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Espagne 1936, correspondants de guerre

De
270 pages
Utilisant les articles et les mémoires écrits par des correspondants de presse qui se trouvaient en Espagne au cours de l'automne 1936, cet ouvrage fait revivre la Guerre Civile Espagnole.
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ESPAGNE 1936

CORRESPONDANTS DE GUERRE

Recherches et Documents

-

Espagne

Collection dirigée par D. Rolland et J. Chassin
La collection Recherches et Documents-Espagne publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de documents.

Dernières parutions
PEYRAGA Pascale (textes réunis et présentés par), Le caprice et l'Espagne, 2007. ALVAREZ Sandra, Tauromachie et flamenco: polémiques et clichés. Espagne XIX -XX, 2007. MONER M. et PÉRÈs C. (textes réunis et présentés par), Savoirs, pouvoirs et apprentissages dans la littérature de jeunesse en langue espagnol. Infantina, 2007. COSTA PASCAL Anne-Gaëlle, Maria de Zayas, une écriture féminine dans l'Espagne du Siècle d'Or, 2007. GALAN nia, Naissance de la philosophie espagnole. Sem Tob et la philosophie hispano-hébraïque du XIve siècle, 2007. MARIN Manuel, Clientélisme et domination politique en Espagne. Catalogne, fin du XIX siècle, 2006. SOMMIER Béatrice, Aimer en Andalousie du franquisme à nos jours. Une ethnologie des relations hommes/femmes, 2006. MOLERO Valérie, Magie et sorcellerie au Espagne au siècle des Lumières (1700 - 1820), 2006. CARRIÈRE-PRIGNITZ G., DUCHÉ-GA VET V., LANDEROUIN Y. (coord.), Les Pyrénées, une frontière?, 2005. DOMINGUES Caroline, Identité régionale et médias: qui influence qui? L'exemple de la Galice, 2005.
(Ç) L' Harmattan, 2008

5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05562-9 EAN : 9782296055629

Pierre Marqués Posty

ESPAGNE 1936 CORRESPONDANTS DE GUERRE L'ultime dépêche...

Préface de Bernard

Vincent

L' Harmattan

Du même auteur
Les enfants espagnols réfugiés en France (1936-1939). Paris, 1993. « Le CICR et la guerre civile d'Espagne (1936-1936) ». ln. Exils et migrations ibériques au XXé siècle. Centre d'Etudes et de Recherches Intereuropéennes Contemporaines. Publications. Paris-7 Denis Diderot, n° 2, 1998. «Les colonies d'enfants espagnols réfugiés: un regard singulier.» Enfants de la guerre civile espagnole. ln. Recherches et Documents. CHEVS, Paris, L'Harmattan, 1999. La Croix-Rouge pendant la guerre d'Espagne (1936-1939). Les Missionnaires de l'Humanitaire. Paris, L'Harmattan, 2000. « Ayuda humanitaria y evacuaci6n de nifios ». ln. El exilio de los ninos. Palacio Eskalduna, Bilbao [17/12/2003 al 23/0 1/2004].

A Restituto et Suzanne, mes parents.

Remerciements

A Huguette, mon épouse, à nles enfants. A Bernard Vincent, Jacques Garbit, Denis Rolland et son équipe. Au Conlité International de la Croix-Rouge, à Genève. A Francis Mérigot; à nles camarades du Livre.

Châtillon, février 2008.

Préface
La production des travaux concernant la Guerre Civile espagnole est considérable. Son rythme n'est pas prêt de diminuer. La diversité et l'immensité de la documentation qui permettent la multiplication des approches et des analyses y contribuent grandement. Et aussi les caractéristiques et les conséquences dramatiques d'un événement qui a fait plus de 500.000 victimes et dont les traces restent profondes trois quarts de siècle plus tard même si ceux qui l'ont vécu sont désormais peu nombreux. Les polémiques provoquées par la décision du transfert d'une partie des Archives de la Guerre civile installées à l'époque de Franco à Salamanque, par la béatification de centaines de prêtres du camp nationaliste par Jean-Paul II et par Benoît XVI ou surtout par la loi sur la mémoire adoptée en 2007 par le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero ont montré que les sensibilités étaient toujours à vif. Dans cet ensemble, dans ce climat, l'Ultime dépêche... correspondants de presse en Espagne Ouillet-décembre 1936) a une place singulière, par son contenu, ses sources et son auteur. Rien ne destinait a priori Pierre Marqués Posty à devenir un historien extrêmement original de la Guerre Civile. Lui-même affmne dès la première ligne de cet ouvrage « Ultime dépêche n'est pas un livre d'Histoire ». Il me permettra de ne pas partager son point de vue tant les pages qui suivent ont des qualités dignes des meilleurs historiens. Sans doute accepterait-il d'être défmi comme un témoin qui essaie de comprendre ce qu'a été un événement capital de l'Histoire en général et de la sienne propre en particulier. J'ai fait sa connaissance il y a une vingtaine à l'occasion de réunions scientifiques qui avaient pour objet l'exil républicain de la Guerre Civile. Pierre Marqués se distinguait déjà par sa recherche de l'intelligibilité de faits complexes et par son souci d'éloignement de toute attitude partisane. Entré en archives et fort de son expérience il a publié en 1993, Les enfants espagnols réfugiés en France (1936-1939) puis en 2000, La Croix-Rouge pendant la guerre d'Espagne. Le lecteur a entre les mains le troisième volet d'un triptyque, volet qui comme les précédents nous apprend beaucoup sur la Guerre Civile. 9

Pierre Marqués a utilisé une nouvelle fois les archives du Comité international de la Croix-Rouge qu'il connaît si bien et qui ici lui permettent de mettre en valeur la personnalité et l'action du docteur Henny, délégué de l'institution auprès du gouvernement républicain à Madrid, mais surtout il utilise les articles et les mémoires écrits par des correspondants de presse qui se trouvaient en Espagne, essentiellement à Madrid au cours de l'automne 1936, par exemple, André Jacquelin, Mijail Koltsov, Keith Scott Watson, Denis Sefton Delmer, Louis Delaprée. Ces deux derniers, Tom et Loulou sont, on le verra les deux héros de ce volume. Il leur donne abondamment la parole, prenant le parti le plus souvent de s'effacer derrière eux. Jamais sans doute un historien n'avait mis autant en valeur le travail des correspondants de presse. Loulou, Tom et les autres opéraient dans des conditions dont les difficultés dépassent tout ce que l'on peut imaginer. On sait qu'en 2007, les journalistes ont payé, à l'échelle mondiale, un très lourd tribut pour informer le mieux possible leurs lecteurs ou leurs auditeurs. Mais que dire des hommes qui au cours du mois de novembre 1936, tentaient de relater les horreurs qu'endurait la population madrilène, isolée, affamée, bombardée, tout en sachant que leurs efforts pouvaient être réduits à néant par les effets d'une double censure, celle des républicains espagnols qui désireux d'entretenir l'espoir cherchaient à minimiser les difficultés et celle de la rédaction du journal encline à gommer les émotions du correspondant ou à lui préférer des nouvelles plus racoleuses. Lucide et désabusé quant au sort réservé à ses dépêches, Delaprée en vient à écrire, « ... vous m'avez fait travailler pour le roi de Prusse et la corbeille à papier. ... ». Le travail de Pierre Marqués est exemplaire puisque très souvent il nous donne les trois versions d'un même texte, celle complète de l'auteur, celle déjà édulcorée de la censure madrilène, celle encore plus tronquée retenue par la rédaction parisienne. De la sorte ce livre constitue une magnifique approche du journalisme de guerre. Quelle vie que celle de ces correspondants! En moins de cinq mois, Louis Delaprée fait trois fois le voyage depuis la France en avion ou en train, se rend en territoire contrôlé par les franquistes à Burgos et à Léon, séjourne un temps à Barcelone et 10

un autre plus court à Valence et à Alicante (où il est passé une première fois). Surtout il est présent sur beaucoup de fronts et de batailles décisifs, en Aragon, à Tolède, à Oviedo et bien sûr à Madrid. Pierre Marqués éprouve justement de la sympathie, de l'admiration pour le professionnalisme, le courage et la culture de ce breton qui s'attarde au Panthéon de l'Escorial ou est, grâce à son insistance, autorisé à contempler fugacement à Tolède l'enterrement du comte d'Orgaz du Gréco. Delaprée, mort à 34 ans dans des circonstances confuses et troublantes est doublement le protagoniste essentiel de ce livre. Il l'est en tant que représentant du groupe des correspondants de guerre et au-delà du milieu de la presse et de l'imprimerie. Pierre Marqués n'oublie jamais de nous dire que tel ou tel des hommes ici campés y appartient, par exemple «Diego Martinez Barrio, exouvrier typographe, intègre politicien républicain président des Cortes ». De la sorte, souvent affleure sa tendresse pour les lieux, le bar, la compo, le marbre et les êtres qu'il a si bien connus dans son univers professionnel. Mais l'axe du livre est la rencontre entre journalistes venus de tous les horizons politiques et géographiques et les populations entraînées dans la guerre civile. Delaprée, Delmer, Koltsov et leurs émules se fondent dans la vie barcelonaise ou la vie madrilène. Nous les imaginons aisément sur les Ramblas de la cité catalane ou devant la Telefonica, au cœur de la Gran Via de la cité madrilène. Là ils côtoient une foule d'hommes, de femmes et d'enfants que Pierre Marqués tire de l'anonymat. Azafia, Largo Caballero, Alvarez del Vayo, Durruti, Franco, Nikos Kazantzakis, Joseph Kessel, Malraux, Mola, José Antonio Primo de Rivera... apparaissent tous dans ce livre mais ils n'y font somme toutes, à l'exception notable de Miguel de Unamuno, que passer. Ils sont éclipsés par des soldats et des civils ordinaires qui affrontent la guerre avec une fermeté et un courage jamais démentis. Comment ne pas être fasciné par Rosita, la militante indépendantiste catalane qui lit l'avenir dans les cartes, Ie lieutenant Gonzalez Pardo qui porte sur lui une vieille édition des sonnets de Gongora, le grand poète des débuts du XVIIe siècle et un abécédaire du marxisme et est tué sur les bords du Tage, Arturo Barea le réviseur ombrageux de la censure républicaine, le vieux cireur de la Gran Via qui décidait de son chemin à pile ou à face jusqu'à sa rencontre avec la Il

mort, Maria ou Elvira et finalement Susana, la secrétaire devenue responsable du service administratif du Commissariat à la guerre. Avec eux et des centaines d'autres ce sont les petites gens qui sont au premier plan. Il y a dans ce livre une réelle dimension cinématographique tant le climat restitué par Pierre Marqués est proche par exemple de celui de Mourir à Madrid de Frédéric Rossif. Les ouvrages posthumes de Louis Delaprée n'ont-ils pas pour titres Le Martyre de Madrid et Mort en Espagne? L'ultime dépêche est un document rare et précieux. Il doit beaucoup sans nul doute à la posture de grand témoin de son auteur qui, avec une infinie pudeur, met au service de son texte toute son expérience accumulée, sans jamais renoncer à une indispensable distance. J'ai évoqué plus haut sa familiarité du monde de la presse tel qu'il a existé avant la révolution de l'ordinateur. Il tire surtout un immense parti de tous les écrits surgis sur le vif et parfois injustement oubliés. Il nous administre la preuve que Delmer et Delaprée méritent d'être redécouverts. Souhaitons-lui de poursuivre son enquête en révélant d'autres joyaux, en éditant pourquoi pas les mémoires inédites de sa mère, la Maria-ElviraSusana du Commissariat à la guerre.

Bernard Vincent Directeur d'Etudes Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales

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Avant-propos
v oy de recuerdo en recuerdo, saltando de rama en rama en la arboleda de la memoria. Gabriel Garcia Marquez.

Ultime dépêche n'est pas un livre d'Histoire. Cependant, comme pour les deux ouvrages précédents, notre propos s'articule autour de la guerre civile d'Espagne. Cette fois le corpus comprend quasi exclusivement les reportages et les ouvrages de Denis Sefton Delmer, Louis Delaprée, Mikhaïl Koltsov, Renfro Knickerbocker, Arturo Barea, Keith Scott Watson, Jean et Jérôme Tharaud, Rolf Reventlow et quelques autres, édités pendant ou immédiatement après la guerre civile. Egalement de la présence de journalistes accourus en Espagne dans les six premiers mois de la guerre civile. Plus lnodestement, de l'implication de ceux qui, avec leur cœur et leurs tripes, tentèrent de comprendre ce qui s'y déroulait. Et payèrent parfois de leur chair et de leur vie leur attachement à leur profession. Il Y eut plusieurs catégories de journalistes: a) les indépendants, que l'on dénommait free lance,. b) les correspondants, attachés à un titre, à une rédaction; c) les hommes de lettres, écrivains, éditorialistes, syndicalistes, politiciens internationaux qui recherchèrent lnatière à un ouvrage engagé. Les indépendants peuvent être considérés comme des reporters authentiques. Ils s'engagèrent et firent preuve d'audace. Ils tentèrent d'être présents sur l'événement mais rencontrèrent sur leur chemin, au fur et à mesure du déroulement des opérations militaires, la censure. Leurs correspondances s'inspirèrent de l'accessoire, du sensationnel, du pittoresque, de l'insolite, du romanesque. N'ignorant pas que si elles étaient trop engagées, elles ne seraient pas publiées. Enfin, privilégiant presque toujours le superficiel et le sentiment des couches favorisées ou proches du pOUVOIr.
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Pour les correspondants dépendant d'une rédaction, leurs papiers étaient orientés de droite comme de gauche et leur crédibilité (fiabilité) était parfois sujette à caution. Quant à la troisième catégorie, elle comprenait des hommes aussi différents que Antoine de Saint-Exupéry, André Malraux, les frères Jean et Jérôme Tharaud, Eddy Bauer, Ernest Hemingway, John Dos Passos et bien d'autres. Ils souhaitaient se consacrer dans l'ouvrage, dans leurs reportages qui clôturèrent leur séjour, à une vision aussi large que possible de ce qu'ils estimaient avoir discerné. Ne rédigeant pas pour le présent, mais pour le futur, non pour le lecteur mais pour imposer leur propre image. Sont observés les reporters qui séjournèrent dans les deux zones. Essentiellement dans la zone républicaine, c'est-à-dire la Catalogne, l'Aragon, Madrid, Valence et Malaga (partiellement), parce que disposant d'une plus grande liberté d'action. A Bilbao, Santander et aux Asturies, dans les premiers mois, peu de journalistes étrangers s'aventurèrent. Dans la zone franquiste, encore divisée jusqu'au mois d'octobre, les difficultés de circulation contrarièrent les déplacements et les relations avec leur rédaction. Davantage pour ceux qui tentèrent d'être impartiaux.

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Provincial breton, né en 1902, à Nort-sur-Erdre (Loire Inférieure), Louis Marie Joseph Delaprée (Loulou), étudia à Nantes et à Rennes. A la recherche d'un emploi lors de son arrivée dans la capitale, pendant de longs mois, il vivote de petits papiers de commande, de rédaction en rédaction. Un matin de poisse et de misère, il s'accoutre en homme-sandwich dans les rues de Paris. S'accrochant sur le dos une pancarte: Homme valide, licencié ès lettres, marié, père de quatre enfants. A louer pour n'importe quel travail. Fort heureusement, il est recruté, en 1928, par Léon Bailby et Alexandre Arnoux pour l'hebdomadaire Pour Vous, tiré en héliogravure sur seize pages comme Vu et Match, qui renouvellent la formule des magazines illustrés de qualité. Bailby s'intéressa aussi à la station Radio Cité. Louis Delaprée parcourt les Etats-Unis pour le magazine Pour Vous et férocement décrit déjà Hollywood qui ne ressemblait à nulle autre ville au monde. On peut être reçu à Beverley Hills et ne pas être convié à Santa Monica. Un soir, il se rend à Pickfair, où résident Maurice Chevalier et Yvonne Vallée, pied-à-terre prêté pendant leur absence par Doug et Mary (Douglas Fairbanks et Mary Pickford). Ebloui, Delaprée contemple la bibliothèque, de nombreux livres en français en couvrent les rayons. Sa fréquentation du milieu cinématographique n'est pas innocente. Il participe, avec Pierre Calmann, au scénario d'un film de Julien Duvivier, La tête d'un homme (A Man's Neck), d'après un roman de Georges Simenon, avec Harry Baur comme interprète dans le rôle du commissaire Maigret. Thriller projeté en 1933, il est considéré comme ayant des analogies avec Crime et châtiment, de Dostoïevski. Coïncidence? Simenon collabore également à Mariannel et à Paris-Soir. Minuit passé, il pleut sur la Butte, le Bateau Lavoir et le Lapin Agile, vers lequel monte Charlie Chaplin, donnent l'occasion à Delaprée de signer de courtes descriptions humoristiques empreintes de poésie, telle celle du passage à Paris d'Erasmus W. Mickey Mouse. Pour le Petit Journal, une galerie de portraits avec, entre autres, celui du docteur Logre, médecin-chef de l'infirmerie spéciale du Dépôt. Papier
1 Lancé en 1932 par Gaston Gallimard et cédé en janvier 1937 à R. Patenôtre. 15

d'une centaine de lignes, il a pour fil directeur la démence de l'après-guerre, la plus grave crise que subissait I'Humanité, la crise de confiance, lorsque ne s'adaptant pas l'angoisse la domine. Tout comme Albert Londres au bagne de Cayenne, il réalise un reportage [rewriting] sur Sing-Sing, à San Francisco, paru sous le

titre "Les secrets de la prison de Sing-Sing If, en juillet 1935.
Quarante pages ardentes d'humanité et palpitantes de vie, suivant la formule de Lazareff, qui auraient servi de plaidoyer à la candidature de Loulou à la rédaction. Alexandre Arnoux, dans sa préface à Mort en Espagne, dépeint ainsi Loulou: C'était alors un garçontimide, mince,moins étoffé, me semble-til, que celui dont nous avons vu se développerl'activité et l'ardeur [...] il avait un teint mat et tirant sur le doré, des yeux sombres à paillettes, admirables,aux longs cils, qui frappaienttout d'abord. Je ne puis songerà lui sans évoquer son regard. Son attitude présentait je ne sais quoi de modeste, de brûlant, de romantique. Du sang créole,je l'ai su plus tard,
irriguait les veines de ce Nantais des Antilles.

[...] Rien ne lui résistait,ni le typo qui oubliait de grogner contre lui, ni le rédacteur en chef que son allant, sa fougue et son aimable indisciplinedéconcertaientparfois, ni le directeurdujournal qui devait se tenir en quatre pour combattred'abord et permettreensuite ses initiatives, ni la star rebelle à l'interview et forcée dans ses retranchements,ni le caissiersourcilleuxet avare d'avances.l Coïncidence encore? Le cinéaste Julien Duvivier réalise la Bandera, d'après l'œuvre de Mac Orlan, dont le thème était la Légion étrangère espagnole (le Tercio), avec Jean Gabin (Pierre Gilieth) et Annabella- Viviane Romance (la Slaoui). Des "fiancés de la mort" (novios de la muerte) la Légion est celle d'un Millan Astray d'avant la guerre civile. Celle que Mac Orlan (pseudo Pierre Dumarchey) compare aux légionnaires d'Amilcar! Enfin, les autorisations pour le tournage au Maroc des extérieurs de ce film sont délivrées par le général Franco! L'auteur laisse déjà transparaître, en 1931, quelques allusions augurant les remous de 1936. Louis Delaprée rejoint Pierre Lazareff et Hervé Mille, lorsque Jean Prouvost leur remet les destinées de Paris-Soir Dimanche, supplément dominical. Mille, Amoux et Delaprée

1 Préface d'Alexandre Arnoux, Mort en Espagne, pp. 9-14. 16

participent à sa mise au point. Le couple Gallimard, éditeur, a la primeur de la première maquette, le 15 mai 19361. En Italie, Louis se passionne pour une femme inconnue, Rachele Mussolini, épouse du César fasciste2. Cette série de correspondances peut aujourd'hui encore être considérée comme un modèle de presse people. Tout y est. La description intimiste des relations du couple Mussolini, précise et familière: on pénètre presque dans la chambre à coucher de celui qui va mourir, en 1945, sur les rives du lac de Garde, pendu à un crochet de boucher! La même année, en 1934, pigiste à Candide, c'est la Grèce. Athènes, alors que le général Georgiu Condylis, bras séculier de la royauté, offre le pouvoir à Iannis Metaxas. Exit le président Venizelos, en lTIarS1935. Pour suivre ces événements, le 17 juillet 1936, auprès de l'ambassade à Paris, il sollicite un visa pour la Grèce. Cependant, son autorisation de sortie du Service de l'Air, le 21 du même lTIois, à Toulouse Blagnac, mentionne 650 pesetas, 4.150 francs et... non des drachmes. Il n'a donc pas demandé, et pour cause, de visa auprès de l'ambassade grecque. Il retrouve, sur cet aérodrome, son ami Denis Sefton Delmer, pour la grande aventure qui les réunira tous deux.

l André Malraux dans Carnet du Front populaire (1935-1936). 2 Mort en Espagne, pp. 228-244. 17

Denis Sefton Delmer n'était pas un novice. Né en 1904, à Berlin, où son père, professeur britannique (Australien, plus précisément) enseignait à l'Université. Le chef de famille, interné pendant la Première Guerre mondiale, la famille fut rapatriée en mai 1917. Sefton étudia au Lincoln College, à Oxford, se consacrant à l'histoire contemporaine, la littérature et le journalisme. Grâce aux rapports qu'entretenait son père avec Lord Beaverbrook, magnat de la presse britannique, il devient en 1928, pour le Daily Express, correspondant de presse en Allemagne. Parfaitement bilingue, effectuant de nombreux reportages dans l'Allemagne de Weimar et en Europe centrale, il assiste à la prise du pouvoir par les nazis, aux défilés nocturnes avec torches et chemises brunes, à la Nuit de Cristal, aux persécutions raciales et politiques, et connaît, déjà, l'existence des camps de concentration, Dachau par exemple. Muté en 1933 à Paris et nommé directeur pour l'Europe, à ce titre il collabore occasionnellement avec le groupe Prouvost. Sefton Delmer écrivit Ie premier tome de son autobiographie, Trail Sinister, après la Seconde Guerre mondiale. L'expérience acquise le désigne naturellement pour enquêter en Espagne sur le nouvel avatar du fascisme qui se manifeste, le 14 mars 1934, lors d'un premier grand meeting au Théâtre Calderon, à Valladolid: la Falange Espanola.l Le vigoureux discours d'introduction de José Antonio Primo de Rivera, au style toutefois romantique et poétique suivant la formule symboliquement utilisée, permet de considérer cette manifestation comme l'acte de naissance d'une mouvance qui, à l'exemple du Nationalsocialisme hitlérien ou du Fascisme italien, était la synthèse d'un patriotisme et d'un nationalisme mâtinés d'égalitarisme pour tenter de détourner le prolétariat de l'emprise marxiste intemationaliste, prétendait-il. Le fils aîné du général dictateur des années 1920 était le fondateur et l'oracle politique de la Phalange. L'événement ne passe pas inaperçu dans la presse. Sefton Delmer parcourt les principales capitales des régions où se dévoilent de fortes concentrations de sympathisants. Fugitivement, il approche ensuite le nouveau chef national et unanimement coopté de la Phalange espagnole, au premier Conseil
1 A Madrid, au Théâtre de la Comédie, le dimanche 29 octobre 1933, avait été officiellement créé ce mouvement national syndicaliste.

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national convoqué, étrangement, le 4 octobre 1934, à Madrid. Apogée d'un mouvement plus vaste des syndicats et partis politiques de gauche, une grève insurrectionnelle, du 5 au 19 octobre, éclate simultanément dans la capitale madrilène, en Catalogne et dans la région minière des Asturies. A Madrid, l'UGT et les communistes tentent de prendre le pouvoir dans la rue. Lluis Companys, à Barcelone, proclame l'indépendance de la Catalogne. Ces tentatives échouent. Pour le Daily Express, le journaliste est à Madrid et dans sa périphérie lors d'affrontements qui ne durent que quarante-huit heures. Il décrit l'atmosphère faite d'exaltation, de fatalisme et de goût morbide prononcé pour la destruction des symboles qu'étaient les églises et les édifices publics. Le sort des Asturies révolutionnaires, durement et rapidement réglé par les troupes déjà commandées par le général Franco, les phalangistes participant activement à la répression. Des milliers de militants de gauche furent incarcérés. D'autres journalistes présents dans la péninsule, suivirent ces événements. Jay Allen, correspondant du Chicago Tribune, recueillit dans son appartement, à Madrid, Alvarez deI Vayo et Juan Negrin, le 8 octobre. Il fut un des premiers à envoyer un papier sur la répression menée par les troupes franquistes à Badajoz, en août 1936. En avril 1936, Delmer retrouve à Madrid confusion et agitation comme lors de son précédent reportage: grèves, Inanifestations de rues, affrontements avec les forces de l'ordre et entre les milices des deux bords, incendies, destructions d'églises et de couvents dans la périphérie, etc. Lors du saccage d'un de ces édifices religieux, à Chamartin, il croise une jeune fille dont le corsage porte l'insigne d'une milice socialiste. Exaltée, elle lui confie qu'un des prêtres maltraités était en réalité un policier déguisé, elle l'a reconnu, affirme-t-elle. Malheureusement, Dufort heureusement, la police arrive et délivre le prêtre, en réalité un sacristain, qui avait eu de la chance. Les églises, les couvents et les écoles religieuses qui brûlent ce jour-là, en ont moins. La police, présente, n'intervenant pas, le j oumaliste s'écrie: Arrêtez cette folie. Vous détruisez votre propre héritage. Expropriées, ces églises vous reviendront et pourront servir de salles de réunion.

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Elles peuvent être reconvertiesen Maisons du Peuple. Pour cela vous ne
devriez pas les brûler aujourd'hui 1.

Fut-il écouté? Etait-il le seul à faire appel à la conscience et à la responsabilité des manifestants? Les présents cessèrent d'alimenter le brasier... Par suite d'affrontements meurtriers entre groupes politiques militarisés, fréquemment à l'initiative des phalangistes, le gouvernement met hors-la-loi la Phalange. Presque tous les membres de la junte politique sont arrêtés et incarcérés à la Carcel Modela, à Madrid. Insolite journaliste, Delmer interviewe le chef historique de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera, alors détenu. L'entretien a lieu dans cette prison de forme hexagonale, construite en 1883 et située au bout de la Castellana. Etablissement relativement moderne, son encadrement comprenait des fonctionnaires cultivés et humains qui concédaient des privilèges aux internés politiques et particulièrement des facilités de visite. C'est donc aisé, pour la Phalange, de recomposer son infrastructure et de renouer ses liens avec l'exécutif clandestin qui se trouve à Madrid. De grande taille, un visage fin et brun de type andalou, les cheveux noirs et brillants, vêtu d'une salopette (mono) de mécanicien bleue à fermeture-éclair, José Antonio attend, bras croisés, au milieu des autres prisonniers dans une grande cage à lions, avec ses frères et ses amis politiques, devisant autour d'un bar métallique supportant sandwiches et tasses de café provenant d'un thermos. Les gardiens regardent et écoutent attentivement: Je suis vraimentconfiant." Avec l'aide de Dieu,je pourrais sauvegarder l'Espagne du marxisme et de l'anarchisme et j'animerais ce combat de toutes mes forces, même sije dois y perdre ma vie. Au reporter l'interrogeant sur son isolement du fait de son incarcération, José Antonio lui décrit les conditions de visite de ses lieutenants qui lui permettent de diriger son mouvement avec aisance, car disposant de toutes les informations nécessaires. Pourquoi êtes-vous incarcéré? Haussant les épaules, José Antonio justifie la mesure par le fait qu'il avait fait parvenir un article à l'extérieur, suscitant la critique des autorités. Le réel prétexte, dit-il, est de l'empêcher de se représenter aux élections dans la circonscription de Cuenca. Car les Cortes avaient déclaré illégalement élus une vingtaine de représentants des partis de
1 Sefton Delmer, Trail Sinister, pp. 261 et ss.

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droite. José Antonio est de ceux-là. Delmer manifeste une évidente sympathie envers José Antonio, estimant qu'il est davantage manipulé que manipulateur. Cependant, il dénote chez celui-ci une mystique de la violence incontrôlable qu'il tente dialectiquement de justifier, rejoignant en cela l'ambassadeur américain, Claude Bowers: José Antonio Primo de Rivera est un jeune homme qui possède un charme certain. [...] La grande passion de sa vie est la défense de la mémoire de son père. [...]Il a l'apparence d'un mousquetaired'Alexandre Dumas. Ecrivainsou politiciensespagnolsde gauche avaient une opinion tempérée de l'homme phare de la Phalange, le créditant d'être porteur d'un projet utopique,dangereuxpour lui-mêmeet pour le peuple.l Puis c'est au tour de Francisco Largo Caballero, secrétaire général de l'DOT (Union Générale des Travailleurs) et président du PSOE(Parti socialiste ouvrier espagnol), d'être approché. Toujours à Madrid, dans un petit bureau situé près d'une halle du marché de la C/Fuencarral, le journaliste rencontre le dirigeant syndicaliste. Chauve, avec le visage lisse d'un moine, des yeux gris durs et brillants dévoilant une féroce ambition, Caballero est insatisfait de la situation politique, comme le leader de la Phalange, et déterminé à en changer le cours. Comme le Jefe phalangiste, Caballero recrute des jeunes Espagnols en vue d'une guerre civile totale: Le gouvernementbourgeois actuel, ne pourra pas s'opposer à la venue au gouvernement des sociaux-révolutionnaires,que je souhaite. [. ..] Les réformesactuelles s'apparentent à de l'aspirine pour soignerune appendicite. L'Espagne nécessite une opération bien plus radicale. Si nous ne pouvons l'accomplir légalement, nous choisirons d'autres moyens2. Conclut-il, tapant fortement du poing sur la table. Qualifiant le propos de rude et de provocateur, Delmer estimait que c'était dans la tentative symbolique et totalitaire des deux hommes d'appréhender l'avenir de la République qu'était une des primordiales, principales et sanglantes origines de la guerre civile.

1 Claude Bowers, Mision en Espana. 2 Sefton Delmer, Trail Sinister, p. 263.

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En guise de prologue: décembre 1936
Volveran las oscuras golodrinas en tu balcon sus nidos a colgar, otra vez con el ala a sus cristales jugando llamaran. Gustavo Adolfo Bécquerl

Litanie de douloureuses informations: dans un quotidien parisien, mais tout autant dans tous les autres journaux, l'Espagne, depuis quatre mois, fait la une. Un avion d'Air France est pris sous le feu des canons antiaériens d'un croiseur nationaliste qui bombardait la périphérie de Port-Bou, fort heureusement sans dommages. Le Komsomol, navire marchand soviétique, torpillé, incendié et coulé, la dépêche précise que l'équipage aurait péri. On apprendra plus tard que les marins furent emprisonnés à Séville lors de l'arraisonnement avant que le navire ne soit envoyé par le fond. Enfin, la rubrique des dernières nouvelles rapporte que la veille dans la nuit, à vingt kilomètres d'Alicante, l'avion d'Air France de la ligne Toulouse-Casablanca avait été pris en chasse par un avion espagnol et a été mitraillé. Personne ne fut atteint; seul un longeron de l'appareil fut coupé par les balles. Le directeur de La Vigie Marocaine, qui se trouvait à bord, rapporta: Nous avions été signalés. La nuit précédente, les nationalistes avaient bombardé Alicante. Ce sont eux qui avaient mis le feu aux réservoirs d'essence, provoquant un formidable incendie. En prévision d'un nouveau raid, les avions commerciaux se tenaient en état d'alerte. A notre approche, trois avions avaient pris l'air. L'un d'eux, piloté par un Anglais, nous avait mitraillés sans reconnaître les lettres du fuselage ni le caractère commercial de l'appareil. 2

La compagnie aérienne précisa que son engin avait essuyé une salve d'environ cent cinquante balles. Le pilote de l'avion gouvernemental, ayant reconnu qu'il tirait sur un avion de transport français, cessa le tir.

1 Rin1as, édition de José Carlos de Torres, Clasicos Castalia. 2 L'Œuvre, 30 novembre 1936.

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A l'exemple de L 'Œuvre, la presse titrait: Edouard VIII verra-t-il Mrs. Simpson avant de prendre sa décision définitive ? La manchette-vedette visait les amours contrariées de Mrs. Simpson, roturière, avec Edouard VIII d'Angleterre. Etaient privilégiés l'anecdote et le sensationnel, pressentant et anticipant ce vers quoi la presse évolua au cours des décennies suivantes. En bas de page, le leader (éditorial) relate l'adoption la veille, à la Chambre des députés, de l'article 27 de la loi sur la presse se rapportant aux nouvelles déformées et de nature à porter atteinte à..., qui tentait d'apporter des modifications de détails à la loi sur la presse de 1881. Les atteintes excessives aux personnes - Roger Salengro, ministre de l'Intérieur, épisode de son suicide le 16 novembre, victime de la calomnie - ont accéléré le dépôt de la loi et son vote, soulevant la colère de la plupart des titres de la presse, principalement ceux du centre et de droite. Revenu du Sénat privé de toute substance ce projet n'a même pas fait l'objet d'une seconde lecture. Sur le plan politique, le Parti communiste français (PCF) renouvelle sa confiance au gouvernelnent Léon Blum pour formuler un accord sur la non-intervention en Espagne. Là aussi, le titre était paradoxal. En réalité, l'adhésion apportée était due à l'abstention du Parti communiste lors de la formulation de l'accord de non-intervention et de la question de confiance posée par le président du Conseil socialiste. Au cours d'un meeting en 1'honneur de la Pasionaria (Dolores Ibarruri), début septembre, le nom de Léon Blum avait été hué. Trois jours plus tard, la Fédération socialiste de la Seine (SFIO)tenait un meeting à Luna Park, près de la Porte Maillot. Dans la foule survoltée, les mots d'ordre scandés étaient: Blum, à l'action... Des canons, des avions pour l'Espagne! Léon Blum retourne l'auditoire, le persuadant que la voie de la patience et de la paix est la meilleure. Tout faire pour éviter une guerre généralisée. Par ce plaidoyer, la piste de la non-intervention est insidieusement et habilement tracée. Pourtant, fin octobre, Maurice Thorez, secrétaire du Parti communiste, attaque franchement cette thèse, cette monstruosité juridique qui assassine nos frères d'Espagne. La réponse du président du Conseil à l'offensive du PCF permet miraculeusement le rejet de la motion de censure. Avec l'aide implicite du ministre des Affaires 24

étrangères espagnol, Julio Alvarez deI Vayo, qui souhaite que le gouvernement Blum soit préservé. Etait-ce en écho? Geneviève Tabouis, éditorialiste à L 'Œuvre, dévoilait des informations en provenance de Rome sur le départ très proche pour l'Espagne d'un contingent de soixante mille hommes. Information largement éventée pour les initiés. Toujours à la une, on reste sans nouvelles de Mermoz et de ses compagnons partis de Dakar pour Natal sur le trimoteur la Croix du Sud. Dans l'édition suivante, Mermoz aurait été retrouvé près de l'île Fernando de Noronha (au large de Natal, au Brésil). Aujourd'hui, on est informé du sort funeste que connurent Mermoz et son équipage, disparus dans les profondeurs de l'Atlantique. Enfin, un autre communiqué relate que l'avion de l'ambassade de France, volant de Madrid à Toulouse, aurait été abattu près de Guadalajara, le mardi 8 décembre: L'avion affecté au service de l'ambassade de France entre Madrid et Toulouse, et qui avait quitté la capitale espagnole à 12 h 15, a été abattu près de Pastrana, dans la province de Guadalajara, à une centaine de kilomètres de Madrid. Il s'est brisé sur le sol. M. Château, envoyé spécial de l'Agence Havas, est blessé (fracture d'une jambe). Il a été transporté à l'hôpital de Guadalajara. Le docteur Enny [sic Henny], représentant de la Croix- Rouge internationale de Genève, a reçu une balle dans la cuisse. M. Louis Delaprée, envoyé spécial de Paris-Soir, est atteint d'une balle au bras. Une des jeunes filles accompagnant le docteur Enny a un bras fracturé. Les trois derniers blessés sont à l'hôpital de Pastrana. La seconde jeune fille accompagnant le docteur Enny est saine et sauve. Le pilote Boyer et le radiotélégraphiste Bougrat, sont indemnes. On manque de détails sur les circonstances de l'accident.

Parallèlement, depuis la capitale espagnole, le ministère de la Guerre (en réalité la Junta de Defensa) précisait que l'aviation fasciste avait lâchement attaqué et abattu à Guadalajara l'avion cOlnmercial d'Air France (sic) qui assurait le service entre Madrid et Toulouse. A l'hôpital Saint Louis des Français, dans le Barrio de Salamanca à Madrid, Louis Delaprée, correspondant de presse, marié et père de quatre enfants, succombait à ses blessures. Les éditions du 17 détaillent sobrement les obsèques. La dépouille de Louis Delaprée, arrivée la veille en gare d'Austerlitz dans un wagon transformé en chapelle ardente, était veillée par des membres de la famille et de la rédaction de Paris-Soir. Le lendemain dans la salle des pas perdus a lieu la remise par Raoul 25

Aubaud, sous-secrétaire d'Etat représentant le gouvernement, de la croix de la Légion d'honneur au nom du Peuple français. En dépit du désir formel de la famille qu'il n'y ait ni cortège, ni défilé de condoléances, un dépôt de gerbes suit en présence d'une foule nombreuse. Sous une pluie froide, précédé par un char de couronnes de fleurs écrasant le cercueil, le cortège, lentement, par le pont d'Austerlitz, la Bastille, les rues de Rivoli et du Louvre, prit la direction de l'église basilique Notre-Dame des Victoires, place des Petits-Pères, dans le deuxième arrondissement. Donnée en présence de l'épouse, de trois de ses quatre enfants, Marie-Françoise, Annette, Jean (de 13, 12 et 10 ans), la plus jeune, Catherine, étant restée avec sa grand-mère, l'absoute associe de nombreuses personnalités. Au cours de la cérémonie, Marx Dormoy, sous-secrétaire d'Etat, au nom du gouvernement français, cite Louis Delaprée à l'Ordre de la Nation. Dans la nef, entourés de nombreux journalistes de Paris et des quotidiens provinciaux, sont présents André Blumel, directeur de cabinet de Léon Blum; Achille Villey, préfet de la Seine; Luis Araquistain, alnbassadeur d'Espagne, et Léo Dully, représentant la Generalitat de Catalogne. Ainsi que plusieurs pilotes français, Drouillet, Abel Guidez, Henry Lacloche, Guilloux, Darry, etc., venus spécialement d'Espagne pour la cérémonie. Enfin, André Miramas, au nom du Syndicat des journalistes, prend la parole: Ce qui nous avait le plus frappé, dans les articles que Louis Delaprée envoyait de Madrid peu de temps avant sa mort, c'était l'objectivité de celui qui vivait l'héroïque bataille. Un style dépouillé, où les faits parlaient d'eux-mêmes. La littérature, le jeune journaliste la trouvait sans doute indigne de l'événement formidable qu'il relatait. Il n'avait que la faiblesse pourtant bien pardonnablede se placer objectivementau milieu de l'action qu'il rapportait. La terrible bataille de Madrid, le vain assaut des troupes de Franco, la défense inattendue,et sur laquelle il faudra bien revenir unjour, Louis Delapréenous les a fait vivre au jour le jour, avec des mots simples, dans le bon parler quotidien de tout le monde. Tous ceux qui connaissentle travail savent de quel prix Delaprée avait payé ces informations. Madrid, bombardée jour et nuit par l'artillerie lourde de Franco, par les Junkers et les Caproni, était intenable aux Espagnols. Etait-elle plus agréable à l'envoyé spécial de Paris-Soir? Pour nous donner la mesure de ce constat, Louis Delaprée nous le fit, un jour, toucher du doigt, avec cette image saisissante: Figurez-vous,écrivait-il,

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que vous preniez le Métro à la Concorde et qu'à la Porte Maillot ce soit le front! Le malheureux journaliste prenait le Métro tous les matins! 1 Pierre Lazareff dévoile un point de vue plus nuancé: Un journaliste affronte les batailles, court dans les rues des villes bombardées, trébuche sur les cadavres, risque la fusillade, l'obus ou la bombe aveugles, à chaque seconde, voulant tout voir, tout savoir, parce que c'est sa mission. [...] En risquant sa vie, il parvient au bureau de presse, où son article connaît les rigueurs de la censure. Ce qu'il en peut passer, il le dicte à une sténo lointaine. [...] Et l'article est maintenant sur le bureau du rédacteur en chef, ou du chef des services d'informations. Pas de faits nouveaux. Il y a déjà deux colonnes de communiqués officiels sur l'Espagne. La place est mesurée, dix envoyés spéciaux ont téléphoné comme celui-ci et il faudrait quarante pages dans le journal pour insérer toutes leurs copies. On ne passera pas plus le papier de Burgos, que celui de Madrid aujourd'hui. Voilà ce que c'est que le métier. C'est cela et c'est aussi le lecteur qui, demain, lisant bien au chaud, l'article écrit dans ces conditions, haussera les épaules. [...] Quelle imagination ont ces reporters! C'est ça le métier. On en meurt2. Ultérieurement, traversant la foule, le cercueil fut porté jusqu'au fourgon qui l'emporta au petit cimetière d'Arcueil (Se re division, 1 ligne). Là, il dormira de son dernier sommeil celui qui au cours d'une vie trop courte, si tragiquement achevée, fut un journaliste amoureux de son métier, un vrai journaliste... Constatait mélancoliquement le représentant du Syndicat des journalistes. Les correspondants de presse n'avaient vraiment pas de chance avec les rebelles, remémorant l'exécution du baron Guy de Traversay, secrétaire général de L'Intransigeant, fusillé, lui, par les forces franquistes à Porto Cristo (Majorque) puis, à l'aide d'essence, brûlé parce qu'en possession d'un sauf-conduit signé par le chef expéditionnaire républicain, le capitaine Alberto Bayo.

Pourtant, en 1940, depuis New York où il se trouvait, dans un accès soudain de sincérité, Lazareff corrigea ses propos. Pour lui, la presse de Paris jouissait d'un prestige à ses yeux inexplicable. Bien des aventuriers en surent tirer de larges profits. Elle put - la presse parisienne - longtemps méconnaître tous ses devoirs et tromper sciemment le public sans s'attirer d'autre
1 L'Œuvre, 17 décembre 1936. 2 "Adieu à Louis Delaprée", Mort en Espagne, pp. 205-206.

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sanction que le mépris de cette faible minorité qu'on appelait les honnêtes gens éclairés. Quels étaient donc ces aventuriers? Et les honnêtes gens éclairés? Enfin, que justifiait ce soudain accès de franchise? Pertinax, à peu près à la même date, soulignait: Paris-Soir ne hasarde jamais une opinion particulière: il se contente de faire alterner, par exemple, les articles de Flandin et de Léon Blum... A quoi lui sert-il d'être fmancièrement indépendant ?1

Le traitement de l'information concernant ces événements et les cérémonies qui suivirent peut être évoqué en une phrase lapidaire: la gauche les mentionne quelques jours; la droite les ignore, en quasi totalité. Début février 1937, André Château reçoit la distinction de chevalier de la Légion d'honneur au titre de sa conduite comme correspondant de l'Agence Havas à Madrid. La querelle entre les rédactions au sujet de l'interception du Potez dans lequel se trouvait Château, en compagnie de Delaprée, renaît. Le rôle de la presse, en général, fut débattu, ainsi que la responsabilité de cette interception. La Croix-Rouge internationale, qui avait agité la menace de divulguer l'origine des munitions utilisées lors de l'attaque, s'abstint. C'est seulement lors de la sortie des deux ouvrages posthumes, avec comme point d'orgue leur publication attribuée à Delaprée, Mort en Espagne et Le Martyre de Madrid, dont la matière était constituée d'articles parus, caviardés ou écartés du marbre, que se développa une polémique, essentiellement entre journalistes. A droite on remettait sur la sellette une hypothétique intervention de Malraux ou de son escadrille. Robert Brasillach, de Je Suis Partout, accusait Malraux d'être le responsable de la meurtrière interception. Mort en Espagne, parut à Paris, le 13 février 1937, ainsi dédicacé: «Les amis de Louis Delaprée dédient ce livre à ses enfants: Marie-Françoise, Annette, Jean et Catherine ». Pierre Tisné en était l'éditeur2. L'ouvrage comportait une première série d'articles sur la guerre d'Espagne parus dans Paris-Soir. La seconde, des collaborations antérieures à la guerre civile pour divers quotidiens ou hebdomadaires et à des scénarios. Manifestement, Mort en Espagne était le fruit du concours d'un
1 Géraud André (dit Pertinax), Lesfossoyeurs, New York, 1943. 2 En 1938 il édita, de Kléber Legay, Un mineur français chez les Russes. 28

certain nombre de collaborateurs et amis de Delaprée, supervisés sans doute par Alexandre Arnoux, rédacteur en chef de Pour Vous, qui signa la préface. En exergue nous avons en première partie: Mort en Espagne, juillet-décembre 1936 : Le soulèvement éclata en Espagne le 18 juillet. Envoyé spécial de Paris-Soir, Louis téléphonait de Burgos son premier article le 22 juillet. Le 8 décembre, l'avion dans lequel il avait pris place au départ de Madrid était abattu. Blessé, Louis Delaprée mourait le Il décembre. Tous les textes qu'on va lire ont paru dans Paris-Soir, sauf "Madrid sous les bombes" paru dans Marianne. Plusieurs autres articles, et la fin de cette partie sous le titre le "Martyre de Madrid", sont inédits et nous ont été communiqués par Paris-Soir. Puis, Pierre Lazareff, dans un "adieu à Louis Delaprée" : Louis Delaprée est désormais le vivant symbole du journaliste tombé au champ d'honneur. Dans ces pages, pieusement réunies par sa veuve et ses vrais amis, on verra quel écrivain admirable la presse française a perdu avec lui. Je souhaite qu'on leur ajoute un jour un autre volume composé de ses autres reportages, de ses scénarios, de ses contes inédits, et d'un roman inachevé qu'il a laissé on ne sait très bien où. Car il est bon que l'on sache que c'est un des meilleurs d'entre nous, un des premiers parmi les premiers, que la guerre a tué... Cette guerre qu'il voulait tuer lui-même idéaliste en hurlant la mort imbécile, dans un livre à venir. Il ne savait pas que ce livre, c'est chaque jour qu'il l'écrivait sur ses genoux, en quelques minutes, confiant aux censures de Burgos ou de Madrid les feuilles qui le composeraient, et que les derniers de ces feuillets seraient tachés de son jeune sang.

Second ouvrage posthume, Le Martyre de Madrid comporte en sous-titre: "Témoignages inédits de Louis Delaprée (Madrid, 1937)", avec la reproduction d'une page manuscrite suivie d'une introduction: Les écrits de Louis Delaprée ne doivent pas rester ignorés de ceux qui désirent connaître la vérité sur le martyre de Madrid. La polémique autour de son dernier message publié récemment à Paris, a permis à ses amis de témoigner de la parfaite impartialitéde cet héroïque journaliste français. Louis Delaprée lui-même avait dit dans une de ses chroniques: Je ne suis qu'un huissier. Qu'on mepermette de dire ce que je pense... Opuscule de 47 pages, il comprend les dépêches que Louis Delaprée avait écrites au jour le jour, en novembre 1936, en vue de leur publication. Les articles non publiés sont imprimés en italique, de mên1e que les passages supprimés des autres articles. Des notes au bas des pages indiquent les modifications apportées au texte primitif. Furent éditées au moins cinq versions: en espagnol, 29