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Esclavage, colonisation, libérations nationales

352 pages
La situation en 1789; de l'abolition de l'esclavage aux grandes conquêtes coloniales; héritages de la révolution et libérations nationales.
Actes du colloque Esclavage, Association française d'amitié et de solidarité avec les peuples d'Afrique, Comité 89 en 93 (1989 : Université de Paris VIII)
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ESCLAVAGE, COLONISATION, LIBÉRATIONS NATIONALES
De 1789 à nos jours

Photo de couverture: @ L'Harmattan,
ISBN:

Michaël GAUMNITZ 1990

2-7384-0635-1

ESCLAVAGE, COLONISATION, LIBÉRATIONS NATIONALES De 1789 à nos jours

Colloque organisé les 24, 25 et 26 février 1989 à l'Université Paris VIII à Saint-Denis

par l'AFASPA Association française d'amitié et de solidarité vec les peuples d'Afrique le COMITÉ 89 en 93 Créé à l'initiative du Conseil général de la Seine-Saint-Denis

Publié avec le concours de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française et des droits de l'homme et du citoyen

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Avec le parrainage

de l'Institut d'histoire de la Révolution française et de la Commission nationale de la recherche historique pour le Bicentenaire de la Révolution française (CNRS),
de Michel VOVELLE, professeur à l'Université Paris I, directeur d'histoire de la Révolution française, Catherine COQUERY-VIDROVITCH,professeur à l'Université ParisVII, Jean DRESCH, professeur honoraire à la Sorbonne, président de l'AF ASP A, Jean SURET-CANALE, maître de conférences honoraire à l'Université Paris VIII, Francine DEMICHEL, présidente de l'Université Paris VIII, et de Jean-Claude GAYSSOT, député, Georges VALBON, président du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, présidents du Comité 89 en 93, Roger BouRDERoN, maître de conférences à l'Université ParisVIII, vice-président du Comité 89 en 93, Claude GATIGNON, secrétaire général de l'AFASPA, Hubert COUDAMNE, président de l'Université Paris Sud Orsay, président de Vive 89 en Essonne, Jean PACILLY, maire de Palaiseau.

AFASPA, 21, rue Marceau 93100 Montreuil

COMITÉ 89 EN 93, 9, rue Carnot 93009 Bobigny 7

PRÉFACE

J'ai grand plaisir à introduire

les travaux de l'AFASPA

sur

« Révolution française, Esclavage et Colonisation ». Car il s'agit

bien là, à ma connaissance, d'une des très rares manifestations, parmi les si nombreuses rencontres de l'année du bicentenaire, à avoir abordé de front un des problèmes clés de l'histoire des Droits de l'Homme, celui de l'esclavage. Mais, ni en son temps les hommes de la Révolution, ni deux cents ans après les historiens de ce grand moment de notre histoire ne semblent lui avoir accordé un intérêt majeur. Parmi les messages que la Révolution a légués au monde, la condamnation de l'esclavage, et sa suppression votée par la Convention nationale en l'an II, même si celle-ci a été de courte durée, ont laissé des traces indélébiles. Le principe a fini par entrer dans les faits. Le premier mérite de cet ouvrage est de nous faire apprécier, pas à pas, combien cet acte décisif fut le produit d'une lutte idéologique, économique et sociale. Un nombre important de communications se sont attachées à analyser les rapports souvent complexes, voire ambigus, que la Révolution a entretenus avec la question de l'esclavage. Au préalable, deux communications (par Joseph Jurt et Guy Vermée) démêlent l'apport et les limites de la pensée philosophique et littéraire du XVIIIe siècle prérévolutionnaire, qui se heurtait à 1'« esprit colon» également analysé par Pierre Chrysostome. Au début de la Révolution, la Constituante s'est montrée plus que prudente; le rôle des Girondins a été nuancé; dans les Assemblées successives, les intenses discussions d'idées ont été accoplpagnées de négociations politiques, et aussi de tractations de la part des groupes de pression coloniaux et portuaires esclavagistes (sur le cas, par exemple, de La Rochelle présenté par Raymonde Etienne). S'appuyant sur le dépouillement soigneux de la documentation d'époque, au premier chef les débats parlementaires, des communications comme celles d'Yves Bénot ou d'Olivier Le Cour Grandmaison démontrent que

9

les interprétations simplistes du vote de la Convention ne sont plus de mise: ce n'était pas seulement le vote conjoncturel d'une

Assemblée aux abois sur le plan militaire, résignée à « lâcher du
lest» pour faire pièce à l'invasion britannique ou espagnole dans les Caraïbes. C'était bel et bien un débat d'idées. Ce fut la gestation difficile d'une prise de conscience progressive, à laquelle a aussi participé la voix populaire, comme nous le montrent les pétitions adressées par les Sociétés populaires, venues de presque toute la France mais de façon différenciée, à la suite du vote de la Convention (Jean-Claude Halpern). Mais l'anti-esclavagisme devait encore connaître bien des reculades au siècle suivant avant de finir par triompher, malgré la révolution haïtienne. Une part importante des communications s'attache aussi à suivre, sur le terrain, c'est-à-dire aux Caraïbes, les effets immédiats et plus lointains de la suppression de l'esclavage dans les colonies françaises, puis du brutal retour en arrière entériné par Napoléon: à Saint-Domingue, aux îles sous le Vent et à Cuba. Quant à Régine Bonnardel, elle règle son compte à un mythe tenace: celui du caractère révolutionnaire du Cahier de Doléances des SaintLouisiens ; ce fut bel et bien, de la part des traitants esclavagistes du Sénégal, un plaidoyer pour la «liberté du commerce» des esclaves, aux antipodes de sa suppression. Celle-ci fut néanmoins acquise, mais grâce à l'occupation anglaise à l'époque napoléonienne... Dans une perspective plus large, une partie des textes s'interroge sur l'avenir et les aléas réservés, dans les deux siècles suivants, à la lutte contre l'esclavage: quels furent, en particulier, les rapports entre la question de l'esclavage et la question coloniale? Serge Daget souligne à quel point la réalité eut du mal à suivre les principes, et combien le commerce des engagés, encore dans la deuxième moitié du XIXesiècle, prouvait que le respect des « droits de l'Homme» n'était guère encore entré dans les mœurs de la France de l'époque. Au-delà, Bernard Schlemmer relève, à propos de Madagascar, la continuité contradictoire entre l'idéologie jacobine et l'esprit du colonialisme, tandis que Francis Arzalier

s'interroge sur les limites de ce qu'il appelle le « colonialisme de
gauche ». Question que soulèvent également, à des titres divers, plusieurs autres communications, soulignant à la fois l'universalité et les ambiguïtés de l'héritage révolutionnaire (Armando Entralgo, Vasco Cabral). Quant à l'esclavage, il n'a pas encore disparu aujourd'hui (Michel Bonnet). Deux communications ouvrent le débat sur le message universel délivré par la Révolution française, et la façon parfois surprenante dont il a été entendu, sur l'exemple ô combien actuel de la Chine (Xiao Ling Wang et Alain Roux). Enfin l'une des originalités, et non des moindres, de ce colloque est d'insister sur les dimensions littéraires et artistiques de l'héritage. Six co mm uni10

cations abordent la question, sur de nombreux exemples tirés surtout de la littérature du XIXesiècle (le Spartacus d'Edgar Quinet, Bug largal de Victor Hugo, etc.), et de nombreuses œuvres de fiction, y compris dans le domaine de l'opéra (Michèle Biget). On y constate à quel point la pensée des XIXe et Xxe siècles a été imprégnée des principes que la Révolution française avait au moins réussi, pour un moment bref mais décisif, à imposer à une partie du monde. On pourra compléter utilement cet ensemble, déjà passionnant par lui-même, par les résultats, quand ils seront publiés, d'une réflexion située dans son prolongement, qui a eu lieu à Saint-Louis sur un thème voisin, mais déjà abordé ici: celui des rapports entre l'an ti-esclavagisme révolutionnaire, et les principes et les pratiques de la colonisation française qui s'est prolongée dans les siècles suivants. Mais je souhaite surtout aux lecteurs de ce stimulant ouvrage d'y apprendre autant que je l'ai fait, et avec autant de plaisir. Catherine Coquery- Vidrovitch, Université Paris-VII/CNRS.

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OUVERTURE DU COLLOQUE Francine Demichel
Présidente de l'Université Paris VIII

Je suis très heureuse d'accueillir dans les locaux de l'Université ce deuxième colloque organisé à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française. Il y en aura d'autres. Tous montrent l'intérêt de Paris VIII pour les recherches, les études historiques et les analyses contemporaines qui tournent autour de la Révolution française. Celui-ci présente la spécificité d'être organisé par deux organismes extérieurs à l'Université: le Comité 89 en 93 créé par le Conseil général de la Seine-Saint-Denis et l'AFASPA, l'Association française d'amitié et de solidarité avec les peuples d'Afrique. Il appartient à la tradition de l'Université de Paris VIII d'accueillir des institutions extérieures pour animer, à l'intérieur de ces lieux, un colloque. Vous allez avoir trois jours de travaux très variés. Sur le fond, en tant que juriste, je voudrais faire trois remarques essentielles. Je ne pense pas que le droit soit votre centre d'intérêt, compte tenu de votre orientation générale. Mais je crois que la Révolution française, en relation avec les thèmes que vous allez aborder, a été, en ce qui concerne le droit, d'un apport qui se situe à trois niveaux différents. Il est clair que le droit révolutionnaire, ce qu'on appelle depuis les Droits de l'homme, a apporté un bouleversement fondamental concernant la situation de l'individu. L'esclave était - schématiquement - une chose, sur le plan juridique, soumis au droit de propriété de son maître. Cela, dans le droit romain ou dans les régimes qui se sont plus ou moins inspirés du droit romain, est la 13

base du droit de l'esclavage. Une chose, c'est-à-dire que l'esclave n'était pas considéré comme un homme, comme un individu au sens du droit. Ce qu'apportera la Révolution, notamment l'idéologie révolutionnaire des Droits de l'homme, c'est que désormais, quelle que soit la situation de l'individu, tous les individus auront le même statut juridique: libres et égaux en droits. Il s'agit d'une cassure complète par rapport au droit de l'esclavage. La Révolution a ainsi opéré une rupture très nette en ce qui concerne l'autodétermination de l'individu. Ce premier niveau me paraît fondamental. Tous les juristes le reconnaissent. Le deuxième niveau, c'est celui de la libération nationale. On ne peut pas dire que le droit de la Révolution française ait apporté un bouleversement total puisque l'Etat existait déjà. Mais cette forme d'Etat n'était pas celle de l'Etat contemporain. C'est la Révolution française qui a synthétisé, institutionnalisé de façon complète l'identification entre l'Etat et la nation. Le régime représentatif, notamment, va imposer que, chaque fois qu'il y a nation, il doit y avoir Etat. Il y a donc passage de la nation à l'Etat comme nous le montrent tous les mouvements dits de libération nationale. Très souvent aussi, il y aura constitution d'Etats avant même la constitution des nations. Le rôle de l'Etat - on le voit, par exemple, dans les pays africains contemporains qui ont été libérés juridiquement par un décret de l'Etat colonisateur - est de constituer un tissu national. Cette identification Etat-nation, qui sera l'armature de tous les mouvements de libération nationale, prend racine, me semble-t-il, de façon profonde, dans l'Etat tel qu'il a été repensé par l'idéologie révolutionnaire et par la mise en place du droit révolutionnaire. Enfin - et là l'avancée est beaucoup moins importante - il s'agit du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. On voit apparaître au plan juridique la notion de peuple à travers certaines déclarations, notamment la Constitution conventionnelle, celle de 1793, mais on ne peut pas dire que ce soit la Révolution française qui ait donné ses effets pleins et entiers au concept de peuple. D'autres révolutions seront nécessaires. Mais les prémisses de tout ce qui va devenir le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est né dans le cadre de la Révolution française, parce qu'au moins le concept de peuple sera évoqué au plan juridique. Ce n'est pas là votre approche principale, mais j'ai pensé que cet éclairage pourrait vous intéresser, vous qui êtes des historiens, des sociologues, des économistes, alors que vous vous apprêtez à traiter de l'esclavage, et aussi des mouvements de libération.

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LA SITUATION

EN 1789

FAITS ET MYTHES

Président: Jean DRESCH Professeur émérite à l'Université, AF ASP A

Rapporteur: Marcel DORIGNY Historien, Institut d' histoire de la Révolution française (Paris I)

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I L'ESPRIT COLONIAL, UN SIÈCLE AVANT LA CONFÉRENCE DE BERLIN: PLANTATIONS ET ESCLAVES {)' APRÈS QUELQUES INSTRUCTIONS DE COLONS (1690-1788) Pierre Chrysostome
Censeur du lycée

Les lettres des colons des Antilles adressées en France à leur famille, à des hommes d'affaires ou de loi, à des maisons de commerce maritime, des lettres de gérants administrant des plantations d'absents adressées aux propriétaires sont sans nombre. En revanche des lettres de propriétaires coloniaux à leurs hommes d'affaires, procureurs ou gérants dirigeant aux îles leurs exploitations sont bien plus rares. Elles sont d'un intérêt particulier. Ce sont des ordres, des directives générales sur la conduite des cultures, le charroi des sucres ou cafés, sur les dettes, sur la police générale des esclaves, leur nourriture... Mais toutes ces recommandations sont très dispersées, réparties en des centaines de lettres parfois, et groupées elles ne font pas un ensemble. Il en va autrement des instructions qu'au moment de leur retour en Europe ou d'Europe après une longue correspondance les colons envoyaient à leurs gérants. Là il s'agit d'un corps d'observations, d'expériences, mises en ordre, méditées, concentrées. Nous avons donc retenu ce type de documents. Ils prennent bien des formes: ce sont tantôt des cahiers d'instructions que le gérant doit garder sur sa table et consulter à chaque instant, tantôt des lettres particulièrement développées auxquelles le maître renvoie plusieurs années de suite, des mémoires rédigés comme tels, impersonnels. Ces instructions concernent différentes îles: Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue, la Barbade et la Grenade. Toutes sont relatives à des sucreries. Rien sur les indigoteries ni les caféières. A travers ces instructions, on voit: 17

cultures, l'installation

-

comment les colons comprenaient l'aménagement

de la case centrale, « la case à demeurer»

des
;

- quel ordre ils voulaient au travail; - le soin à apporter à la préparation et à la commercialisation des denrées coloniales; - enfin, ce que nous pouvons savoir de leurs idées sur la discipline générale des esclaves. A travers elles, apparaît un certain esprit colonial.

GÉRANT

ET COMMANDEURS

Toutes ces instructions sont comparables par leur esprit au sujet de la direction générale des travaux. Le gérant de Saint-Domingue ou de la Guyane ou le« géreur » de la Martinique, ou 1'« overseer» de la Barbade, se présente comme un procureur responsable et directeur des affaires d'un propriétaire lointain. De lui dépend la fortune ou la ruine d'un habitant. Aussi les instructions exigent-elles du gérant les qualités d'homme formé aux affaires, capable d'initiative, digne de

commander, de se faire obéir et respecter 1.
Ainsi tous les textes s'accordent pour dire que le choix d'un bon gérant reste l'un des soucis majeurs des colons français comme anglais. On exige de lui ordre et regard sur tout: sur l'activité agricole, sur les bâtiments et leur aménagement, sur les instruments de travail et leur entretien, sur le travail quotidien des esclaves comme sur leur vie matérielle et spirituelle. Il faut donc un homme consciencieux, bon administrateur ayant un sens aigu du rendement, se souciant sans cesse de l'accroissement de la production, du renouvellement de la main-d' œuvre servile. Dans sa lourde tâche, le gérant est aidé par des commandeurs qui ont la direction des travaux de culture. Les recommandations des maîtres les touchent également et exigent d'eux. des qualités comparables à celles qu'on veut au gérant: une bonne conduite, de l'intelligence, de la fermeté, le bon ordre, l'assiduité au travaiL.. Physiquement il doivent être forts. C'est Stanislas Foache qui paraît avoir le mieux compris l'importance d'un bon commandeur:
«

Le pon commandeur, dit-il, est un homme rare et d'une

valeur inappréciable », et il ajoute: « un bon régisseur les forme ». Et tout commandeur subit un apprentissage: en effet il doit non seulement apprendre à conduire les travaux agricoles, à rendre
1. Instructions de Goupy Instructions Foache.

- Instructions

Codrington

- Mémoire

anonyme

-

18

compte, à recevoir des ordres et à les distribuer aux esclaves, à presser le travail et à le faire faire comme il faut, mais aussi savoir tout faire :
« planter, sarcler et couper des cannes, couper du plant, amarrer canne et plant, charrier l'un et l'autre, servir le moulin,

passer canne et bagasses 2, chauffer au fourneau et écumer ». Si on lui demande tant de connaissances, c'est pour qu'il puisse mieux apprécier le rendement et la valeur du travail fait par les esclaves, car sur une plantation tout est calcul, rentabilité.

LES CULTURES COLONIALES

Cet esprit de rentabilité se retrouve dans le choix des cultures coloniales. Nos documents concernent des plantations de canne et l'industrie sucrière: celle-ci apparaît en effet comme la plus développée parce que la plus profitable. Ici le sucre est roi. Caféières et cotonneries n'ont pas l'importance de la sucrerie. Pourtant des allusions à l'indigo par exemple ne manquent pas; mais les colons investissent assez peu dans les indigoteries : une maladie sur l'indigo et l'irrégularité de ses rendements et de son prix sont responsables du peu d'intérêt que l'on montre à l'égard de cette activité coloniale. Quant au café, son introduction sera tardive et cette denrée se substituera peu à peu aux cannes lorsque la Révolution Française et les révoltes des îles auront ruiné le marché du sucre.

Cafés, indigo, coton sont donc demeurés longtemps des « à
côté» devant la canne et sont regardés comme des cultures secondaires. Dans tous les cas, nous avons affaire à des cultures rémunératrices. Et les colons donnent aussi leur opinion sur l'efficacité des instruments et méthodes de culture. Dans une lettre à M. Provenchère, on peut lire: « Vous me marquez que vous ne vous servez point de la charrue dans vos labours. Si c'est la meilleure façon de ne s'en point servir, vous faites bien. Cependant j'ai vu des habitants de Saint-Domingue qui m'ont dit que le labour à la charrue était le meilleur parce qu'il allait plus avant dans le sein de la terre... C'est ce que m'a dit M. Constant habitant du Cul-de-Sac et dont l'habitation est proche des nôtres, et croit lui la charrue la
2. Paille ou débris de la tige des cannes passées au moulin.

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meilleure pour le labour. Comme vous êtes voisin, vous pourrez suivre la réussite de son entreprise et juger laquelle est la meilleure du labour à charrue ou de celui à bras d'homme, ce qui vous mettrait à même de vous servir d'hors en avant de la meilleure des deux manières.»

On laisse donc libre choix au gérant qui est sur place et peut seul juger de la rentabilité de l'une et l'autre méthode de labour. C'est lui qui décidera en dernier ressort. Aux cultures industrielles sont associées des cultures vivrières. Les bouches à nourrir sur l'habitation sont nombreuses. Elles sont parfois plus de deux cents. En outre il y a sans cesse des naissances, mais surtout de nouvelles acquisitions lorsque les affaires de la plantation marchent et exigent une main-d'œuvre servile plus abondante. Il y a donc souci chez les colons de prévoir d'abondantes réserves et d'éviter la disette car le manque de nourriture pourrait engendrer sur l'habitation des soulèvements de nègres déjà aigris par leur condition d'esclaves. Et toute révolte serait préjudiciable à la vie de l'habitation et aux intérêts des colons. De plus une meilleure et suffisante alimentation des nègres donnerait à ceux-ci la force indispensable pour les rudes travaux agricoles et industriels auxquels ils sont soumis.

LES ESCLAVES

Et à l'analyse des instructions on se rend compte que les intentions des colons. se rejoignent pour ce qui est de la main-d'œuvre, de son recrutement, de son renouvellement, en somme de l'achat des esclaves. Les instructions insistent en effet sur le choix des esclaves à acheter, car l'esclave est une chose, un objet que l'on utilisera à des fins déterminées et comme toute marchandise, il doit être bien examiné avant d'être acheté; comme tel on doit en mesurer toute la qualité. Certaines considérations entrent donc en jeu dans l'achat d'un esclave. L'âge, le sexe \ l'aspect physique et sanitaire, le comportement, certaines aptitudes, des qualités morales, voire intellectuelles, interviennent dans l'estimation de la valeur d'un esclave et expriment la somme de toutes les possibilités et impossibilités. La « nation» compte aussi dans l'estimation d'un esclave, dans la mesure où chacune a ses particularités.
3. Pour les femmes par exemple l'aptitude à la maternité.

20

Codrington veut sur son habitation des « nations» d'Or:

de la Côte

« J'ai remarqué que les nègres de la Côte d'Or se sont toujours montrés les meilleurs au travail dans cette exploitation. En conséquence vous ferez bien d'acheter des nègres originaires de ce pays. »

Au total, la valeur est un élément d'appréciation de la place utile de chacun dans l'habitation, un indice traduisant la productivité, le rendement, la force globale de l'exploitation. L'exemple le plus curieux, quant aux précautions prises dans l'achat d'un esclave, nous est offert par l'auteur du « Mémoire ou Réflexions sur l'agriculture» qui écrit:
« Les yeux sombres ne montrent jamais la même vivacité ni la même ardeur au travail que les yeux vifs... » « On doit examiner jusqu'aux parties nobles du nègre parce qu'elles décèlent son tempérament. »

La manière méticuleuse de procéder dans le choix et l'achat des nègres fait aisément deviner la différenciation qui s'opère à l'intérieur de la masse des nègres d'une habitation. Toutefois cette différenciation est non dans le droit - tous les esclaves ayant le même statut juridique - mais dans les faits. On peut grouper les esclaves d'après leurs spécialités ou la nature du travail de chacun sur l'exploitation. Nous sommes en présence de deux grandes classes: 1) d'abord la masse considérable des non spécialisés qui regroupe bien entendu des gens sans aptitude particulière, mais aussi les vieillards dont l'utilité est quasi nulle, et les infirmes et les malades définitivement condamnés à vivre en marge de l'activité de l'exploitation; 2) ensuite les ouvriers qui ont appris un métier dès leur arrivée et qui sont devenus sur la plantation des spécialistes. Le nombre de ceux-ci est nécessairement limité et leur condition de vie différente de celle des premiers, car aux spécialistes reviennent quelques avantages et faveurs. Ainsi dans les instructions de Codrington à Richard Harwood on peut lire:
« Soyez très gentil avec Monckey Nocco qui fut en tous points un excellent esclave et j'espère qu'il continuera de l'être; outre la ration normale accordez-lui 10 livres de poisson et de viande. »

Les spécialistes se divisent en sous-groupes: 21

scieur -

esclaves domestiques; esclaves ouvriers (maçon-menuisier, charpentier-couvreur, de long-charron, ouvrier distillateur, etc.) ; esclaves agricoles.

Ce n'est là qu'une classification générale. La réalité est plus complexe. Nous extrayons du Père Labat l'état des nègres qui sont nécessaires dans une habitation. On y aperçoit les différentes sortes d'occupation:
Aux fourneaux...................................................

Au moulin ... ........ A la vinaigrerie, ~ ............... Pour laver les blanchets ... ... Pour conduire 4 cabrouets .................................... Tonneliers . A la forge......................................................... A la purgerie ..................................................... Scieurs de long................................................... Maçons . Menuisier . Charron.. ... . . .. ... .. Pour garder les bestiaux ... ............... Pour avoir soin des malades .................................. Pour couper les cannes . .. ......... Pour couper du bois à brûler .................................
Pour faire la farine.. . .. .. . .. .. . .. .. . . .. .. .. . .. . . . .. .. .. . . . . . . . ..

Commandeur Domestiques pour maison. Malades qu'on peut avoir.. Invalides ou surâgés TOTAL...

... .... ..

.... ... .

. ....... .... .... .............. ......

3 5 1 1 8 2 2 2 3 2 1 1 1 1 25 6 2 1 4 25 10 120

.

... .

Quant aux nègres nouveaux en attendant qu'ils soient classés dans la catégorie des non spécialisés ou celle des ouvriers, on s'occupe de leur formation qui est l'un des soucis des colons. On insiste sur leur formation en vue d'un travail mieux fait et plus rentable. L'attitude de l'esclave n'est pas cependant toujours celle de la résignation, de la soumission docile en face du travail quotidien, souvent rude, auquel on l'oblige, sous les ordres pressants et la surveillance souvent brutale des commandeurs. Bien au contraire, certains nègres réagissent sans que l'on ose parler d'une attitude de refus de la servitude. Paresse, mensonge, larcin, c'est-à-dire vol de quelque objet, opéré sans violence... Voilà quelques peccadilles généralement commises par les esclaves et dont les instructions font état. Mais il est des fautes très graves: 22

Codrington regarde « la grivèlerie» comme un grand vice, car il est « à l'origine de tous les autres» 4. Le libertinage, l'avortement, « ce crime atroce si fréquent de
faire des fausses couches forcées», sont également considérés par
5.

les maîtres comme des fautes aux suites fâcheuses

Mais c'est surtout le marronnage qui est dénoncé par les instructions comme un manquement grave par les conséquences qu'il entraîne pour la vie de l'habitation.
«

Le marronnage

est la faute

la plus

nuisible

au propriétaire

que le nègre puisse commettre»

6.

Essa.yons, à la lumière du Père Labat, des instructions Foache et des instructions Goupy, de déterminer les causes de cette faute, d'en examiner les aspects et d'en dégager les conséquences sur la marche générale des travaux. L'esclave marron, c'est celui qui s'enfuit. Les raisons de cette faute sont dues à l'épuisement ou à l'abrutissement d'un travail continu et difficile, au durcissement du régime d'une surveillance exaspérante, à la crainte des châtiments excessifs, à la sousalimentation aussi. Tout cela peut pousser les nègres à s'évader dans les bois ou dans les territoires étrangers proches, à se rendre « marrons». Des instructions, il ressort que le marronnage peut revêtir deux formes: il peut être temporaire ou définitif. Dans le premier cas il s'agit d'un « absentéisme» temporaire. Le nègre s'enfuit pour se soustraire à un châtiment. Il revient de lui-même ou accompagné de quelqu'un qui vient solliciter son pardon. S'il revient, c'est que des intérêts l'y obligent. Il n'est Que

de penser à « sa case, à ses poules, à ses cochons, à sa femme et à
ses enfants» 7. Le deuxième cas concerne les nègres sans famille et sans propriété. Pour les colons cette dernière forme est d'autant plus grave que le départ définitif du nègre «marron» réduit la main-d'œuvre utile et partant les forces véritables de l'habitation. Il semble donc que le marronnage compromette de façon sérieuse la vie de la plantation et apparaisse comme un « dérangement du travail », une gêne capable de diminuer le rendement.

En somme il pose moins un problème social 8 qu'un problème économique. On comprend dès lors les recommandations des colons dont les instructions expriment des vœux soit pour un
4. Instructions 5. Instructions 6. Instructions 7. Instructions 8. C'est-à-dire mouvement racial. Codrington. Foache. Foache. Foache. révolte, protestation globale contre la condition d'esclave ou

23

commandement tempéré de douceur afin d'éviter le marronnage, soit pour une punition sévère. « Il faut les faire châtier sur le champ... ou leur pardonner si on le juge à propos ». Les punitions les plus sévères s'appliquent bien entendu au marronnage. La condamnation à la barre est le châtiment le plus souvent réservé aux nègres marrons et à ceux qui ont commis quelque faute extraordinaire. Ce châtiment consiste, dit Goupy : « à mettre le marron (ou le fautif) aux fers avec un gros poids bien pesant au bout et enfermé dans la chaîne de fer qui est comme celle d'un forçat de galère pour l'empêcher de courir, ou bien un gros anneau bien épais et bien rivé à un pied. }} Parfois la peine infligée peut aller jusqu'à la perte d'un membre ou la pendaison. Dans d'autres cas le châtiment est moins

sévère et les instructions recommandent l'usage d'une « liane
Parfois encore il s'agira de confier, en guise de punition, travail déshonorant aux nègres fautifs, comme

}}.

un

«celui de faire repasser les bagaces qui est l'emploi qu'on donne à la plus faible des négresses qu'on emploie au moulin. Il n'y a point de chagrin pareil au leur ni de prières et de messes qu'ils ne me fissent pour être ôtés de ce travail qui les couvrait
de honte
}} 9.

En résumé, on note la volonté des colons d'empêcher la fréquence des fautes en général et du marronnage en particulier, d'opérer la correction des vices par le moyen de la sanction sévère comme par la simple humiliation. Il y a là aussi le souci d'attribuer au châtiment un pouvoir éducatif. Le châtiment apparaît, dans l'esprit des colons, coloré d'une certaine valeur morale. C'est en ce sens que Foache a pu écrire: « En punissant on doit avoir pour but de corriger et de faire

exemple.

}}

Ailleurs, dans d'autres recommandations, une intention moralisatrice s'associe à l'intérêt, celui d'éviter l'épuisement ou même la mutilation du nègre, laquelle réduirait sa capacité productive et par là le rendement de l'exploitation. Car toute exploitation coloniale, la sucrerie en l'occurrence, fait partie d'un réseau d'activités commerciales et de spéculations dont le centre est la métropole. Les colons installés en France ou en Angleterre dirigent bien souvent une maison commerciale, et la sucrerie n'est qu'une spécialisation au service de la maison de commerce qui veut grossir le volume de ses affaires. L'exemple le plus significatif de la liaison de la sucrerie avec le
9. Instructions Goupy. 24

commerce métropolitain est celui de la sucrerie Foache. Foache lui-même est au Havre où se trouve «le cerveau des affaires familiales» . La Maison Foache a des navires à Saint-Domingue destinés à transporter le sucre en France. Au Cap se fait le chargement des denrées coloniales, surtout du sucre qui est le fret principal, le plus régulier. La plantation se présente comme un prolongement de relations commerciales et financières de grande envergure. Nous nous sommes efforcé de montrer les vœux et de résumer les véritables intentions des colons, la manière dont ils comprenaient la conduite des esclaves de leurs plantations. Quelles préoccupations, quel esprit révèlent ces recommandations ? D'abord c'est l'intérêt qu'elles manifestent, sous des formes plus ou moins directes. Stimulés par l'espoir du profit, soucieux de faire fortune le plus rapidement possible, les colons sont avant tout des calculateurs. S'ils recommandent de veiller à la nourriture de leurs esclaves, de ménager leur santé, c'est pour que les forces productives de l'habitation ne soient pas compromises par quelque maladie générale et par la sous-alimentation. Parfois, une intention philanthropique et un sentiment de justice colorent les vœux des colons. Souvent c'est un curieux mélange d'intérêt et de philanthropie. Chez Goupy et le Père Labrat les soucis de la vie future de l'âme des esclaves dominent tout ce qui est humanitarisme chez les autres colons. A travers les instructions nous voyons se dérouler, tel un film au ralenti, la vie intérieure des plantations, décrite dans son mouvement quotidien, avec ses allées et venues, ses joies et ses peines, sa monotonie. Ces documents, si riches soient-ils, n'ont de valeur que situés dans un ensemble historique. On y voit de vastes domaines où tout est mis en œuvre en vue d'un rendement maximum. On y remarque surtout des unités industrielles d'ordre capitaliste au point de vue social. Un siècle plus tard, à la Conférence de Berlin, les représentants des puissances européennes et des USA s'arrogeaient le droit de décider du sort des peuples africains. Certes, les conditions avaient changé: l'esclavage aux Antilles avait disparu. Mais les motivations des diplomates réunis à Berlin en 1884 restaient étonnamment semblables à celles des colons du XVIIIesiècle: ['intérêt d'abord dans le partage des zones d'influences commerciales en Afrique, et aussi la bonne conscience des futurs colonisateurs qui justifient sans complexe leurs entreprises

par la « philanthropie », la « justice» et la religion: les Actes
négociés à Berlin ne commencent-ils pas par affirmer que les

décisions ont été prises « au nom du Dieu Tout Puissant» et que 25

les grandes puissances sont préoccupées « d'accroître matériel et moral des populations indigènes» ?

le bien-être

QUELQUES SOURCES

Voyages aux îles d'Amérique et aux côtes d'Afrique par Jean Goupy des Marets en 1675-1676, puis de 1687 à 1690. Bibliothèque de Rouen. Ms n° 2436 (collection Coquebert de Montbret, n° 125). Instructions for the management of a sugar plantation in Barbados. Elles datent des années 1690-1693 et sont dans un manuscrit de la Bodleian Library à Oxford (Rawlinson Ms A 348/3). Le Père J.B. Labat, Nouveau voyage aux isles de l'Amérique, Paris, Delespine, 1742, 8 vol., in-12. Paris: 24 août 1764 - Brouillon d'une lettre du marquis de La Rochefoucauld-Bayers à Provenchère, gérant des plantations en sucrerie des héritiers Fongeu dont devait être la marquise - Archives Nationales - Papiers La Rochefoucauld-Bayers, 1. 11138. Cahiers d'instructions laissées par Stanislas Foiiche aux gérants de la sucrerie qu'il vient d'établir près du bourg de Jean-Rabel dans le nord-ouest de Saint-Domingue - 1778.

Mémoire anonyme, daté du 17 août 1788, « fait au bureau de votre bon
ami sur lequel je m'appuie » (Archives Mémoire ou réflexions sur l'agriculture de ment sur la conduite que l'on doit tenir gestion d'une sucrerie. Archives Nationales TI7 1-3, Papiers Lande, 10 p. de l'Isère, l E 380/1). Saint-Domingue particulièredans les habitations et dans la Père J.B. Bourdeaux de la

26

II LA RÉVOLUTION, LA TRAITE DES NOIRS ET LA ROCHELLE
Raymonde Etienne
Bureau national AF ASP A

Les dimensions internationales de la Révolution française de 1789-1794 ont encore des incidences à l'heure actuelle et elles ont, dès l'affirmation des Droits de l'Homme et la diffusion des pensées des philosophes, aidé à transformer le monde. Tant il est vrai que, lorsque le peuple et les peuples s'emparent d'une idée juste qui correspond à leurs aspirations, pour en faire une réalité révolutionnaire, cette idée dépasse obligatoirement son cadre initial pour devenir universelle. C'est le propre de toutes les révolutions populaires ou qui deviennent populaires. Les Droits de l'Homme, qui furent donc l'héritage essentiel de la Révolution de 1789, ont obligatoirement eu des incidences directes sur la colonisation et l'esclavage, sujet qui nous intéresse particulièrement à La Rochelle qui fut un port négrier. Ce ne fut pas simple, d'ailleurs, et les applications ne furent pas spontanées. Le débat sur ce sujet fut un affrontement essentiel au cours de la Révolution. Il se poursuivra tout au long du XIXesiècle. On peut même dire, qu'en fait, la colonisation et l'esclavage ont joué un rôle de mûrissement de la situation pré-révolutionnaire... par les problèmes soulevés par les philosophes. La Rochelle offre effectivement trois frontières qui l'ont affrontée directement aux événements de la Révolution de 1789 : sa frontière sud, sa frontière nord avec la Vendée et la révolte des Chouans, et son front de mer qui la projette vers les autres continents. C'est cette ouverture océanique qui l'a faite riche et prospère aux XVIIeet XVIIIesiècles, mais qui en a fait aussi une cité directement liée au commerce des esclaves. A tel point que, fait rarissime à cette époque, il y eut d'illustres familles rochelaises qui

avaient, dans la ville même, leur « nègre ». C'était même le signe
27

évident de leur prospérité. Les grandes idées des philosophes ont, de ce fait, paru bouleverser ce bel équilibre économique, je dis bien
« paru », car ce ne fut pas si évident que cela, au départ.

Il nous faut rappeler ce que fut l'esclavage des Noirs, même codifié par le code français. Les Africains étaient enlevés, battus, marqués, mutilés, fouettés, humiliés, séparés. Ils furent des centaines de milliers à subir ce sort: hommes, femmes, enfants que l'on enlevait parfois à leur mère. Cet enfer dura trois siècles. Hélas, la France y fut au premier plan, à la fin du XVIIeet au XVIIIesiècles. Elle a organisé, entretenu et béni ce calvaire aussi bien pendant le règne du Roi Soleil que pendant le triomphe des Lumières. Le fameux «Code Noir », de 60 articles, promulgué par Louis XIV en mai 1685, fut reconduit en 1724, suspendu en 1794, mais rétabli en 1802. Il ne sera abrogé qu'en 1848. Ce texte est monstrueux. Il codifie soigneusement l'inhumain, réglant en détail l'arbitraire. Il faudra que nous fassions plus tard une étude

approfondie de ce « Code Noir », et de l'attitude des philosophes à
ce sujet, qui nous met mal à l'aise. Malgré tout, la colonisation, l'esclavage aux Antilles, ont joué un rôle dans l'évolution de la société française au XVIIIesiècle, et dans le mûrissement de la situation pré-révolutionnaire. Mais ces débats ont dû se poursuivre pendant le XIXesiècle, posant des problèmes aigus et particuliers, pour aboutir à la fin de l'esclavage proprement dit. Car la structure sociale des Antilles françaises s'organise, à la fin du XVIIIesiècle, autour de deux pôles: une position sociale, une couleur de peau. En fait, le préjugé de couleur s'exerce aussi bien à l'encontre d'hommes de couleur« libres », qui ont la peau colorée, qu'à l'égard d'individus dont la nuance ne permet pas, objectivement, de les distinguer des Blancs. Ce n'est pas tant la couleur elle-même qui fonde la discrimination, que le fait de descendre de personnes de couleur et finalement, d'esclaves. Si l'on centre ainsi notre analyse de cette société aux Antilles, on s'aperçoit qu'en donnant cette dimension de la descendance, il s'agit d'un statut discriminatoire et d'une autre logique que la logique ethnique. On y retrouve des attitudes qui rappellent celles, en métropole, de la noblesse ancienne vis-à-vis des roturiers. Le parallèle entre noble/roturier et Blanc/homme de couleur repose sur une société de classes, et que l'on a sans cesse retrouvée, par la suite, dans les rapports entre métropole et colonies. Tout ceci s'explique facilement par l'origine même de l'esclavage, correspondant à un besoin de main-d'œuvre gratuite des planteurs, surtout en Amérique, où la main-d'œuvre indigène avait été exterminée. L'importance avant la Révolution et autour de cette époque, du commerce maritime essentiel à 1'« importexport» est grande. Le commerce triangulaire auquel participent les grands ports français (Bordeaux, Nantes, Le Havre, La Ro-

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chelle) et le rôle des « îles à sucre» dans ce commerce est capital.
Saint-Domingue était la colonie la plus appréciée par les Rochelais. Nos compatriotes établis dans ce lointain pays gardaient des liens avec leur ville par les marins qui y faisaient régulièrement escale. On retrouve dans cette colonie de grands noms de notre histoire rochelaise, tels les Fleuriau qui y avaient amassé une véritable fortune. Mais il est à noter que ces Rochelais, les Fleuriau, entre autres, protestants, étaient connus pour leur libéralisme et leur philanthropie, en cela différents de la plupart des autres propriétaires. D'eux-mêmes, ils ont affranchi les mères de nombreux enfants et ont adopté des lois plus humaines et supportables, mais compatibles avec leurs intérêts. On retrouve ainsi Belin-Desmarais et Belin-Seignette. Les Rochelais s'installèrent également en Louisiane, mais y rencontrèrent pas mal de difficultés, particulièrement avec les Espagnols. Michel Poupet en ramena cependant à La Rochelle une belle fortune qui lui permit, entre autres, d'acheter le bel hôtel particulier où est maintenant la Préfecture. Mais tous ces Rochelais maintiennent des liens avec ces terres. D'autres voulurent s'installer en Guyane, Richemond par exemple, jusqu'en 1784. Ce fut un échec. Ce fut aussi en Guyane que Billaud-Varenne fut déporté après avoir contribué à la chute de Robespierre. Il s'en évada pour se mettre au service des Noirs d'Haïti. On connaît son histoire et le rôle qu'il joua dans leur libération. Le commerce rochelais et la traite étaient aussi intenses sur la route des Indes, en passant par le Cap de Bonne Espérance, Madagascar. Les Admyrauld, gros armateurs rochelais, s'y illustrèrent. La traite des esclaves s'organisait à Madagascar et au Mozambique. Les Noirs de ces régions étaient considérés comme les plus beaux, les plus intelligents et les plus robustes. Un Noir revenait à 200-250 livres. Ce commerce et la traite se faisaient aussi beaucoup en coopération avec les Portugais et leurs différents centres et comptoirs vers l'Est, tel Goa. A noter cependant que tout ce commerce d'hommes et de denrées pour le maintien des privilèges d'une petite classe d'individus, mais aussi de villes entières, était plein de contradictions, car il n'allait pas sans affrontements concurrentiels. Ce fut particulièrement net entre La Rochelle, Nantes et Lorient, en ce qui concerne la Compagnie des Indes, et plus généralement, avec Rochefort. En fait, les Noirs étaient de véritables marchandises. Ainsi, en 1730, un Noir à 1 000 livres correspondait au prix de 125 quintaux de sucre à 8 livres le quintal. Cette époque pré-révolutionnaire avait au moins l'avantage de la franchise. C'est Gastuneau, rédacteur des mémoires de la Chambre de Commerce de La Rochelle, qui affirmait:

29

«

.. .les colonies sont faites pour la France, et non la France
superflu et fournir les augmenter deviennent

pour les colonies. Elles doivent consommer notre enrichir le royaume du produit de leurs cultures, matières premières et nous laisser la main-d'œuvre, la navigation. Si elles font le contraire, elles onéreuses... »,

donc pas intéressantes. Il n'y a pas eu de changement dans l'esprit colonial depuis et jusqu'à nos jours. Il est évident que les idées des philosophes sur l'esclavage, reprises par la Révolution, touchaient de plein fouet La Rochelle. La loi du 16 Pluviôse an Il (4 février 1794) de la Convention nationale déclare que l'esclavage des nègres «dans toutes les colonies est aboli; en conséquence, elle décrète que tous les hommes sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la

Constitution. » Par cette loi, les réalisations commerciales rochelaises et les négriers liés aux planteurs coloniaux étaient largement concernés, même si on était encore loin, en ces années, de l'abolition réelle de l'esclavage. Napoléon, époux de Joséphine de Beauharnais, famille de colons des Antilles, a d'ailleurs rétabli l'esclavage, qui ne fut aboli qu'en 1848. Mais les idées de la Révolution, comme toute idée juste, correspondant aux aspirations des peuples, suivent leur chemin, celui de l'histoire. C'est sans doute pourquoi les mouvements de libération de nombreux peuples s'y réfèrent encore de nos jours. Ce fut le cas du Mouvement national algérien. De 1920 à 1962, l'invocation de 1789, des Droits de l'Homme et de la devise républicaine jalonne les discours des Algériens musulmans, leaders et groupements qui s'opposèrent au régime colonial. Ferhat Abbas, en mars 1939, va jusqu'à dire: « C'est peut-être à notre tour de mourir pour elles (démocratie et liberté), comme nos ancêtres

spirituels, les gueux de 1789 et de 1793. »

SOURCES

Archives de La Rochelle. CI. Laveau. Jean Meyer: Esclaves et négriers.

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LETTRE D'UN CITOYEN DE LA ROCHELLE A M. LE COMTE DE MIRABEAU AFFICHE DE LA ROCHELLE DATÉE DU 24 NOVEMBRE 1789 Isabelle Lesage
Professeur d'histoire au collège de Ham (Somme)

Une motion que l'on m'assure devoir être faite par vous, ou par M. de la Rochefoucauld à l'Assemblée Nationale met tout le commerce de cette ville en alarmes. L'objet de cette motion est,

dit-on, de faire rendre un décret qui « interdise à tout Français la
traite des Noirs et permette aux Planteurs de se pourvoir d'esclaves en les achetant des étrangers ». Dans la supposition que vous ayez, M. Le Comte, réellement annoncé une pareille motion, permettez-moi de vous présenter quelques doutes sur l'utilité que vous avez probablement espéré d'en voir résulter. Je dois avant tout vous faire ma profession de foi, relativement à l'esclavage des malheureux Africains et au commerce de la traite, sans ce préalable, tout ce que je vous dirois pourroit vous paroître suspect. L'esclavage quelconque est à mes yeux violation des droits les plus sacrés de l'humanité. Par une conséquence immédiate, tout commerce dont l'objet est de favoriser, faciliter ou perpétuer l'esclavage, me paroit un attentat direct à cette loi si simple et si naturelle de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fit. Voilà mes principes. Mais, M. Le Comte, malheureusement ce

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genre de commerce est aujourd'hui presque le seul auquel puissent se livrer plusieurs de nos ports. Les Armateurs qui s'en occupent y ont employé de gros capitaux, et non seulement les leurs, mais ceux de leurs co-intéressés, mais encore ceux des manufacturiers qui leur fournissent les articles de traite, mais encore les crédits que les banquiers de la capitale et même dans l'étranger leur accordent en supplément de leurs fonds propres. L'abolition de la traite ne produira-t-elle point le bouleversement de leurs fortunes, tout au moins l'engorgement de leurs moyens? On pourrait le craindre parce que les Armateurs ont des fonds plus ou moins considérables répandus parmi les habitants ou planteurs qui souvent ne payent qu'autant qu'on leur fait de nouvelles ventes, et qui dans le régime appréhendé seront eux-mêmes contraints de donner la denrée destinée au payement d'anciennes dettes, au marchand étranger qui leur portera des esclaves. Ne peut-on pas craindre aussi, de voir tomber celles de nos manufactures qui fournissent aujourd'hui les articles de traite? Les funestes effets du traité de commerce avec l'Angleterre offrent des exemples effrayans. Je ne parlerai pas de la diminution de notre marine marchande; je sais que le commerce de traite coûte tous les ans la vie à une quantité de Marins de tout rang, mais qui peut calculer le nombre d'individus, alimentés de proche en proche par les importations des denrées coloniales, provenant des ventes des Noirs? Que deviendront les atteliers divers qui s'occupent de pourvoir à l'équipement des navires, tant de bras qu'ils empêchent de s'engourdir dans l'oisiveté et la misère, tant de rafineries qui déjà ont peine à soutenir, malgré les encouragements du gouvernement? On pourroit étendre beaucoup la série des maux qu'entraîneroit la suppression subite de la traite; mais pour abréger, je me restreins, M. Le Comte, à vous prier de bien examiner ces deux questions: 1° N'est-il pas impolitique de défendre la traite à une nation dont les colonies sont cultivées par des Noirs, et de permettre aux colons d'acheter ces Noirs des Nations étrangères? Il me semble que c'est détourner de la Métropole des sources de richesses, pour le faire couler dans le sein des Nations rivales, dont la puissance sera augmentée par là en raison de l'affaiblissement de la nôtre. 2° Est-il prudent de rendre ce décret ou même d'en agiter l'objet, dans un moment de fermentation que la confiance la plus excessive ne peut se dissimuler dans un temps où le peuple dans les ports de mer, trouve à peine les moyens de gagner un pain cher autant que rare, dans un moment où les besoins de la Patrie

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sollicitent une contribution extraordinaire, devenue de jour en jour plus pressante'1 Craignons, M. Le Comte, un refroidissement général de la part des citoyens qui verroient leur fortune, leur existence même menacée. Heureux encore si leurs cœurs ulcérés ne sont accessibles qu'au refroidissement! Il me sera fort agréable, M. Le Comte, que vous vous donniez la peine de peser dans votre sagesse les doutes que je viens de vous exposer. Tout au moins dois-je croire que l'Assemblée Nationale ne précipitera pas sur un objet aussi délicat sa décision plus que n'a fait le Sénat Anglais. J'ai l'honneur d'être, etc... Par un abonné. »

Cette lettre est éloquente quant aux arguments qui, à travers l'ensemble des ports négriers français, ont été soulevés à l'annonce du décret «interdisant à tout Français la traite des Noirs et permette aux planteurs de se pourvoir d'esclaves en les achetant aux étrangers ». Le XVIIIesiècle est, par excellence, le siècle des négriers à La Rochelle (voir l'article de Mme R. Etienne). Les armateurs sont pour l'essentiel des protestants (exclus de l'Ancien Régime et que la Révolution va assimiler définitivement) ; les Admyrauld, les Fleuriau, les Rasteau, les Garesché pour ne citer que les plus connus et quelques étrangers comme les Wilckens, les Weiss, les Vanhoogwerff. Des catholiques aussi, beaucoup moins nombreux: les Goguet, les Poupet, les Guibert. Tous n'arment pas directement pour la traite. Les navires se dirigent vers Saint-Domingue où les armateurs ont des plantations, quelquefois exploitées par des membres de la famille (Fleuriau, Garesché). Cet« abonné» ne serait-il pas un de ces armateurs? Pourquoi pas, eu égard à la solidité de son argumentation sur laquelle nous allons nous arrêter. Après le préalable indispensable, étant donné l'objet, de l'affirmation que l'esclavage est condamnable (non pas directement en considération de ceux qui le subissent mais de ceux qui le pratiquent et qui le supporteraient mal si le monde tournait

autrement!. ..), cet abonné explique les « funestes effets» d'un
décret d'abolition:

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- ruine des fortunes des armateurs intéressés, - faillites en chaîne des manufactures vivent de la traite,

et de leurs coet raffineries qui
«

-

par l'interdiction de la traite aux armateurs français et l'autorisation faite aux planteurs de se fournir chez les étrangers (Angleterre et Espagne avec lesquelles existait déjà le commerce illicite de l'Interlope dérogeant à l'Exclusif). En développant cet argument, cet abonné ne joue-t-il pas avec la mauvaise image qu'a l'Angleterre dans sa réaction face à la Révolution et avec l'inimitié ancestrale qui oppose nos deux pays?

renforcement de la puissance des

Nations rivales»

Intéressant aussi le paradoxe d'interdire la traite des noirs, mais d'autoriser, par le silence des textes, l'exploitation d'une main-d'œuvre servile même si elle est fournie par des étrangers.

- menace plus ou moins camouflée de la réaction du peuple des ports « heureux encore si leurs cœurs ulcérés
ne sont accessibles qu'au refroidissement» ! Pour défendre leurs intérêts, les négriers roche lais font parvenir à l'Assemblée un certain nombre de mémoires par l'intermédiaire des syndics de la Chambre de Commerce de la ville et un député en la personne de Nairac. Mais à La Rochelle, comme dans beaucoup d'autres villes négrières, se crée une Société des Amis des Noirs en 1787 dont le président Demissy (armateur pour l'Ile-de-France) a, dès 1784, affranchi des esclaves travaillant pour lui à La Rochelle. Dans l'état peu avancé de mes recherches, je n'ai trouvé aucun document d'archives concernant cette société. Mais face aux arguments, même de mauvaise foi des anti-abolitionnistes (l'esclavage évite « l'oisiveté et la misère» à ceux qui en vivent !), que pèse le principe simplement humanitaire de l'égalité des hommes sans considération de race, dans un monde où, déjà, le profit fait loi? Condorcet, Pétion, Mirabeau peuvent-ils imaginer qu'après le décret du 16 Pluviôse an II, Bonaparte va rétablir l'esclavage et qu'il faudra attendre une autre révolution, celle de 1848, pour que

l'esclavage soit définitivement aboli?

.

N'oublions pas non plus, que l'Europe devenue esclavagiste va devenir en vertu de cela, colonisatrice !

anti-

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III AVANCÉES ET LIMITES DES DISCOURS ANTIESCLAVAGISTES ET ANTICOLONIALISTES DES PHILOSOPHES DES LUMIÈRES Guy Vermée
Professeur de français

La Révolution triomphante et finissante à la fois se prend à rendre à Bartolomé de Las Casas un hommage 1 aussi émouvant qu'inconsistant. L'abbé Grégoire (devenu citoyen) ne tarit pas d'éloges pour celui qu'il nomme « l'ornement des deux mondes» et pour lequel il propose une citation au panthéon révolutionnaire. De fait, Las Casas est bien présent dans les débats et les réflexions philosophiques tout au long du XVIIIesiècle. Marmontel s'en inspire largement pour écrire son essai romanesque et historique sur Les Incas. Montesquieu, Voltaire, Diderot et Raynal

le citent souvent, parfois avec admiration, et en font un « témoin

oculaire» 2 plutôt digne de foi de la destruction des Indes par les Espagnols. Même si pour certains autres (Prévost, de Pauw et Charlevoix par exemple) le témoignage de l'évêque de Chiapas n'est rien moins que suspect, il reste qu'au XVIIIesiècle le personnage de Las Casas - plus que ses écrits d'ailleurs - connaît un regain d'intérêt. Après plus d'un siècle de silence organisé autour de lui et de ses textes, après plusieurs tentatives aussi de

dénigrement destinées à mieux combattre l'Espagne (la « leyenda
negra») en utilisant les récits de Las Casas, ce renouveau d'intérêt ne peut qu'interroger tout lecteur attentif des Lumières et de leur contribution à l'état de la société française au moment de la Révolution. En réalité, on agit au XVIIIesiècle avec Las Casas tout comme on avait déjà agi avec lui à la Renaissance; l'évêque des Indiens est davantage une figure légendaire qu'une authentique source historique.
1. A l'Institut de France le 22 Floréal an VIII. 2. L'expression est de Voltaire et de Montesquieu.

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En France, ni Rabelais ni Montaigne ni La Boétie ne paraissent avoir lu Las Casas dans le texte et au XVIIIesiècle encore, seule la Brevisima est vraiment connue. Entre la bruyante revendication de Las Casas par la philosophie des Lumières (puis plus tard par la Révolution) et cette méconnaissance profonde de la réflexion théorique de l'évêque il y a une apparente contradiction. Sans fin les auteurs du XVIIIesiècle débattent du nombre d'Indiens morts du fait de la Conquête; les chiffres et les éléments rapportés par Las Casas sont évalués, critiqués, admis ou rejetés, mais jamais il n'est question pour les philosophes des Lumières d'établir un constat qualitatif des massacres et de la destruction systématisée des Indes. Aux outrances volontaires et lyriques d'un Montaigne qui parle de« tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée» 3,répondent en écho les chamailleries, les exagérations ou les légèretés des philosophes des Lumières; toutes procèdent d'une même sous-estimation et d'une semblable incompréhension de ce que fut véritablement la

Conquête des Amériques et de ses conséquences. « Je crois le récit
de Las Casas exagéré en plus d'un endroit, confie naïvement Voltaire, mais supposé qu'il en dise dix fois trop, il reste de quoi être saisi d'horreur» 4. Dans l'Encyclopédie, Jaucourt place sur un même plan les crimes commis par les Espagnols sur les Maures et

les Américains et les colons hollandais 5. Et Diderot lui-même enfin
estime que la Conquête est comparable aux Croisades, aux guerres civiles ou religieuses, au massacre de la Saint-Barthélemy, tous

actes d'égale barbarie 6.
Mais dans l'immense matière de l'Histoire des deux Indes, Raynal confesse quelque part les véritables motifs de son admiration pour Las Casas: «Il comptait réussir sans guerre, sans violence et sans esclavage, à civiliser les Indiens, à les convertir, à les accoutumer au travail, à leur faire exploiter des mines» 7. Diderot renchérira en parlant de 1'« humanité », de la bienfaisance et des vertus philosophiques de l'évêque mais, tout est dit et parfaitement programmé dans ces quelques mots de Raynal: « civiliser, convertir, accoutumer au travail et à l'exploitation... » Si Las Casas est enrôlé de force dans les Lumières et dans la Révolution (qui en fera un défenseur de l'humanité et un précurseur des droits de l'homme) c'est bien plutôt parce qu'au-delà même de ses combats contre l'esclavage des Indiens il
3. Essais, chapitre
« des Coches ». 4. Voltaire, Essai sur les Mœurs. 5. Encyclopédie, article « Cruauté ».

6. Encyclopédie,article « Férocité ».
7. M. Duchet cite cette phrase.

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représente un exemple et sans doute même un modèle à leurs propres recherches d'un mode de colonisation et de civilisation. Les querelles autour du nombre d'Indiens morts du fait de la conquête et de l'exploitation des sols et sous-sols ne prennent de signification véritable que dans le contexte d'un siècle angoissé par sa population. Et, moins encore que le fait de la destruction active d'un peuple, c'est sa conséquence directe, la dépopulation d'un territoire qui pose problème aux philosophes des Lumières, aux physiocrates, aux administrateurs et aux colons. Sous leur plume, les thèmes très humanistes de la violence, de la cruauté, de la férocité et de la barbarie se proposent d'abord de réduire l'angoisse que donne aux Européens la perspective d'une terre sous-peuplée. Il serait bien sûr trop simpliste de ne voir dans cette appropriation du personnage de Las Casas par les Lumières et la Révolution que le seul souci d'un thème particulièrement mobilisateur et porteur sur le plan de l'idéologie. De la même façon, il ne serait pas opportun de réduire le schéma des Lumières à celui d'une simple reprise des problématiques de la Renaissance. Il reste que ce sont bien les mêmes questions et les mêmes conclusions qui, à deux siècles de distance, sont à nouveau débattues et dont l'enjeu pourrait se résumer à cette seule interrogation: quelles formes convient-il de donner à la Colonisation par les Européens des territoires du Nouveau Monde? Tout comme Montaigne n'usait du thème des Indiens que pour mieux stigmatiser les mœurs politiques et sociales de son temps et de son continent, le siècle des Lumières va lui aussi, dans une très large mesure, passer à côté de la richesse de l'immense débat engagé au xV" siècle sur l'humanité amérindienne. Les philosophes du XVIIIesiècle vont consciencieusement évacuer le fond des problèmes et faire complètement abstraction des questions si fébrilement débattues au XVIesiècle portant par exemple sur les différents types d'esclavage ou sur la légitimation des causes de la guerre menée contre les Indiens. C'est ainsi par exemple que Rousseau se débarrasse en quelques lignes de la traite et de l'esclavage sous prétexte que ceux.ci n'entrent pas dans les termes du contrat. Et c'est l'essentiel du contenu théorique de la pensée de Las Casas qui va alors s'estomper au profit de quelques points supposés de ressemblance entre les doctrines politiques et les plans respectifs de colonisation. Dans le même élan simplificateur, les philosophes des Lumières vont éliminer de leurs réflexions non seulement les éléments mêmes de l'élaboration de la pensée lascasienne mais aussi les contradicteurs contemporains de l'évêque trop hâtivement jugés comme esclavagistes irrémédiables. C'est ainsi qu'il ne demeure pour ainsi dire plus rien au XVIIIesiècle des formidables polémiques au sujet des rapports entre la servitude naturelle et la doctrine chrétienne d'universalité de la foi. La lancinante interpel37