Enfance abandonnée au XVIIIe siècle en Franche-Comté

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À Besançon, l'hôpital du Saint-Esprit, dit "des enfants trouvés", se chargea de l'accueil des orphelins dès le début du XVIIIe siècle. La mission des hospitaliers consistait à recueillir ces enfants, les élever et, pour ceux qui survivaient, leur apprendre un métier. Mais le nombre toujours plus grand d'enfants les obligea à recourir à des nourrices... Était-ce la bonne solution ? C'est l'histoire de cet établissement qui accueillit près de 18 000 enfants que l'auteur présente ici.
Publié le : jeudi 1 janvier 2015
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EAN13 : 9782336366081
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XVIII siècle
Bernard Preux
De tout temps on a abandonné des enfants. Qu’ils aient été trouvés,
recueillis, légitimés ou pas, le même sort souvent les attendait. C’est dans
un établissement dit de bienfaisance qu’ils se retrouvaient. Fruits d’amours
« illégitimes » dans la plupart des cas, il leur fallait racheter la « faute » Enfance
commise par des pères et mères pour qui la dernière preuve d’amour était de
les confer à ces établissements, dans lesquels ils espéraient trouver la sécurité abandonnée pour la chair de leur chair... S’ensuivait une longue suite de placements... Une
mortalité effroyable, due à la promiscuité, à des conditions de vie et d’hygiène e
des plus diffciles, malgré la bonne volonté des responsables, transformait ces au XVIII siècle
établissements d’éducation en mouroirs.
À Besançon, l’hôpital du Saint-Esprit, dit des enfants trouvés, se chargea en Franche-Comté ede cet accueil dès le début du XIII siècle. La mission des hospitaliers consistait
à recueillir ces enfants, les élever et, pour ceux qui survivaient, leur apprendre
un métier. Mais le nombre toujours plus grand d’enfants accueillis obligea les
L’accueil des enfants trouvés parresponsables de l’établissement à en placer de plus en plus chez des nourrices
à la campagne. Était-ce une bonne solution ? Ne valait-il pas mieux agrandir l’hôpital du Saint-Esprit de Besançon
l’établissement plutôt que de placer les enfants chez des nourrices qui, pour
certaines, étaient plus intéressées par le salaire que par l’éducation de l’enfant
qui leur était confé ? Autant de questions que se posaient les hospitaliers
du Saint-Esprit qui, de plus, virent le pouvoir royal les obliger à laisser un
bureau laïc d’administration gérer l’établissement, les dépossédant de leurs
prérogatives et mettant en péril l’existence même de leur congrégation.
C’est l’histoire de cet établissement, qui accueillit près de 18 000 enfants
pendant cette période, que l’auteur présente ici.
Docteur en histoire sociale, Bernard Preux a été pendant près de vingt ans,
éducateur spécialisé dans plusieurs établissements, principalement en service
de soins éducatifs à domicile et placement familial spécialisé. Il s’est orienté
ensuite vers le secteur de la formation continue, plus particulièrement des
travailleurs sociaux.
Photo de couverture : Sculpture de la Charité, réalisée par les sculpteurs Devosge et Perrette à qui le marché fut
donné le 1er décembre 1754 pour la somme de 825 livres. La sculpture devait être réalisée et en place le 1er juin
1755. Elle fut réalisée en 6 morceaux de pierre de « vergenne prise aux carrières de Chassagne, d’un grain fn  et 
serré non gelisse ny flandreuse  ». Photo O. Preux.
ISBN : 978-2-343-05165-9
9 782343 051659
30€
eSérie XVIII siècle
e
Enfance abandonnée au XVIII siècle en Franche-Comté
Bernard Preux
L’accueil des enfants trouvés par l’hôpital du Saint-Esprit de Besançon




















































































eEnfance abandonnée au XVIII siècle
en Franche-Comté

L’accueil des enfants trouvés par l’hôpital
du Saint-Esprit de Besançon

Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

EMMANUELLI (Francois-Xavier), Un village de la basse-provence durancienne :
Sénas 1600 – 1960, 2014.
NAGY (Laurent), La royauté à l’épreuve du passé de la Révolution (1816-1820).
L’expérience d’une monarchie représentative dans une France postrévolutionnaire,
2014.
GOSSE (Albert Jean), Le surprenant manuscrit de Lyon : Roland Furieux
(1607), 2014.
FOLLAIN (Antoine), Blaison Barisel, le pire officier du duc de Lorraine, 2014.
LARRAN (Francis), Pisistrate à contretemps. Itinéraires anachroniques d’un tyran
athénien, 2014.
MANGOLTE (Pierre-André), La guerre des brevets, d'Edison aux frères Wright,
2014.
ALOUKO (Ange Thierry), La politique étrangère de Willy Brandt, 2014.
CEHRELI (Sila), Les magistrats ouest-allemands font l’histoire : La Zentrale Stelle
de Ludwigsburg, 2014.
FONTAINE (Olivier), Défense et défenseurs de l’île Bourbon, 1665-1810, 2014.
BECIROVIC (Bogdan), L’image du maréchal Tito en France, 1945-1980, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr



Bernard Preux







ENFANCE ABANDONNEE
EAU XVIII SIECLE
EN FRANCHE-COMTE

L’accueil des enfants trouvés par l’hôpital
du Saint-Esprit de Besançon













L’Harmattan



































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05165-9
EAN : 9782343051659








INTRODUCTION



« Si la fille de Pharaon n’avait pas retiré des eaux la corbeille du petit
Moïse, il n’y aurait pas eu l’Ancien Testament et toute notre
civilisation ! Au début de tant de mythes anciens, il y a quelqu’un qui
sauve un enfant abandonné. Si Polybe n’avait recueilli le petit Oedipe,
1Sophocle n’aurait pas écrit sa plus belle tragédie . »

L’auteure de ces lignes, Giulia Sissa, a choisi de placer cet
extrait de l’œuvre de Milan Kundera au début d’un article auquel
elle a donné le titre « L’enfant abandonné devenu roi : un mythe
2fondateur . » Ces quelques lignes posent immédiatement le
problème et montrent l’importance du phénomène de l’enfance
abandonnée dans l’Histoire.
Si Moïse était resté dans l’eau, le cours de l’histoire en eût été
changé. Si, comme le veut la tradition, Rémus et Romulus
n’avaient pas été sauvés, Rome existerait-elle...? De tout temps des
enfants ont été maltraités, abandonnés. De tout temps ce
phénomène a retenu l’attention des hommes. Pourquoi ?
Parce que nous avons tous été enfant, parce que nous avons
tous craint un jour ou l’autre que nos parents nous abandonnent
ou qu’ils ne soient pas nos « vrais » parents. Peut-être avons-nous
été un enfant abandonné qui a été recueilli, adopté ?... De nos
jours, l’abandon est devenu insupportable, inconcevable, dans nos
sociétés qui s’intéressent tant à l’enfant.

1. Kundera (M.), L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, 1984, p. 23.
2. Sissa (G.), « L’enfant abandonné devenu roi : un mythe fondateur », Autrement,
série Mutations, n° 96 - février 1988, p. 55-61.
7Il n’en a pas toujours été ainsi. Nous avons oublié la situation
de l’enfant bâtard, poids trop lourd à supporter, enfant de la
misère matérielle et affective. Rejeté, parce que né quand il ne le
fallait pas - illégitime – cet enfant culpabilise, avant d’avoir
prononcé son premier cri, ceux qui l’abandonnent et l’organisation
sociale tout entière, elle qui rejette ce fruit qu’elle a conçu, qui est
une partie d’elle-même. Dans ces conditions, il ne faut pas
s’étonner que l’enfant abandonné soit chargé de tous les maux de
la terre, qu’il devienne le bouc émissaire et qu’à partir de sa
situation, beaucoup de mythes prennent naissance : Nous avons
déjà évoqué Moïse, Romulus et Rémus, nous pouvons évoquer
Oedipe et bien d’autres encore.

On trouve des cas d’abandon d’enfant dès l’Antiquité. Il n’est
1que de lire l’Ancien Testament pour trouver des exemples de la
façon dont les enfants étaient traités par certains peuples…

« Il (Achaz) alla même jusqu’à offrir son fils en sacrifice, selon
l’abominable pratique des nations que le Seigneur avait chassées du
2 » pays pour faire place au peuple d’Israël.

et aussi

« Tu leur as offert en sacrifice les fils et les filles que tu m’avais
donnés, tu les leur as donnés en pâture. La débauche ne te suffisait
donc pas ? Il a fallu que tu égorges mes enfants pour les livrer à tes
3idoles. »

Les traitements réservés aux enfants sont régulièrement
condamnés dans d’autres livres de la Bible.

« Vous ne devez pas offrir vos enfants en sacrifice au dieu Molek ; en
4faisant cela, vous me déshonoreriez : je suis le seigneur votre Dieu . »

ou encore

« Qu’on ne trouve parmi vous personne qui offre son fils ou sa fille en
5sacrifice (…) »


1. Ze Bible, l’autre expérience, Société française Biblique, 1997.
2. 2, Rois, XVI, 3.
3. Ézéchiel, XVI, 20-21.
4. Lévitique XVIII, 21.
5. Deutéronome XVIII, 10-12.
8À Sparte, selon le moraliste Plutarque, les enfants malformés
1étaient envoyés dans un endroit appelé les Apothètes : une gorge
du mont Taygète, massif montagneux du Péloponnèse au sud de
la Grèce, entre le golfe de Laconie et celui de Messénie.
À Athènes, le père pouvait abandonner son enfant nouveau-né.
Il le laissait dans un endroit isolé (désert, forêt), ou le laissait aller
2dans un berceau sur une rivière. Moïse , à l’âge de trois mois, fut
exposé par sa mère qui le confia aux eaux du Nil, placé dans une
corbeille enduite d’asphalte.
Rhéa Silvia, quant à elle, abandonna ses deux enfants, Rémus et
Romulus, les fondateurs de Rome. Elle les confia, installés dans un
berceau, aux eaux du Tibre. Une louve sauva les deux frères, la
fille de Pharaon sauva Moïse et le rendit en cachette à sa mère qui
continua de l’élever.
Oedipe fut abandonné sur le mont Cithéron par son père
Laïos, qui craignait que la malédiction que lui prédit un oracle ne
se réalise.
Ion, dans la tragédie d’Euripide, fut lui aussi abandonné.
Apollon le laissa dans une grotte. Hermès l’emmena à Delphes
pour le confier à la Pythie.
À Thèbes, la loi interdisait l’abandon des enfants. Mais… il
n’était pas interdit de les vendre. Ainsi ils devenaient esclaves. À
Rome, on tuait, on abandonnait. Et les éventuels « adoptants » - si

1. Selon l’Agence France Presse, en date du 10.12.2007 : « La légende selon laquelle
les Spartiates de l'Antiquité jetaient les nouveaux-nés jugés difformes ou trop chétifs dans un
gouffre n'a pas été corroborée par des fouilles archéologiques sur place, a rapporté lundi à
l'AFP l'un des chercheurs. Plus de cinq ans de recherches et d'analyse des restes humains
recueillis sur le site, le gouffre des Apothètes, n'ont permis de retrouver que des restes
d'adolescents et d'adultes, en majorité âgés de 18 à 35 ans, a précisé Théodoros Pitsios,
anthropologue de la faculté de médecine d'Athènes.
« Il y a encore des ossements mais aucun de nouveau-né, selon les coupes que nous avons
réalisées jusqu'au fond du gouffre » situé sur les contreforts du mont Taygète, près de
l'actuelle Sparte (Péloponnèse).
« Il s'agit sans doute d'un mythe, les sources antiques sur cette prétendue pratique sont
d'ailleurs rares, tardives et imprécises », a ajouté M. Pitsios.
« Censée attester du caractère militariste de l'organisation spartiate antique, la légende fut
ersurtout propagée par le moraliste Plutarque, au I siècle de notre ère. »
e eSelon M. Pitsios, « les ossements étudiés jusque-là, datant des VI -V siècles et appartenant
à 46 hommes, confirment par contre les sources antiques selon lesquelles Sparte jetaient aux
Apothètes prisonniers, traîtres ou criminels. », cité in : http://www.info-grece.com.
2. Exode, II 3.
9tant est que l’on puisse, ici, utiliser ce terme - mutilaient ces
enfants, leur coupant bras ou jambe, en faisant des mendiants.

1Aristote, quant à lui, conseillait …

« Quant aux enfants à exposer ou à élever dès leur naissance, que ce
soit une loi de n’élever aucun enfant difforme. »

Rude époque pour l’enfance abandonnée !

Le sort s’acharnait moins fortement sur les cas d’enfants
évoqués dans l’Ancien Testament, bien que leur vie ait été
2également difficile. Selon Maurice Capul , les attitudes envers les
enfants avaient des aspects ambivalents

« à la répulsion ou au rejet peuvent répondre la pitié, la compassion,
voire la sacralisation. »

Selon l’auteur, la véritable rupture fut amenée par le Nouveau
Testament qui introduisit une vision neuve de l’enfant, celle du
démuni, du déshérité, de l’image de Dieu fait homme. Mais

« ...ces derniers (devenaient) des personnages privilégiés. Les attitudes à
leur égard ne changent pas pour autant : pendant trois siècles, au
moins, on voit se perpétuer par exemple l’exposition et la suppression
légales d’enfants, difformes ou non. »

Et Maurice Capul de citer Quintilien qui, condamnant l’usage
du fouet, écrivait dans le même temps que

« tuer ses propres enfants peut se révéler une sage mesure... »

Dès l’an 315, l’empereur Constantin, devant l’importance du
phénomène d’infanticide, chercha à mettre en place un système
d’aide envers les parents démunis pour éviter qu’ils
n’abandonnent, voire ne tuent leurs enfants, et c’est à partir de
l’an 318 que l’infanticide fut réprimé, devant même être puni de
mort, tout comme le parricide.
On trouve encore de nos jours des cas d’infanticide dans
certaines tribus de la vallée de l’Omo, en Ethiopie.


1. ARISTOTE, Politique, Paris, 1986, ch. VII-15, p. 255.
2. CAPUL (M.), Abandon et Marginalité, Toulouse, Privat 1989, tome 1, p. 21.
10 « La coutume veut que l’on tue les bébés nés d’une union illégitime ou
de parents n’ayant pas reçu l’autorisation des anciens d’avoir un
enfant, ainsi que les enfants dont les dents du haut poussent avant
celles du bas (…) On les abandonne dans le bush (…) ou on les jette
1d’une falaise . »

eAu V siècle, les conciles de Vaison et d’Arles expliquèrent
comment sauver les enfants exposés. On trouve les premiers
eétablissements d’accueil pour enfants abandonnés au V siècle. Ils
restaient rares et marginaux.

C’est donc dans ce contexte historique et universel de
l’abandon des enfants que nous tenterons d’ajouter une pierre à
l’approche et à la compréhension du phénomène de l’abandon et
de la mise en nourrice de ces enfants.
Le cadre de cette étude est un établissement hospitalier qui lui
aussi traversa les siècles. Il s’agit de l’hôpital du Saint-Esprit, dit
des enfants trouvés, de Besançon. Nous verrons que l’emprise de
cet hôpital se fait sur la ville de Besançon, dans la région de
Franche-Comté et les régions limitrophes et aussi parfois en
SUISSE, d’où étaient amenés certains enfants.
Les Archives Départementales du Doubs recèlent bien des
trésors… et en particulier, les archives de l’hôpital du
Saint2Esprit . Parmi ces archives, se trouvent des registres d’entrée des
3enfants , dans lesquels était consignée l’arrivée de chaque enfant.

1. Article publié dans la revue « National Geographic », décembre 2013, p. 26.
2. Archives Départementales du Doubs (ADD) : archives de l'hôpital du
SaintEsprit, dit des enfants trouvés, chapitre XIV-2 à XIV-8. Afin de ne pas alourdir
la lecture, nous avons choisi de ne pas renseigner les citations de ce chapitre par
une note de bas de page. Ainsi, lorsqu’une citation ne sera pas renseignée, le
lecteur saura qu’elle provient du chapitre XIV.
e3. Les registres d’entrée ne concernent que certaines périodes du XVIII siècle :
du 01.01.1700 au 23.09.1712 - du 01.08.1719 au 15.05.1724 - du 03.07.1771 au
16.08.1788 et du 03.04.1791 au 31.12.1800.
11

1L’hôpital du Saint-Esprit de Besançon

Tous les registres d’entrée ne sont pas disponibles. Pour le
eXVIII siècle, nous disposons de registres sur 44 années et 5 mois.
Ces registres datent du premier et du dernier quart de siècle avec
un vide entre 1725 et 1770. Il semble qu’un certain nombre de
registres aient été perdus alors que l’hôpital était encore en activité.
En effet, la page du registre concernant l’arrivée de l’enfant
n°2613 précise, à la date du 17 août 1787…

« éécrit le 19 juin 1801. A été ramené il y a huit/neuf ans (...)
comme les journaux de ce temps-là sont perdus, l’on doit présumer que
ce garçon est mort ou qu’il a déserté de l’hospice. »

Huit ou neuf années auparavant, cela correspond au début des
années 1790, pour lesquelles il manque en effet certains registres...

Chaque enfant accueilli à l’hôpital du Saint-Esprit était
répertorié dans ce registre. On peut compter jusqu’à une vingtaine
2de renseignements pour chaque enfant . Dans les meilleurs cas,
on connaît donc ses nom, âge et communauté d’origine de la
mère, date et lieu de naissance, date et lieu de baptême, nom des

1. BRUNE (P.), Histoire de l’ordre hospitalier du Saint-Esprit, Lons-le-Saunier 1892,
p. 123. La majeure partie des illustrations proviennent de cet ouvrage.
2. Cf. en annexe n° 1, la reproduction d’une page de registre d'entrée des enfants
à l'hôpital du Saint-Esprit.
12 parrain et marraine, date et lieu de son éventuel décès, dates et
lieux des différentes mises en nourrice, dates des retours à
l’hôpital du Saint-Esprit, somme versée par la personne ou la
communauté qui confiait l’enfant à l’hôpital, composition du
trousseau de l’enfant.
Chaque enfant était répertorié par un numéro. Par exemple, le
premier enfant répertorié en 1700, le 2 janvier, porte le numéro
947.

Ce sont les hospitaliers de l’ordre du Saint-Esprit qui étaient
en charge d’accueillir et d’élever ou de faire élever ces enfants.
Commençons par faire connaissance avec ce très ancien ordre
monastique et le contexte dans lequel il évolua...

13







CHAPITRE 1



UNE RAPIDE HISTOIRE DE L’HOPITAL



Du latin hospes qui donna en français les mots : hôte, hôpital,
hospitalisé..., la notion d’hôpital est assez difficile à définir car la
signification même du terme d’hôpital a évolué au cours des
siècles.
Retenons la distinction faite par Jean-Pierre Gutton et Jean
1Imbert entre trois types d’établissements.
Des établissements sous le nom d’hôpitaux s’adressaient aux
pauvres et aux malheureux qu’étaient les enfants abandonnés,
vieillards, malades ou infirmes, femmes seules, veuves... Ces
hôpitaux se situaient dans les petites communautés et avaient un
rayonnement essentiellement local. En ville, les hôtels-Dieu
s’occupaient des malades. Les hôpitaux généraux accueillaient les
malades, malades mentaux, marginaux... dont ne voulait pas
l’hôtel-Dieu.
Au fil du temps, l’hospitalité devint une obligation pour les
évêques, au risque de se voir sanctionnés s’ils ne la pratiquaient
pas, et s’étendit peu à peu à l’accueil des voyageurs et aussi des
pèlerins.
2Michel Mollat précise que

1. GUTTON (J.P.) et IMBERT (J.), « Les hôpitaux français sous la Révolution »,
Bulletin de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux, n° 58, Lyon 1989, p. 3.
2. IMBERT (J.) (sous la direction de -), op. cit. p. 16.
15
« Au temps de Clovis en 511, le concile d’Orléans se référait à des
dispositions rédigées par Gélase sous le pontificat de Simplicius
(468483), prescrivant aux évêques de réserver le quart des revenus de leur
église à la sustentation et à l’hébergement, c’est-à-dire à
l’hospitalisation et à l’hébergement des pauvres et des voyageurs. »

Et l’auteur de ces lignes de poursuivre en citant notamment les
conciles de Tours (567), Lyon (583) et Mâcon (585) qui réitèrent
la recommandation de l’an 511. Cet accueil des plus pauvres, des
nécessiteux, devait être un des soucis majeurs des évêques qui
avaient pour tâche de stimuler les communautés et les pousser à
créer des fondations pieuses, à les faire fonctionner. Certaines
personnes qui faisaient des dons à l’Église demandaient à l’évêque
de veiller à la stricte exécution de leur testament à leur décès.

eVers le VII siècle furent posés les premiers jalons de
l’équipement hospitalier du territoire, assez souvent installé à
proximité des lieux de culte que sont les cathédrales, comme ce
fut le cas pour Le Mans, Amiens, Bordeaux, Auxerre...
eAu cours du VII siècle, la situation des hôpitaux se dégrada,
due en partie aux troubles que connaissait le pays et aussi à la crise
ede l’Église. Il fallut attendre le IX siècle pour assister à un
renouveau des hôpitaux, renouveau qui se traduisit notamment
par la mise en place de règles de fonctionnement communes
proposées par Charlemagne et reprises par les différents conciles
d’Aix, Rome et Paris. En bref : « la maison de l’évêque est le
refuge de tous. »
Au fur et à mesure que le siècle se déroulait, on vit apparaître,
dans les hôpitaux, des endroits dans lesquels on accueillait les
pauvres qui se distinguaient d’autres locaux dans lesquels étaient
accueillis les gens de condition plus honorable. On assista à une
différenciation sociale de l’accueil hospitalier et aussi à une prise
de relais, dans les campagnes, par les ordres monastiques
(notamment les moines bénédictins).
Deux formes de l’hospitalité virent le jour. Dans les villes,
l’évêque en était à l’origine et de cette façon, plus ou moins
avouée, il marquait son passage. Dans les campagnes, ce sont les
ordres monastiques qui prenaient le relais, avec une spiritualité
plus importante. La coexistence de ces deux formes d’hospitalité
donna lieu à des règles, normes, modes de fonctionnement et
16 parfois - nous aurons l’occasion de le voir plus précisément avec
l’exemple de l’hôpital du Saint-Esprit - interventions de l’un dans
le territoire des autres qui ne furent pas sans poser, par moments,
un certain nombre de problèmes.
On constate aussi que la fonction hospitalière relevait de
l’Église qui, en accueillant les malades et les malheureux, faisait
œuvre de bienfaisance, mais avait aussi pour tâche de sauver l’âme
de ces personnes, sur qui la malédiction était tombée sous forme
de maladie ou d’infirmité.

e eLes XII et XIII siècles virent se multiplier les créations
d’hôpitaux. Disséminés le long des routes

« Ces abris temporaires pour tous ceux qui cherchent un secours,
ouverts en théorie à toutes les détresses, accueillent les passants et les
déshérités, mais ils reçoivent aussi les vieillards, les enfants, les
malades, les infirmes, les blessés et les pèlerins. Ils s’intéressent aux
captifs, aux femmes enceintes, aux veuves privées de soutien familial.
1Enfin, ils offrent les derniers secours de la religion aux mourants . »

Comme souvent lorsque l’on a affaire à la multiplication d’un
ephénomène, le nombre très important d’hôpitaux aux XII et
eXIII siècles eut son quota de négligences, d’abus, de
détournements de fonds, de laisser-aller... C’est le concile de
Vienne qui, en 1311, rappela à l’ordre avec fermeté les hôpitaux
qui ne remplissaient plus ou mal la charge qui était la leur. Il fallait
retrouver l’esprit des fondateurs, remettre de l’ordre, quand ce
n’était pas remettre les choses en état d’un point de vue matériel.
Une longue période fut nécessaire pour appliquer les décisions du
concile, non sans difficultés d’ailleurs... la peste noire et une
succession de crises économiques venant battre en brèche les
efforts entrepris.

eLe XIV siècle vit les choses se conforter, les débuts de la
recherche médicale vit des progrès se réaliser. Certains hôpitaux
se spécialisèrent dans l’accueil des malades de la lèpre, du mal des
ardents, des hydropiques. Les femmes sur le point d’accoucher

1. BROCARD (N.), Soins, secours et exclusion, établissements hospitaliers et assistance
e edans le diocèse de Besançon, XIV et XV siècles, Annales littéraires de l’Université de
Franche-Comté, n° 670, p. 7, Paris 1998.
17 commençaient à trouver également des établissements spécialisés.
Parfois, comme à Chartres, un hôpital accueillait les aveugles.
Le Moyen âge dota donc le pays d’un tissu hospitalier assez
1dense . Mais ce système ne fonctionnait pas toujours aussi bien
que l’on aurait pu l’espérer. L’incapacité de beaucoup à gérer
correctement les hôpitaux n’étant pas étrangère à cet état de fait.
Jean-Pierre Gutton explique que

« Parce que presque tous vivaient de revenus fonciers, les hôpitaux
furent affectés par la crise des derniers siècles du Moyen Age.
Aumônes et legs se sont, aux mêmes périodes, réduits parce que les
donateurs éprouvaient eux aussi des difficultés et, peut-être, parce que
les fondations de messe concurrençaient les fondations en faveur des
2pauvres . »

eAu cours du XVI siècle, l’État, les municipalités, l’Église
s’intéressèrent à réformer l’hôpital. L’évolution des idées sur les
pauvres, sur l’assistance, était telle que le rayonnement de l’hôpital
s’en trouva modifié. De plus en plus, l’hôpital ne s’intéressa qu’au
soin des malades, l’accueil des pauvres et des malheureux ainsi
que celui des enfants trouvés, c’est-à-dire, d’une façon générale
l’assistance, étant confiés à d’autres institutions.
De plus en plus, parfois pour pallier la carence des hospitaliers
dans le cas d’épidémies, l’État, les municipalités, profitèrent d’une
situation d’urgence, d’une épidémie, pour s’immiscer dans la
gestion de l’hôpital, en prendre le contrôle en tout ou partie.
L’Église, de son côté, ne vit pas toujours d’un bon œil l’État se
mêler de ce qu’elle estimait être ses affaires. Cette situation eut au
moins le mérite de voir les évêques rendre visite aux hôpitaux
comme ils le firent pour les autres fondations religieuses, avec

e1. Archives départementales du Nord (ADN) : Archives hospitalières XIX fond,
hôpital Notre Dame, dit des Grimarets, Série A - 1343 : Beaucoup de moyens
étaient utilisés pour favoriser la création de chapelles, d’hôpitaux... Ainsi, voici
une « Bulle du pape Clément VI, mandant à l’évêque de Tournai, qu’il a reçu une pétition de
Lotars Canars, damoiseau, et de Marie, fille de Jean de Pontrohart, pour représenter qu’ayant
contracté ensemble un mariage « de futuro », il s’en était suivi « carnalem copulam », bien qu’il
y ait empêchement de parenté, mais qu’ils en ignoraient à quel degré. Il ordonne de les absoudre
de l’excommunication encourue, mais à la condition de leur enjoindre pour pénitence ce qu’ils
proposaient, c’est-à-dire de fonder, dans un délai de 3 ans, une chapelle et un hôpital, de leur
faire contracter un nouveau mariage et de regarder comme légitimes leurs enfants nés et à
naître. »
2. IMBERT (J.) (sous la direction de -), op. cit. p. 138.
18 plus de sérieux dans le contrôle des comptes notamment.
Plusieurs édits, note Jean-Pierre Gutton,

1« confirment et généralisent l’édit de 1545 , précisent que les juges
pourront établir des commissaires pour gérer les hôpitaux. Il est clair
que les souverains estiment désormais que les établissements
d’assistance relèvent de la compétence royale plus que de celle de
2l’Église . »

eAu cours du XVI siècle, la condition paysanne devint plus
difficile. Le développement démographique, le manque d’emploi,
l’attirance de la ville..., augmentèrent le nombre de chômeurs... et
par la même occasion, celui des pauvres mendiants. Ces pauvres
faisaient peur. On craignait qu’ils ne soient en contact avec les
maladies. C’étaient souvent eux les plus touchés par les épidémies.
On les accusait aussi d’être voleurs... Autant d’attitudes de rejet
d’une partie de la population vis-à-vis d’une autre. D’une façon
générale, on constate que les débuts de l’époque moderne ont
critiqué l’état de pauvreté qui n’était plus considéré même par
l’Église, comme une vertu. On se mit alors à douter de l’utilité de
l’action des hôpitaux en faveur des pauvres lorsqu’ils le faisaient
sans contrôle. De là naquît un mouvement qui prôna l’idée que
l’assistance aux pauvres ne devait plus faire partie des attributions
des hôpitaux.
Peu à peu, la création de « bureaux des pauvres » vint
concurrencer le travail réalisé par les hôpitaux, pour une plus
grande efficacité. En même temps que les mendiants étaient
accusés de simuler leur état, leur maladie, fut réaffirmé le devoir,
pour les riches, d’assister les plus pauvres. Le magistrat, quant à
lui, se devait de recenser les mendiants, les pauvres malades, les
vagabonds...
Les étrangers étaient renvoyés avec une aumône, les mendiants
tenus de travailler, les invalides se virent distribuer des secours.
Les enfants furent scolarisés à l’âge de six ans. L’hôpital n’était
plus d’une grande utilité dans ce processus de réforme, il ne
s’intéressa bientôt plus qu’à l’accueil des malades et des enfants.
Pour financer ces différentes mesures, Henri II, en 1551,
autorisa la levée dans tout le pays d’un « droit des pauvres ».

er1. Édit de François I du 15 janvier 1545.
2. IMBERT (J.) (sous la direction de -), op. cit., p. 141.
19 La volonté d’efficacité déployée tout au long de ce siècle eut
pour conséquence la spécialisation de certains hôpitaux. Les
métiers et confréries en créèrent. Les différents types de malades
virent également des hôpitaux se spécialiser dans la maladie qui les
affectait. Les pauvres, les mendiants et les vagabonds qui avaient
été délaissés pendant un moment par les hôpitaux allaient bientôt
y retourner lorsque les plaintes, les écrits, les demandes de prise
en charge de ces personnes se feraient plus pressantes.
Apparut alors l’idée d’enfermer ces gens dans des
établissements dans lesquels ils seraient obligés de travailler... Dès
ele début du XVII siècle, cette idée fit son chemin. Des
établissements qui se situaient plus comme des hospices-prisons
permettaient de garder enfermés les pauvres qui étaient obligés
d’y travailler. Ces hospices étaient également des ateliers et l’idée
du travail obligatoire était présentée comme une alternative à
l’oisiveté, au vagabondage en même temps qu’une assurance pour
l’au-delà.
Plusieurs tentatives d’enfermement eurent lieu dès les premiers
mois du règne de Louis XIII : Rouen en 1613, Paris en 1617. À
Paris, trois hôpitaux chargés de cette tâche accueillirent dans un
premier temps moins de 100 personnes et plus de 2200 quand
une véritable chasse fut organisée en 1616. Les pauvres enfermés
consacraient leurs journées à suivre la messe, à la fréquentation
des sacrements, telle la confession, au catéchisme et au travail. Les
femmes filaient la laine et fabriquaient bas et boutons. Les
hommes quant à eux, fabriquaient de la bière, de la farine,
s’occupaient du bois...
Cette occupation du temps entre prière ou plus généralement
exercices religieux et travail était la règle générale dans tous les
hôpitaux qui renfermaient des pauvres.
En 1662, l’enfermement était au point. L’hôtel-Dieu recevait
les malades, la Charité accueillait les incurables, les « innocents »,
ceux qui étaient rejetés par la société. Ce type d’établissement fut
imité très largement dans tout le royaume. L’idée d’enfermer les
pauvres trouva un écho favorable dans la société de l’époque par
le fait que beaucoup de responsables de l’économie regrettaient
que la production ne soit pas plus importante. En produisant plus,
se disait-on, on pourrait augmenter les bénéfices, à l’exportation
notamment. De plus, le commerce français était en majorité
20 contrôlé par des étrangers. On ne produisait pas tout ce que l’on
était capable de produire. Si tous les pauvres et mendiants étaient
obligés de travailler, donc de produire, le commerce ne s’en
trouverait que mieux. On justifiait donc l’enfermement par des
arguments économiques, une augmentation de la production qui,
finalement, profiterait à tout le monde...
Le placement à la campagne des enfants trouvés se fit aussi
pour des raisons économiques. Placer ces enfants chez des
nourrices à la campagne plutôt que les élever à l’hôpital revenait à
former des bras pour les travaux des champs qui souvent, faute de
moyens en personnels traînaient en longueur. D’autre part, on
savait aussi que le moindre établissement, s’il fonctionnait à peu
de frais à ses débuts devenait de plus en plus coûteux au fil des
années, notamment du fait du grand nombre de bouches à
1nourrir .
2En 1622, des lettres patentes de Louis XIII prévinrent
l’enfermement des vagabonds de Paris.
La compagnie du Saint Sacrement organisée sur tout le
territoire, essaima de la province vers Paris. Un peu partout furent
créés des hôpitaux : Orléans (1642), Marseille (1643), Angoulême
(1650), Limoges, Grenoble, Toulouse. En 1653, Vincent de Paul
créa un petit hôpital. Son exemple servit pour l’organisation de
l’hôpital général de Paris en 1656.
Louis XIV affirma sa volonté de voir le royaume se doter d’un
ensemble d’hôpitaux généraux. Colbert exerça son influence sur le
monarque en se montrant très favorable à cette forme
d’assistance. Un édit de 1662 prévoyait l’intérêt économique du
système qui pourrait « ...pourvoir les colonies en jeunes gens sains, dociles
et de bonnes mœurs... » Une porte de sortie était en quelque sorte
trouvée pour les enfants confiés aux hôpitaux.
L’édit de 1662 ne trouva finalement pas grand écho et dut être
suivi par deux fois de nouvelles recommandations, en 1673 et
1676, pour que soient construits des hôpitaux généraux. En 23
années, une trentaine d’hôpitaux généraux furent créés dans le

1. CAPUL (M.), op. cit., p. 101.
2. Les lettres patentes, du latin patens, patentis : ouvert, sont des lettres que le roi
adressait « ouvertes » aux parlements. Elles s'opposent aux lettres de cachet,
lettres « fermées » d'un cachet du roi et qui contenait un ordre de sa part,
généralement en vue de faire emprisonner quelqu’un.
21 royaume ou furent le fruit de la transformation d’anciens
établissements. Mais au fil du temps, l’organisation pensée par
Colbert (le travail obligatoire) se trouva de plus en plus suppléée
par l’idée d’instruire les pauvres à la piété et d’imposer un ordre
1moral. Jean-Marc Debard souligne que

« La présence quotidienne, permanente de certains déshérités, la misère
épisodique due aux crises de subsistances avaient fait considérer sous
l’ancien régime la pauvreté et la mendicité comme un véritable fléau
social. (...) L’assistance envers les démunis posait des problèmes
d’organisation difficiles et c’est bien l’idée d’une séparation du pauvre
e ede la société qui chemine du XVI au XVIII siècle et adopte
eabsolument au XVII siècle la chasse et le renfermement des
mendiants et vagabonds. »

L’hôpital devait remplir ce rôle, devenir un monde à part dans
lequel on cherchait à enfermer tous les éléments « asociaux » :
pauvres, mendiants, malades mentaux, prostituées, oisifs, enfants
fugueurs, vagabonds, protestants, émeutiers parfois même. Bref
tous ces gens qui d’une manière ou d’une autre ne se
conformaient pas à l’ordre général, qui le refusaient, le
questionnaient, le remettaient en cause.

« La diffusion des hôpitaux généraux » explique Jean-Pierre
Gutton, « (...) avait pris la forme d’un combat pour la création d’un
monde à part réservé aux exclus de la société. Les valeurs, les
croyances, mais aussi les peurs et les fantasmes de cette dernière se
2manifestent dans l’organisation du renfermement . »

L’enfermement resta la politique officielle jusqu’au milieu du
eXVIII siècle, alors que dès la fin du siècle précédent, son échec
était régulièrement reconnu. En fait, les hôpitaux généraux n’ont
enfermé que peu de mendiants et de vagabonds. Plusieurs raisons
expliquent cet échec. On a cru d’abord que les pauvres se
présenteraient d’eux-mêmes à la porte des hôpitaux, ce qui ne fut
pas le cas. La police chargée de les arrêter n’était pas
suffisamment organisée pour le faire, ni en nombre suffisant. Le

1. DEBARD (J.M.), « Mendicité et assistance en Franche-Comté. L’enquête
royale de 1777-1778 », Mélanges Roland Fiétier, Cahiers d’études comtoises, volume 33,
Université de Franche-Comté, 1985, p. 227.
2. IMBERT (J.) (sous la direction de -), op. cit. p. 172.
22 travail auquel étaient soumis les pauvres fut souvent vécu par les
1artisans de la ville, « menu peuple menacé par le chômage », comme une
2concurrence déloyale de la part de l’hôpital .

Pour une bonne part de la population, le pauvre gardait
certainement l’image du représentant de Jésus-Christ sur terre, à
qui l’on doit faire la charité. Car, en effet, la population continuait
de donner aux pauvres. Dans un certain nombre de cas, les
témoins d’arrestations de pauvres se révoltaient contre ces
pratiques. De plus, chaque ville avait ses pauvres. Et si l’on
admettait encore l’idée d’enfermer à l’hôpital général les pauvres
de la ville, ceux qui n’en étaient pas originaires n’avaient qu’à
« aller se faire pendre ailleurs ». On ne voyait pas pour quelle
raison on les aurait entretenus. On peut donc légitimement penser
que l’idée d’enfermer les pauvres partout dans le royaume fut le
fait d’une minorité.
eLe XVII siècle vit aussi la création et le développement
d’hôpitaux ou encore le regroupement de petits hôpitaux qui
accueillaient les malades en tout genre sous l’appellation
d’hôtelsDieu. Maladreries et léproseries furent réformées. Le pouvoir
royal s’attacha également à réformer la gestion de ces hôpitaux en
demandant des comptes aux administrateurs. Des constructions
furent aussi mises en œuvre, la réforme catholique aidant. On en
profita pour séparer les hommes des femmes. Le personnel fut de
plus en plus souvent constitué de religieuses, dont les ordres
furent créés à cette même époque : filles de la Charité, religieuses
de la Charité de Notre Dame, sœurs de Saint Alexis, filles de la
Providence...
L’arrivée de religieuses dans les hôpitaux permit de donner des
soins réguliers, sérieux et prépara l’étape de la médicalisation en
assurant à l’hôpital une permanence en personnel qui allait petit à
petit acquérir une réelle compétence. L’environnement médical
commença à être d’une certaine qualité, chacun étant affecté à une
tâche de plus en plus précise. Cela permit au médecin de

1. IMBERT (J.) (sous la direction de -), op. cit. p. 186.
2. Ce qui n’est pas sans rappeler les problèmes que rencontrent, de nos jours,
certaines associations intermédiaires spécialisées dans le travail de réinsertion
sociale de personnes en difficulté, avec les industriels qui leur font des reproches
similaires...
23 s’attacher essentiellement à la médecine, et aux idées neuves de se
développer : aération des salles, isolement des malades, des
convalescents, rôle du médecin distinct de celui du chirurgien,
mise en place d’apothicaireries.

Toutes ces améliorations n’enlevèrent pas à l’hôpital son rôle
de maison d’accueil des pauvres et malheureux. C’est d’ailleurs
pour cette raison que la médicalisation de l’hôpital tarda.
L’hôpital continua d’accueillir les pauvres, les malheureux, et
ede plus en plus dans la seconde moitié du XVI et au cours du
eXVII siècle, les femmes qui accouchaient et les enfants
abandonnés. L’explication en est que l’on cherchait à lutter avec
efficacité contre l’avortement et l’infanticide depuis un édit du roi
Henri II de 1556. Les futures mères étaient tenues de se faire
connaître à la justice qui pouvait désigner l’hôtel-Dieu pour les
accueillir. De ce fait les hôpitaux allaient accueillir pas mal
d’enfants nouveau-nés et de naissances illégitimes. En ce qui
econcerne les enfants abandonnés, le XVII siècle fut celui au
cours duquel la société prit véritablement conscience du
phénomène. Beaucoup d’institutions d’accueil naquirent ou
s’agrandirent, parfois même se restructurèrent, afin d’accueillir
plus particulièrement les enfants. Ce fut la vocation de Vincent de
Paul que de créer et de développer l’œuvre des enfants trouvés,
reconnue officiellement en 1670. À Paris, la maison de la couche,
par exemple, accueillait les filles de la Charité. Le président du
parlement de Paris créa l’hôpital des cent filles, qui accueillait des
orphelines âgées de moins de 7 ans. D’autres hôpitaux furent
créés à Lille (orphelinat de la Présentation Notre Dame), à
Marseille (Maison des filles orphelines),...

e eLa fin du XVII siècle et le début du XVIII virent se
développer le sentiment de l’enfance. On commença à se rendre
compte que l’enfant était un être à part entière, qui avait droit à la
considération de l’adulte. Mais son éventuelle disparition restait
encore trop souvent dans l’ordre des choses

« ... ils me meurent tous en nourrice... »

24 reconnaît Montaigne qui ne semble pas en être choqué outre
1mesure .

eLes dernières années du XVII siècle virent également la mise
en place d’une modernisation de l’administration des hôpitaux.
Jusqu’à présent, celle-ci avait été laissée à l’initiative de personnes
ou de communautés diverses, telles que les représentants de
l’Église, les membres des tribunaux, les représentants des
municipalités, des notables ou encore des communautés
religieuses...
L’hôpital allait maintenant être administré par un bureau dont
la composition serait définie par plusieurs édits (1695 et 1698). Ces
textes furent interprétés dans chaque région en fonction de la
situation qui y était vécue, mais dans l’ensemble, cette application
entraîna une relative uniformité à travers le pays.


1. MONTAIGNE (M.), Les Essais, livre II, chapitre VIII, Paris, 1962, p. 83.
25







CHAPITRE 2



L’ORDRE DES HOSPITALIERS DU SAINT-ESPRIT



L’ordre des hospitaliers du Saint-Esprit est né à Montpellier, au
1eXII siècle. En 1197, Gui , un homme pieux, y fonde un hôpital
qu’il place sous la protection du Saint-Esprit. Il institue également
une congrégation religieuse pour le régir.
eAu X siècle, l’Europe, dans laquelle la bienfaisance et les
institutions qui s’y rattachaient restaient localisées, aurait semblé
connaître la peur d’une prochaine fin du monde. Pendant plus
d’un siècle les débordements les plus extravagants, l’abandon de la
culture, l’insouciance des lois, les perturbations morales amenèrent
famines et maladies. Les croisades, la vogue des pèlerinages,
donnèrent une issue et un but à toute l’agitation qui tourmentait la
chrétienté, mais créèrent également de nouvelles difficultés. Pour y
remédier les instances traditionnelles de l’Église ne suffisaient plus.
Il fallut en inventer de nouvelles. Ce furent les ordres hospitaliers.

L’ordre hospitalier du Saint-Esprit naquit dans cette mouvance.
Il fut institué en 1198 par deux bulles du Pape Innocent III des 22
et 23 avril. Rome comprit très rapidement l’importance de ces
nouvelles institutions et leur octroya maints privilèges, faveurs,
dispenses diverses. L’ordre hospitalier du Saint-Esprit, par

1. Fils de Guillaume, seigneur de Montpellier, et de Sibille.
27 exemple, avait une autonomie quasi complète, ne dépendant que
de Rome. Son indépendance à l’égard des évêques et des seigneurs
était donc totale.



Le Pape Innocent III remet aux frères du Saint-Esprit l’habit de l’ordre,
1qu’il a reçu d’un ange

D’autres ordres hospitaliers assez divers se créèrent, chacun
dans le but de soulager une affection particulière. Parmi eux les
religieux de Saint Lazare se consacrèrent à la guérison de la
lèpre, les religieux de Saint Antoine, s’intéressaient notamment
au mal des ardents. Le mal des ardents était une maladie due à
l’extension de la culture du seigle. La consommation de pain de
seigle ergoté, c’est-à-dire attaqué par une maladie qui produit un
alcaloïde à la place du grain, provoquait des brûlures internes, des
hallucinations proches de celles que provoque une drogue comme
le LSD. Cette congrégation religieuse tira son nom du patronyme

1. BRUNE (P.), op. cit. p. 48-49.
28 1de Saint Antoine le Grand (250-356), patriarche des cénobites . Il
était obsédé de visions, (les fameuses tentations) et la légende veut
qu’il guérissait le mal des ardents.

Les frères pontifes étaient là pour faciliter le passage des
rivières aux voyageurs. Ils établissaient des passerelles, des ponts,
des bacs, et en profitaient pour élever des hôpitaux dans lesquels
ils recevaient les passants. Cet ordre serait l’œuvre de Saint Jean
eBénezet qui, au XII siècle construisit un pont à Avignon. L’abbé
2Brune se demande si les deux ordres, celui du Saint-Esprit et
celui des frères Pontifes n’ont pas entretenu des liens étroits. Il
évoque même l’idée, après d’autres, que le second ait pu être une
émanation du premier, les hospitaliers du Saint-Esprit ayant
peutêtre, à une certaine époque hérité des hôpitaux des frères Pontifes.
C’est le fait notamment, que dans les mêmes villes les deux
congrégations se côtoyèrent aux mêmes époques, dans des
hôpitaux qui portaient le même nom, qui lui fit avancer cette
hypothèse.

Les trinitaires de la Merci travaillaient au rachat des captifs.
Les ordres du Saint Sépulcre, du Temple, de Saint Jacques et
de Saint Jean de Jérusalem étaient plus spécialement chargés du
service des pèlerins.

L’ordre du Saint-Esprit prit rapidement de l’importance. Le zèle
de ses membres lui valut de nombreuses aumônes. Dès la fin du
eXII siècle, il possédait des maisons à Marseille, Millau, Troyes,
Rome (ville dans laquelle il possédait deux maisons). À Rome, le
pape Innocent III fit construire, sur les ruines des anciens hôtels
3 edes Anglo-Saxons qui dataient du VIII siècle, un hôpital en vue
d’offrir un asile aux enfants trouvés et à leurs mères. Il voulait
faire de la ville une capitale hospitalière. Pour l’Année Sainte 1475,
le Pape Sixte IV le fit démolir pour en construire un plus grand.

1. Ermite par vocation, Saint Antoine le Grand fonda, pour satisfaire ses
disciples, les premiers monastères connus. Les cénobites sont des moines qui
vivent en communauté.
2. BRUNE (P.), op. cit. p. 179-185.
3. Notes de l’association culturelle « Amici di Borromini », Bulletin de la société
française d’histoire des hôpitaux, n° 85, Lyon, 1997, p. 34.
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