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Équinoxe d’automne

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Douze heures de la vie d’un homme dans Paris, le 21 septembre 1991.


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Équinoxe d’automne (extraits) Thaulk Thierry Crouzet
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ISBN : 978-2-919358-45-8 Thierry Crouzet- 2013 (dernière modification 8-5-2013)
Pendant trois jours, en octobre 1974, Georges Perec s’installa place Saint-Sulpice et nota c qu’il voyait. Durant des années, j’ai utilisé cette technique pour m’entraîner à écrire. J’ai fini pa tenter d’épuiser une journée ordinaire, le 21 septembre 1991, de huit heures du matin à hui heures du soir.
1
Je m’éveille et me lève. Il est huit heures à mon radioréveil. En direct de Yerevan, un journaliste déclare que les Arméniens votent massivement en faveur de l’indépendance. L’URSS termine de se déliter tandis que j’enfile un slip qui traîne, un pantalon froissé, un t-shirt délavé. Je ne me presse pas. Le temps ne me préoccupe plus depuis que je ne travaille plus. Par les volets entrouverts, le soleil se glisse dans la chambre avec un souffle d’air frais. En bas, dans la rue d’Aligre, les maraîchers interpellent les premiers clients. La journée s’annonce plus longue que de coutume. Alors que dormir m’aurait conduit jusqu’à midi, je découvre le petit jour. Le ciel est bleu, un ciel de septembre, limpide et profond. La poussière de l’été s’est dissipée, les orages ont nettoyé les ardoises et les tôles de zinc, pour les préparer aux pluies d’automne. Je m’empare de quelques billets, de mouchoirs en papier, enfonce une casquette de baseball sur ma tête hirsute, passe une chemise et quitte l’appartement. J’ai le désir vague de vivre une ournée pleine. Je n’accorde pas beaucoup de sens à cette idée incongrue, le sens des choses ne m’inquiète plus depuis longtemps. Dans le couloir, une veilleuse éclaire la moquette verte plaquée aux murs et au sol. J’entends l’ascenseur qui tremblote. Il s’arrête au rez-de-chaussée, je suppose. J’entends une femme essoufflée qui invective une fillette. « Presse-toi. N’oublie pas ton sac. » Elles ont dû sortir de la cabine car elle se remet à branler. La porte finit par coulisser devant moi. Je pense à une chambre à gaz. La grille du plafond pourrait libérer des miasmes mortels. Quand j’arrive en bas, un néon agonisant tressaute. Mon visage mal rasé clignote dans la grande glace au-dessus des boîtes aux lettres. Elles sont vides, il est trop tôt pour le facteur. D’ailleurs personne ne m’écrit, et e m’en moque. Rue de Charenton, des hommes torse-nus déchargent les camions isothermes garés à cheval sur le trottoir. Ils négocient avec les contractuelles qui les menacent de leurs carnets à souche. Au bar-tabac de la rue d’Aligre, des ouvriers adossés au comptoir sirotent des petits blancs. J’aime la couleur des légumes, leur fraîcheur, leur sève, leur texture, leurs craquements entre mes dents, d’autant que je suis carnivore. Sous la halle, pommes et poires dessinent des pyramides, des régimes de bananes pendent aux suspentes des kiosques, d’autres fruits, trop exotiques, n’ont pas de nom. Je suis citadin, la verdure me surprend. Elle a quelque chose de peu naturel. Les poissonniers décorent leurs banques frigorifiques avec des citrons et des brins de persil. Un tuyau d’arrosage serpente sur le béton jusqu’au-dehors. Je le suis des yeux vers le soleil. Des gens s’alignent devant une boulangerie, d’autres les croisent en grignotant des baguettes brûlantes. À la hauteur du poste de police, la rue Théophile Roussel longe le square Trousseau. Un écolier a posé son cartable sur un banc et joue au ballon. Plus loin, les balançoires et le tourniquet désertés ressemblent à des squelettes d’animaux préhistoriques. Du faubourg Saint-Antoine arrive le tumulte des klaxons. Je remonte le cortège des voitures, approche d’une berline anglaise conduite par une femme aux cheveux blonds, aux bras nus tendus vers le volant. Le feu passe au vert, la berline s’éloigne vers Bastille, les cheveux blonds virevoltent au-delà du pare-brise arrière. Je vais dans la même direction, par automatisme. Je ne sais jamais pourquoi je fais les choses, je ne sais pas qui pourrait prétendre agir autrement. Après l’embranchement de la rue de Charonne, je m’arrête à la fontaine pour m’asperger le visage. Une porte-cochère s’entrouvre sur un coin de campagne : devant l’atelier d’un ébéniste s’entassent des planches et des chutes de bois, une vieille taille des rosiers. Un taxi dépose une fille qui disparaît dans la cour Saint-Louis. Des laveurs de glace nettoient la devanture Roméo pour faire étinceler les dorures du magasin le plus kitsch de Paris. Le sol frémit au passage d’un métro sur la ligne 8. De la bouche émergent des touristes. Ils pivotent sur eux-mêmes, désorientés.
Je ne connais pas le quartier à cette heure matinale. Le marchand de crêpes chez qui je me sers le soir est encore fermé. Autour de la colonne vert-de-gris, la circulation reste fluide. J’entre au café Bastille, m’installe au soleil, à la frontière de la terrasse, juste en deçà de la baie vitrée, le dos tourné à la rue de la Roquette. Les clients sont seuls et lisent, ils sont deux et semblent amoureux, l’un de l’autre, ou chacun d’un autre. Le garçon me demande si je veux un express ou un crème, je commande un chocolat. Des clients descendent au sous-sol dans une salle réservée aux initiés ou plus sûrement aux toilettes. Un homme fume le cigare, fumée irritante pour mes yeux, je la chasse d’un souffle, le fumeur s’excuse. Je suis heureux à l’idée de ce qui pourrait se produire. J’attends un événement, j’aime les surprises, une surprise n’est jamais mauvaise, quoi qu’il advienne. Le garçon apporte le chocolat. À la radio,Smells Like Teen Spiritde Nirvana succède à(Everything I Do) I Do It Fo Youde Bryan Adams. Un Américain parle quelque part. Si la vitre ne les tenait pas à distance, une fille et son amant s’appuieraient contre moi. La fille possède de beaux cheveux qui contrastent avec ses doigts rongés à l’acide. Deux Allemands, masqués par des lunettes noires, rient aux éclats. Vers le kiosque à journaux, entre les grilles du métro, les couleurs des jupes et des t-shirts papillotent. Sur la place, il n’y a pas de pigeon, c’est étonnant. Un chien à poils orange, à queue blanche qui s’entortille de joie, gambade en toute liberté. Les passants sont séduisants. Je ne remarque aucune laideur, excepté les doigts rongés de la fille. Un homme patiente devant les cabines téléphoniques. Je regarde les femmes, capable de toutes les aimer. Dans le café, les garçons arborent un tablier noir à l’exception de celui qui s’occupe de mon coin, sans doute le chef de rang. Il porte un polo Lacoste. Au fond de la salle, une femme écrit sur un agenda. Elle boit du champagne, un second verre, vide, repose sur sa table. Elle grimace, son visage est sévère, le visage de quelqu’un qui pense trop, ses yeux très bruns semblent rougis par les larmes ou une nuit d’insomnie. De temps en temps, elle se gratte ses genoux qui émergent d’un jean déchiré. Des pères promènent leurs enfants. Ils semblent fatigués, mais heureux. La femme écrivaine m’observe tout en comptant la monnaie que vient de lui rendre le garçon. Je devrais lui sourire, ’en suis incapable. Sourire, c’est déjà s’aventurer dans le social. De l’autre côté de la vitre, le couple se demande que faire. J’aimerais m’immiscer dans leur conversation, l’infléchir. La porte du café s’ouvre, une bouffée d’air envahit la salle. L’écrivaine me regarde, je regarde l’heure à mon poignet bien que je ne porte pas de montre. Je joue au surpris. Si j’étais fumeur, j’aurais allumé une cigarette. Un vieux monsieur litLibération. À la une, une photo montre un enfant squelettique agenouillé sur un sol bétonné dans une cellule obscure. Un énorme titre, annonce « Giscard envahi par Le Pen » comme s’il y avait un lien entre la famine au Soudan et la volonté de l’ancien Président de la République de remplacer le droit du sol par le droit du sang, au prétexte que l’immigration constituerait une menace. Le soleil se cache sous un nuage d’altitude, un gros cumulus à la traîne. Des gens sont seuls et ils rient. Je voudrais déchiffrer leurs pensées, rire avec eux. D’autres, graves, sûrs d’eux, marchent vers des buts mystérieux. Rares sont les indécis. Des pigeons se posent entre les tables de la terrasse. Ils n’ont pas été exterminés durant la nuit. Thierry Lhermitte vient boire un café. Quelques curieux le montrent du doigt, puis il retombe dans l’anonymat. Des clients quittent la salle en un flot continu qui contrairement au Nil n’a pas de source. L’écrivaine au champagne se demande peut-être si je suis artiste, j’en ai l’allure sans style. Je devrais lui parler. Que lui dire ? Je n’ai rien de particulier à dire à qui que ce soit. Je passe des heures dans les cafés et je n’aborde personne. Une fille tient sous son bras un scénario de film. Tout le monde est artiste, ou veut l’être, ou croit l’être ce qui après tout est naturel. Qui rêve d’être businessman ?
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