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ENJEUX DE L'HISTOIRE EN EUROPE CENTRALE

265 pages
La fin des régime communistes en 1989 ouvre à nouveau et à des niveaux multiples le chantier de l'histoire dans la région. L'ouverture des frontières et l'usure des procédés de légitimation par l'histoire des régimes qui se sont succédés au XXè siècle obligent à repenser le passé en dehors des axes traditionnels et finalement à dépasser le cadre de l'Etat-Nation. Une réflexion sans a priori sur l'histoire nationale et sur les enjeux qu'elle a animés et représentés dans une Europe centrale qui fournit à l'historicisme un de ses terrains privilégiés et des plus conflictuels, est certainement urgente.
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ENJEUX DE L'HISTOIRE EN EUROPE CENTRALE

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'Ilui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

Dernières parutions

Sorin ANTOHI, Imaginaire culturel et réalité politique dans la Roumanie moderne, 1999. Traian SANDU, La Grande Roumanie alliée de la France (1919-1933), 1999. Sanda STOLOJAN, Au balcon de l'exil roumain à Paris, 1999. Patrick MICHEL, La religion au musée, 1999. Traian SANDU, Le système de sécurité français en Europe centreorientale, l'exemple roumain (1919-1933), 1999. Jean-Noël GRANDHOMME, Michel ROUCAUD et Thierry SARMANT, La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrement de l'armée russe, 2000. BRAUNSTEIN Mathieu, François Mitterrand à Sarajevo, 28 juin 1992, le rendez-vous manqué, 2001. MULLER Jean-Léon, L'expulsion des Allemands de Hongrie, 1944 1948,2001. DIENER Georges, L'autre communisme en Roumanie, 2001. STOLOJAN Sandra, La Roumanie revisitée, 2001. BERTRICAU A. (dir.), L'Estonie, identité et indépendance, 2001.

Sous la direction de Marie-Élizabeth Antoine Marès

Ducreux et

en collaboration avec le Centre d'Étude de l'Europe Médiane (CEEM-Inalco) et le Centre français de recherche en sciences sociales (CEFRES-Prague)

ENJEUX DE L'HISTOIRE EN EUROPE CENTRALE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-1985-6

Sommaire

Introduction.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

Josef Petran Le mythe de la Montagne Blanche Waltraud Heindl Héros "étatiques" - héros nationaux: l'héroïsation prince Eugène. Un essai de "culture building" du

15

51

Eva Ring Les échos actuels des discussions sur la langue nationale en Hongrie à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle Peter Vodopivec Le miroir brisé: les Serbes, les Croates et les Musulmans vus par les Slovènes, hier et aujourd'hui Eubomir Liptak L'histoire slovaque?

63

77

Un conflit entre science et politique

89

Catherine Durandin La fonction de l'histoire et le statut de l'historien à l'époque du national-communisme en Roumanie

103

Berthold Unfried Moyens de légitimation historique du "socialisme réel" en Tchécoslovaquie: le cas des monuments en Bohême Leszek Kuk La Russie dans la mémoire historique polonaise après 1989 Frank Boldt De la discordance nationaliste à la coexistence européenne.

113

121 147

Eva Hahn La place des Allemands dans la recherche de nouvelles représenta tions historiques aujourd'hui chez les Tchèques... 161 Gernot Heiss La "mission" de l'Autriche en Europe centrale vue par des historiens autrichiens du xxe siècle

199

Vladislav Marjanovié L'idée d'Europe centrale après 1945 et ses enjeux politiques en Autriche 221 Étienne François Écrire une histoire des lieux de mémoire allemands: pourquoi ? comment?

251

INTRODUCTION

par Marie-Élizabeth Ducreux (Centre de Recherches Historiques, CNRS/EHESS) et Antoine Marès (CEEM/Inalco)

Entre le XIxe siècle et la fin du xxe siècle, la revendication et la construction des histoires nationales ont dû s'accommoder, dans les pays d'Europe centrale et orientale, de transformations radicales du cadre géopolitique européen: l'effondrement des empires russe, autrichien, ottoman et allemand, la création des États successeurs après la Première Guerre mondiale, l'intégration dans l'Europe soviétisée après 1945 se sont accompagnés de modifications de frontières, de pertes ou de gains de territoires, et de changements de régimes politiques. Dans ce contexte mouvementé, le contenu comme les usages du mot "nation" ne restent pas eux non plus inchangés. Dans le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes de 1918/ par exemple, comme dans la Yougoslavie qui le remplace ensuite, la "nation" ne peut plus être seulement "serbe", "croate", "slovène", mais, plus ou moins conflictuellement, également "yougoslave", et c'est aussi cette idée, engendrée par les visions sud-slaves du XIxe siècle, qui se défait dans la guerre et les atrocités depuis 1991. De 1918 à 1993/ l'histoire des Tchèques et des Slovaques s'est écrite quant à elle dans le cadre étatique

de la Tchécoslovaquie avant que cette dernière ne se dissolve. Cependant, dès les années cinquante, l'horizon fondateur et mythique d'une seule "nation tchécoslovaque" porteuse et productrice d'un nouvel État commun, divisée par les vicissitudes de l'histoire depuis l'arrivée des Magyars, disparaissait de l'historiographie marxiste. En revanche, celleci, dans tous les pays de l'Europe centrale et orientale, devait désormais combiner l'universalisme de l'internationalisme prolétarien avec la relecture des traditions nationales. La fin des régimes communistes en 1989 ouvre à nouveau, et à des niveaux multiples, le chantier de l'histoire dans la région. L'ouverture des frontières et l'usure des procédés de légitimation par l'histoire des régimes qui se sont succédés au XXe siècle obligent à repenser le passé en dehors des axes traditionnels, et finalement à dépasser le cadre de l'Étatnation. Sous un autre angle, la perspective de l'intégration plus ou moins proche dans l'Union européenne plaide elle-aussi pour l'exercice renouvelé de la comparaison. Une réflexion sans a priori sur l'histoire nationale et sur les enjeux qu'elle a animés et représentés dans une Europe centrale, qui fournit à l'historicisme - dès ses débuts - un de ses terrains privilégiés et des plus conflictuels, est certainement urgente. Ce volume s'inscrit dans la suite de travaux amorcés dès le début des années 90 sur les transformations postérieures à 1989 dans l'Europe centrale, à la fois au Centre d'Etude de l'Europe médiane (CEEM/lnalco, Paris) et au Centre français de Recherche en sciences sociales (CEFRES) de Prague. L'entreprise initiale du CEEM poursuivait trois objectifs: réunir des historiens d'Europe centrale et d'Europe occidentale, en mettant en exergue la pluralité des approches et la diversité des pays de l'Europe médiane, tenter d'établir un bilan historiographique en réfléchissant aux ruptures et aux continuités, vérifier l'hypothèse selon laquelle les histoires nationales sont le reflet des sociétés qui les produisent, voire même anticipent l'expression politique des forces profondes, ce qui

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nous renvoyait aux rapports entre pouvoir et histoire dans les sociétés qui se réclamaient du communisme. Les réponses ont été complexes, à l'image d'une région dont la diversité n'a Jamais cédé à la volonté d'unité politique dont elle a été l'objet. Au contraire, une extrême hétérogénéité a régné et continue d'y régner. Les textes que nous présentons ici - issus d'un colloque organisé à Prague en octobre 1996 au Centre français de Recherche en sciences sociales2 - permettent d'établir quelques constats.

1) Une fois de plus, la fluidité entre une réflexion sur l'histoire et la politique est patente; les enjeux sont étatiques et nationaux, du moins au niveau de ce dont le discours historique est porteur. La question tchéco-allemande traitée sous des angles différents par Frank Boldt et Eva Hahn ou les rapports polono-russes étudiés par Leszek Kuk illustrent bien ce problème. L'articulation entre nationalisme et libéralisme est fondamentale tout au long des XIxe et xxe siècles avec, en arrière-plan, le rapport de l'Europe centrale à la modemité3. Ce glissement de l'histoire vers le politique est particulièrement fort en Europe centrale, où les discontinuités étatiques ont souvent été compensées par le discours historique, qui fait lui-même partie d'un système culturel construit au XIxe siècle comme ersatz de réalité ou de tradition étatique. Compensation et parfois même substitution dans une compétition nationale ou nationaliste permanente, dont le protochronisme est le phénomène le plus extrême, comme le rappelle Catherine Durandin à propos de la Roumanie. Le temps de l'histoire se mêle ainsi étroitement à la revendication de l'espace. Les
1

2 3

Histoire et pouvoir en Europe médiane, L'Harmattan, 1996. Tous nos remerciements vont à Françoise Mayer, directrice du CEFRES de 1994 à 1998, dont le soutien actif permis le déroulement à Prague du colloque dont cette publication est issue. Malgré toutes les ambiguïtés de ce terme et le fait que la modernité est peutêtre déjà dépassée par une postmoderni té qui se caractérise par le renforcement du local, du tribal et du bricolage idéologique. 9

contributions consacrées à l'Autriche par Gernot Heiss et Vladislav Marjanovié montrent cette imbrication et cette recherche de l'identité (ou de la splendeur) passée, leçons à méditer pour mieux comprendre l'Autriche contemporaine. 2) Il faut distinguer plusieurs niveaux d'histoire: une histoire professionnelle, qu'elle soit positiviste, c'est-àdire qu'elle s'attache à étudier des collections de faits, d'événements, et décrive leur enchaînement selon des méthodes et une déontologie propres à la discipline, ou qu'il s'agisse d'approches critiques développées depuis les années vingt, telles que les a par exemple définies et pratiquées l'École des Annales; une histoire vulgarisée et instrumentalisée de ces mêmes faits à des fins défensives ou offensives, avec ce qui peut distinguer un nationalisme qui sert à construire ou à conforter une identité et un nationalisme à visées impériales ou conquérantes, sans sous-estimer les dangers de dérive du premier vers le second puisque même si leurs buts peuvent être différents leurs ressorts sont identiques; une troisième histoire fonctionne au niveau des représentations, sujet désormais essentiel, quasi central dans l'historiographie mondiale. Les symboles jouent à cet égard un rôle capital, qu'il s'agisse de la langue (Eva Ring à propos du passage du nationalisme historique vers un nationalisme moderne), d'un héros nationalisé (l'instrumentalisation de la figure du prince Eugène décrite par Waltraud Heindl) ou de la statuaire stalinienne (Berthold Unfried). 3) Quels sont le rôle et la place de l'historien dans ces différentes strates d'élaboration de l'histoire? Doit-il rester un homme de cabinet, doit-il devenir un homme de médias pour communiquer son savoir ou même entrer dans l'arène politique? Quelles peuvent être les conséquences de ces choix ? Quelles responsabilités exerce ou devrait exercer l'historien? Nous abordons là un domaine éthique et déontologique, qu'il s'agisse d'apprécier les responsabilités dans le passé ou 10

d'évaluer celles de la période contemporaine. Confrontés à leur passé récent, aux diverses épurations, à leur légitimation - ou relégitimation -, les historiens, à l'image des polémiques qui agitent les sociétés dans lesquelles ils baignent, n'ont pas fini d'en débattre. 4) Au-delà des phénomènes et des topoi communs que sont les mythes des origines, le culte de la langue, l'historicisation des martyrs nationaux réels ou imaginaires, la notion récurrente de rempart de la chrétienté et de la "civilisation" ou les structures et les formes des nationalismes construits au XIXe siècle, les asynchronies, les différences d'articulation des faits et des représentations, tout comme la diversité des argumentations, sont très frappantes. C'est l'agencement des développements historiques et le discours qui les entoure, qui sont spécifiques, bien plus que leurs élements constitutifs. En bref, dans la boîte à outils de l'histoire, le 1/bricoleur /I sort tel ou tel instrument, au gré de ses besoins. 5) La confrontation des expériences et des idées débouche sur des pistes implicites. Si le matériau historique fournit un élément privilégié aux conflits nationaux et si nous considérons que ces derniers doivent être désormais abolis et proscrits au bénéfice d'autres modes d'arbitrage, que faire en tant qu'historien? Il est possible d'apporter au moins quatre réponses. Il faut envisager le fait national comme un objet historique, c'est-à-dire l'historiciser pour le dépassionner et cesser de prendre le mythe pour la réalité. Les signes ne manquent pas en ce sens. Le Musée d'histoire de Budapest présentait, par exemple, au début de l'année 2000 une exposition consacrée aux "faux" dans l'histoire hongroise. Les ouvrages sur les manipulations photographiques dans l'Empire soviétique se sont, quant à eux, multipliés depuis quelques années. Les histoires nationales sont revisitées à la lumière de nouvelles grilles de lecture: l'instrumentalisation de l'histoire devient un nouveau territoire de recherche. Il est significatif que ce recueil s'ouvre sur l'analyse du mythe central de l'histoire tchèque, la Il

bataille de la Montagne Blanche de novembre 1620 étudié par Josef Petran. Il faut aussi multiplier les rencontres et les travaux pour désamorcer les images négatives et dégager avec autant de force ce qui unit que ce qui sépare. Est-ce un vœu pieux? Les textes du Slovène Peter Vodopivec, du Slovaque Eubomir Liptak, parmi tant d'autres, illustrent cette volonté de distanciation. Tenter d'écrire une histoire comparative du quotidien, de la vie matérielle, des mentalités des différents groupes sociaux constitue un puissant antidote aux tentations nationalistes nourries par l'histoire politique traditionnelle qui tend d'autant plus à ressasser des clichés profondément enracinés qu'elle les a en partie construits et en tous cas légitimés. Il faut s'engager sur la voie d'histoires à plusieurs voix nationales, comme le suggère Etienne François, reprenant le mot

de Marc Bloch:

1/

Il n'y a pas d'histoire de France, il n/y a

qu'une histoire d'Europe ". Plusieurs tentatives ont déjà été faites, par exemple sous l'impulsion de Jean-Baptiste Duroselle4. La planète historienne est déjà largement en cours de reconstitution, fédérée par une multitude d'organisations nationales et internationales. Le dialogue entre historiens d'Europe centrale et d'Europe occidentale a permis de constater une grande proximité, qui correspond à la recomposition en quelques années d'une Europe des "clercs" élargie. Il faut lui souhaiter à la fois une plus grande force et une plus grande fluidité. Pour l'histoire du temps présent, la plus difficile à écrire car l'historien est confronté à la fois à des problèmes de sources et à la présence de témoins prêts à lui apporter une contradiction constante, rappelons les propos de Krzysztof Pomian à propos de la tension entre le droit légitime à l'impatience et la
4

Cette tentative a eu lieu à deux niveaux, avec d'une part la constitution d'un Groupe d'historiens européens qui s'est consacré depuis les années 80 à l'histoire de l'intégration européenne, avec le soutien de la Commission européenne de Bruxelles (DG X), et d'autre part la réalisation d'ouvrages de synthèses et de manuels européens destinés à l'enseignement secondaire, pour doubler les manuels "nationaux". 12

nécessaire distance pour écrire l'histoire: " En attendant [... J, il ne nous reste qu'à résister à la tentation d'éliminer la contradiction inhérente à notre double rôle d'acteurs-historiens et à apprendre à la maîtriser. Cela ne garantit pas une existence confortable. Mais si l'on cherche le confort, il vaut mieux changer de métier ,,5.

5

Conclusions

d'Histoire

et pouvoir

en Europe

médianep. 319.

13

Josef Petran Faculté de lettres (Institut d'Histoire), Université Charles de Prague

Le mythe de la Montagne Blanche

Il n'est pas possible de considérer le message transmis par l'historien comme une évidence, une certitude absolue; il est, comme tout autre phénomène culturel, le produit d'un mode de réflexion. Il relève de l'interprétation et échappe à toute méthode universelle, et personne ne peut affirmer avoir définitivement saisi tout ce qui peut l'être, même s'il dispose de la formation scientifique la plus rigoureuse qui soit. L'historiographie fonctionnelle sociale, qui relate le cours de l'histoire, n'est rien de plus qu'une construction actualisatrice de sens - en fait, un mythe, selon la définition de Barthes. Mais l'objectif de ce texte n'est pas de juger de la capacité d'interprétation des historiens à partir de leur formulation sélective de l'histoire. J'aborde le problème par l'autre extrémité en posant la question suivante: dans quelle mesure le mythe lui-même, comme attribut de la culture et de l'idéologie, a-t-il prédéterminé la réflexion de l'historien? Le mythe de la Montagne Blanche est un élément constitutif si essentiel de la tradition culturelle de la nation tchèque moderne que, depuis le XIxe siècle, toute personne ayant gardé en mémoire quelques fragments de ses cours

d'histoire scolaire ne peut l'ignorer. Il relève des symboles historiques qui assurent la cohésion de la collectivité qui les accepte, qui engendrent chez l'individu un rapport émotionnel audit symbole et, parallèlement, à la collectivité et à l'autorité qui les rendent présents dans le rituel commémoratif unissant les élites et l'opinion publique. L'historien Jaroslav Goll (18461929), fondateur de l'école tchèque moderne d'histoire, partisan d'expliquer celle-ci plutôt que de la juger, a pourtant été luimême incapable de s'imaginer un Tchèque, de quelque confession ou parti politique que ce fût, qui, ayant à narrer ce qui succéda à la Montagne Blanche, serait resté absolument calme et détaché, se contentant d'expliquer comment les choses arrivèrent1. Notre objectif n'est pas de mettre en doute le mythe en donnant la "juste mesure" de ses "erreurs", mais de comprendre sa signification, et non la "signification" de l'histoire. On peut considérer le mythe comme une entité au sein d'une tradition culturelle particulière. Les éléments dont l'interprétation peut faire l'objet d'un doute sont des compositions créatives qui tiennent compte de l'ensemble, de l'idée. L'événement fondateur

Le nom de l'éminence qui désignait jadis une localité à l'ouest de Prague et en fait partie aujourd'hui, a manifestement pour origine la pierre blanche, la marne, qui servit de tout temps à la construction de la métropole et de ses environs. Pour plusieurs générations de la nation moderne tchèque, le terme de "Montagne Blanche" n'évoque ni le symbole de la couleur, ni l'emblème de la localité, ni le mythe de la montagne. La butte elle-même ne fait pas l'objet d'un mythe comme d'autres montagnes mythiques de par le monde. Dans le cas présent, le phénomène en cause est un événement. La bataille de la Montagne Blanche, le 8 novembre 1620, marqua la victoire de l'armée de l'empereur Ferdinand II et de la Ligue
1
À ce sujet, voir Jaroslav Gall, "K d~jinam r. 1620" (Sur l'histoire de l'année 1620), Osveta, IV, p. 635 n. Egalement "Pomery evropské po bitve na Bilé Hore" (L'Europe après la bataille de la Montagne Blanche), Casopis ceského muzea, 1875. 16

catholique sur les états de Bohême insurgés et leurs alliés de l'Union évangélique. Le conflit, qui prit ensuite des dimensions européennes et reçut le nom de guerre de Trente Ans, fut jalonné de batailles et de défaites sanglantes. Avec le recul, qui permet de porter un regard détaché sur l'ensemble, on observerait ce massacre à grande échelle, perpétré par des mercenaires, d'un œil plutôt objectif et neutre, tout au plus médusé devant les actes étranges des humains. Si nous attribuons à l'événement fondateur la capacité d'amener la communauté à la conviction de sa propre identité à travers l'image qu'elle se fait d'elle-même et de son passé, nous pouvons difficilement exclure la bataille de la Montagne Blanche du contexte de la révolte des insurgés des états de Bohême, dans la somme des événements que la société les vainqueurs qualifient de "rébellion" et les vaincus de "bonne" et "juste" révolte. Historiquement parlant, l'année 1618 et celles qui suivirent furent le théâtre d'une longue lutte sur la nature de la monarchie, lutte marquée par la spécificité du gouvernement des Habsbourg dans l/État de Bohême2. L'opposition des états de Bohême se réclamait majoritairement de la Réforme, adhérant pour partie à la très ancienne tradition hussitoutraquiste locale, pour partie aux nouveaux courants réformateurs européens. Les Habsbourg, qui gouvernaient les pays de la Couronne de Bohême depuis 1526, restaient attachés à la confession catholique, ce qui liait l'aspect confessionnel à la dimension politique. La querelle sur la nature de la monarchie, symptomatique du contexte politique européen de cette époque, qui voyait les états représentés aux diètes défendre le principe du pouvoir partagé (imperium mixtum) contre les tendances centralisatrices des cours régnantes, ne resta naturellement pas sans écho et trouva des alliés extérieurs,
2 Voir par exemple Jaroslav Panek, "Stavovstvi v dobe predbelohorské" (le gouvernement des états avant la Montagne Blanche), Folia historica bohemica, 6, 1984, pp. 163-219. Idem "Republikanské tendence ve stavovskych programech doby predbelohorské" (Les tendances républicaines dans les programmes des états avant la Montagne Blanche), Folia historica bohemica, 8, 1985, pp. 43-62.

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internationaux. Dans cette optique, l'exacerbation de la situation politico-confessionnelle était directement liée, "d'une part, à la supériorité du pouvoir des Habsbourg en Europe et, d'autre part, à la formation d'un bloc politique protestant et antihabsbourgeois. Les Pays tchèques furent l'un des foyers du conflit; leur programme de liberté confessionnelle et confessionnelles était une défense contre la centralisation et associait dans le même temps l'opinion publique. J'entends par là une élite sélective, les couches qui représentaient leur propre statut socio-politique (le statut de leur état, dans le sens de stav en tchèque ou Stiinde en allemand) et se tournaient vers un auditoire issu de leurs propres rangs. La grande puissance habsbourgeoise centre-européenne était une union d'États disposant d'un système propre et qu'aucun solide intérêt économique, politique et culturel n'unissait. Les état eurent alors ainsi un rôle de défenseur de l'indépendance étatique tchèque et, dans le même temps, de défenseur de la patrie, au sens originel du terme, c'est-à-dire de cet espace acquis qu'ils voulaient gouverner. Par un concours de circonstances qu'il ne nous appartient pas d'exposer ici, il fut également procédé à un travail de sape destiné à réduire à néant la volonté et les forces décidées à continuer la lutte3. Ces circonstances firent que la bataille de la Montagne Blanche représenta une certaine rupture dans la guerre. Un mois après la bataille, Ferdinand II adressa à ses conseillers auliques quatre questions sur la fragilité de la situation internationale et l'imprévisibilité de l'évolution politique intérieure: comment utiliser la supériorité du pouvoir conférée par la victoire pour réhabiliter la confession catholique, et avec elle les ordres religieux que le régime nobiliaire avait réprimés (les jésuites, entre autres) ; comment condamner équitablement les responsables de l'insurrection; que faire pour renforcer la puissance militaire tant que le conflit international durerait; enfin, s'il convenait d'améliorer la situation financière
3

Cf. Josef Janacek, "Ceské stavovské povstani 1618-1620" (Le soulèvement des états de Bohême 1618-1620), Folia historica bohemica, 8, 1985, pp. 7-41, et les autres contributions de ce recueil. 18

en confisquant les biens des rebelles4. Les conseillers secrets, qui se sentaient tenus, du fait de leurs fonctions, de soutenir le programme du pouvoir central, choisirent de répondre sur le plan institutionnel en ouvrant la voie à des transformations constitutionnelles. Ils recommandaient de prendre l'offensive en profitant de la situation, qui avait vu la défaite porter un rude coup à l'assurance des nobles et affaiblir leur détermination à défendre les libertés. Ils voulaient instituer l'hérédité du trône contre la liberté des nobles à élire le roi et affaiblir le pouvoir de l'administration nobiliaire; ils proposaient de procéder à une révision des privilèges des états et d'expulser du pays les confessions protestantes, afin de détruire dans l'œuf les germes de la "rébellion" politique. Dans l'esprit de ces recommandations, actes et décisions politiques répressifs suivirent, dont quelques-uns se transformèrent en événements historiques dotés d'une fonction symbolique, et devinrent signe de rupture de la continuité de l'existence nationale. Ils ont une fonction emblématique par eux-mêmes: par exemple, l'exécution de vingt-sept responsables de la rébellion sur la place de la Vieille-Ville, à Prague, le 21 juin 1621, la confiscation des biens des résistants et l'exil forcé d'une partie de l'opposition noble et bourgeoise et de l'intelligentsia non-catholique, qui entraîna une nette modification de la communauté aristocratique, la Constitution Renouvelée du pays en 1627, en Bohême, qui privait la diète de l'initiative législative. L'historiographie tchèque de la Renaissance nationale, au XIxe siècle, ne choisit pas de faire de la Défenestration de Prague, le 23 mai 1618, début du soulèvement tchèque qu'un contemporain qui lui était favorable nomme "le début et la clé" de tous les malheurs qui suivirent5, l'événement historique qui décida de la rupture et marqua un tournant dans l'histoire nationale. L'année 1618 est communément considérée comme le
4 5 Cf. Karel Maly et Floria!) Sivak, Dejiny statu a prava v Ceskoslovensku do r. 1918 (Histoire de l'Etat et du droit en Tchécoslovaquie jusqu'en 1918), Praha 1988, p. 256. Pavel Skâla ze Zbore, Historie ceské (Histoire de Bohême), éd. Karel Janacek, Praha 1984.

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début de la première guerre européenne, la guerre de Trente Ans. Pour l'historiographie nationale tchèque moderne, c'est la Montagne Blanche, le 8 novembre 1620, qui est devenue le symbole d'un temps d'asservissement. Les pierres angulaires du mythe

Les analyses consacrées aux doctrines constitutionnelles mirent d'emblée le problème de la défaite ou de la victoire du "juste" principe au centre du débat. Plus tard, l'historiographie déplaça l'objet de la polémique sur un autre terrain pour en faire une question de maturité de deux systèmes institutionnels, nobiliaire et centralisateur, qui s'affrontèrent au cours de l'insurrection des états de Bohême. Aujourd'hui, les historiens Robert Evans et Josef Valka jugent cette polémique dépassée. "L'absolutisme baroque" des Habsbourg d'Europe centrale était différent de l'absolutisme français, il érigea une structure de pouvoir étatique d'une grande nouveauté et renoua, au sein de l'administration centralisée, avec les anciennes formations historiques "du pays" et "de la couronne" dans lesquelles l'aristocratie héréditaire, qui n'avait pas été remplacée par la noblesse "technocrate", était restée à la tête des anciennes et nouvelles institutions. Les tentatives législatives d'unification donnaient aussi aux "pays de la Couronne de Bohême" une chance d'unification intérieure. Une grande partie de la population des "pays de la Couronne de Bohême" put ainsi, aux XVIIe et XVIIIe siècles, voir dans la monarchie habsbourgeoise son propre État6.
6
Voir Jaroslav Panek, "Habsburska monarchie jako ramec rozvoje barokni kultury", é,tude du Historicky ustav CA V, Miscellanea C 6, Praha 1992, pp. 43-52. A ce sujet, voir R. J. W. Evans, Das Werden der Habsburgermonarchie 1550-1700. Gesellschaft, Kultur, Institutionen, Wien-Koln-Graz 1986. J. Panek, "Oas politische System des bôhmischen Staates im ersten Jahrhundert der habsburgischen Herrschaft (15261620)", in: Mitteilungen des Instituts für osterreichische Geschichtsforschung 97, 1989, 1-2, pp. 53-82. J. Valka, "Problémy syntézy modemich ceskych dejin" (Problèmes d'une synthèse de l'histoire tchèque moderne), in: Husitstvî- reformace - renesance (Hussitisme-RéformeRenaissance), III, Praha 1994, pp. 1049-1057.

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Les stratèges viennois de la monarchie des Habsbourg qualifièrent l'insurrection tchèque, pendant son déroulement et après sa défaite, de "rébellion infâme" qu'il importait de réprimer non seulement dans l'intérêt du roi, dont la majesté avait été bafouée par les états, mais aussi au nom du principe de l'ordre commun. Celui-ci, à leurs yeux, ne pouvait être maintenu que par une administration centrale (le pouvoir royal) placée au-dessus des très imparfaits gouvernements territoriaux dont elle serait aussi capable d'affronter les tendances déstabilisatrices. La doctrine d'absolutisme étatique imposée se heurtait au principe théorique de partage du pouvoir dans lequel l'élection du roi était reconnue comme une liberté naturelle des états. Pour ces partisans de principe, un imperium mixtum était garanti par l'organisation du pays, fondée sur l'évolution historique passée et sur la tradition, lesquelles devaient être respectées par le pouvoir royal7. Pavel Stransky, dans sa Respublica Bohemiae, publiée à Leyde en 1634/ et d'autres écrivains exilés du camp des vaincus (Pavel Skala ze Zhore, etc.) défendirent le droit étatique tchèque par des ar~ents historiques. À l'intérieur du royaume, les couches sociales représentées à la Diète, tout particulièrement les hommes politiques qui s'étaient rangés du côté des vainqueurs ou s'étaient aisément accommodés du nouvel état de fait, se retrouvaient dans une situation assez singulière. Elles ne pouvaient pas tourner le dos à la tradition de l'organisation en états (stavy, Stande) qui avait formé leur mentalité; cependant, évoquer cette tradition avait un petit air de rébellion. Vilém Slavata, juge suprême et président de la Chambre royale, qui fut, sur condamnation des insurgés, défenestré du château de Prague en mai 1618, considérait que les deux piliers de l'évolution future du royaume de Bohême étaient un ]?ouvoir central fort appuyé sur la confession catholique8. A l'inverse, l'autre
7 8 Josef Janacek traite de cette problématique dans son commentaire paru dans Historie ceskd (Histoire de Bohême) de Pavel Skala ze Zhore, voir note 5. Hanus Opocensky, "Bila hora a ceska historiografie" (La Montagne Blanche et l'historiographie tchèque), Pokrokova revue, 9, Praha 1913, 21

défenestré, Jaroslav Borita de Martinicz, partageait l'avis de la plupart des hommes politiques de la communauté nobiliaire de quelque confession qu'ils fussent, selon lequel il convenait de conserver le partage du pouvoir et de le défendre9. Il importait pour lui de ne pas associer l'idée de rébellion aux droits constitutionnels et aux libertés des états, comme le faisaient les partisans de la théorie du pouvoir absolu. Dès avant la Montagne Blanche, Martinicz avait exprimé des craintes quant à l'influence d'hommes politiques étrangers, qui ne pouvaient être assez sensibles et concernés par le bien de la patrie pour décider de l'organisation des Pays tchèques. Sit pour Slavata, la supériorité du pouvoir des états était, selon son expérience personnelle, indéfectiblement liée à un arbitraire immodéré et à une déviation de l'ordre, dont le garant ne pouvait être qu'un pouvoir central fort, cela ne signifiait pas qu'il n'ait eu aucune conscience d'appartenir à la communauté du pays (au sens de patrie - patria). Le texte de ses amples mémoires mêle historisme nobiliaire et patriotisme territorial, dévoilant une mentalité différente que celle des autres conseillers de la cour, quit fort disciplinés, prenaient fait et cause pour une idéologie
aux symboles et emblèmes nouveaux

- pour

l'utopie

de l'État

absolutiste. Il n'est pas surprenant que les vaincus se soient diatement posé la question de la responsabilité de la tandis que le vainqueur se livrait au rituel de l'action de Ce confessionnalisme politisé tenait en haute estime le

immédéfaite, grâcelO. rôle du

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p. 184, d'après Fellner-Kretschmayer, Zentralverwaltung, II, p. 433n. Antonin Gindely, Geschichte der Gegenreformation in Bohmen, 1884, pp. 491-492. Cette contribution vise à présenter cette étape de l'histoire autrement que par référence aux légendes se rapportant à la bataille même, au père carme Dominicus et Jesu Maria, à l'image miraculeuse de la Vierge Marie de Strakonice, etc. C'est la raison pour laquelle nous n'évoquons guère le lieu de pèlerinage de la Montagne Blanche, qui était à l'origine une chapelle datant de 1624, puis une église construite entre 1709 et 1729. Cf. Zdenek Wirth, "Klâster a poutni kostel na Bilé hore" (Le couvent et l'église de pèlerinage de la Montagne Blanche) in: Josef Teige - Hanus Kuffner - Antonin Hajn - Miloslav Hysek - Zdenek Wirth, Na Bilé hore (À la Montagne Blanche)Praha 1921, pp. 147-188, et dernièrement en France, le livre d'Olivier Chaline. 22

"vrai chrétien dans une juste querelle". Aucun de ceux à qui la victoire avait été refusée ne mit le moins du monde en doute le bien-fondé de la défense des droits et libertés nobiliaires et confessionnels. En revanche, non seulement on ne s'interrogeait pas sur la façon dont avait été mené cette "querelle", sur la détermination et l'esprit de sacrifice, la perspicacité politique, la compétence des dirigeants, militaires ou politiques, sur l'assurance excessive des protagonistes et l'insuffisance d'évaluation des forces intérieures et des blocs internationaux, sur la fiabilité des alliés et sur bien d'autres choses encore, mais on portait des accusations globales et concrètes. Des opinions se firent jour selon lesquelles les insurgés s'étaient laissé attirer dans le piège politique du catholicisme de l'après-concile de Trente, dont la cour viennoise aurait été l'instrument. Il n'y avait qu'un pas jusqu'au messianisme qui, plus tard, fut indéfectiblement lié au mythe de la Montagne Blanche. Beaucoup de ce qui a été dit peut être lu chez Comenius11. Cependant, nous découvrons dans le cheminement complexe de ses idées quelque chose qui le distinguait de ses contemporains: une réflexion sur la religiosité idéologisée et politisée comprise comme une déformation de la véritable chrétienté. Avec le recul, on peut évaluer à sa juste valeur sa réflexion sur les conséquences funestes de la politisation de la lutte pour la vérité, laquelle fut responsable de la catastrophe. Comenius considère toute tendance à mettre le sentiment confessionnel ou patriotique au-dessus de l'humble constitution du monde régie par la main de Dieu comme un acte égoïste et dangereux, bien qu'explicable "humainement" par la conscience de l'identité et de la tradition. L'image de la divine comédie qu'il utilise dans sa lecture de l'histoire ne justifie pas la vengeance; l'émergence d'un dénouement en forme de rupture positive et de guerre, d'histoire humaine propre, bien que non justifiable, agit comme un accélérateur de changements. En ce sens, l'auteur du traité sur Le redressement général des affaires humaines s'emploie à percevoir, en marge du monde en folie qui
Il Cf. Noemi Rejchrtova, "Komensky a stavovské povstani" (Comenius et le soulèvement des états), Cesky casopis historicky, 88, 1990, pp. 63-71. 23

court à sa perte, sa renaissance par la main de Dieu, qui devrait permettre à la communauté de prendre conscience de sa propre identité. Le jugement critique que portait Comenius sur le patriotisme n'affaiblissait en rien son sentiment d'appartenance à la "patrie" et à ses traditions. Les symboles de patrie, de pays, de communauté appartinrent de tout temps au patrimoine de l'idéologie étatique, tradition dont hérita la société représentative des états, toutes confessions et orientations politiques confondues12. On n'en est que plus porté à penser que cette symbolique s'appliquait dans les moments où les états se sentaient menacés. Les générations qui succédèrent aux témoins de l'insurrection de Bohême et furent élevées dans un esprit très éloigné de la rébellion comprenaient la position de l'administration royale qui, agissant assez ouvertement au nom des besoins et des ambitions d'une grande puissance, reléguait au second plan le gênant système des états, qui donnait déjà à cette époque des signes de faiblesse. Une partie de l'élite politique et intellectuelle locale, bien que déjà "convertie" au catholicisme, adoptait une attitude défensive en soulignant l'importance de la patrie comme un espace fermé dans lequel s'appliquait la garantie de ses droits et libertés. Elle défendait sa participation au pouvoir. Ses arguments se retrouvent dans la discussion latine sur L'état heureux jadis, aujourd'hui pitoyable du royaume de Bohême qu'écrivit le jésuite Bohuslav Balbin au début des années soixante-dix du XVIIe siècle13. La défense de l'espace fermé qu'était la patrie face aux interventions "étrangères" venues de l'extérieur est présentée
12 Nous ne souhaitons pas ici discuter de la po~sie du converti politique créateur du prototype de la lecture populaire Simon Lomnicky z Budce, qui, la bataille à peine achevée, composa une chanson sur la Montagne Blanche. Bien qu'il n'éprouve aucune compassion pour les vaincus, qui furent selon lui punis comme ils le méritaient pour s'être révoltés contre le souverain, un certain patriotisme lui fait ressentir la tragédie qui s'est abattue sur le pays et ses habitants. Cet aspect échappe à Miloslav H ysek dans Bild hora v ceské literature (La Montagne Blanche dans la littérature tchèque), recueil cité dans la note 10, pp. 110-113. Le texte de Balbin, que son contenu empêcha de publier du vivant de son auteur, fut édité en 1775 par Frantisek Martin Pelcl, sous le titre Dissertatio apologetica pro lingua Slavonica, praecipue Bohemica.

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comme celle du "domicile", centre organisationnel des images archétypes d'un monde de sécurité, de stabilité et d'ordre que l'on a fait sien, du sol sacré bravant les forces destructrices extérieures14. Ainsi, la notion de patrie fut de tout temps compréhensible et l'utilisation symbolique qui en fut faite toujours efficace. Les forces "étrangères" que la "patrie du domicile" doit affronter sont, d'une part, les étrangers qui se sont installés dans le pays (ce que nous trouvons déjà chez Dalimil, chroniqueur du XIVe siècle), mais qui ne se sont pas intégrés au milieu local (principalement les aristocrates qui reçurent de grands domaines après 1620 et, d'autre part, les fonctionnaires de l'administration centrale sise à Vienne. Désireux de servir leurs propres intérêts égoïstes et leur carrière, les conseillers du souverain - selon Balbin - font fréquemment courir des rumeurs de complot tramé en Bohême contre les dirigeants et ne manquent pas d'évoquer la rébellion de 1618. Cette accusation n'est qu'un prétexte visant à rompre le lien entre le roi et la nation (le peuple) autochtone, afin que les ministres puissent vanter leur obéissance et leurs mérites et avancer dans leur carrière en jetant délibérément la suspicion sur d'autres15. Défenseur des droits des états, Balbin refuse la doctrine de l'absolutisme étatique qui place le pouvoir central au-dessus des lois du pays. "Ils" - les conseillers de Cour accablent, d'après lui, sa patrie d'impôts et de fardeaux divers, se protégeant derrière l'emblème du "roi", lequel est au-dessus des lois, et affirment que "le roi" n'existe pas grâce au "peuple", aux habitants de la patrie dont la protection est assurée par la structure du pays, mais le "peuple" grâce au "roi". Il est difficile, du fait des diverses interactions, de savoir
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À propos de la symbolique de la "patrie-domicile", se reporter à Erich Wimmer, "Heimat. Ein Begriff und eine 'Sache' im Wandel", in: Volksku/tur und Heimat, éd. Meter Harmening - Erich Wimmer, Konigshausen 1986, pp.13-24. Vladimir Macura, St'astny vek. Symboly/ emblémya myty 1948-1989 (Un âge heureux. Symboles, emblèmes, mythes 1948-1989), Praha 1992, pp. 34-38. À propos de la problématique du rapport "peuple"-"nation", Cf. Josef Petran, "Lid a narod v pobelohorském labyrintu" (Le peuple et la nation dans l'après-Montagne-Blanche), in: Nase ziva a mrtva minulost, Praha 1968, pp. 72-106.

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dans quelle mesure et pendant combien de temps l'emblème de la rébellion lia réellement les fonctions et les rapports entre les deux groupes de pouvoir et d'intérêts, à savoir le groupe du pouvoir central et le groupe des états représentés à la diète de Bohême. Ce qui est essentiel, c'est que, pour la société représentée à la diète, ce qui devint le signe sémiotique permanent fut l'image de la patrie avec son "peuple", du "domicile" (domov) obligé de se protéger des nouveautés et des nuisances "étrangères" venues de "Vienne". Par la suite, ceci resta la pierre angulaire du mythe de la Montagne Blanche. Dans les Pays tchèques recatholicisés, le culte protecteur des saints, des patrons du pays, alors en pleine expansion, trouva place dans ce tableau de la patrie, tout particulièrement celui de saint Venceslas qui, selon Balbîn, maudit et condamna à l'échec les étrangers qui violèrent l'espace fermé de la patrie (les pays de saint Venceslas) et ne surent pas s'intégrer à sa population. Le symbole protecteur de la patrie était déjà le tchèque, la langue était le signe distinctif traditionnel de la "patrie-domicile" et de la tradition, qui s'opposait nettement à tout ce qui était "étranger". En vieux tchèque déjà, les notions de "peuple" et de "langue" étaient sémantiquement identiques. Les états de Bohême se protégeaient derrière la langue dès avant l'insurrection et ce indépendamment de la configuration politico-confessionnelle, comme le montre clairement la résolution "linguistique" de la diète de 1615 qui interdit de recourir à toute autre langue qu'au tchèque. Dans la proclamation du droit de décision accordé dans leur patrie aux membres de la communauté politique, nous retrouvons le symbole de la langue tant chez le catholique Jaroslav Borita de Martinicz que chez le membre de l'Unité des Frères Pavel Stransky. À l'époque où Balbin écrivait sa dissertatio, nous n'observons rien, dans les sources écrites privées ou publiques, qui indique que le tchèque fût limité ou même interdit par des interventions extérieures. Les dispositions sur l'égalité du tchèque et de l'allemand dans l'administration contenues dans la Constitution Renouvelée du pays de 1627 pour les Pays tchèques, et de 1628 pour la Moravie, légalisaient plutôt une pratique et convenaient à l'administration centrale, qui préférait communiquer en 26