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Ethnies et société islamique en Afrique, un paradoxe ?

De
250 pages
L'auteur propose ici une approche toute nouvelle de la notion ethnique dont les éléments réels d'identification dépassent de loin les critères culturels quasi exclusifs utilisés jusqu'à ce jour pour la définir. Le XVIe siècle restitue une toute autre lecture de l'ethnie dans le Fuuta Djalöö guinéen quand il était encore vierge de toute influence culturelle extérieure décisive.
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ETHNIES ET SOCIÉTÉ ISLAMIQUE EN AFRIQUE, UN PARADOXE ?
Le cas du Fuuta Dyalöö guinéen du XVIe au XXe siècles

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04027-4 EAN : 9782296040274

ALPHA MOHAMED LOPPÉ SOW

ETHNIES ET SOCIÉTÉ ISLAMIQUE EN AFRIQUE, UN PARADOXE ?
Le cas du Fuuta Dyalöö guinéen du XVIe au XXe siècles

Maître de conférences - Université Paris 8

Préface de Romain POMEDIO

L'Harmattan

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Pierre NDOUMAÏ, On ne naît pas noir, on le devient, 2007. Fortunatus RUDAKEMWA, Rwanda. À la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, 2007. Kambayi BWATSHIA, L’illusion tragique du pouvoir au Congo-Zaïre,2007. Jean-Claude DJÉRÉKÉ, L’Afrique refuse-t-elle vraiment le développement ?, 2007. Yris D. FONDJA WANDJI, Le Cameroun et la question énergétique. Analyse, bilan et perspectives, 2007. Emmanuel M.A. NASHI, Pourquoi ont-ils tué Laurent Désiré Kabila ?, 2006. A-J. MBEM et D. FLAUX, Vers une société eurafricaine, 2006. Charles DEBBASCH, La succession d’Eyadema, le perroquet de Kara, 2006. Azarias Ruberwa MANYWA, Notre vision de la République Démocratique du Congo, 2006. Philémon NGUELE AMOUGOU, Afrique, lève-toi et marche !, 2006. Yitzhak KOULA, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, 2006. Jean-Louis TSHIMBALANGA, L’impératif d’une culture démocratique en République Démocratique du Congo, 2006. Maligui SOUMAH, Guinée : la démocratie sans le peule, 2006. Fodjo Kadjo ABO, Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique, 2005. Anicet-Maxime DJEHOURY, Marcoussis : les raisons d’un échec. Recommandations pour une médiation, 2005. FODZO Léon, L’exclusion sociale au Cameroun, 2004. J.C. DJEREKE, Fallait-il prendre les armes en Côte d’Ivoire ?, 2003. STALON Jean-Luc, Construire une démocratie consensuelle au Rwanda, 2002.

À ma mère, femme naïve aux bontés infinies, qui m’a appris que la seule façon d’être un musulman aimé de Dieu, c’est de refuser d’être injuste, même pour faire vivre sa progéniture. Mon amour et mon respect inaltérables. Alpha Mohamed Loppé Sow Paris le 7 mars 2007

TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE AVERTISSEMENT 11 17

INTRODUCTION

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NOTES

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CHAPITRE I : DE L’APPROCHE SOCIOLOGIQUE DE L’ETHNIE. I- Les conflits sont-ils immanents à la réalité ethnique en Afrique ?

47 47

II- Les identifications culturelles des ethnies et leurs limites. 53 1- Ethnies et races en Afrique du XIXème siècle au début du XXème : le point de vue de l'anthropologie et de l'ethnologie 53 coloniales. 2- Approche critique de la notion ethnique par l’anthropologie moderne. 66 3- Quels sont les réels facteurs d’identification de l’ethnie en Afrique ? 77

NOTES

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CHAPITRE II : DE LA CONSTITUTION DES ETHNIES EN AFRIQUE DANS LA LONGUE DURÉE. I- Les métiers facteurs de constitution de groupes sociaux interférents : le cas du Fuuta Dyalöö au XVIème siècle.

87 87

7

II- Les groupes de métiers et leur historicité. 1- Le Fuuta Dyalöö un espace géographique particulier. 2- Deux domaines économiques. 2-1 Une production agricole marginale. 2-2- Le rôle prépondérant des activités de métiers. III– Les métiers fondent la parenté : le cas du dyon Wurö 1- Métiers et interférences sociales. 2- Métiers et communautarismes 3- Place et fonctionnalité des solidarités collectives.

89 93 101 101 105 109 124 127 129

NOTES

133

CHAPITRE III : DE LA PROBLÉMATIQUE DES SOLIDARITÉS XVIème- XVIIIème SIÈCLE. I- De la dialectique Parentés et solidarités collectives. II- Une superposition de la parenté matrilinéaire et de la parenté patrilinéaire. 1- Des parentés politiques artificielles et culturelles 2- Des parentés réelles fondées sur la fonctionnalité des métiers. 2-1 Chez les malinkés 2-2 Chez les peuls 2-3 Chez les soussous III– Les solidarités et leurs expressions. 1- Les solidarités politiques. 1-1 L’initiation ou l’institution politique de la société globale. 1-2 La lecture sociologique du milieu géographique, le bööwal et la vallée matérialisant la société globale au Fuuta Dyalöö 2- Les solidarités économiques. 3- Les solidarités sociales. 3-1 Le baptême innugöl. 3-2 Le N’dyaatigiyaagal

139 139 143 146 147 148 149 152 159 160 163 170 172 175 176 180

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3-3 Le Sanakuyaagal 4- Les solidarités culturelles.

181 182

NOTES

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CHAPITRE IV : LES ALTÉRATIONS DES SOLIDARITÉS DANS LE FUUTA DU XVIIIème SIECLE. I- Des parentés altérées ou l’institution des « solidarités » politiques. II- Facteurs de réussite de la politique du karamökö 1- Son habitat. 2- Son intégration dans un système séculaire. 3- Ses différentes luttes dissimulées mais déterminées. 3-1 Une lutte économique âpre et déterminée. 3-2 Une lutte idéologique et culturelle impitoyable. 3-3 Une lutte sociologique profonde et très focalisée. III- De la dislocation sociale comme réelle forme d’exercice du pouvoir politique par le karamökö. 1- L’institution du droit d’aînesse en tant que forme très haute de gestion politique des groupes et des familles. 2- De la gestion des groupes par les conflits (babagotoyagal, fadènya, fadènyi). 3- L’utilisation d’un discours pseudo islamique comme balise de ce dispositif politique 4- Le rôle des Karamökö dans la dislocation des liens sociaux anciens. IV- Les conséquences désastreuses de cette politique essentiellement sociale. 1- Disparition des relations d’affection et d’entraide, même à l’intérieur des familles restreintes. 2- Une mobilisation de façade ou une UMMA politique couvrant savamment les cachotteries politiques. 3- L’institution de la haine et du mépris comme dynamiques sociaux, ce qui donne toujours de l’emploi aux Karamökö.

191 191 199 199 200 203 203 206 208 211 211 214 217 221 223 223 223 224

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4- Les ethnies politiques comme arme de destruction de tout projet de société globale. NOTES

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CONCLUSION NOTES BIBLIOGRAPHIE

237 244 245

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Préface

L’histoire de la culture Africaine, berceau de l’humanité, est paradoxalement une des moins connues de l’histoire des civilisations. Toute l'évolution de notre espèce est restituée par les vestiges humains ou préhominiens retrouvés sur ce continent. Des civilisations naissent en Nubie il y a plus de 5 000 ans avant JC. Les grandes civilisations du bord du Nil (de 3000 avant J.-C. à la conquête perse en 525 avant J.-C.) ont inspiré des multitudes de recherches anthropologiques, archéologiques, ethnologiques ; les chercheurs, attirés par les nombreuses traces matérielles (pyramides et objets de cultes) ont souvent négligé le reste du continent. Le Sahara préhistorique, qui connaît alors une période humide, est un grand carrefour de populations. Un bouillonnement culturel important favorise la naissance de sociétés originales. L'évolution de l'Afrique noire à l'époque antique est encore peu connue. Le dessèchement du Sahara va provoquer une coupure entre les sociétés de l’Afrique tropicale et le nord du continent. Une lente et régulière migration des peuples noirs vers le cœur puis le sud du continent s’opère. L’organisation sociale de ces sociétés a laissé peu de traces matérielles, il nous faut donc aussi construire des hypothèses à partir de la survivance des anciennes pratiques sociales dans le tissu social de l’Afrique contemporaine. Dès le XVème siècle, les portugais établissent leurs premiers comptoirs le long du Golfe de Guinée, l’Afrique noire est divisée par des conflits militaires et tribaux.

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Les premiers récits ethnologiques et sociologiques s’articulent sur les projections colonialistes des grands empires. La classification des groupes humains se trouve confrontée à de multiples paramètres. « Une ethnie est un groupe d'êtres humains qui possède, en plus ou moins grande part, un héritage socioculturel commun, en particulier la langue ». Et si les bases de nos classifications et reconnaissances des groupes sociaux que l’on définit comme ethnies étaient beaucoup plus complexes ? L’Afrique saigne, elle semble prisonnière d’un cercle infernal, toutes les tentatives de construction d’états humanistes ou républicains se sont soldées par des impasses. Pourquoi, après 50 ans de décolonisation, la jeunesse africaine préfère-t-elle risquer sa vie pour fuir sa nation ? Pourquoi les mouvements des idées, la confrontation vitale pour la vie politique, se manifestent-ils souvent par l’expression de bandes armées violentes ? Pourquoi une grande partie de la population de ces peuples de l’Afrique qui a entre les mains une terre riche et pleine de potentiels, vit-elle encore plus durement que nos ancêtres dans les périodes les plus barbares ? Insécurité, pillage, justice arbitraire, déliquescence des infrastructures hospitalières et de soins, appauvrissement des universités et des systèmes éducatifs. Voilà ce qui est encore trop souvent le quotidien de beaucoup d’africains ! Les peuples d’Afrique ont besoin d’aide, et l’aide dont ils ont besoin n’est pas seulement matérielle. La nourriture, les médicaments, les dollars... cautérisent dans l’urgence, mais rien ne se règle. Les décennies passent et les conditions de vie de la population ne s’améliorent pas ; pire, elles régressent dans certaines zones géographiques !

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Quand une région d’Afrique semble porter un espoir, c’est une autre partie qui vire au cauchemar, et c’est parfois tristement celle en qui on portait tous nos espoirs, la décennie précédente. Que manque-t-il à l’Afrique pour sortir du gouffre ? Quel est le handicap culturel qui mine tous les projets de constitution d’états démocratiques et républicains portés par les hommes politiques et intellectuels africains ? Sous quel angle devons-nous articuler notre réflexion pour déceler ce terrible handicap ? Un des facteurs qui semble fragiliser la confrontation des idées dans la culture africaine est l’identification du citoyen à son ethnie ; il ne définit pas son choix par des valeurs universelles, mais par son rattachement ethnique ; le contenu de la proposition passe au second plan, le premier critère est « qui le propose, de quelle ethnie est-il ? » Le combat d’idées, base même d’une société démocratique perd tout son sens. Le développement des valeurs républicaines et démocratiques pour un projet de société puise ses racines dans la détermination des humanistes du siècle des lumières à briser les carcans des pouvoirs culturels régionalistes et religieux. Depuis son origine, la philosophie s’interroge sur l’intersubjectivité et la fragilité de toutes certitudes. L’Afrique s’enlise dans des certitudes claniques. La science du XXIème siècle crée des machines capables de nous transporter sur la planète mars, pendant qu’une grosse majorité des peuples africains raisonnent dans des problématiques de l’âge du bronze, (razzias, pillages, obscurantisme…) Sous la terreur, la raison se cantonne à l’immédiateté, l’identification et la solidarité ethniques semblent pour la population, la solution la plus efficace pour la survie. Comment aider les nations africaines à entrer dans une pensée ouverte ? À se projeter dans la planète comme homo sapiens sapiens, non comme Malinké, Peul, Soussou, Kikuyu ou Tutsi ?

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Comment dépasser le stéréotype de l’image du méchant blanc colonialiste qui ne pourra jamais aider le peuple noir parce qu’il n’est pas noir ? Comment sortir de la dualité blanc-noir, esclavagiste-esclaves, colon-exploitant ? L’arme la plus concrète est le savoir, la transmission des connaissances de notre siècle. Il faut inonder le continent Africain d’informations sur la science, la philosophie, les nouvelles technologies et surtout sur l’histoire des civilisations qui l’ont construit. Donner à la jeunesse une matière culturelle pour se réinventer, se pencher sur ses racines et redécouvrir son histoire. C’est là que le travail remarquable de Alpha Sow révolutionne les apriorismes qui sclérosent la pensée africaine. Sa réflexion pose la question essentielle de la définition de l’ethnie, comment les ethnologues étayent leurs approches. Comment l’organisation du travail a joué un rôle bien plus conséquent dans l’organisation des sociétés africaines. Comment le polythéisme qui donnait une explication du monde aux premières micros civilisations s’est vu profondément bouleversé par l’arrivée de l’Islam. Dans ce début de troisième millénaire, l’Afrique a le pouvoir de construire un continent où il fera bon vivre, et ce sont tous les enfants d’Afrique qui en seront les maîtres d’œuvre, les petits agriculteurs, les artisans, les chefs d’entreprises, les instituteurs, les politiques et la diaspora du monde entier. Pour construire ce futur, ils auront tous besoin de repenser les racines des sociétés africaines, le travail d’historien de cet ouvrage « ETHNIES ET SOCIÉTÉ ISLAMIQUE EN AFRIQUE, UN PARADOXE ? » est une première lumière pour entreprendre ce chemin. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser des coupables, de jeter l’opprobre sur d’éventuels responsables, mais au contraire de proposer à tous les africains un autre regard sur leur histoire.

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De tisser une trame culturelle ouverte qui, à partir d’une région de Guinée, le Fuuta Dyalöö, reflète l’ensemble des racines des tissus sociaux africains. Cette recherche plante les jalons pour transcender la dérive de l’Afrique et commencer à imaginer ce que pourraient être les états unis d’Afrique, comment puiser dans ce carrefour des grandes cultures et religions le meilleur de l’essence africaine ; c’est peut-être à partir de la connaissance de la découverte de nouvelles interprétations de leurs racines que toutes les nations africaines sauront prendre en main leur propre croissance économique, sociale et culturelle.

Dr Romain POMEDIO Maître de conférences Université Paris 8

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AVERTISSEMENT

L’effort que je fournis dans ce livre, c’est celui de chercher, à la suite d’éminents professeurs et chercheurs africanistes pour lesquels cette question sensible présente un intérêt cardinal, à identifier les ressorts internes de la notion d’ethnie en Afrique et surtout voir si ceux-ci sont des éléments dynamiques ou inhibiteurs de tout projet de société dans cette partie du monde. Je me situe alors dans la lignée d’anthropologues, d’historiens, de sociologues, qui se sont très tôt aperçus de la place centrale de cette notion pour la compréhension de l’histoire, l’anthropologie et la sociologie africaines, et au-delà, la compréhension des politiques africaines d’aujourd’hui. Cette notion qui n’a plus le même fonctionnement ni la même identification selon que l’on cherche à l’appréhender dans la longue durée de l’histoire africaine ou que l’on l’identifie dans l’histoire immédiate de l’Afrique. C’est ce que mes différentes recherches sur cette notion, doublées des colloques auxquels j’ai eu accès (dont je parlerai plus loin) et d’autres productions intellectuelles de grande valeur, m’ont permis de voir. En poussant plus loin la réflexion, au regard des tragédies socio humaines insoutenables qui marquent l’histoire immédiate de l’Afrique, on pourrait se demander si le fait ethnique, utilisé sous nos yeux comme force motrice et justificatif politique de ces drames, n’a pas toujours constitué, dans cette partie du monde, un frein autrement plus puissant, pour la mise en place d’un projet de société. Ce qui impliquerait, comme il siérait dans un tel contexte insolite, le refus systématique des africains d’assumer toutes les contraintes communes, nécessaires et

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incontournables en vue d’élaborer un patrimoine commun. De fait, ils auraient délibérément refusé d’humaniser leurs rapports. À mes yeux, les fondements de toute société humaine s’articulent sur deux volontés rationnellement admises par les gens concernés. D’abord la volonté de se fixer un projet commun se traduisant forcément par une production matérielle, expression de l’adhésion de tous. Une telle réalisation reliant ainsi les vivants et les morts (voilà le sens véritable de la parenté à mes yeux). Ensuite, la ferme détermination de tous de participer à la sécurisation, à la consolidation et à l’amélioration de ce patrimoine à travers l’espace et le temps. Il est important de préciser qu’une réalisation commune de cette envergure, patrimoniale, aura pour vocation de donner une identification collective à des différences existentielles réelles et incontournables. Une telle réalisation justifie non seulement l’existence d’une morale collective ayant parfois valeur de loi, mais sert aussi de fondement à la fierté que se reconnaissent ses sociétaires d’appartenir à un même ensemble, de se reconnaître et respecter des statuts particuliers, c'est-à-dire individuels en son sein. Aussi elle fonde la passion avec laquelle ils s’y rattachent et justifie leur promptitude à donner leur vie pour la défendre. Au vu de la situation actuelle de l’Afrique où les politiques ethniques semblent annoncer sa fin imminente, désespérante et tragique, on peut se demander quelle est la part d’historicité de la notion ethnique ? À quel moment a-t-elle pris naissance et quels en sont les éléments constitutifs ? Quelles sont les différentes variantes qu’elle a pu traverser dans la longue durée de l’histoire africaine ? Donc, dans quelle mesure a-telle servi d’obstacle redoutable et permanent pour empêcher les africains de prendre conscience de l’inéluctabilité d’édifier, à travers un projet social global, un patrimoine

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commun dans la longue tragédie qui fut celle de leur histoire ? Un tel projet commun impliquant nécessairement, de ce fait pour eux, l’obligation humaine, c'est-à-dire morale, d’avoir du respect pour la vie de leurs compatriotes, de leur reconnaître tout simplement le droit à la protection, bref le simple droit à l’existence. Apparemment, pouvons-nous hâtivement conclure, l’existence de l’ethnie signifiant donc la négation de tout projet social commun, est antinomique de tout esprit national et républicain en Afrique. En ce sens, l’intitulé de la thématique annoncée dans ce livre se justifie. Les 27, 28 et 29 juillet 2006 à l’occasion des journées du Bénin organisées à l’UNESCO à Paris, j’ai eu l’honneur de rencontrer le professeur Nouréini TIDJANI-SERPOS à qui j’offrai et dédicaçai mon livre « LA GUINÉE DE SÉKOU TOURÉ À LANSANA CONTÉ, CONTINUITÉ OU RUPTURES ? ». Il me rendit la politesse en m’offrant et en me dédicaçant son livre « ARCHÉOLOGIE DU SAVOIR NÉGRO AFRICAIN : CRÉATION ESTHÉTIQUE ET LITTÉRATURE ». J’ai été beaucoup frappé dans ce livre, par l’effort que se donne le professeur de remonter à ce qu’il considère comme la source du savoir, mettant l’africain en contact et en face de lui même, depuis le début des temps. On serait tenté de croire qu’il cherche à retrouver l’africain dans sa nudité originelle, immaculée, et à partir de là, voir comment celui-ci s’est construit une destinée par rapport à lui même. Par nudité, j’entends l’africain sans contact extérieur, n’ayant subi aucune transformation du fait d’une culture étrangère. Vu que dans des ouvrages collectifs, j’avais souvent travaillé sur les ethnies en Afrique, je me suis demandé, à l’exemple du professeur TIDJANI SERPOS qui a travaillé sur littérature et philosophie, si la notion ethnique, catégorie sociologique constitutive de l’histoire des peuples africains, normalement dynamique par nature, pouvait également avoir un sens dans

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cette longue durée, difficile à dater. Dans ce cas, une telle étude révèlerait à coup sûr une histoire d’une importance restée cachée. Elle peut être mise à jour par cette « archéologie du savoir » en tant que méthodologie incontournable. Une telle approche ne pouvant que conduire à la source du savoir, donc au secret de la compréhension vraie. Que l’africain comprenne aujourd’hui qui il est, comment s’est-il constitué lui-même socialement et intellectuellement à travers l’espace et le temps, peut lui permettre aussi d’identifier toutes les altérations dont il a été la victime. Ces altérations qui le conduisent, en ces temps féconds où l’humanité est en passe de rentrer dans sa phase post-progrès, post-développement, post-culturel, scientifique et moral, à se comporter encore comme un être profondément inconscient, tout à fait déconnecté de l’histoire et surtout de la réalité d’aujourd’hui. De fait, cet impressionnant décalage entre l’inconscience des attitudes politiques de l’africain d’aujourd’hui, expression d’une mentalité franchement irresponsable, et les exigences induites par l’évolution actuelle de son environnement mondial, devrait pouvoir s’expliquer par son histoire particulière. Il est inconcevable que l’Afrique, au cours de toute son évolution, ne se soit pas préoccupée, en marge de ses réalisations culturelles aujourd’hui mondialement reconnues, de son développement matériel. Un tel choix induisant obligatoirement une sociabilité fondée sur le respect de l’autre, sur des solidarités réelles et intangibles. Et dans cette optique, le continent noir a alors forcément privilégié le mérite de l’individu. Dans ce cas, son histoire s’est forcément inscrite dans une dynamique de progrès. Son retard d’aujourd’hui ne se justifiant plus dans ce contexte. Or, telle que l’on peut l’identifier de nos jours, l’histoire africaine a depuis très longtemps été marquée par la prééminence de la naissance de l’individu sur son mérite. Ce décalage ou cette entorse, une anomalie majeure à mes yeux, constitue une part essentielle de son histoire. Voilà pourquoi, il

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m’a semblé important de remonter aussi loin que possible dans mon approche, pour déceler les organisations sociales les plus anciennes dans l’histoire de la région que j’ai choisie, afin de déterminer le moment de cette rupture funeste. Que peut être, ou que pouvait être l’ethnie, en tant que groupe sociologique en Afrique au moment où celle-ci était vierge de tout contact extérieur à elle-même ? Comment l’ethnie pouvait-elle se constituer et quel rôle dynamique pouvait-elle jouer ? Si ces questions sont essentielles sur le plan gnoséologique, trouver les sources d’informations essentielles pour pouvoir apporter les réponses scientifiques, matérielles attendues, n’est pas une sinécure. Et en m’investissant dans cette direction, j’ai été en contact avec un savoir dense, profondément caché, dont le décodage demande de posséder des clefs spécifiques. Ce savoir et la méthodologie que j’ai utilisée, voilà les outils que je voudrais, à travers ce livre, partager avec les chercheurs universitaires ou amateurs, de même que les lecteurs passionnés. Je poursuis alors un double but, révéler à l’Africain un pan important de son histoire qui a été à tort ou à raison occulté, mais aussi, par ricochet, lui jeter à la face, ses responsabilités qu’il n’assume pas toujours par rapport aux tragédies qui déchirent l’Afrique de nos jours. 1- Ma méthode. Elle s’appuie avant tout sur une déontologie intellectuelle et scientifique. Celle-ci consiste à ne pas remplacer la partialité avec laquelle l’histoire africaine a été élaborée par l’extérieur, insuffisance que je dénonce dans ce livre, par une autre partialité, nationaliste cette fois, stupide à mes yeux. Une telle démarche et la critique qu’elle rend possible ne me paraissant

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pas être garantes de l’objectivité et de la précision scientifique, celle-ci étant la religion terrestre que j’ai volontairement choisie. Une telle attitude, de mon point de vue, tendancieuse et irresponsable, rappelant l’image du serpent qui se mord la queue, n’apporte rien à la solution encore moins à la compréhension des drames qui déchirent aujourd’hui notre continent. Ces drames constituent ma préoccupation majeure, d’africain d’abord et d’historien chercheur ensuite. En parlant d’extérieur, l’habitude a été prise de faire de l’histoire de l’Afrique une « construction monstrueuse faite d’a priori négatifs », purement coloniale. La colonisation rendue responsable de tous les maux dont souffre le continent encore aujourd’hui. Cette démarche perd de vue, ou occulte délibérément le rôle combien destructeur et profond des communautarismes politiques qui ont été rationnellement mis en place, systématisés et cristallisés depuis le XVIème siècle, au nom du monothéisme islamique dans la région qui nous concerne. Ce rôle s’est prolongé au XIXème siècle avec le christianisme, rajoutant de nouveaux communautarismes politiques à d’autres, opposés sur la nature même de Dieu et dont les conflits continuels sont autrement plus corrosifs. Des communautarismes donnant une lecture politique des groupes sociaux longtemps installés sur place et politisant à outrance les nécessaires rapports sociaux entre eux, tous les rapports humains. La création et la systématisation de ces communautarismes ont été facilitées par l’existence sur place de tous les facteurs favorables à la constitution séculaire de groupes sociaux différents. Ces facteurs favorables n’étant en réalité que la réponse première et centrale au problème incontournable de la mise en place nécessaire d’un projet collectif. Ce projet collectif implique une sincère collaboration des groupes d’une part et nécessite d’autre part leur identification, aucun groupe social ne pouvant vivre en autarcie. Une telle identification concerne celle des individus à l’intérieur des groupes et des groupes les uns par rapport aux autres. Il a suffi de leur conférer, à un moment donné de leur histoire, une

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lecture politique avec pour enjeu le pouvoir, le maître mot des monothéismes, pour que d’un tour de main, les conventions par lesquelles ces groupes avaient réussi à se construire un fonctionnement collectif dégénèrent en des affrontements plus ou moins terribles. Et le rôle actif des africains dans cette démarche ne saurait être éludé. À titre d’exemple, quand on essaie, sans passion, de rechercher et analyser les facteurs qui ont été à la base et fait perdurer l’esclavage en Afrique, le rôle des africains y est fort significatif. Pour preuve, l’Afrique reste à ce jour, le seul continent où cette pratique dégradante pour l’être humain serve encore de support à de marginaux systèmes politiques et économiques. Pire, aux yeux d’une humanité médusée, l’Afrique offre en spectacle, ce qui est devenu de nos jours, le quotidien de sa jeunesse mourant par milliers, dans des conditions atrocement humiliantes sur des barques de fortune au large des côtes espagnoles, fuyant leurs pays, des « États indépendants ». Que reproche-t-on à cette jeunesse ? C’est d’avoir tout simplement voulu vivre décemment et en toute liberté chez elle. Une telle revendication étant incompatible avec les intérêts de dirigeants véreux, la plupart du temps imposteurs. Un tel traumatisme moral ne semblant émouvoir personne, les intellectuels africains étant plutôt préoccupés à faire reconnaître des génocides passés occultant le génocide que l’africain continue de diriger aujourd’hui encore contre son propre frère. C’est à croire que l’homme noir a toujours été la négation de l’homme noir. Ce qui me paraît plus humiliant dans cette affaire, c’est que le jeune africain d’aujourd’hui préfère désormais exposer tout ce qui lui reste comme bien terrestre, sa vie, à tous les dangers imaginables, pour aller chercher un minimum de reconnaissance, de respect et d’aisance matérielle chez le colon d’hier. Ces aspirations au regard de la réalité de l’immigration sont loin d’être acquises, mais la poursuite de cette utopie semble meilleure à « l’espérance » qu’offrent les régimes

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politiques en Afrique à leur jeunesse. À mes yeux, aussi paradoxale que cela puisse paraître, la colonisation française, par rapport à toutes les paralysies séculaires et contemporaines politiquement institutionnalisées dans cette partie du monde, apparaît, à travers l’idée républicaine (sans entrer dans des polémiques politiciennes stériles sur ce qu’elle a fait ou n’a pas fait, comment elle l’a fait, le bilan de la colonisation ne m’apparaissant pas plus destructeur, plus négateur de l’Afrique et de sa culture séculaire, que celui des monothéismes d'abord et des indépendances ensuite) comme un réel progrès. À mes yeux, c’est l’idée républicaine qui a introduit en Afrique l’idée nationale (nous en dirons quelques mots plus loin) et la notion d’État. Ce constat met en évidence l’impossibilité de faire de la seule dimension religieuse, intervenue à des moments qu’on peut dater avec précision dans un contexte qui avait déjà des siècles d’expérience historique (nous le verrons plus loin), le seul élément identificateur des groupes sociaux au Fuuta Dyalöö, l’exemple que j’ai volontairement choisi. De fait, les fréquentes dénominations qu’on trouve dans maints ouvrages de « FUUTA ISLAMIQUE », de « FUUTA THÉOCRATIQUE » n’ayant à mes yeux aucune pertinence, tout au plus elles servent de masque à une réalité historique fort riche, dense et complexe. Il est réel que l’islam a pénétré cette partie de la Guinée avec une profondeur toute particulière. Il est vrai aussi que de là la religion du prophète Mohammad a essaimé sur le reste du pays, la Basse Guinée notamment. Mais ni cette appartenance islamique, ni l’appartenance ultérieure à la maison du Christ, encore moins les identifications marxistes qui ont été imposées à la Guinée de 1958 à 1984, ne servent de véritables références identificatrices. Il est alors d’une impérieuse nécessité de rechercher les véritables éléments identificateurs dans lesquels, les gens, toutes « castes » confondues se reconnaissent. Il faut rappeler tout de même que c’est au nom de l’islam que des castes méprisées ont été créées au Fuuta par opposition à celles qui seront considérées comme « aarabè » (les nobles par rapprochement à tout ce qui est arabe). Cette nouvelle

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hiérarchisation sociale, est arbitraire dans son essence. Elle refuse au futanké (l’habitant du Fuuta) d’une manière fort stupide, le droit de vivre son être social endogène au profit d’une identification exogène, empruntée à l’autre. Une identification nouvelle dans laquelle la naissance remplace désormais l’être social antérieur dans son statut et dans ses droits multiples. Une telle identification étant présentée comme critère fondamental d’émancipation et de promotion sociale. J’ai du mal à imaginer comment une telle identification sociale artificielle et empruntée qui n’a rien à voir avec l’être historique des gens, peut-elle justifier la fierté individuelle et collective à laquelle les futanké s’attachent inconsciemment. Cette hiérarchisation s’est exprimée ici avec une profondeur particulière, l’élément culturel ayant été utilisé de manière rationnelle, suivant une pédagogie rigoureuse, comme identificateur universel et exclusif pour distinguer désormais les deux nouvelles catégories sociales au Fuuta du XVIIIème siècle, le dyuldhö (le croyant) et le kèfèèrö (le mécréant). Les multitudes références identificatrices antéislamiques des groupes sociaux du Fuuta ont été désormais dégradées et occultées par une identification idéologico religieuse globalisante. Forcément, en pareil cas, des systèmes de résistance naissent, l’islam étant une force exogène dans le bilad al Sudan (le pays des noirs, en arabe). Focaliser toute forme d’identification des africains autour de la seule dimension culturelle amène à se poser la question élémentaire, que faisaient les africains pour vivre avant toute rencontre étrangère ? Comment étaient organisées les activités qui leur assuraient la survie ? La recherche de réponses à ces questions fera sûrement apparaître des indications très révélatrices sur la problématique de leur identification réelle, laissant entrevoir de réelles préoccupations pour leur développement matériel, comme dans toute société raisonnable. Ces réponses, me semble-t-il, ne peuvent venir ni de secrets révélés par une religion qui, par nature, ne peut être une force motrice d’un développement matériel, bien au

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