Etoiles dans la nuit des temps

De
Publié par

Peut-on parler d'astronomie préhistorique ? Les Magdaléniens avaient-ils repéré la course du soleil de l'un à l'autre solstice ? Les mégalithes sont-ils en relation avec le ciel ? Quels ont été les débuts de l'astronomie en Chine ? Ces questions ont longtemps donné lieu à des spéculations hasardeuses. On peut maintenant les aborder scientifiquement, comme le font ici les meilleurs spécialistes qui contribuent à une discipline en plein essor : l'archéoastronomie.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 261
EAN13 : 9782336251851
Nombre de pages : 206
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Société des Études euro-asiatiques

ÉTOILES DANS LA NUIT DES TEMPS

COLLECTION

EURASIE

La collection EURASIE regroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D'inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d'autres disciplines: historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures. La collection EURASIE est publiée, au rythme d'un volume annuel, par la Société des Etudes Euro-Asiatiques, dont elle reflète les travaux. Directeur de collection: Yves VADÉ Secrétariat de rédaction: Muriel HUTTER Comité de lecture: Jane COBBI, Bernard DUPAIGNE, Jeanine FRIBOURG, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Christiane MANDROU, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY Volumes précédemment parus:
1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990)

2 - Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995)
6

( 1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXle siècle. Changements de géographie mentale? (2001) Il - La Forge et le Forgeron. 1. Pratiques et croyances (2002) 12 - La Forge et le Forgeron. 2. Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) Nouvelle série: 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006) 17- Oiseaux. Héros et devins (2007) Ce volume est le lSèmede la collection RÉDACTION: Musée du quai Branly, 222 rue de l'Université, 75007 Paris La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.
Illustration de la couverture: (plus ancienne carte d'étoiles Miniature des figures zodiacales illustrant le Jamnapattra connue au monde, trouvée à Dunhuang sur la Route de la

-

Maisons

d'Eurasie.

Architecture,

symbolisme

et

signification

sociale

Soie). rg British Library (rU. Or.821O/S.3326).

COLLECTION EURASIE Publiée par la Société des Études euro-asiatiques

ÉTOILES DANS LA NUIT DES TEMPS

Textes réunis et présentés par Yves Vadé

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07034-9 EAN:9782296070349

INTRODUCTION
Par Yves V ADÉ

Les études qui constituent ce volume appartiennent, pour certaines d'entre elles au moins, à un ordre de recherches considéré longtemps comme aventureux. Si les observations

astronomiques pratiquées par de grandes cultures anciennes babylonienne,chinoise,alexandrine,arabe, indienne... - sont des
chapitres de l'histoire des sciences, il n'en va pas de même des rapports entre l'astronomie, fût-elle la plus élémentaire, et des cultures proto-, voire pré-historiques ignorant l'écriture et qui n'ont donc pas laissé sur leurs savoirs de documents constituant une base irrécusable. Les seules données sont celles de l'archéologie et leur interprétation est toujours sujette à débat. Les archéologues sont rarement astronomes. Ils notent avec soin l'orientation exacte des vestiges, notamment des tombes, qu'ils mettent au jour, et l'on peut en tirer déjà bien des informations; mais certaines connexions avec la course du soleil ou de la lune, avec telles constellations ou le lever héliaque de telle étoile ne font pas forcément partie de leurs préoccupations. On connaît depuis longtemps l'importance du lever héliaque de Sirius pour les anciens Egyptiens parce que ce lever, qui marquait le début de l'inondation bienfaitrice du Nil, était le premier repère de leur calendrier et que d'innombrables textes nous en parlent. Mais il a fallu attendre ces dernières années pour qu'on s'aperçoive que les anciens Celtes n'observaient pas avec moins d'attention le lever héliaque d'Antarès, qui marquait pour eux le début de la saison sombre, et celui d'Aldébaran au début de la saison claire. Encore n'est-il pas sûr que tous les spécialistes du monde celtique aient été atteints par cette découverte, que l'on doit aux astronomes italiens A. Gaspani et Silvia Cernuti. On trouvera plus loin dans l'article que S. Cernuti a bien voulu nous donner quantité d'autres d'informations sur l'observation des astres par les Celtes. Si les archéologues ont longtemps marqué indifférence ou désintérêt à l'égard des données astronomiques, c'est aussi que les premières études en ce domaine ont été mêlées de trop de

spéculations douteuses qui ont longtemps contribué à déconsidérer l'étude des savoirs astronomiques aux époques anciennes. Ne parlons pas des elTeurs manifestes ou des élucubrations les plus indéfendables, libéralement diffusées sur internet et reprises avidement par les tenants de l'idéologie new age. On pense plutôt à des études conduites par des esprits passionnés dont le seul défaut est d'avoir voulu aller trop vite et de tenir pour des certitudes ce qui n'était qu'hypothèses de départ. Encore n'est-il pas sûr que tout soit à rejeter dans ces recherches intuitives. Ces spéculations ne datent pas d'hier. Il faudrait avoir le temps d'examiner par exemple celles du savant abbé Lebeuf (1687-1760), géographe et historien, qu'on a pu qualifier de « précurseur de l'archéoastronomie » au XVlIr siècle. En l'an III de la République, le citoyen Charles Dupuis proposait avec intrépidité, dans son ouvrage sur L'Origine de tous les cultes, une interprétation astronomique des mythes et divinités. La lecture de cet ouvrage fut, à l'en croire, une révélation pour le grand érudit Giorgio de Santillana, persuadé que dès le néolithique l'astronomie fut le premier savoir et le point de départ des développements intellectuels à venir (voir l'essai qu'il écrivit en collaboration avec Hertha von Dechend sous le titre Hamlet 's Mill, 1969, non encore traduit en français), Plus près de nous, ce sont surtout les monuments mégalithiques qui ont suscité les enquêtes les plus ardentes. Certaines étaient vouées à l'échec, comme les études menées sur les cupules creusées dans certaines pierres mégalithiques où l'on tenta vainement de repérer des constellations. D'autres étaient plus prometteuses. On pense en particulier aux recherches sur les orientations solaires des alignements de Carnac, menées par le commandant A. Devoir en collaboration avec l'astronome britannique sir Norman Lockyer, entre 1906 et 1909. Mais c'est surtout dans les années 1960 et 1970 qu'une étape fut franchie, avec la publication des travaux de ['astronome Gerald Hawkins sur Stonehenge (où il affirmait avoir repéré pas moins de vingtsept orientations astronomiques significatives!) et de l'ingénieur écossais Alexander Thom. Ce dernier tenta de déchiffrer les orientations solaires et lunaires de Stonehenge et de nombreux autres sites des îles britanniques (Megalithic Lunar Observatories, Oxford, 1971), ainsi que des alignements de 8

Carnac qu'il mettait en rapport avec le Grand Menhir de Locmariaquer (La Géométrie des alignements de Carnac, Université de Rennes, 1977). L'un et l'autre affirmaient le rôle d'observatoire de ces grands ensembles mégalithiques et même leur fonction de calculateur, permettant de prévoir les éclipses. Il fallut en rabattre. Des recherches ultérieures, en précisant les dates, ruinèrent certaines des conjectures avancées. Reste que l'orientation solaire de certains ensembles mégalithiques, en fonction des points cardinaux mais aussi des solstices d'hiver et d'été, est incontestable. On connaît, dans le Morbihan, l'enceinte rectangulaire de Crucuno orientée selon les points cardinaux et dont les diagonales correspondent aux solstices. Ou des dolmens dont les ouvertures sont rigoureusement orientées sur le solstice d'hiver, comme le couloir du dolmen de Maes Howe dans les Orcades ou, en Irlande, celui de New Grange, véritable« canon à lumière» 1.Nous savons gré à Jean-Pierre Mohen, spécialiste des mégalithes et Conservateur général du Patrimoine, de nous rappeler en quelques pages plusieurs autres données qui peuvent à ce jour être considérées comme certaines. Cependant l'archéologie proto-historique multiplie les découvertes. On sait depuis longtemps que Stonehenge n'est pas un monument isolé. Ce n'est que l'exemple le plus considérable d'une série de constructions circulaires de l'époque néolithique, soit en pierres, soit en bois, dont on trouve des vestiges depuis l'Europe du Nord jusqu'au Proche-Orient. En France, les enclos circulaires de plus de 100 m. de diamètre découverts à Etaples (Pas-de-Calais) et dépourvus de toute trace liée aux fonctions d'habitat présentent de fortes similarités avec les henges d'outreManche. Leur destination cultuelle, notent prudemment les archéologues, «ne semble pas totalement exclue »2. Mais c'est surtout en Allemagne qu'on a retrouvé de semblables constructions. La plus notable est le Cercle de Goseck en SaxeAnhalt, énorme ensemble tumulaire de 75 m de diamètre daté du début du ye millénaire. Il comporte trois cercles concentriques de
L'expression est de Venceslas Kruta, « Les racines profondes de l'Europe », Clartés, Grandes signatures, n° 1, avril2008, p. 53. 2 Nous suivons ici les indications fournies par Laurent Carozza et Cyril Marcigny, L 'Age du Bronze en France, Paris, La Découverte, 2007, p. 123. 9 I

terre et d'épieux et s'ouvre par trois portails,dont l'un est orienté

au nord, et dont les deux autres, au sud-est et au sud-ouest, correspondent au lever et au coucher du soleil au solstice d'hiver. Ensembles analogues au Portugal, avec les cercles de pierres de l'Alentejo également datés du ye millénaire. Sensiblement à la même époque, en Nubie, l'important champ mégalithique de Nabta Playa, à une centaine de kilomètres à l'ouest d'Abou Simbel, comporte des alignements marquant le Nord, l'Est et le lever solaire au solstice d'été, ainsi qu'un petit cercle de pierres dont les ouvertures correspondent également à l'axe nord-sud et à l'axe solsticial. Deux millénaires plus tard environ, au centre du plateau du Golan, le site de Rogem Hiri (en arabe Rujm el-Hiri, le «Tas de pierres du Chat») présente une énigmatique structure circulaire de IA5 m. de diamètre, constituée de trois grands cercles et deux demi-cercles concentriques entourant un tumulus central peutêtre postérieur; une entrée au nord-est serait orientée dans la direction du soleil levant au solstice d'été, tandis que des murs perpendiculaires, donnant à l'ensemble une allure de labyrinthe, pourraient correspondre, de manière plus hypothétique, à des levers ou des couchers d'étoiles remarquables. Une mention spéciale doit être faite, dans cette trop rapide revue, à l'Arménie, où plusieurs sites néolithiques suscitent l'intérêt des astronomes. A Metsamor (à 35 km au sud-ouest d'Erevan), un établissement remontant au ye millénaire avant notre ère présenterait un des plus anciens observatoires connus. Au carrefour de routes reliant l'Asie Mineure au Caucase du nord, ce fut un centre important dès la fin du IVe millénaire. En 1966, Elma Parsamian, astro-physicienne au Byurakan Observatory et passionnée par l'histoire de l'astronomie, y découvrit trois plates-formes d'observation creusées dans le roc, datées entre 2800 et 2500 avol-C. Elle s'aperçut que des lignes taillées dans la pierre pointaient exactement le Nord, le Sud et l'Est. Une autre gravure rupestre, où quatre étoiles apparaissent dans un trapèze, la conduisit à envisager un culte adressé à l'étoile Sirius, dont on sait l'importance qu'elle prendra dans la vie religieuse de l'Egypte et de Babylone. Le second site est celui de Karahundj, complexe mégalithique situé à 5 km environ de la petite ville de Sissian. II comprend 204 pierres basaltiques dressées sur la crête d'une 10

colline et dont certaines portent de véritables trous de visée de 5 à 7 cm de diamètre, soigneusement percés en haut de la roche. Ces trous pointent exactement I'horizon dans différentes directions. Ils permettaient, pense-t-on, d'observer les phases de la lune et le lever du soleil aux solstices. L'astronome Paris Herouni, directeur du Radio Physics Measurement Institute, y dirigea quatre expéditions entre 1994 et 1996. Un survol en hélicoptère lui permit de découvrir le plan général de cet ensemble: au centre, 39 pierres dessinent une forme d'œuf de 43 m de long, dont l'axe principal est d'orientation est-ouest (le petit bout dirigé vers l'est). De part et d'autre, deux grandes allées fonnent deux ailes rectilignes dont l'une se dirige vers le nord sur ] 72 m, l'autre vers le sud sur] 60 m, avant de s'incurver chacune à angle droit sur une quarantaine de mètres. L'équipe d'astronomes dirigée par Herouni put constater qu'à côté des pierres percées d'un œilleton, d'autres pierres non percées permettaient d'établir l'angle de visée. Les deux sites de Sissian et de Metsamor pourraient à voir en outre avec l'établissement du premier zodiaque. Ils tendraient à confinner l'opinion émise dès le début du 20e s. par W. Olkott, pour qui l'origine du zodiaque serait à chercher dans une région située entre 36° et 42° de latitude, correspondant à la vallée de l'Euphrate ou à la région du mont Ararat3. On est loin d'avoir fini d'établir la liste des lieux d'Europe comportant des «portes solsticiales» dûment aménagées. Une exposition récente sur L'Or des Thraces au Musée JacquemartAndré donnait l'occasion d'en découvrir plusieurs. La plus spectaculaire est peut-être le monument mégalithique de Slantcheva Vrata, dominant la« Vallée des rois thraces» près de Kazanlak. Plusieurs blocs empilés de main d'homme figurent une véritable porte, d'où l'on embrasse du regard tout le territoire sacré des rois odryses. Au moment du solstice d'été, le soleil passe par l'ouverture4.
V. W. Olkott, Legends ofstellar Universe, 1906 et E. Maunder, Astronomy without Telescopes, 1914. 4 V. le catalogue de l'exposition L'Or des Thraces, Trésors de Bulgarie,
Musée Jacquemart
3

- André,

hiver 2006-2007,

p. 35 et photo 20. Autres sites

signalés, pp. 32-34: le sanctuaire rupestre de Tatoul, dans l'est des Rhodopes ; la « grotte-entrailles» de Tangardak kaïa, creusée dans la colline karstique d'llinitsa près de Kardzhali, et qui comportait au fond un autel taillé ]1

Il faudrait parler encore du site de Kokino en Macédoine (à 75 km environ de Skopje). L'archéologue Jovica Stankovski y a découvert en 2002, au sommet d'une colline de plus de 1000 m d'altitude, un «observatoire» daté d'environ 1800 avant notre ère. Selon l'astronome Gjorgji Cenev, de l'observatoire de Skopje, on y observait les solstices et les équinoxes, ainsi que la constellation des Pléiades, depuis d'énormes «trônes» de pierre face à l'horizon de l'est, où des repères marquaient les directions remarquables. Chacun de ces sites assurément mériterait une étude approfondie, dont l'ensemble excéderait largement les dimensions de ce volume. * On peut donc tenir pour certain qu'à partir de l'époque néolithique l'observation de la course du soleil et le repérage de ses points remarquables étaient pour la communauté, ou du moins pour les plus savants de ses membres, un sujet de préoccupation entraînant des travaux parfois considérables. En attestent aussi bien l'aménagement de sites naturels comme en Arménie, que des constructions disséminées sur des territoires couvrant l'ensemble de l'Europe et une partie du Proche-Orient. Une enquête parallèle serait à mener pour l'Asie orientale. Cependant faut-il s'en tenir au néolithique? A-t-il fallu attendre l'agriculture, comme on le pense généralement, pour repérer les bornes de la course du soleil et en tirer parti dans le choix de certains lieux? Autrement dit, à défaut de structures d'observation construites, des orientations solaires privilégiées ne pourraient-elles être repérées dès le paléolithique supérieur, à l'époque du grand art pariétal? Il semble bien, grâce aux recherches de Chantal Jègues-Wolkiewiez, que l'on puisse répondre par l'affirmative.

dans la roche, que les rayons du soleil venaient toucher à midi au moment du solstice d'hiver. La tradition s'est perpétuée puisqu'un temple à coupole sous tumulus de la fin du Ve siècle avant notre ère. situé dans la « Vallée des rois thraces », présente au centre de la chambre un autel sacrificiel éclairé par le soleil au moment du solstice d'hiver (id., p. 39 et photo 27).

12

On sait que cette chercheuse indépendanteS a provoqué une certaine sensation au cours de l'année 2000 en présentant au Symposium d'Art préhistorique en Italie une communication sur la vision du ciel des Magdaléniens de Lascaux. On continue à discuter sur les interprétations qu'elle propose des peintures de la grotte. Retrouver des constellations définies beaucoup plus tard et parler de zodiaque primitif ne va pas de soi. Mais ce qui n'est guère contestable, c'est la coïncidence de l'orientation de l'ancienne entrée de la grotte et de la direction du soleil couchant au solstice d'été. Il s'ensuit qu'à cette date le fond de la grande salle se trouve éclairé comme à aucun autre moment de l'année par les rayons du soleil vespéral. A partir de cette constatation, la chercheuse s'est demandé si d'autres grottes à peintures présenteraient des particularités analogues. Elle a ainsi engrangé une moisson de résultats dont elle nous donne ici un échantillon

concernant la grotte de Commarque - avec une étude parallèle
sur la chapelle du château, où des fenêtres dissymétriques répondent au même souci de faire entrer la lumière solsticiale, tant cette préoccupation semble permanente dans les cultures restées traditionnelles. Lorsqu'on passe des âges de la pierre aux âges des métaux, les témoignages de l'observation astronomique se multiplient, se précisent, se diversifient. Il ne s'agit plus seulement des cycles du soleil et de la lune, mais progressivement de tout le ciel étoilé. Et surtout intervient de plus en plus largement la préoccupation de la mesure. Ces caractères correspondent bien à ce que l'on peut voir sur le célèbre disque de Nebra. Est-il besoin de le présenter, après les nombreux articles qui lui ont été consacrés? On sait qu'il s'agit d'un disque en bronze de 31 à 32 cm de diamètre, découvert sur la colline de Mittelberg en Saxe-Anhalt à la fin de l'été 1999, arraché aux mains d'un recéleur et acquis par l'Etat allemand (il est actuellement conservé au Musée de Halle). Sur la surface légèrement convexe du bronze sont incrustés en or: un
5

Un film, projeté en novembre 2007 sur la chaîne Arte, a été consacré à

Chantal Jègues-Wolkiewiez et à ses travaux, sous le titre Lascaux, le ciel des premiers hommes (autneurs Pedro Lima et Vincent Tardieu, réalisateur Stéphane Bégouin. producteur Bonne Pioche). Ii a été de nouveau présenté le 25 septembre 2008 au Museum national d'Histoire naturelle. 13

croissant lunaire; un cercle pouvant représenter soit le soleil, soit la pleine lune; un semis de 32 étoiles, dont 7 forment un groupe

où l'on s'accorde à voir une représentation des Pléiades- les
autres étoiles ne constituant pas une carte, mais seulement un symbole du ciel nocturne. L'ensemble est daté des environs de ] 600 avant notre ère. Un peu plus tard ont été ajoutés deux « horizons », figurés par deux arcs de cercle à la périphérie du disque, puis un troisième arc dont la facture permet de reconnaître un bateau, analogue à ceux que l'on peut voir sur de nombreux pétroglyphes scandinaves de l'Age du Bronze. Barque solaire? C'est probable. On songe à celle qui déjà un millénaire plus tôt était censée assurer en Egypte le voyage nocturne du soleil sous la terre (précisons que le disque de Nebra est contemporain de ce qu'on nomme dans la chronologie égyptienne la Deuxième Période intermédiaire, entre Moyen Empire et Nouvel Empire). Une conception semblable se
retrouvera plus tard chez les Celtes
-

mais chez ceux-ci, de même

que chez les Grecs et les Scandinaves, le soleil diurne poursuivra sa course sur un char, tandis qu'en Egypte il emprunte une autre barque, ce qui se comprend sans peine dans un pays où les transports s'effectuaient essentiellement par le fleuve. Comme l'écrit Harald Meller, « la barque sur le disque de Nebra se glisse entre les étoiles entre "l'horizon du matin" et celui du " soir ", accomplissantune sorte de voyagecéleste nocturne »6. Si la barque évoque le soleil nocturne, donc invisible, le globe doré pourrait bien représenter la pleine lune. Le professeur Wolfhard Schlosser, de l'Université de la Ruhr, voit dans ce ciel nocturne le cadre d'un calendrier agricole, à une époque où le coucher héliaque des Pléiades, en mars et en novembre, marquait le début et la fin des travaux des champs. D'autres interprétations sont possibles et les études se poursuivent. Mais dans la perspective d'une évolution de l'observation astronomique aux âges proto-historiques, le plus intéressant est peut-être ailleurs.
6

Harald Meller, « Le disque céleste de Nébra », Pour la Science, avril 2004,

p. 32-35. La plupart des données sur le sujet dont nous faisons état sont tirées de cet article, ainsi que de celui du Pr Wolfhard Schlosser, « Le disque de Nebra: un calendrier agricole? », ibid., p. 36-40. - Nous regrettons que ses occupations n'aient pas permis à M. Meller de nous donner un article faisant état des dernières recherches sur le disque, ainsi qu'il nous l'avait laissé espérer. 14

Il est d'abord dans le lieu même de la trouvaille, soit la colline de Mittelberg. Au sommet de cette modeste hauteur de 252 m., des vestiges de murs et de fossés sans fonction utilitaire apparente, aussi bien que le dépôt votif dont le disque faisait partie, indiquent bien qu'il s'agissait d'un endroit fortement sacralisé. Or du lieu où fut découvert le disque on pouvait voir, avant que les arbres ne couvrent les pentes, le soleil se coucher au solstice d'été derrière le Brocken, la plus haute montagne d'Allemagne du Nord (1141 m), distante de 80 km. Le Mittelberg s'inscrirait donc parmi les points d'observation d'où l'on repérait à l'époque néolithique les levers ou couchers solsticiaux. Mais en même temps ces points solsticiaux sont reportés, comme sur une carte, à l'échelle du disque: ils correspondent en effet aux extrémités des deux « horizons» ajoutés postérieurement. Et cela change tout. On ne se contente plus de marquer sur le terrain les passages de l'astre, on en constitue une sorte d' analogon portatif, reproduisant sur un simple disque l'ensemble de la voûte céleste. Bien plus: si l'échelle du croissant, de la barque et du globe sont évidemment arbitraires, la dimension des deux horizons fait intervenir la mesure. Les deux arcs qui les représentent correspondent en effet à un angle au centre de 82°. C'est précisément l'angle que forment les lignes solsticiales (directions vers l'Est des levers solaires au 21 juin et au 21 décembre, et symétriquement couchers vers l'Ouest aux mêmes dates), pour un observateur situé à la latitude de Nebra - ou, pour être tout à fait exact et suivre les calculs de M. Schlosser, à une latitude d'environ 70 km au nord de Nebra. Ce qui implique deux choses, l'une et l'autre de grande conséquence: d'abord la possibilité de mesurer d'une manière ou d'une autre cet angle sur le territoire; ensuite la capacité de le reporter, à petite échelle, en une sorte de schéma cartographique. Un dernier point: Mittelberg signifiant « Mont du Milieu », il est permis d'y voir, quelle que soit la date du toponyme, un nouveau témoignage non seulement de la sacralisation des lieux qualifiés de « centres », mais de leur connexion, à des époques plus lointaines qu'on ne l'imagine, avec des repérages à longue distance (rappelons que le Brocken, qui donne son sens au choix de Mittelberg comme point d'observation, se trouve à 80 km). Moins loin de nous, le réseau

15

des Mediolanum celtiques en fournirait bien d'autres preuves. Mais ceci est une autre histoire. Ce qui n'est pas douteux, c'est que cet exceptionnel objet qu'est le disque de Nebra ne peut que légitimer aux yeux des sceptiques les recherches d'archéoastronomie, longtemps rejetées par les archéologues européens (contrairement à leurs confrères américains et britanniquesf et envers lesquelles l'Université française en particulier s'est montrée, jusqu'aux années récentes, d'une singulière timidité. 11 n'est peut-être pas abusif de mettre en rapports la capacité de reporter des points solsticiaux sur un schéma à petite échelle, attestée par le disque de Nebra, avec certaines gravures du Mont Bego dans la Vallée des Merveilles, antérieures de quelques siècles et interprétées comme la figuration de parcelles cultivées avec leurs chemins, ce qui en ferait «la plus ancienne représentation cadastrale connue» 8. On assiste dans les deux cas à la naissance de représentations graphiques qui ne sont plus de l'ordre du symbole mais de la reproduction analogique et

proportionnelle- autrementdit à l'apparition d'une cartographie
primitive. Panni les milliers de gravures du Mont Bego, en existe-t-il qui témoigneraient en outre d'une observation attentive des phénomènes astronomiques? 11 y a peu Jérôme Magail, du Musée d'Anthopologie préhistorique de Monaco, faisait état d'un «cadran saisonnier» gravé sur la dalle dite de la Danseuse, et marquant, grâce au contour de poignards posés sur la roche, des directions solaires privilégiées9. Chantal Jègues-Wolkiewiez, dont la Vallée des Merveilles est le premier terrain de recherche, va plus loin en nous proposant une audacieuse interprétation de la « Roche du dieu aux bras en zigzag ». Les différentes gravures occupant la surface de cette roche constitueraient l'ébauche d'une véritable
7

Nous reprenons ici la formulationdu Pr Schlosser, auteur avec Jan Cierny

d'un ouvrage sur l'archéologie préhistorique (Sterne und Steine.' Eine praktische Astronomie des Vorzeit, Ed. Konrad Theiss, Stuttgart, 1997). Cet ouvrage lui avait valu, comme il le rapporte dans l'article cité, quelques piques et moqueries. C'était avant la découverte de Nebra. 8 L. Carozza et Cyril Marcigny, op. cit., p. 69. 9 Jérôme Magail, « Mont Bégo, un cadran saisonnier vieux de 4000 ans », Archéologia, n° 446, juillet-août 2007, p. 10-19. 16

cm1e du ciel, dont l'auteur interprète les différents éléments. Quant au prétendu dieu, il ne serait pas une figuration anthropomorphe, mais la représentation d'un événement astronomique fort rare: une éclipse annulaire totale, survenant au moment du lever du soleil à l'équinoxe. Dans la fourchette chronologique donnée par les archéologues, soit entre 2200 et 1700 avo J.-C., les logiciels d'archéoastronomie permettraient de dater exactement l'événement du 10 octobre 1717. Evénement aggravé, si l'on peut dire, par une éclipse solaire totale survenue l'année suivante. Cette lecture d'une des roches les plus souvent reproduites de la Vallée des Merveilles pourra donner lieu à débats. Il n'empêche que les faits ont bien eu lieu et qu'ils n'ont pu manquer de frapper les esprits. La représentation d'une éclipse annulaire par les graveurs du Mont Bego, si elle est avérée, ferait de la roche du « dieu aux bras en zigzag» la première notation figurée d'un événement astronomique précis et datable. Non plus l'observation de la régularité circulaire des phénomènes célestes, mais la notation de ce qui devait au contraire être perçu comme de prodigieuses et angoissantes perturbations, annonciatrices d'on ne sait quels bouleversements terrestres. Ces notations d'événements exceptionnels se poursuivront au cours des millénaires suivants et ne cesseront plus. L'observation de ce qu'on nomma en Occident des «étoiles nouvelles» et en Extrême-Orient des « étoiles invitées» (en fait l'explosion de supernovae) en fournit les meilleurs exemples. Dans l'article qu'il consacre au sujet, Jean-Pierre Luminet rappelle ce que sont ces phénomènes, avant de passer en revue les principales mentions qui en ont été faites en Chine, au Japon

et en Corée - la plus ancienne, gravée sur carapace de tortue,
remontant au XIVe siècle avant notre ère. Traversant les siècles, il s'attache ensuite en détail aux documents chinois, japonais, arabes, occidentaux, voire amérindiens qui concernent l'étoile nouvelle apparue en 1054 (nommée de nos jours SN 1054), dont le résidu gazeux constitue maintenant la Nébuleuse du Crabe. On verra qu'une critique serrée de ces documents invite même à faire intervenir des considérations de politique intérieure chinoise et de censure ecclésiastique latine. Dans le monde gaulois, on sait par César que les druides étaient d'ardents observateurs du ciel et du «mouvement des 17

étoiles» (de sideribus atque eorum motu). En examinant une série de monnaies des Coriosolites frappées entre 100 et 60 avoJ.c., Silvia Cernuti y découvre des variations qui pounaient conespondre à des passages de comètes. Des monnaies éduennes de la même période fixeraient le souvenir de novae ou de supernovae dont on peut préciser les dates d'apparition. D'autres monnaies encore pourraient se référer à une éclipse de soleil ou même, sur une pièce d'argent, à l'exceptionnelle et lumineuse conjonction de cinq planètes qui eut lieu près de l'étoile Antarès le 28 novembre 47 avant notre ère. Toujours dans le domaine celtique, une découverte récente, que l'on doit à la collaboration de Venceslas Kruta et de Silvia Cernuti, montre qu'une représentation précise de certaines constellations à différents moments de l'année, que l'on ne s'étonnerait pas de trouver à Babylone ou en Grèce, pouvait aussi être le fait des Celtes de Moravie dans le premier quart du lue siècle avant notre ère. Sur une cruche cérémonielle en bois maintenant célèbre, dite cruche de Brno, des résilles de bronze que l'on pouvait croire simplement décoratives présentent aux points de croisement des « yeux» énigmatiques. Or ces yeux ne seraient autres que des étoiles qui correspondent d'un côté au ciel d'hiver, de l'autre au ciel d'été tels qu'on pouvait les voir à l'époque et à cette latitude. Couverte d'autres motifs qui en confirment la signification cosmique, cette cruche fait figure désormais d'objet savant autant que d'instrument sacré. * Il est temps cependant de quitter les cultures d'âge pré- ou proto-historique pour aborder les rivages mieux balisés des civilisations pour lesquelles une abondante documentation écrite est à la disposition des chercheurs (bien que l'écart entre les unes et les autres, on l'aura compris, ne soit peut-être pas aussi considérable qu'on l'a pensé longtemps). Deux grands ensembles s'imposent d'emblée, par leur ancienneté autant que par le nombre de documents qu'ils nous ont légués: le monde chinois et la Babylonie. Deux civilisations pour lesquelles l'observation du ciel était d'une importance primordiale, en dépit de cadres religieux et mentaux fort différents Commençons par Babylone, dont il est convenu de dire qu'elle marque la naissance de l'astronomie, de l'astrologie et du 18

zodiaque. On sait qu'à partir du ne millénaire les jeunes scribes de Mésopotamie apprenaient à l'école des listes de noms oÙ l'on trouve les cinq planètes visibles à l'œil nu, des étoiles brillantes (Sirius, Regulus, Vega, Antarès...) et plusieurs constellations. Celles-ci, aux contours d'abord flous, furent peu à peu stabilisées et nommées en référence aux dieux. Dans son étude, Roland Laffitte s'attache à la naissance et à la nomenclature du zodiaque à partir d'étoiles repérées sur la ceinture écliptique puis regroupées en constellations. Un regroupement permit de passer de dix-sept constellations à douze: le cercle écliptique sera désorn1ais divisé en 12 patties égales de 30° chacune, correspondant aux douze mois de l'année babylonienne et pennettant de localiser les planètes à un moment donné. Il ressort des recherches de l'auteur que la nomenclature de ces constellations fut diffusée dans le monde grec par l'intennédiaire de l'araméen, langue populaire de la Mésopotamie devenue langue officielle de l'Empire achéménide à l'ouest de l'Euphrate. On en retrouve des échos dans le zodiaque égyptien et dans le zodiaque latin, dont certaines dénominations ne peuvent pas provenir du grec.

Parallèlementà Babylone,antérieurementpeut-être- mais
la chronologie est ici tributaire des découvertes archéologiques on se livrait en Chine à des observations astronomiques incessantes et rigoureuses. On en a vu une illustration avec la découverte, au début de la seconde moitié du deuxième millénaire avant notre ère, de « l'étoile invitée» à l'origine de la Nébuleuse du Crabe. C'est plus largement l'histoire des observatoires astronomiques chinois que retrace pour nous JeanMarc Bonnet-Bidaud. Le terme prend ici son sens actuel. Lorsqu'on parle en effet d'« observatoires» pré- ou protohistoriques, il ne peut s'agir que de sites aménagés pour l'observation du ciel, à l'exclusion de tout appareillage. Les trois dernières études de ce volume concernent en revanche des lieux bien spécialisés, pourvus d'instruments qui sont les ancêtres plus ou moins lointains de ceux qu'utilisent encore les astronomes modernes. Dans un pays comme la Chine, oÙ l'astronomie devint rapidement « science d'Etat », une évolution progressive se laisse appréhender, depuis des sites d'observation comme celui de Taosi, vieux de plus de 4000 ans, limité à douze repères 19

d'alignement autour d'une vaste plate-forme en demi-cercle, en passant par les «plates-formes de l'esprit », observatoires impériaux de l'époque des Han, pour aboutir à la «Tour de l'Ombre» édifiée en 1276 à Dengfeng par l'astronome Guo Shouxing, créateur trois ans plus tard du premier observatoire de Pékin. Les instruments se multiplient et s'affinent: d'abord simples gnomons, premières clepsydres, puis sphères armillaires
-

, «horloge sidérale» du temps de l'empereur Wen Di au ne siècle avant notre ère, instruments métalliques enfin qui provoquèrent au début du xvne siècle l'admiration du jésuite Matteo Ricci. Instruments réglés selon des coordonnées polaires et équatoriales que l'astronomie européenne, comme le rappelle l-M. Bonnet-Bidaud, n'adoptera qu'à partir de Tycho Brahé. L'observatoire qu'Ulugh Beg fit édifier à Samarkand à partir de 1420 se rattache à d'autres traditions qu'à celles des observatoires chinois, bien que ce petit-fils de Tamerlan, comme Lucien Kheren le rappelle dans son étude, ait envoyé en Chine son proche collaborateur Ali Kushchi pour en rapporter des traités d'astronomie. Mais l'héritage de l'école d'astronomie de Samarkand est avant tout grec et islamique: c'est celui des écoles de Bagdad (florissante dès le VIne siècle), de Syrie, d'Egypte et de Perse. D'après les vestiges retrouvés en 1908, l'observatoire d'Ulugh Beg était divisé en deux moitiés symétriques par un grand arc de sextant d'orientation nord-sud, commençant par une tranchée profonde de Il m et se déployant jusqu'à une hauteur qu'on peut évaluer à 40 m. Des sextants de ce genre, quoique plus petits, avaient déjà été construits, nous apprend L. Kheren, « l'un à Rayy en Iran, utilisé par al-Khujandi en 994 pour étudier l'obliquité de l'écliptique, et un autre à Marâgua, construit par AlTusi en 1259 ». L'instrument de Samarkand aurait permis de calculer la durée de l'année à 1 minute près et l'inclinaison de l'écliptique à 28 secondes d'arc près. Rapidement abandonné après la mort de son constructeur, l'observatoire d'Ulugh Beg fut défintivement détruit par les Ouzbeks en 1499. Cependant l'œuvre astronomique d'Ulugh Beg survécut grâce aux Tables qu'il fit rédiger à partir de 1420 environ et auxquelles lui-même mit la main. Elles parvinrent en Occident et furent éditées au milieu du XVII" siècle à Oxford, un peu plus tard en Pologne. Nous voici donc au seuil de l'astronomie moderne. 20

on en connaîtdont le mouvementest assuré par une clepsydre-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.