Esclaves de la canne à sucre

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1848 : la fin de l'esclavage ? Le décret d'application a-t-il véritablement fait disparaître cette pratique dans les colonies françaises ? Aux confins du domaine colonial français, dans l'Océan Indien, la petite île sucrière de Nossi-Bé fait partie de ces territoires marginalisés par l'administration mais situés au coeur d'une zone sucrière traditionnelle de traite des Noirs. Ce livre propose une approche d'une réalité trop souvent oubliée, en considérant aussi bien les engagés africains que les planteurs sucriers.
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
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EAN13 : 9782296151413
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Esclaves de la canne à sucre: engagés et planteurs à Nossi-Bé, Madagascar 1850-1880

www.librairieharmattan.com di[fusion .harlnattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr cgL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00974-3 EAN:9782296009745

Jehanne-Emmanuelle Monnier

Esclaves de la canne à sucre: engagés et planteurs à Nossi-Bé, Madagascar 1850-1880

Préface de Vincent Joly

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Collection

)) « Inter-National dirigéepar Denis Rolland avec Joëlle Chassin,FrançoiseDekowskiet Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (déjà parus) : F. LE MOAL, La France et I 'Italie dans les Balkans.

C. BERNAND et A. STELLA (coord.), D'esclaves à soldats. Miliciens et
soldats d'origine servile. XIlf - XX! siècles.

Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie
d'Afghanistan. J. de La Barre, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants en France. F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. A.-A. Jeandel, Andrée Viol/is: une femme grand reporter. Une écriture de l'événement. 1927-1939. D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L'Intellectuel, l'État et la Nation. Brési/- Amérique latine - Europe. M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l'Afrique. M. Hecker, La défense des intérêts de l'Etat d'Israël en France. E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin XIXdébut XX. E. Anduze, La franc-maçonnerie de la Turquie ottomane. E. Mourlon-Druol : La stratégie nord-américaine après Il-septembre. S. Tessier (sous la dir.), L'enfant des rues (rééd.).
L. Bonnaud (Sous la dir.), France-Angleterre, un siècle d'entente cordiale A. Chneguir, La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987

C. Erbin, M. Guillamot, É. Sierakowski, L'Inde et la Chine: deux marchés très différents? B. Kasbarian-Bricout, Les Amérindiens du Québec P. Pérez, Les Indiens Hopi d'Arizona. D. Rolland (dir.), Histoire culturelle des relations internationales. D. Rolland (dir.), Political Regime and Foreign Relations. D. Rousseau (dir.), Le Conseil Constitutionnel en questions.
Pour tout contact: Denis Rolland, denisrolland(éi)freesurffr Françoise Dekowski, fdekowski@fteesurf.fr Marc Le Dorh, nlarcledorh@yahoo.fr

SOMMAIRE

Préface
Introduction Première Partie: Nossi-Bé, une île au confluent de plusieurs mondes Seconde Partie: La spécificité des colons nossi-béens Toisième Partie: Le recrutement des engagés de la canne à sucre Quatrième Partie: Vie et travail sur les plantations de canne à sucre Cinquième Partie: La poursuite de l'esclavage à Nossi-Bé Conclusion Sources Bibliographie Annexes Table des Matières

9 Il 17 55 97 179 251 283 287 293 297 307

Avertissement

pour la lecture des citations:

les parenthèses signalent les coupures ou commentaires, les crochets signalent une lacune du document et éventuellement une hypothèse de lecture.

PREFACE

Le livre de Mademoiselle Monnier comble une lacune importante. En effet, si les traites négrières ont fait l'objet de nombreux travaux, les engagés ont été délaissés par les historiens. L'ouvrage du regretté François Renault (Libération d'esclaves et nouvelle servitude, Abidjan, Les Nouvelles Editions Africaines, 1976) avait ouvert une voie que Mlle Monnier prolonge avec talent. S'appuyant sur des sources diverses, glanées dans les archives de la Réunion, du Service Historique de la Marine à Lorient et à Vincennes ou encore au CAOM d'Aix-en-Provence, elle montre très clairement les continuités entre le "commerce honteux" et celui de ces hommes et de ces femmes prétendument libres, recrutés en Afrique. Les procédures de recrutement sont finement analysées tout comme les réseaux des commanditaires et des transporteurs. La description des voyages dévoile un trafic régional qui conduit les navires, parfois des boutres armés par des Comoriens, des ports du Mozambique à la Réunion en passant par les Comores et le Nord de Madagascar. La localisation de l'étude, l'île de Nosy-Be selon l'orthographe malgache, permet dans un cadre géographique restreint de se pencher sur une économie de plantation complexe qui connaît plusieurs cycles autour du sésame, de l'indigo puis de la canne à sucre. Nous sommes dans le cadre d'une économie coloniale, finement décrite, créée par les créoles venus de la Réunion. Cette économie est grande consommatrice de main d'oeuvre et fait appel à des recruteurs qui vont chercher des hommes et des femmes sur la côte africaine faute de pouvoir les trouver à Madagascar. L'encadrement légal de cette activité dans les années 1850 ne peut dissimuler la réalité d'un trafic rémunérateur qui s'apparente à la 9

traite des esclaves. Du reste, l'interdiction officielle du recrutement en Afrique en 1859, n'y met pas un terme tant que persiste la demande à Nosy-Be. Mademoiselle Monnier nous offre un remarquable tableau des conditions de vie et de travail des engagés sur les plantations de canne à sucre. La plantation est une prison, l'enfermement étant le seul moyen que connaissent les planteurs pour conserver une main d'œuvre tentée par l'évasion et oubliée par la justice. La violence est le quotidien de ces hommes et de ces femmes même si, parmi les planteurs, certains font preuve d'humanité. Ces derniers, venus de la Réunion avec un passé judiciaire souvent lourd, peu compétents, se révèlent incapables d'être des agents efficaces de la mise en valeur. Mademoiselle Monnier nous brosse une galerie sans complaisance de ce microcosme étouffant qui vit mal la tutelle pourtant lointaine de l'administration. Ce remarquable travail d'une jeune et prometteuse historienne ouvre un chantier riche et encore peu défriché qui doit susciter d'autres recherches.
Vincent Joly Professeur d'histoire contemporaine Université Rennes 2

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INTRODUCTION

Pour anticiper les effets de l'abolition de l'esclavage de 1848, la France met en œuvre dès 1828 le système de l'engagement. Destiné à pourvoir aux besoins croissants en main d'œuvre des colonies, ce nouveau mode de recrutement concerne surtout des Africains et des Indiens, mais s'étend bientôt aux Chinois, Malais, Malgaches etc.. . . dont la caractéristique première doit être leur condition d'hommes libres. Dans l'Océan Indien, même après l'abolition de l'esclavage, le mode de recrutement des engagés africains reste cependant très proche de la traite négrière. Sur les plus petites îles comme Mayotte ou Nossi-Bé on assiste même au débarquement de véritables esclaves, directement venus des grands marchés d'Afrique Orientale. Les autorités françaises sont conscientes de cette réalité mais se retranchent derrière la principe qui veut que tout esclave qui foule le sol français est automatiquement libéré: il n'est donc plus possible qu'il demeure un seul esclave en territoire français après 1848. C'est pour interroger cette affirmation largement répandue au XIXème siècle que nous avons choisi d'étudier le monde de la plantation, en prenant l'exemple de l'île de Nossi-Bé. Nossi-Bé est un cas très intéressant car elle se situe en plein cœur d'une des plus prospères régions de traite au XIXème siècle, interface commerciale entre Madagascar, Zanzibar, les Comores et les Sultanats mozambicains. Française depuis 1840, Nossi-Bé n'est véritablement colonisée que dans la décennie 1850, après l'abolition de l'esclavage. Les colons y développent une économie de plantation, qui nécessite une main-d'œuvre abondante. Cette petite île du Nord-Ouest de Madagascar n'a jamais fait l'objet d'une

Il

attention particulière de la part des historiens 1, pour la période antérieure à la colonisation de Madagascar dans son ensemble. Il ne s'agit pourtant pas ici d'entreprendre une monographie, nous nous proposons plutôt de mettre en lumière la vie et le travail des engagés et des planteurs ainsi que les implications idéologiques de l'engagement des Africains à cette époque. En effet, il ne nous semble pas envisageable d'essayer de comprendre les conditions de vie des engagés africains sans prendre en compte leurs engagistes, c'est-à-dire les planteurs. Engagés et planteurs sont indissociables, car ils constituent le petit monde fermé des habitations sucrières nossi-béennes, un microcosme impitoyable et marginal, terreau fertile pour la renaissance des pratiques esclavagistes. Autre constat, les habitants malgaches - majoritaires sur l'île - sont très peu évoqués dans les pages qui suivent, bien que tout à fait dignes d'intérêt. Leur absence s'explique par les faibles relations qu'ils entretiennent avec les colons français, par leur relative non participation au travail engagé et par leur rare apparition dans les sources utilisées. L'histoire de Nossi-Bé comme colonie française est assez longue - 1841 à 1960 - et celle de l'engagement l'est à peine moins. C'est pourquoi nous avons concentré notre travail sur une trentaine d'années. La période 1850-1880 est riche et surtout très significative en ce qui concerne les engagés et engagistes à NossiBé. En effet, c'est vers 1850 que les colons s'installent en plus grand nombre et qu'ils mettent en place un véritable marché de l'engagement, destiné en premier lieu à alimenter La Réunion, toujours plus avide de travailleurs. Après 1855 débute à Nossi-Bé la grande époque de la canne à sucre, qui prend fin dans la décennie 1880. Comme La Réunion, Nossi-Bé est à son tour envahie par la fièvre sucrière, qui s'appuie sur le travail fourni par les engagés. Ces vingt-cinq années offrent une grande cohérence,
1. Raymond Decary, a publié en 1960 un petit ouvrage intégralement consacré à Nossi-Bé, L'île de Nosy-Bé de Madagascar, histoire d'une colonisation. Mais l'auteur n'est pas historien et il n'apporte pas d'analyse ou de regard critique sur les faits qu'il relate. Des textes ont également été publiés pour le centenaire du rattachement de Nossi -Bé à la France. Si les faits sont justes, encore une fois, le but de ces publications est avant tout idéologique, donc elles ne peuvent être considérées comme véritablement historiques.

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tant par la monoculture qui se développe et bouleverse l'île, que par la présence d'une génération de planteurs sucriers dont l'arrivée et le départ ou le décès encadrent cette période très caractéristique de la canne. Pour mener à bien cette recherche sur les conditions de vie dans les plantations, nous avons largement eu recours aux archives administratives de Nossi-Bé et du Ministère des Colonies, conservées au département de l'Outre-Mer des Archives Nationales, décentralisé à Aix-en-Provence (AOM). Les rapports du Commandant Particulier de Nossi-Bé au Ministre en charge des Colonies, bien que très lacunaires, restent indispensables pour connaître Nossi-Bé et particulièrement la question des engagés. La correspondance officielle se révèle précieuse également par les renseignements précis ou insolites qu'elle peut fournir, car le petit nombre de colons et fonctionnaires permet à tous de se connaître, voire de s'épier. Nous avons beaucoup utilisé la correspondance du planteur Le Blanc avec les Commandants successifs de l'île. Malgré la disparition d'une partie des lettres, cette source est inestimable car elle accorde la parole à un des plus gros colons de Nossi-Bé, ce qui n'est que très rarement le cas dans les sources administratives. Le Blanc est très représentatif des planteurs sucriers de cette époque et sa correspondance, même incomplète, permet d'envisager la plantation sucrière de l'intérieur. L'existence des planteurs en est également éclairée d'un jour nouveau. TInous faut ajouter les nombreux courriers isolés d'autres planteurs. Malheureusement - mais cela n'étonnera guère - il n'existe pas d'archives similaires émanant des engagés. Tout en ayant pleinement conscience de la limite ainsi apportée à notre recherche, nous nous sommes efforcé de remédier à ce manque d'informations en utilisant les rapports des syndics des engagés, rédigés à l'occasion des inspections qu'ils ont effectuées sur les plantations. Les archives du ministère de la Marine, et en particulier celles qui sont consultables à Vincennes (AMV) et Lorient (AML), concourent également à une meilleure connaissance des engagés, grâce aux témoignages des officiers de Marine chargés de l'encadrement du recrutement et de la répression de la traite des Noirs. Ces sources sont directement focalisées sur les engagés. A cela s'ajoutent des documents plus inattendus dans ces lieux de conservation, comme le procès du navire recruteur Mascareignes, 13

infiniment riche et précieux par les renseignements qu'il procure sur les conditions de la traversée pour les engagés et sur l'organisation du recrutement. Les Archives Départementales de La Réunion (ADR) conservent peu de documents concernant Nossi-Bé, ce qui est bien naturel, mais se révèlent très utiles pour considérer l'entourage des planteurs, qui ont presque tous vécu à La Réunion. Le procès du Mascareignes y est par exemple consultable dans son intégralité. Il est également possible d'envisager le recrutement de manière plus vaste et de comparer précisément les pratiques réunionnaises à celles de Nossi-Bé. Enfin, quelques livrets d'engagés qui ont transité par Nossi-Bé mais ont été engagés à La Réunion, permettent de suivre le destin de certains de ces travailleurs qui restent trop souvent anonymes et noyés parmi les milliers d'autres migrants. La masse des archives auxquelles nous avons eu recours est assez importante même si elles ne représentent qu'une partie de ce qui reste à exploiter, cependant leur diversité et leur proximité avec les personnages étudiés constituent sans doute leurs qualités majeures. Précisons que le manque presque total de données chiffrées et leur manque de fiabilité interdit toute démarche d'histoire économique ou quantitative de l'engagement à Nossi-Bé. En revanche, les sources disponibles se prêtent tout à fait à une étude plus sociale des mœurs et des représentations. Afin de comprendre l'évolution de la société coloniale de NossiBé de 1850 à 1880, modelée par les exigences de la canne à sucre, il semble nécessaire de commencer cette étude par une présentation générale de l'île et de ses premiers colons et engagistes. Dans un second temps, nous insisterons sur la génération des planteurs qui s'est entièrement vouée à la canne et sur le rôle central de cette culture qui a irrémédiablement lié le sort des colons à leurs engagés. Ensuite nous envisagerons naturellement le recrutement de ces engagés, avant de poursuivre par leur vie à Nossi-Bé, leurs conditions de travail et les abus dont ils ont été victimes. Pour terminer, il nous paraît intéressant de réfléchir sur le lien qu'entretient l'engagement tel qu'il est pratiqué à Nossi-Bé, avec l'esclavage, encore autorisé quelques années plus tôt dans les colonies françaises.

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Carte de présentation

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PREMIERE PARTIE NOSSI-BE, UNE ILE AU CONFLUENT DE PLUSIEURS MONDES

Chapitre 1 : L'arrivée des Français à Nossi-Bé

1. Une position stratégique dans le Canal de Mozambique
Comme nous le verrons, ce ne sont pas les Français qui prennent véritablement l'initiative de s'installer à Nossi-Bé, mais ce protectorat fait malgré tout partie d'une politique cohérente. Depuis longtemps la France rêve de reprendre pied à Madagascar. NossiBé constitue pour cela une étape, réalisant le pendant occidental de l'île de Sainte-Marie et permettant surtout une première implantation capitale dans le Canal de Mozambique, complétée peu après par la colonisation de Mayotte. L'intérêt stratégique de Nossi-Bé Nossi-Bé et les quelques îlots qui lui sont rattachés 1 sont situés au Nord-Ouest de Madagascar, à quelques milles seulement des côtes de la Grande-Terre. Ce sont des terres volcaniques, généreusement arrosées, de très petite taille, avec un relief souvent tourmenté2. La superficie de Nossi-Bé s'élève à environ 293 km2
1. Ces petites îles éparpillées sont Nossi-Faly, Nossi-Komba, Nossi-Mitsiou et Nossi-Lava. 2. Decary, L'lIe de Nosy-Bé de Madagascar, Paris, 1960, p. 9 : Nossi-Bé mesure dans sa plus grande longueur, du Nord au Sud, 30 km, et d'Est en Ouest 20 km. Son plus haut sommet, le Pic Loucoubé, culmine à 445 mètres mais l'île voisine de Nossi-Komba, d'une superficie plus réduite, s'élève à 622 mètres. Cagnat, "Géographie et ethnologie de NossiBé", Centenaire du rattachement à la France des îles de Mayotte et Nossi-Bé, 1941, p. 127 : Le climat est très humide et chaud (températures entre 25 et 32 degrés toute l'année), ce qui le rend pénible pour les habitants mais favorable à l'agriculture. "Les colonies françaises:

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tandis Nossi-Komba fait ne dépasse pas 30 km2 et Sakatia ne fait que 10 km2. Nossi-Bé est dotée au Sud d'une large rade naturelle bien abritée, idéale pour ancrer des navires en toute sécurité. Cet atout constitue une des principales qualités de l'île aux yeux de la Marine française. L'archipel jouit aussi d'une position géographique particulièrement favorable, dans le Canal de Mozambique, étant relativement proche des îles Comores et point trop éloigné non plus du continent africain. Pour terminer, le site est superbe et séduit même les esprits les moins romantiques, comme le Commandant de la Division des Côtes Orientales d'Afrique, qui écrit en découvrant Nossi-Bé: "Je ne connais de comparable à la beauté de la baie de Nossi-Bé que la magnifique baie de Rio de Janeiro1." Aussi, lorsque la Reine Tsioumeko propose en 1840 aux Français de placer Nossi-Bé et Nossi-Komba sous leur protection en échange d'une aide armée contre les Mérina, et que le Roi Tsimiharo fait de même avec Nossi-Mitsiou, Paris accepte avec empressement2. Le Gouvernement de Louis-Philippe cherche justement à multiplier les points d'appuis dans tous les lieux de passage ou d'importance stratégique et favorise le "grignotage" territorial qui sied à une France amoindrie militairement3. Le 14 juillet 1840 est signé l'acte de prise de possession de l'île4, qui ouvre une nouvelle période pour Nossi-Bé. L'île restera française jusqu'à l'indépendance de la République malgache en 1960. Nossi-Bé doit compléter le dispositif militaire et maritime national, qui reste faible dans l'Océan Indien depuis que le Royaume-Uni a confisqué une partie de ses colonies à la France, au
Mayotte et Nossi-Bé" Revue maritime et coloniale, juin 1863, p. 273 : on a par exemple relevé des précipitations maximales de 870 mm en janvier 1856, avec un total annuel de 3 258 mm. 1. Fleuriot-de-Langle, Campagne de la Cordelière: études sur l'Océan Indien, 1862, p. 45. 2. Martin, Comores: quatre îles entre pirates et planteurs, Paris, 1983, p. 151 et Deschamps, Histoire de Madagascar, Paris, 1972, p. 191 et Boudou, "Notes d'histoire sur Nossi-Bé", Centenaire du rattachement..., p.36. 3. Maestri, Les îles du Sud-Ouest de l'Océan Indien et la France de 1815 à nos jours, Paris, 1994, p. 39 : la célèbre politique des "points d'appuis" de Guizot est formulée en 1843 mais l'occupation de Nossi-Bé en fait déjà partie. 4. Lambert, Histoire du commerce et de l'économie de Marseille: Marseille et Madagascar, Marseille, 2000, p. 25.

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début du XIXème siècle. La Marine française ne dispose que de La Réunion et de Sainte-Marie de Madagascar pour faire relâche, encore que ces deux îles soient jugées un peu éloignées des grands centres d'intérêt de l'Afrique Orientale. Nossi-Bé, puis Mayotte en 18431, viennent donc pallier cette absence de la France dans le Canal de Mozambique. Un important lieu d'échanges avec les régions voisines Traditionnellement, Nossi-Bé remplit une fonction de grand marché entre les commerçants et trafiquants en tous genres venus de Madagascar, des Comores et du Mozambique, de Zanzibar et même de l'Inde ou de la Mer Rouge2. Vents et courants sont favorables à partir de novembre pour s'y rendre, tandis que dès le mois de mai ils permettent de remonter vers le Nord. Ambanourou, le village principal, rassemble une grande diversité de marchands mais constitue surtout un entrepôt imposant. Les boutres de tous horizons s'y bousculent, comme l'a constaté Fleuriot-de-Langle en 1861 : "Nossi-Bé nous a été concédé par la reine Tsioumèque. (...) Cette île est très intéressante parce qu'elle est le rendez-vous des boutres qui visitent Madagascar pendant les moussons du Nord.3" En 1868, des colons de Nossi-Bé vantent de la même façon l'intéressante position géographique de leur île: "Par ses relations avec la côte orientale d'Afrique, notamment Mozambique et Zanzibar, et avec Bombay, l'île de Nossi-Bé est un lieu de transit presque nécessaire entre ces pays et Madagascar; et Hell- Ville est destinée à devenir une place de commerce de quelque importance dans un avenir assez rapproché.4u On y échange du riz, du bétail, du cuir, des coquillages et, bien sûr, des esclaves.
1. Lambert, ibidem, p. 5 : le traité est signé le 25 avril 1841 mais l'occupation effective de l'île n'a lieu que le 13 juin 1843. 2. Decary, L'lie de Nosy.Bé de Madagascar, p. 124. 3. AMV BB4.764, lettre de Fleuriot de Langle au Ministre de la Marine et des Colonies, le 4 juillet 1861. 4. Mémoire du comité élu par l'Assemblée Générale des habitants de Nossi-Bé, Paris, 1868, p.22

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Dans les années 1860, les commerçants établis dans l'île sont estimés à cinq cents, originaires de tous les rivages de l'Océan Indien: Indiens musulmans et hindous, Malgaches, Arabes, Africains et Persesl. Nossi-Bé constitue l'une des principales
1. ibidem, p. 23.

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interfaces dans le commerce négrier sur la Côte Ouest de Madagascar, par ailleurs la plus spécialisée dans le trafic d'esclaves

depuis le XYlème siècle 1. Avant même l'installation des Français,
cette zone malgache est une région majeure du transit illégal d'esclaves, entre le Mozambique et les Mascareignes2. Le Commandant Fleuriot-de-Langle, décidément très curieux, a visité le port de Marambitzy, en plein essor vers 1860, et témoigne de la vitalité des relations commerciales avec Nossi-Bé: "Marambitz, capitale, si l'on peut appeler de ce nom un amas de huttes, du nouveau royaume de Bouëna, est situé à quelques lieues au nord de Baly. (...) Après la ruine de Mazangaye, situé dans la baie de Bombétok, les Antalotes se sont réfugiés en grand nombre à Marambitz et y possèdent quelques bateaux. Ils sont en relations journalières avec Nossi-Bé, où ils ont une partie de leurs familles, en sorte qu'on peut considérer cette petite ville comme une annexe de nos deux colonies.3" Pour les Français, contrôler Nossi-Bé signifie donc aussi contrôler une partie des échanges de l'Océan Indien Occidental. Nossi-Bé apparaît comme un grand carrefour entre plusieurs mondes.

2. Malgaches et Français: une cohabitation mal engagée à NossiBé L'implantation française reste très timide dans un premier temps mais les relations de voisinage avec les Nossi-Béens ne sont pas pour autant facilitées. Une incompréhension mutuelle s'installe dès le début et s'accentue avec le temps, ce que n'ont pas prévu les Français.
empreintes de 1. Rafidinarivo-Rakotolahy, " Océan Indien, esclavage et colonisation: l'esclavage dans les relations internationales", Cahiers des Anneaux de la Mémoire, 1999, p.73. 2. Aderibigbe, "Slavery in South-West of Indian Ocean", Slavery in SW Indian Ocean, ~oka, 1989,p.323. 3. Fleuriot-de-Langle, Campagne de la Cordelière: études sur l'Océan Indien, p.42.

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Une population malgache originale Les Français sont loin de débarquer sur une terre vierge le 5 mars 1841, nous l'avons vu. La colonisation d'une île déjà peuplée pose toujours des problèmes de cohabitation mais c'est un trait particulier des Malgaches de Nossi-Bé qui déconcerte plus que tout les Français. En effet, Nossi-Bé ne comporte pas véritablement de population stable. La plupart des villages qui y sont installés sont habités de façon temporaire par des Malgaches de la Grande-Terre, Nossi-Bé ne constituant donc qu'une résidence saisonnière. C'est pourquoi les Français ont tendance à croire que Nossi-Bé n'est pas vraiment habitée. Cette situation s'explique par les activités agricoles et le commerce. Selon les moussons, le commerce n'est en effet possible que la moitié de l'année, nous l'avons dit, ce qui laisserait la population marchande inoccupée le reste du temps. La plupart des commerçants préfère donc rentrer au pays pendant la période creuse. Mais Nossi-Bé est aussi une île agricole utilisée comme complément par les paysans de la Grande-Terre. Ainsi, ceux-ci augmentent leur superficie de culture mais ne résident à Nossi-Bé que le temps des travaux agricoles. lis font fréquemment la navette avec leur village principal, situé à Madagascar, juste en face. Mais ces installations temporaires peuvent pourtant être habitées plusieurs semaines ou plusieurs mois. Quelques résidents vivent aussi à demeure à Nossi-Bé si bien que l'île n'est jamais complètement déserte. Ce mode de vie atypique engendre une variation spectaculaire de la population selon la saison. Elle est malgré tout estimée à 6 000 personnes au plus en 1841 par l'officier français lore, et compterait 10 000 âmes dix ans plus tardIo Ce "semi-nomadisme" des agriculteurs malgaches et la forte proportion de commerçants a aussi une influence déterminante sur la structure de la population nossi-béenne. Puisque l'île est dédiée au travail loin du domicile,
1. lore, " Notice sur l'île de Nossi-Bé", Revue maritime et coloniale, juillet 1880, p. 177. L'estimation de 23 000 habitants en 1840 proposée par Renault est peut-être excessive, Libération d'esclaves et nouvelle servitude, p. Il.

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on y rencontre assez peu de femmes et d'enfants, qui restent plutôt occupés au lieu de résidence principale - ou dans le pays d'origine des commerçants. Ce déséquilibre originel s'aggrave encore avec l'arrivée des Français et joue un rôle important dans les problèmes ultérieurs de l'île. il ne faut pas négliger de prendre en compte parmi la population nossi-béenne, les Arabes, Swahili, Comoriens ou Antalotes Malgaches islamisés - qui tiennent le commerce et le transport maritime, et les Indiens qui sont les principaux bailleurs de fonds de l'île. Au-delà de leur poids démographique, ces communautés sont centrales à Nossi-Bé. Le chef d'Ambanourou, Califan-ben-Ali, possède un réel pouvoir face à celui des Français. Ces derniers se méfient toujours des Musulmans, qu'ils soient Arabes, Comoriens ou autres, alors même qu'ils ne sont qu'une centaine à Nossi-Bé. Les écrits de Fleuriot-de-Langle à ce sujet sont éloquents: "Les Sakalaves qui habitent [Nossi-Bé] sont une race fière et turbulente, qu'il faut mener avec justice et fermeté. La population arabe ou arabisante qui y est fixée est le rebus de la Mer Rouge et de Zanzibar. Elle nous est très hostile. (...) Ses deux chefs sont nommés Kalifan et Amissi. TIs doivent être surveillés sans cesse.1" En revanche, Fleuriot-de-Langle considère plutôt les Indiens de Nossi-Bé comme des alliés et propose à plusieurs reprises de casser leurs alliances commerciales avec les Musulmans pour les rapprocher des intérêts français2. L'euphorie française vite dissipée

Lorsque le Gouverneur de La Réunion, l'Amiral De Hell, annonce le 3 février 18413 qu'il va prendre possession de Nossi-Bé, c'est une bonne nouvelle pour la France. L'île doit avant tout servir à la Marine mais on pense aussi très tôt à la coloniser. On bâtit tout de suite une petite ville française au creux de la rade, baptisée HellVille en hommage au Gouverneur. Hell- Ville doit devenir le chef1. AMV BB4-764, lettre de Fleuriot-de-Langle au Ministre de la Marine et des Colonies, le 4 juillet 1861. 2. AMV BB4-764, rapport de fin de campagne de Fleuriot-deLangle, 1861. 3. Decary, L'lle de Nosy-Bé de Madagascar, p. 19.

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lieu du teITÎtoire, siège de l'Administration, de la garnison et port militaire. Pourtant, personne ne se bouscule pour vivre dans cette nouvelle colonie. L'île a mauvaise réputation et Raymond Decary pense que ce n'est pas sans raison si le cimetière de Nossi-Bé reste, encore en 1960, le plus important cimetière français de Madagascar. Cela témoigne de l'importance numérique de la présence française mais aussi des conditions particulièrement difficiles dans les premiers temps d'occupation 1. Ce sont donc les militaires qui s'installent les premiers et familiarisent les Malgaches avec les coutumes et lois françaises. Chacun vit de son côté et se jauge avec une certaine méfiance. Les marins français sont toujours en nombre très réduit les premières années et redoutent des attaques malgaches, surtout en provenance de la Grande-Terre. De plus, les officiers ne trouvent pas l'eau et la nourriture nécessaires lors de leurs escales à Hell- Ville, ce qui fait que Nossi-Bé est moins fréquentée que prévu. La Marine déchante rapidement et la colonisation européenne reste quasiment nulle. Même les Saint-Simoniens les plus optimistes sont déçus par cette île2. C'est ce qui fait écrire dès 1852 au Commandant Particulier Lapeyre, dans son rapport sur "l'avenir de Nossi-Bé" : "En somme, Nossi-Bé ne satisfait en rien aux conditions qui ont motivé son occupation.3" Malgré ce constat désabusé, la France s'impose peu à peu et quelques colons téméraires viennent tout de même grossir les rangs des Européens. Ces pionniers sont en fait très souvent des retraités de la Marine ou des fonctionnaires, qui ont découvert Nossi-Bé dans les rangs de l'armée. Arnault Mézence4 en est un exemple représentatif: arrivé à Nossi-Bé en 1843 en tant que secrétaire du
1. Decary, ibidem, p. 5. 2. Martin, Comores: quatre îles entre pirates et planteurs, p. 159. 3. ADM MAD 288nl0, rapport sur l'avenir de Nossi-Bé du Commandant Lapeyre-Bellair, le 22 mai 1852. 4. Un léger doute concerne l'identité de M. Mézence, rarement désigné par son prénom. En effet, les sources laissent penser qu'il n'y a qu'un seul homme portant ce nom pendant la très longue période où il est attesté à Nossi-Bé. Quelques documents lui attribuent le prénom de Arnault mais dans l'acte d'association avec la Maison Vidal il apparaît prénommé Bertrand. Nous pensons qu'il s'agit des deux prénoms du même homme.

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Commandant Morel, il quitte la Marine trois ans plus tard pour s'installer comme planteur à Nossi-Faly puis s'établit à Nossi-Bé en 1850. On peut également évoquer le cas assez proche d'Auguste Pervillé, ancien jardinier et botaniste au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, qui découvre Nossi-Bé et le Nord-Ouest de Madagascar en 1840 au cours d'une mission naturaliste, dans le sillage des militaires français. Il s'établit peu après comme planteur à Nossi-Bé et fait venir son fils. C'est ainsi que la colonie naît progressivement. Les lois françaises sont appliquées et concernent bien sûr tous les habitants, y compris la majorité de Malgaches. Comme dans toutes les autres colonies françaises, l'esclavage reste largement pratiqué en 1841. Mais en 1848, l'abolition décidée à Paris s'applique aussi à Nossi-Bé. Lorsque l'Administration locale veut faire respecter cette décision, les Malgaches se révoltent violemment. Ils ne comprennent pas qu'on leur interdise ainsi une pratique ancestrale, surtout à Nossi-Bé où le travail servile est primordial pour les cultures. Les Français sont étonnés de cette réaction violente car l'affranchissement général effectué à Mayotte dès le 1er juillet 1847 n'a pas provoqué de troubles majeurs l, mais ils parviennent à mater
cette grande révolte de 1849. En conséquence, les Nossi-Béens fuient en nombre important vers la Grande-Terre, pour y poursuivre l'esclavage, avec à leur tête le roi Tsimandroha. Le

Commandant

Fleuriot-de-Langle évoque cette révolte

avec

euphémisme lorsqu'il écrit: "Marambitz est gouverné par un Antalote nommé Bouëna-Moussa, qui a longtemps séjourné à Nossi-Bé. Une partie des Créoles (les Indigènes) de Mayotte et de Nossi-Bé se sont retirés à Marambitz et à Baly, lorsqu'au moment de l'émancipation, on les laissa libres de quitter nos établissements avec ceux de leurs serviteurs qui voudraient les suivre.2" La population diminue donc brusquement à cause de cet exil volontaire mais aussi à la suite d'une épidémie de choléra puis de
1. Ainoddine, "L'esclavage aux Comores, son fonctionnement de la période arabe à 1914", Esclavages et abolitions dans l'Océan Indien, Paris, 2002, p. 101. 2. Fleuriot-de-Langle, Campagne de la Cordelière: études sur l'Océan Indien, p. 42.

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variolet, une partie des terres cultivées est abandonnée et les années suivantes la famine s'abat sur l'île. Cet épisode renforce aussi le sentiment de peur qui règne parmi les Français de Nossi-Bé. Ils craignent la vengeance des anciens Nossi-Béens réfugiés sur la côte qui leur fait face, vengeance qui peut être organisée par la dynastie royale Bamavaza en exil2. L'incompréhension entre les populations est à son comble et tous les marchands d'esclaves qui avaient l'habitude de trafiquer à Nossi-Bé ou dans les îles voisines s'inquiètent. L'activité commerciale de Nossi-Bé, tous produits confondus, décline fortement. 3. Nossi-Bé coloniale: une île trois fois dépendante
Nossi-Bé change beaucoup avec l'arrivée des Français, tant du point de vue de ses activités que de sa population. Mais ce sont surtout ses relations extérieures qui se trouvent modifiées puisque les autres territoires français de l'Océan Indien occupent désormais une place prépondérante dans la vie économique et politique de l'île, l'isolant nettement de ses partenaires traditionnels. La nouvelle administration de Nossi-Bé et le renforcement liens avec Mayotte et La Réunion des

Selon une expression utilisée par les géographes actuels au sujet des DOM-TOM, Nossi-Bé souffre d'une triple "insularité", c'est-àdire de dépendance et d'isolement, en tant qu'île française. En effet, après avoir bénéficié pendant une courte période d'une administration quelque peu autonome, Nossi-Bé est dirigée dès 1844 par un Commandant Particulier, subordonné au Commandant Supérieur de Mayotte3. Ainsi, l'île n'est qu'une dépendance administrative d'une autre île, elle-même toute petite et très isolée géographiquement dans le domaine maritime français. Toutes les
1. Jore, "Notice sur l'île de Nossi-Bé", Revue maritime 2. Deschamps, Histoire de Madagascar, p. 192. 3. Maestri, Les îles du Sud-Ouest de l'Océan Indien et coloniale, et la France juillet 1880, p. 177. p. 47.

de 1815 à nos jours,

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directives venant de Paris passent par Dzaoudzi et le courrier de Hell- Ville destiné au Ministre est également obligé de transiter par Dzaoudzi. Et encore cette situation existe-elle seulement lorsque tout va bien. Effectivement, le Commandant Particulier se plaint en 1861 que les correspondances soient trop irrégulières et déplore surtout que les bateaux chargés du courrier de Mayotte fassent route directement vers les Seychelles et de là vers Marseille, sans faire le détour par Nossi-Bél! Les Nossi-Béens n'ont donc de cesse de réclamer la séparation d'avec Mayotte.2 Comme Mayotte ne possède aucune autonomie matérielle et économique, elle est elle-même très dépendante de La Réunion. Bien que cette dernière colonie fasse figure d'île importante dans la région, elle souffre d'un éloignement considérable de la Métropole puisque les liaisons maritimes nécessitent plusieurs semaines. Ainsi, Nossi-Bé est reléguée en bout de liaison Métropole-La Réunion-Mayotte, et le sentiment d'abandon y est particulièrement fort pour tous les Français qui y résident, surtout pour le personnel administratif. Le délai pour obtenir une information ou un outil décourage même les plus zélés des colonisateurs. Puis tout au long du Second Empire la situation se détériore car, en 1854, une réforme administrative renforce le caractère autoritaire et unilatéral des décisions métropolitaines vis-à-vis des colonies. Non seulement les Français de Nossi-Bé se sentent oubliés, mais aussi méprisés en tant que coloniaux, ce qui équivaut à être citoyens de seconde zone3. Encore en 1869, Jules Ferry déclare dans Le Temps, que la France" ferait preuve à l'égard de nos compatriotes d'OutreMer de la plus sèche (...), de la plus coupable indifférence.4" Plus tard, lors d'une conférence consacrée à Nossi-Bé, le député de La Réunion s'exclame que "ce n'est pas seulement l'ignorance
1. AOM MAD 288/710 rapport du Commandant Particulier Derussat, le 4 octobre 1861. 2. AOM MAD 4Z60, lettre de Le Blanc au Commandant Particulier, le 25 juillet 1872, ou encore MAD 238/520, pétition initiée par Le Blanc pour la séparation et signée par les principaux planteurs de l'île; les exemples sont très nombreux. La séparation est finalement prononcée le 1/1n8 mais moins de dix ans plus tard Nossi-Bé se retrouve dans la circonscription de Diégo-Suarez, ville nouvellement conquise par la France. 3. Masson, " L'opinion française et les problèmes coloniaux à la fin du Second Empire", RFHOM, 1962, p. 377. 4. Masson, ibidem, 1962, p. 373.

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frappant. l " Parallèlement, l'autosuffisance alimentaire n'est plus garantie depuis que les liens commerciaux avec les partenaires traditionnels se sont distendus et que l'agriculture est négligée, surtout après les départs en masse de 1849. Nossi-Bé n'est plus au cœur du trafic entre Madagascar, les Comores et l'Afrique, mais sa qualité d'île française ne lui a pas permis de substituer de nouvelles relations à cet ancien réseau de communications, rendant plutôt l'île extrêmement dépendante de sa nouvelle Métropole. Les besoins ont évolué et il faut tout importer à grands frais de Saint-Denis, voire de Marseille. Nossi-Bé n'est pas à égalité avec les autres îles françaises et cumule finalement les handicaps malgré sa position géographique si prometteuse.
Un avant-poste français à Madagascar

officielle qui est une cause d'infériorité et un obstacle au développement de la colonisation française; c'est aussi et surtout l'incurie dont nos gouvernements font preuve quand il s'agit de politique coloniale et étrangère: Nossi-Bé en est un exemple

Pourtant, Paris n'oublie pas Nossi-Bé. On tient même beaucoup à cette île qui, comme Sainte-Marie à l'Est, permet de surveiller Madagascar et particulièrement le Royaume Mérina. Nossi-Bé permet aussi de soutenir les Français qui s'aventurent jusqu'à la Cour de Tananarive et apportent l'influence française au cœur de Madagascar, tels Jean Laborde2 puis Joseph Lambert. Car les habitants de la Grande-Terre de Madagascar se montrent souvent redoutables pour les Français, attaquant, pillant et tuant leurs commerçants, incendiant leurs navires. Dans les années 1850, malgré une présence accrue des Français dans la région, les déprédations se multiplient contre les navires français sur les côtes malgaches, à tel point que Fleuriot-de-Langle est obligé d'organiser
1. Le Roy, " L'île de Nossi-Bé", Bulletin et Mémoires de la Société Africaine de France. 1892, p.166. L'auteur fut député de La Réunion de 1889 à 1893. 2. Maestri, Les îles du Sud-Ouest de l'Océan Indien et la France de 1815 à nos jours, p. 43.

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des représailles suffisamment dissuasivesl. Certes Nossi-Bé coûte cher, mais il faut absolument y développer une base maritime qui puisse impressionner les Malgaches - et par la même occasion les Britanniques -, une base qui permette d'intervenir militairement sur la Grande-Terre si besoin était, et d'organiser des rondes dans le Canal de Mozambique. Pour fixer confortablement les militaires, il est nécessaire de les nourrir et cela n'est pas possible sans une agriculture pratiquée sur place. Aussi les autorités françaises s'emploient-elles à convaincre les derniers Malgaches de rester à Nossi-Bé, et surtout engagent des paysans français à venir cultiver cette terre parée, pour les nécessités de la propagande, de toutes les vertus. On vante un climat sain et surtout un sol fertile. Une grande campagne de séduction est lancée, particulièrement à destination des Réunionnais pauvres et des Franco-mauriciens. A cette époque de prospérité pour La Réunion, la Colonie tente de lotir tous ses misérables, et se lance aussi bien à la conquête d'îles "vierges" comme Nossi-Bé et Mayotte, que sur ses propres terres éloignées colonisation des hautes plaines et des cirques dans les années 184018502. La Réunion est censée devenir une "colonie colonisatrice", selon l'expression du Gouverneur De Hele. Auguste Toussaint considère même que ce sont les Réunionnais qui ont poussé De Hell à négocier la cession de Nossi-Bé et Mayotte à la France4. Pourtant, le résultat n'est pas vraiment à la hauteur des espérances françaises. Comme le fait remarquer Catherine CoqueryVidrovitch, les marchands précèdent souvent les colons dans les nouveaux territoires africains5.

1. AML 4CI-IA1, dépêche ministérielle du 8 novembre 1859, adressée à Fleuriot-deLangle; AML 4CI-1B1, dépêche ministérielle du 9 mars 1860, au même; AML 4C3-1, rapport du Gouverneur Darricau sur le massacre de la Marie-Caroline, juillet 1858. 2. Vaxelaire, L'histoire de La Réunion, volume 2, Saint-Denis, 2003, p. 454 et 456. 3. Maestri, Les îles du Sud-Ouest de l'Océan Indien et la France de 1815 à nos jours, p. 40. 4. Toussaint, Histoire des îles Mascareignes, Paris, 1972, p. 197. 5. Coquery- Vidrovitch, "Vendre: le mythe économique colonial", Culture coloniale. la France conquise par son Empire, Paris, 2003, p.163.

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