconstruisent pas seulement la biographie de Jankiel. Par leur juxtaposition, elles montrent avec précision les mécanismes qui inscrivent son histoire dans celle des pires moments de l’Histoire collective : le sort de bien des Juifs de France sous le régime de Vichy, puis aux mains de la Gestapo, la complicité de l’État français, les dénonciations haineuses. Reconstruire la vie de Jankiel Lipszyc, de sa naissance dans le shtetl de Skierniewice en Pologne jusqu’à son assassinat par la Gestapo à Miremont près de Toulouse est aussi, pour Arlette Lipszyc-Attali, une aventure de l’écriture. À ce parcours à rebours, à ce difficile travail de mémoire se mêlent interrogations, incertitudes, et surtout émotions de la biographe. La simplicité du texte et la justesse du ton font toute la force de cette « en-quête ». « On ne rattrape pas un père assassiné », écrit Ruth Klüger dans Perdu en chemin. Certes. Mais lui rendre vie et dignité par l’écriture, n’est-ce pas la plus belle preuve d’amour ? Catherine Viollet, Responsable de l’équipe « Genèse & Autobiographie » de l’ITEM (CNRS-ENS, Paris)

À la mémoire d’Esther-Yehudes, ma mère (1901-1989) À Emmanuel-Jacques, mon fils

Nous parlerons donc de ces morts afin qu’ils ne soient pas anéantis ; nous penserons à ces morts […] de peur qu’ils ne soient à jamais engloutis dans le lac des ténèbres. Vladimir Jankélévitch

Prologue

Mon père, Jankiel Lipszyc, a été fusillé comme otage par les Allemands avec quatorze autres Juifs, le 2 juin 1944 à Miremont, petit village de Haute-Garonne situé à une trentaine de kilomètres au sud de Toulouse, entre Auterive et Muret. Le 25 mai 1944, sur dénonciation, il avait été arrêté, torturé par la Gestapo et incarcéré à la caserne Caffarelli. Son arrestation s’est passée chez nous, 11, place Saint-Étienne à Toulouse, où mes parents exerçaient la profession d’artisans maroquiniers dans l’atelier-magasin qui se trouvait au rez-de-chaussée. Il avait quarante-six ans. Toulouse est touchée par les bombardements de l’aviation alliée en 1944. Le premier a lieu dans la nuit du 5 au 6 avril et le second dans la nuit du 1er au 2 mai. Par ailleurs, la Gestapo et la Milice, aidées par des traîtres et des collaborateurs, procèdent à de nombreuses arrestations ; la police antijuive, appelée Section d’Étude et de Contrôle (SEC), mise en place par Vichy à la miaoût 1942, en remplacement de la Police aux Questions juives (PQJ), créée dès 1941 par le Commissariat général aux Questions juives (CGQJ), est très active dans la chasse aux Juifs en situation irrégulière. Mes parents s’étaient fait recenser en tant que Juifs suite à la loi du 2 juin 1941, mais s’étaient soustraits à l’obligation de faire apposer la mention « Juif » sur leur carte d’identité et leur carte d’alimentation (loi du 11 décembre 1942). En outre, ils avaient échappé à l’« aryanisation économique », c’est-à-dire à la confiscation de leurs biens, mesure d’origine allemande, reprise et mise en œuvre avec ardeur par Vichy. Toutefois, comme on le verra plus loin, en juillet 1944 (peu avant la libération de Toulouse), les gens de la SEC mèneront une enquête en vue d’aryaniser notre maroquinerie, alors que mon père avait été arrêté et exécuté plus d’un mois auparavant par les Allemands. Ceux-ci
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ayant entièrement pillé le magasin, la nomination d’un administrateur provisoire fut donc inutile ! C’est dans ce climat de traque et de terreur, et conscient de la menace qui pèse sur nous que mon père décide ma mère à quitter Toulouse avec ma sœur, Madeleine, âgée de onze ans, et moi, bébé de douze mois. Nous nous réfugions le 4 mai à Revel, petite ville située à une cinquantaine de kilomètres de Toulouse, à proximité de la Montagne Noire, région connue pour abriter le maquis. Nous logeons dans une misérable pièce meublée, sans confort et insalubre, louée à une vieille femme. Mon père ne nous a pas accompagnées, préférant se « cacher » dans son magasin, le rideau de fer baissé. En l’absence de ma mère, sa plus jeune sœur, Blanche, mariée à Léon Gelernter, venait chaque jour à midi apporter son repas à mon père. Le 25 mai, la Gestapo qui la suivait entra derrière elle dans la maroquinerie, la brutalisa et l’arrêta en même temps que mon père. Comme elle avait ses papiers sur elle, les Allemands se rendirent facilement à son domicile, 24 rue Sesquières. Ils y trouvèrent mes grands-parents maternels, Oucher-Zelig et Gitla Tygel, qui s’étaient réfugiés chez leur plus jeune fille à Toulouse après avoir fui Paris lors de la débâcle en juin 1940, ainsi que Michèle, la petite fille de Blanche, à peine âgée de dix mois et que des religieuses avaient refusé de cacher par peur des représailles. Le mari de ma tante était absent. Tous les quatre furent raflés, emmenés à la prison Saint-Michel, transférés le 19 juin à Drancy et déportés à Auschwitz le 30 juin par l’avant-dernier convoi, le n° 76. Ils furent gazés dès leur arrivée le 4 ou 5 juillet, pour le seul crime d’être nés Juifs. Les raisons du refus de mon père de venir avec nous à Revel restent encore aujourd’hui obscures, même si son appartenance à un réseau de résistance, l’Armée juive (AJ), que j’ai découverte récemment, peut en partie les éclairer. Malheureusement, son arrestation a entraîné la déportation et l’extermination de mes grands-parents (soixante-treize et soixante-huit ans), de ma tante (trente-six ans) et de ma petite-cousine (onze mois) : trois
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générations d’une même famille. Sans cela, peut-être auraient-ils pu échapper à la barbarie nazie. Mais mon père a sauvé sa femme et ses enfants car sous la torture il n’a pas révélé où nous nous trouvions. Cependant, c’est par miracle que nous avons survécu, comme je le raconterai plus loin. Je n’ai donc pas connu mon père puisque j’avais à peine plus d’un an lorsque les Allemands l’ont abattu le 2 juin 1944. La fin de sa vie coïncide avec le début de la mienne et j’ai grandi et vécu avec cette mort tragique en mémoire. L’après-guerre a été très difficile pour ma mère demeurée veuve avec deux jeunes enfants. Nous n’avions plus de famille proche ; seule, la deuxième sœur de ma mère, Berthe, restée célibataire, a survécu et nous a aidées, et c’est grâce à elle que j’ai pu faire des études supérieures. Ma mère avait un cousin germain, Albert Fouter, avec lequel nous avions peu de relations car il était parti travailler au Canada. Je ne l’ai vu que deux ou trois fois dans ma vie et j’en garde un très vif souvenir. Ses deux fils, Michel et Lionel, se sont installés en Israël. Le plus jeune, qui a pris le nom d’Arié Avidor, devenu diplomate, m’a retrouvée fin 2003, alors qu’il était consul général d’Israël en France. Ce fut avec joie et émotion que je fis sa connaissance à Marseille, où il résidait avec sa femme Haggit, en janvier 2004. L’autre cousin de ma mère, Armand, le frère d’Albert, arrêté par des gendarmes français, a été transféré à Drancy et déporté à Auschwitz par le convoi n° 36, le 23 septembre 1942, sans retour. Il avait trente-deux ans. En Pologne, d’où étaient originaires mes parents, il ne restait plus personne ; tous les membres de la famille ont été assassinés, soit dans le ghetto de Lodz ou à Auschwitz, du côté paternel, soit à Treblinka, du côté maternel. Sur cette tragédie de la Shoah nous restions sans voix. Durant presque soixante ans je ne me suis pas préoccupée de connaître le passé de mon père ; quel avait pu être son parcours avant de se marier à Paris, puis de s’établir à Toulouse ; qui étaient mes grands-parents paternels ; pourquoi
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et comment il s’était enfui de Lodz alors qu’il était tout jeune et comment il était finalement arrivé en France. Je me contentais de bribes et de souvenirs épars que me transmettait ma mère au hasard de conversations ; je ne ressentais pas le besoin d’en savoir davantage, craignant inconsciemment de raviver des souvenirs trop douloureux. Aussi, ce qu’elle me disait au sujet de mon père me suffisait : elle aimait évoquer leur vie commune, qui fut brève et heureuse, sa magnifique voix de ténor qu’il travailla avec un maître italien en Belgique dans le but de faire carrière comme chanteur d’opéra, sa réussite dans son métier d’artisan maroquinier ; sa générosité et aussi sa naïveté qui, d’après elle, l’a perdu… Mais elle n’abordait jamais sa terrible fin et gardait à ce sujet un silence impressionnant où l’on devinait une douleur inexprimable. Mon père m’était cependant familier par les photographies qui ont échappé miraculeusement au pillage de l’appartement par les Allemands lorsqu’ils sont venus l’arrêter1. Ces images, qui le montrent à plusieurs âges de sa courte vie, je les ai souvent regardées et elles me le rendaient présent d’une certaine manière. De même ai-je pu l’entendre chanter grâce à un disque qu’il avait enregistré et que nous écoutions parfois sur un vieux phonographe. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Ce disque est hélas perdu, mais la voix déchirante de mon père résonne encore à mes oreilles et dans mon cœur. Les archives ou la « mémoire de papier2 » C’est vers la fin des années quatre-vingt-dix que j’ai commencé à rechercher des documents sur mon père, en particulier sur les circonstances de sa mort et plus précisément
On sait que les nazis voulaient effacer toute trace de l’existence juive. Expression employée par analogie avec le titre de l’ouvrage de Didier Epelbaum : Les Enfants de papier. Les Juifs de Pologne immigrés en France jusqu’en 1940, Paris, Grasset, 2002. Les parents des immigrés, restés en Pologne, appelaient ainsi leurs enfants qu’ils ne connaissaient plus que par leurs lettres.
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