Epopées africaines

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Voici l'époée de Ndiadiane Ndiaye recueillie auprès d'un griot wolof. Elle constitue une réécriture de l'épisode biblique relatant le déluge. Le mythe de Cham sert de point de départ à la généalogie de Ndiadiane Ndiaye fondateur de la nation wolof, puis l'épopée d'El Hadj Omar en wolof et en français. Cette geste qui raconte la vie et les actes d'El Hadj Omar est très connue de toute l'Afrique de l'Ouest. Deux textes épiques au confluent de trois cultures : l'Africaine, l'Arabo-islamique, l'européenne.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296346284
Nombre de pages : 204
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EPOPEES AFRICAINES

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen Déjà parus
Niagalé BAGA YOKO-PENONE , Les politiques de sécurité française et américaine en Afrique subsaharienne : les stratégies occidentales à l'épreuve de la conflictualité ouest-africaine, 2003. Mahamadou MAÏGA, Pour la survie de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, 2003 Antoine Ndinga Oba, Les langues bantoues du Congo-Brazzaville, tome 1: Phonologie, 2003. Antoine Ndinga Oba, Les langues bantoues du Congo-Brazzaville, tome 2: Les classes nominales, 2003. Abraham Constant Ndinga Mbo, Pour une histoire du CongoBrazzaville,2003. Jean-Rodrigue-Elisée EYENE MBA, L'Afrique sur le chemin de la croissance et de l'évolution, 2003. Alain et Edgar HAZOUME, Lettre discourtoise aux souverainetés africaines, 2003. Vincent Sosthène FOUDA, Les médias face à la construction de l'État-nation en Afrique noire: un défi pour le Cameroun, 2003. Catherine COQUERY-VIDROVITCH (prés.), La découverte de l'Afrique, 2003. Kengné FODOUOP, Citadins et développement, les campagnes au Cameroun, 2003. Charles KAREMANO, Au-delà des barrières, 2003. DJEREKE, Fallait-il prendre les annes en Côte d'Ivoire ?, 2003. Ndiaga LOUM, Les médias et l'Etat au Sénégal, 2003. Annie LE PALEC et Hélène PAGEZY, Vivre avec le VIH au Mali: stratégies de survie, 2003. DOUE GNONSEA, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga: combat pour la renaissance africaine, 2003. MABIK-ma-KOMBIL, Ngongo des initiés. Hommage aux pleureuses du Gabon, 2003. GOMIS Souleymane, La relationfamille-école au Sénégal, 2003.

M. Franklin J. EYELOM, Le partage du Cameroun entre la
France et l'Angleterre, 2003. MINKO MVE Bernardin, Gabon entre tradition et postmodernité, 2003. CASTANHEIRA J.P., Qui afait tuer Amilcar Cabral ?, 2003

Samba DIOP

EPOPEES AFRICAINES
NDIADIANE NDIA YE ET EL HADJ OMAR TALL

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Tonno ITALIE

À Mapaté et Amadou-Alexandre, pour demain

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5713-8 EAN : 9782747557139

PREMIERE PARTIE

L'EPOPEE DE NDIADIANE NDIA YE
(Recueillie, traduite et présentée par Samba Diop)

Préface de Jacques Chevrier

Préface
NDIADIANE NDIA YE.. .OU DU MYTHE AU MYTHE Le mythe a ceci de particulier qu'il peut se permettre de tout mélanger, les espaces, les temporalités, et bien entendu les destins croisés des humains et des dieux. Une autre de ses caractéristiques, si l'on en croit Claude LéviStrauss, est d'être 'interminable' c'est-a-dire d'offrir la possibilité d'accueillir en son sein des éléments étrangers, apparemment hétérogènes, mais qui la plupart du temps finissent par se fondre dans un récit unique. En abordant l'épopée de Ndiadiane Ndiaye, telle qu'elle a été recueillie par Samba Diop auprès d'un griot Wolof, Cheikh Niang, originaire du Walo, on ne manque pas, toutefois, d'être surpris par la bigarrure d'un texte qui s'affiche d'entrée de jeu comme une réécriture de l'épisode biblique relatant le déluge à la suite duquel Noé, au terme d'une navigation de 41 jours, aborde à de nouveaux rivages. Certes, comme nous l'explique Samba Diop, cette incorporation d'un texte fondateur de l'Ancien Testament dans un récit épique traditionnel n'a en soi, rien d'exceptionnel, et elle s'est sans doute opérée par le truchement d'un Islam qui nous est présenté comme particulièrement prosélyte et conquérant, mais on reste néanmoins perplexe devant cette reduplication du mythe de Cham qui sert de point de départ à la généalogie de Ndiadiane Ndiaye. Le zèle religieux de ses ancêtres, Boubacar Omar et son aide de camp, Mbarik Bô, les entraîne ainsi dans une véritable "jihad" (vers 168) au cours de laquelle ils multiplient les voyages à travers des espaces qu'il est difficile d'identifier

clairement - on évoque ainsi un improbable "Jordanien" pour aboutir enfin "dans la région du fleuve Sénégal". C'est ici que se noue la destinée de Boubacar qui, après avoir épousé Fatoumata, la mère du futur héros, se heurte à la résistance du pays Sérère, incarnée par leur chef "Hamar-le-

grondeur-de-personnes-âgées" (vers 291). Grièvement blessé par la flèche empoisonnée que lui a traîtreusement décochée le chef Sérère, et pressentant sa fin prochaine, Boubacar fait promettre à son épouse enceinte, de ne pas se remarier avec un homme dont elle aurait vu le corps lorsqu'il se rend aux toilettes. Mbarik Bô, qui a surpris cette conversation, et qui convoite secrètement Fatoumata, va donc recourir à la ruse pour parvenir à ses fins. Mais ce remariage n'est pas du goût du jeune Ndiadiane, alors âgé de onze ans, qui, pris de rage en présence de ce qu'il considère comme une mésalliance Mbarik ayant le statut d'esclave - entre dans une "colère noire" (vers 467), et décide de se suicider en allant se jeter dans le fleuve. "Mais vous savez qu'un bon nageur Ne peut pas se noyer aisément" (vers 480-81), observe finement le narrateur qui, par cette remarque, va nous entraîner dans le récit de la dissidence de Ndiadiane Ndiaye. Les éléments narratifs qui succèdent s'apparentent de toute évidence à l'un des topoï récurrents de l'épopée, un bon exemple étant l'enfance du héros. À l'événement déclencheur de la crise, ici l'humiliation subie par le héros à la suite du remariage de sa mère viennent en effet s'ajouter la protection des dieux, les dons exceptionnels de Ndiaye (ingéniosité et sens de la diplomatie), et enfin sa reconnaissance tardive par les autorités lamanales. Et c'est ici le lieu d'observer que d'un premier mythe parfaitement identifiable nous glissons vers une seconde figure mythique, d'essence foncièrement africaine, et qui n'est autre que Faro, divinité des eaux reconnue comme telle dans tout l'espace de l'ex-Soudan occidental. On se souvient que dans le mythe Bambara, après que Pemba eut été frappé de déchéance, le corps de Faro, d'abord dépecé et dispersé dans l'espace, fut ressuscité par l'Esprit suprême sous une forme humaine et qu'il descendit sur terre à bord d'une arche où avaient pris place les huit premiers ancêtres, ainsi que les animaux et les végétaux. Il entreprit alors un voyage sur le Djoliba -le Niger - jusqu'au lac Débo, et son aventure n'est 8

évidemment pas sans faire écho à la longue errance de Ndiadiane Ndiaye, dont le narrateur nous dit qu'''il demeura parmi les roseaux pendant deux années" (vers 503), au terme desquelles il se laissa ensuite porter pendant environ vingt ans par le fleuve, où il se cachait la plus grande partie du jour, jusqu'au moment où il atteignit le village de Mbéguègne Boye (vers 578). C'est là que vont enfin s'affirmer les qualités exceptionnelles de Ndiadiane Ndiaye. Après avoir été le témoin des querelles qui opposent des enfants incapables de reconnaître les poissons que chacun d'entre eux a pêchés dans le fleuve, le héros leur enseigne en effet la technique qui consiste à faire passer une corde à travers les branchies de chaque poisson, mettant ainsi un terme à d'interminables disputes. C'est ce moment que choisissent les adultes pour s'intéresser à cet étranger à l'apparence monstrueuse - il est couvert de poils -, le capturer et le contraindre à décliner son identité. Refus du héros qui se mure dans un silence obstiné, auquel, une fois encore, seule la ruse saura mettre un terme. Élu commandant de l'armée par le Conseil des Sages du Walo, qui ont apprécié son sens de l'équité et ses qualités d'arbitrage, Ndiadiane Ndiaye devait ensuite engendrer une descendance nombreuse, avant de prendre la tête du Djolof et d'y installer "un gouvernement" (vers 960). On voit donc ici se dégager la figure du héros civilisateur à partir de la matrice mythologique proposée par Faro, le maître de l'eau, celui qui organise et fédère la société en favorisant l'émergence de la Cité. Même si, aujourd'hui encore, comme nous le rappelle Samba Diop, on débat encore, au Sénégal, de la primauté chronologique du Walo sur le Djolof - à moins que ce ne soit l'inverse. Un nouvel arbitrage s'imposerait-il donc? ..
Jacques Chevrier Paris, mars 2002

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L'épopée de Ndiadiane Ndiaye INTRODUCTION
L'épopée a été publiée pour la première fois en texte bilingue wolof-anglais dans notre ouvrage paru en 1995.1 En traduisant cette épopée, notre souci principal est donc de permettre aux spécialistes, étudiants en traditions orales africaines et au public francophone en général d'avoir accès à ce texte épique qui, du reste, a été recueilli auprès d'un griot wolof originaire du Walo, plus précisément du village de Khouma près de Richard-Toll; le griot en question, Cheikh Niang, est né en 1928 à Dakar. Il fut incorporé dans l'armée coloniale française et a été notamment en poste en Mauritanie pendant deux ans. Comme me l'a affirmé Niang, pendant son service militaire, il jouait du xalam, chantait et divertissait les troupes indigènes (tirailleurs sénégalais). Toujours selon le témoignage personnel de Niang, les officiers supérieurs français n'ont vu aucun inconvénient à ce que Niang divertisse les soldats à l'heure du repos ou pendant leurs permissions. Ensuite, Niang a travaillé comme chauffeur à la compagnie sucrière sénégalaise (CSS) de Richard-Toll jusqu'à sa retraite. C'est donc en 1989 que j'ai recueilli ce texte épique auprès de Cheikh Niang à Rosso-Sénégal; Rosso-Sénégal est une villefrontière jouxtant le fleuve Sénégal et faisant face à la Mauritanie, le village de Khouma se situe à une vingtaine de kilomètres à l'est de Rosso-Sénégal. Les thèmes traités dans cette épopée sont nombreux et variés; le plus saillant de ces thèmes est sans doute l'Islam ainsi que la lutte à mort que cette nouvelle religion a mené à l'endroit des religions et pratiques traditionnelles animistes africaines, l'allogène s'attaquant ainsi à l'endogène et, comme c'est apparent, l'animisme ne s'est pas laissé intimider: mieux
1 Samba Diop, The Oral History and Literature of the Wolof People of Northern Senegal. Lewiston, New York: Edwin Mellen Press, 1995.

l'Islam va être adopté, accepté et africanisé; d'ailleurs le clergé musulman, les chefs et rois locaux ont vite et bien compris l'importance stratégique et politique de cette religion, tant et si bien qu'ils se sont servi d'elle tout en sauvegardant leur héritage culturel africain. Auparavant, tout au début du texte, on a l'histoire de Noé, l'arche et le déluge. Cet épisode signale l'incorporation de l'Ancien Testament (via le Coran) dans les traditions orales de l'Afrique de l'Ouest. Encore une fois, comme souligné plus haut concernant l'Islam, l'incorporation d'éléments bibliques ou testamentaires dans les traditions orales africaines n'est pas non plus une nouveauté si l'on tient compte de deux facteurs fondamentaux: en premier lieu, les légendes et histoires contenues dans la Bible et l'Ancien Testament étaient d'abord orales avant d'être fixées par le biais de l'écriture. En second lieu, il est clairement établi qu'il y a un va-et-vient et un enrichissement réciproque entre, d'une part, le texte écrit et, d'autre part, l'oralité. En gros, l'écriture retourne toujours à sa source qui est l'oral. De façon encore plus étonnante, on est frappé par la proximité généalogique et ancestrale établie par le griot entre, d'une part, les prophètes de l'Ancien Testament et ses descendants (Noé, Ham, etc.) et les ancêtres africains, de l'autre. Dans l'esprit et l'entendement du griot et de son public, il n'y a aucune différenciation entre ces deux entités. Au contraire, les populations "jeunes" de l'Occident africain (jeunesse due à une émigration relativement récente) se retrouvent et se reconnaissent dans ces ancêtres bibliques tant sur le plan racial, culturel que sociologique, la distance n'y ayant aucun effet négatif. Au contraire, la distanciation géographique entre la demeure première (l'Egypte ancienne, le Moyen-Orient actuel) d'un côté, et les nouveaux lieux d'implantation (le Sahel et l'Occident africain) de l'autre, ne fait qu'amplifier cette appropriation des ancêtres universels premiers. A ce niveau de développement de notre refléxion, l'attention doit maintenant porter sur le mythe. Comme le 12

soutient Mircea Eliade,2 l'existence de mythes et mythologies cautionne et vivifie les fondements de toute société humaine et ceci, par le biais d'une bi-dimensionalité espace-temps. Justement, dans le cadre de cette épopée, peut-on tracer la frontière entre mystère et rationalité? Entre fiction et histoire? Ndiadiane Ndiaye, l'ancêtre fondateur dont se réclament beaucoup d'ethnies, de clans et d'individus au sein de l'espace sénégambien a-t-il réellement existé? Est-il seulement le fruit de l'imagination humaine? Est-il tout simplement un facteur de compensation, de sécurisation et de valorisation dont on se sert afin d'établir une identité et une mémoire historiques? Au fond, la véracité des héros et personnages des épopées (grecques, africaines, indoeuropéennes, balkaniques, médiévales, arabes, etc...) n'a pas tellement d'importance. À l'inverse, ce qui importe pour le peuple est de savoir et de sentir qu'il y a un lien indéfectible et continu av~c le passé (aussi loin qu'on puisse remonter ce dernier) grâce à cet ancêtre à la fois historique et anhistorique. Dans la même foulée, une certaine osmose existe entre le récit épique d'une part, et les préoccupations généalogiques du griot de l'autre. Si l'histoire et la mémoire sont importantes, il leur faut un élément supplémentaire qui est en même temps une condition sine qua non, j'ai cité la géographie. Et comme le lecteur peut s'en rendre compte, le vecteur principal dans cette épopée (et dans beaucoup d'autres) est le cours d'eau, la navigation fluviale et, de.façon plus précise, les fleuves Nil et Sénégal, tous les deux situés à l'intérieur du continent africain et qui sont reliés par des cours d'eau complémentaires mais quand même importants, j'ai cité le Niger et le Lac Tchad. L'élément géographique met en exergue un certain parallélisme qui fait que la narratologie de l'épopée se développe de façon progressive et concomitante avec un espace qui est semé d'embûches et d'obstacles naturels et humains que les héros et autres personnages épiques doivent
2 Aspects du mythe, Paris, Gallimard, 1963. 13

affronter et surmonter. Cette dernière observation nous mène tout droit à une autre composante essentielle de l'épopée: le voyage. Dans L'epopée de Ndiadiane Ndiaye, le motif du voyage repose sur un triptyque qui fusionne à son tour avec le thème de l'exil. Tout au début de l'histoire, Ham l'ancêtre s'exile; il est suivi par Boubacar Oumar et enfin, le fils de ce dernier, Ndiadiane Ndiaye fermant la marche. En plus d'être une quête intérieure, il est impératif d'affirmer tout haut que, en plus d'être une quête intérieure, le thème du voyage dans l'épopée est souvent synonyme de colonialisme. Les relents colonialistes et impérialistes sont apparents et sont aussi inscrits en pointillé dans le texte épique à travers cette soif de conquête et d'accaparement de terres lointaines et de territoires, de subjugation de peuples guerriers ou pacifiques, de pillage de ressources se situant en dehors du territoire du conquérant; d'où le caractère éminemment idéologique et hégémonique de l'épopée. A l'idéologie s'adjoint l'ethnicité. Les ethnies les plus anciennes de l'espace sénégambien sont convoquées à travers ce texte épique: Soninké, Peul, Wolof, Sérère. Cette compénétration ethnique est en fait un vibrant hommage rendu à ce qui est communément appelé le brassage ethnique, ce dernier étant le fruit du métissage car toutes les ethnies sont tellement imbriquées les unes dans les autres que l'on en arrive à une situation d'apaisement et de réduction des tensions et conflits. Les membres appartenant à ces ethnies, conscients de la parenté qui les lie avec l'Autre, gèrent la différence (qui est plus linguistique que raciale) avec beaucoup de doigté, de patience et d'humour; ce n'est pas pour rien qu'on a inventé la parenté à plaisanteries. La ruse constitue aussi un élément-clef de l'épopée comme en témoignent les deux épisodes de tromperie: d'abord Mbarik qui parvient à épouser Fatoumata la mère de Ndiadiane devenue veuve trop tôt; ensuite Maramou Gaya qui parvient à faire sortir Ndiadiane du silence dans lequel il s'était emmuré. Afin de clore cette introduction, il serait opportun de signaler la manière chevaleresque par laquelle Cheikh Niang, 14

le griot-conteur clôt l'épopée en rendant un hommage mérité à son père par l'intermédiaire duquel il a hérité de cette épopée; par la même occasion, le conteur solidifie et renouvelle la chaîne de transmission orale qui va d'une génération àl'autre permettant ainsi de sauvegarder la mémoire collective; cependant, gratitude ne rime pas forcément avec fidélité aveugle car, comme c'est souvent le cas, bien que le conteur ait hérité l'épopée de ses ancêtres et ascendants, il appose son cachet personnel sur l'histoire même s'il prend la précaution de maintenir l'épine dorsale et de respecter les faits contenus dans l'épopée. Un dernier mot sur la traduction ainsi que les défis qui découlent de cet exercice périlleux qu'est la traduction; d'abord, il faut passer d'une langue dominée et minorée (langue africaine) à une langue dominante d'origine coloniale qui est le français dans ce cas précis ou l'anglais, notre autre langue de travail; ensuite, il faut non seulement trouver en français des équivalents à certains mots et expressions en provenance de la langue africaine ce qui n'est pas toujours évident; enfin, toute traduction est faite de pertes mais aussi d'enrichissements. Le traducteur travaille aussi bien en amont qu'en aval, ce qui fait qu'en dernier lieu, il a souvent recours à la traduction du sens en replaçant l'expression dans son contexte plutôt que de faire de la traduction du mot à mot. Nous avons donc tenté de rester fidèle au texte de performance originel qu'est le texte wolof.
Dakar, le 28 janvier 2001

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L'épopée de Ndiadiane Ndiaye
1. Dieu l'Omniscient ordonna à Noé: 2. Le grand Déluge aura lieu 3. Le jour où ta femme sera en train de faire la cuisine 4. Il sortira de l'une des pierres 5. Sur lesquelles repose le chaudron 6. La pierre va tomber 7. Ensuite tu dois te diriger vers l'arche. 8. Le déluge eut lieu 9. Noé emmena sa famille dans l'arche. 10. On dit très souvent que Il. Il y avait une paire de chaque créature dans l'arche 12. Un mâle et une femelle qui ont survécu au déluge 13. Selon la tradition 14. Aucune pagaie ne fut utilisée 15. Pour faire avancer l'arche de Noé. 16. L'arche vogua sur les eaux 17. Par la grâce de Dieu. 18. Le prophète Noé envoya un oiseau 19. Comme messager à la recherche de nouvelles. 20. L'oiseau plana pendant longtemps au dessus des eaux en furie. 21. L'oiseau retourna 22. Noé envoya l'oiseau de nouveau 23. L'oiseau revint 24. L'oiseau dit à l'expéditeur : 25. « J'ai aperçu un chemin à travers les eaux» 26. Il répondit: 27. « Où est-ce? » 28. « Pas loin 29. « D'où nous sommes à présent. » 30. Noé commença à faire bouger l'arche 31. Par la grâce de Dieu 32. L'arche resta sur les eaux pendant quarante et un jours. 33. Selon la tradition 34. Le ciel dit à la terre:

35. « Si ce n'était l'intervention de Dieu 36. J'aurais versé tellement d'eau sur toi 37. Jusqu'à ce que tu sois complètement recouverte 38. Personne ne pourrait te voir» 39. La terre répondit au ciel en ces termes: 40. « Si ce n'était l'intervention de Dieu 41. J'aurais versé tellement de sable sur toi 42. Que tu disparaîtrais sous son poids» 43. Ainsi 44. Les bases de la vie furent jetées durant le déluge. 45. Les fondements de la vie eux mêmes 46. Sont sous-tendus par deux règles contraires, I 47. Le passé et le futur. 48. Le passé est résolu 49. Mais le futur est à venir. 50. Pendant le déluge 51. Il paraît que tout le monde est entré dans l'arche 52. Sauf un homme appelé Ivèt. 53. Ivèt fût le seul à ne pas y avoir pris place, 54. Il se noya dans les eaux. 55. L'arche de Noé arriva à un endroit appelé Dundogi. 56. Il y avait quatre vingts personnes à bord 57. Cependant le livre Gadawou Sor remet en question ce chiffre 2; 58. Ce livre situe le nombre à soixante. 59. Lorsque les gens s'installèrent à Dundogi, 60. À un endroit où il y a un grand rocher 61. Certains s'installèrent au nord du rocher. 62. Quelques-uns au sud du rocher, 63. D'autres à l'est du rocher,
I

Il est important de se rendre compte que la méthode dialectique a

toujours fait partie intégrante des traditions orales africaines. 2 Souvent, dans la tradition orale africaine, il y a déformation ou adaptation des titres d'ouvrages d'ordre religieux. Ainsi, la prononciation dans la langue d'adoption (par exemple si l'ouvrage est d'origine arabe), ici le wolof, change.

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64. Un plus grand nombre à l'ouest du rocher 65. Un an plus tard 66. Tous les gens qui s'étaient installés autour du rocher. 67. Périrent 68. Sauf Noé 69. Ses trois enfants 70. Et leurs trois femmes. 71. Un des fils de Noé s'appelle Cham. 72. L'autre est Ham 73. Le dernier est Ibn Noé. 74. Selon la tradition, 75. Un jour 76. Noé s'endormit. 77. Cham l'aîné était en train de rire. 78. Ham lui demanda: 79. « Pourquoi ris-tu? 80. Es-tu en train de te moquer de père?» 81. À cet instant précis 82. Noé se réveilla 83. Noé dit: 84. « À partir d'aujourd'hui 85. Toi 86. Cham! 87. Tu seras l'ancêtre de la race noire 88. Toi 89. Ham! 90. Tu vas engendrer la race blanche. » 91. Ainsi Cham engendra deux personnes, Yajojo et Majojo. 92. Ham engendra Anfésédé. 93. Anfésédé s'adressa à Ham son père en ces termes: 94. « Noé est mon grand père 95. Tu es mon père 96. Je prie pour que ta grâce déteigne sur moi. » 97. Anfésédé lui-même engendra un fils appelé Misrae.3 98. Misrae est le fondateur
3 L'appellation Misr désigne l'Egypte en arabe. 19

99. D'une ville qui s'appelle Misrae. 100. Cham engendra aussi deux enfants de race noire 101.Un mâle et une femelle 102. Un jour Cham s'exila 103. Il échoua sur les rives du Nil. 104.Au moment d'aller en exil lOS.Cham avait dit à la mère de ses enfants: 106. « Ces deux enfants ne sont pas les miens» 4 107.La femme répondit: « Quoi? Tu es leur père 108.Souviens-toi qu'il faut deux personnes 109.Pour faire un enfant: Toi et moi. » llO.Cham s'exila. 111.Cette époque marqua le début de la race noire.5 112.Ainsi Cham s'exila 113.11échoua sur les rives du Nil 114.11Ydemeura pendant longtemps. I1S.Les enfants de Cham grandirent, 116.Ils devinrent très forts. 117.Ils ne connaissaient pas leur père 118.Ils demandèrent à leur mère: 119. « Mère où est notre père? » 120.La mère répondit: 121. « Je ne sais pas où se trouve votre père. » 122.Les deux enfants partirent à leur tour 123.Ils voyagèrent pendant de longs mois 124.Jusqu'à ce qu'ils arrivent sur les bords du Nil. 12S.Là-bas ils rencontrèrent Cham. 126.Ce dernier leur demanda: 127. « Où est-ce que vous vous dirigez? » 128.Ils répondirent: «Nous sommes à la recherche de notre
4 Dans l'entendement du griot, Cham veut trouver une excuse afin de s'exiler et doit penser que sa femme ne serait pas prête à venir avec lui. Ainsi, on doit peut-être se méfier d'une interprétation littérale et radicale des intentions de Cham. 5 En plus de la présence du Coran dans les traditions, il y a évidemment l'impact et l'apport de l'Ancien Testament et de la Bible dans ces mêmes traditions. 20

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