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Esclaves et esclavage dans les anciens pays du Burkina Faso

De
271 pages
Cette réflexion sans complaisance sur l'expérience vécue, depuis l'époque précoloniale et les conflits entre ethnies où les inégalités de développement se sont renforcées avec la diffusion de l'islam, acquiert, grâce au croisement des sources inédites de l'enquête orale et des données coloniales, la force d'une démonstration éclairant les difficultés actuelles de la société burkinabé.
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ESCLAVES
DANS

ET ESCLAVAGE
PAYS DU BURKINA FASO

LES ANCIENS

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-04393-0 EAN : 9782296043930

Maurice BAZÉMO

ESCLAVES ET ESCLAVAGE DANS LES ANCIENS PAYS DU BURKINA FASO

Préface de

Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

L'Harmattan

Collection Histoire, Textes, Sociétés dirigée par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque

Pour questionner l'inscription du sujet social dans l'histoire, cette collection accueille des recherches très largement ouvertes tant dans la diachronie que dans les champs du savoir. L'objet affiché est d'explorer comment un ensemble de référents a pu structurer dans sa dynamique un rapport au

monde. Dans la variété des sources - écrites ou orales -, elle
se veut le lieu d'une enquête sur la mémoire, ses fondements, ses opérations de construction, ses refoulements aussi, ses modalités concrètes d'expression dans l'imaginaire, singulier ou collectif. Déjà parus Laure Lévêque (éditeur), Paysages de mémoire. Mémoire du paysage, 2006. Laure Lévêque (éditeur), Liens de mémoire. Genres, repères, imaginaires,2006. Monique Clavel-Lévêque, Le paysage en partage. Mémoire des pratiques des arpenteurs, 2006.

Pour Jeanne De Chantal, mon épouse et nos enfants Marie Michèle Sandrine Yi-BULA Alex Donald Yi-POA qui, en acceptant mes absences répétées et souvent longues, m'ont apporté ainsi leur soutien.

Remerciements

Cet ouvrage est le résultat d'un travail de recherche que j'ai mené pour l'obtention du doctorat unique, auquel j'ai apporté quelques corrections qui tiennent compte des observations des membres du jury. À tous ceux qui se sont investis d'une façon particulière pour que notre entreprise de recherches aboutisse, je veux témoigner ici de ma profonde gratitude, à Madame Monique Clavel-Lévêque, Olivier PétréGrenouilleau, Laure Lévêque, aux familles Kuenzi et Vieille-Marchiset à Besançon. Mes remerciements vont également à l'Université de Ouagadougou, par l'intermédiaire de laquelle j'ai bénéficié du soutien financier de la coopération belge et de l'UNESCO pour les enquêtes orales et l'achèvement du travail, à la Faculté des Lettres de l'Université de Besançon pour son aide financière et matérielle. Pour ceux que j'aurais bien involontairement oubliés, qu'ils veuillent bien m'en excuser et montrer, par cette indulgence, une nouvelle marque de leur sympathie à mon endroit. Des insuffisances et des erreurs demeurent dans cet ouvrage. J'espère néanmoins pouvoir contribuer à briser le silence sur l'un des sujets tabous de l'histoire africaine, l'esclavage et la traite internes à l'Afrique.

PRÉFACE Ce livre fait partie de ceux qui, passionnants, suscitent le questionnement, donnent à réfléchir et, finalement, conduisent leur lecteur à de nouvelles relectures. Cela s'explique par la simple fluidité du texte, les qualités démonstratives de l'argumentation et l'humilité naturelle de son auteur, mais aussi par son esprit d'ouverture. Chercheur confirmé, aujourd'hui professeur à l'Université de Ouagadougou, Maurice Bazémo a, en effet, passé une partie de sa jeunesse à Besançon pour y étudier, à une époque où les animateurs du GIREA (Groupe International de Recherches sur l'Esclavage Antique) l'initièrent à l'analyse des sociétés anciennes. Cette confrontation culturelle, cette ouverture initiale sans cesse renouvelée sur des mondes différents, donnent sans conteste une tonalité particulière à ce travail issu d'une thèse de doctorat soutenue, justement, en 2004, à l'Université de Franche-Comté. Le thème ici abordé -la traite et l'esclavage internes en Afrique noire et, plus particulièrement, sur le territoire de l'actuel Burkina Faso - est encore particulièrement neuf. Pour prendre une métaphore astronomique, on peut considérer, à la suite de Patrick Manning, qu'il s'agit de l'un des principaux «trous noirs» relatifs à I'histoire des différentes traites négrières1. Le sujet est particulièrement sensible, comme le souligne Maurice Bazémo dans la partie historiographique de son introduction, parlant d'un « trou dans la mémoire collective », ou encore d'une « sorte de chape du silence ». L'auteur n'est évidemment pas le seul à travailler dans cette direction, empruntée également, entre autres, et sur des registres différents, par le professeur Félix Iroko, au Bénin, et par le syndicaliste Moustapha Kadi Oumani, au Niger. Sans compter les historiens anglo-saxons travaillant sur la question (notamment Paul Lovejoy et son équipe, à Toronto) et le Français Roger Botte, chercheur au CNRS et infatigable analyste de l'esclavage dit contemporain en Afrique noire et dans la diaspora noire2. Mais il s'agit là d'un travail difficile, d'une entreprise courageuse, du fait de
1

P. Manning,

Slave Trades 1500-1800.

Globalization

of forced

labour, Aldershot,

Ashgate,
2

1996, p. XXVI.

M. Kadi Oumani, Un Tabou brisé. L'esclavage en Afrique. Cas du Niger, Paris, L'Harmattan, 2005 ; R. Botte (dir.), « Exploitation extrême et travail forcé », dossier de
La Pensée, n° 336, octobre/décembre moderne ou modernité de l'esclavage?
«

2003, pp. 5-83 ; R. Botte (éd.), «Esclavage », Cahiers d'Études Africaine.fj, 2005 ; R. Botte,

De l'esclavage et du daltonisme dans les sciences sociales », Journal des Africanistes,

2000 (1-2), pp. 7-42.

Préface

la sensibilité attachée à ce sujet comme de l'important travail nécessaire à l'accumulation des données factuelles indispensables. Exploitant les fonds archivistiques disponibles dans trois pays (Burkina Faso, Sénégal et Niger), Maurice Bazémo a également su susciter des sources orales. On sait que la tâche est particulièrement ardue et qu'il faut des heures, parfois des journées entières de route et de discussions pour ne retenir que quelques bribes. Or, soixante-cinq témoignages ont été enregistrés, ce qui est d'un grand intérêt Et l'on ne peut qu'encourager leur « inventeur» à en publier, plus tard, une retranscription exhaustive accompagnée d'une présentation des questionnaires et d'une analyse typologique des personnes interrogées. Si toute la production anglo-saxonne n'a pu être exploitée, étant donné les grandes difficultés pour se procurer, au Burkina Faso, les ouvrages nécessaires, il faut bien plutôt souligner la mise à disposition, grâce à cet ouvrage, d'un grand nombre d'études réalisées sur place, qu'il s'agisse d'articles, d'actes de séminaires, de mémoires de maîtrise (on dirait aujourd'hui de masters) ou de thèses, souvent inédits. Et c'est un vrai bonheur que de pouvoir prendre ainsi connaissance de ces travaux auxquels le chercheur étranger n'a pas, non plus, toujours forcément facile accès. Reliant deux thèmes souvent séparés dans l'historiographie, à savoir celui de la traite et celui de l'esclavage, Maurice Bazémo tente de les éclairer sous leurs divers aspects, accordant, à juste titre, une part importante à l'histoire sociale et culturelle. Courant, en gros, de la seconde moitié du XIXe siècle à nos jours, la période étudiée est relativement longue. Humble dans son traitement, cette étude s'avère donc ambitieuse dans ses objectifs. Parmi ses multiples apports, on notera la manière très nuancée avec laquelle les rapports entre essor de la traite et propagation de l'islam sont analysés, propagation qui, note l'auteur, servit parfois à légitimer les razzias, mais n'en fut pas la cause. Il nous décrit également quelques grandes figures locales du djihad (Mamadou Karantao, Ali Kari, Sidi Ouidi.u), lesquelles enrichissent notre connaissance générale du phénomène. La question très délicate des effets ou des conséquences sociales et économiques de la traite est abordée de la même manière. Disposant de peu d'informations à ce sujet, Maurice Bazémo se trouve, en effet, parfois réduit à ne pouvoir proposer qu'une série de raisonnements, faute de données suffisantes. Ainsi, du fait des razzias, et donc de l'insécurité, la production agricole a sans doute chuté, écrit-il, mais l'historien ne peut pas vraiment le mesurer. La population de certaines ethnies a également très certainement été mise à mal mais, faute d'informations quant à la taille des populations concernées, à leur taux de natalité, à la répartition par sexe, à l'ampleur des razzias, etc., il est difficile d'aboutir à des ordres de grandeur suffisamment étayés. Les populations lançant des razzias ne se sont-elles pas, inversement, renforcées par rapport à 12

Captivité et esclavage dans les anciens pays du Burkina Faso

celles qui étaient ponctionnées? Posant la question, Maurice Bazémo parle de « situation de vases communicants ». Disposant de données chiffrées pour les régions occupées, au XXe siècle, par les ethnies négrières du passé, il est plus à même de commencer à étayer son raisonnement. De commencer, car l'utilisation régressive de données démographiques contemporaines afin de rendre compte de comportements démographiques passés reste, évidemment, méthodologiquement délicate. Dans son travail, Maurice Bazémo ne pouvait évacuer un autre thème, tout aussi embrouillé, celui des liens entre conditions de vie et statut des esclaves. Sans forcément trancher, là non plus, il nous montre, honnêtement et tout simplement, que les choses sont complexes. Qu'un esclave peut être présenté par son maître comme faisant partie de sa « famille », mais que la société conservant la mémoire de la différence, il est

encore aujourd'hui parfois difficile à un « descendantd'esclave» d'épouser
la fille d'un « ingénu ». Ce qui laisse planer un doute sur la réalité et la profondeur de l'intégration « familiale» initiale de ces mêmes esclaves (thème déjà étudié, côté français, par Claude Meillassoux et Alain Testartt). On peut alors se demander si certaines de ces formes apparentes d'intégration n'étaient pas en partie destinées à réduire les conflits maîtres/esclaves, par une sorte de paternalisme interposé. Ce qui semblerait être corroboré par la faiblesse des actes de résistance des esclaves: «par l'attention, les soins qui lui étaient accordés, celui qui jouait le rôle de père veillait », écrit Maurice Bazémo, « à empêcher» chez l'esclave « l'idée de la fuite». Les conditions de vie ne faisant pas le statut, l'auteur rappelle également que l'esclave royal pouvait bénéficier d'avantages substantiels par rapport à d'autres, mais qu'il demeurait néanmoins esclave. Maurice Bazémo met également assez habilement en rapport la nature du travail confié aux esclaves, les représentations de ce même travail dans la société des maîtres, et les conditions de vie matérielles des esclaves. Ainsi, chez les Lyela, le travail de la terre, seul à être considéré comme vraiment important, était fortement valorisé, et même considéré comme une preuve de être relativement bien traité. Inversement, chez les Peul ou les Touareg, c'est la force brute qui, selon l'auteur, l'emportait dans l'usage d'esclaves traités apparemment plus durement. Ce qui se rapporte aux jeux de miroir entre ethnies négrières et ethnies ponctionnées par la traite est tout aussi intéressant. Par ce biais,
1

« bravoure ». L'esclave que l'on y utilisait comme agriculteurpouvait donc

CI. Meillassoux, Anthropologie de l'esclavage: le ventre defer et d'argent, Paris, PUF,
la dette et le pouvoir. Études de sociologie comparative,

1986 ; A. Testart, L'Esclave, Paris, Errance, 200 1.

13

Préface

l'auteur se hisse à un stade d'analyse véritablement comparative des facteurs à l'origine de l'esclavage et de sa légitimation. L'esclavage, dit-il, est d'abord sous-tendu «par la représentation de soi-même et par celle de l'Autre» (p. 25). Plus loin, Maurice Bazémo parle d'un « rapport conflictuel des identités ». Viennent alors des passages fort éclairants sur les jeux de miroir entre Mossi et Gurunsi, Peul et Noirs. Ces représentations sont parfois corrélées par l'auteur avec les types d'organisation sociale, politique et militaire, ainsi (mais de manière plus fragmentaire) qu'avec la question des sources économiques du pouvoir des élites. Les pages consacrées aux ambiguïtés de la politique coloniale française témoignent de réalités tout aussi complexes. On voit que, cherchant à contourner la législation ou les demandes émanant des autorités coloniales, les élites locales se tournaient souvent vers leurs esclaves, leurs « descendants» ou leurs dépendants. Ce sont eux que l'on envoyait ainsi de préférence en cas de levée militaire. Mais ce sont aussi leurs enfants que l'on incitait à aller à une école alors guère prisée par les élites. Ce qui, à terme, a pu permettre à ces enfants de commencer à s'émanciper de la tutelle des élites traditionnelles. D'autres sources (notamment françaises) pourront être consultées, d'autres auteurs lus, d'autres témoignages suscités, et de multiples autres recherches seront nécessaires afin de pénétrer encore plus profondément les réalités ici étudiées. Je pense, par exemple, à ces alliances et parentés à plaisanterie si intéressantes - évoquées pp. 248-249 - et qui, aujourd'hui, permettent de dépassionner les relations entre des populations par le passé opposées du fait de l'esclavage et de la traite. Mais, hors des sentiers les plus rebattus, avec honnêteté, courage, humilité et rigueur, Maurice Bazémo nous livre, avec cet ouvrage, une belle et utile leçon d'histoire. Qu'il en soit remercié.
Oli vier Pétré-Grenouilleau

14

Abréviations utilisées

AICNRST -o. :

Archives du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique de Ouagadougou
Archives de l'Évêché de Ouagadougou Archives Nationales du Sénégal Mémoire de maîtrise

AIE.O. : A.N.S. : M.M.U.O. : M.M. :

-

Université de Ouagadougou

Mémoire de Maîtrise

Glossaire

Bénia : esclave-homme chez les Sonraï, groupe ethnique du Nord dans la province de l'OundaIan Bella: esclaves des Touareg Burkina (Burkidamba) : l'homme par excellence en mooré Déa : esclaves chez les Lobi Débèré : quartier des esclaves chez les Peul Gnon: esclave chez les Toussian, l'une des ethnies Gulmancema : la langue des Gulmanceba Kaado (pluriel: haabé) : terme par lequel les Peul désignent le Noir Konga: esclave-femme chez les Sonraï Lyolo : région occupée par les Lyelae qui forment un sous-ensemble de l'ethnie gurunsi Mogho : territoire occupé par les Moosé ou Mossi Moaga (pluriel: Moosé) : ethnie qui occupe le Centre, le Centre-Est et une partie du Nord-Ouest Naaba : le chef chez les Moosé Nakomga (pluriel: nakomsé) : prince chez les Moosé Naam : le pouvoir en moré, la langue des Moosé Nanamsé : les chefs chez les Moosé Pollaku: la culture Peul Polio (pluriel: Fulbé) : terme par lequel les Peul se désignent eux- mêmes Rimaibé : ceux qui étaient anciennement esclaves chez les Peul Sanko: terme par lequel les Lyelae désignaient la razzia des Zaberma Talsé (singulier: taiga) : les gens du peuple chez les Moosé Wuro : quartier des Peul, des hommes libres Yamba (pluriel: yembsé) : esclave en moré Yom: esclave chez les Lyelae Yom-bal: esclave-homme chez les Lyelae y om-kein : esclave-femme chez les Lyelae Zotèré : terme par lequel les Bobo désignaient les esclaves des Peul employés à la razzia

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INTRODUCTION Lorsque la question de l'esclavage est abordée dans le discours des Africains, toute leur attention est portée sur la traite négrière qui a permis de convoyer des milliers de Noirs par l'Atlantique et l'Océan indien pour la mise en valeur des colonies européennes et des domaines fonciers. Mais une chape de silence semble peser sur l'esclavage interne africain comme s'il s'agissait d'un fait sans importance, sans effets sur les sociétés africaines. Un silence qui a une histoire. Il est le fait d'une tendance historique commandée d'abord par la lutte de la première génération d'intellectuels africains pour l'indépendance des peuples d'Afrique noire. En effet, les premières élites africaines qui ont organisé la lutte de libération contre le pouvoir colonial, autre joug imposé aux populations africaines, ont gardé le silence sur l'esclavage interne africain qui était invoqué, vers la fin du XIXe siècle, par les défenseurs de la colonisation comme l'une des manifestations de la barbarie des peuples africains à laquelle l'Occident était venu mettre fin en s'implantant en Afrique. La stratégie de ces premiers soldats de l'indépendance africaine consistait à défendre la civilisation de ces peuples pour justifier la revendication de l'autodétermination. Dans un tel contexte, l'esclavage local africain, contrairement à d'autres données concernant la culture des peuples d'Afrique, comme les systèmes politiques, économiques ou l'art, ne devait pas retenir l'attention. On répugne à se retourner sur certaines zones du passé qui peuvent emplir de fierté les uns et humilier les autres. Le contexte de la deuxième moitié du XXe siècle, marqué par la lutte pour l'indépendance organisée par la première génération d'intellectuels africains, invitait plutôt à porter l'attention sur ce qui permettait de revendiquer avec force la reconnaissance des droits des peuples d' Mrique, égaux de tous les peuples. La polémique que provoque aujourd'hui l'évaluation des conséquences de la traite négrière transatlantique n'est-elle pas une autre raison du silence entretenu sur l'esclavage et la traite internes à l'Afrique? Au-delà de ce constat d'ordre général, il convient de s'intelToger aujourd'hui sur la place réservée à la question de l'esclavage interne africain par l'historiographie de chaque pays africain. Les différents bilans de l'historiographie burkinabé fournissent déjà une somme importante d'informations sur les conditions de travail des historiens-chercheurs burkinabé, sur la masse de la production, les grandes tendances chronologiques et thématiques. L'étude des différentes « périodes» a fortement retenu leur attention, aucune de celles pour lesquelles la documentation permet l'investigation n'étant délaissée. En revanche, l'approche thématique souffre de lacunes importantes, parmi lesquelles il faut compter la quasi-omission de l'histoire sociale et de l'histoire des mentalités. C'est donc avec raison que, dans son allocution à l'ouverture du colloque «le Burkina Faso, cent ans d'histoire - 1895-1995 »,

Introduction

tenu du 12 au 17 décembre 1996, le professeur Georges Madiéga a souligné ces lacunes dans l'historiographie burkinabé, dont la faible représentation de I'histoire sociale. Peut-on continuer sans dommage à la traiter comme le parent pauvre de l'historiographie nationale quand on sait aujourd'hui quels en sont les enjeux dans le processus de développement de nos sociétés? L'enquête du sociologue est de plus en plus intégrée dans les schémas d'étude des projets de développement pour nos communautés locales. L'éclairage par I'histoire sociale s'impose donc là comme un impératif absolu. L'histoire de l'esclavage vécu par les sociétés du Burkina Faso à l'époque précoloniale et aux premières années de l'ère coloniale n'a pas encore fait l'objet d'une étude particulière. Un tel constat peut être compris comme une résultante de conclusions posées a priori, avant toute enquête sérieuse. Nous sommes, en effet, porté à croire qu'il existe une vision réductrice de la réalité sur ce point quand nous lisons: «les structures sociales des Moosé comportaient une importante fraction de la population appelée esclaves de case. En effet, le père de famille vivait entouré de ses femmes, de ses enfants et de ses captifs nés pour la plupart dans sa maison et liés à lui par un ensemble de droits et de devoirs réciproques. Ces captifs de case ne pouvaient être ni achetés, ni vendus, nI sél?arés de leur femme et de leurs enfants. Ils pouvaient travailler pour lUItrois ou quatre jours par semaine, suivant les régions, amasser les fruits de leur travail, posséder et même parvenir à être plus riche que leur maître. Celui-cI les considérait un peu comme ses enfants et leur donnait aide et protection en cas de
besoin» 1.

Si, les esclaves de traite, dont la commercialisation a eu un impact économique important particulièrement pour le Moogo2, n'apparaissent pas ici, une semblable représentation fait penser à ces dépendants que des propriétaires fonciers romains et italiens établissaient sur leurs terres en Afrique du Nord sous le Haut Empire, et qui étaient tenus de verser une redevance au propriétaire3. En 1985, le Père Jean nboudo dresse, lui aussi, un tableau partiel des conditions de vie des esclaves au Moogo :

I

A. Zagré, Le Système des valeurs traditionnelles moosé face aux changements et au
2, Thèse d'État, Nice, 1982, p. 72.

développement,
2 3

Le Moogo est le territoire occupé par les Moosé.

J. Kolendo, Le Colonat en Afrique sous le Haut-Empire, 2e édition revue et corrigée,

Paris, Les Belles Lettres, 1991, pp. 42-43. 22

Maurice Bazémo « L'existence du groupe des yembsé (captifs) semble directement liée au pouvoir royal. Il n' y a pas d'esclaves au Moogo. Il y a des personnes d'origine captive» .
1

Si on se limite à cette présentation, on peut admettre avec le Père Ilboudo qu'il n'y avait que les gens du pouvoir royal qui avaient des esclaves au Moogo. Il est vrai qu'ils possédaient plus de moyens que les autres pour s'en procurer. Cependant, les talsé (les gens du peuple) en avaient aussi, pour des besoins différents de ceux des gens du pouvoir. S'impose alors la nécessité de développer une recherche spécifique sur le thème de l'esclavage. À l'exception du mémoire de fin de stage de Maurice Ky, étude partielle sur l'esclavage puisqu'elle est consacrée au cas du pays san, il n'y a pas encore, à ce jour, de tableau d'ensemble pour tout le Burkina. Ce thème n'est guère qu'évoqué dans les mémoires et thèses des historiens burkinabé. Ceci pourrait laisser croire que l'esclavage local n'a été qu'un fait-appendice de notre histoire, une réalité dont l'impact est resté superficieL Il a pourtant constitué un catalyseur d'importants bouleversements, lisibles tant au plan économique et social qu'au plan cultureL Le silence sur cet impact, dont on attend toujours une évaluation de la part des historiens burkinabé, ne relève pas seulement de la négligence, mais le risque existe de créer, à long terme, dans la mémoire collective un trou particulièrement dommageable pour l'éclairage de notre passé. Et c'est d'autant plus à craindre que la génération des détenteurs crédibles de la tradition orale qui, en la matière, est une source précieuse, s'épuise. De là l'urgence de faire de l'écrit un héritier de la tradition orale pour une meilleure intelligence et une conservation mieux assurée de notre histoire, marquée en profondeur par les faits de l'esclavage. C'est pour contribuer à cette entreprise d'élucidation de nous-mêmes par la reconstruction de notre histoire que nous avons retenu cet objet de recherche. Nous devons nous connaître mieux, ce qui suppose d'approfondir la connaissance des expériences passées et d'analyser leurs effets dans l'histoire de nos sociétés jusqu'à aujourd'hui. L'intérêt d'une meilleure connaissance des réalités historiques est fondamentalement, au-delà des acquis de la recherche érudite, d'acquérir et de diffuser les outils et les clés de compréhension qu'elle construit pour le présent. Pour mieux connaître cette réalité des sociétés du Burkina, qui a été vécue ailleurs et à d'autres moments, nous avons aussi procédé, là où le discours - au cœur duquel fonctionne le concept de barbarie, le déni de la culture des autres - et les fonctions le suggèrent, à une comparaison avec
1

J. Ilboudo, La Christianisation du Moogo, 1899-1949. L'ébranlement des structures (un point de vue indigène), Thèse de doctorat de 3e cycle en histoire, Université de Lyon II, 1985,. p. 62.

23

Introduction

d'autres expériences de l'esclavage, notamment celle du monde grécoromain et celle des colonies européennes du Nouveau Monde..Nous avons ainsi interrogé les sociétés précoloniales et coloniales du Burkina Faso sur leur pratique de l'esclavage à la lumière de ce que nous savons de l'expérience esclavagiste gréco-romaine qui a inspiré au XVIe siècle le recours massif à l'esclavage des Noirs par l'Europe.. Forts de ces deux expériences qu'ils connaissaient bien, les Européens ont appliqué le terme esclavage aux rapports sociaux qu'ils ont connus en Afrique.. L'esclavage étant de ces phénomènes de société qui ont marqué nombre d'époques, l'historien, par la comparaison, peut repérer les similitudes et les points de rupture, les points de convergence et les lignes de démarcation.. En comparant les expériences culturelles des hommes, on les découvre mieux et la comparaison peut être utilisée, avec toutes les précautions indispensables, entre des époques, des régions et des structures économiques différentes, pour rpieux comprendre le rythme de l'écoulement du temps historique en Afrique.. A ce titre, l'invite de Catherine Coquery- Vidrovitch à mettre en œuvre cette démarche mérite une grande attention..Pour préciser le sens de son article de la revue internationale Afrique et Histoire sur la périodisation de l'histoire africaine, elle

écrit: « On ne peut attendre de cet article à une seule voix davantage qu'un
appel destiné à susciter sur l'histoire africaine un véritable effort de "comparatisme constructif", c'est-à-dire la promotion d'un groupe "complice" de spécialistes inter-aires et inter-périodes prêts à partager et confronter leurs connaissances pour "penser ensemble tout haut" »1.. L'esclavage, en effet, cette forme particulière de dépendance qui a traversé les époques et dont l'expérience a été vécue par plusieurs sociétés est l'un des phénomènes historiques dont l'étude se prête bien à la démarche
comparatiste..

Nous connaissons la complexité de ce sujet délicat.. L'esclavage interne a produit des frustrations qui ne sont pas totalement effacées par le temps.. De fait, sur bien des points, la cicatrisation reste de surface et subsistent encore des plaies.. Ceci doit-il interdire d'en parler? Nous devons plutôt revisiter notre histoire, opérer un retour en arrière qui peut contribuer à façonner notre conscience.. Nous devons porter ce passé en nous.. Il faut alors éviter l'oubli.. L'analyse du fonctionnement de l'esclavage interne aux sociétés des époques précoloniale et coloniale est riche d'enseignements.. N'a-t-il pas contribué au repli sur soi de chaque ethnie qui, de ce fait, a fait de son territoire un « pays» ? La Haute-Volta, devenue le Burkina Faso en 1983, n'existait pas avant 1919.. C'est par le pouvoir colonial français que s'est opérée à cette date la fusion forcée de ces territoires qu'occupent les ethnies et dont chacun équivalait à un «pays », porteur d'une identité
1

C. Coquery- Vidrovitch, «De la périodisation en histoire africaine. l'envisager? À quoi sert-elle? », Afrique et Histoire, n° 2, 2004, p. 41. 24

Peut-on

Maurice Bazémo

spécifique, d'où l'emploi et la désignation, par exemple, de « pays moaga» ou «pays bobo» ou encore de «pays sénoufo », qu'on trouve couramment chez Louis Binger'. Il y avait autant de «pays» que d'ethnies. Ainsi s'explique la formulation de notre objet d'étude. Devant le spectacle de cette division politique, comme inspirés par le discours de la Rome républicaine qui restructurait les zones où régnait «l'anarchie », les Français virent la manifestation de la barbarie qu'il fallait cOlTigeren réorganisanf, dans un ensemble politiquement cohérent, toutes ces ethnies. Le relativisme des valeurs culturelles, qu'a souligné Montesquieu dans Les Lettres persanes, était de la spéculation de philosophe pour ceux qui tenaient ce discours. L'esclavage vécu ici, qui avait concouru à cette situation politique, était d'abord sous-tendu par les représentations de soi et de l'Autre - entendons l'autre ethnie -, aboutissement d'une rhétorique d'affrontement interethnique où chaque ethnie sublimait sa culture en méprisant celle de l'Autre qui, de ce fait, était vue comme celle de sauvages. Chacune était persuadée d'être la plus proche du bon pôle de l'humanité dans une vision hiérarchisée où la relativité des valeurs culturelles était ignorée. Une hiérarchie des cultures était ainsi établie par tous les groupes ethniques. Cependant, c'est surtout chez ceux qui étaient régis par un pouvoir politique centralisé et que caractérisait une idéologie nourrie par la volonté de domination que la suite donnée à cette hiérarchisation a débouché sur une répartition tranchée des rôles: d'une part la collectivité des maîtres et d'autre part les communautés - toutes les autres - de ceux qui devaient être à leur service, les esclaves virtuels. C'est ce que la parenté à plaisanterie, cette mise en scène comique des groupes ethniques, rappelle opportunément aujourd'hur\ L'actualité nous apprend encore que les représentations qui avaient fourni le terreau de cet esclavage ont toujours cours. Un constat lourd de contenu, apte à convaincre que l'étude de l'esclavage dans les sociétés précoloniales et coloniales du Burkina Faso n'est pas dépourvue d'intérêt pour certaines de nos préoccupations d'au jourd 'hui, telle l'acceptation par tous du principe selon lequel tous les Burkinabé sont des citoyens égaux. Elle permet de connaître les matériaux idéologiques qui ont servi à forger une mentalité qui freine aujourd'hui encore la construction d'une nation. Ainsi la compréhension de la représentation de l'Autre dans le passé est-elle à même d'ouvrir sur une meilleure compréhension du regard que les uns
J

L. Binger,

Du Niger

au golfe

de Guinée

par

le pays

de Kong

et le Mossi,

1, Paris,

Hachette, p. 501.
2

Voir, notamment, pour une vue suggestive, H. Brunschwig, Mythes et réalités de
français, 1871-1914, Paris, 1960. Voir conclusion pp. 248-249.

3

l' impérialisme

25

Introduction

portent toujours sur les autres. Telle est bien la position de Pascal Blanchard, Stéphane Blanchoin, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch et Hubert Gerbeau, dans un ouvrage collectif où la prise en compte des conditions de production de l'image de l'Autre permet de « lever le voile sur notre propre regard, sur
notre histoire, sur notre inconscient»
1

.

En choisissant cette approche, nous n'avons pas la prétention de dresser un tableau exhaustif du vécu de l'esclavage par les sociétés précoloniales et coloniales du Burkina Faso. L'intention est une invitation à revisiter au plan national avec plus d'attention la période de notre histoire qui a été marquée par l'esclavage. En d'autres termes, nous avons voulu interroger notre histoire pour savoir à quelles préoccupations répondait l'esclavage chez les différents groupes ethniques du Burkina Faso, son ampleur et quel a pu être son impact sur les plans économique, social, politique et culturel. Il s'agit de savoir comment les « pays» du Burkina Faso ont été amenés à participer à la traite à grande distance du XIXe au début du XXe siècle. Mais il faut dire pourquoi nous avons retenu cette fourchette chronologique qui va jusqu'aux premières décennies du Xxe siècle. Le XIXe siècle marque un tournant important dans l'histoire politique, économique, sociale et culturelle des peuples de l'Afrique de l'Ouest, un tournant qui a eu un impact décisif sur l'esclavage dans les sociétés du Burkina Faso. Ce tournant s'est caractérisé par une renaissance de l'islam auquel étaient offertes deux modalités de diffusion: la guerre et le commerce. Le commerce à grande distance, qui avait permis l'intégration entre l'Afrique noire et l'Afrique blanche comme entre les différentes régions de l'Afrique occidentale était le fait de marchands islamisés. L'un des produits auxquels il devait sa vitalité était les esclaves dont la demande était loin d'être négligeable en Afrique du Nord. L'approvisionnement des marchands en cette « denrée» était assuré aussi par des guerres caractérisées de dijhad, de guerre sainte. Les populations dites païennes ont payé un lourd tribut en esclaves pour n'avoir pas embrassé spontanément la nouvelle religion. Le pouvoir colonial français, porteur du christianisme, représentait un autre regard sur l'Afrique. Au XVIe siècle, l'Europe occidentale s'est engagée dans la grande aventure maritime par laquelle elle rencontra encore d'autres peuples mal connus d'elle. Le discours sur l'Autre des Grecs et des

P. Blanchard, N. Bancel, St. Blanchoin, G. Boëtsch, H. Gerbeau (éds), L'Autre et nous. «Scènes et types », Anthropologues, historiens devant les représentations des populations colonisées, des ethnies, des tribus, des races depuis les conquêtes coloniales, Paris, Achac, Syros, 1995, p. 12.

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Romains, d'Aristote et de Cicéron particulièrement1, dans lequel dominait le thème de la barbarie, fut, en quelque sorte, réapproprié d'abord par les Portugais et les Espagnols. Les Indiens et les Noirs, qui n'avaient pas encore entendu l'évangile, ont été recensés comme autant de peuples barbares qu'il fallait sauver. A la fin du XIXe siècle, pour que cette mission divine s'accomplît, s'est réalisée l'association entre Lumières du XVllle siècle et christianisme. Au début du XXe siècle, la France, qui entendait jouer un grand rôle dans l'accomplissement de cette œuvre de bienfaisance pour l'Afrique, comme on le pensait alors en Europe, affermit sa mainmise sur ces anciens «pays» du Burkina Faso. Pour se conformer à sa mission proclamée - civiliser les peuples barbares de ces régions -, le nouveau pouvoir politique n'a pas été indifférent à l'esclavage, l'un de leurs maux endémiques. L'une des dimensions de notre problématique est donc de savoir comment il a approché ce fait de société. Outre la colonisation, considérée comme un fléau, les premières décennies du XXe siècle ont été marquées par un autre fléau, les famines, qui ont joué pour créer des conditions propices à une persistance de l'esclavage. Pour mettre en œuvre des clés de lecture de l'esclavage et du tableau qui en a été fait, sur lequel les événements du XXe siècle ont eu un impact déterminant, nous avons interrogé une documentation variée sans exclure le recours aux auteurs antiques, qui fournissent à l'historien des informations éclairantes sur l'esclavage dans leur société respective, Aristote et Cicéron notamment. L'usage de ces sources, qu'il n'est évidemment pas question de transposer, peut paraître insolite ici, mais si elles ont pu être légitimement sollicitées c'est que la théorie de la domination «naturelle» des plus forts, forcément les meilleurs, sur les plus faibles, a été forgée et légitimée dès l'époque gréco-romaine. Or, dans les sociétés précoloniales du Burkina Faso, on a donné de l'esclavage un même type d'explication que celle que les Grecs et les Romains ont soutenue et qui a connu une immense diffusion: l'esclavage justifié par l'intetprétation des données de l'anthropologie physique et des données culturelles. L'invitation à la démarche comparative vient aussi de ce constat. Nous avons, bien sûr, tenté de donner toute leur place aux sources relatives à l'histoire des sociétés du Burkina Faso depuis la tradition orale jusqu'aux diverses archives: rapports des explorateurs, archives de l'administration coloniale, archives des missionnaires, les Pères Blancs.

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Notamment, pour Aristote, sa Politique et, pour Cicéron, sa Correspondance et les

Philippiques. Par ces œuvres, nous avons un important écho du raisonnement par lequel leurs sociétés avaient établi une relation dialectique entre l'Autre et l'esclavage.

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Introduction

1. Les sources orales: Les témoins de l'esclavage interne aux sociétés du Burkina Faso sont rares aujourd'hui. Cependant, les souvenirs ne manquent pas sur ce sujet. lis se transmettent de génération en génération avec, évidemment, leur part de déformation au fil du temps. Chaque génération peut ainsi être informée, d'où l'intérêt que comporte la tradition orale pour celui qui s'intéresse à l'histoire africaine. Sa pertinence en tant que source importante de l'histoire africaine a été suffisamment prouvée par des travaux d'une grande qualité, comme la thèse d'Yves Persont ou celle de Michel Izard2. C'est encore à partir de la tradition orale que des historiens et chercheurs burkinabé ont fourni un important fonds de documents qui servent de références. Nous avons débuté l'enquête orale en 1987. Les résultats de la première phase (1987-1991) ont été publiés sous forme d'articles. La deuxième phase, entamée en 1992, a aussi permis la production de quelques articles qui, avec ceux de la première phase, nous ont permis d'esquisser les axes de ce travail. Les enquêtes n'ont pas été menées auprès de toutes les formations ethniques du Burkina Faso, comme le titre du présent ouvrage pourrait le laisser croire. Nous les avons réalisées personnellement chez les groupes où le phénomène avait connu un relief particulier comme les Moosé, les Peul, les Gurunsi et les Bobo. Auprès des autres groupes, elles ont été menées par des étudiants pour lesquels un questionnaire a été élaboré. Pour obtenir l'information, nous avons privilégié les personnes d'un âge avancé (minimum 60 ans) et celles dont le milieu familial et le statut social (cours royales, chefs) en font des dépositaires d'un savoir important sur le passé.

Les entretiens ont eu lieu, la plupart du temps, avec les hommes. Les
femmes, sous prétexte qu'elles en savent moins que les hommes, ont presque toujours préféré leur laisser le soin de répondre à nos questions. Le plus souvent, elles se sont éloignées du lieu de l'entretien. Dans la même localité, pour vérifier l'exactitude des données fournies, il a fallu poser les mêmes questions à différents groupes d'informateurs. Les réponses ont été enregistrées sur magnétophone et transcrites sur fiches. L'enquête a permis de recueillir des données capitales sur les moyens d'acquisition des esclaves, l'origine de ceux qui ont été enregistrés dans chaque groupe ethnique, leurs fonctions, l'image que chacun avait de lui-même, le regard qu'il portait sur les autres, l'esclavage étant aussi un autre effet du regard. L'enquête orale a été complétée par les sources écrites qui en ont pallié certaines lacunes.
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Y. Person, Samory: une révolution dyula, Dakar, IFAN, 1968.

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M. Izard, Les Archives orales d'un royaume africain. Recherches sur la formation du

Yatenga, Thèse d'État, Université Paris I, 1980. 28

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2. Les sources écrites des XIXe.xxe siècles 2.1. Les rapports des explorateurs En 1824, dans ce que Gilbert Comte a appelé une véritable Charte de l'explorateur, dressée par la société de géographie de Paris, qui offrait une récompense importante (3.000 FF) pour encourager un voyage à Tombouctou, était bien précisé ce que les explorateurs devaient faire dans les contrées inconnues:
«... En observant les peuples, il [l'explorateur] aura le soin d'examiner leurs mœurs, leurs cérémonies, leurs costumes, leurs armes, leurs lois, leurs cultes, la manière dont ils se nourrissent, leurs maladies, la couleur de leur peau, la forme de leur visage, la nature de leurs cheveux, et aussi les différents objets de leur commerce... »'.

Il devait dresser un état politique, économique et social des lieux visités. Et même si l'une des résolutions du Congrès de Vienne (1815) invitait déjà les pays de l'Europe occidentale à s'investir en Afrique pour enrayer l'esclavage local qui, disait-on, était la source qui avait alimenté la traite, c'est surtout, après les abolitions des années 1830-40, la deuxième moitié du XIXe siècle qui est marquée, en Europe, par une condamnation largement soutenue de l'esclavage des Noirs dans les colonies du Nouveau Monde. De ce fait, la question de l'esclavage, qui devait contribuer à justifier l'installation du pouvoir colonial, a logiquement pris une grande importance pour ces explorateurs. Au regard de cet enjeu, on peut se demander si les tableaux de l'esclavage que ces explorateurs ont présentés à l'opinion publique en Europe n'ont pas été forcés. Il fallait convaincre de l'ampleur du drame en Afrique. Dans l'opinion européenne, ces témoins oculaires, dont les rapports étaient probablement commandés par l'intérêt de l'Europe, ont eu un réel impact. Leur utilisation aujourd'hui impose la même démarche critique que celle qui prévaut pour les Histoires d'Hérodote, La Guerre de Jugurtha de Salluste ou la Géographie de Strabon. Comme ces auteurs anciens pour les peuples qu'ils ont présentés, les explorateurs européens ont donné à la fm du xrxe siècle les premières représentations ethnographiques des peuples d'Afrique noire dans une lecture orientée par le regard des nations « civilisées» qu'ils représentaient. Le rapprochement s'établit de lui-même. Comme l'historien grec, Binger, dans son récit de voyage Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et Le Mossi -, œuvre d'un voyageur curieux, porte attention jusqu'au petit détail. Chez l'un comme chez l'autre, on trouve un état ethnographique et géographique des contrées qu'ils ont

G. Comte, L'Empire triomphant, 1871-1936, 1 : Afrique occidentale et équatoriale, Paris, Denoël, «L'aventure coloniale de la France », 1988, p. 15.

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