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Errance sur le Mékong

De
110 pages

Cet ouvrage raconte la fuite d'une famille vietnamienne à l'époque de la guerre d'indépendance du Vietnam. Ce récit est vu à travers le regard d'une petite fille de dix ans.


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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-21068-3

 

© Edilivre, 2016

Introduction

En 1940, les Japonais occupèrent l’Indochine, mais sans toucher aux Français qui continuèrent à mener leur tâche administrative coloniale. Ils se contentèrent de tirer les ficelles en coulisse.

Le Japon avait brisé la renommée de l’invincible Europe et Hô Chi Minh, pressentant des changements profonds, constitua en 1941 le « Viêt Nam Dôc Lap Dong Minh Hôi » ou Viêt Minh (Ligue pour l’indépendance du Viêt Nam) avec Lê Van Döng, Vo Nguyên Giap, Truong Chin, Lê Duc Tho, Vo tien Dung : les premiers communistes du Viêt Nam. Le mouvement, dont l’idéologie communiste fut dissimulée, mit l’accent sur le patriotisme et attira ainsi les nationalistes. Ainsi, à la fin de 1944, le Viêt Minh comptait un demi-million d’adhérents.

Au début de 1945, le général Mac Arthur était prêt à lancer ses troupes à la reconquête des Philippines et selon certaines rumeurs, les forces américaines débarqueraient en Indochine qui servirait de point de départ pour la première attaque sur le continent asiatique. Le général De Gaulle, voulant garder l’empire colonial intact, fit parachuter des hommes et des armes dans les régions proches de la frontière de la Chine avec pour instruction d’attaquer les Japonais dès que les Américains débarqueraient, craignant que ceux-ci ne favorisent les nationalistes vietnamiens. La réaction des Japonais fut immédiate : le 9 mars 1945 les forces japonaises investirent les garnisons françaises, arrêtèrent tous les Français militaires ou civils. Et en un seul jour l’image de la puissance coloniale française vola en éclats. Les Japonais étaient cependant sur la pente de la défaite, et l’Indochine devint un vide politique potentiel. Hô Chi Minh se hâta de consolider son mouvement afin d’accueillir les Alliés, et le jour même où l’empereur Hirohito annonça la capitulation de ses armées, Hô Chi Minh créa un « Comité national de libération du Viêt Nam » dont il devint le Président. Il lança un appel à l’insurrection générale : « En avant sous le drapeau du Viêt Minh ». Le 2 septembre 1945, pendant que la reddition japonaise était signée sur le cuirassé Missouri, Hô Chi Minh proclama l’indépendance du Viêt Nam. Ce furent le délire, l’explosion, le bonheur total. Tous les Vietnamiens dansèrent d’allégresse, hurlèrent de joie, pleurèrent d’émotion. Mais l’euphorie fut de courte durée, les forces du général Leclerc, ayant investi Saigon fin octobre 1945, commencèrent le nettoyage du Delta du Mekong. La radio du Viêt Nam libre lança une harangue vibrante : « Vietnamiens ! Levons-nous ! Battons-nous pour garder notre indépendance, pour défendre notre patrie, notre Viêt Nam bien aimé ! ».

Texte extrait du livre de Viet-Nam de Stanley-Kamow

Kompong-Cham

C’est une toute petite ville du Cambodge, où les habitations en majorité étaient des paillotes plus ou moins longues, bâties sur pilotis. C’est là où je suis née et où j’ai passé les 10 premières années de ma vie.

Jusqu’à cette date je n’étais qu’une petite fille gaie et insouciante, semblable à mes amies cambodgiennes et françaises. Ce jour-là, écoutant le même appel vibrant qui se répétait toutes les heures, du matin jusqu’au soir, je me sentais vietnamienne à part entière. Je faisais partie de ce peuple qui, depuis des siècles et des siècles, subissait l’occupation Han, Mongole, Mandchoue, mais qui à force de détermination est toujours arrivé à repousser les envahisseurs. A Kompong Cham, Monsieur Nguyên Dong Hoî, qui devait appartenir au Parti communiste, organisait méthodiquement le recrutement des volontaires, seuls les célibataires avaient été contactés, et les acheminait vers le Sud Viêt Nam. Mon grand-grand frère adoptif Cat partit avec le premier contingent de recrues. Monsieur Kim Chum, Gouverneur de Kompong Cham, ayant reçu les armes remises par les troupes japonaises « vaincues » et ne voyant aucun mouvement de résistance au Cambodge, les offrit à Nguyên Dong Hoï.

Nguyên Dong Hoï appartenait à une famille de patriotes révolutionnaires ; le père de Madame Nguyên Dong Hoï était l’illustre nationaliste Phan Chu Trinh, qui toute sa vie avait lutté pour une « autonomie de la Colonie » avec pour arrière-pensée la libération du pays. Il était respecté par tous les vietnamiens de son époque et à ses obsèques, en 1926, 50000 personnes suivirent son cercueil ; obsèques qui furent perturbées par des arrestations, par des interventions brutales du service de sécurité. La famille Nguyên Dong Hoï et la nôtre étaient très liées. Non seulement les parents étaient amis, mais Hai, leur garçon de mon âge, était aussi mon « grand copain ». Châu-Sa, leur fille, âgée de 19 ans, élève en classe de philo, aimait énormément ma sœur Nhan, âgée seulement de 14 ans, et aidait celle-ci à faire toutes ses versions latines. Châu-Sa qui, comme son grand-père, luttera toute sa vie pour l’indépendance et pour l’unification du Viêt Nam, sera connue sous le nom de Madame Nguyên ThiBinh.

La famille de Nguyên Dong Hoï, sans prévenir personne, quitta discrètement le Cambodge, gagna le maquis du Sud Viêt Nam avec tous les volontaires. Les familles vietnamiennes de Kompong Cham s’agitèrent comme des abeilles à la recherche d’une ruche. Ils organisèrent des rencontres, des réunions. Ils discutèrent, ils argumentèrent.

Tous les cadres vietnamiens décidèrent de se ranger sous la bannière étoilée du Viêt Minh. Exaltés par des accents patriotiques, ils furent surtout convaincus par les arguments de Hô Chi Minh :

– Les Alliés respecteront l’engagement qu’ils avaient pris, dans la charte Atlantique, de libérer les territoires coloniaux.

– Notre lutte pour l’indépendance sera soutenue par la plus grande puissance du monde : les Etats-Unis d’Amérique.

– Le président Roosevelt en 1942 avait dit devant témoins, dont son fils Elliott, qu’il ferait tout pour combattre les « ambitions impérialistes de la France ».

– Le président Truman suivra la même politique de décolonisation d’après sa déclaration du 27 octobre 1945.

Au début de 1945, l’Office of Stratégie Services a fourni aux Viêt Minh des fusils, des mortiers, des grenades, et les spécialistes de l’OSS ont même entraîné les Viêt Minh, afin que ceux-ci puissent eux-mêmes entraîner d’autres combattants.

Pour confirmer ses dires, Hô Chi Minh montra à la presse une photo dédicacée du général Chennault, fondateur des Flying Tigers (2). Lorsque le général américain rencontra HÔ Chi Minh à Kunming en Chine en 1944, il était à la tête de la même U.S Air Force. Il ignorait que la photo qu’il avait dédicacée à un chef de guérilla vietnamien, dont il ne se souvenait même pas le nom aurait un tel impact. Ce fut le poids qui fit pencher la balance ; les hésitants s’affirmèrent, les indécis franchirent le pas.

Les habitants de Kompong Cham partirent joyeusement « à la guerre » avec femme, enfants, très nombreux enfants, domestiques, chiens et chats. Nous donnâmes tout ce qui était superflu et distribuâmes les meubles à nos amis cambodgiens, mais personne ne voulut de notre énorme coffre-fort. Malicieusement ma mère y mit nos trois « poupées blondes qui savent fermer les yeux » avec lesquelles nous n’avions jamais joué, préférant nager ou grimper aux arbres. Elle ferma le coffre-fort à triple ou quadruple tour : « Au moins celui qui arrivera à l’ouvrir aura quelque chose pour sa peine ! ».

Le car loué par mes parents arriva. Les domestiques y entassèrent les valises, les malles, les baluchons et « Tout le monde en voiture ! ».

Assise sur le siège du premier rang, je regardais par la fenêtre du car notre longue maison sur pilotis à travers les palmes des cocotiers, les feuilles des kapokiers ; la maison aux portes et fenêtres fermées avait l’air désolé, abandonné.

– Ne sois pas triste, ma jolie maison, nous reviendrons !

Je crus que ma maison avait du chagrin de nous voir partir, moi dont les yeux se remplirent de larmes, mon cœur était lourd de peine.

A la frontière, notre car fut arrêté par un groupe de Tonkinois (Vietnamiens du Nord) habillés de vêtements marron :

– Votre laissez-passer !

– Quel laissez-passer ? S’étonna mon père, car tout le monde circulait librement dans toute l’Indochine.

– Sans papier, vous ne passerez pas.

Ma mère fouilla dans son sac et tendit à un de ces Tonkinois… une vieille facture. L’homme tint la facture à l’envers et fit semblant de déchiffrer cet… acte officiel. Nous pouffâmes de rire. Un homme tout de blanc vêtu s’approcha :

– Montrez-moi ce laissez-passer. Oh là là ! Cela se gâte !!

– Hà ! Que faîtes-vous ici ? s’exclama mon père.

Monsieur Hà était cadre dans la Plantation d’Hévéas à Chup. Pour contribuer à la lutte pour l’indépendance, Hà se nomma commandant en chef des Gardes-Frontières. La brigade des Gardes-Frontières était constituée de collecteurs de latex, livrés à eux-mêmes depuis l’arrestation des dirigeants français de la Plantation. Mes parents n’osèrent pas demander à Hà comment il arrivait à faire vivre ces Tonkinois et leurs familles. Nous nous rendîmes compte que n’importe qui faisait n’importe quoi au nom de la Patrie. La barrière en bambou fut levée. Le car franchit la frontière. De l’autre côté : le Viêt Nam.

Nous étions en Novembre 1945.

Tay-Ninh

Quelques heures plus tard nous arrivâmes à Tây Ninh, la ville vietnamienne la plus proche de la frontière du Cambodge. Un comité d’accueil de deux hommes nous attendait à l’entrée de la ville. Les deux hommes grimpèrent dans le car et indiquèrent le chemin au chauffeur. Ils firent arrêter le car devant une villa blanche, ils nous donnèrent les clefs et nous quittèrent sans autre forme de cérémonie. La « villa » était une maison absolument banale, sans être vraiment laide et n’avait rien d’attirant : murs de briques peinte à la chaux, toit de tuiles rouges, une petite cour avec deux arbres maigrelets, Beurk !… Beurk !…

– Quelle est moche cette maison.

– Allons, les enfants, ce n’est que provisoire.

Pendant que les domestiques, Ong Hai notre homme à tout faire, très vieux, au moins 50 ans, et Cuom une jeune fille sans beauté de 20 ans, déballaient les affaires, ma mère nous emmena explorer la ville et nous arrivâmes au marché. Le marché ! Cette… chose affreuse ? C’était une grosse bâtisse carrée aux murs grisâtres, dont la peinture ne tenait plus que par plaques. Le marché était enserré de boutiques et les trottoirs étaient remplis de marchands vietnamiens assis sur leurs talons avec devant eux des paniers débordants de marchandises de toutes sortes. Nous eûmes beaucoup de peine à circuler ; pourtant il n’y avait pas de cyclo-remorque comme à Kompong Cham, pas de cyclo-pousse comme à Phnom-Penh. Je fus prise d’effroi au milieu de cette foule gesticulante, parmi cette masse bruyante et criarde. Je pensais avec nostalgie à mon marché de Kompong Cham qui était un dôme gris-clair, beau, aéré. Il ressemblait à une mignonne petite tortue, se chauffant au soleil au milieu d’un grand parvis. Une grande avenue circulaire entourait le parvis du marché, et le séparait des magasins ou des compartiments. Je n’aimais pas, je détestais Tây Ninh et ses habitants si agités. Je réalisais à quel point la nonchalance souriante, la douceur apaisante du peuple cambodgien me manquaient.

Nous fûmes inscrits à l’école de Tây Niiih où nous retrouvâmes nos amis de Kompong Cham, Hoa, Hay, Hiêu, les enfants de Monsieur Ham, ingénieurs des Pont et Chaussées. Chaque matin, avant de commencer la classe, tous les élèves étaient rassemblés dans la cour pour le salut aux couleurs. On entonnait l’hymne national et c’était une cacophonie effroyable. Non seulement les petits Vietnamiens de Tay Ninh chantaient faux, mais ils n’avaient aucun sens de la mesure. Au 3e jour, le directeur de l’école de Tây Ninh fit taire tout le monde et nous demanda à nous, les six petits Vietnamiens « venus d’ailleurs » de chanter seuls. Nous chantâmes comme nous le faisions, sous la baguette du chef de la chorale Nam. Nous chantâmes juste, en mesure et avec sentiment. Je pense que les parents devraient obliger leurs enfants à étudier un instrument de musique ou à faire partie d’une chorale. Cela leur apportera de la confiance en eux et une richesse intérieure, si petite soit-elle.

Nous nous sommes ennuyés à mourir dans cette école. Les petits Vietnamiens de Tây Ninh nous regardaient comme des êtres étranges, et nous, les Vietnamiens du Cambodge, nous les ignorions totalement. Ils n’offraient aucun intérêt pour nous. Et pour couronner le tout, le niveau de classe du cours moyen 2e année n’atteignait même pas le niveau de la classe élémentaire de Kompong Cham. Après un mois d’ennui à Tây Ninh, nous sommes partis rejoindre la 3e Division, la seule unité combattante, située à Phuoc Chi à une Cinquantaine de kilomètres de Tây Ninh. Mes parents auraient voulu rejoindre leurs amis Monsieur et Madame Nguyên Dông Hoi. Mais nous ignorions où ils étaient.

Je quittai sans regrets Tây Ninh. Tây Ninh que je jugeais laide, sans charme en comparaison de ma petite ville de Kompong Cham, si jolie et si verte. Je trouvais les habitants de Tây Ninh trop agités et trop bruyants, ayant connu toute ma jeune vie des Cambodgiens si calmes et si doux.

Je demande humblement pardon à Tây Ninh et à ses habitants. Mon jugement était celui d’une enfant, avec toute la subjectivité que cela comporte.

Phuoc-Chi

Nous allâmes rejoindre le quartier général de la 3e Division, commandée par Nguyên Hoa Hiêp, à une cinquantaine de kilomètres de Tây Ninh, au village de Phuoc Chi. Nguyên Hoa Hiêp recevait des instructions de Trân Van Giau qui dirigeait le « Mouvement de Libération du Viêt Nam » dans le sud du pays. Faut-il préciser que je n’ai jamais rencontré ni Nguyên Hoa Hiêp ni Trân Van Giau ? Le camion à banquettes loué à Tây Ninh nous déposa sur la place du marché et nous trouvâmes à nous loger chez les Dâu qui possédaient la plus grande maison de Phuoc Chi.

Phuoc Chi était un tout petit village avec en guise de marché un petit bâtiment constitué d’un toit de tuiles, sans murs, simplement soutenu par six piliers. Autour du marché s’étendait un terrain nu : cela devait être la « place du marché ». En bordure de la grande place se dressaient une dizaine de magasins, ou plutôt des échoppes, dont la plupart avait des toits de chaume. Dans sa simplicité le village avait beaucoup de charme. Et tout de suite autour de la place s’étendait la campagne. Je la trouvais très belle, très calme, très apaisante. Je commençais à me réconcilier avec le Viêt Nam. Des rizières vert-tendre divisées par des diguettes ressemblaient à un dessin de damier. Ici ou...