//img.uscri.be/pth/8ff6ab5f5bfcf8d8b5f44056aa7e419fe6f3b149
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Enfants sans parents

De
160 pages
Dans le Limousin et le Périgord du début du XIXe siècle, plusieurs centaines de nouveau-nés étaient, chaque année, abandonnés par leurs mères. Enfants illégitimes fruits d'amours interdites ou victimes de la misère, ces nourrissons étaient pris en charge par l'administration publique. Commençait alors pour eux une vie de souffrances, d'humiliations, que très souvent la mort venait interrompre de manière prématurée.
Voir plus Voir moins

ENFANTS SANS PARENTS
Les enfants trouvés en Limousin-Périgord

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
_

_

Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939).
Yves BEAUVOIS, Les relationsfranco~japonaisespendant la drÔle de

guerre.
-Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régres-

sions.

_Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-XIIIe siècle). Tome 2 : La démocratie au village (XIIIe-XIVe siècle). _ Jean-Yves BOURSIER, La politique du P.C.F., 1939-1945. Le parti communiste français et la question nationale. _ Jean-Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France, 1942-1944. La 35ème brigade F.7:P.-M.0.1. _ Yolande COHEN, Lesjeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des nwuvements de jeunesse en France. -ColeueCOSNIER,Marie PAPE-CARPENTIER. De l'école maternelle
à l'école
_

des filles.

_

Jacques DALLOZ,

Georges Bidault. Bibliographie

politique.

Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). _ Maurice EZRA N, L'Abbé Grégoire. d~fenseur des .Iu(fs et des Noirs. - Maurice EZRAN, Bismarck, démon ou génie '!
_

Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignonsous l'Occupation, 1940-

1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (0.'1.'1). _ Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (18401851). _ Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le SOUS-/1wrin Casabianca (1942-1943). _ Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odvssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. _ Anne-Emmanuelle KERVELLA, L'épopée hongroise. Un bilan: de 1945 à nos jours.
_

Slava Liszek, Marie Guillot. de l'émancipation des femmes à celle du

syndicalisme. (suite de la collection en fin d'ouvrage)

Pierre PAGEOT

ENFANTS SANS PARENTS
Les enfants trouvés en Limousin

- Périgord

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

(Q L'Harmattan,

1995 ISBN: 2-7384-3584-X

Introduction
Si dans la France actuelle l'abandon d'enfant n'a pas totalement disparu, n'appartient pas à un passé définitivement révolu, il apparaît cependant comme un acte scandaleux, difficilement compréhensible, presque monstrueux. Pourtant, jusqu'aux dernières décennies du XIXÈ siècle, ce fut une pratique sinon bien acceptée et jugée, du .moins courante. En 1819, pour l'ensemble de la France, on comptait près de 100.000 enfants trouvés de moins de douze ans, puis 117.000 en 1825, 118.000 en 1830, et les effectifs atteignirent même 130.000 en 1833 ! En ce début du XIXÈ siècle les hospices recueillaient annuellement entre 25.000 et 30.000 enfants trouvés. A Paris, de 1820 à 1829, on enregistra près de 1.000. Loin d'être comme de nos jours un phénomène limité, l'abandon d'enfant constituait donc un élément caractéristique de la société de cette époque. D'ailleurs, en 1838, le secrétaire général des hospices de la Seine écrit que le peuple considère cette action comme si simple et si naturelle que, pour le moindre acte d'insubordination, pour la plus légère faute, un père n'hésitait pas à menacer ses bambins par cette phrase: «je te mettrai aux Enfants Trouvés ». Mais déjà, avant la Révolution, Rousseau n'éprouve aucun remords de s'être définitivement séparé des enfants que lui a donnés Thérèse Levasseur: «en livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même... je crus faire acte de citoyen et de père, et je me regardais comme un membre de la République de Platon. .. Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si 7

légitime que si je ne m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère, mais je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré mes liaisons... Ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa République, que chacun restât inconnu à son père et que tous fissent les enfants de l'État... ». Sous la Monarchie de Juillet, les enfants trouvés constituent un groupe social si important que la situation des jeunes abandonnés devient un sujet de discussions inépuisables pour les sociétés charitables, et de concours pour plusieurs Académies nationales ou provinciales, Nîmes, Mâcon, Bourg, Poitiers... En ces années de monarchie constitutionnelle, on écrit aussi beaucoup sur ces malheureux; paraissent alors de nombreux ouvrages inspirés par le désir d'améliorer leur sort ou par celui d'alléger le fardeau dont ils accablent les départements; Notre sensibilité à l'égard du petit enfant en qui nous voyons le symbole de la pureté, de l'innocence, nous permet difficilement de comprendre que nos ancêtres aient pu si aisément accomplir ce geste que nous jugeons aujourd'hui si cruel et inhumain. Comment ont-ils pu accepter que, chaque année, des milliers de nouveau-nés soient ainsi privés de famille, promis à un destin cruel et souvent à une mort rapide? Pourquoi tant de mères se sont-elles séparées du nourrisson dont elles venaient d'accoucher? Ces femmes et ces enfants sans racines appartiennent au groupe des anonymes de l'Histoire, de ceux qui n'ont pas eu la possibilité culturelle de s'expliquer sur eux-mêmes. Aucun récit autobiographique ne permet de connaître les raisons qui poussaient une maman à se défaire définitivement de son petit ou de savoir comment ces « enfants de personne» assumaient leur difficile condition en l'absence de parents protégeant leur existence. leurs actes, leurs vies, ne nous sont connus que par les autres. Aussi, derrière la sécheresse et la froideur des statistiques, des rapports administratifs et des comptes-rendus officiels, 8

faut-il percevoir les souffrances, la détresse, les drames et les larmes des individus. Personnage fortement représenté dans la société française d'autrefois, l'enfant trouvé inspira plusieurs écrivains qui en firent le héros d'un de leurs romans; L'œuvre d'Hector Malot « Sans famille» parue en 1878 est sans doute la plus connue. Vendu par son père adoptif au « Signor Vitalis» qui l'emmène à l'aventure sur les routes avec sa troupe ambulante d'animaux savants, Rémi est par excellence la figure tragique dont le sort suscite compassion et pitié. Trois décennies auparavant, George Sand avait publié l'histoire de François le Champi, c'est-àdire, comme l'auteur le précise dans l'avant propos, de « l'enfant abandonné dans les champs, comme on disait autrefois dans le monde, et comme on dit encore aujourd'hui chez nous », à savoir dans la partie méridionale du Berry qui jouxte la Haute-Marche. En 1901 paraissaient « La petite Nicette » et « Le Grand Milou », deux pathétiques nouvelles dans lesquelles le romancier périgourdin Eugène Le roy évoque les destins opposés mais également dramatiques de ces deux enfants abandonnés que, par une nuit sans lune du printemps 1822, un homme déposa à la porte de l'hospice de Hautefort. Le présent ouvrage vise à retracer la destinée hélas souvent très brève de milliers de François, de Nicette, de Milou, de milliers d'enfants sans parents, sans famille naturelle, sans lieu de naissance, sans racines. Il désire aussi mieux faire connaître toutes ces mères qui furent un jour contraintes de se défaire du petit être à qui elles venaient de donner la vie ainsi que toutes ces nourricières qui élevèrent, parfois avec dureté, mais parfois aussi avec amour, ces enfants que la société méprisait. Au cours de son élaboration nous avons reçu l'aide de certaines personnes. Par l'intermédiaire de son T.E.R. Mlle P. Gourinal nous a procuré des informations relatives aux enfants trouvés et abandonnés de la Haute-Vienne de la première moitié du XIXÈsiècle. Mme Delaunay et M. Prost nous ont fait bénéficier de l'expérience de leurs recherches 9

tandis que les services de documentation de la D.D.S.P. du Périgueux et de l'E.N.S.P. de Rennes nous ont, avec amabilité, permis de consulter les ouvrages de leur bibliothèque. A toutes nous disons merci, et qu'elles sachent bien que toutes les insuffisances et toutes les erreurs que peut contenir cette publication sont évidemment de notre seul fait.

10

Chapitre I

SE DEFAIRE DE SON ENFANT
Dans le Limousin et le Périgord de la fin de l'Ancien Régime et du XIXÈsiècle, les femmes qui désiraient éliminer les risques de procréation ne disposaient que de moyens préventifs élémentaires. Certains relevaient même purement et simplement de la magie. Des Périgourdines désireuses de ne plus enfanter recouraient à une sorte d'envoûtement! Des épouses du nord de la Dordogne, de Saint-Paul-LaRoche, de Sarrazac, épuisées par des maternités rapprochées tentaient de « tarir les réserves viriles de leurs maris» en présentant subrepticement à la bénédiction sacerdotale un petit paquet qui contenait... une queue de lézard! L'historien et folkloriste Georges Rocal affirme qu'au début du XxÈ siècle, dans la région de Jumilhac-IeGrand, des femmes se livraient encore à cette étrange pratique. A Saint-Julien-de-Lampon la simple bénédiction de la queue de lézard ne suffisait pas. Pour se révéler efficace, elle devait être accompagnée d'une «messe sèche », c'est-à-dire célébrée sans consécration ni communion. Aux environs de Villefranche-du-Périgord une méthode anticonceptionnelle consistait à faire préparer par la belle-mère un bouillon réalisé avec des queues de « rapiettes », de petits lézards gris. Encore fallait-il que l'homme bût le brouet! A la femme de la Haute-Vienne qui se refusait à la maternité, on recommandait de se rendre en pèlerinage et de 11

,

de se laver à la fontaine de saint Martial à la sortie du bourg de Roussac. Quand même relativement plus efficace, le coïtus interruptus, le crime d'Onan des confesseurs, apparaît alors comme la principale technique utilisée pour rendre volontairement stérile l'acte sexuel. A défaut d'un procédé vraiment fiable de prévention des naissances, de nombreuses femmes découvraient avec désespoir qu'elles étaient enceintes. Parmi celles-ci, toutes n'eurent pas le courage d'assumer une maternité non désirée, et certaines cherchèrent à se défaire plus ou moins rapidement de l'enfant qu'elles avaient conçu sans le vouloir. Les crimes contre la vie de l'enfant Celles qui recouraient à l'avortement n'hésitaient pas à risquer leur vie et à encourir les lourdes peines prévues par le Code pénal qui considérait l'acte abortif comme un crime passible de la cour d'assises, pour éliminer le fœtus qu'elles portaient en elles. Quelle fut l'importance réelle des avortements dans le Centre-Ouest de la France au cours du XIXÈsiècle? Il est impossible d'apporter une réponse précise à cette question car on ne connaît que ceux qui sont arrivés devant les tribunaux à la suite de dénonciations ou d'accidents mortels, c'est-à-dire un pourcentage vraiment très minime par rapport à la réalité. En 1886, dans un rapport adressé au préfet, Pierre Fleury, inspecteur des enfants assistés dans la Creuse, dénonce l'augmentation des pratiques abortives dans ce département au cours du siècle; or, de 1830 à 1884, la justice creusoise ne se prononça que sur neuf cas! Qui peut vraiment croire, comme l'indiquent les statistiques du ministère de la Justice, qu'aucun avortement ne fut pratiqué dans les quatre départements de la Corrèze, de la Creuse, de la Dordogne et de la Haute-Vienne au cours de l'année 1828, et qu'un seul, en Haute-Vienne, fut réalisé en 1858 ? 12

Toutefois, malgré leur faible nombre, les affaires instruites par l'administration judiciaire permettent une certaine connaissance des acteurs et des procédés employés. Si les affaires d'avortement évoquées par les archives judiciaires concernent en très grande majorité des filles ou des veuves séduites qui ont conçu en dehors du mariage, des femmes mariées sont aussi poursuivies après avoir détruit en germe les suites d'une faute ou pour avoir mis fin à l'existence intra-utérine d'un être qui aurait représenté une nouvelle charge difficilement supportable par la famille. En 1870, Jeanne M., femme mariée de 28 ans comparaît devant le jury de la Corrèze pour avoir, selon la formule du passé, « fait périr son fruit ». Beaucoup de femmes s'avortaient elles-mêmes, dans la solitude. Julie Marguerite C., âgée de 24 ans, reconnaît devant les juges que, par deux fois, elle s'est introduite une aiguille à tricoter dans la matrice. D'autres fois, c'est I'homme responsable de la conception qui met fin à la grossesse. François D., homme marié de Sermur, dans la Creuse, convainct Marie M., femme célibataire qui attend un enfant de lui, d'avorter. Il réalise l'opération lui-même en enfonçant un morceau de bois long d'une trentaine de centimètres dans la cavité utérine. Mais, souvent, les femmes s'adressent à des avorteuses, les «faiseuses d'anges» qui sont fréquemment des matrones ou des sages-femmes. En 1872, les prisons françaises renfermaient 72 femmes détenues pour ce crime, dont 25 accoucheuses. Au milieu du XIXÈsiècle, à Aubusson, la notoriété publique désigne Marie Aurore L., sage,.femme, comme se livrant fréquemment à la pratique des avortements. Déjà impliquée dans une affaire en 1857, elle est condamnée à cinq ans de prison suite à une poursuite de même nature en 1861. En octobre 1857, la Cour d'Assises de Périgueux inflige une peine de huit ans de réclusion à Anne P., sage-femme au chef-lieu du département et coupable du même délit. Moins fréquent était le recours à un homme de médecine. Toutefois, en juillet 1865, l'officier de santé Jean-Baptiste P. se voit condamné par le 13

jury de la Dordogne à la lourde peine de vingt ans de travaux forcés pour complicité de crime d'avortement. L'interruption de grossesse se pratiquait jusqu'à une date avancée - Marie M. est enceinte de cinq mois lorsqu'elle se décide à avorter - et par des procédés divers. Certains, comme la saignée ou le bain de vapeur de genévrier ne devaient guère être efficaces! Une pratique régulièrement mentionnée est l'usage de breuvages, de « drogues» diverses dont la composition est tenue secrète de peur que des gens malintentionnés ne s'en inspirent. En 1843, Marie F., servante dans la commune d'Orgnac (Corrèze) absorbe une grande quantité de sel fondu et « une liqueur verdâtre ». En fait, il s'agissait fréquemment de tisanes réalisées à partir de plantes comme le persil, le lierre, l'armoise, l'hysope officinale ou plus encore la rüe commune dont les vertus abortives étaient particulièrement reputées. D'autres fois, peut-être après l'échec des potions, la femme recourait à des moyens physiques violents, à des objets longs et pointus: aiguille à tricoter, morceau de bois, plume de dinde... Si certaines de ces manœuvres abortives réussissaient, d'autres, dont bien évidemment on ne connaît pas la proportion, échouaient ou se soldaient par une issue fatale pour le mère et l'embryon. Marie T., veuve résidant à .

Aubusson, est enceinte de deux à trois mois lorsqu'elle

rend visite à Marie-Aurore L., le 29 septembre 1860, pour être libérée de son fœtus. Après discussion, l'avortement est finalement conclu pour la somme de 40 francs, et rendez-vous est pris pour le 4 octobre. Trois semaines après l'opération la veuve succombait d'une lésion faite à la matrice après avoir révélé, sur son lit de mort, tous les détails de l'affaire. En vertu de l'article 317 du Code pénal de 1810, la femme qui avortait encourait la peine de mort, les travaux forcés ou la réclusion si elle pouvait faire valoir des circonstances atténuantes. Mais les jurys d'assises qui connaissaient la situation souvent dramatique de celles qui 14

recouraient à l'interruption de grossesse se montraient souvent indulgents. De 1830 à 1880, les tribunaux français prononcèrent l'acquittement dans 40. % des cas. Comme la jurisprudence voyait dans l'avortement «un crime consommé sur la femme », il appartenait donc à l'accusation de faire la preuve du consentement de cette dernière. Par contre, de fortes peines frappaient les complices. Rappelons les vingt ans de travaux forcés infligés à l'officier de santé JeanBaptiste P., la condamnation à huit ans de réclusion dont fut punie la sage-femme Anne P. En juillet 1860, le même tribunal de Périgueux sanctionnait Marguerite V. de six ans de réclusion pour« tentative d'avortement sur autrui ». Si l'Église Catholique considérait toute manœuvre abortive comme un meurtre qui devait être condamné sans ambiguïté, les autorités médicales, elles, étaient plutôt tentées d'adoucir le caractère criminel de cet acte. Cabanis qui, au début du XIXÈ siècle, affirmait que l'embryon possédait une certaine conscience ne semble avoir été suivi que par très peu de ses confrères. Jusque vers 1850 beaucoup d'hommes de science professèrent que le fœtus était dépourvu de vie. Pour le Dictionnaire abrégé des sciences médicales édité en 1812 «l'avortement est à proprement parler un foeticide », et, à la même époque, le docteur Dubois déclare que la femme qui avorte n'accouche que d'un placenta. Sous la Monarchie de Juillet, le docteur Ollivier d'Angers, pense, comme beaucoup de ses collègues que la vie ne débute vraiment qu'avec la chute du cordon ombilical. Certaines femmes qui avaient mené leur grossesse à terme décidaient, au moment de la naissance, ou peu de temps après, de supprimer le bébé qu'elles venaient de mettre au monde. Pratique courante dans l'ensemble de la France puisque près de 8.000 affaires furent traduites devant les tribunaux entre 1830 et 1880, l'infanticide était aussi très répandu dans le Limousin et le Périgord de la fin du xvmÈ siècle et du XlXÈsiècle. Sur 109 procès de mœurs instruits par le présidial de la sénéchaussée de Périgueux 15

entre 1740 et 1789, vingt concernent des meurtres de nouveau-nés. Entre 1825 et 1859, on compte, dans le ressort de la Cour d'appel de Limoges, 229 accusations, soit une pour 3.929 habitants en une trentaine d'années. En une génération, de 1825 à 1848,63 sont enregistrées dans la Dordogne. «Le crime d'infanticide est devenu très commun» lit-on dans le procès-verbal des délibérations du conseil général de ce département pour l'année 1825. En une décennie, de 1834 à 1843, le Bas-Limousin connaît officiellement 57 assassinats d'enfants qui venaient juste de naître. De 1840 à 1846 les tribunaux de la Haute-Vienne jugent 20 affaires de ce type qui se soldent par 15 condamnations, 25 autres instruites entre 1849 et 1857 donnent lieu à 20 condamnations. Bien qu'élevés, ces chiffres sont, malgré tout, très inférieurs à la réalité. Certes, l'assassinat d'un nourrisson est plus difficile à dissimuler qu'un avortement, mais, de l'avis même de l'inspecteur Pierre Fleury, « un grand nombre de crimes contre la vie de l'enfance restent impunis parce que la justice ne les connaît pas ». Ainsi, par des négligences, des femmes se débarrassaient d'enfants non désirés. La législation relative à la déclaration de naissance permettait aussi de dissimuler le meurtre d'un nouveau-né. Certes, la loi du 4 juillet 1806 obligeait à présenter à l'officier d'état-civil l'enfant sans vie mort-né ou décédé dans les trois jours après sa venue au monde, mais, dans ce cas, il n'y avait pas lieu d'enquêter sur la cause de la mort et un permis d'inhumer n'était pas nécessaire. En 1886, dans un rapport adressé au préfet, Pierre Fleury n'hésite donc pas à écrire que beaucoup d'enfants déclarés comme mort-nés à l'état-civil ne sont en réalité que des infanticides déguisés. La plupart des personnes accusées par la justice pour ce type de crime furent des femmes célibataires. Les membres du conseil général de la Dordogne considéraient que la facilité avec laquelle les filles enceintes pouvaient cacher leur grossesse constituait une des principales causes qui concouraient à rendre fréquent l'assassinat des nour.rissons. En 1825 ces notables proposèrent donc que soit à nouveau 16