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Être femme à Cuba

De
272 pages
A Cuba, la rébellion nationale du 1er janvier 1959 profita largement aux femmes. Les discriminations liées à leur sexe et à leur couleur se trouvèrent abolies et le gouvernement révolutionnaire commença à rendre effective l'égalité hommes-femmes. Fidel Castro, artisan chaleureux de cette évolution émancipatrice, en parlait, à partir de 1966, comme d'une "Révolution dans la révolution". Voici les principes de cette révolution et les étapes de cette évolution, les intentions et les réalités.
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ÊTRE FEMME À CUBA

www.librairieharmattan.eon1 diffus ion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00160-2 EAN : 9782296001602

Dominique GAY-SYLVESTRE

ÊTRE FEMME À CUBA
Des premières militantes féministes aux militantes révolutionnaires

Préface de Paul ESTRADE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Horizons Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Horizons Amériques latines publie des synthèses thématiques sur l'espace s'étendant du Mexique à la Terre de feu. Les meilleurs spécialistes mettent à la disposition d'un large public des connaissances jusqu'alors souvent réduites, sur ce sous-continent, à quelques stéréotypes. Déj à parus LAPOINTE M., Histoire du Yucaüin. XIX -xxr s., 2006. DURAND A. et PINET N. (éditeurs), L'Amérique en perspective. Chroniques et Analyses, 2005. CHASSIN J. et ROLLAND D. (coord.), Pour comprendre le Brésil de Lula, 2004. DURAND A., éditeur et PINET N. (éditeurs), Amériques latines. Chroniques 2004, 2004. KONDER COMPARATO Bruno, L'action politique des SansTerre au Brésil, 2004. TEITELBOIM Volodia, Gabriela Mistral, 2003. SALLERON D., Tingo Maria au Pérou. Comment j'ai failli devenir péruvien I, 2003. ROLLAND D. et CHASSIN J. (dir.), Pour comprendre la crise argentine,2003. COMBLIN J., Où en est la théologie de la libération, 2003. LANCHA C., Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nos jours, 2003. De AlMEIDA P. R. et de QUIEROS MATTOSO K., Une histoire du Brésil, 2002. LANGUE F., Hugo Chavez et Ie Venezuela,2002. PRADENAS L., Le théâtre au Chili: traces et trajectoires (XVIe - ITe siècle), 2002. PROCOPIO A., L'Amazonie et la mondialisation. Essai d'écologie politique, 2000. LE GOFF M., Jorge Luis Borges: l'univers, la lettre et le secret, 1999. RNELOIS J., Drogue et pouvoir. Du Mexique des princes aux paradis des drogues, 1999. ESCALONA S., La Salsa, un phénomène socioculturel, 1998.

A Caroline, ma fille

PRÉFACE

Rares, très rares sont les observateurs présents de la société cubaine à nier les résultats exceptionnels obtenus par la Révolution dans les domaines essentiels de l'éducation et de la santé. Tant ces résultats sont évidents. En effet, il n'est qu'à se rendre à México ou à Santo Domingo, pour ne pas parler de Managua ou de Port-au-Prince, pour constater dans la rue combien l'état de beaucoup d'enfants abandonnés à eux-mêmes diffère profondément de celui des enfants cubains, logés et nourris sans avoir à mendier, correctement habillés et chaussés, arborant une mine avenante, scolarisés sans exception. Propagande rose? La comparaison n'est pas forcée, surtout si on délaisse les capitales pour des villages de montagne. Pourtant peu de pays ont réuni depuis plus de quinze ans autant de facteurs contraires au développement que Cuba. Par bien des côtés, la Grande Antille reste un pays pauvre, mais entre sa pauvreté et la misère régnant, voire s'aggravant, dans des quartiers entiers des principales villes des pays voisins, quelle différence! Malgré l'illégal embargo appliqué par Washington depuis plus de quarante ans, malgré la désintégration de l'URSS, malgré les sanctions prises par l'Union Européenne, les niveaux d'instruction et de santé atteints à Cuba en 1989 n'ont pas été affectés gravement ni durablement. Tout autre régime aurait répercuté sur ces secteurs « non rentables» les effets de la crise économique, mais à Cuba ils ont été décrétés prioritaires, coûte que coûte. Ces indéniables acquis de la Révolution Cubaine, qui d'ailleurs ne se limitent pas à ceux que nous venons d'évoquer - pensons à la généralisation de la pratique du sport et des activités artistiques -, concernent tout particulièrement les oubliés habituels du «progrès» social en Amérique latine: les ouvriers, les paysans, les noirs, auxquels il faudrait ajouter les indiens si les conquérants et les colonisateurs ne les avaient anéantis dans les îles, mais au sein desquels il convient de distinguer les femmes dans leur majorité. Les femmes cubaines reviennent de loin. Certes, au début du XIXème siècle une belle et illustre créole, Maria de las Mercedes de Santa Cruz y Montalvo, la comtesse Merlin, tenait salon à Paris, et ses hôtes avaient peu à envier à ceux de Mesdames de Staël ou Récamier. Au milieu du XXème siècle, les élégantes bourgeoises installées au luxueux Havana Country Club de Cubanacan n'avaient rien à voir évidemment avec les femmes du peuple, souvent analphabètes, pourvues de droits bafoués ou irréels, confmées dans une île devenue un haut-lieu de débauche et de corruption à

la veille du triomphe de la rébellion nationale du 1er janvier 1959.

Ce sursaut de la dignité contre la dictature se transfonna, en peu d'années, en un bouleversement social à ce jour inégalé en Amérique. Il profita largement aux femmes. Les discriminations liées à leur sexe et à leur couleur se trouvèrent abolies et le gouvernement révolutionnaire commença à rendre effective l'égalité hommes-femmes. Ce dont le président Fidel Castro, artisan chaleureux de cette évolution émancipatrice, Il

devait rendre compte à plusieurs reprises en parlant, à partir de 1966, d'une « Révolution dans la Révolution ». Eire femme à Cuba expose les principes de cette révolution et les étapes de cette évolution, les intentions et les réalités. Dans une perspective historique et avec la rigueur d'une recherche universitaire qui lui valut d'être déclarée docteur, l'auteur, Dominique Gay-Sylvestre, s'est appuyée à la fois sur les textes fondateurs ou explicatifs de la politique spécifique du gouvernement cubain à l'égard des femmes, et sur les témoignages du vécu d'un certain nombre de ces femmes, qu'ils aient été recueillis par des journalistes ou par elle-même, sur place, entre 1989 et 1992. Conformément à son sous-titre, Des premières militantes féministes aux militantes révolutionnaires, l'ouvrage aborde le statut et le vécu des femmes cubaines en partant de leur situation au lendemain de l'indépendance de leur pays. Les chapitres proposés, de plus en plus nourris et précis à mesure qu'on se rapproche de nos jours, éclairent d'abord un demi-siècle de période républicaine suivi d'un demi-siècle de période révolutionnaire. La périodisation est pertinente. Jalonner le XXème siècle cubain des éphémérides marquantes que représentent les années 1902 (l'avènement de la République, fût-elle sous tutelle), 1953 (le début du mouvement antidictatorial), 1959 (la victoire de la Révolution populaire conduite par les castristes), 1963 (l'affermissement des premières transformations radicales), 1976 (l'adoption de la Constitution socialiste), 1989 (l'effondrement du « socialisme réel» en Europe de l'Est), s'impose logiquement. En avoir fait les dates charnières de 1'histoire des femmes cubaines mérite par contre un commentaire. Ce commentaire, Dominique Gay-Sylvestre le fournit. Son propos ne tend pas à décrire une histoire du féminisme à Cuba. Dans ce cas, elle se serait arrêtée à des dates significatives de ce point de vue : 1918 (abrogation du code civil espagnol régissant toujours la société cubaine), 1923 (premier congrès féministe à La Havane), 1934 (droit de vote accordé aux femmes), 1940 (adoption d'une Constitution reconnaissant le principe égalitaire). Et pour ce qui est des années révolutionnaires, étant donné que délibérément il n'y a pas eu d'Année baptisée « de la Femme », peut-être aurait-elle insisté par exemple sur 1959 (interdiction légale de toute discrimination sexiste), 1960 (création de la «Federacion de Mujeres Cubanas », FMC), 1961 (alphabétisation massive des femmes), 1973 (second congrès de la FMC) ou 1975 (adoption du Code de la famille). Tout en centrant sa recherche sur les problèmes «proprement féminins» l'auteur ne les a pas enfermés dans une sphère distincte de ceux des hommes et de la société en général. C'eût été une bévue de ne pas considérer que les bouleversements historiques des premières années de la Révolution furent ceux qui bouleversèrent le plus les conditions d'existence des femmes cubaines, et modifièrent le plus leurs rapports au pouvoir et aux hommes, dans les instances participatives, au travail et au foyer. En 12

témoigne au sein de la population féminine l'élévation spectaculaire des niveaux d'instruction, de santé, d'incorporation aux activités productives, et même d'intégration à la vie politique et associative puisque plus de 50% des membres des Comités de Défense de la Révolution sont des femmes. Cela dit, Dominique Gay-Sylvestre analyse de façon détaillée la nature, les résultats et les difficultés d'application des mesures volontaristes concernant la libération des femmes cubaines en tant que femmes, depuis l'éradication de la prostitution, le droit à l'avortement, l'accès aux méthodes contraceptives, les écoles-ateliers de coupe et de couture, etc., jusqu'à la mise en place de l'institution censée les rassembler, les éduquer et les stimuler: la Fédération des Felnmes Cubaines. Une très grande place est octroyée dans Etre femme à Cuba à la FMC dont on suit les campagnes d'un congrès à l'autre. On prend connaissance des efforts de ses dirigeantes, Vilma Espfn en premier lieu, pour que les femmes prennent en mains leurs responsabilités de patriotes, de travailleuses, de mères, sans abdiquer de leurs droits à une pleine liberté et à une pleine égalité vis-à-vis de leurs compagnons. On comprend vite aussi que les prérogatives inhabituelles et les nouveaux comportements des femmes entrâment des contradictions au coeur de la famille où le « machismo» n'a pas disparu par enchantement. Pour symbolique qu'ait été en 1961 la substitution de la revue Vanidades (Frivolités) par la revue Mujeres (Femmes), destinée à traiter de l'insertion réelle des femmes dans la société en cours de construction, cette initiative de bon aloi ne s'avéra pas non plus suffisante pour remplacer, comme par enchantement, dans l'esprit de toutes les lectrices de l'organe de la FMC, les vieilles mentalités par de nouvelles. L'étude de Dominique Gay-Sylvestre, honnête et scrupuleuse, relève les acquis des femmes au bout de trente ans de révolution, des acquis dont rendent compte les statistiques et que soulignent les interviewées. Les progrès sont manifestes dans de nombreux domaines, mais certains restent lents, d'autres semblent fragiles; l'auteur a cherché à comprendre. Plus d'une fois elle constate combien la volonté politique des dirigeants (relayée par l'action lucide des femmes qui pilotent la FMC et les centres de formation appropriés), les dispositions législatives, la réglementation, et même l'évolution des mœurs sont contrariées, voire freinées par les contraintes économiques et surtout par l'état des mentalités, héritées du vieil ordre patriarcal. Combien aussi subsistent des différences régionales. A l'occasion du deuxième congrès de la FMC, en 1973, puis au lendemain des premières élections au suffrage universel, expérimentées en 1974 dans la province de Matanzas, apparurent au grand jour les limites maintenues sur la voie de l'égalité réelle entre les hommes et les femmes. Tout n'est pas une question de nombre suffisant de crèches et d'écoles ouvertes à des heures commodes, de respect de consultations pré et postnatales systématiques et de congés de maternité prolongés, de libre entrée 13

dans les métiers les plus divers (y compris dans 1' armée). Les femmes, constate-t-on alors et on le constatera encore en 1989, travaillent chaque jour en plus grande quantité et à un plus haut niveau de qualification professionnelle dans les services et l'industrie, mais leur proportion aux postes de direction suit une courbe décalée. Lors des élections municipales de Matanzas, les candidates ne représentaient que 7,6% de l'ensemble des candidats, et les élues, 3%. Il a fallu, par la suite, une vigoureuse campagne d'explication, plus que de motivation, pour faire reculer les réflexes et les préjugés. Parmi les 510 députés à l'Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, les femmes élues sont ainsi passées de 105 à 173, entre 1976 et 1986. « Cependant - déclarait Fidel Castro en 1974 - nous ne pouvons pas dire que la discrimination à l'égard de la femme ait disparu parce que la société a été transformée. Cette discrimination, fruit de l'état social antérieur, s'est enracinée chez l'homme, et même souvent chez la femme [. ..]. Il Y a réminiscence de ce que les Latino-Américains appellent le machismo: plus simplement les habitudes millénaires de 1'homme considéré comme chef de la famille et de la femme confmée dans un rôle inférieur. [...] Ce n'est plus un problème de structure, de changement de société, c'est fondamentalement un problème d'éducation. [...] Nous sommes conscients que l'Etat, le Parti, les enseignants, doivent s'apprêter à livrer une longue et dure bataille contre la discrimination qui frappe les femmes ». Si le poids du passé est ainsi mis en lumière parmi les facteurs n'ayant pas permis une libération plus complète et satisfaisante des femmes cubaines, il ne saurait servir d'ultime explication. Dominique GaySylvestre a trop de sensibilité et assez de recul critique pour en rester là. Il lui a suffi d'ailleurs de lire les pages autocritiques de maint(e) responsable, et d'écouter les dires et d'interpréter les silences de ses interlocutrices, pour mettre le doigt sur les insuffisances et les erreurs de la politique suivie à telle ou telle étape, conditionnées ou exagérées par des difficultés matérielles quotidiennes au seuil de l'insupportable. Elle a mené son enquête sur le terrain au pire moment de 1'histoire de la Révolution cubaine, quand celle-ci se retrouvait plus seule que jamais et que les Cubaines et les Cubains ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour survivre en tant qu'individus et pour assurer la survie de l'utopie révolutionnaire en Amérique latine. Le fond de la dépression a été touché dans les années 1991-94. Mais c'est dans les pires moments que les arguties se disloquent et que le socle des tendances lourdes refait surface. C'est dans l'adversité que la résistance des femmes est la plus remarquable. Contre les noires prédictions des soi-disants observateurs, les Cubain( e)s et Cuba ont tenu. S'ils n'avaient pas tenu, il est plus que probable que ce livre Etrefemme à Cuba, élaboré dans ce contexte incertain et rédigé en France dans une 14

ambiance diffuse de dénigrement, n'aurait pas été publié dix ans plus tard. Mais comme les Cubain( e) et Cuba ont tenu bon, et que petit à petit, malgré la conjonction de pressions extérieures étouffantes, et grâce à des réformes courageuses, l'économie du pays est repartie, et bien !, le sort quotidien des femmes a recommencé à s'alnéliorer, et malgré des déceptions (voire des retours en arrière, comme la résurgence de la prostitution), le processus libérateur peut désormais reprendre. Alors il devient opportun d'essayer de comprendre ce mystère: qu'est-ce qui a fait que les femmes cubaines, même mécontentes, même frustrées, sont restées solidaires de leur Révolution? L'ouvrage de Dominique Gay-Sylvestre nous aide à y voir clair. Il vient à son heure. C'est un livre de bonne foi, une compilation intelligente de documents, un travail sérieux. Loin d'être un pavé doctrinaire rescapé de l'époque de la fonte des idéologies, écrit avec sympathie et tact, toujours nuancé, plus préoccupé du pourquoi et du comment que du pour ou du contre, toujours attentif aux circonstances environnantes et aux contradictions naissantes, Etre femme à Cuba éclaire sans artifice le cheminement tortueux des femmes cubaines vers la Liberté, l'Egalité, la Dignité, mais aussi l'irréversible mutation de la femme cubaine sous la Révolution Révolution dans la Révolution -. S'il est vrai qu'on peut juger du degré de délnocratie et du développement social d'un pays à la place qu'y occupent concrètement les femmes, Cuba n'a pas à craindre pour son image sur ce plan-là. Et notre collègue de l'Université de Limoges doit être remerciée d'avoir consacré son temps et son talent à examiner comment, pour y parvenir tant bien que mal, et disons-le, plutôt bien que mal, ont oeuvré le gouvernement de Fidel Castro, le peuple cubain et plusieurs générations de Lucie et de Thérèse, ces femmes rebelles et complexes dont les cinéastes Tomas Gutiérrez Alea et Pastor Vega ont fait le symbole attachant de la femme libre cubaine.

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Paul Estrade Paris, mars 2005

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INTRODUCTION

Une

autre

manière

d'appréhender

la vie. Un partage

juste

et responsable

entre

deux

égales

libertés. Gisèle Halimi, La cause desfenlmes

C'est en Colombie, dans les années 80, que surgit notre intérêt pour le thème de la femme en Amérique latine. Nous vivons à cette époque dans le milieu de la haute bourgeoisie Bogotane. Les maîtresses de maison sont généralement aidées dans leurs foyers par une ou plusieurs domestiques (muchachas) envers lesquelles, bien souvent, dans l'intimité, elles adoptent une attitude de négrière. Comportement choquant qui nous embarrasse et nous place dans une situation contradictoire: notre éducation ne nous a pas habituée à être servie, a fortiori lorsqu'il s'agit de jeunes femmes ou de femmes qui pourraient avoir l'âge de notre mère; il nous est difficile de donner des ordres mais en même temps, paradoxalement, la gêne que nous éprouvons face à la domesticité est, pour cette dernière, un signe de faiblesse, d'incapacité, voire d'infériorité. Dominant et dominé ont ceci en commun qu'ils rejettent dans l'ombre celui qui n'entre pas dans un schéma établi. Paradoxe, donc, qui va nous amener à réfléchir davantage encore sur la condition humaine, féminine en particulier. C'est alors que nous faisons la connaissance de Pedro Cadena Copete, avocat réputé de Bogota. Ardent défenseur des femmes, il se plaît à souligner que les aider est la meilleure façon d'aider l'humanité. Au cours de notre conversation, il évoque avec enthousiasme les actions entreprises par le peuple cubain et ses dirigeants en faveur de la femme depuis 1960 et va même jusqu'à déclarer que la femme est la seule à pouvoir sauver de sa crise la démocratie malade... 1. Des propos si singuliers et une attitude si peu conforme au schéma intellectuel professé par les Latino-Américains que nous avons eu l'occasion de rencontrer, ne laissent pas de nous intriguer. La captivante lecture de l'ouvrage Lafemme, cet être supérieuY2, qu'il vient de publier et dont il nous offre un exemplaire, confirme les impressions que nous éprouvons au quotidien, dans ce pays où le machisme est le premier responsable de la coexistence désastreuse des sexes3. Notre retour inopiné pour la France, pour raison familiale, ne nous permet pas de vérifier la véracité et la justesse des commentaires formulés. Ce n'est qu'une fois installée en France, et à la suite de conversations passionnées avec des amis latino-américains sur la Révolution cubaine et le rôle qu'elle semble vouloir faire jouer à la femme, que nous décidons de nous consacrer à ce thème. Al' époque nous ne disposons que de très peu d'éléments sur le sujet. Or, il nous semble capital de vérifier si la femme cubaine, traditionnellement exclue du pouvoir et privée de l'usage même de la simple liberté par la volonté de l'homme et d'une société patriarcale, exerce désormais les mêmes droits politiques et juridiques que les hommes. L'exigence première de ce travail repose sur une imprégnation du milieu dans lequel ont lieu les études, afm de constituer des sources créatives:
1. P. Cadena 3. CF: stqJra Copete, note La Ml{jer ese ser stqJerior, 1, p. 2. Bogotâ, ltalgraf-S.A, 1981, p. 3.

2. La Ml{jer ese ser stqJerior.

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recueil de données théoriques qui permettent de conceptualiser des énonciations empiriques, connaissance de 1'histoire sociale, économique, politique, culturelle, des particularités locales, consultation d'archives,... Or, les ouvrages de référence sur la femme cubaine contemporaine comportent peu d'éléments chronologiques précis. Les rapports des Congrès de la Fédération des Femmes Cubaines (FMC)l par exemple, s'adressent à un public d'initiés et il est malaisé d'en démêler le contenu. Le chercheur se voit alors contraint d'avoir recours à un travail de recoupements extrêmement complexe. Trop occupées par l'action quotidienne sur le terrain, les Cubaines n'ont pas eu le temps ou ressenti le besoin, de transcrire leur vécu révolutionnaire. Et, par ailleurs, les quelques rares qui l'ont fait n'ont pu publier leurs écrits à l'étranger, faute de moyens fmanciers et en raison d'une pénurie quasiment chronique de papier. A l'époque où nous commençons nos recherches, très peu d'ouvrages ont été écrits sur les femmes cubaines. Le plus connu est celui de la NordAméricaine Margaret Randall, Femmes dans la Révolution. Margaret Randall s'entretient avec des femmes cubaines, qui date de 1977 et retrace une période où Cuba vit encore dans l'euphorie d'un renouveau annoncé. La même année, Oscar Lewis, auteur à succès de Enfants de Sanchez et de La vie, retrace à travers Trois Femmes dans la révolution cubaine2 l'avènement d'une société qui lutte pour recouvrer sa dignité et libérer les femmes de leur rôle traditionnel. S'il évoque les réussites de la révolution, il en montre aussi les limites, ce qui l'oblige à occulter la véritable identité des femmes qu'il interviewe. Le sujet de leurs travaux devant montrer l'impact de la Révolution et de ses institutions sur les individus et les familles, les auteurs ont reçu un accueil extrêmement favorable de la part des autorités cubaines et ont obtenu des facilités que nous sommes loin d'avoir connues. Or, étrangement, le livre de Margaret Randall est toujours cité comme un ouvrage de référence, alors qu'il nous a été impossible de trouver à Cuba, un exemplaire du l'oeuvre d'Oscar Lewis, dont on ignore souverainement l' existence. Certes, il existe de nombreux articles écrits par des chercheurs, sociologues, historiens, Français, Latino-Américains, Espagnols, mais aussi Cubains. Il s'agit en réalité de travaux réalisés sur des thèmes bien précis, tels que la sexualité, la nuptialité, la famille,... qui n'entraînent pas de polémique. Il est admis aujourd'hui que l'on puisse traiter et écrire sur le rôle joué par la femme cubaine contemporaine dans la société, mais l'on prend comme référence unique la période qui suit la chute du mur de Berlin, à savoir, la période spéciale en temps de paix qui lui a succédé et qui a entraîné les inéluctables régressions dont souffre la condition féminine cubaine.
1. F ederaci6n de Mujeres Cubanas. 2. Ouvrage écrit en collaboration avec Ruth Lewis et Suzan Rigdon.

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Nous entamons donc nos recherches et déposons un sujet de thèse en 1988 sur Le rôle et l'évolution de la femme cubaine depuis la révolution castriste: 1959-1989. Cependant, un tel projet requiert un ou plusieurs séjours à Cuba, car il est indispensable à la crédibilité de notre entreprise d'entrer en contact avec des témoins d'une histoire proche, de mesurer l'ampleur des changements, de ressentir pleinement les bouleversements et les mutations de la société cubaine, de vivre enfm, ne serait-ce que ponctuellement, le quotidien des femmes que nous allons évoquer. Les thèmes historico-sociaux contemporains exigent des enquêtes de terrain. Celles-ci permettent de recouper et d'échanger des informations, afm de ne retenir que ce qui fait sens au regard de l'Histoire, de l'analyse des faits. La connaissance d'un pays, son approche, non pas sa maîtrise, sont indissociables des relations qui s'établissent avec les gens qui l'habitent, de la confrontation des points de vue, des idées, des mentalités. Ce sont eux qui font l'Histoire, aussi est-ce par eux et à travers eux que nous écrivons. L'âme d'un peuple y est révélée à côté de la nécessaire rigueur scientifique. Les études dites historiques sur la Cuba de Fidel Castro relèvent souvent d'une projection merveilleuse de leur auteur ou d'une pensée figée par le dogme. Il est indispensable à la vérité historique, à la simple vérité, d'établir la distance nécessaire entre le discours officiel et la réalité que nous observons dans la vie quotidienne. En effet, face au réel, nous courons le risque majeur de tomber dans l'erreur de Christophe Colomb qui ne croît pas ce qu'il voit et qui ne voit que ce qu'il croît. Or, la réalité n'est pas nécessairement celle que nous projetons à partir de nos croyances, de nos lectures, ni celle à laquelle on veut nous faire croire. Il est donc indispensable à l'information de faire la part de l'imaginaire et du réel. Un premier voyage de 15 jours à Cuba en juillet 1989, trop court et essentiellement axé sur les aspects touristiques de l'île, ne nous permet pas de prendre réellement connaissance de la situation et du rôle de la femme cubaine. L'image fragmentaire et forcément subjective qui nous est donnée se résume à un simple constat élogieux de l'œuvre de la Révolution. Notre guide cubaine, au demeurant fort sytnpathique, se trouve en effet dans l'incapacité de répondre aux questions que nous lui posons, parce qu'ignorante, sans être indifférente, d'une réalité qui a cessé de l'impressionner. Malgré tout, ce voyage nous a donné l'occasion de goûter et d'apprécier le caractère attachant et la chaleur du peuple cubain et de nouer les contacts nécessaires à un prochain séjour, prévu pendant les vacances scolaires de Noël. Nous sommes logée chez une famille cubaine qui habite le Cerro1 et les gens fmissent par s'habituer à notre présence. Bientôt les langues se délient et, de spectateur passif, nous nous transformons en témoin attentif, à
1. Quartier situé à environ 2,5 Ions du centre de La Havane.

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l'écoute des autres, avide de contacts et de connaissances, puisque tels sont les objectifs, éminemment sociologiques, de notre entreprise. Les conditions sont différentes cette fois car, bien que disposant d'un visa touristique, nous sommes hébergée à La Havane, au sein d'une famille cubaine avec laquelle nous nous étions précédemment liée d'amitié. Cette aide inattendue de la part d'une famille qui, après tout, ne nous connaît pas, ou très peu, nous touche d'autant plus qu'à cette époque il n'est guère aisé d'accueillir des étrangers, surtout ceux venant de pays capitalistes - et ce même si la France a toujours été un pays ami. L'hôte cubain est soumis à de nombreuses pressions et doit solliciter maintes autorisations avant d'obtenir le feu vert des autorités. Il s'agit, par conséquent, d'une attitude très courageuse et il nous faut, à notre tour, faire preuve de prudence dans nos recherches, être mesurée dans nos propos afm qu'à notre départ notre famille d'adoption n'encoure pas de sanctions de la part du Parti communiste cubain. Si ce second séjour ne nous pennet pas, faute de temps, d'entamer véritablement nos recherches, il nous donne l'occasion, en revanche, de nous familiariser avec le pays, de mieux comprendre la mentalité du peuple cubain et de saisir avec plus de justesse les aspirations qui l'animent. Par ailleurs, si nous voulons étudier l'impact du processus de la révolution cubaine sur la femme, il nous est indispensable de la côtoyer, d'apprendre à la connaître, de vivre comme elle, les innombrables difficultés quotidiennes auxquelles elle est confrontée, de partager ses espoirs et aussi ses inquiétudes. Plus que tout, il faut nous fondre dans le moule cubain et apprendre à maîtriser une irritation toute naturelle face aux innombrables agressions de la vie quotidienne: coupures de courant, d'eau, réseau téléphonique déficient ou en panne, guaguasl en retard, qui ne s'arrêtent pas à l'arrêt prévu, taxis introuvables, marches éreintantes sous un soleil de plomb,. .. Les conversations entendues dans les bus, à la Bibliothèque Nationale, les amitiés nouvelles, les découvertes que nous faisons au hasard de nos promenades, nous révèlent un autre Cuba, moins idyllique; tout aussi paradoxale, mais plus humaine et bouleversante dans ses contradictions. Ceci étant, notre sujet de thèse se construit et se précise. Rôle et évolution de la femme: ces tennes acquièrent tout leur sens à Cuba où l'omniprésence féminine se fait particulièrement sentir, jusqu'à en devenir parfois oppressante. A la maison en tout premier lieu, où leur sollicitude est proche de l'indiscrétion; dans les queues interminables, malgré le plan Jaba2, dans les guaguas bondées, dans les rues passantes de La Havane, dans les bureaux, au travail... Présence agressive, parfois, que nous
1. Autobus cubains. Leurs tarifs sont peu élevés. 2. Système organisé par la Fédération des Femmes Cubaines (FMC) et le Ministère du Travail, pour que la femme qui travaille à l'extérieur acquière en priorité, les aliments dont elle a besoin pour sa famille, dans les établissements correspondants. Elle dispose pour cela d'\ID camet CTC-MINCIN (Conjederacion de Trabajadores Cubanos-Ministerio dei Interior) nominatif, sur lequel les commerçants inscrivent ses achats.

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n'avions pas ressentie lors de notre premier séjour car nous étions demeurée dans le monde privilégié et cloisonné des touristes. Paradoxe de la Révolution où l'apprentissage de l'égalité donne à certaines femmes une attitude radicale et totalitaire dans la société. Notre troisième séjour à Cuba a lieu pendant les vacances scolaires de juillet et août 1990. Madame Luisa Campuzanol, que nous avons rencontrée antérieurement, facilite nos premiers contacts avec l'intelligentsia féminine cubaine. Le poste qu'elle occupe à la Casa de las Américas, son travail sur les femmes dans la littérature latino-américaine, son vécu quotidien, en font une interlocutrice privilégiée. Nombreuses sont les entrevues prévues et la confrontation des différents points de vue est nécessaire pour affmer notre réflexion et notre appréhension de l'île et de ses habitants: Graziella Pogolotti2 à l'Union Nationale des Écrivains et Artistes Cubains (UNEAC)3, Vicentina Antuna, ex-professeur universitaire de latin et de littérature latine, présidente du Conseil National de la Culture de 1959 à 1964, présidente de la Commission cubaine à l'UNESCO depuis 1975 et grande amie de Mirta Aguirre Contreras4, Dora Alonso, écrivain5 et journaliste seule correspondante de guerre lors de l'attaque de Playa Giron6, dont elle retrace les différents épisodes dans un ouvrage intitulé El ano 61 ; Iris Davila, avocate de formation à une époque où, pour les femmes, il n'était pas de bon ton d'étudier, auteur à succès de nombreux scénarios radiophoniques portant sur les relations familiales et les femmes enrichira notre investigation de délicieuses anecdotes sur la période prérévolutionnaire. Ce choix de l'interview/entretien au moyen d'enregistrements effectués sur magnétophone, évite le cloisonnement et l' enfermement sclérosants, préjudiciables à l'objectivité, dans lequel le travail solitaire nous confme parfois. Il nous éclaire par le dialogue, la plus souple des formes d'expression, sur un contexte particulier, nous immerge dans une réalité qui n'est pas la nôtre. Certes, la difficulté de ce genre d'exercice tient au fait qu'il n'existe pas de vérité objective à partir d'une situation donnée. Il y a des vérités subjectives partielles, et la vérité objective qui s'obtient par comparaison, par étude systématique est elle-même partielle. Il faut alors savoir poser les questions-clés qui vont déclencher des souvenirs, ouvrir

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1. Vice-présidente l'Université 2. Critique Marti

de la Casa

de Américas, à différentes

directrice revues

littéraire,

professeur

de langue

et littérature

latines José

à

de La Havane. d'art. Elle a collaboré

depuis

1950. Assesseur

de la Bibliothèque

Nationale

la littérature française à l'Université de La Havane jusqu'en 1990. 3. UNEAC : Union Nacional de Escritores y Artistas Cubanos. » in Femmes de Cuba, ouvrage 4. D. Gay-Sylvestre «Todo puede venir : Mîrta Aguirre Contreras - Homenaje collectif dirigé par le Professeur 3), Editorial Oriente (Santiago Libro, 6. Essai Cochons 2003, pp. 105-121,273 5. En 1961, elle reçoit de débarquement Jean Lamore, co-édition de Cuba) et l'Université p. avec W1 ouvrage de GirOn sur la plage intitulé Tierra plus connue entre l'Université Michel de Montaigne d'Oriente (Santiago de Cuba), Instituto (Bordeaux Cubano deI

de 1959 à 1969. Elle a enseigné

le prix Casa de Las Américas de 1500 anticastristes

-

inerme. sous le nom de la Baie des

-, le 17 avril 1961.

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des perspectives, révéler ce qui n'est pas dit dans les livres, une vérité, la vérité de celui qui raconte; recouper les renseignements car les personnes que nous interrogeons peuvent dissimuler des données, mentir par omission -sans chercher à nous duper- parce qu'ils cherchent aussi, parfois inconsciemment, à donner la meilleure image d'eux-mêmes. A nous ensuite d'adopter une position critique, analytique et réflexive à l'égard des propos qui sont tenus, de vérifier les informations auprès d'autres interlocuteurs. Gymnastique intellectuelle particulièrement enrichissante et gratifiante, qui met parfois à mal les idées reçues, la vision ingénue qui est celle des Européens, le dogme consigné; mais gymnastique épuisante également, où les premiers regards, les premiers mots échangés sont absolument déterminants et les seuls garants de la nécessaire confiance qui doit s'établir entre l'interviewé et l'interviewer. Ces premiers entretiens façonnent peu à peu notre vision de la réalité cubaine. Leçons de délicatesse et de stratégie, ils permettent à la fois un apprentissage et une connaissance de l'autre, des autres, mais aussi de soi. En effet, dans le Cuba des années 90, enfermé dans ses contradictions, qui amorce une ouverture frileuse vers l'extérieur, les rapports avec l'étranger européen sont encore empreints de méfiance et de réticences. Les relations personnelles que nous avons établies tout au long de ces années de recherches sont absolument essentielles à notre démarche. Les entrevues à Cuba font toujours l'objet d'examens attentifs de la part de l'appareil bureaucratique ou du Parti. Parler de la politique menée à l'égard de la femme depuis 1960 relève du défi; plus encore si nous utilisons la méthode de l'interview, car nous considérons les témoins que nous interrogeons comme susceptibles de juger et de remettre en question la société promise. Or, à cette époque, à Cuba, ce n'est pas tolérable. Le seul constat acceptable ne peut être qu'élogieux. Les seules critiques tolérées ne devant porter bien évidemment que sur l'inique embargo décrété par les États-Unis à l'encontre de Cuba. Les personnes interrogées jouissent de la confiance gouvernementale, mais restent prudentes et mesurées dans leurs propos et tout ne peut être enregistré. Nous ne sommes pas assez importante pour que l'on qualifie notre travail de recherches de dérangeant. Néanmoins, que ce soit la FMC ou nos amies cubaines haut placées, toutes s'efforcent de nous montrer la seule voie raisonnable à suivre, et de nous transmettre la version officielle des faits et des événements. Ce n'est pas notre but. Si nous souhaitons nous en écarter un tant soit peu, nous nous heurtons à des atermoiements sans fm. Or, nos séjours étant mesurés, le temps joue toujours contre nous. Avec prudence, nous apprenons à contourner certaines difficultés, à prévenir certaines embûches, dans le respect des gens qui nous entourent et qui, misant avec confiance sur notre honnêteté et objectivité de chercheur, nous révèlent peu à peu ce que le discours officiel tente d'occulter. Ce qui 24

explique le recours à l'anonymat lorsque nous nous sommes écartée des circuits officiels. Il nous a été impossible de recueillir le témoignage des ouvrières dans les centres de travail. Cela nous aurait pennis pourtant de vérifier l'impact et l'efficacité des réformes prônées par le gouvernement, leur influence sur les comportements individuels. Notre demande a essuyé un refus catégorique par crainte des interprétations partiales pouvant émaner d'une ressortissante d'un pays capitaliste. Argument incontournable et sans appel, de même que la fm de non-recevoir qui nous est opposée lorsque nous demandons à visiter une prison pour femmes. Il en va de même lorsque nous souhaitons pénétrer le monde fermé des militaires. Après avoir longuement étudié notre demande, le haut commandement militaire de La Havane accepte que nous ayons un entretien avec le major Maria Elena Leal Machin, sociologue de formation, qui dirige le Centre de Recherches Socio-psychologiques du Ministère des Forces Armées Révolutionaires (FAR). Mais c'est dans l'aile réservée aux réceptions des personnalités étrangères, et accompagnée de militaires haut gradés, que le major nous accueille. Nous taisons notre déconvenue car nous escomptions la rencontrer seule. Il va nous falloir mener l'entretien sur plusieurs fronts, ce qui suppose une technique et des stratégies particulières. Le climat est convivial, mais les militaires qui me font face sont passés maître dans l'art de l'esquive. Un jeu de chat et de souris - amical - s'instaure, qui transforme notre rencontre en une simple prise de contact informelle. Les propos tenus au cours de l'entretien et enregistrés ne pourront être utilisés à des fms scientifiques. L'entretien que nous avons eu avec Alicia Alonso, fondatrice du Ballet National de Cuba, est révélateur à cet égard. La beauté et le port majestueux de celle qui, malgré une cécité croissante, poursuit sa carrière de danseuse étoile, nous impressionnent fort. Mais, dès les premiers mots, nous comprenons que le tête à tête avec la ballerine sera décevant. Âgée, affaiblie par la maladie, elle observe une attitude guindée derrière son grand bureau. Son regard dissimulé derrière des lunettes noires nous met mal à l'aise. Le discours officiel, peu novateur, dont elle nous gratifie n'est guère convaincant. Les questions que nous posons sont suivies de silences par ailleurs significatifs d'une autocensure - qui nous embarrassent, ou de réponses évasives. Derrière son sourire, nous avons la pénible impression que la danseuse s'enferme peu à peu dans un monde auquel nous n'avons pas accès. La sagesse nous dicte alors de mettre un terme à une entrevue peu confortable pour les deux interlocutrices. Que s'est-il passé? Il suffit d'un rien parfois, lorsque la relation débute à peine et que le lien est ténu, pour que le fil qui lentement se tisse soit rompu. C'est bien sûr le risque auquel nous sommes constamment confrontée par le simple jeu des personnalités. Il ne sert à rien alors 25

d'insister. L'île est petite, tout se sait et une prise de contact infructueuse peut avoir de fâcheuses répercussions d'ordre politique. Il n'en demeure pas moins que ce genre d'expérience est ressenti comme un échec et s'avère, en même temps, très déstabilisant. D'autres entrevues, en revanche, nous font découvrir une Cuba différente de celle que nous avions eu l'occasion de fréquenter dans les archives: celle du paysannat, de l'ouvrier habité par le néant quotidien, du calvaire enduré par les femmes. La passion qui fait vibrer nos interlocutrices au souvenir des luttes passées transcende leurs propos et, l'espace de quelque temps, nostalgiques, elles redeviennent les révolutionnaires qu'elles ont été. C'est le cas d'Aida Pelayo, coordinatrice générale du Front Civique des Femmes Martiniennes. Rencontrée à l'occasion d'un hommage que lui rend la nation cubaine, en présence du chef de l'État Fidel Castro, elle accepte avec enthousiasme d'organiser une réunion où seront conviées les représentantes d'une organisation qui, dans les années 50, a joué un rôle capital dans la lutte contre Batista. Naty Revuelta, Maruja Iglesias, Blanca Mercedes Mesa, Olga Roman vont alors nous faire revivre les moments intenses mais dramatiques qu'elles ont vécus. Assemblée singulière qui marquera notre esprit et restera gravée dans notre souvenir: charmantes et terribles vieilles dames, drôles, sympathiques, alertes et qui, en même temps qu'elles nous racontent la Révolution, leurs espoirs, leurs attentes, nous montrent aussi l'envers implacable et redoutable de leur activisme et militantisme, alors qu'elles luttent contre Batista. Un troisième voyage à Cuba en février 1992, nous permet d'appréhender une autre réalité, celle de la période spéciale en temps de paix et de rencontrer à cette occasion des hommes et des femmes aux personnalités aussi diverses qu'attachantes. C'est le cas de Tirso Clemente Diaz1, Raul Gomez Treto2, Mercedes Verdeses et Gladys Mayra Garcia3, Isabel Santiesteban et Juana Estenoz Garcia4, Marta Nunez, Nara Araujo5, Sonia Catasus6et la famille d'Olga Mesa7 (Mamita, Blanquita, Eduardo et Bertica ). La Havane et ses habitants nous sont devenus si familiers que chacun de nos séjours se transforme en un retour à la maison. Cuba fait désormais partie de nous, nous a adoptée. Etrangement, il n'y a pas de retrouvailles car il nous semble qu'à côté des trépidations du rythme vital en Europe ou

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1. Professeur de droit à la retraite. Historien de l'Université de La Havane. 2. Doyen de la F acuIté de La Havane, assesseur du Ministère de la Justice. Catholique pratiquant et spécialiste des questions religieuses à Cuba. Appartient au groupe de recherches de la Comision de Estudios de la Historia de la Iglesia en Latino América (C.E.H.I.L.A). 3. Bibliothécaires de la bibliothèque de la Fédération des Fennnes Cubaines (F.MC.). 4. Bibliothécaires de la Bibliothèque Nationale de La Havane. 5. Professeurs de psychologie. Elles sont toutes deux co-fondatrices de la chaire intitulée Femme et développement à l'Université de La Havane. 6. Sociologue, auteur de nombreux ouvrages sur la nuptialité à Cuba. 7. Professeur de droit à l'Université de La Havane. A participé à l'élaboration du Code de la Famille (1975).

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ailleurs -, la vie à Cuba s'est comme figée, hors du temps. Les gens ne semblent pas avoir changé, les occupations sont les mêmes, l'atmosphère dans les différents quartiers, identique. En surface, nous avons l'impression étrange d'une force puissante et inaltérable qui pousse les Cubains à poursuivre, tels des automates, les tâches qui leur incombent. Rien ne paraît avoir changé et notre absence semble ne dater que de la veille. Cependant la tragique dégradation des objets, des pieITes, l'aspect de désolation des somptueuses demeures bourgeoises délabrées, les vieux quartiers en ruine de la capitale, étalent en plein jour les changements brutaux et les souffrances ressenties par l'île tout entière. La vie est comme en suspens; les rues autrefois si animées ont perdu leur éclat. Seuls, çà et là, quelques coups de klaxon ou des sifflets rappellent l'entrain passé. Les gens, eux, sont silencieux, éteints, comme si la foi qui les animait jusqu'alors, l'espoir qui les habitait, avaient subitement disparu. Notre dernier voyage à Cuba date de juin 1999. Nous avons abandonné le CeITOpour un petit logement du Vedado que nous partageons avec un jeune couple de Cubains. Notre séjour ne devant durer qu'une semaine, il nous faut être efficace. L'éloignement nous a fait oublier les difficultés inhérentes à la vie quotidienne cubaine et la dépendance à l'égard de facteurs incontournables: coupures d'eau, de gaz, d'électricité, mauvais fonctionnement du téléphone, inertie et nonchalance de bon nombre de secrétariats qui entravent le déroulement de la vie quotidienne. Cependant, les liens d'amitié que nous avons tissés depuis notre premier déplacement se sont confmnés et le réseau de contacts que nous avons créé s'est enrichi. Nous avons alors la chance de faire la connaissance d'Elsa GutiéITez1, directrice de l'école paysanne Ana Betancourt, au début de la révolution et de l'une de ses anciennes collaboratrices Mélyda Jordân Justiz, de Clementina SeITa2.Les récits qu'elles nous font de cette période de I'histoire cubaine nous permettent de mesurer réellement l'ampleur de la tâche et les difficultés auxquelles se sont heurtés le gouvernement cubain et la FMC. Nous avons volontairement omis de faire allusion aux femmes dans la littérature et dans les arts, car il nous a semblé que les domaines de la vie quotidienne étaient ceux où les transformations étaient les plus spectaculaires. Par ailleurs, notre propos est essentiellement axé sur les transformations sociales, politiques et juridiques effectuées depuis 1959 en faveur des femmes dans une société foncièrement machiste. Le lecteur sera ainsi à même de juger l'ampleur de la tâche réalisée par les fédérées3 et la foi qui les a animées tout au long de ces années pour que les hommes et les
1. Aujomd'hui psycho-pédiatre à la retraite. 2. Chargée après la Révolution de l'organisation des crèches. Elle fut également membre du Secrétariat du Mouvement pom la Paix et membre du Comité National de la FMC. 3. Membres de la Fédération des Femmes Cubaines. 27