Etre étranger et migrant en Afrique au XXè siècle

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L'étude des flux migratoires internes au continent africain est totalement négligé. Ces mouvements, en partie liés aux recompositions socio-économiques, remettent-ils en question les valeurs morales ou philosophiques africaines ? Que signifie être étranger en Afrique ? Au fil des décennies, les réseaux et les dynamiques migratoires se sont modifiés. Dans ces jeux complexes, les villes se présentent comme des pôles dans lesquels cherchent à s'insérer hommes et femmes, acteurs économiques et agents culturels. Ce volume explore ces différents aspects.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 272
EAN13 : 9782296339194
Nombre de pages : 521
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ETRE ETRANGER ET MIGRANT EN AFRIQUE AU XXe SIÈCLE
ENJEUX IDENTITAIRES ET MODES D'INSERTION

~

Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Odile GOERG, Issiaka MANDÉ, Faranirina RAJAONAH (éds)

A

ETRE ETRANGER ET MIGRANT EN AFRIQUE AU XXe SIÈCLE
ENJEUX IDENTITAIRES ET MODES D'INSERTION

~

: Dynamiques migratoires, modalités d'insertion urbaine et jeux d'acteurs
Volume II

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5340-X

Les éditeurs de l'ouvrage et le comité d'organisation de la conférence adressent leurs très sincères remerciements aux institutions suivantes pour leur contribution financière et leur appui logistique:

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Le Ministère des Affaires étrangères Le Ministère de l'Éducation nationale Le Centre national de la Recherche scientifique La Présidence de l'Université Paris 7- Denis Diderot L'Institut universitaire de France (Université Marc Bloch, Strasbourg) L'École doctorale EESC de l'Université Paris 7- Denis Diderot Le Laboratoire SEDET Les Conseillers culturels des Ambassades de France et les directeurs des Instituts français en Afrique (IF AS, Afrique du Sud; IFRA, Ibadan) pour la prise en charge des billets d'avion et/ou de séjour des participants d'Afrique du Sud, d'Angola, de Centrafrique, de Côte d'Ivoire, de Madagascar, du Mali, du Maroc (Agadir) et du Nigeria.

Le comité d'organisation est reconnaissant aux personnes suivantes dont l'apport a été déterminant dans la tenue de la manifestation: Philippe Bocquier, Antoine Bouillon, Christian Bouquet, Hervé Cronel, Fabienne Le Houérou, Yann Lebeau, Pierre Le Boul, Anne Remiche-Martinow, Alfred Schwartz, Thierry Simon et les deux gestionnaires du Laboratoire SEDET, Sylviane Cheminot, Isabelle Nicaise.

Comité scientifique et d'organisation du Congrès Roger Akpaki, docteur en histoire (Université de Paris 7) Pierre Boilley, professeur d'histoire (Université de Paris 1) Hélène Charton, docteure en histoire (Université de Paris 7) Monique Chemillier-Gendreau, professeure de Droit des relations internationales (Université de Paris 7) Catherine Coquery- Vidrovitch, professeure émérite d'histoire (Université de Paris 7) Laurent Fourchard, directeur de l'Ifra, Ibadan, Nigeria Daouda Gary, doctorant en histoire (Université de Paris 7) Odile Goerg, professeure d'histoire (Université de Paris 7) Sophie Guillaume, doctorante en histoire (Université de Paris 7) Willy Jackson, docteur en sciences politiques (Université de Paris 7), chargé de cours Thérèse Locoh, directrice de recherches à l'Ined Issiaka Mandé, maître de conférences (Université de Paris 7), initiateur du thème Sophie Dulucq, maître de conférences (Université de Toulouse-Le Mirail) Charles Tshimanga, docteur en histoire (Université de Paris 7)

Maquette/Mise

en page: Issiaka Mandé, Fabrice Melka.

(Ç) La photo de couverture est tirée du CD-Rom: «Cartes postales d'Afrique de l'ouest (1895-1930) »produit par l'association Images et Mémoire dans le cadre du programme de l'Unesco« Mémoire du Monde ».

Introduction
Depuis plusieurs décennies, les migrations internationales focalisent l'attention des médias et des pouvoirs publics en Occident. Ces migrations de vaste ampleur (AfriquelEurope, Afrique/Amérique) et la constitution de minorités immigrées sont aussi l'objet d'études nombreuses. Pourtant, au regard des données disponibles, les flux migratoires en provenance d'Afrique sont moins importants en direction des pays de l'hémisphère nord que vers les États africains eux-mêmes. Ces migrations intra-africaines n'en restent pas moins largement méconnues des chercheurs, qui ne les ont guère étudiées que sous deux angles spécifiques: celui de l'histoire du peuplement - dans la lignée des Volkerwanderungen, errances désordonnées ou mouvements organisés - et celui du phénomène préoccupant que constitue aujourd'hui la situation des réfugiés. La question des mouvements séculaires de populations, de leur installation dans de nouvelles zones, des déplacements successifs liés aux aléas politiques ou écologiques et de toutes leurs conséquences est omniprésente dans la littérature sur l'Afrique. L'approche anthropologique a longtemps été dominante, se concentrant sur des récits de fondation, sur l'analyse des relations entre "maîtres de la terre" et néo-arrivants, sur le rôle des alliances matrimoniales dans l'intégration des nouveaux venus, sur les valeurs d'hospitalité et la capacité d'intégration des sociétés africaines. Par ailleurs, les conflits ou les catastrophes dites naturelles qui accablent le XXème siècle - phénomènes qui sont loin d'être neufs mais qui semblent occuper aujourd'hui une place accrue - déracinent des millions de réfugiés, installés dans des camps ou progressivement intégrés dans les pays d'accueil. Il s'agit là d'un phénomène massif (entre 5 et 7 millions de personnes), collectif (même s'il recouvre des itinéraires bien individualisés), parfois pris en charge par les organismes internationaux et amplement étudié par les chercheurs. Ces diverses questions ne constituent pas les objets principaux de cet ouvrage, même si elles sont abordées çà et là. Le colloque organisé en 1999 par

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Introduction

le Laboratoire SEDET1 (CNRS !Université Paris 7) a en effet été conçu, au départ, autour de problématiques différentes: il s'agissait de s'interroger surtout sur les processus internes au continent africain. Ce livre - qui propose l'essentiel des communications présentées au colloque - se concentre sur les modes d'insertion et les enjeux identitaires. Les réalités contemporaines ont été privilégiées car elles interpellent les chercheurs à la mesure de leur impact politique spectaculaire, tout en s'enracinant dans le passé. La problématique d'ensemble combine, dans une approche pluridisciplinaire toutefois largement marquée par l'histoire, la longue durée et le présent immédiat, l'approche globale et les études de cas. Les articles situent leurs interrogations à la fois au cœur de la notion d'identité, qui préoccupe fort les chercheurs en sciences sociales, et au cœur des pratiques et des discours des pouvoirs étatiques. On aurait pu s'attendre à une série de propositions centrées sur le passé et reprenant l'enquête déjà largement amorcée sur les mouvements migratoires fondateurs, illustrés par d'abondants récits mythiques. Il n'en fut rien, ou si peu: les questions abordées ont d'emblée été ancrées dans les situations contemporaines, privilégiant notamment la figure de l'étranger à la nation -le foreigner comme le qualifie la langue anglaise - plutôt que celle du nouvel arrivant, étranger à son milieu d'accueil (social, urbain, professionnel) -le stranger des Anglo-Saxons. Il se dégage de la plupart des études rassemblées ici l'idée que les modalités d'insertion des migrants et les enjeux identitaires, intimement mêlés, sont particulièrement sensibles à la pression des événements et du contexte général. Les migrations à l'intérieur du continent africain s'avèrent l'un des moyens qu'utilisent les citoyens, les groupes ou les États pour réguler les tensions, exploiter des opportunités ou gérer les difficultés, sur le plan collectif comme individuel. L'affirmation somme toute récente des frontières, tracées sous la colonisation et rigidifiées après les indépendances, et la délimitation d'ensembles nationaux qu'elles impliquent, modifient le sens de ces mouvements. Les mutations profondes que ces flux de population entraînent se révèlent notamment en période électorale: être ou ne pas être citoyen, donc électeur, tels sont les enjeux de la définition du rapport au pays d'accueil. Les articles se proposent d'analyser, sur la longue durée, les mécanismes, le fonctionnement, les bases légales et les mutations des mouvements migratoires qui parcourent le continent. Ces mouvements reposent sur une certaine vision de l'Autre, de l'étranger, tout en contribuant à la construire. Les représentations et les marquages identitaires ont donc une importance fondamentale car ils

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Sociétés en Développement

dans l'Espace

et le Temps.

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Introduction

déterminent bien souvent les attitudes des populations et justifient l'ins,trumentalisation de l'étranger par les pouvoirs en place. Il importe d'entrée de jeu de cerner les notions, fluctuantes au fil des décennies et au gré des espaces, d'étranger et de migrant, de préciser les multiples facettes de cette identité partagée par un nombre croissant d'individus, de démonter les mécanismes de construction et de manipulation qui y sont associés. Quels sont les rapports du migrant à son appartenance nationale d'origine et/ou d'adoption et à ses multiples appartenances régionale, culturelle, religieuse, "ethnique" (étant entendu que, quelles que soient ses origines et sa "fabrication", le fait ethnique est aujourd'hui ressenti comme tel par une grande partie des populations) ? Ces rapports sont-ils, comme des processus politiques localisés tendraient à le faire croire, nécessairement antagonistes, par exemple dans le cas du Rwanda et du Burundi? N'y a-t-il pas des compositions nationales ou étatiques innovantes, selon des modalités qui ne soient ni centralisatrices, ni nécessairement fédérales, ni purement occidentales, ni prétendument traditionnelles? Dans ces constructions, les appartenances culturelles héritées, puisant dans des modèles extérieurs ou dans le passé local, peuvent se combiner aux aspirations nationales, garanties par le consensus démocratique. Y-a-t-il dans ce cas intégration des étrangers? Alors qu'aujourd'hui le modèle de l'ÉtatNation est souvent remis en cause en Afrique, l'interrogation sur le statut de l'étranger s'avère fondamentale. Comment expliquer, par exemple, les fortes convictions nationales d'États pourtant culturellement très divers et à processus migratoires importants, du Burkina Faso à l'Afrique du Sud? Tout en se focalisant sur le XXème siècle, cet ouvrage entend se situer dans la durée, en posant en particulier la question des fondements de la dynamique migratoire et de ses transformations., sur fond de profondes recompositions socio-économiques. Ces mutations remettent-elles en question les valeurs morales ou philosophiques africaines, peut-être stéréotypées, d'hospitalité et d'acceptation de l'altérité? Sur quels référents conceptuels, sur quels imaginaires théoriques reposent ces reconfigurations identitaires ? Produisentelles une image de l'Autre désormais empreinte d'opprobre? A travers l'analyse du jeu complexe de la construction de l'altérité, l'objectif a donc été d'explorer la notion d'étranger mais aussi sa fabrication, les" bricolages" et les ancrages identitaires qu'elle implique, sans négliger les modalités et les stratégies d'insertion des migrants dans les sociétés d'accueil. La problématique de l'identité a été abordée sous divers angles. Le versant juridique envisage les conditions de l'accès à la citoyenneté ainsi que le contenu et l'évolution des politiques migratoires. Sont analysées par ailleurs les manipulations du fait migratoire par l'État, dans le discours (utilisation de l'étranger comme bouc émissaire) et dans la pratique (expulsions en cas de tensions). Enfin, comment la situation d'étranger, souvent léguée par les siècles 9

Introduction

passés, se définit-elle au XXème siècle? Comment la notion a-t-elle évolué dans l'histoire? Les frontières culturelles sont-elles plus pertinentes que les frontières matérielles héritées de l'époque coloniale? Une question lancinante revient aussi, consistant à déterminer dans quelle mesure les États-Nations africains agissent comme des espaces de fusion des identités ou comme des lieux de cristallisation de la xénophobie. Que signifie concrètement être étranger en Afrique au XXème siècle? Pour éclairer ces problèmes, on trouvera ici, sinon l'inventaire complet, du moins un large éventail des formes migratoires et de leurs évolutions depuis un siècle. On trouvera beaucoup d'éléments et de données sur la liberté de circulation, le droit d'établissement des personnes physiques, les conditions d'entrée et d'accès au territoire, l'attitude adoptée vis-à-vis des réfugiés. La question du droit d'asile se pose en effet à intervalles réguliers, au gré des crises politiques africaines qui ont déterminé et continuent de régir les conditions d'attribution de la nationalité du pays d'accueil, la pratique administrative et son impact sur le séjour des étrangers. La dimension idéologique des politiques migratoires a également été abordée, avec sa cohorte de discours politiques, de débats parlementaires, de programmes partisans et d'articles de presse qui dénoncent les dangers de l'immigration, en faisant appel à des notions importées d'Europe comme celle de seuil de tolérance. En quoi les immigrés sont-ils un enjeu de combat politique et électoral? Cette analyse a été amorcée par 1 'inventaire des discours et du vocabulaire et doit être poursuivie. La ville, où la plupart des migrants finissent par aboutir, demeure un lieu privilégié d'étude. L'ouvrage se propose donc d'y analyser les relations de l'étranger avec les autres groupes sociaux, selon la triple approche de l'insertion, de la ségrégation et de la construction identitaire. Les facteurs de socialisation et d'insertion n'excluent aucun champ de la vie urbaine: le travail, la pratique religieuse, la participation aux charges communales, la vie associative, l'activisme politique, les différentes échelles de sociabilité ou les stratégies résidentielles. Certains espaces ont polarisé l'attention des chercheurs, traduisant l'importance des villes comme lieux de fixation des migrants. Ainsi, diverses agglomérations font-elles l'objet d'études de cas, notamment sous l'angle de l'installation d'une communauté spécifique: les Sénégalais à Conakry, les Guinéens à Dakar... On a pu dégager, le cas échéant, des stratégies propres aux étrangers citadins, notamment les femmes2. Plusieurs questions ont été envisagées. Comment les sociétés urbaines ontelles réagi aux politiques coloniales et nationales qui, selon les périodes et les régions, ont renforcé, atténué ou figé une ségrégation entre autochtones et
2 Malheureusement plusieurs communications stimulantes n'ont pas débouché sur un texte.

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étrangers africains? Plus généralement, comment les étrangers ont-ils investi les villes et leurs lieux d'installation? Comment les sociétés d'accueil ont-elles fait face à l'arrivée d'étrangers sur le marché de l'emploi? Enfin, quel a été le rôle de la ville dans les constructions identitaires par le biais des médias et des organisations politiques? Les réponses à ces interrogations esquissent une histoire du sentiment et des pratiques xénophobes dans les sociétés africaines du XXème siècle, mais aussi, un panorama des multiples réussites de l'intégration des communautés étrangères.

L'ouvrage embrasse l'ensemble du continent africain, soit une quarantaine d'États, même s'ils ne sont pas tous concernés au même titre par les migrations internationales. Se dégagent des zones attractives et des zones répulsives, aux contours mouvants selon la conjoncture. Pour autant l'on observe certaines permanences des flux vers des régions à fort potentiel économique: zones minières, certaines zones littorales, grands centres urbains. .. L'attraction récente de l'Afrique du Sud caractérise en revanche les années 1990-2000. Les études ont été menées à des échelles diverses (souvent régionales) qui ne correspondent pas évidemment au découpage des Etats modernes. Il va sans dire que les aires de migration actuelles ont appartenu à des ensembles politiques qui ont varié dans le temps; elles ont donc été étudiées en amont, pendant et en aval de la période coloniale pour pouvoir saisir les mécanismes migratoires sur la longue durée et en comprendre la complexité. On pourra enfin noter que, même si les espaces étudiés sont très divers, il demeure des déséquilibres. L'essentiel du continent au sud du Sahara est

envisagé, de la Mauritanie à l'Afrique du Sud, avec de solides échappées vers
l'Océan Indien. Certains pays se retrouvent privilégiés, comme le Sénégal et ses périphéries internes et externes. On a aussi insisté sur des couples de pays ayant des rapports d'attraction/répulsion (Guinée/Sierra Leone: Bénin/Togo; BéninlNigeria; Côte d'Ivoire/Burkina ; les deux Congo et l'Angola). L'Afrique lusophone est par contre peu abordée, alors qu'elle est le lieu de vastes mouvements de populations souvent très anciens; la proximité des gisements miniers d'Afrique australe, le contexte de guerre civile ou la misère y sont de puissants facteurs de mobilité inter-régionale. Enfin, l'approche internationale, si elle a souvent été privilégiée, est loin d'exclure une autre échelle, celle des mouvements internes à un même pays, et donc celle des rapports entre groupes différents au sein d'un même État: être étranger dans son propre pays peut sembler paradoxal et le terme même de migrant est alors sujet à caution. Certaines communications envisagent toutefois ce cas, à l'instar des villes d'Afrique du Sud où s'élabore actuellement

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l'apprentissage d'une citadinité pleine et entière - en grande partie interdite aux Noirs au temps de l'apartheid. On avait tout d'abord pensé accorder une place particulière aux migrations féminines, spécificité jusqu'à présent peu étudiée en elle-même. On aurait pu alors distinguer différents types de mouvements: les migrations de femmes célibataires, la mobilité liée à l'activité professionnelle, notamment à la pratique du commerce, les déplacements de femmes accompagnant leurs maris dès la première installation à l'extérieur, les recompositions familiales. Plusieurs questions étaient envisageables. Quels sont les comportements démographiques spécifiques des migrantes? Ont-elles tendance à copier les modèles des régions d'accueil? En développent-elles de nouveaux? Dans quelle mesure leur activité économique est-elle conditionnée par leur niveau scolaire, par leurs relations familiales ou matrimoniales, par les opportunités de la région d'accueil? Quel est le rôle des migrantes dans la constitution des associations de ressortissants? Se contentent-elles d'intégrer les structures de sociabilité féminine existantes ? Souhaitent-elles s'insérer dans la société d'accueil ou restent-elles dans leur groupe national ou ethnique de départ? Ainsi peut-on poser la question de l'autonomie des femmes par rapport à leur groupe d'origine. Mais il s'est avéré à l'usage plus dynamique d'insérer ces questionnements dans des problématiques générales. Certains articles concernent cependant spécifiquement les mouvements migratoires féminins et mettent en évidence leurs particularités en termes d'activités économiques et de modalités d'intégration. Quels que soient le genre, le statut ou l'origine considérés, la dialectique de l'identité joue sur divers plans. De manière classique, on peut dire que l'on se définit soi-même en s'opposant aux autres en général ou à quelqu'un en particulier; on prend conscience de soi ou de sa communauté face aux Autres. Il a paru alors intéressant de confronter la vision des migrants par les populations d'accueil avec les représentations qu'avait d'elle-même la population immigrée. Le migrant est-il vu comme un élément actif dans le développement économique? Est-il renvoyé à l'image du délinquant, de l'individu sans feu ni lieu? Par ailleurs, comment les migrants se perçoivent-ils par rapport à leur propre zone d'origine? Comment les stéréotypes qui circulent influent-ils sur les représentations? Comment sont-ils perçus à leur retour au pays? Dans le jeu complexe des définitions, y-a-t-il un monopole de l'identification? Et si oui, qui le détient? Enfin, comment se joue le rapport entre la(les) population(s) dominante(s) et d'autres catégories? En insistant sur l'identité, cet ouvrage n'a pas mis au centre de ses préoccupations les données quantitatives et démographiques, le décompte précis des flux et de reflux - études qui existent par ailleurs grâce aux travaux d'actives 12

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équipes de démographes3. Loin d'être négligeables, ces données rejoignent le cœur de la problématique puisque toute démarche comptable va de pair avec la catégorisation des individus concernés et donc, en l'occurrence, avec la mise en évidence de leur statut particulier. Cette approche typologique, celle de l'évolution des divers types de mouvements (facteurs économiques, politiques, motivations individuelles, stratégies familiales, hasards et nécessités) et celle de la législation, n'a pas été privilégiée, même si ces aspects peuvent être abordés dans certains articles. Parmi les pistes de recherche que cet ouvrage suggère, il reste donc à croiser données démographiques et données sociales, afin de mettre en évidence des spécificités évoqués çà et là: la durée de la migration (mouvements temporaires, conjoncturels ou de longue durée), les motivations du départ (facteurs économiques, politiques), les modalités du déplacement (collectif ou individuel, spontané ou contraint). Enfin, il ressort d'un certain nombre d'articles un constat important: la question de l'étranger, à la fois dans les discours et dans les réalités africaines contemporaines est devenue aujourd'hui de plus en plus centrale. Mais le fait d'être étranger et migrant en Afrique n'est pas nécessairement connoté et vécu négativement. En définitive, la thématique de l'étranger est aussi un mode dynamique de construction et un ferment de ce qu'il est convenu d'appeler les identités nationales. On l'aura compris, cet ouvrage, bien qu'épais4, ne prétend en rien à l'exhaustivité5. Le projet est, au contraire, d'ouvrir un champ nouveau de recherches, laissé en friche après que deux ouvrages, novateurs en leur temps mais aujourd'hui datés, en ont naguère souligné l'importance: il s'agit de celui coordonné par Samir Amin en 1974 et par David Parkin en 19756. Il Y a eu,

On peut se référer aux résultats des enquêtes «migrations» (Orstom, Université de Montréal) réalisées dans les années 1970, à celles qui ont été conduites dans les années 1990 par les démographes de l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et enfin à l'enquête menée simultanément dans plusieurs pays de l'Afrique de l'ouest dans le cadre du « Réseau migrations et urbanisation en Afrique de l'Ouest », coordonné par le Cerpod (Bamako). 4 Il comprend plus de cinquante articles, soit la moitié des quelque cent communications rassemblées par le colloque autour d'autant de participants dont 30 historiens africains venus du continent. 5 À signaler que les organisateurs, sous la houlette d' Issiaka Mandé et de Pierre Boilley, ont édité au SEDET un CD-Rom (1999) donnant l'intégralité du programme, des participants, des résumés et des communications présentées sous leur forme originelle, c'est-à-dire non retravaillées pour l'édition. 6 S. Amin (ed.), Modern Migrations in Western Africa, lAI et Oxford University Press, 1974. D. Parkin (ed.), Town and Country in Central and Eastern Africa, lAI, 1975. 13

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certes, depuis, quelques rares mais féconds efforts de synthèse7, mais dont l'approche a peu emprunté à la démarche historienne sauf exception8. Des études approfondies sont achevées ou en voie de l'être9. Notre objectif est donc, aujourd'hui, de reprendre la question selon des problématiques renouvelées, afin de répondre à de nouvelles interrogations et de suggérer de nouvelles pistes de recherche. Aussi avons-nous opté pour une présentation relativement didactique: retenir les thèmes qui se sont imposés lors du colloque, dont les contenus se croisent et se répondent évidemment: le politique, l'identitaire, les réseaux, les conflits. Enfin, il est apparu nécessaire de faire place aux mouvements extérieurs qui se manifestent sous la forme privilégiée des retours au pays de ceux que les nationaux appellent, même quand ils ont gardé leur nationalité locale, les" étrangers" ou les" diaspo ", mais que le professeur Asiwaju, grand spécialiste de la question, propose de dénommer plus judicieusement" les Africains d'outre-mer".
Catherine Coquery- Vidrovitch, Odile Goerg et Issiaka Mandé.

Jean-Loup Amselle (ed.), Les migrations africaines. Réseaux et processus migratoires, Paris, Maspéro, 1976 ; William A. Shack et Elliott P. Skinner (eds), Strangers in African Societies, Berkeley, University of California Press, 1979; Moriba Touré et T.D. Fadayomi (eds.), Migrations et urbanisation au sud du Sahara: Quels impacts sur les politiques de population et de développement ?, Dakar/Paris, CODESRIA/Karthala, 1993; Jonathan Baker et Tade Akin Aina, The Migration Experience in Africa, Nordiska Afrikainstitutet, Stockholm, 1995. 8 George E. Brooks, Landlords and Strangers. Ecology, Society and Trade in Western Africa, 1000-1630, Westview Press, Boulder, Col. 9 Citons en quelques-unes: Tom Painter, Peasant migrations and rural transformations in Niger: a study of incorporation within a West African capitalist regional economy, c.1875 to c.1982, Ph. D., State University of New York at Binghamton, 1986 ; François Manchuelle, Willing Migrants. Soninke Labor Diasporas, 1848-1960, Athens, Ohio University Press, 1997 ; Issiaka Mande, Les migrations du travail en Haute Volta (actuel Burkina Faso). Mise en perspective historique (19191960), thèse de l'Université Paris-7, 1997; Gary Daouda, Les migrations maliennes en Côte d'Ivoire au XXè siècle, thèse de l'Université Paris-7 (en cours). 14

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Il LES VILLES, DES NŒUDS MIGRATOIRES

Migrants et citadins dans les villes africaines. Éléments de réflexion à partir de quelques cas (Afrique du Sud, Zimbabwe, Togo)
Philippe Gervais-Lambony*

« Une ville cesserait de vivre si elle n'assurait plus ses ravitaillements en hommes nouveaux. Elle les attire. Et souvent d'eux-mêmes ils viennent vers ses lumières, ses libertés réelles ou apparentes, ses salaires meilleurs. Ils viennent aussi parce que les campagnes, elles d'abord, mais aussi d'autres villes ne veulent plus d'eux, les rejettent bel et bien. » F. Braudel, 1979, p. 431.

INTRODUCTION Le migrant, en ville, est un individu qui change de lieu de résidence pour s'installer dans une ville. Mais le terme « migrant}} désigne en fait des situations très variées. Distinguera-t-on les migrants en fonction de leur origine (autre continent, autre pays, zone rurale, autre ville...), de leur appartenance sociale, de leur sexe, de leur âge? Ou bien les distinguera-t-on en fonction de leur projet: installation permanente, migration temporaire, déplacement de l'ensemble de la famille, déplacement individuel, désir d'intégration ou pas... Quel que soit le critère retenu, il est difficile de parler des migrants en général, d'autant que selon le moment d'arrivée en ville et le contexte historique et politique, le statut de ces migrants sera encore différent. Finalement, existe-t-il des traits communs aux différents types de migrants qui permettent de les définir comme un groupe? Si oui, quels sont-ils? C'est dans les pratiques et représentations des migrants que nous faisons l'hypothèse que l'on peut trouver les traits communs.

*

Université Paris X-Nanterre,

Laboratoire

Géographie

des Tropiques Géotropiques.

Philippe Gervais-Lambony

Au~delà, l'identification précise de pratiques et de représentations urbaines propres aux migrants conduit à se demander comment se fait le changement de statut: quand et comment le migrant cesse-t-il de l'être pour devenir un « citadin» de la ville d'arrivée? Ou bien est-ce seulement la génération suivante qui le devient? Ou encore, arrive-t-il que cette citadinisation ne se produise tout simplement pas? Poser la question de la définition du migrant revient ainsi, en négatif, à poser celle de la définition du citadin. Les sciences sociales africanistes ont longtemps mesuré l'insertion en ville, donc la citadinisation, en s'appuyant sur l'importance plus ou moins grande des liens avec la zone rurale d'origine (voir Mayer, 1970 ou Gibbal, 1974). Mais on sait que l'attachement à un des deux univers n'est pas exclusif et les villes africaines nous démontrent aujourd'hui que la citadinisation n'est pas forcément une rupture avec le monde rural: « il y a bien une composante citadine de diverses stratégies rurales» et « aussi des composantes rurales aux stratégies citadines» (Chaléard et Dubresson, 1989, p. 288). Le maintien de liens forts avec le monde rural ne peut donc suffire à définir le migrant. D'ailleurs, le migrant en ville africaine vient de moins en moins majoritairement d'une zone rurale: les migrants internationaux sont souvent des citadins, et les mouvements entre villes du même pays sont aussi très importants, de plus en plus au fur et à mesure que la population urbaine s'accroît en proportion des populations rurales. On sait aussi que les taux d'accroissement des villes africaines dépendent de moins en moins des migrations mais de plus en plus de l'accroissement naturel urbain. Enfin, signalons une limite de fond à l'efficacité du critère « relation au monde rural d'origine» pour définir le migrant. Il est de moins en moins certain que les sociétés des villes africaines sont encore caractérisées par le communautarisme ethnique ou régional (Marie, 1997). D'une part l'individualisation de la société est croissante, et c'est en ville qu'elle se réalise, d'autre part s'inventent dans les villes africaines d'autres formes communautaires qui, même quand elles prennent l'apparence de congrégation de nature ethnique, sont en fait spécifiquement urbaines et remplacent (ou se juxtaposent) les formes communautaires à base locale ou régionale. À travers quelques exemples je souhaite montrer la relativité de l'opposition migrant/citadin. D'abord, en comparant la définition du migrant à Lomé et à Harare, puis en réfléchissant, dans le cas sud-africain, sur les conséquences actuelles d'une politique passée du contrôle des mouvements de population et de la manipulation de l'identité du migrant. LE PLUS CITADIN N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUE L'ON CROIT... C'est à partir d'une réflexion sur la notion de citadinité que j'ai été amené à m'interroger sur l'existence, dans la ville africaine, d'une catégorie de 18

Être étranger et migrant en Afrique au IT siècle

populations présentant un rapport particulier à l'espace urbain: les migrants. En effet, la durée du séjour en ville influe sur la connaissance, les représentations et les pratiques de l'espace. C'est pourquoi on a pu proposer (Gervais-Lambony, 1994) d'utiliser les pratiques et représentations de l'espace urbain comme outil de mesure de la citadinité. Mais cette approche révèle en fait aussi la relativité de la notion de migrant, parce qu'elle permet de s'apercevoir que, d'une part, être né en ville n'implique pas que l'on soit citadin et que, d'autre part, certains groupes migrants peuvent avoir une pratique de la ville plus citadine que celle de natifs. En théorie, les caractéristiques des représentations et pratiques de la ville des migrants peuvent être résumées brièvement. Les migrants connaissent mal l'espace urbain, ils le trouvent donc inquiétant, voire dangereux. Souvent d'ailleurs, quand ils viennent directement d'une zone rurale ils apportent avec eux cette crainte depuis le village:
« I would have to run away to the city where they say it' s daylight from start to finish. [oo.]the city is like the throat of a crocodile; it swallows both the dirty and the clean. Have you not heard how many children run away to the city and change their names until their own mothers cannot recognize the seeds of their own wombs ? Was it not Maringa who brought back the story of a girl who slept with her own father whom she had left a long time ago1? » HOVE Chenjerai, Bones, page 17.

Cet espace hostile et mal connu des migrants les pousse à se rattacher systématiquement à des réseaux sociaux rassurants fondés sur la communauté d'origine, dont les principaux sont les associations d'originaires; en Afrique australe, ils prennent notamment la forme de sociétés funéraires (burial societies). Le besoin de maintenir des liens avec un groupe particulier explique aussi la concentration des migrants dans certains quartiers en fonction de leur origine régionale ou nationale (par exemple le quartier de Mabvuku pour les Zambiens de Harare ou le quartier d'Hillbrow pour les Africains francophones à Johannesburg). À l'inverse, le citadin à part entière manifeste une bonne connaissance de l'espace urbain, une aisance à y fonctionner, une crainte moins grande, il est chez lui dans sa ville. Pourtant, il ne suffit pas d'être né en ville ou d'y avoir vécu fort longtemps pour partager ce deuxième type de représentation de
1 « Je devrais ID'enfuir à la ville où ils disent que le soleil ne se couche jamais. [.oo] la ville est comme la gorge d'un crocodile; elle avale le sale comme le propre. N'as-tu pas entendu combien d'enfants sont partis à la ville et ont changé de noms à tel point que leurs propres mères ne reconnaissent plus le fruit de leurs entrailles? N'est-ce pas Maringa qui a rapporté l'histoire d'une fille qui avait couché avec son propre père qu'elle avait quitté depuis longtemps? » 19

Philippe Gervais-Lambony

l'espace. Ainsi à Lomé (Togo), où l'appropriation du sol a toujours été laissée aux habitants anciens du lieu, c'est-à-dire aux « villageois », les communautés autochtones ne sont pas les plus citadines dans leurs représentations et pratiques spatiales. C'est notamment le cas des Bè, membres du sous-groupe éwé originaire du village de Bè, mais aussi des descendants des familles des autres anciens villages, des communautés de pêcheurs, des villageois des périphéries de Lomé actuellement englobées par la croissance de la ville. Ces groupes autochtones sont certes différents les uns des autres, mais ils sont attachés à leur quartier comme on l'est à son village. Les membres de la communauté du quartier périphérique d'Agbalopédogan par exemple désignent leur quartier par le mot « village» et pour parler du centre ils disent « la ville» ou « Lomé ». De la même façon, les gens de Bè disent de ce quartier « c'est chez moi », «je suis de Bè ». Bè est le quartier qu'ils préfèrent dans la ville, pour la seule raison qu'ils sont bè. Alors, citadins ou « villageois» ? On peut opposer ces citadins-villageois aux natifs de Lomé mais nonautochtones, dont la famille est souvent originaire de la région maritime (donc surtout des Ewé) : ils aiment la ville car ils y ont toujours vécu et elle constitue leur univers. En revanche eux ne se sentent pas attachés à un quartier en particulier. Ils ont sans doute une conception plus « citadine» de la ville. Les résultats d'enquêtes (Gervais-Lambony, 1994) menées auprès des nonnatifs de la ville sont œoins surprenants. Ces Loméens sont éwé ou originaires du centre ou du nord du pays. Ils constituent le groupe le moins bien intégré dans la ville. Les originaires du Nord le sont moins encore que les Ewé car ils ne parlent souvent pas la langue (le mina), connaissent malles pratiques et l'espace urbains. Parmi eux, les Kabyè ou encore les Moba voient la ville à travers la répartition spatiale de leurs « frères» (membres du même groupe ethnique). Ils aiment tel ou tel quartier parce qu'ils y ont des frères ou parce qu'ils sont situés sur la route qui mène à leur région. De là un goût certain pour les quartiers périphériques qui présentent tous les avantages pour un « nordiste» : les gens du Nord y sont plus nombreux, le mode de vie a un caractère plus rural et donc moins dépaysant, la gare routière pour se rendre au pays est proche. Pour tous ces non-natifs, le quartier autochtone de Bè est le pire de la ville, ils s'y sentent particulièrement étrangers. Ils apprécient par contre le centre-ville qui réunit les symboles de ce qu'ils sont venus chercher en ville: richesse, pouvoir, réussite... Enfin, parmi les non-natifs, on distingue à Lomé divers groupes d'étrangers. Les Béninois et les Ghanéens sont nombreux, beaucoup sont mina ou éwé et ont des pratiques et représentations identiques à celles de ce groupe. Les Nigérians sont souvent musulmans (Yoruba ou Haoussa), ils forment une communauté particulière, ont leurs propres réseaux et leurs propres quartiers (ancien et nouveau Zongo en particulier). 20

Être étranger et migrant en Afrique au xX siècle

À la diversité des groupes citadins etde leurs représentations de la ville à Lomé) s'oppose la relative simplicité de Harare (Zimbabwe) de ce point de vue. En effet il n'existe pas, dans ce cas, d'autochtones, l'attachement à la terre urbaine est donc de nature différente. Elle n'est jamais la terre des ancêtres. On peut néanmoins distinguer les natifs de la ville, les migrants zimbabwéens et les migrants d'origine étrangère. Ce dernier groupe est le plus intéressant de notre point de vue car c'est le plus citadin dans la mesure où ses membres n'ont souvent plus de liens avec leur zone rurale d'origine. Les originaires de Zambie, du Malawi ou du Mozambique disent: « maintenant, ici c'est chez moi, je ne peux pas retourner », ils ont choisi Harare, il n'est pas question qu'ils la quittent. L'autre groupe migrant qui refuse toute idée de retour, qui accepte la coupure des liens avec la zone d'origine, est constitué par des femmes chefs de famille. Cette situation ne serait pas acceptée en zone rurale, alors que la ville la rend possible. Le paradoxe à Harare est donc que le migrant étranger est souvent plus citadin que le natif: dans ce cas la migration internationale renforce, voire impose, la citadinité. Par contre, à Lomé, un migrant n'aura jamais la conception d'un autochtone (<< villageois»)... Mais là aussi un certain type de migration (non pas internationale mais simplement ancienne) crée la citadinité. Les contrastes migrants/natifs sont donc de nature différente dans les deux villes et dans aucun des deux cas on ne peut opposer simplement des migrants noncitadins à des natifs citadins. Il est également frappant de constater, à Lomé comme à Harare, le rôle de l'appropriation du sol comme facteur important des représentations citadines. Et cela pose la question de l'importance de l'héritage laissé par des politiques urbaines fondamentalement différentes. En effet, à Lomé, on a affaire à une ville dans laquelle devenir propriétaire du sol pour assurer la pérennité de l'implantation en ville a toujours été un objectif réalisable. De l'autre côté, à Harare, d'une part la terre n'a jamais été « rurale» (au sens de propriété de collectivités villageoises) avant d'être urbaine, d'autre part, jusqu'à l'indépendance en 1980, la propriété du sol a toujours été légalement interdite aux Africains. Ceux-ci, définis par les autorités comme des migrants temporaires, étaient donc contraints, par le système politique, de diriger leurs investissements vers la zone rurale, leurs stratégies en ville ne pouvaient être que de venir y gagner suffisamment d'argent à investir dans la zone d'origine. Ceci a évidemment des conséquences fondamentales sur la notion de migrant, que l'on peut approfondir en observant le cas assez proche des villes sud-africaines.

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Philippe Gervais-..Lambony

AFRIQUE DU SUD: TOUS DES CITADINS-MIGRANTS OU LA MANIPULATION DE L'IDENTITE DU MIGRANT Soulignons d'abord une originalité du cas sud-africain: les zones rurales ne sont souvent plus agricoles du tout, du point de vue des activités et des sources de revenus2. Les anciennes réserves, devenues bantoustans, se transforment progressivement, à partir des années 1960, en zones « dépotoirs» pour un trop plein de main-d'œuvre urbaine. Dès lors, puisque ces territoires n'étaient plus que des réservoirs humains, ils étaient intrinsèquement liés aux villes. Il n'y a donc pas de distinction simple entre deux univers mais peut-être deux formes urbaines différentes, l'une dense de type paysager urbain, l'autre non dense de type paysager rural. En conséquence on peut arguer que les déplacements de personnes entre les anciens bantoustans sud-africains et les villes, s'ils s.e font sur de longues distances, n'en sont pas moins économiquement et sociologiquement de simples formes de migrations intra-urbaines. À l'extrême, en effet, les habitants de ces régions sont des citadins vivant dans des zones officiellement définies comme rurales. Ceci ne peut certes pas être généralisé à l'ensemble des territoires des anciens bantoustans, mais c'est au moins une tendance très importante. De notre point de vue, les villes d'Afrique australe sont un cas particulier aussi parce que la majorité noire a dû y gagner le droit à la citadinité face à un régime politique qui se fixait pour objectif de la maintenir dans un statut de migrant temporaire. Cette idée a été à la base des politiques ségrégationnistes en Afrique du Sud (et dans l'essentiel de l'Afrique australe) depuis au moins la seconde moitié du XIXesiècle. L'économie sud-africaine a ainsi reposé sur le travail migrant dans les mines, sur les fermes blanches et dans les villes. Depuis la découverte de richesses minières, diamants puis or surtout, le travail migrant a été le moteur de l'économie sud-africaine; Kimberley, puis les cités minières du Witwatersrand se sont développées ainsi. Les travailleurs, prélevés dans toute l'Afrique australe3, amenés par chemin de fer sur les sites miniers et urbains, ont été logés dans des compounds fermés; ils étaient à la fin de leur contrat renvoyés dans leur zone rurale d'origine. La région urbaine qui a grandi strictement à partir de l'exploitation minière est l'ensemble métropolitain du Witwatersrand, centré sur Johannesburg. Cette histoire de migrations de travail peut être illustrée par la célèbre chanson de Hugh Masekela, Stimela :
2 On estime que les deux tiers des habitants des anciens bantoustans d'Afrique du Sud ne tirent aucun revenu de l'activité agricole (Marcus et al., 1996). 3 Dans les mines d'or sud-africaines par exemple, au début des années 1970, 80 % des mineurs étaient étrangers et venaient du Malawi, du Mozambique, d'Angola, du Botswana, du Lesotho et du Swaziland. Cette proportion a fortement baissé à partir du milieu des années 1970, pour être ramenée aujourd'hui en général en dessous de 45 % (Crush, 1995). 22

Être étranger et migrant en Afrique au xX siècle

There's a train that comes from Namibia and Malawi, There' s a train that comes from Zambia and Zimbabwe, There' s a train that COIYleSrom Angola and Mozambique, f From Lesotho, from Botswana, from Swaziland, From all the hinterlands of Southern and Central Africa, This train carries young and old and african men who were conscripted and work on contract in the gold and mineral mines of Johannesburg surrounding Metropoli, Sixteen hours or more a day for almost no pay.

to come and its

Deep, deep, deep down in the belly of the earth, When they are digging and drilling for that shiny mighty evasive stone Or when they dish that mish-mash-mush food into their iron plates, with their iron spoon, Or when they sit in their stinky, funky, filthy, flee-ridden barracks and hostels, They think about the loved ones they may never see again Because they might already have been forcibly removed from where they last left them And wantedly murdered in the dead of night by roving and marauding gangs of no particular origin We're told, They think about their lands and their earth that was taken away from them by the gun and the bomb and the teargas and the guttling and the canon, And when they hear that tchu-tchu train They always curse, And they curse the coal train, the coal train that brought them to Johannesburg.

Les villes du Witwatersrand sont donc des villes de migrants, dès l'origine caractérisées par la diversité ethnique qui n'a fait que s'accentuer depuis. Les mouvements de populations ont regroupé Afrikaners et anglophones, minorités d'autres origines européennes, asiatiques, colorés du Cap, Noirs de différentes ethnies sud-africaines, Noirs non-sud-africains. Un autre classique de la chanson populaire sud-africaine, Shosholoza, est aussi une chanson de migrants. C'est dire que c'est la culture urbaine en général, en Afrique du Sud, qui est marquée par ce phénomène. C'est sur ce modèle que le régime de l'apartheid a tenté de faire fonctionner l'ensemble de l'économie urbaine. L'outil essentiel de mise en œuvre de ce système a été le partage territorial du pays, systématique à partir de 1913 (Land Act), entre terres blanches et réserves africaines. Ce partage territorial a été poursuivi et affiné par la politique des bantoustans qui visait à ce qu'à terme tout Africain perde sa nationalité sudafricaine et devienne un travailleur immigré. C'est dans ce contexte tout à fait particulier que se pose la question du statut des migrants dans les villes d'Afrique du Sud. Le débat entre les partisans du travail migrant et ceux de la stabilisation de la main-d'œuvre remonte, en Afrique du Sud, au début du siècle; de même, la lutte 23

Philippe Gervais-Lambony

pour I'.intégration en ville (le droit à la ville) est une constante de I'histoire politique du pays. En effet, le contrôle de la population citadine, par le biais des lois dites de l'influx control, a été un objectif premier de l'apartheid, mais aussi des régimes coloniaux qui l'ont précédé. Le système du travail migrant, fondement du fonctionnement économique des villes minières puis industrielles d'Afrique du Sud, était conçu comme devant permettre le recours massif à une main-d' œuvre africaine en ville, tout en empêchant l'urbanisation des populations noires. Au bout du compte, le régime de l'apartheid a même tenté de promouvoir un mouvement inverse: le déplacement des activités économiques vers les lieux de regroupement de population (aux frontières des bantoustans, sous la forme d'industries dites « de frontière»). Jusqu'en 1951, le statut de citadin était légalement interdit à tout Africain, sauf exception. L'ensemble de la main-d'œuvre africaine urbaine aurait dû être composé de migrants dont le droit de résidence en ville aurait été conditionné à l'emploi chez un employeur blanc. Cette doctrine, appelée stallardisme, du nom du Colonel Stallard, président de la Transvaal Local Government Commission de 1921, formait le fondement des textes de lois réglementant le statut des Africains en ville des années 1920 à 1951 (Native Urban Areas Act de 1923, Native Laws Amendment Act de 1937). La Seconde Guerre mondiale, la montée en puissance de l'industrie sudafricaine, l'énorme et soudain besoin de main-d'œuvre, provoquèrent l'afflux massif de populations vers les villes. Ceci explique que, paradoxalement, ce soit un texte de loi de 1951, donc imposé dans le cadre de la politique d'apartheid du Parti National arrivé au pouvoir en 1948, qui reconnut pour la première fois qu'une partie de la population urbaine noire avait des droits permanents en ville (se,ction 10 du Native Laws Amendment Act de 19524) (Posel, 1991). Cette reconnaissance semble être en contradiction avec les objectifs affichés de l'apartheid. Elle était certes fondée sur le désir de satisfaire certains milieux industriels qui réclamaient des mesures leur assurant une main-d' œuvre plus stable5. Mais il s'agissait aussi de reconnaître une réalité, la citadinisation d'une partie de la population noire. Cette citadinisation était définie par les autorités
4 Bénéficiait de ce texte seulement une petite partie de la population urbaine très strictement définie. Il devait s'agir de citadins nés en ville et y résidant, ou y étant résident et travaillant pour un même employeur sans interruption depuis plus de 10ans, ou résidant en ville depuis au moins quinze ans, être la femme ou l'enfant d'un citadin entrant dans une de ces catégories. Pour les autres Africains, le séjour en ville sans emploi ne pouvait dépasser 72 heures. 5 Le turn-over dans les emplois industriels, extrêmement élevé, était considéré par de nombreux employeurs comme un facteur limitant trop la formation de la main-d' œuvre. Le système de division de la main-d' œuvre entre « urbanisés» et migrants (étrangers ou nationaux) permettait une gestion différente: aux citadins les emplois qualifiés, aux migrants les emplois non-qualifiés. Ainsi le texte de 1952 satisfaisait à la fois industriels et ségrégationnistes purs. 24

Être étranger et migrant en Afrique au xr siècle

comme une « détribalisation », c'est-à-dire une coupure définitive avec le monde rural. Mais, dans le même temps, le gouvernement entendait que cette catégorie de la population africaine ne s'accroisse plus, et, à partir du début des années 1950, aucun noir non-né en ville ne put plus accéder à ce statut. Quels étaient les outils concrets pour maintenir les travailleurs urbains dans leur statut de migrant? Le plus fondamental était sans doute, jusqu'en 1983, l'interdiction de la propriété foncière urbaine. D'un côté la destruction des anciennes locations, souvent racialement mélangées et dans lesquelles, dans bien des cas, les résidents étaient propriétaires, de l'autre la construction massive des townships dans les années 1950, entièrement composés de logements locatifs, étaient un outil de contrôle des populations puisque cela liait l'accès au logement à l'emploi en ville. En outre, dès les années 1950, un type de logement encore plus limitatif du droit à la ville commença d'être développé: les hostels pour travailleurs «célibataires », conçus sur le modèle des baraquements des compounds miniers. Logement en dortoirs, interdiction des visites, interdiction des activités commerciales, contrôle des entrées et sorties... toutes ces règles de vie de l' hostel permettaient le contrôle des hommes et leur maintien dans une position marginale en ville. Ce type de logement a été développé dans tous les plus grands townships sud-africains. De la même façon, encore sur le modèle des compounds miniers, les tentatives de division des townships en zones ethniques, jamais réalisées en fait sauf à Daveyton, dans le Witwatersrand (Christopher, 1989), visaient à s'assurer que les habitants noirs des villes continueraient de se reconnaître une identité ethnique, donc rurale. Dans tous les cas il s'agissait d'utiliser la forme urbaine pour manipuler l'identité des citadins, les contraindre à un rapport à la ville de migrant. Le cas des hostels est particulièrement révélateur de la façon dont l'État de l'apartheid a provoqué l'émergence d'une conscience ethnique puis récupéré et manipulé l'identité des travailleurs migrants. À partir de la fin des années 1970, les conflits entre habitants des hostels et habitants des townships se sont multipliés, dans la violence. Ils ont culminé au début des années 1990, surtout dans l'East Rand où ils ont pris la forme d'une véritable guerre territoriale (Chipkin, 1998 ; Bonner et Segal, 1999). Ces conflits ont été interprétés comme des troubles ethniques (opposant habitants zoulous des hostels et non-zoulous des townships) et politiques (opposant partisans de l'IFP et partisans de l'ANC). Mais ces explications a posteriori sont insuffisantes (Chipkin, 1998). Plus fondamentalement, la jeunesse des townships, cherchant à saboter la ville dans son ensemble, mettait en cause le fonctionnement même du système du travail migrant parce qu'ils défendaient le droit à la ville. Les migrants résidant dans les

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hostels souhaitaient être logés au moindre coût (et l' hostelle permettaient6) et pouvoir continuer à travailler en ville pour transférer leurs revenus à leur famille en zone rurale, ils défendaient donc des intérêts d'abord ruraux. Les intérêts étaient donc contradictoires et un conflit s'ensuivit, récupéré et manipulé par les forces de l'ordre et surtout l'IFP, parti politique revendiquant la défense de l'identité zoulou: celle-ci aurait été mise en cause car elle reposait sur le lien hostels-zone rurale. Or l'identité ethnique des hostels n'est rien d'autre qu'une création du système de l'apartheid: c'est parce que ces hostels ont été ethniquement définis et qu'ils ont été spatialement distincts du reste des townships africains que s'y est développé un fort sentiment identitaire. Le processus est probablement comparable à ce qui se produisit dès la fin du XIXe siècle dans les cités minières de la région (Vail L., 1989) : l'identité ethnique, développée dans les mines, était ensuite « exportée» en zone rurale. Ainsi c'est la migration et le cantonnement qui peuvent créer l'identité et non l'inverse. Pris dans cette logique, le migrant ne peut que se définir comme tel lui-même, et s'opposer, le cas échéant, aux citadins. Reste que ces manipulations identitaires ont été, dans une large mesure, un échec. La citadinisation des populations africaines, malgré tout, suivit son cours; des cultures urbaines avaient été inventées dans certains espaces particuliers, avant même que les autorités puissent l'empêcher, c'est-à-dire dès les années 1930, ou dans certains cas dès le début du xxe siècle. Ces espaces étaient, par exemple, les quartiers en pleine propriété établis au début du siècle (Alexandra, Sophiatown, Cato Manor, Marabastad, mais aussi toutes les anciennes locations des villes secondaires) ou bien avant (District Six au Cap); ils ont constitué le terreau de cette citadinité africaine (Guillaume et HoussayHolschuh, 1998 ; Bonner et Segal, 1998). Et même rasés dans les années 1950, ces quartiers ont continué d'exister comme idéal (idéalisé d'ailleurs) urbain et aussi parce que leurs populations déplacées vers les nouveaux townships y ont reconstitué cette citadinité. De plus, à partir des années 1980, les mouvements de résistance politique ont compris la ville de l'apartheid comme étant un outil d'oppression et le sabotage de ce système d'exploitation a signifié la prise de contrôle de cet espace. Soweto en est un exemple. Dans cet espace imposé par le pouvoir ont été cantonnées à partir des années 1930 les populations noires urbaines de l'agglomération de Johannesburg. D'abord rejeté par ses habitants,
6 Le prix d'un lit dans un dortoir d' hostel est bien moins élevé que la location dans une maison de township ou même dans une baraque d'arrière-cour. C'est un facteur explicatif important de ce fait extraordinaire: malgré les conditions de vie abominables dans les hostels, leurs habitants ont souvent fini par défendre cette forme urbaine particulièrement oppressive... En effet, si l'on avait détruit les hostels, ils auraient dû se loger ailleurs et donc les transferts d'argent vers la zone rurale auraient été brutalement diminués. 26

Être étranger et migrant en Afrique au Kr siècle

cet espace a ensuite été « territorialisé », c'est-à-dire que les populations s'y sont progressivement identifiées, ont inventé une culture spécifique, puis revendiqué le contrôle de ce territoire: les émeutes de Soweto, en 1976, en ont été la manifestation; elles ont conduit à l'attaque de tout ce qui représentait l'État, puis à la prise progressive du contrôle des quartiers par les populations ellesmêmes, ou du moins par des associations citadines les représentant et organisant le boycott de la ville d'apartheid. Il s'agissait de la revendication d'une identité évidemment politiquement surdéterminée et initialement rej etée parce qu'imposée par les autorités. La revendication du statut de citadin et la lutte pour l'obtenir n'est pas spécifique de l'Afrique du Sud et n'a pas disparu avec l'accession des États africains à l'indépendance:
« - Where did you come from? - I don't know. - Don't try to be a smart ass, the detective warned, Where do your parents live? - They are dead. - Where did they live? - What does it matter where they lived (H.) Haven't you guys ever heard of an urban African? I am one. »7 MWANGI Meja, The Cockroach Dance, 1979, Longman, Nairobi, p. 336.

Cette citation de Meja Mwangi date de 1979, le Kenya post-indépendance a en effet continué, comme bien d'autres pays, à ne pas reconnaître le statut des citadins. Ce fut le cas au Zimbabwe où les autorités indépendantes ont cru un temps au retour en zone rurale comme solution aux problèmes urbains. En Afrique australe, il est essentiel de ne pas oublier I'héritage de cette conception du citadin migrant car elle a des conséquences directes d'une part sur les politiques actuelles, d'autre part sur les stratégies citadines. Les politiques urbaines de type post-apartheid au Zimbabwe, en Namibie et en Afrique du Sud, ont été fondées sur le développement de la propriété individuelle. La rupture avec l'ancien système était censée se traduire par l'accession à la propriété des logements locatifs des townships et la construction de logements neufs pour les moins riches, toujours en accession à la propriété. Pourquoi? Pour rompre avec le passé qui prônait le locatif comme seul moyen d'accès au logement en ville (Watson et Mc Carthy, 1999) et aussi plus fondamentalement car l'accession à la propriété était considérée comme « citadinisante » (Gervais- Lambony, 1993). Pratiquement dans toutes les villes on a pu constater cependant que l'accession à
7 «

_ De quelle région viens-tu?

-

vivent tes parents? - Ils sont morts. Où vivaient-ils? - Qu'est-ce que ça fait, où ils vivaient [...] vous n'avez jamais entendu parler d'un citadin africain? J'en suis un ! »

Je ne sais pas. - Ne fais pas le malin, prévint le policier, où

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la propriété n'était pas synonyme de citadinisation. De nouvelles stratégies individuelles et familiales se sont développées qui intégraient la propriété d'un logem,e,nten ville dans un système de travail migrant: à la fin de sa vie active, le propriétaire d'un logement en ville retourne en zone rurale et laisse son logement urbain à ses enfants qui suivront, peut-être, la même trajectoire de vie. C'est la réinvention du travail migrant, mais cette fois avec la sécurité foncière en ville. Par ailleurs l'accès à la propriété ne fait pas non plus disparaître le locatif, ni le besoin de logements locatifs: les maisons possédées par les citadins sont louées ou sous-louées, et une part non négligeable des habitants des villes d'Afrique australe ne souhaite pas à toute force être propriétaire en ville mais veut rester dans une stratégie à la fois urbaine et rurale. Les politiques urbaines post-apartheid semblent ainsi avoir sous-estimé l'inertie des pratiques acquises, des héritages, et donc manqué une de leurs cibles. Il y a une autre raison à cela que l'on ne veut ici que signaler. Semble avoir été aussi sous-estimé le poids de la mentalité citadine particulière héritée des politiques de naguère qui interdisaient pratiquement toute initiative individuelle concernant le logement (sa quête, sa construction, ses modifications...) dans le cadre légal8. Ceci fait que c'est dans les interstices de la loi que s'est faite l'invention de la ville, et notamment dans des espaces qui sont par définition hors la loi: les camps de squatters. Ils ne sont pas, en Afrique du Sud, particulièrement peuplés de migrants ruraux récents; ils existent, bidonvilles aux paysages variés selon les lieux, depuis la fin du XIXesiècle. C'est peut-être là qu'est la vraie ville, celle qui intègre les migrants, celle qui ne fonctionne pas sur des stéréotypes identitaires imposés aux populations pour les diviser et les contrôler. Or les politiques actuelles sont centrées sur les townships avant tout, ou sur la reproduction, en accession à la propriété certes, du même modèle urbain (même si les lots et les maisons des nouveaux quartiers sont souvent plus grands que dans les townships de jadis). CONCLUSION: LES MIGRANTS SONT AUSSIDES CITADINS Le migrant est une forme identitaire très présente en ville. Toute ville compte des migrants et cette identité ne disparaît jamais. Le fait même d'être descendant de migrant est loin d'être anecdotique pour de nombreux « citadins ». C'est pourquoi le migrant, dans les mentalités citadines, est un personnage du spectacle de la ville, c'est l'étranger, mal à l'aise dans la cité et qui fonctionne selon des valeurs importées de zones rurales ou d'autres villes. La littérature romanesque est pleine de personnages de ce type qui arrivent en ville, s'y égarent, y sont volés et trompés, chassés par les forces de l'ordre ou au contraire
8 Sylvy Jaglin et Jean-Luc Piermay définissent cela comme le paternalisme (1996).

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Être étranger et migrant en Afrique au xX siècle

aidés par des citadins compatissants qui se souviennent de leurs origines souvent rurales. .. Identité citadine, l'identité du migrant est, comme toute autre, manipulable politiquement. Le pouvoir politique peut se servir des migrants comme boucs émissaires, responsables faciles à identifier des difficultés urbaines. C'est le cas en Afrique du Sud aujourd'hui où les migrants étrangers sont fréquemment désignés comme causes de nombreux maux (criminalité, chômage, trafics divers, manque de logements...). Il peut au contraire mettre en valeur les qualités du travailleur migrant, attaché à sa culture rurale, honnête et travailleur, par opposition au mauvais citadin. C'est cette démarche qui a été adoptée par les autorités sud-africaines dans le cas des migrants zoulou logés dans les hostels des grandes villes. Ainsi définie, l'identité de migrant peut être ensuite revendiquée et défendue par les populations concernées. Dans tous les cas, la définition du migrant diffère néanmoins d'une ville à l'autre, même si le même terme est employé pour opposer tel groupe à tel autre. Surtout la ligne de partage entre migrants et citadins est perméable: le migrant est un citadin en puissance, qui souvent le devient même plus réellement qu'un natif de la ville. Enfin, d'un autre point de vue, peut-être est-il temps de reconnaître qu'être migrant peut signifier faire le choix de vivre la ville de manière temporaire, dans le cadre d'une stratégie dont les objectifs sont ailleurs (en zone rurale, dans une autre ville ou à l'étranger), même en étant propriétaire en ville. En Afrique australe notamment, ce n'est pas parce que le statut de migrant a été imposé aux populations urbaines durant des décennies qu'il ne correspondait pas aux souhaits et besoins d'une partie de cette population. Il est temps de l'accepter: le migrant est un citadin. Et dire cela n'est au fond que revenir à la citation de Fernand Braudel mise en exergue de ce texte: une ville vit par «ses ravitaillements en hommes nouveaux », ceux-ci font donc partie de la ville, à part entière. REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES BONNER P., SEGAL L., Soweto, a History, Le Cap, Markew Miller Longmann, 1998, 162 pages. BRAUDEL F., Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVlle siècle, tome 1, Les structures du quotidien, Paris, Armand Colin, 1979. CHALEARD J.-L., DUBRESSON A., «Un pied dedans, un pied dehors: à propos du rural et de l'urbain en Côte d'Ivoire », in Tropiques lieux et liens, Paris,ORSTOM, 1989, pp. 277-291. CHIPKIN I., «Un processus d'identification territoriale: le conflit de l'East Rand », in P. Gervais-Lambony (éd), L'Afrique du Sud recomposée, Géographie et Cultures, n028, 1998, pp. 77-88. 29

Philippe Gervais-Lambony

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Logement et intégration urbaine des migrants à Port Elizabeth (1994-2000) : Ie cas de Walmer Location
Marianne Morange*

L'intégration urbaine est une notion éminemment vague. Elle peut être comprise, au sens strict et littéral, comme le fait d'accéder à la ville. Or en Afrique du Sud, sous l'apartheid, le logement en général et le logement locatif public en particulier, avaient été érigés en outils d'exclusion destinés à limiter l'accès des migrants noirs à la ville. Encasernés dans des foyers pour travailleurs migrants, les hostels, ou dans le parc locatif public des petites maisons municipales des townships, ils étaient condamnés à retourner vers un homeland, terre natale parfois fictive, à une échéance d'autant plus menaçante qu'indéterminée. En interdisant aux migrants noirs l'accès à la propriété et en transformant leur tentati ve d'implantation en ville en un parcours du combattant, les gouvernements d'apartheid les confinaient dans un statut instable, faisant d'eux des étrangers dans leur propre pays. Les stratégies résidentielles des migrants, dictées en grande partie par ce cadre politique très contraignant, ont cependant largement évolué depuis 1986, date de l'abolition des lois de contrôle sur les mouvements de population, et leur accès à la ville prend désormais des formes résidentielles variées. La complexité des statuts résidentiels et l'intensité des mouvements de population au sein de Walmer Location, un township noir de Port Elizabeth montrent comment le schéma d'exclusion forgé par les tenants de l'apartheid a volé en éclats depuis la fin des années 1980. Les lois d'apartheid visaient en outre explicitement à limiter l'intégration urbaine des migrants en réduisant leurs possibilités d'insertion économique et d'enracinement en ville, là encore en partie par une privation du droit de
Institut français d'urbanisme, université Paris 8

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propriété. C'est le second sens de l'intégration urbaine, comprise comme stratégie d'insertion économique et de détachement d'un espace originel. Afin de prendre le contre-pied de l'instabilité de la tenure entretenue par l'apartheid et de lutter contre la pauvreté urbaine, les gouvernements post-apartheid se sont lancés dans l'accession à la propriété gratuitel, censée garantir une stabilisation économique et sociale en ville. Elle semble garante de stabilité foncière et de promotion sociale et apparaît comme une reconquête de citoyenneté. En Afrique du Sud, l'opposition propriétaire/locataire est en effet devenue un élément structurel fort des discours politiques et le symbole d'une lutte pour un enracinement réussi et désiré contre une instabilité entretenue et non souhaitée. Or si le logement locatif ne rime pas toujours avec instabilité, exclusion économique ou désir de retour « au pays », la propriété privée n'est pas non plus un gage d'insertion économique réussie, ni même d'enracinement en ville. Enfin, l'intégration urbaine ne peut-elle être conçue, plus subtilement, comme une forme d'acculturation ou d'assimilation de valeurs et de comportements citadins, par opposition avec ceux associés aux modes de vie en milieu rural? Cette « citadinisation » (Gervais- Lambony, 1994) serait liée à un assemblage complexe de facteurs, et le logement locatif informel pourrait jouer un rôle inattendu dans l'apprentissage collectif de pratiques citadines qui échappent à la sphère conceptuelle des politiques publiques. Par logement locatif informel, nous entendons le fait pour les habitants des maisons municipales des townships de louer à des ménages en quête de logement des cabanes très sommaires, faites de bois et de tôle ondulée, le plus souvent bâties à l'arrière de leur propre maison. Cette pratique est répandue dans toutes les villes sudafricaines et bien loin d'être strictement informelle, elle est finement régulée (Gilbert et al., 1997; Morange, 2002) mais cette expression reste la moins insatisfaisante pour décrire ce secteur du marché du logement, au demeurant fort complexe. Par un étrange renversement dialectique, le logement locatif, certes informel et non plus public, serait un meilleur gage d'intégration urbaine que la propriété qui s'est pourtant trouvée placée au cœur de la redéfinition de la politique du logement dite post-apartheid sans discussion préalable sur ses capacités d'intégration. WALMER LOCATION, UNE PORTE D'ENTREE EN VILLE Quatrième ville sud-africaine et métropole régionale de près d'un million d'habitants, l'agglomération de Port Elizabeth est la capitale économique de la province du Cap Oriental. Malgré la crise aiguë qui a frappé cette vieille ville
1 L'accession à la propriété, autorisée et encouragée dès 1983, s'est amplifiée en 1993 grâce au transfert massif du parc municipal aux locataires, et, en 1994, grâce à un ambitieux programme national de subventions publiques. 32

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industrielle et la fermeture de ses grandes usines automobiles dans les années 1980, celle-ci continue d'attirer une importante population en provenance de son arrière-pays direct. L'exode rural est alimenté par la pauvreté extrême de ces campagnes qui correspondent en grande partie aux anciens homelands du Ciskei et du Transkei (tab. 1). Son rayon d'attraction ne dépasse donc pas 250 kilomètres (fig. 1), tandis que le dynamisme économique de Johannesburg, du Cap et de Durban leur confère une aire d'attraction nationale. À Port Elizabeth, les migrants sont en quête d'intégration urbaine sur place et n'utilisent pas la ville comme un tremplin ou une étape vers un centre urbain plus grand. Aucun des ménages interrogés n'a tenté de migrer vers Johannesburg, Le Cap ou Durban ou n'en a le projet; ils cherchent à travers la migration à accéder à un emploi sur place (tab. 2) et 99 % d'entre eux se sont dirigés directement vers Port Elizabeth, sans passer par une ville secondaire (confirmé par Kok, 1984 : 19-2,2), 70 % venant de la campagne ou d'un bourg rural. On peut donc analyser leurs stratégies résidentielles en termes de recherche d'intégration. En l'absence d'études récentes sur les migrations vers Port Elizabeth, nous avons mené, entre octobre 1997 et août 1998, une série de 99 entretiens dans Walmer Location. Dans ce quartier, deux tiers des ménages sont des migrants anciens ou récents, contre seulement 26,2 % à Zwide, New Brighton et Kwazakhele, les townships noirs septentrionaux de Port Elizabeth (Kok, 1984). Cela s'explique par la remarquable localisation de Walmer Location: proche des principaux lieux d'emploi, le centre ville et les banlieues résidentielles blanches, c'est un quartier très attractif pour des ménages en quête d'insertion économique. Ils peuvent se déplacer à pied et ainsi économiser de 8 à 10 rands2 par jour, soit le coût d'un trajet en taxi collectif entre Kwazakhele ou Motherwell et les banlieues sud (fig. 1) et près du quart de leur salaire journalier. La croissance de la population de Walmer Location et son extension spatiale sur les terrains municipaux alentours ont d'ailleurs été spectaculaires au cours des années 1990. La population a pratiquement décuplé en moins de 50 ans et doublé entre 1993 et 1997 (tab. 3). Cinquante familles y emménageraient encore chaque semaine3.

2 Un rand équivalait à plus ou moins 1 franc en septembre 1999. 3 Entretien avec S. Potgieter, conseiller municipal de Walmer (été 1998).

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Tableau 2 : Principal motif de la migration vers Walmer location Recherche d'emploi 70% Regroupement familial 20% Études secondaires ou supérieures 10 %

. T a bl eau 3 : C rOlssance d e Ia popu I. atIon d e W amer L ocatIon I Années Population totale du township 1951 2536 1960 3090 1985 5 841 1991 7000 13 046 1993* 25 000 1997** Sources: Recensements de population *Employment Research Unit, Vista University **Municipalité de Port Elizabeth (estimation)
Walmer Location se compose en premier lieu d'un noyau urbain originel, le township proprement dit (zones A et B), constitué de petites maisons en ciment datant des années 1930 et 1940 et louées par la municipalité aux résidents en situation régulière sous l'apartheid. Depuis 1993, les locataires peuvent accéder gratuitement à la propriété de leur logement dans le cadre d'un programme de privatisation du parc public. Adossées à ces maisons municipales, des cabanes de fortune, en tôle ondulée et en bois, les backyard shacks1, accueillent des locataires et hébergés qui sous l'apartheid n'avaient pas accès au parc public et étaient confinés dans l'illégalité et la précarité du secteur informel. Autour du centre s'étendent, sur les terrains municipaux, des quartiers autrefois informels qui se sont développés à partir des années 1980, au moment de la libéralisation de l'accès au foncier consentie par un régime moribond contraint aux concessions. Ces terrains sont en cours de viabilisation dans le cadre de programmes de régularisation foncière classique, et leurs cabanes en tôle, leurs shacks, sont peu à peu remplacées par de petites maisons en parpaings, grâce à des aides publiques à l'accession à la propriété. Enfin, en lointaine périphérie, s'étend le quartier dit N, construit en 1996, constitué de maisons en parpaings en accession à la propriété, typique des programmes réalisés dans le cadre de la nouvelle politique du logement. Afin de comparer les parcours et les stratégies résidentielles des migrants de différentes générations, propriétaires et locataires, ainsi que leurs sentiments 34

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respectifs d'appartenance à la ville, nous avons enquêté dans plusieurs quartiers du township. Nous avons mené des entretiens avec les résidents des zones A et B, de la zone C, proche du vieux noyau urbain et déjà viabilisée, et de la zone N. Les données chiffrées présentées ici sont tirées de ces entretiens. Elles indiquent simplement des tendances générales. Nous ne disposions ni des moyens statistiques, ni des moyens financiers et humains pour réaliser une enquête systématique. Nous avons donc privilégié des entretiens qualitatifs. Les résultats quantifiés ont une valeur indicative et doivent être compris comme un cadre de réflexion pour mener de plus amples investigations. Nous avons choisi ce quartier parce qu'il constitue une porte d'entrée en ville privilégiée pour les migrants xhosas, l'ethnie dominante dans la région (le faible rayon d'attraction de Port Elizabeth explique I'homogénéité ethnique de Walmer Location, composé à 99 % de Xhosas). L'opposition propriétaires/locataires reflète mal la variété des solutions résidentielles et des stratégies déployées par les ménages. En l'absence de données statistiques, nous avons indiqué la présence ou l'absence des différents groupes dans chaque zone (tab. 4). Nous retiendrons cependant cette opposition à cause de sa résonance politique en Afrique du Sud.
,. ompJexIte d es St a t u t SreSId en fle 1 d ans es zones e Ud.' T a hI eau 4 : CI.' S lees 't Statuts Propriétaires Locataires résidentiels: Maison Shack Terrain Shack Maison Dans une types de bâti et seul maison + + + + rapport au sol parcelle parcelle parcelle terrain OUI NON OUI OUI OUI Zone A et B OUI OUI OUI Zone C OUI NON NON NON* OUI NON OUI OUI OUI OUI Zone N Statuts résidentiels: types de bâti et rapport au sol Zone A et B IZone C Hébergés à titre gratuit Gardien dans Dans une maison (famille) une maison OUI OUI NON? NON OUI OUI

IZone

N * En cours de transformation.

Dans un shack (famille) OUI NON? OUI

ACCEDER A LA VILLE: PROPRIETAIRES CONTRE LOCATAIRES? Comment les migrants se logent-ils à leur arrivée dans Walmer Location? Selon une idée reçue, ils sont confinés dans un statut de locataires ou de squatters, tandis que les personnes nées en ville ou intégrées de longue date accèdent au statut de propriétaire d'une maison en dur. Les pratiques résidentielles témoignent cependant de stratégies variées et la migration n'est pas associée à un statut résidentiel précis. Même si les personnes nées en ville 35

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sont davantage propriétaires, les migrants le sont presque autant que locataires (tab. 5). C'est sans doute le fait de la longue histoire migratoire de Walmer Locati,on : le noyau originel est peuplé de migran~s anciens arrivés en ville avant les années 1970 dans 80 % des cas, et avant 1984 pour les 20 % restant. Ils résident en ville en moyenne depuis 31 ans et étaient souvent locataires dans le parc public, ce qui leur permet d'accéder au droit à la propriété de leur maison grâce à la privatisation du parc. Seuls les migrants récents sont confinés dans les backyard shacks ou sur les terrains périphériques. En effet, côtoyant le groupe de nouveaux propriétaires, on trouve, dans le noyau urbain, des locataires dont 12 % seulement sont nés en ville, tandis que 88 % ont migré vers Port Elizabeth. Mais là encore, il s'agit de migrants anciens qui vivent en ville en moyenne depuis 20 ans. La zone C, en revanche, correspond à une vague migratoire intermédiaire, entre 1970 et 1990 et ses migrants ne résident en ville que depuis 8 ans en moyenne. Enfin, la zone N est peuplée de migrants arrivés en ville essentiellement depuis 1980 (tab. 6). Dans ces petites maisons en parpaings, 85 % des habitants sont des migrants récents. Ils détiennent dans plus de 80 % des cas à la fois le logement et le terrain. On remarque donc que chaque zone possède une forme de spécificité temporelle.
T a bl eau 5 : M'12ratlon et statut resl entle I "d Migrants Nés en ville Propriétaires 57% 64% Locataires 43 % 36% Total 100% 100% Tableau 6 : Date d arrivée des migrants en ville par zone Après 1991 Avant 1970 Années 1970 Années 1980 A et B-1930-40 41 % 9% 33 % 17 % 42% 9% 33 % 16% C-1970 9% 15 % 36% N-1990 40% T a bl eau 7 : P art d es ml2rants et d es autoc h tones d ans es zones etu d"lees Migrants Zones étudiées Autochtones Total 70% Zone A et B 30% 100% Zone C 60% 40% 100% Zone N 82% 18% 100%
,

.

Total 100% 100 % 100 %

Cependant, les trois principales vagues migratoires sont représentées dans chaque quartier (tab. 6) et on rencontre dans toutes les zones, à la fois des migrants et un fonds de citadins nés en ville (tab. 7). Cette complexité est le fruit d'une constante redistribution des ménages au sein de Walmer Location: l'extension spatiale du township a commencé par un mouvement de desserrement du vieux noyau urbain, au début des années 1980. Avec la perte de 36

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contrôle des mouvements résidentiels par les pouvoirs publics, les locataires et hébergés en quête de décohabitation ont quitté l'illégalité des backyard shacks et érigé des shacks sur les terrains municipaux, aux abords du noyau urbain ancien. Ce mouvement se perpétue: les zones A et B jouent le rôle de porte d'entrée privilégiée dans le township avant une éventuelle redistribution vers ses périphéries, notamment vers la zone C où les migrants deviennent squatters propriétaires de shacks ou, dans 60 % des cas, locataires (dont 43 % possèdent leur logement et ne louent que le terrain). La municipalité, en tentant de guider la croissance urbaine par des programmes d'accession à la propriété sous la forme de parcelles assainies, a accentué ces redistributions internes. Le développement rapide de Walmer Location a répandu l'idée qu'une récente vague migratoire serait responsable de la croissance des périphéries du township, mais l'illusion d'une opposition simple entre centre et périphéries a fait long feu. L'extension de ces dernières est parallèlement alimentée par un flux migratoire vers ces quartiers périphériques. Les migrants peuvent devenir directement squatters, encouragés par la tolérance de la municipalité et par la promesse de viabilisation des zones squattées. Enfin, le quartier N joue le rôle de porte d'entrée directe dans Walmer Location pour des migrants récents. Le sens des statuts résidentiels dans l'intégration urbaine est donc difficile à interpréter et l'on ne peut dresser de typologie des parcours résidentiels. Les biographies suivantes décrivent deux modes d'accès à la ville: par étapes, avec un passage par la location informelle et par l'accession directe à la propriété. Hébergé, locataire puis propriétaire, le parcours classique du migrant Cette jeune femme de 31 ans est originaire de Grahamstown. Elle est arrivée à Port Elizabeth en 1992. Elle est d'abord venue rejoindre ses parents dans l'un des camps de squatters entourant Walmer Location où elle a été hébergée pendant 2 ans. En 1994, elle s'est mariée et a déménagé dans le vieux noyau urbain où elle a rejoint son mari et est devenue, avec lui, locataire dans un backyard shack. De 1994 à 1997, le couple avec son premier enfant a été locataire. Il louait un terrain et un shack pour 40 rands par mois. En 1996, le programme d'accession de la zone N a été lancé. Il était réservé en priorité aux locataires. La mère en a entendu parler, a suggéré à sa fille de déposer une demande qui a été acceptée, et, en 1996, le couple a obtenu une maison. Il y a entrepris des travaux pendant 6 mois, avant d'y emménager en 1997. Lors de l'entretien, la maison était en cours d'extension. Le ménage avait déjà consacré 5 000 rands à ces travaux. Mais le mari, plombier, venait de perdre son emploi et le salaire mensuel de cuisinière de la femme (850 rands) était insuffisant pour leur permettre de poursuivre les travaux.

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Accéder directement à la ville par la propriété Ces deux sœurs sont nées à Alexandria, petite ville située entre Port Elizabeth et East London. La sœur aînée est arrivée à Port Elizabeth en 1996. Elle avait entendu parler du projet de la zone N à la radio locale. Elle est venue à Port Elizabeth chercher du travail. Elle a obtenu le logement en tant que mère célibataire de deux enfants dans ce programme d'accession aidée. Elle est devenue, à l'âge de 31 ans, propriétaire d'une petite maison en parpaings de 25 m_, sans passer par l'étape d'une location ou d'un hébergement. Sa famille vit toujours à Alexandria. Elle travaille comme employée dans un magasin de fruits et légumes où elle gagne 350 rands par mois. Un an après s'être installée (en 1997), elle a accueilli sa sœur cadette âgée de 23 ans pour lui permettre de finir ses études secondaires. Elle a choisi de rester à Walmer Location pour demeurer près de son lieu de travail. Les sœurs n'ont pas encore agrandi la maison qu'elles jugent pourtant trop petite. Elles doivent économiser 700 rands pour payer des ouvriers qui leur construiront une seconde pièce. PROPRIETAIRES SEDENTAIRES, LOCATAIRES DE PASSAGE? Une fois installé à Walmer Location, le migrant cherche-t-il à s'y enraciner? Dans la ville africaine, la propriété est souvent perçue comme le signe d'un enracinement, tandis que le logement locatif apparaît comme le signe d'une instabilité souvent subie, parfois programmée, dans la perspective d'un retour « au pays ». Pourtant le secteur locatif informel accueille des migrants insérés de longue date en ville et qui résident dans leur logement depuis plus de 5 ans dans 14 % des cas et depuis plus de 10 ans pour 28 % d'entre eux. Si les migrants perçoivent tout d'abord le backyard shack comme un abri provisoire, la pratique le rend permanent ou du moins durable. La faible qualité des shacks ne reflète pas l'absence d'intérêt pour le logement urbain et un projet de retour, mais la pauvreté urbaine. Le shack est une structure pérenne, dotée d'une valeur commerciale, même réduite. Les personnes qui ont accepté de décrire leurs dépenses pour leur logement consacrent en moyenne 1 200 rands à l'achat de matériaux de construction (la fourchette étant comprise entre 300 et 2 300 rands selon la taille du shack qui varie de une à trois pièces, et selon la qualité des matériaux). Une porte en bois d'occasion coûte environ 70 rands, un élément pour un toit de tôle ondulée plusieurs centaines de rands. En outre les ménages incapables de construire eux-mêmes recourent à une main-d'œuvre locale inégalement qualifiée, et dépensent en moyenne 370 rands. La simple construction d'un mur d'enceinte peut coûter 1 000 rands. Il existe un marché du matériau de construction pour les shacks et un marché du shack lui-même. Le logement locatif informel peut ainsi correspondre à un investissement élémentaire, à une stratégie de survie ou de décohabitation à faible coût et dans une relative sécurité (Morange, 2002). Il peut être subi ou souhaité, constituer 38

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une étape vers l'accession à la propriété ou pas. Les exemples suivants illustrent la complexité de cet objet à géométrie variable: Le choix de la décohabitation à moindre coût Ce jeune homme célibataire de 35 ans est né à Alexandria. À l'âge de 15 ans il a suivi ses parents qui sont venus chercher du travail à Port Elizabeth. Toute la famille s'est d'abord installée dans le vieux noyau urbain dans un petit shack de deux pièces, loué pour 10 rands par mois. En 1985, le fils a souhaité obtenir son propre logement. Son salaire de 800 rands par mois le lui permet. Des amis lui ont signalé un shack libre dans la zone C. C'est ainsi qu'il s'est installé à proximité de ses parents, dans ce petit shack composé d'une seule pièce. Il y est locataire et paye 20 rands par mois. En 1992, la municipalité lui a accordé, en tant que locataire, une parcelle assainie dans la zone G. La famille y a emménagé dans un shack plus grand, que le jeune homme a construit pour elle. Mais il n'a pas rejoint 3a famille à cause du manque de place. Il préfère pour l'instant rester locataire. La location correspond à un besoin de décohabiter. Une tactique de survie face à la pénurie de logements Cette jeune femme de 34 ans est née à Humansdorp, sur la Route des Jardins. Elle est arrivée à Port Elizabeth en 1995 pour finir ses études supérieures en informatique. Elle a d'abord été hébergée par son oncle, locataire dans un shack du noyau urbain ancien. Le shack était devenu inhabitable en raison d'une fuite d'eau dans le toit et son oncle lui a demandé de trouver son propre logement. Elle est donc devenue locataire, un an après son arrivée en ville, dans un shack
:

\'3cant. Elle paye 8,5 rands par mois pour ce logement et 20 rands pour l'eau. Or

elle est domestique dans Walmer et gagne 360 rands par mois. Elle n'a donc pas les moyens de construire une pièce supplémentaire pour accueillir son fils de 13 ans qui a dû rester à Humansdorp avec sa grand-mère. Elle a entendu parler des subventions à l'accession à la propriété. Elle a demandé le formulaire pour postuler mais n'a pas obtenu de logement parce que le recrutement pour le programme de la zone N était terminé et qu'il n'y a pas de logement disponible dans le quartier qu'elle pourrait acheter grâce à une subvention individuelle. Dans son cas, la location correspond à une tactique de survie face à la pénurie de logements.

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Une meilleure localisation àfaible coût Cette veuve de 45 ans est née dans le Transkei. EUe est venue chercher du travail à Port Elizabeth au milieu des années 1970. Elle a emménagé à Zwide où elle s'est mariée et est devenue locataire de la municipalité, puis propriétaire de son logement à la suite d'un transfert, en 1997. Par la suite, elle a trouvé du travail comme domestique dans les beaux quartiers du sud de la ville. Elle travaille tous les jours. Afin d'éviter de parcourir chaque jour la distance qui sépare Zwide de Cape road, son lieu de travail, et donc pour économiser 8 rands par trajet, soit 320 rands par mois, elle a emménagé comme locataire dans un shack de Walmer Location. Elle se rend à son travail en taxi collectif pour 1,7 rand par trajet, soit 68 rands par mois. Par ailleurs, en tant que locataire, elle verse 10 rands par mois à la propriétaire du terrain et du shack et 20 rands pour avoir accès à l'eau. Elle dépense donc 30 rands par mois pour se loger. Ajoutons qu'elle rentre le weekend dans sa maison de Zwide qu'occupe le reste de sa famille, ce qui lui coûte 64 rands par mois. Elle dépense donc 162 rands par mois pour le logement et le transport, contre 320 rands pour le seul poste transport si elle habitait dans sa maison de Zwide. Elle économise donc 158 rands par mois. En outre, bien qu'elle ait refusé de nous donner une indication sur son revenu, 320 rands représentent certainement environ la moitié de son salaire mensuel. Dans son cas, la location est choisie pour sa souplesse et son caractère économique et parce que le poste transport est trop onéreux.
Une « double absence» ou une intégration de fait en ville

Cette femme de 65 ans est née dans le Transkei. Elle s' y est mariée et y a vécu jusqu'à la mort de son mari en 1954, puis elle a habité avec ses parents. En 1979, elle est partie chercher du travail à Port Elizabeth. Elle a été accueillie par un cousin qui était locataire dans le shack qu'elle occupe actuellement. Elle a travaillé comme domestique de 1979 à 1997, date de sa retraite. Elle a toujours vécu dans le même shack, et n'a pas déménagé quand son cousin est reparti pour le Transkei. Elle est alors devenue locataire principale du logement et s'acquitte des 8,5 rands de loyer mensuel et des 20 rands exigés par la propriétaire au titre de la consommation d'eau. Ses enfants vivent également en ville, à Port Elizabeth et Johannesburg. La maison familiale autrefois occupée par ses parents dans le Transkei est donc inoccupée. Elle envisage de se retirer dans le Transkei pour sa retraite, mais « y pense sans faire de projets précis », selon ses propres termes. Elle n'a jamais cherché à devenir propriétaire dans Walmer Location parce qu'elle était satisfaite du logement qu'elle occupe. La location dans son cas n'était ni une stratégie ni un choix. Elle pourrait retourner au Transkei, mais la ville est de fait devenue son lieu de résidence permanent.

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Une passerelle vers une accession à la propriété inattendue et non programmée Cette femme de 63 ans est née à Port Elizabeth, à Fairview, quartier violemment rasé en 1971. À cette date, elle devait être déplacée de force vers une parcelle assainie de Kwazakhele. Mais elle avait fait ses études à Walmer, quartier proche die Fairview, et a souhaité rester à proximité des quartiers méridionaux. Entre 1971 et 1992, elle a donc été hébergée puis est devenue locataire dans Walmer Location. Elle a habité dans plusieurs shacks successivement. En 1992, elle est devenue locataire dans la zone C, où elle a fait construire pour 3 200 rands son propre shack (deux pièces et une cuisine), sur une parcelle qu'elle loue pour 20 rands. En 1996, la municipalité a lancé le programme d'accession de la zone N. En tant que locataire, mère célibataire, elle était une cible prioritaire du programme. Elle a donc été contactée et a obtenu une maison. Au moment de notre entretien, elle y effectuait des agrandissements et avait déjà dépensé 830 rands pour acheter des briques. Elle travaille toujours comme domestique dans Walmer où elle gagne 400 rands par mois. Elle envisage de vendre son shack et de déménager dans son nouveau logement, mais elle n'avait toujours pas trouvé d'acquéreur à un prix lui permettant de réaliser les travaux nécessaires dans sa maison de la zone N. À ses dépenses en tant que locataire s'ajoutent désormais les charges de son nouveau logement (elle paye un abonnement pour le branchement de l'eau courante qu'elle n'utilise pas). Dans son cas, le logement locatif a servi de passerelle vers une accession non souhaitée et surtout non programmée.

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Une solution temporaire en attente d'une accession à la propriété programmée Cet homme de 45 ans est né à Alexandria. Il a migré vers Port Elizabeth en 1977 afin de chercher du travail. II a été hébergé par son frère avec sa femme et ses quatre enfants dans les townships septentrionaux. En 1994, il a déménagé pour se rapprocher de son lieu de travail et s'est installé dans Walmer Location. Il est commerçant et fournit d'alcool en gros les bars du township. Cette activité lucrative lui rapporte 4 000 rands par mois. Le ménage vit dans une maison en ciment qu'il a fait construire au fond d'une parcelle, sur un terrain qui ne lui appartient pas et qu'il loue pour 15 rands par mois. Au moment de l'entretien, la famille était en train de construire une pièce supplémentaire devant la maison. Cet emplacement est particulièrement stratégique, puisque situé juste en face de l'un des principaux bars du township, ce qui permet de limiter les frais de transport et de livraison. Le ménage espère retourner dans les quartiers nord après quelques années de négoce et vendre la maison de trois pièces au locataire suivant. Mais le chef de ménage affirme qu'il aura des difficultés à en obtenir un bon prix. Il envisage même d'emporter le toit, seul élément amovible, s'il ne parvient pas à vendre l'ensemble du logement. Il cherche sans succès un terrain à acheter dans Walmer Location. Dans le cas de cette famille, la location est choisie comme solution temporaire et pourrait constituer une étape vers une accession maîtrisée si le marché du logement se débloque dans le township. De son côté, la propriété peut être un signe aussi bien d'intégration que d'exclusion. On observe des signes d'amélioration de leurs logements par certains ménages (agrandissement des logements, extensions en briques). On voit même apparaître de véritables villas signalant la présence de petits notables qui investissent dans leur logem1ent urbain. Pour ceux-là, la propriété est indéniablement un signe d'enracinement et de succès en ville et la politique du logement joue son rôle de stabilisation sociale et géographique. Mais elle ne joue ce rôle que si l'accession est maîtrisée. Or tous les propriétaires n'ont pas les moyens d'améliorer le patrimoine dont les dote la généreuse politique d'aides publiques. L'accès à la propriété s'accompagne même parfois pour eux d'une perte d'avantages que leur procurait la location: l'accès à l'eau et progressivement à l'électricité cesse d'être gratuit ou bon marché. Ils ne bénéficient pas de l'avantage de la centralité ni des mécanismes d'ajustement des prix et de soutien solidaire hérités de l'apartheid qui caractérisent le marché locatif informel (Morange, 2001 et 2002). Dans le pire des cas, leurs logements sont en cours de dégradation s'ils n'ont pas les moyens de les entretenir. Les toits sont arrachés par le vent, les murs ruissellent et s'affaissent quand les logements ont été construits sur des dunes comme c'est le cas dans la zone N. Le gain de l'accession apparaît alors modeste, par rapport à celui de la location à 42

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très bas prix (entre 10 et 30 rands par mois) dans une zone centrale, où les services sont gratuits ou ne dépassent pas 20 rands par mois. L'accès à la propriété pourrait permettre une promotion sociale par revente d'un patrimoine bien entretenu ou agrandi. Mais les difficultés du marché du logement à se structurer limitent pour l'instant les avantages de la propriété. Si la demande est grande, la demande solvable est faible. Il n'y a pas encore d'agence immobilière dans Walm~r I-Jocation.Les logements sont donc rarement revendus et, quand ils le sont, c'est à bas prix. Une maison de 25 m2 dans la zone N peut être revendue pour la somme dérisoire de 400 rands, ce qui, dans le cas évoqué, et qui n'est pas isolé, représente moins d'un mois de salaire du vendeur (550 rands). On constate les mêmes méventes dans d'autres quartiers de Port Elizabeth. La vente se fait à prix symbolique parce que le vendeur a un besoin urgent d'argent ou par solidarité. Le plus souvent, il vend non pas pour acheter un logement de meilleure qualité ou mieux situé, selon un processus classique de promotion sociale, mais parce qu'il n'occupe pas sa maison. Or les accédants qui ont revendu à bas prix sont désormais exclus des aides au logement et apparaissent comme les futurs exclus de la promotion sociale. Dans ce cas, l'accession à la propriété s'est faite trop rapidement pour des ménages qui n'y étaient pas préparés. On peut même supposer que la culture de l'investissement immobilier dans les townships va se développer. Les ménages qui auront pu geler leur patrimoine seront alors avantagés. Les « cumulards» immobiliers louent leur maison ou la font garder dans l'attente d'une meilleure conjoncture. UN TOIT A LA VILLE, UN TOIT A LA CAMPAGNE? Le choix de la location signalerait un désir de préparer un retour au pays en investissant dans une propriété rurale par des remises financières régulières vers l'arrière-pays. À Port Elizabeth, la proximité de l'arrière-pays renforce la possibilité d'un retour et explique l'importance des liens familiaux avec ceux restés au « pays ». La faible qualité des backyard shacks pourrait s'expliquer par le choix des migrants de concentrer leurs investissements sur l'arrière-pays. Mais Walmer Location est un quartier de domestiques (ils représentent 45 %de la population ,active ayant un emploi) et d'employés du secteur tertiaire très faiblement qualifié (un quart de la population active ayant un emploi). En 1990, le revenu moyen des ménages y était de près de 278 rands, contre 584 à Kwazakhele, 753 à New Brighton, 620 à Zwide, soit une moyenne de 652 rands pour les townships proches des zones industrielles (Levin, Sofisa, juin 1993 : 4). En outre, moins de 10 % des ménages complètent leurs revenus par un emploi informel4. Enfin, le quart des ménages est au chômage tandis que la moitié des
4 Levin et Sofisa estimaient cette part à 18,9 % en 1990.

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chefs de ménages actifs n'est employée qu'à temps partiel. Les ménages sont donc réduits à une stratégie de survie et leurs faibles ressources sont absorbées par les dépenses quotidiennes vitales5. La médiocrité des conditions de logement en ville reflète la pauvreté et non le caractère provisoire du projet migratoire. Le shack en ville ne masque pas le palais à la campagne. Les ménages qui se logent dans un shack ne le font pas pour économiser sur le budget logement. C'est le seul logement auquel ils peuvent financièrement avoir accès. D'ailleurs, pour les migrants de Walmer Location l'attachement à l'arrièrepays est surtout affectif et l'on observe un détachement économique du milieu rural. Les liens sont distants, bien qu'ils soient rarement coupés, surtout à la première génération: si 65 % des migrants ont de la famille à la campagne, moins de 12 % lui envoient de l'argent. Les deux tiers d'entre eux rendent visite à leur famille, mais pour plus de 50 %, de manière occasionnelle, au rythme de la fluctuation de leurs revenus6. Ils peuvent ainsi rester plusieurs années sans retourner au pays. Seulement 22 % y ont leur propre logement (en général un shack ou une hutte). Ils investissent peu en milieu rural. Le choix du logement locatif en ville et la rareté des visites familiales ne répondent pas à la volonté d'économiser sur certains postes pour investir à long terme dans un logement rural. Le poids d'un double investissement immobilier dépasse largement la capacité financière de la majorité des ménages dans Walmer Location. Il est impossible pour la plupart des ménages d'avoir à la fois un toit à la ville, un toit à la campagne. La capacité de redistribution de Port Elizabeth sur son arrièrepays est si limitée que le Ciskei se caractérise par une grave anémie de l'activité économique. Les ménages, qu'ils soient propriétaires ou locataires, concentrent donc leurs maigres investissements immobiliers et mobiliers en ville. Par opposition, dans le Transkei, la vitalité de la construction, visible à l' œil nu, ne peut s'expliquer que par l'investissement d'un capital urbain. Rappelons que le Transkei est surtout le bassin migratoire de Durban et du Cap. Les grandes villes assureraient une promotion sociale plus importante pour des migrants qui pourraient se porter acquéreurs de terrains dans le Transkei. Cette hypothèse reste à vérifier. En outre, les ménages interrogés ont souvent fait référence à une maison de famille, une «family house» dans le Ciskei qui, le plus souvent, ne leur appartient pas mais où ils peuvent résider à titre d'invités. Cette « maison de famille» ne fait pas partie de leur patrimoine et ne peut constituer la base d'un retour au pays. L'apartheid ayant fondé sa politique du logement sur la notion de
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6 Un aller entre Port Elizabeth et Fort Beaufort par exemple (150 kilomètres) coûte 60 rands en taxi collectif, ou 150 rands par la ligne d'autobus de Johannesburg que ne peuvent encore, pour des raisons pécuniaires, emprunter massivement les Noirs. 44

Le seuil de subsistance

était de 773,68 rands en 1991 (Elizabeth Saunders, 1991 : 207).

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famille, chère aux membres de l'Eglise Néerlandaise Réformée, les programmes de logement des townships étaient attribués à une « famille» dite nucléaire7. Le concept de «family house }) ou de «family unit» a été sciemment dissocié de celui de propriété. Cette dissociation a été intégrée par les ménages sudafricains, dans une acception large de la famille, correspondant à la fois à la famille élargie africaine et aux nécessités de la pénurie de logements. Ainsi, un déménagement est l'occasion pour une sœur, une tante, un cousin de décohabiter, en obtenant de la part de l'ancien propriétaire un droit d'occupation8. En ville, ces transferts de droit d'occupation sont également observables. Finalement, aux questions portant sur les projets résidentiels, on n'obtient de la part des migrants que des réponses vagues, sauf chez les personnes proches de la retraite qui peuvent formuler un projet précis. Le migrant se trouve souvent dans une situation économique inconfortable et dans un entre-deux culturel qui l'empêche de se projeter à long ou même à moyen terme. La distinction entre Amarhanuga et Amagoduka9, entre migrants désirant rester en ville ou souhaitant retourner au pays (Pauw, 1994 :133), est séduisante mais elle ne rend pas compte du temps vécu de la migration, de la « double absence» (Sayad, 1999). La distinction entre migration définitive ou provisoire ignore la complexité du processus d'acculturation enclenché par la migration. Ainsi, la majorité de la population appartiendrait à un troisième groupe, déchiré entre un monde rural et un univers urbain, qui considèrerait son lieu de naissance comme son foyer, tandis que la ville aurait déjà commencé à devenir son lieu de résidence permanent. Dans son autobiographie, Nelson Mandela décrit son acculturation progressive au contact de Johannesburg, où il a émigré dans les années 1940: « À Johannesburg, j'étais devenu un homme de la ville. Je portais des costumes élégants, je conduisais une énorme Oldsmobile et je connaissais la ville dans ses moindres recoinslO » ; mais il rêve encore de retour au pays: « mais en fait, j'étais resté, au fond de mon cœur, un gamin de la campagnell » (Mandela, 1994 : 186), et dans les années 1950, il tente d'acquérir une parcelle dans le Transkei: « en février 1956, je retournais dans le Transkei pour acheter
7 Aujourd'hui encore, les célibataires, divorcé( e)s, veufs ou veuves sans enfant sont exclus de toute aide au logement. 8 Des études détaillées sur les pratiques successorales nous manquent. Nous abordons ce thème dans notre thèse, à travers l'étude du concept de «family house» et des conflits qu'il engendre dans les transferts de logements municipaux aux locataires. 9 Littéralement « ceux qui sont venus à pied de très loin en quête de travail» et « ceux qui vont rentrer chez eux». 10 « In Johannesburg, I had become a man of the city. I wore smart suits, I drove a colossal Oldsmobile and I knew my way around the back alleys of the city. » Il « But in fact I remained a country boy at heart. » 45

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un bout de terrain à Umtata. J'ai toujours pensé qu'un homme devait posséder une maison près de l'endroit où il est né12» (Mandela, 1994: 224). Mais il abandonne son projet: le désir de retour s'estompe au profit de nouvelles priorités urbaines. On décèle de même à Walmer Location à la fois la fierté d'être originaire du Ciskei et du Transkei13 et un attachement à la ville. La maj orité des habitants n'hésite pas à employer l'expression «place of origin» pour désigner son lieu de naissance. Cette expression, forgée sous l'apartheid, indique une appartenance historique et ethnique forte. Mais les. migrants sont également attachés à Walmer Location. La quasi-totalité d'entre eux se déclare satisfaite de leur cadre de vie. Les comparaisons avec le milieu rural sont au désavantage de ce dernier (hutte, absence de services, etc.). On ne relève pas d'inadaptation flagrante des modes de vie au milieu urbain, même si les joueurs de cricket du quartier blanc voisin se plaignent des dégâts causés à leurs terrains par les vaches et les ânes. INTEGRATION COMME« CITADINISATION» L'intégration peut en effet être comprise comme acculturation et abandon progressif de comportements liés au milieu rural, comme une adhésion revendiquée ou inconsciente à des valeurs citadines, comme un enracinement imperceptible, pas toujours désiré et encore moins prévu. Quels rôles peuvent alors jouer les statuts résidentiels dans cette forme de « citadinisation » (GervaisLambony, 1994)? En Afrique de l'Ouest, on considère souvent qu'il faut avoir bâti pour être un homme et que la véritable intégration urbaine passe par l'accession au statut de propriétaire qui signale une rupture avec le milieu rural. Mais ce constat est légèrement déplacé en Afrique du Sud. Tout d'abord, les lois d'apartheid interdisaient aux ménages d'agrandir les maisons municipales et de modifier leur environnement urbain, ce qui a freiné l'acquisition de savoir-faire en matière d'auto-construction, si développée dans nombre de pays africains (Canel, Delis, Girard, 1990). Dans le nouveau régime, le geste du constructeur, enfin permis au propriétaire, pourrait donc être un signe de sa réussite sociale. Mais ce geste ne lui est pas réservé. Le locataire est lui aussi, et de longue date, un constructeur. Il jouit d'un statut composite, à la fois locataire foncier et parfois locataire immobilier, mais le plus souvent propriétaire de son shack: 56 % des locataires dans Walmer Location possèdent leur cabane
12 « In February 1956, I returned to the Transkei to purchase a plot of land in Umtata. I have always thought that a man should own a house near the place he was born. » 13Cette identité se fonde sur plusieurs caractéristiques: en 1976, le Ciskei et le Transkei (en même temps que le Venda et le Bophuthatswana) avaient acquis une indépendance fictive qui les dotait d'institutions propres. Le Transkei en possédait depuis 1984. Leur intégrité territoriale et leur homogénéité ethnique sont exceptionnelles. 46

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et sont des « loueurs d'espace». Le locataire par son geste de bâtisseur participe comme le propriétaire de l'économie urbaine et de la transformation de l'environnement urbain. Les locataires investissent précisément à titre de propriétaires dans un logement urbain: ils entretiennent leurs shacks et les agrandissent, selon une logique patrimoniale semblable à celle des propriétaires dans l'ancien parc municipal, qui ont agrandi les maisons en ciment en ajoutant le plus souvent une cuisine. En cas de déménagement, le shack pourra être revendu ou démonté et reconstruit ailleurs. Le locataire de backyard shack a une fierté de propriétaire, même quand il est locataire du sol. La dissociation entre possession du sol et du logement l'incite à investir dans le logement. Certes, la construction d'une maison en briques ou celle d'un shack n'ont pas la même valeur symbolique. Mais l'arrivée en ville engage le locataire à renoncer à des méthodes de construction rurales. On ne construit pas de huttes en ville et on utilise peu le bois. Dans le Ciskei, 53,6 % des logements sont construits à base d'argile et ce pourcentage est de 63,8 % en milieu rural (Fabricius, MacWilliams, 1991 : 20); le métal n'est employé qu'avec parcimonie (dans 1,7 % des cas). La tôle ondulée est, par excellence, un matériau urbain. En outre, en Afrique du Sud comme ailleurs, le logement locatif n'est pas un moyen facile d'accéder à la ville. La location informelle est réservée aux citadins « confirmés ». D'Abidjan à Santiago, les migrants sont en général hébergés à titre gratuit en arrivant en ville, avarit de devenir locataires. Seulement 24 % des migrants de Walmer Location ont eu directement accès à un logement locatif en arrivant en ville, tandis que 70 % ont d'abord été logés à titre gratuit ou contre services, chez un parent ou un ami (également décrit par Kok, 1984 : 28-29). Contrairement à l'hébergé et malgré la grande homogénéité ethnique de Walmer Location, le locataire ne sollicite pas de solidarités familiales ou villageoises. Il lui faut posséder une connaissance fine de la ville pour accéder au statut de locataire, se déplacer aisément dans le quartier, connaître les parcelles vacantes et les fonds de cours non bâtis, posséder un réseau de relations pour bénéficier du bouche à oreille qui fait l'efficacité de ce marché informel. Le propriétairebailleur est mieux disposé à l'égard d'une personne dont le visage lui est familier, en tant que voisin. Les contractants se côtoient parfois dans le quartier avant de se rencontrer, même si dans la majorité des cas, ils ne se connaissent pas personnellement avant de louer comme c'est toujours le cas dans les villes sud-africaines (Gilbert et al., 1997). Le logement locatif constitue donc souvent une deuxième étape résidentielle, une forme de promotion urbaine, même si les locataires sont rarement des stratèges confirmés, ce qui nous rappelle qu'il n'est pas synonyme d'absence de choix et de mauvaise insertion urbaine, mais au contraire d'une première étape dans l'intégration. Enfin, le passage au statut de locataire peut participer d'une forme d'acculturation plus radicale que celle au statut de propriétaire. Le logement 47

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locatif permet en s'insérant dans un réseau sociabilisant d'être initié à un mod\e de vie urbain. Le logement locatif est en effet fort peu développé dans les petites villes et en milieu rural. L'accès à cette forme sophistiquée de relations sociales et à cette relation contractuelle marchande (même si elle est toujours verbale) permet de s'intégrer dans un système commercial, donc dans l'économie urbaine. Le locataire ne constitue pas de patrimoine urbain, mais achète un service, opération plus sophistiquée et qui requiert un degré d'intégration urbaine plus fort. Il achète le droit de résider sur un terrain et négocie son loyer en fonction de l'espace occupé par son shack. À ce droit est associé celui de l'accès aux services urbains. C'est ce qui rend la situation de locataire précieuse par rapport à celle de squatter. Le locataire a généralement accès au robinet d'eau froide situé dans la cour qu'il partage avec son propriétaire-bailleur, voire, plus rarement il est vrai, à un branchement électrique illégal. Ses ordures sont enlevées en même temps que celles du propriétaire. L'accession au statut de locataire permet ainsi l'apprentissage au quotidien de gestes urbains. Dans le Ciskei, seulement 16 % des ménages ont accès à un robinet d'eau potable dans leur cour ou à l'intérieur de leur logement (Fabricius, MacWilliams, 1991 : 24). Le locataire apprend non seulement à utiliser les équipements urbains et à profiter des services urbains, mais aussi la gestion domestique de ce service dans le cadre d'un contrat locatif: dans certains cas, il achète à la municipalité, en alternance avec le propriétaire, des cartes d'électricité pré-payées; dans d'autres cas, les locataires d'une même parcelle doivent s'organiser pour collecter entre eux le montant des services (20 rands par ménage qui s'ajoutent au montant du loyer) et le remettre au propriétaire. Le nettoyage des parties communes., de la cour., l'entretien des toilettes font partie de la négociation et du contrat avec le propriétaire, ainsi que les modalités pratiques du partage du robinet (horaires et durée d'utilisation...). La location est d'ailleurs définie par les résidents comme une relation sociale. On parle de « boarder» ou de « lodger ». Ces termes peuvent, suivant le contexte, se traduire par « locataire» ou « pensionnaire ». Ils mettent l'accent sur la mise en tension sociale quotidienne d'individus, notamment dans l'espace, et non pas sur le lien économique et contractuel qui les unit et que décrirait mieux le terme de « tenant» (( locataire»). Un boarder est celui qui vit sur la même parcelle, avec lequel on partage un espace privé extérieur et des équipements sanitaires; un lodger, est « celui qui vit dans », avec lequel on partage un espace privé intérieur et les équipements de la maison. Cet apprentissage d'une forme de promiscuité urbaine qui a pour contrepartie l'accès aux services urbains à proximité des lieux d'emploi passe parfois par des conflits d'usage d'un robinet ou de toilettes partagés. On observe pour l'instant peu de conflits dans la relation propriétaire-locataire, et la solidarité constatée n'est pas de simple voisinage (Morange, 2001). Les loyers sont faibles à Port Elizabeth 48

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comme au Cap ou à Johannesburg (Gilbert et al., 1997). Les propriétaires n'exigent pas de caution. Ils ne choisissent pas leurs locataires. C'est le locataire qui se présente au propriétaire, et bien que la compétition soit rude pour le partage de l'espace, le propriétaire ne peut pratiquement pas refuser un locataire. Aucun des locataires interrogés n'a été expulsé et les locataires considèrent en général que le propriétaire est compréhensif14. Le contrôle social est encore fort dans les townships. Ces solidarités s'exercent pour faire front aux difficultés de la pénurie de logements. Les solidarités héritées de l'apartheid, entretenues à leur avantage par les civics, associations de résidents constituées sous l'apartheid pour lutter contre le régime, se perpétuent et sont conjuguées à des solidarités ethniques en un écheveau que seul un anthropologue pourrait démêler. Ces solidarités héritées de l'apartheid risquent de disparaître. La promotion massive de l'accession à la propriété a brisé les communautés en érodant les solidarités locales. Cette stratégie vise à assurer la promotion d'une petite élite bourgeoise autant qu'à compenser les injustices de l'apartheid. Dans ce cas, la relation propriétaire-locataire serait ramenée à sa dimension commerciale, voire à une relation d'exploitation. Mais gageons que cette dernière peut rester un instrument de citadinisation si elle favorise par exemple l'apparition d'une résistance parmi les locataires. L'apprentissage du conflit pourrait faciliter l'émergence d'une forme de citadinité. Il n'existe cependant pas encore d'associations de défense des locataires dans Walmer Location. L'inefficacité de l'apartheid, qui s'est efforcé de confiner dans un statut d'étranger des populations en cours d'urbanisation, n'est plus à démontrer. Il a cependant contribué à stigmatiser le logement locatif et à brouiller la perception des migrations en associant les notions d'étranger, de migrant et de locataire. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'Afrique du Sud s'est lancée dans l'accession à la propriété gratuite pour tous. Ce choix semble signaler un triomphe à titre posthume de l'apartheid. Ce régime, en prÔnant le retour au « pays », a jeté le soupçon sur la notion de mobilité, alors même que la liberté des choix résidentiels implique la liberté de mouvement. La capacité d'organiser son mouvement, de gérer ses déplacements est certainement la meilleure preuve de maîtrise de l'espace et une marque de progrès. La clé de l'intégration pourrait résider dans la capacité des politiques publiques à accroître la mobilité maîtrisée d'une catégorie de ménages, prélude parfois nécessaire à un enracinement réussi, ni trop précoce, ni artificiel. L'exemple de Walmer Location nous invite donc à reconsidérer la complexité du rôle des statuts résidentiels dans l'intégration urbaine. Avant de reje~er le logement locatif, ne devrait-on pas apprendre à
14 Les entretiens ont été menés en l'absence des propriétaires-bailleurs.

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distinguer les formes de location, en fonction peut-être de leur valeur intégratrice, afin de les incorporer aux politiques publiques? BIBLIOGRAPHIE BENIT C., MORANGE M., « Propriété privée et ségrégation urbaine dans les villes sud-africaines », communication au colloque La ville entre privé et public, LOUEST-Nanterre Paris 10, octobre 2001. BOUILLON A. (éd.), Immigration africaine en Afrique du Sud, les migrants francophones dans les années 90, IFAS-Karthala, 1999,238 p. CANEL P., DELIS P., GIRARD C., Construire la ville africaine: chroniques du citadin promoteur, Paris, Karthala-ACCT, 1990, 197 p. FABRICIUS M. P., McWILLIAMS J. A., Population development survey of 5 Magisterial Districts in the Republic of Ciskei, Institute for Planning Research, University of Port Elizabeth, Research Report 42, 1991, 83 p. GERVAIS-LAMBONY P., De Lomé à Harare, le fait citadin, Paris, KarthalaIFRA, 1994, 479 p. GERVAIS-LAMBONY P., JAGLIN S., MABIN A., La question urbaine en Afrique australe, perspectives de recherche, Paris, IFAS-Karthala, 1999, 332 p. GILBERT A., MABIN A., McCARTHY M., WATSON V., «Low-income rental housing: are South African cities different? », Environment and urbanisation, vol. 9, n° l, 1997, pp. 133-147. KOK P. C., Black migration to Port Elizabeth: an exploratory study, Pretoria: RGN-HSRC, report ~-110, 1984,40 p. LEVIN M., SOFISA T. N., Socio-economic study of Kwazakhele, IbhayiPort Elizabeth, Port Elizabeth: Employment Research Unit, Vista University, Research Report n018, juin 1993, 40 p. LEVIN M., SOFISA T. N., Socio-economic study of Walmer, IbhayiPort Elizabeth, Port Elizabeth: Employment Research Unit, Vista University, Research Report n028, septembre 1993, 41 p. MANDELA N., Long Walk to Freedom, the autobiography of Nelson Mandela, Londres, Abacus, 1994, 768 p. MORANGE M., Formes et fonctions du logement locatif en République sudafricaine, le cas de Port Elizabeth, mémoire de DEA, Institut français d'Urbanisme, Paris 8,1997,107 p. MORANGE M., Propriétaires et locataires en Afrique du Sud, politiques publiques et dynamiques résidentielles dans la ville post-apartheid: le cas de Port Elizabeth, thèse de doctorat en urbanisme, Institut français d'Urbanisme, 2001, 517 p. 50

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