Esclavage et servitude aux Antilles

De
Publié par

De l'Antiquité à la traite des Noirs, ce livre apporte un éclairage passionnant, parfois surprenant de facettes très diverses de l'esclavage. L'esclavage, à toutes les époques, est un crime contre l'Humanité. Il est important de disséquer le phénomène, et particulièrement de le comprendre. Des servitudes antiques aux traites transocéaniennes, jusqu'aux esclavages qui souillent notre temps, il y a un seul et même fil conducteur : le déni de l'être humain.
Publié le : lundi 15 juin 2015
Lecture(s) : 31
Tags :
EAN13 : 9782336384511
Nombre de pages : 373
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Esclavage et servitude aux Antilles
Jean-Gabriel MONTAUBAN« L’esclavage, à toutes les époques, est un crime contre l’humanité. C’est la raison
pour laquelle il est important de disséquer ce phénomène et particulièrement de le Dominique Aimé MIGNOT
comprendre. Au-delà de toutes les condamnations, il y a la nécessité d’analyser et
d’enrichir nos savoirs par une mise en perspective de cette odieuse entreprise et de
ses pratiques actuelles. C’est, par-delà l’histoire, la tâche exigeante à laquelle s’est livré
le CREDDI et pour laquelle nous devons le remercier. Des servitudes antiques, aux
traites transocéaniques, jusqu’aux esclavages qui souillent notre temps, il y a un seul et
même fi l conducteur : le déni de l’être humain. L’ouvrage qui nous est proposé, outre
sa science et ses révélations, vient enrichir une abondante littérature mais il a le mérite
d’approfondir un parcours et de creuser un sillon jamais refermé. En cela il fait œuvre Esclavage et servitude
de dépassement ! Le savoir prouve, une fois de plus, qu’il demeure la meilleure des
armes contre l’ignominie. »
Jacques Gillot, Sénateur,
Président du Conseil Général de la Guadeloupe aux Antilles
« De l’Antiquité à la traite des Noirs, ce livre apporte un éclairage passionnant et
parfois surprenant de facettes très diverses de l’esclavage. Il nous interpelle d’autant plus e eL’héritage antique et médiéval – XVII -XX fortement qu’aujourd’hui encore, le scandale de l’esclavage continue en Mauritanie,
en Haïti, au Pakistan, en Inde, ... et pour des millions d’enfants d’Asie, d’Afrique et
d’ailleurs. Un grand merci aux auteurs, et surtout au CREDDI de Guadeloupe et à son
directeur : Jean-Gabriel Montauban. »
Roland Lantner,
Professeur émérite à l’Université de Paris1-Panthéon-Sorbonne
Jean-Gabriel Montauban est professeur des universités, directeur de Centre
de recherche en économie du droit et du développement insulaire (CREDDI) et
doyen de la faculté des sciences juridiques et économiques. Ses écrits ont beaucoup
porté sur le développement de la Guadeloupe.
DDoomiminniiqquuee Ai Aimméé M Miiggnonott est initiateur et coordonnateur de l’axe juridique du
CREDDI où il eff ectue la quasi-totalité de ses recherches. Il est habilité à diriger
les recherches et est l’auteur de nombreux travaux portant sur l’esclavage antique
et moderne.
Ont participé en outre à cet ouvrage
Jacques Annequin, Domingo Placido-Suarez, Rudy Chaulet, Philippe Vandepitte, Christian
Lauranson-Rosaz, Joel et Carole Raboteur, Cheddi Sidambarom, Georges Delâtre, Christian
Saad, Josette Fallope, Gérard Lafl eur, Arnaud Clermidy, Dominique Blanchet, Jessica
PierreLouis, Philippe Delaigue, Dimitri Lasserre.
ISBN : 978-2-343-05987-7
37,50 €
Jean-Gabriel MONTAUBAN
Esclavage et servitude aux Antilles
Dominique Aimé MIGNOT








Esclavage et servitude aux Antilles

e eL’héritage antique et médiéval – XVII -XX Jean-Gabriel MONTAUBAN
Dominique Aimé MIGNOT







Esclavage et servitude aux Antilles

e eL’héritage antique et médiéval – XVII -XX
























































AVERTISSEMENT
Les réflexions et les opinions des contributeurs n’engagent qu’eux-mêmes mais aucunement
les auteurs et l’éditeur de l’ouvrage.



© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05987-7
EAN : 9782343059877
PREFACE

« C’est une chose étrange à la fin que le monde »

Jean d’Ormesson

Préfacer un ouvrage portant sur l’esclavage, thème que John
Wesley a défini comme l’abrégé de toutes les infamies n’est pas chose
facile. Il est des mots qui font frémir : L’esclavage fait partie de
ceuxlà. Il fait remonter en nous ce que l’oubli tente, en vain, de garder.
Cependant, quand on jette en arrière un regard sur les écrits ayant trait
à ce concept, on constate que ceux qui font état du bonheur des
esclaves sont nombreux. Et pourtant, parmi les théories dominantes à
travers les époques, celles qui avancent qu’il est bon pour l’équilibre
de l’humanité que certains hommes ne mangent pas à leur faim pour
que d’autres puissent s’accomplir et user librement de leurs droits
politiques ne sont pas les moins répandues. Platon au nom de la
politique ou encore Zénon au nom de l’indifférence stoïque ont
légitimé l’esclavage. Comment, à notre époque, le regard peut-il être
plus indifférent qu’attristé ? Comment peut-on comprendre que
l’esclavage existe encore ?
Chacun a son idée. Je me garde bien d’argumenter lors de cette
préface car l’auteur de cette dernière doit éviter sans cesse certains
écueils. En effet, dans l’usage commun, la préface désigne cette partie
du texte placée au début d’un ouvrage afin de le recommander au
lecteur après en avoir extirpé sa substance. Il est donc bien fidèle à son
étymologie (du latin præ : avant et fari : parler). Le risque est grand
devant un tel sujet, de vouloir résumer toutes les contributions et faire
du délayage en étant surabondant.
Un autre écueil se présente. Si l’on a en mémoire que la préface
désigne également depuis neuf siècles, la partie chantée ou non du
7 canon de la messe qui enchâsse la consécration liturgique, le risque est
bien réel de croire que nos pensées doivent avoir la primauté sur celles
des autres et qu’il n’existe pas d’alternative pour baliser la route. On y
va alors de sa grand-messe et, pris par les rites de la cérémonie,
l’attention du lecteur est portée uniquement sur le préfacier qui va de
son rituel en attirant toute l’attention vers lui et empêche à l’avenir de
découvrir le passé. Le préfacier ne résistait pas à réserver deux pages à
faire son apologie.

Thucydide qui a légitimé l’esclavage au nom de l’histoire a mis en
avant, dans une préface ou préambule resté célèbre, les raisons qui
l’ont poussé à relater la guerre du Péloponnèse. Il explique les raisons
de ces investigations en procédant à une synthèse de l’histoire
grecque.

D’autres préfaces, enfin connues sous le nom de Préfaces casquées
(prologi galeati), étaient adressées aux adversaires de l’auteur pour le
prévenir d’attaques éventuelles. Puisque le « moi est haïssable », je ne
parlerai pas de moi. Il est plus sage de suivre ce conseil de Voltaire :
« Parlez de vous le moins que vous pourrez, car vous devez savoir que
l’amour-propre du lecteur est aussi grand que le vôtre. Il ne vous
pardonnera jamais de vouloir le condamner à vous estimer. C’est à
votre livre à parler pour lui. » Les Italiens l’ont bien compris
puisqu’ils appellent la préface « la salsa del libro » : la sauce du livre.
Bien assaisonnée elle permet de dévorer l’ouvrage. Nous espérons
donner au lecteur un guide de lecture en essayant de rester au plus
près possible du contenu.

Quand j’interroge la conscience sur ce qui est important, point
d’hésitation : la liberté est inestimable et irremplaçable ; c’est donc le
bien le plus précieux. Quand on fait appel au passé qui, en réalité, ne
passe jamais ; quand on interroge le présent qui peut nous tromper sur
l’avenir fugace et volatil, on apprend que des milliards d’hommes ont
connu l’esclavage ; que des millions d’êtres humains en souffrent dans
leur chair, et que les tyrans destructeurs sont immortels en face de
leurs victimes éternelles.

Les chercheurs du jeune Centre de Recherche en Economie et en Droit
du Développement Insulaire sis à la faculté de droit et d’économie
(C. R. E. D. D. I.) de la Guadeloupe en nous présentant cet ouvrage
8 collectif tente de résoudre cette énigme. Ils n’ont pas du tout fait leur
la maxime du Cardinal de Retz « quand les événements nous
échappent feignons d’en être les instigateurs » et ont tenté de mettre
en lumière les éléments qui pourraient défaire les nœuds de l’illogique
afin de résoudre cette contradiction lamentable. Certains hommes
tiennent plus que tout à leur liberté en exigeant de l’autre qu’il y
renonce. On sait la difficulté de penser le présent « no sabemos lo que
pasa y eso es lo que pasa » (Ortega y Gasset) En d’autres termes,
l’immédiat et l’expérience précèdent la conscience. Ce sont les idées
qui ouvrent ou ferment la porte à la réalisation d’un grand dessein.
Comme l’a dit Pierre Gutoyat, « Les forces « extérieures » du monde
sont les mêmes que celles qui nous agitent intérieurement ; ses
drames, ses tentations, ses lâchetés, ses cruautés –pour peu qu’on ait
l’occasion, la volonté, la franchise, l’intelligence de les voir, de leur
résister, de les combattre en soi-même procèdent aussi de la vie
intérieure de tous les autres êtres humains….Les cruautés des tyrans
leur viennent d’une vie intérieure qui nous est commune à tous ».

Le colloque organisé les 22, 23 et 24 novembre 2012 à la Faculté de
sciences juridiques de la Guadeloupe a permis de confronter les points
de vue de chercheurs travaillant sur la thématique de l’esclavage mais
avec des approches différentes. C’est d’ailleurs un des gros mérites de
ce colloque d’avoir permis cette confrontation d’idées tant il est vrai
qu’il n’existe pas de grille de lecture pouvant nous dévoiler les secrets
du XXIe siècle.
Edgar Morin a recensé sept réformes nécessaires à réaliser au début de
ce troisième millénaire et s’en prend à la barbarie de nos vies lorsqu’il
affirme que nous ne sommes pas intérieurement civilisés. En effet, de
tout temps, dès que deux hommes s’affrontent, le vainqueur asservit
l’autre et « selon que l’on soit puissant ou misérable, les jugements de
cour vous rendront blanc ou noir ». La loi va du côté des puissants
alors que son existence a comme objectif premier de garantir la
liberté. Comment éviter ces écueils ? L’esclavage a existé sur un large
spectre (Romains, Grecs, Perses, etc.) avec des intensités différentes,
tantôt plus brutales, tantôt plus souples mais sans cesse impitoyables.
Le bipartisme existe bel et bien entre l’acceptation et la soumission à
l’esclavage d’une part et entre la tyrannie et l’autorité d’autre part.
Pour ne pas travailler, l’homme oblige un autre à travailler. Pas de
résistance, sinon il le bat ; pas d’infécondité, sinon il le vend.
9 Les membres du C. R. E. D. D. I. ont retenu le thème de l’esclavage
qui a toujours été aux Antilles françaises à l’heure et au goût du jour.
La problématique consiste à savoir si l’esclavage aux Antilles
françaises a été en grande partie la simple reprise de phénomène
esclavagiste relevant plus du « droit des gens » ou ius gentium des
Anciens que du droit civil ou si, inversement, l’institution esclavagiste
a constitué un ultime avatar de la servitude antique en raison de la
philosophie grecque dominante et de la matrice juridique romaine qui
avaient fait de l’esclave « seruus » non seulement une « res
coporales » mais une « persona » selon les institutes de Gaius du
deuxième siècle de notre ère.
Trois thèmes sont traités
Le premier thème intitulé « Esclavage en Amérique : avatar de la
servitude antique » a fait l’objet de plusieurs interventions de trop
grandes richesses pour qu’on puisse en extirper la substance. Pour ne
pas prendre le risque de se tromper sur le diagnostic , et ne pas
appliquer le remède adéquat, ce colloque s’est attaché dans un premier
temps à faire apparaître les dangers des analogies notamment entre le
droit romain et le Code noir, entre l’esclavage ancien et l’esclavage
moderne afin de s’interroger sur la possibilité de dépasser des
recherches trop centrées sur le fait esclavagiste pour ouvrir le champ
de comparaison à des formes de sujétion et de surexploitation de
travail autres que l’esclavage.
Le rapport du Code noir avec le droit romain n’est pas une découverte
récente mais l’idée que le texte de 1685 ne serait que le décalque des
règles antiques s’est vite répandue au point que l’on pourrait se
demander si, au cas où les rédacteurs du Code noir auraient ignoré le
droit romain, comment ce Code aurai-il pu exister ?
Puisque la mémoire des Nations est sélective et, qu’avec le temps,
s’effacent petit à petit les intrigues mineures, s’affadissent les bonds
de l’actualité et s’arrêtent les secousses, la nécessité de procéder à une
synthèse des caractéristiques de la protection de l’esclave en droit
romain et en droit colonial se révélait nécessaire tant celle-ci peut être
source de polémiques. Cela est fait et de fort belle manière…
L’adaptation de la philosophie grecque aux nouvelles réalités
américaines occupe une grande partie de la réflexion. La conquête de
l’Amérique revitalise la théorie ancienne de l’esclavage par nature.
10 Selon cette contribution, cela constitue nullement une contradiction à
la théorie chrétienne de l’égalité de chacun devant la divinité.
Les participants au colloque ont élargi le cadre de leurs réflexions sur
des thématiques trop peu explorées. Peut-on parler par exemple de
« musique des esclaves » ? Et si oui, y-a-t-il une ou des musiques
d’esclaves ? L’auteur conclut que l’espace de la musique est, au-delà
de la société prise comme personne morale publique, un espace
mental de première importance.
D’ailleurs le lien entre le premier thème et le deuxième intitulé « la
servitude économique : esclaves et habitations » est remarquable dans
l’analyse. En effet, c’est de la dimension festive qu’il s’agit au début.
Les propos sont clairs : « notre démarche consiste à puiser dans le
tréfonds de notre histoire, de voir comment du fait de cette attitude
festive à l’époque esclavagiste, et surtout, de voir comment du fait de
cette culture festive, des alluvions culturels ont pu sédimenter et
conduire à l’émergence d’une culture identitaire guadeloupéenne.
C’est ainsi que la réflexion a été menée à propos des engagés indiens
après l’abolition de 1848. S’agit-il vraiment d’un contrat ? N’était-ce
pas un nouveau mode de dépendance ?
La réponse à cette question n’est pas simple. Pour débusquer toutes les
scories et les entraves, une attention particulière est portée à
l’économie dans la réflexion sur l’esclavage. Car, c’est précisément au
nom d’arguments portant sur une prétendue efficacité économique
que s’est développée la traite et c’est toujours au nom de celle-ci que
de nombreux économistes préconisèrent l’abolition d’un système qui
devait être fondamentalement ruineux et inefficace sur le plan de la
rationalité économique. Depuis que Karl Marx avait analysé les
sociétés par la dialectique entre le maître et l’esclave, la question de
l’esclavage antique a été l’objet de polémiques très vives. Plusieurs
articles sont présentés dans cette deuxième partie où la traite négrière
occupe une large place. Elle laisse interdit quant à ses pratiques et
nous ébranle par sa cruauté: l’animal vient de l’animal. L’esclave
vient de l’esclave et est au maître ce que le bœuf est au pauvre. La
société esclavagiste trouve sa justification dans la négation de la
dignité humaine de l’Autre. Aristote ne disait-il pas qu’il n’y a guère
de différence entre un troupeau d’esclaves et un troupeau d’animaux ?
La troisième partie est intitulée « sortie systémique et période post
esclavagiste ». Il y a incontestablement des regards croisés que nous
11 ne devons pas, pour la complexité du sujet, réduire à leurs plus
simples expressions. La théorie des systèmes se fonde sur l’idée chère
à Bertalanfy que le tout est plus que la somme de ses parties. Si l’on
sait que l’existence de l’esclavage est bien réelle dans des pays
comme en Maurétanie, il y a tout lieu de redouter ceux qui dans des
pays colonisés se sentent encore esclaves…de l’esclavage. C’est dans
cet esprit qu’il est intéressant de souligner le regard du L. K. P. sur
l’esclavage. L’auteur de cet article souligne que les questions
soulevées par ce que soulève le discours de certains protagonistes sont
tout à fait fondamentales dans l’optique d’une approche critique de
l’écriture ou de la réécriture de l’histoire. Il interroge non seulement
l’esclavage dans le discours du L. K. P. d’un point de vue politique
immédiat, c'est-à-dire dans son impact et ses visées instantanés mais
aussi d’un point de vue historique. Comment le L. K. P. vit-il et
considère-t-il l’histoire de la Guadeloupe ?
En répondant à ces questions, l’auteur montre le grand décalage qui
existe entre l’Etat français et le L. K. P. On n’y trouve pas un cadre
propice au dialogue… Cédons la parole à Nelson Mandela : sur ce
point : « L’arme la plus puissante n’est pas la violence mais la
discussion. La première valeur citée dans les dispositions fondatrices
de notre Constitution est la dignité de l’homme ».
Ce colloque sera suivi par d’autres. Il nous a offert l’occasion
d’observer davantage et ensemble le monde. En paraphrasant Musset,
je dis que rien ne nous rend si grands qu’un grand défi. Tâchons de
comprendre le monde et, le revoir, quand cela se révèle nécessaire afin
de donner aux choses tout leur sens. Pour finir, aidons-nous de Paul
Eluard pour la touche finale :

« Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer »

Ce mot, nous le connaissons tous c’est Liberté !...

Jean Gabriel MONTAUBAN
Directeur du C. R. E. D. D. I

12
INTRODUCTION
Déroulement : les trois temps du Colloque

C’est à l’initiative du Doyen Montauban et de Dominique A. Mignot
(section histoire du droit) animés par la « Question de l’esclavage »
que s’est ouvert précisément le premier colloque international sur
l’Esclavage sous l’égide de Monsieur le Président de Région V. Lurel
et de Monsieur le Recteur S. Martens, chancelier de l’Université. Des
discours de salutations et d’encouragements furent également
prononcés par M. le sous-préfet, représentant l’autorité préfectorale et
le Délégué du Conseil Général, responsable du Service Départemental
des Archives.
Ce « symposium » réuni en la Faculté de Droit et Sciences
économique de Fouillole, intra nos muros, les 22 et 23 novembre
2012 était placé sous la direction scientifique des Professeurs A.
Castaldo (Paris II) et J. Annequin, (Université de Besançon, président
honoraire du G. I. R. E. A.). De même, nous remercions C.
Lauranson-Rozas, directeur du Centre Lyonnais d’Histoire du Droit P.
Domingo-Suarez (Université Complutense, Madrid), et P. Vandepitte,
(Louvain) pour leur haute caution scientifique. L’intervention de C.
Grieshaber a été précieuse dans la mesure où elle nous a donné une
juste idée de la recherche contemporaine allemande sur l’esclavage
(Université de Trèves).
Après de nombreux discours de bienvenue, le Prof. J. Annequin
prononça une magistrale conférence inaugurale sur La raison et la
déraison de la comparaison de la servitude antique et de l’esclavage
moderne. Après un déjeuner dans le cadre agréable du restaurant « La
Route du Rhum », à deux pas de la Faculté, une seconde demi-journée
de labeur nous attendait. La première Table Ronde portait sur le thème
de L’esclavage en Amérique : avatar de l’Antiquité ? Les
interventions envisagèrent le phénomène esclavagiste par rapport au
13 christianisme, à la loi de flexibilité ou encore à la philosophie grecque.
L’accent a été mis tantôt sur le rôle des pré-abolitionnistes ibériques,
tantôt encore sur l’importance de la matrice romaine et de la servitude
médiévale.
La deuxième journée traita respectivement des deux autres thèmes. La
matinée fut consacrée à l’étude de l’Economie et des Servitudes
dans sa vision évolutive, sociale et juridique. Les interventions
envisagèrent à tour de rôle la question de l’Edit de mars rapproché de
la règlementation tardive (Code noir « G », 1784), la festivité de
résistance, les contrats de réengagement des Indiens, la pensée des
Lumières chez A. de Sartine, la pensée de Marx et d’Engels face à
l’esclavage, enfin, l’institution de l’engagement des Blancs, comme
prélude de l’esclavage des Noirs.
Après un repas où se manifesta la joie de la rencontre à la Marina nos
travaux se poursuivirent allègrement. La dernière Table Ronde se
devait d’envisager la Sortie systémique de l’esclavage sous divers
aspects : la lutte d’un historien abolitionniste (H. Wallon), l’aspect
utopique de l’esclavage, la question financière (indemnité des colons),
l’étude des actes baptistaires à la Martinique ou encore, plus
récemment, l’esclavage dans le discours politique du L. K. P. La
théorie de l’emprise légale dans le Code civil fut abordée en fin de
période.
D a Mignot s’est efforcé de livrer un essai de synthèse sur l’ensemble
de ces communications si riches et pertinentes et, in fine, à une heure
déjà avancée, M. le Doyen a prononcé un mot très senti sur l’utilité de
cette Rencontre. Il nous invitait tous à participer à la Soirée de clôture
donnée dans la Résidence très agréable du Conseil Général au fort
Fleur d’Epée qui domine la baie pointoise.
Enfin, lors de la troisième journée, les participants « descendirent » à
Basse-Terre, l’ancienne capitale de la Guadeloupe proprement dite.
Après la belle et riche visite du Fort Saint-Charles (devenu récemment
fort Delgrès) sous la houlette de notre si érudit ami G. Lafleur, un
dernier repas a réuni les congressistes à la Marina de Rivière-Sens.


14
CONFERENCE INAUGURALE
RAISON ET DERAISONS DE LA COMPARAISON

J. ANNEQUIN
Fondateur du G. I. R. E. A.
Université de Besançon

Comparer est devenu avec le rétrécissement du monde et la fluidité
de l’information, une pratique et une manière de penser quotidiennes
de sorte que la comparaison n’apparaît plus comme le propre d’une
activité savante même si elle permet d’ouvrir comme jamais le champ
des savoirs. Dans ces conditions, alors que se banalise la comparaison,
la démarche comparative se fait de plus en plus complexe et raffinée.

C’est le cas en histoire, discipline à présent multipolaire avec le
développement de l’histoire « croisée », « connectée » ou encore des
analyses dites « de transfert ». Ces approches renouvelées ont permis
d’enrichir les méthodes bien au-delà de la comparaison différenciative
ou de la recherche des convergences. Elles ont permis aussi d’aborder
d’autres domaines que ceux devenus classiques de la comparaison
quantitative chère aux historiens de l’économie, institutionnelle ou
encore globale étroitement liée aux structures. Se sont ainsi crées des
synergies qui ont encouragé les recherches transdisciplinaires dont
rendent compte des publications collectives qui, il est vrai, se
contentent trop souvent de proposer au lecteur des études parallèles à
1charge pour lui d’en faire la synthèse .

1 H. KAELBLE, Der historische Vergleich, Campus Verlag, 1999 ; E. JULIEN,
« Le comparatisme en histoire. Rappels historiographiques et approches
méthodologiques », Hypothésis, Paris, 2004, 1, p. 191-201, Publications de la
Sorbonne ; Faire des sciences sociales, critiquer, comparer, généraliser, Paris,
2012, édition de l’Ehess ; P. KOLCHIN, « L’approche comparée de l’étude de
l’esclavage. Problèmes et perspectives. », Esclavage et dépendances serviles,
15
Il reste que la comparaison rencontre les exigences méthodologiques
du comparatisme dans ses différentes déclinaisons : sociologiques,
anthropologiques, politiques, culturelles, historiques. On sait qu’au
eXIX siècle, les rapports entre comparatisme et histoire ont été
difficiles et qu’aujourd’hui persistent et même se renforcent les écarts
entre la démarche du sociologue qui parie sur la typologie et la
synchronie, et celle de l’historien qui privilégie le tournant, la rupture,
la périodisation, la diachronie…même si, de façon assez paradoxale,
l’anthropologie historique se soucie assez peu de comparer.

Au fond, et chacun le sait bien, la comparaison offre à l’historien un
vaste champ d’étude qu’il ne fréquente guère et même qu’il peut
délibérément ignorer. L’histoire de l’Antiquité en est un exemple
particulièrement signifiant. Le chemin de la comparaison emprunté
jadis par M. I. Finley, n’est plus guère parcouru et le comparatisme
sans rivage que propose M. Detienne reste un sujet de débat
2méthodologique voire purement théorique . En effet les historiens sont
toujours réticents à comparer le comparable et encore plus à
3« comparer l’incomparable ».

Comparaison et esclavage.

L’esclavage dans son unicité et dans ses expressions diverses, a,
plus que d’autres sujets, suscité des réflexions comparatives plus ou
moins sophistiquées. C’est ainsi que, très souvent, la comparaison se
présente comme un simple artifice de la narration historique qui use
de situations présentes pour mieux faire comprendre le passé grâce
4aux vertus bien connues de l’anachronisme , quand elle ne reste pas
tout simplement dans le domaine de l’implicite. Lorsqu’elle elle est
assumée, l’usage d’un modèle référentiel en trouble trop souvent
l’apparente logique. Les exemples ne manquent pas. On songe aussi
bien au modèle de la plantation coloniale et à son ombre portée sur

Histoire comparée (M. Cottias, A. Stella, B. Vincent, éds.), Paris, 2006,
l’Harmattan,
2 M. I. FINLEY, Esclavage antique et idéologie moderne, Paris, 1981, Ed. de
Minuit,
3 M. DETIENNE, Comparer l’incomparable, Paris, 2000, Seuil.
4 N. LORAUX, « Eloge de l’anachronisme en histoire », Le genre humain, 27,
1993, p. 23-29
16 l’économie rurale ancienne qu’à l’idée longtemps persistante de la
survie dans le Nouveau Monde du système de la villa romaine. On
songe au recours à l’esclavage pour désigner d’autres formes de
sujétion (servitudes communautaires, populations tributaires,
assujettissement pour dette…) gommant ainsi leurs spécificités. Enfin,
est-il nécessaire de rappeler ici, qu’aujourd’hui encore, les textes très
officiels de la communauté internationale utilisent volontiers des
analogies suspectes avec l’esclavage pour condamner des pratiques
renvoyant à des formes différentes de contrainte et de privation de
liberté. Même si l’on est passé des formes dites « analogues » à
l’esclavage à ce qu’il convient de nommer désormais « les formes
contemporaines d’esclavage », demeurent à la fois la pratique de
l’analogie et la présence d’un modèle, celui de l’esclavage, pour
désigner les modes « extrêmes » d’exploitation du travail et de
5privation de liberté . Je voudrais, une fois encore, souligner à quel
point cette manière de dire et de penser contribue de façon persistante
à fausser le jeu de la comparaison.

Il reste que le goût de comparer a été et demeure très présent chez les
historiens américains qui, depuis de longues années, ont exploré les
chemins de la comparaison pour en mesurer les difficultés et en
6éclairer les enjeux . Peut-être n’est-il pas hors de propos ici de
s’interroger sur cette particularité. On sait que la culture antique qui au
emoins jusqu’au XIX siècle imprègne les élites, a contribué à façonner
une vision du monde, une représentation, une Weltanschauung. Mais,
dans l’Amérique de l’esclavage, cette présence prend une importance
plus grande encore et surtout plus quotidienne et plus intime. Cette
Antiquité revisitée investit non seulement le quotidien mais aussi les
combats entre esclavagistes et anti-esclavagistes tant il est loisible de
7puiser chez les Anciens exemples et arguments . Sans doute cette

5 J. ANNEQUIN, Esclavage et formes de dépendance, Présentation, Colloque
GIREA de Besançon 1993, Besançon-Paris, Les Belles Lettres, 1994, p.7-14 ;
Dictionnaire des esclavages, (O. Pétré-Grenouilleau, dir.), Paris, 2010, p.41,
Larousse, Cf. encore, J. ANNEQUIN, « Dépendance(s), esclavage(s), contrainte(s).
Formes et raison des modes de sujétion», La Pensée, 368, 2011, p.7-20.
6 Sur ces problèmes, St. FENOALTEA, «Slavery and Supervision in comparative
Perspective : a Model», The Journal of Economic History, XLIV, 3, 1984, p.
635668.
7 On pourra se reporter à la longue présentation que fait A. GONZALES d’Ancient
slavery and abolition : from Hobbes to Hollywood (E. Hall, R. Alston, J.
McConnell, eds.), Classical Presences, Oxford University Press, 2011.dans
17 relation particulière se traduit-elle chez les historiens américains par
une propension à l’anachronisme signifiant et durant de longues
années, à la comparaison entre esclavages ancien et moderne. Mais si
ce rapport à l’Antiquité est resté étroit, l’exercice même de la
comparaison l’a changé. Il n’est plus simple référence et encore moins
source d’arguments, il s’objective en soulignant ressemblances et
différences et, ce faisant, éloigne l’un de l’autre les termes de la
comparaison. Le rapport intimiste s’est rompu dès lors que les deux
esclavages parce qu’ils sont comparés sont aussi campés dans leurs
spécificités. C’est sans doute là tout à la fois une « ruse » et une
« raison » de la comparaison.

Cette comparaison surtout généraliste dans les années 1960/70,
s’exposait au danger de « superficialité » tant il est difficile de
disposer « d’une expertise universelle » pour reprendre les termes de
8P. Kolchin . Son étude comparée de l’esclavage au sud des Etats Unis
et du servage dans la Russie des Tsars est, à ce titre, doublement
intéressante par sa méthode et ses acquis mais aussi par ses manques
9et les difficultés qu’elle avoue . Mais, au-delà de cet exemple, c’est
bien la comparaison généraliste en soi qui s’expose au risque majeur
10des approximations et des rapprochements hasardeux . La mise en
évidence de ces difficultés a d’ailleurs favorisé l’émergence, dès les
années 1980/90, d’études comparatives plus serrées opérant par
thèmes. Moins soucieuses d’étudier des systèmes dans leur globalité,
les recherches se sont alors attachées à décrire de l’intérieur le monde
de l’esclavage et, plus encore, celui des esclaves donc à analyser les

« Culture classique et esclavage face à la modernité de l’abolition », DHA, 38/2,
2012, p. 87-122
8 P. KOLCHIN, loc. cit.
9 P. KON, Unfree Labor. American Slavery and Russian Serfdom, Cambridge
M., 1987, Harvard University Press; M. CONFINO, «Servage russe, esclavage
américain», Annales ESC, 5, 1990, p. 1119-1141. On retiendra la méthode dite des
équivalents fonctionnels, des éléments de comparabilité, des champs de similarité et
de différence, des niveaux de mise en rapport… .Sur une lecture renouvelée du
«servage» en Russie, cf. la synthèse de A. STANZIANI, «Travail et dynamique du
deuxième servage en Russie», La Pensée, 368, 2011, p.57-67
10 Cf. les remarques de P. Kolchin, loc. cit, p. 192. On se reportera aussi à I.
KOPYTOFF et S. MIERS «African Slavery as an Institution of Marginality»,
Slavery in Africa : Historical and Anthropological Perspectives, (S. Miers, I.
Kopytoff éds.), Madison, 1977, p.3-81, Wisconsin University Press.
18 comportements (adaptation/refus/résistance/répression/paternalisme/af
franchissement etc.)

Les spécialistes de l’esclavage ancien, quant à eux, sont restés dans
11l’ensemble assez imperméables à ce genre d’analyse . Plusieurs
raisons peuvent être évoquées dont la crainte persistante de
l’anachronisme que renforce l’idée d’une spécificité en quelque sorte
12« essentielle » de l’esclavage et des sociétés de l’Antiquité . Il est
révélateur de constater que, si les thèmes majeurs des recherches sur
l’esclavage sont largement présents dans une bibliographie riche et
abondante, ils ne sont que rarement l’occasion d’un regard soutenu
vers d’autres formations sociales. Ainsi, dans cette large communauté
de travail et de réflexion qu’est le GIREA, ce n’est qu’en 1991 que le
colloque de Palma de Majorque consacré aux captifs et aux esclaves
s’est intéressé aux mondes anciens et modernes mais en leur réservant
13deux ensembles strictement distincts . Ce n’est qu’en 2003 que la
célèbre collection des Forschungen zur antiken Sklaverei a publié une
étude d’I. Weiler présentée comme Ein Beitrag zur Vergleichenden
14Sozialgeschichte . Il convient cependant de préciser que dès 1985, la
revue Dialogues d’histoire ancienne, réunissait des recherches sur
deux thèmes associés mais toujours séparés: « Formations sociales de
l’Antiquité » et « Histoire et anthropologie de l’esclavage moderne ».
Ce volume comprenait mon article sur comparatisme et comparaison
15dont je devais reprendre les thèmes en 1990 .

Néanmoins la nécessité de comparer s’est imposée à plusieurs
spécialistes de l’Antiquité soucieux de saisir des phénomènes dans la
longue durée ou encore fascinés par des convergences et interpellés
par des différences. J’ai retenu ici un certain nombre de ces essais que
je voudrais présenter et rapidement commenter. Quatre d’entre eux
émanent d’historiens et archéologues des mondes anciens. Deux

11 A. PONCIN, «Historiographie comparée de l’esclavage. Rome et le Nouveau
Monde», Hypothèses, op. cit., p. 203-212.
12 Cf. le compte-rendu par R. Chevallier de la thèse de R. Martin, Les Agronomes
latins (1971), Caesarodunum, 6, 1971, 9. p. 360
13 Captius e esclaus a l’Antiguitat i al mon Modern , Naples,1996, Jovene.
14 Die Beendigung des Sklavenstatus im Altertum, Stuttgart, 2003
15 J. ANNEQUIN, «Comparatisme/comparaisons : ressemblances et hétérogénéité
des formes d’exploitation esclavagiste. Quelques réflexions», DHA, 11, 1985, p.
638-672 et «Réflexions sur les termes d’une problématique», Hommages à P.
Lévêque, 5, Besançon-Paris, Les Belles Lettres, 1990, p. 9-26.
19 s’intéressent à l’esclavage comme système économique et social dans
la perspective des recherches des années 1980 ; deux autres
s’inscrivent dans la comparaison thématique plus propre aux années
2000. Tous proposent une comparaison entre esclavage ancien et
esclavage colonial. Seule la dernière analyse émane d’un spécialiste
de l’esclavage moderne soucieux d’organiser un croisement de
données pour penser l’esclavage, les formes de sujétion et les modes
d’exploitation du travail assujetti mais aussi « libre » dans le cadre
d’une comparaison évolutive.


Comparer des systèmes.

Si la comparaison dans les années 80 connaît de nouveaux
développements chez les historiens modernistes -en particulier
américains- elle rencontre chez les spécialistes de l’Antiquité un
16regain d’intérêt lié à la publication en 1974 de Time on the Cross .
Rappelons que cet ouvrage se proposait de poser sur des bases
radicalement nouvelles, le problème de la nature et de la profitabilité
de l’esclavage dans le sud des Etats Unis en utilisant les ressources de
la « cliométrie » et d’établir sur ces études statistiques des conclusions
jugées refondatrices sur l’esclavage et sa logique en tant que système.

Cette étude, les polémiques que suscitèrent sa méthode et ses
conclusions ne manquèrent pas d’éveiller l’attention des spécialistes
de l’esclavage romain et même si l’on suit R. Martin, des esclavages
grec et romain. Ses conclusions qui peignait en des couleurs moins
sombres l’esclavage et lui reconnaissaient une logique et une
rentabilité certaine, relançaient aussi un débat déjà ancien sur les
notions alors souvent conjointes, de rentabilité et de rationalité. Enfin
les historiens de l’Antiquité si frustrés par la rareté des sources, ne
manquaient pas d’être impressionnés par le traitement statistique des
données. Bref, Time on the Cross, rendait une certaine validité à la

16 R. FOGEL, St. ENGERMAN, Time on the Cross. The Economics of American
Negro Slavery, 1 et 2, Boston-Toronto, 1974 (New-York, 1995) ; en dernier lieu, cf.
A. GONZALES, «Histoire comparée de l’esclavage et construction
historiographique de l’Antiquité à aujourd’hui via l’esclavage américain», Penser
l’esclavage, modèles antiques, pratiques modernes, problématiques contemporaines,
(A. Gonzales, éd.), p. 77-110, Besançon, 2012, Presses Universitaires de
FrancheComté
20 comparaison alors frappée de suspicion et rajeunissait la
problématique du semblable et du diffèrent entre exploitation
coloniale et domaine rural antique.

Pour illustrer mon propos, j’ai retenu deux analyses : celle de René
17Martin grand spécialiste des agronomes latins et celle d’Andrea
18Carandini qui, en 1985 publiant les résultats des fouilles de la plus
ancienne villa alors connue, celle de Settefinestre (première moitié du
eII siècle après. J.-C.), ne manqua pas de solliciter les travaux de ces
agronomes latins mais aussi ceux des historiens des esclavages
coloniaux.

Le court essai de R. Martin présente un double intérêt : celui d’une
comparaison conduite dans les règles alors admises et d’une
interrogation sur sa légitimité, témoignage précieux sur les
tâtonnements de l’art de comparer chez de trop rares antiquistes dans
les années 1980. Il permet également de s’interroger sur les excès
d’une fascination trompeuse pour la comparaison.

L’auteur revient d’abord sur le problème de la comparabilité des deux
esclavages. Est-il légitime d’examiner celui de l’Antiquité « à la
lumière de ce que nous savons ou croyons savoir, du fonctionnement
ede l’économie esclavagiste tel que nous pouvons l’observer au XVIII
eet au début du XIX s. en Amérique du nord et aux Antilles » ? Ayant
affaire « à deux structures économico-sociales voisines, à deux modes
d’exploitation très semblables » (p. 161) cette mise en comparaison lui
paraît tout à fait légitime. C’est d’ailleurs, note-t-il, ce que pensaient
déjà, en I893, H. Wallon qui ouvrait son Histoire de l’esclavage
antique par « un chapitre préliminaire » consacré « à l’esclavage dans
les colonies » (p. 162) et C. A. Yeo dans ses textes de 1952 et 1966, en
19particulier dans « The Economics of Roman and American Slavery ».


17 R. MARTIN, « Du nouveau monde au monde antique : quelques problèmes de
l’esclavage rural», Ktéma, 5, 1981, p. 161-175
18 A. CARANDINI, Settefinestre. Una villa schiavistica nell’Etruria romana,
Modène, 1985, Panini, (Rome, 1988)
19 C. A. YEO, « The Economics of Roman and American Slavery », Tübingen,
Finanzarchiv, 1952, p. 445- 455; «The Rise of the Plantation in ancient Italy and
modern America», Classical Journal, 51, 8, 1956, p. 391-395.
21 Le champ de comparabilité est à ce point établi, selon R. Martin, qu’il
paraît parfois même confiner au semblable puisque « nous sommes à
même de constater, au sein du monde moderne, la présence d’une
structure économique et sociale spécifiquement antique (p. 162) ».
C’est la raison pour laquelle, précise-t-il, nous avons « l’impression
saisissante de regarder le monde antique à travers un télescope : il se
trouve rapproché de plusieurs siècles ».

Mais, en I980, les perspectives n’ont-elles pas changé avec la
publication de Time on the Cross ? Cette étude « proprement
révolutionnaire », selon R. Martin, ne nous invite-t-elle pas à « une
révision déchirante de nos conceptions concernant son homologue
antique » ? (p. 162) Curieusement, l’auteur qui ne remet pas en cause
l’homologie entre ces systèmes esclavagistes, diffère sa réponse pour
ne pas succomber, nous dit-il, « à une faute méthodologique
rédhibitoire ». Il veut d’abord poser au système de la villa, les
questions que Fogel et Engerman ont posées à la plantation
américaine.

Ce sont les réponses à ce questionnaire qui lui permettent d’affirmer la
parfaite compatibilité du domaine esclavagiste sudiste tel que le décrit
Time on the Cross avec celui de la villa. Compatibilité plus parfaite
encore que celle des anciennes interprétations. Ainsi se trouvent
confirmés les traits constitutifs de l’économie rurale antique tels qu’il
les avait énoncés dans son étude sur les agronomes latins, tels que J.
20Kolendo les a décrits dans son Agricultura nell’Italia romana . Au
fond R. Martin avoue la raison profonde de sa comparaison :
démontrer la rationalité de l’économie de la villa romaine en déclarant
son homologie avec l’exploitation coloniale -du moins celle de «Time
on the Cross- mais aussi fait l’aveu d’une déraison assez étonnante qui
oublie les distances géographiques, historiques, économiques et
culturelles entre ancien et nouveau monde à l’heure où l’esclavage
colonial est étroitement lié à l’émergence de la « modernité » en
Europe.

Cet effacement des différences, cette abdication aussi devant une
interprétation reçue comme juste, est soigneusement évitée six années

20 J. KOLENDO, Agricultura nell’Italia romana (préface de A. Carandini), Rome,
1980, Editori Riuniti.
22 plus tard par A. Carandini qui, sur le même sujet, situe clairement le
cadre dans lequel, selon lui, peut se développer la comparaison. A ses
yeux, contrairement à la vision de Time on the Cross, les économies
rurales anciennes et modernes s’inscrivent à des moments différents
du développement du capital marchand donc d’un système
économique précapitaliste. Par ailleurs, il estime que Fogel et
Engerman ne prennent pas assez en compte l’existence d’un secteur
« patrimonial » qui produit pour le maître et les esclaves en
autosuffisance et d’un secteur « capitaliste » qui produit pour le
21marché . Dans ces conditions, distinguer profitabilité (rate of
exploitation) et productivité (productivity) n’a pas de sens dans la
mesure où le patrimoine ne s’est pas encore séparé du capital. Dans
une lecture de l’esclavage très éloignée de celle des auteurs
américains, il souligne qu’ils font trop de l’esclave un simple outil, un
« robot » ce qu’il n’est pas. C’est parce que les esclaves sont des
« strumenti pensanti » que le maître peut les utiliser au mieux. C’est
cette gestion patrimoniale qui, dans l’Antiquité romaine comme dans
22l’Amérique coloniale reste, selon lui, la clé de voûte du système .

Ayant écarté de la comparaison tout modèle référentiel, A. Carandini
propose a confronto entre schiavitu antica e moderna (p.187) autour de
deux axes :
- une confrontation d’éléments du slave system en s’efforçant de
distinguer ce qui est commun par « analogie structurelle » ou
simplement par « derivazione culturali »
- une réflexion sur l’établissement d’une démocratie inédite dans un
environnement social, idéologique, architectural « à l’antique » et
l’existence d’une économie fondée sur l’esclavage.

En ce qui concerne le slave system, comme R. Martin, A. Carandini
relève de nombreuses convergences entre le domaine ancien et la
plantation moderne. Dans les deux cas surtout, le dominus et le
planteur ne sont pas des rentiers mais bien des entrepreneurs dans des
sociétés dominées, à des niveaux différents, par le capital marchand.


21 On reconnaît ici l’influence de la pensée de M. Weber et de sa lecture de la notion
de capitalisme.
22 A. CARANDINI, Schiavi in Italia : gli strumenti pensanti dei Romani fra tarda
Repubblica e medio impero, Rome, 1988, Nuova Italia Scientifica.
23 Dans ce contexte particulier, le monde des fondateurs de la nouvelle
république est à la fois moderne et antique, ancré dans des réalités
géographiques et historiques, vécu dans un espace partagé entre
maîtres et esclaves et décoré « à l’antique ». Un lecteur de Finley ne
saurait être étonné de ce développement conjoint de la liberté
citoyenne et de la chattle slavery. Faut-il rappeler que pour Ruffin
comme pour Fitzhugh par exemple, l’esclavage apparaissait
clairement comme la condition du développement économique,
23culturel et artistique des états du vieux Sud . A. Carandini insiste sur
l’importance de ce « parfum antique » qui accompagne les débuts de
la démocratie en Amérique. Ce ne sont pas seulement les monuments
qui rappellent l’Antiquité mais tout un cadre de vie. Jusque dans les
années 1880 les hommes clés y furent des agrariens, des propriétaires,
des marchands d’esclaves et Washington comme Cincinnatus,
retourna à sa charrue, c’est-à-dire à son domaine, sur sa terre qui
restait, comme à Rome, le plus noble moyen de produire de la
richesse. (p. 204) Comme les riches Romains, ces hommes politiques
étaient « libérés » par l’esclavage, libres pour l’action politique. Pour
tous, les esclaves étaient comme le présupposé de la vie dans la cité et
la Déclaration d’indépendance pouvait sans contradiction, affirmer
que « tous les hommes sont égaux et dotés par le Créateur de certains
droits inaliénables ».

C’est donc non seulement à la comparaison de deux systèmes
socioéconomiques et à la mise en perspective de deux moments historiques
où esclavage et liberté marchent la main dans la main que nous convie
A. Carandini via l’étude d’une villa « esclavagiste » et une réflexion
sur l’organisation de la production et son articulation avec l’échange.

Comparer par thèmes

Aujourd’hui encore, la démarche comparative demeure très
marginale chez les historiens de l’Antiquité même si les auteurs
anglais et américains usent plus que d’autres de mises en perspective

23 Ed. RUFFIN, The Political Economy of Slavery or the Institution considered in
regard to its influence on public Wealth and the general Welfare (1857),
Washington, 2006, L. Towers ; G. FITZHUGH, Sociology for the South or the
Failure of the Free Society), Richmond,1854, A. Morris.
24 24qui ne relèvent pas pour autant de la comparaison stricto sensu . Il est
vrai toutefois -et c’est là un aspect tout à fait essentiel- que ces
dernières années, se sont développées des recherches pour mieux
situer l’esclavage par rapport à d’autres formes de dépendance. Ainsi
s’ouvrait le jeu de la comparaison dès lors que l’esclavage prenait
25place parmi les différents types de sujétion . Nous aurons d’ailleurs
l’occasion de revenir sur ce point.

26Trop rare encore, la comparaison thématique existe et se développe .
J’ai choisi de présenter ici deux études émanant de spécialistes des
sociétés anciennes qui tous deux, à des titres différents, s’inscrivent
dans le champ des recherches anglo-américaines.

La première est une monographie sur les marchés d’esclaves dans le
27monde grec et romain publiée par Monika Trümper . Cet auteur fait
appel à la comparaison dans une recherche proprement archéologique
sur des monuments antiques susceptibles d’être identifiés comme des
marchés. Recherche qui la conduit à s’interroger sur une vision
peutêtre faussée que les antiquistes se feraient des tensions parcourant les
sociétés esclavagistes.

La seconde reprend le thème très étudié de la manumission et de sa
logique dans les sociétés esclavagistes anciennes, « traditionnelles » et
modernes. Cet ouvrage collectif clairement comparatiste dirigé par M.
Kleijwegt se penche à la fois sur l’affranchissement comme mode de
sortie systémique de l’esclavage et sur la position sociale de
28
l’affranchi .


24 Cf. supr. On songe, entre autres, aux réflexions de K. R. Bradley et à ses mises au
point dans la Cambridge Word History of Slavery, 2011, p. 241-264
25 J. ANNEQUIN, «Formes et raison des modes de sujétion. Dépendance(s),
Esclavage (s), Contrainte(s)», La Pensée, op. cit., p. 7-20.
26 Cf. J. ANNEQUIN, «Fugitivi, latrones, cimarrones. Quelques réflexions sur les
espaces du refus et de la résistance», Colloque G. I. R. E. A. de Salamanque 2007, p.
45-55 (repris dans Anales de Historia antigua, medieval y moderna, 42, 2010, p.
2334).
27 M. TRÜMPER, Greco-Roman Slave Markets. Fact or Fiction? Oxford, 2009,
Oxbow Books.
28 The Faces of Freedom. The manumission and Emancipation of Slaves in Old
World and New World Slavery, Leiden-Boston, 2009, Brill.
25 1. Comparer pour identifier : les marchés d’esclaves

L’existence de ces marchés est largement attestée dans le monde
ancien par les textes et par les inscriptions. On sait que les marchands
d’esclaves accompagnaient les armées et que le trafic des esclaves
suivait des routes maritimes et terrestres pour approvisionner les
marchés. Peut-être existait-il même des places de « redistribution »
comme à Délos à l’époque hellénistique. Ce que l’on sait moins, c’est
à quoi ressemblaient ces marchés. Avaient-ils des emplacements
spécifiques ? Etaient-ils intégrés à des lieux d’échange plus vastes ?
Supposaient-ils des ensembles architecturaux spécialement conçus en
particulier dans les grands centres ? Pour conduire son enquête à la
fois historique et archéologique mais aussi pour soutenir sa
démonstration, M. Trümper a recours à la comparaison. Dans un
premier temps, elle réunit les documents les plus variés sur les
marchés spécialisés en Turquie, Egypte, à Cuba ou encore aux Etats
Unis qui lui permettent de dégager des constantes sur la localisation et
l’organisation architecturale des espaces. C’est à partir de ce dossier
référence que, dans un deuxième temps, elle interroge les espaces
monumentaux des cités antiques susceptibles d’être interprétés comme
des marchés d’esclaves.

En effet ces éléments sont sensés permettre à l’auteur de remettre en
cause l’image que l’on a pu se faire de ce type de marché dans le
monde ancien. A ses yeux, il convient de ne pas se focaliser sur
l’aspect monumental mais de réfléchir à partir de modes d’occupation
de l’espace peu soucieux du gardiennage des esclaves, de leur
isolement, de la sécurité et laissant esclaves, marchands et badauds
dans une relative proximité. Cette vision conforterait celle de marchés
temporaires, voire itinérants, spatialement peu organisés au côté de
marchés permanents dans les grandes villes. Vente et achat pouvaient
s’effectuer aussi le long des rues, sur le port, sur les navires mêmes,
tandis que, parallèlement, fonctionnaient des réseaux de transactions
entre particuliers. Ce qui ne veut pas dire que dans l’Antiquité comme
aux époques modernes, les marchés ne supposaient pas aussi des
ensembles architecturaux stables. A ce titre, on rappellera que dans le
monde ottoman divers documents précisent que la vente n’est
26 autorisée que dans les marchés d’esclaves (esir bazar pour les
29hommes, avret bazar pour les femmes) .

C’est donc cette démarche comparative qui conduit M. Trümper à
remettre en cause les interprétations qui faisaient d’un certain nombre
d’ensembles monumentaux autant de marchés d’esclaves potentiels.
Et, parmi eux, l’« Agora des Italiens » de Délos, dont on sait qu’elle
fut à l’origine d’une ancienne querelle entre archéologues à laquelle
30l’auteur - après tant d’autres - compte bien mettre fin . Mais, au-delà,
ce que cette lecture tend à remettre en cause c’est la vision dominante
de sociétés esclavagistes anciennes fondées sur une forte coercition,
sur une violence latente, sur une méfiance permanente, sur une tension
qu’il conviendrait de contenir dans des bâtiments sécurisés.

Ici interviennent les enjeux proprement archéologiques et les
démonstrations de l’auteur pour refuser les fonctions de marchés aux
esclaves à des ensembles monumentaux parfois considérés comme
tels. Ayant évoqué ailleurs sa démonstration, je n’y reviendrai pas
31ici . Que des marchés temporaires, occasionnels, aient existé dans
l’Antiquité est un fait bien établi. Que l’existence de certains marchés
ait dépendu du flux des esclaves est tout à fait probable.

Resterait à bien rappeler la nature et le degré d’intervention de la
puissance publique dans le fonctionnement du marché. En effet dans
cet espace, sinon toujours clos, du moins soigneusement délimité,
l’achat et la vente sont régulièrement surveillés par des magistrats et
obéissent à des règles bien établies en particulier dans le cas du
commerce des esclaves. Cette surveillance de l’échange et des contrats
est d’autant plus attentive que les cités sont directement intéressées
par les revenus des taxes prélevées sur les transactions. L’auteur
sousestime l’importance de cette pratique pourtant bien attestée tant à
l’époque moderne que dans l’Antiquité comme le montrent des

29 F. HETZEL, « L’esclavage en territoire ottoman à l’époque moderne », Couleurs
ede l’esclavage sur les deux rives de la Méditerranée (Moyen-Âge-XIX siècle), R.
Botte, A. Stella, dirs.), Paris, 2012, p. 263-281, Karthala.
30 Cf. la note de synthèse de Ph. BRUNEAU, «L’esclavage à Délos», Mélanges P.
Lévêque 3, 1989, p. 41-52
31 Cf. ma présentation dans la «Chronique esclavage et dépendance» (en particulier
les notes 13 et 14), DHA, 37, 2, 2011, p. 165-167.
27 32inscriptions nombreuses et pour certaines, très anciennes . De fait, le
marché, en Grèce comme à Rome, n’est pas un espace comme un
autre : protégé par le Genius du lieu, il est l’espace propre d’une
communauté qui l’organise et assure son entretien. Et si M. Trümper
fait table rase des monuments interprétés ici ou là comme des marchés
d’esclaves, elle semble oublier le premier temps de sa comparaison
dont elle fait pourtant un usage référentiel : le marché comme espace
organisé, comme ensemble architectural, avec des éléments de
permanence « à l’antique » comme les portiques, les colonnades, les
boutiques…

Resterait ensuite à s’interroger sur la mise en adéquation d’une
certaine vision de l’esclavage et d’une certaine vision du marché aux
esclaves. En effet M. Trümper associe a mezza voce une conception
dominante de l’esclavage chez les historiens de l’Antiquité à une
représentation des marchés. A la vision d’une société esclavagiste
méfiante, oppressive, violente encore, correspondrait une organisation
fermée, fragmentée, sécurisée des espaces marchands. A une vision
plus « douce » de l’esclavage, répondrait un marché plus éclaté, plus
ouvert, plus socialisé à l’image des exemples de l’époque moderne.
Est-ce bien à cette figure d’opposition que conduit la comparaison?
Encore faudrait-il ne pas oblitérer les éléments de permanence
essentiels que nous avons rappelés et ne pas oublier que le marché
reste par-delà les temps, un lieu de vie organisé pour des corporations
qui en assurent l’entretien , le fonctionnement et l’étroite surveillance
33des esclaves .
A l’évidence l’ouvrage de M. Trümper invite donc à s’interroger sur la
logique de la comparaison et sur son usage.

2. « The faces of freedom » à l’aune de la comparaison

L’ouvrage collectif paru sous ce titre et dirigé par M. Kleijwegt
reprend un sujet majeur et ancien de la comparaison entre systèmes
esclavagistes : le sens, la nature et la pratique de l’affranchissement.
Dans un long chapitre à la fois méthodologique et historique l’auteur
explicite le choix de lectures résolument transculturelles pour analyser

32 Dans l’espace ottoman le processus de la vente est étroitement surveillé comme le
versement de diverses taxes prélevées par le «contrôleur des marché » (F. HITZEl,
p. 270)
33 F. HITZEL, p. 268/69.
28 la manumission et l’émancipation collective dans leur complexité et
34leur ambiguïté . Pour conduire sa réflexion, il dégage deux points
essentiels :

- La nécessité d’une mise en perspective du phénomène de la
manumission pour interroger les idées admises. C’est le cas, par
exemple, du rapport établi entre un esclavage plus humain et une
politique généreuse d’affranchissement. Au-delà des expériences
35récurrentes des esclavages romain et brésilien , l’auteur montre bien
que la plupart des sociétés concernées ne sont pas disposées à
encourager l’affranchissement qui ne relève pas seulement de la
36sphère privée mais se situe à l’interaction d’intérêts contradictoires .

- La nécessité tout aussi impérieuse de conduire une réflexion sur la
réception de la manumission et de l’émancipation par les esclaves - et
pas seulement par les maîtres - pour mieux prendre en compte la
variété des formes de réceptivité. Selon l’auteur qui a sans doute
raison, seule l’approche transculturelle peut permettre d’estimer les
degrés d’attirance des formes de sociabilité des libres sur les
affranchis et sur les esclaves émancipés mais aussi les rapports de
solidarité entre les nouveaux libres et ceux qui restent dans
37l’esclavage .

Trois éclairages permettent à l’auteur de présenter un inventaire
raisonné des écarts signifiants, clé de la comparaison et de lectures
renouvelées.

La manumission comme phénomène socioculturel.


34 M. KLEJWEGT, « Freedpeople : A brief cross-cultural History », p. 3-68, The
Faces of Freedom. The Manumission and Emancipation of Slaves in Old World and
New World Slavery, (M. Kleijwegt, ed.), p. 3-68, Leiden, 2006, Brill.
35 S. DRESCHER, «Brazilian abolition in comparative perspective», The abolition
of Slavery and the Aftermath of Emancipation in Brazil, (R. J. Scott et alii, eds),
Durham/ London, 1988, p.23-55, Duke University Press,
36 Th. WIEDEMANN, «The regularity of manumission at Rome», Classical
Quarterly, 35, 1985, p. 162-175
37 Neither Slave nor Free : The Freedman of African Descent in the Slave Societies
of the New World (D. W. Cohen et J. P. Green eds) Introduction, p. 1-19, Baltimore,
1972, John Hopkins University Press.
29 En soi, le fait d’affranchir pose un réel problème pour une société
fondée sur l’appropriation d’un individu. D’une part, il apparaît
comme une sorte de négation du système, d’autre part, il introduit un
changement de rapport entre l’ancien esclave et son ancien maître. Il
modifie donc les rapports sociaux. Se pose dès lors la question
du « Pourquoi » et celle du « Comment ». Pourquoi le maître
renonce-t-il à une forme de domination ? Comment l’esclave obtient-il
sa liberté ? Il y a-t-il libéralité pure ou négociation et, dans ce cas, de
quelle latitude l’esclave peut-il disposer ?

La thèse de Tannenbaum faisait coïncider la pratique d’un esclavage
« doux », patriarcal, au Brésil comme à Rome, avec une libéralité
38certaine vis à vis de l’affranchissement . Même si, pour l’Antiquité,
des auteurs comme J. Carcopino et, plus récemment, Ch. Dumont
insistent sur une large pratique de l’affranchissement à Rome, il est
difficile de soutenir que c’est un principe d’humanité qui conduisait à
39cette pratique peut-être d’ailleurs surestimée . Déjà O. Patterson
inscrivait cette libéralité supposée dans une pratique sociale de
40l’échange, celle du don et du contre don . Les études récentes
l’insèrent plus volontiers dans une pratique de transaction
économicofinancière, dans le passage à un nouveau mode d’exploitation et de
41contrôle social . Mais surtout, il convient de souligner que cette sortie
autorisée et contrôlée de l’esclavage participe dans la longue durée des
esclavages, à la mise en place de soupapes de sûreté « propres à éviter
42les blocages et à réduire les tensions ».


38 F. TANNENBAUM, Slave and Citizen: The Negro in the Americas, New-York,
1946,A. A. Knopf ; A. FUENTE, «Slave law and claims-making in Cuba : The
Tannenbaum debate revisited», Law and History Review, 22, 2004, p. 339-37I
39 J. CARCOPINO, La vie quotidienne à Rome à l’apogée de l’empire, Paris, 2002,
Hachette; Ch. DUMONT, Servus, Rome et l’esclavage sous la République, Rome,
1987, EFR.
40 O. PATTERSON, Freedom, 1, Freedom in the Making of Western Culture,
NewYork, 1991, Basic Books.
41 K. R. BRADLEY, Slaves and Masters in the Roman Empire. A Study in Social
Control, Bruxelles, 1984, Latomus; T. St. WHITMAN, The Price of Freedom:
Slavery and Manumission in Baltimore and Early National Maryland, Lexington,
2000, Routledge; St. ENGERMANN, «Pricing freedom: evaluating the costs of
emancipation and manumission», Pricing Freedom: Perspectives from the
Caribbean, Africa and the African Diaspora (V. Shepherd, Ed.) Kingston/Oxford,
2002, p. 273-303, Palgrave-Global.
42 O. PETRE-GRENOUILLEAU, loc. cit., p. 511-540.
30 L’affranchi en tant qu’être social

Cet aspect de la question permet de tester les vertus et les limites
de la comparaison. Socialement l’affranchi est dans une situation
ambiguë, dans un « entre-deux ». Les formules pour rendre compte de
cet état sont d’ailleurs révélatrices : « esclave sans maître », « ni
esclave, ni libre », « an unapproprieted people », « some what more
independant »... .I. Berlin a bien montré comment, dans les états du
Sud, la liberté reste incomplète. Aussi n’a-t-on pas manqué de lui
opposer celle de certains affranchis romains qui, malgré les obstacles
à surmonter, les préjugés à affronter, acquièrent avec le temps, la
43plénitude d’une liberté citoyenne . Mais, en l’occurrence, opposition
n’est que très partiellement raison. Elle oublie en effet, les obligations
des affranchis envers leurs patrons dont on sait qu’elles peuvent être
très contraignantes comme en Grèce dans le cadre de la paramonè, et
le statut « intermédiaire » que leur accorde la cité proche de celui de
44l’étranger résident mais bien éloigné de celui du citoyen .

L’affranchissement et la symptomatique des « sociétés ouvertes »

On accorde généralement cette distinction entre sociétés
45esclavagistes « ouvertes » ou « fermées » à J. L. Watson . Si cette
opposition avancée surtout par les anthropologues, témoigne d’un
46élargissement du champ des investigations , elle n’est guère
susceptible de corriger les insuffisances de l’ancienne distinction entre
sociétés rigides ou souples selon qu’elles excluent ou acceptent des
formes d’assimilation. Au fond ce qui importe c’est d’apprécier
l’affranchissement non seulement au contenu de la liberté qu’il
procure, mais aux facultés d’intégration à l’ordre social dominant qu’il
autorise. Si l’on ne s’en tient pas à la notion de liberté citoyenne, la

43 I. BERLIN, Slaves without Masters: The Free Negro in the Antebellum South,
New-York, 1975, The New Press Pantheon Books; M. I. FINLEY, Esclavage
antique et idéologie moderne, op. cit.
44 P. GARNSEY, Social Status and Legal Privilege in the Roman Empire, Oxford
University Press, 1970: R. ZELNICK-ABRAMOVITZ, Not Wholly Free. The
concept of Manumission and the Status of Manumitted Slaves in the Ancient Greek
World, Leiden, 2005, Brill.
45 J. L. WATSON, « Slavery as an institution. Open and closed systems », Asian and
African Systems of Slavery (Watson, ed.), Berkeley, Los Angeles, 1980, p. 1-16,
Basil Blackwell.
46 Cf. Slavery in Africa. Historical and Anthropological Perpectives, op. cit.
31 réussite économique et financière peut apparaître comme un ascenseur
47social efficace . Encore que les fonctions à responsabilité qui si
souvent conduisent à la liberté, s’inscrivent en amont dans la volonté
délibérée des maîtres de former des esclaves soigneusement choisis
pour leurs capacités mais aussi pour leur docilité. L’utilisation tant
prisée des success stories, rencontre vite ses limites. Même si elles
témoignent du rôle d’anciens esclaves dans les activités lucratives de
l’échange ou encore de la banque au demeurant bien attesté dans les
sociétés anciennes, elles nous invitent à mesurer encore le degré
d’incertitude sociale que suscite l’affranchissement. Combien
d’affranchis se font représenter sur leurs stèles funéraires dans la
posture et sous les traits austères du « vieux romain » affichant ainsi
leur réussite mais aussi leur désir d’intégration dans une société dont
ils disent partager les valeurs. Mais aussi combien d’autres
revendiquent dans des inscriptions leur condition et leur réussite
professionnelle. Dans quelle mesure l’affranchi assume-t-il sa
condition sociale ? Qu’associe-t-il à cette condition ? Ces questions
que posent avec force les témoignages anciens ne peuvent manquer
d’enrichir une réflexion sur la notion de modèle social proposé ou
imposé aux affranchis et aux esclaves après l’émancipation… .Modèle
qui fonctionne, on l’a bien compris, comme une forme de contrôle
social.

Plusieurs questions se posent donc à l’historien auxquelles la
comparaison peut apporter des éléments de réponse :
- dans quelle mesure leur dynamisme social permet-il aux affranchis –
et jusqu’à quel point ? – de franchir les obstacles d’une ascension
sociale ?
- dans quelle mesure ont-ils tendance à assumer leur condition voire à
48la revendiquer ?
- dans quelle mesure cette ascension peut-elle être associée à la
recherche d’une intégration sociale oblitérant ainsi les anciennes
solidarités serviles ?

47 A. A. SIO, Marginality and free coloured identity in Caribbean slave society -
Slavery and Abolition, 8, I987, p.166-I82.
48 M. KLEIJWEGT, «Freed Slaves, Self-Presentation and Corporate Identity in the
Roman World», ibid. p. 89-II5. Faut-il voir avec J. Andreau, dans le développement
d’un milieu social assez spécifique (un « ordo libertinorum » en quelque sorte) le
témoignage d’une intégration inaboutie ou, au contraire, l’affirmation d’une
spécificité assumée ?
32 L’ampleur historique, sociologique et anthropologique de la
comparaison, la densité des réflexions historiographiques, la prudence
méthodologique, la diversité des questionnements disent assez la
richesse et la qualité de cette entreprise comparative. Mais il importe
tout autant, me semble-t-il, de mettre en évidence la dimension
transculturelle de cette réflexion collective qui contribue à ouvrir le
champ de la comparaison.

Elargir la comparaison

Si, comme nous l’avons vu, la comparaison emprunte des chemins
différents, elle se limite trop souvent à la seule analyse de formations
sociales liées plus ou moins étroitement à l’esclavage. Elle se refuse à
regarder ailleurs, à prendre en compte d’autres modes de sujétion et
donc renonce à étudier ce qui fonde la spécificité de l’esclavage.
Toutefois, depuis plusieurs années, on assiste à une ouverture du
champ de la comparaison. Ouverture parfaitement légitime puisque
l’esclavage s’inscrit dans le large panel des formes de domination et
49d’exploitation . C’est à une étude d’Olivier Grenouilleau présentée
lors du colloque G. I. R. E. A. de Naples puis approfondie dans un
article tout récent que je veux à présent me référer pour présenter cet
50élargissement de la comparaison .

Chacun connaît la volonté d’O. Grenouilleau de penser l’esclavage
dans sa spécificité mais aussi dans sa globalité. Cette démarche l’a
conduit récemment à proposer un essai d’analyse comparative de
certaines formes d’esclavage et de dépendance en ce qu’elles sont à la
fois des modes d’organisation et d’exploitation du travail contraint, de
l’unfree labour, mais aussi de cette forme singulière de free labour
qu’est le salariat.

Cet essai comparatif propose de prendre la mesure du degré d’utilité
(au sens wébérien du terme) de ces modes d’organisation du travail.

49 J. ANNEQUIN, «Formes et raison des modes de sujétion.», loc. cit.. A ce titre, il
convient de relever l’importance prise par la problématique esclavage/dépendance
dans les colloques récents du GIREA de Naples (2009) et de Madrid (2012).
50 O. GRENOUILLEAU, « La place de l’esclavage dans les formes de dépendance :
Marginalié et/ou centralité? », Dipendenza ed emarginazione nel mondo antico e
moderno (F Reduzi Merola et alii. éds.), 2009, Naples, 2012, Aracné, et « Esclaves
et sujétions », La Pensée, 368, 2011, p. 31-43
33 Non pas par rapport à des critères actuels mais en fonction de l’usage
que peut en faire telle ou telle formation sociale. L’auteur grâce à des
tableaux à entrées multiples, met en situation de comparaison des
formes de sujétion (servitudes collectives, péonage, travail forcé,
esclavage, engagement, clientélisme, rapport salarial) qui induisent
des situations de domination et de contrainte, mettant ainsi en
évidence des tensions de nature et d’intensité variable. Intervient alors
un second jeu de comparaisons à partir des coûts et des bénéfices
attendus, pour dégager des régimes différents de profitabilité.

C’est dans cette perspective d’un élargissement de la comparaison des
formes et des raisons de la domination et de la contrainte que des
historiens, des anthropologues et des sociologues ont publié en fin
d’année dernière, une recherche collective sur « Esclavages et
sujétions ».

Il est apparu aux initiateurs du projet (l’anthropologue R. Botte et
moi-même) qu’au niveau de la logique comparative, ces travaux
présentent au moins un triple intérêt :
- ils permettent de dépasser une problématique des sujétions trop
formelle en évitant le fameux piège des typologies
- ils articulent esclavages et sujétions à des logiques économiques,
sociales et culturelles différentes
- ils contribuent à situer l’esclavage en soi au sein des différentes
51formes de contrainte tout en évitant d’en faire un modèle référentiel .

C’est par cette inscription de l’esclavage au sein de la multiplicité des
modes de domination que je souhaite suspendre ces réflexions sur la
raison de la comparaison et sur ses déraisons occasionnelles, sur ses
potentialités et ses limites mais surtout sur sa valeur heuristique.
Valeur heuristique qui me paraît s’être renforcée dès lors que la
comparaison historienne s’est ouverte à d’autres disciplines, qu’elle
s’est faite moins égocentrique, qu’elle a su se dégager d’une
problématique des formes et dépasser la vaine querelle de l’esclavage
au singulier ou au pluriel, pour penser ensemble, logique systémique
et expériences historiques, pour mieux mettre en perspective le
comparable et l’incomparable et peut-être vaincre les réticences
identitaires à la comparaison.

51 « Esclavages et sujétions », La Pensée, 368, octobre/novembre 2011
34
Bibliographie sommaire :

J. ANNEQUIN, « Comparatisme/comparaisons : ressemblances et
hétérogénéité des formes d’exploitation esclavagistes. Quelques
réflexions », DHA, 11, 1985, p. 638-672
« Formes et raison des modes de sujétion. Dépendance(s), Esclavage
(s), Contrainte(s) », La Pensée, 368, 2011, p. 7-20
K. R. BRADLEY, Slaves and Masters in the Roman Empire. A Study
in Social Control, Bruxelles, 1984, Latomus
M. I. FINLEY, Esclavage antique et idéologie moderne, Paris, 1981,
Ed. de Minuit
O. GRENOUILLEAU, « Introduction », Dictionnaire des esclavages,
Paris, 2010, Larousse
P. KOLCHIN, « L’approche comparée de l’étude de l’esclavage.
Problèmes et perspectives, Histoire comparée », Paris, 2006,
l’Harmattan.













35




















Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.