Etre fou au XIXème siècle

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Pinel libérant les fous des chaînes qui les maintenaient entravés, telle est l'image symbolisant la naissance de la psychiatrie. A travers l'étude d'une population d'internés d'office du Finistère, il apparaît que ce noble dessein laisse place à une réalité tout autre : les fous ne portent plus de fers, mais ils restent enfermés. L'efficacité thérapeutique de l'établissement quimpérois semble limitée. La psychiatrie du XIXe, plus qu'une médecine mentale, s'affirme comme un redoutable instrument de contrôle social, de moralisation et de normalisation.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296161436
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Être fou au XIXèmesiècle

L'Histoire du social
Collection dirigée par Alain Vilbrod Longtemps délaissée, l'histoire de la question sociale et des diverses réponses apportées tout au long du XIXèmesiècle et de la première moitié du XXèmesiècle révèle aujourd'hui toute sa richesse. Durant cette période, œuvres de bienfaisance, philanthropes avisés, hommes d'Etat sagement réformistes,... interviennent, chacun à leur mesure. Etudier ce qu'ils entreprennent permet de saisir tous les enjeux éminemment politiques d'une action sociale qui se démultiplie, qui est aussi le théâtre de bien des affrontements, qui peu à peu se professionnalise. La collection « L'Histoire du social» propose, sur ce thème, des ouvrages resserrés sans être abscons, fidèles aux canons de la démarche historique mais se défiant des trop grandes généralités.

Déjà paru Y. BOULBEÈS, L 'histoire des maisons maternelles. Entre secours et redressement, 2005. Jean-Christophe COFFIN, La transmission de la folie: 1850-1914, 2004. Joël AUTRET, L 'hôpital aux prises avec ['histoire. Soins et soignants dans [es hôpitaux de ['Ouest, 2004.

Olivier Eymann

' XIXeme siècle Etre fou au

~

Moralisation et normalisation des internés d'office d'un asile de province

Préface de Jean-Yves Carluer

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Poly technique ; 75005 Paris

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(Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01963-3

EAN : 9782296019638

PRÉFACE
La recherche en sciences sociales, et plus encore en histoire sociale, doit beaucoup à ce que l'on appelle « l'invention» d'archives. Celles qui sont relatives à la santé publique sont parmi les plus difficiles d'accès, à la fois pour des raisons administratives, les établissements hospitaliers conservant souvent leurs propres registres, et pour des raisons légales, la loi du 17 juillet 1978 et celle de 1979 imposant un délai de 150 ans pour la libre communication de documents individuels à caractère médical. Une recherche comme celle que nous présentons ici est donc le fruit de circonstances heureuses qui ont présidé à son élaboration. En mars 2000, Gaëlle Nicolas-Quénet, une étudiante en mastère d'histoire à l'Université de Bretagne Occidentale soutenait un travail d'éttlde et de recherche sur La vie
qll()tidiellne à I 'h(5pital p.s)JCl1icltriqlle de Quin1!Jer efltre 1938

et 19-15. Un tel sujet, passionnant et fort bien traité, devait beaucoup à l'itinéraire personnel de son auteur. MIne Nicolas-Quénet, titulaire d'une licence en histoire, avait été recrutée par l'hôpital psychiatrique Gourmelen, de Quimper, dans le cadre d'embauches à temps déterminé. Affectée aux services administratifs, elle avait rapidement montré ses compétences d'historienne en inventoriant les archives internes à l'établissement puis en les classant sommairement. Elle avait alors proposé à mon collègue, Christian Bougeard, professeur à l'U.B.O., de travailler plus particulièrement sous sa direction sur un sujet qui fait encore débat dans l' historiographie contemporaine, à savoir le sort des internés psychiatriques français pendant la seconde guerre mondiale.

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On sait que l'effrayante mortalité des « pensionnaires» entre 1940 et 1944 avait amené certains chercheurs à émettre I'hypothèse que, sous l'occupation, des établissements auraient pu être influencés par les épouvantables thèses eugénistes responsables de 150.000 décès dans l'Allemagne nazie. Ayant libre accès aux correspondances, aux dossiers individuels, aux registres d'économat et de comptabilité, aux observations cliniques et aux rapports internes, Gaëlle

Nicolas-Quénet avait livré en 2000 une synthèse fort
documentée. Il lui apparaissait que les directeurs successifs et le personnel local n'avaient pas démérité, et que, pour reprendre sa conclusion, c'est une conjoncture de mauvaises conditions qui a entraîné une surmortalité évaluée à 400 internés quimpérois: épidémies, froid et surtout pénurie alimentaire (la ration attribuée administrativement conduisant à une mort de faim inéluctable), malgré « l'acharnement de l'économe et des médecins à trouver de la nourriture en diversifiant produits et producteurs ». Sollicité par mon collègue pour faire partie du jury de soutenance, j'avais, pour fila part, entrevu l'intérêt assez exceptionnel des sources conservées alors par l' hôpital Gourmelen. De nouveaux sujets d'études étaient possibles. Parmi ceux-ci, des recherches relatives à surmortalité des malades pendant la première guerre mondiale, que l'on pouvait estimer supérieure au millier de victimes, ou bien toutes sortes d'analyses basées sur les registres nominatifs des malades internés. Entre temps, M. Bernard et Mlle Devaud, directeur et directeur-adjoint de l'hôpital Gourmelen avaient bien voulu verser aux Archives départementales du Finistère ces fonds, qui avaient fait l'objet du pré-classement que nous avons évoqué. Ils devenaient immédiatelnent disponibles pour les chercheurs, avec cependant des contraintes de consultation 6

plus rigoureuses, puisqu'il fallait demander l'accord de l'établisselTIent d'origine et répondre (sauf dérogation) aux obligations légales de communicabilité. Aussi, lorsque l'année suivante, un de nos étudiants les plus brillants, Olivier Eymann, s'est mis en quête d'un sujet d'histoire sociale, je lui ai immédiatement proposé une étude prosopographique des internés tinistériens. Avec l'aide de Daniel Collet, conservateur aux Archives départementales, nous avons, ensemble, réalisé quelques sondages dans les registres et dossiers individuels conservés. Il nous est rapidement apparu que, pour une première approche, la source la plus intéressante était constituée par les registres matricules des internés d'office. Les dix premiers, de 1826 à 1861, farInent, en effet, une série relativement homogène et couvrent une période que nous pouvons définir comme l'étape de la première mise en œuvre de la politique contemporaine de la prise en charge des l11aladiesmentales, autour de la loi du 30 juin 1838. Mais l'axe essentiel de l'étude va bien au-delà d'llne mesure des actions médicales, des investissements politiques, voire des logiques d'enfermement et de cure psychiatrique. C'est une plongée en profondeur dans la société du premier XIXe siècle, si proche de nous par ses structures administratives, si lointaine dans les domaines des mentalités et des représentations sociales. Olivier Eymann nous présente ici un corpus considérable: près de mille vies, mille tragédies sans doute, quoique, et c'est l'intérêt de l'étude, le pire ne soit pas sûr en 1850 : une proportion non négligeable d'internés d'office recouvre

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finalement la liberté1... Cette densité humaine retrouvée doit beaucoup à la précision des comptes rendus et des descriptions cliniques des médecins-chefs de l'époque, les docteurs Follet et Baume. Les citations reproduites dans l'ouvrage ne sont pas simplement des documents d'appui ou des illustrations du propos général. Ce sont des tranches de vies qui eussent inspiré un Balzac ou un Zola. Ce n'est sans doute pas tout à fait un hasard si Jean-Marie Déguignet, le paysan bas-breton, dont l'édition posthume des mémoires a pulvérisé récemment les chiffres record de diffusion depuis Pierre-Jakès Hélias, a été, en son temps, lui aussi, pensionnaire malgré lui de l'hôpital psychiatrique de Quimper. Fondamentalement, ce qui me frappe dans le présent ouvrage, c'est la rencontre de trois sociétés. La première, que nous venons brièvement d'évoquer, est celle d'hommes à la dérive (les femmes étaient, pour leur part, internées à I'hôpital de Morlaix). La deuxième société est celle du monde médical, inspiré par les travaux de Pinel et d'Esquirol. Olivier Eymann nous en montre l'approche intellectuelle qui associait, avec une parfaite honnêteté scientifique, rigueur médicale, mais aussi stéréotypes de l'époque. Ces deux mondes, celui de la médecine et celui de la folie se croisent dans l'hôpital qui s'appelait à l'époque Saint-Athanase: monde clos, vie commune, mais aussi société hiérarchisée, même chez les internés, divisés en classe de fortune, avec menus et confort en relation... La troisième société rencontrée ici est tout bonnement la France du XIXe siècle, représentée par les
1

Le présent ouvrage est une version intégrale d~untravail d'étude et de
~

recherche de Mastère, soutenu dans une université de province oÙ la

recherche pluridisciplinaire se pratique volontiers. L Atelier de
Recherches en Sociologie et le Centre de Recherches Bretonne et Celtique sont en quelque sorte associés dans la publication du présent
ouvrage qu' Alain Vilbrod a bien voulu préparer pour I édition.
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paysans et ouvriers finistériens, leurs maires, leurs magistrats, leurs élites. Saint-Athanase recueille un monde de folie qui renvoie aux peurs, aux luttes, aux courants mystiques ou politiques du temps. L'historienne Arlette Farges a démontré comment le monde des déviants, celui des « vies fragiles », retournait en miroir l'image de la réalité sociale construite comme normale et ses représentations. Le « fou », et on le sait au-delà même des travaux de Michel Foucault, questionne la société tout entière.

Jean-Yves CARLUER Maître de cOl1férel1ces d'Histoire Ul1iversité de Bretagne Occide11tale Brest

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INTRODUCTION
Le XIXe siècle n1arque la naissance d"une nouvelle vision de la n1aladie Inentale.. d"une volonté de traiter hun1aineIllent les Inalades mentaux et d'une véritable foi dans l'idée de curabilité de la folie. Cette conception nouvelle se trouve symbolisée par l'image de Pinel libérant les fous de leurs chaînes. La loi du 30 juin 1838 sur les aliénés consacre ce regard en apparence nouveau sur la folie. Ce siècle de progrès ne peut pas se pern1ettre d'abandonner des hommes~ n1êlne fous, à un si n1isérable sort. Pourtant, si Pinel enlève leurs chaînes aux aliénés, il les laisse enferlllés et érige 1" asile con1n1e traiteInent thérapeutique, l' intemelnent COIllme condition pour soigner. Les études sur l'histoire de la psychiatrie sont nombreuses. Cette science reste cependant particulièreIllent llléconnue, et si, dès cette époque, la société affiche une volonté de guérir ses fous, elle n'en continue pas moins à les cacher. La folie est une réalité, à la fois fascinante et effrayante, que l'on préfère ne pas VOIr. line s"agit pas ici de n1ener une étude critique des grandes lois et des principales dispositions que le XIXe siècle édicte face à la Illaladie n1entale. Ce travail tend à rendre con1pte de la n1ise en place de cette nouvelle conception de la Illaladie mentale à une échelle réduite, sur la population d'un départen1ent. Le but est d'appréhender la psychiatrie dans sa réalité quotidienne, d'observer ses effets sur la population et la manière dont elle accon1pagne les lllutations sociales de son époque. La loi de 1838 stipule que chaque départen1ent doit se doter d'un asile psychiatrique. Le Finistère affiche une politique volontariste dans le don1aine de la santé mentale. Bien qu'éloigné des grands centres de décision, et connaissant une situation éconon1ique plus que fragile tout au long du XIXe siècle, il n"attend pas l'obligation faite par la loi pour créer des établissen1ents destinés à ses fous. Dès 1826 un asile est ouvert. Il est implanté dans la préfecture, Quin1per, et est réservé aux hOllln1es. Sept ans plus tard~ un établissen1cnt réservé aux fen1111es inauguré à Morlaix. est Il

L'asile du Finistère de Quinlper connaît un Î111portant développel11ent tout au long du XIXe siècle, sous l'impulsion notall1111ent e ses prel11iersnlédecins-chefs, les docteurs Follet et d Baul11e. Le sÎ111ple parallélogranl111e, constituant le bâtÜllent originel, constnIit au frais du départenlent sur un terrain d"un del11ihectare environ cédé par l'hospice de Quinlper, ne contient qu'une trentaine de loges. Plusieurs fois agrandi, un pavillon y est ajouté en 1860, puis deux autres avant la fin du siècle. Une ferIlle, une briqueterie sont égalel11ent constnlÎtes sur le site pour y faire travailler les aliénés. En 1892, Saint-Athanase a une capacité d'accueil de 471 places et se nlontre rapidenlent trop exigu 2. Cette nlonographie s'attache non pas à décrire la vie quotidienne au sein d~un asile, mais à tenter de comprendre qui sont ces prel11iersintenlés du Finistère. Observer la population directenlent concernée par la psychiatrie perl11etd'apporter un éclairage sur le véritable fonctionnement de l"appareil psychiatrique, au-delà des dispositions officielles. Ainsi, panl1i les archives abondantes de rasile de Saint-Athanase que la direction de l'actuel hôpital Gournlelen a récel11nlent nlises en dépôt aux Archives départenlentales du Finistère, nous avons choisi de litlliter notre étude aux registres-nlatricu les, tenus par le nlédecin-directeur de l"asile, consignant le passage de chaque interné. L'Iétude prosopographique porte sur les dix prel11iers registres, de 1826 à 1861. Les bonles chronologiques ont été fixées de l11anière fort sÎ111ple. 826 est la date d'ouverture de rasile de QUÎ111per. 1 Quant à la date délinlitant la fin de la période, le choix fut plus arbitraire. Ce n'est pas une volonté de linliter cette étude à l11illecas, ou à peu près. Passé les dix prel11iersexenlplaires, les registres-l11atricules changent de configuration, certaines données précédeml11ent traitées ne sont plus prises en compte. Ce travail porte donc sur les 35 premières années de l'asile de Saint-Athanase3.

2 T. Fil1aut~« Les institutions psychiatriques dans le Finistère de la Révolution à nos jours », Gestion hospitalières, 11°295,avril] 990, p.355. 3 Les six den1Ïers 1110is e 1~amlée 1846, les almées 1847 et 1848 sont Illanquants : d le registre coté Q 18 est delneuré introuvable. 12

Chaque registre cOlnporte 100 nonlS. Près de mille individus, autant d'histoires, de parcours, qui se ressemblent et qui pourtant sont tous différents. Mille Inalades, qui passent quelques jours ou plusieurs années à l'asile, dont il ne reste que quelques pages dans un registre d'asile psychiatrique. Dix pages de ces registres sont consacrées à chaque interné. La prenlière nlentionne le nom, le prénom, l''adresse, la date de naissance de l'interné, sa date d'intenlement, sa profession, son lieu d'habitation, son lieu de naissance, sa provenance, la personne l'ayant accolnpagné jusqu'à l'asile et le Inode de paienlent. La dernière page est celle de la fin du séjour, indiquant la date de sortie, ou plus souvent la date et la raison du décès. Entre les deux se trouve le rapport d'entrée, indiquant l''état de santé du Inalade, les causes justifiant son intenlelnent. C'est à partir de ces élénlents qu"est constituée la base de données sur laquelle repose cette étude. D'autres élélnents sont pris en C0I11pte,mais leur présence n'est pas systénlatique pour chacun des placements: on trouve quelquefois la copie du certificat n1édical exigeant l'intenlelnent, une lettre d'un maire, d'autres fois, un extrait de correspondance entre le psychiatre et le préfet. Le rapport de quinzaine, relatant les prenlières observations psychiatriques, le diagnostic du n1édecin de l'asile, de 111ê111e que les rapports sen1estriels, consignant l' évolution de la maladie font égalenlent l'objet d'une attention particulière. Ces registres sont les principales sources utilisées lors de cette étude. Sin1plell1ent, un ouvrage écrit par le grand nOln de la psychiatrie quÎ1npéroise de cette époque, le docteur Follet apporte des renseignements supplémentaires sur les Inoyens et les buts de l''asile, sur la politique psychiatrique du départelnent. C'est un petit livre dans lequel il explique son action et établit des classelnents nosographiques, des études statistiques. Derrière la froide neutralité des chiffres, le docteur Follet laisse transparaître sa vision de la maladie mentale. Tous ces doculnents ont en commun de relater la vie, le comporten1ent de l"interné au-dehors de l"asile, avant le placelnent. Qui est fou et qu"est-ce qu'être fou au XIXe siècle sont les questions auxquelles nous essaierons de répondre en nous penchant 13

sur ces n1ille premiers inten1és d'office du Finistère. Le but n"est pas de juger ici, avec les connaissances actuelles, la psychiatrie de l'époque sur un plan médical n1ais d'essayer de dégager les principales caractéristiques de la population psychiatrisée. Existe-til des particularités sociales chez les internés, quel est leur niveau de vie, leur niveau d'instruction, la profession qu'ils exercent? Quel type de COl11portementest jugé intolérable, quels élén1ents précis sen1blent devoir nécessiter un inten1en1entet à quelle cause l'irnlption de la n1aladie l11entalepeut-elle être attribuée? Pourquoi la société finistérienne du XIXe siècle, par l' intern1édiaire du pouvoir psychiatrique exclut-elle des individus qui sen1blaient jusque-là n1ieux acceptés ou tolérés? Une telle étude de la population inten1ée permet de n1ieux saisir le fonctionnement et les objectifs d.une l11édecinementale qui véhicule les grandes idées de l'époque, d"apprécier COlllment ces grandes idées semblent s'imposer à la société. La folie, forn1idable révélateur de peur aide égale111entà l11ieuxcen1er la société finistérienne, à apercevoir un peu de l'univers 111entaldes Finistériens de ce temps: le n1alade exprÎ111e des angoisses qui ne sauraient être totalement déconnectées de la réalité qu"il vit ~ les populations craignent surtout certaines actions qu "un 111alade peut être an1ené à
con1n1ettre.

Ainsi nous essaierons de voir, au regard de la population inten1ée, en quoi cette psychiatrie naissante, plus qu'une l11édecinen1entale, devient rapidel11ent une science du contrôle social et de la normalisation, au service d'une société en mutation sur un plan social et éconol11ique. La prel11ière partie relate la naissance de la psychiatrie et son développel11ent dans le Finistère; la deuxième partie est une étude des principales caractéristiques de la population internée. Les deux den1ières parties seront consacrées à l'étude de ce qui fait qu'un individu est jugé fou, des critères faisant que l'on considère que quelqu'un doit être inten1é: la troisièn1e partie portera sur le rapport entre la folie et la violence, et la quatrièn1e sur les causes présulllées de la n1aladie n1enta]e et la norl11alisationexercée par la psychiatrie. 14

CHAPITRE I LA MISE EN PLACE DE LA PSYCHIATRIE DANS LE FINISTÈRE

1.1- VERS UNE NOUVELLE VISION DE LA MALADIE MENT ALE
1.1.1- le fou avant la psychiatrie

Le terllle de fol, issu du latin follis, apparaît au XIe siècle dans la littérature en langue vulgaire, et désigne de manière générale celui qlli a perdu la raison4. Aujourd'hui, la folie est considérée comme une « affectation lnentale grave », ou « le caractère de ce qui échappe au contrôle de la raison~ du bon sens5 » et si ce terlne est largenlent usité, il est sujet à controverse: « Ies psychiatres l'el11ploient rarenlent, et uniquenlent dans leurs écrits les plus théoriques et les plus généraux >)~ pour eux, « la folie 11existe pas, " il n'y a que des nlaIadies 111elltales~es troubles psychiques, voire d des affectations psychiatriques6 ». Le ternle 111êl11e folie est donc de al11bigu,vidé de son sens et renié par ceux qui s'en occupent, les psychiatres. Nous utiliserons pourtant ces terllles, folie et maladie nlentale, indifféremment, nlalgré les réalités distinctes qu'ils peuvent recouvrir. La perception de cette folie est évidemnlent subjective. Pour Aristote, « le fou est celui qui tue sa mère et en mange la chair »,

ou «l'esclave qui tue son canlarade et en nlange le foie7 ». Pour
4

M. Laharie~

« Le l11alade mental

dans la société

111édiévale )}')lVollvelle

histoire

de

la psychiatrie, sous la direction de J. Postel et C. QuéteI, Paris, Dunod, 1984') 1'.57. 5 Définition du Larousse 2002. 6 J. Sutter, [jll éloge de la.folie~ Paris, éditions Frison-Roche, 1990, p.25. 7 B. Halpenl-Zaoui, 1-I. Z. \Vinnik, «La psychiatrie clans ID civilisation hébraïque antique », ]".ollvel!e histoire de la ps.:vchiaf1ie') p.28.

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Maïmonide, la folie ne s'exprime pas nécessairement de manière aussi brutale:
N'est pas fou seulement celui qui va tout nu, brise des objets et jette des pierres, mais encore celui dont l'esprit est égaré, dont les pensées s'embrouillent toujours à propos d'un même sujet bien qu'il parle et questionne normalement dans tous les autres domaines. Celui-ci est inapte et on le rangera parmi les fous8.

Il est plus logique de voir la folie comme une opposition à la nonne du moment et du lieu. La folie n'est pas une réalité scientifique froidement objective, on est fou ou on ne l'est pas, elle soulève de nombreuses interrogations non seulement médicales, mais aussi sociologiques, philosophiques et même politiques. Un certain comportement sera toléré à certains moments ou certains endroits et sera considéré comme déviant à d'autres moments et d'autres endroits; la folie serait alors un refus ou une impossibilité de se conformer à un comportement social dominant. Nous ne nous risquerons pas à proposer ici une définition exacte de la folie. Nous nous contenterons d'avancer qu'il s'agit de troubles comportementaux, plus ou moins importants, plus ou moins remarquables. La maladie Inentale est une réalité, presque toujours tragique, faite de souffrance et de violence, pour le malade luimême, pour sa falnille, son entourage. Si la folie est un concept délicat à appréhender, le sort du fou est plus facile à régler. Dans toutes les sociétés, à toutes les époques, le fou est un être dangereux ou qui pourrait le devenir, il faut s'en méfier si ce n'est s'en préserver. Le Moyen Age associe la folie au monde du mal, de la possession et du diable, et un processus de régulation sociale se met en place pour contenir, marginaliser, voire exclure le fou9. En premier lieu, le n1alade mental ne peut recevoir tous ses sacrements religieux: par exemple, il ne peut se marier car il ne peut consentir. «Faut-il baptiser les furieux et les fous?» se demande saint T110mas d'Aquin. «Les fous et les
8 9

Ibid, pp. 28-29. M. Laharie, op. CÎt., pp. 67-68.

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délnents sont privés de l'usage de la raison accidentellement, à cause de quelque obstacle venant des organes corporels, et non pas COlnnle les aniInaux, parce qu'ils n'auraient pas une âme raisonnable 10.» Ils peuvent donc quand même être baptisés. Cependant ils ne peuvent conlnlunier car ils risqueraient de

profaner l"hostie. A cette exclusion religieuse s ~ ajoute une
marginalisation juridique, concernant d'abord la gestion des biens. Dans les familles nobles, le fou est déchu de son droit d'aînesse; tous ses biens sont partagés entre ses frères, qui en retour doivent l'entretenir. Pour tous, on désigne un tuteur ou un curateur, parmi leurs proches. A cette époque;- pas d'expertise médicale, on est déclaré fou après enquête et ténl0ignage sous serInent de l'entourage Il. Mais au-delà de cette exclusion que l'on pourrait qualifier d"officielle, il en existe une autre, bien plus terrible, l'exclusion quotidienne dont est victinle le lnalade lnental. Beaucoup vivent relégués au fond d'une grange, attachés dans une cabane. Leur vie est faite d'humiliations, de vexations. Certains, bouches inutiles, Ineurent de faÎ1ll, d'autres s'enfuient, ou sont chassés, deviennent fous errants, vivent de 11lendicité et de petits larcins 12. A ce nlodèle d"ostracisnle social du fou va, non pas se substituer (car les hunliliations faites au fou, vivant caché par sa fanlille ou abandonné par elle vont durer jusqu "à la naissance de la psychiatrie et nlênle après), nlais s'ajouter une autre fornle de nlarginalisation du fou. Il ne s"agit plus vrainlent d'une exclusion cette fois, plutôt une inclusion, un enfernlement, qui se met en place avant le Grand Renferl11enlent que Michel Foucault place au XVIIe siècle. L'enferlnenlent de la folie apparaît plus ancien. «L'enfernlement des fous n'est pas un événelllent aussi massif, isolé et soudain que le laisse entendre Michel Foucault; l'enfernlement des fous a existé à l'époque nlédiévale. Certaines pratiques se 11laintiennentà

10 Il

12 F.Alexander, S. Selesnick , Histoire de la p.~vchiatriet pensée et pratique PS.J,'chiatriques de la préhistoire à nosf01lrs, Paris, An11and Colin, 1972, p.132.

Ibid, p.68. Ibid, p.68.

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la Renaissance13. » On a l'exel11ple de BedlaI11,en Angleterre, qui reçoit des insensés dès 1403, avec des conditions de vie exécrables pour les hOl11meset les femnles qui y sont séquestrés. Mais ces stnlctures restent rares~ et si les hôpitaux régulièrenlent surchargés évitent de recevoir des insensés, les prisons, elles, contiennent des fous, considérés conl111edangereux, et qu"IiI faut enlpêcher de nuire. On peut d'ailleurs enfermer quelqu "lun à titre préventif. Courant XIIIe, on se met à séquestrer les fous dans les tours, et si leurs conditions de détention sont Inal connues.. « il est vraisemblable que la plupart des fous, ainsi enferI11és,oubliés de leur fanlille, attachés avec des Inaricles, ou dans des cages ou cachots, nleurent assez rapidement14.}> Toutefois, ces fous enfermés demeurent l'exception. S'ils se retrouvent enlprisonnés de la sorte, c'est généralenlent à la suite d"lune conduite répréhensible. On pense «qu'au niveau d"lune généralité (deux à trois départenlents actuels), quelques dizaines d'insensés seulelnent, parfois moins, sont enfermées dans des culs de bassefosse, ou dans des tours de renlparts15». Plus souvent, ils sont gardés par leur famille, étroitenlent surveillés, participant si possible aux travaux agricoles. Puis vient le XVIIe siècle et ses « vastes 111aisons 'Întenlenlent16 ». d L'Edit royal du 27 avril 1656 crée l'Hôpital Général, dont le but est « d' enlpêcher la mendicité et l'oisiveté COlnnle les sources de tous les désordres ». Le nombre d'errants a particulièrement augmenté depuis la fin du Moyen Age, et les villes voient affluer estropiés, prostituées, chônleurs et déserteurs, orphelins et insensés. Les pouvoirs publics, durant toute l'Epoque Moderne, tentent de réguler et contrôler ces Inarginaux, et prennent de sévères l11esures contre la Inendicité. Dans le mênle temps, la charité s'organise et l'on essaie de séparer le bon pauvre, à qui l'on
13

E. Pe,vzner, Le.fou, l'aliéné, le patient; naissance de la
Paris, Dunod. 1995. p.71.

ps)/chopathologie,
14

15 E. Pe,vzner. op. cit. p.73. 16 M. Foucault Histoire de la.folie à l'âge classique. Paris. Gal1inlard. 1972~ p.70.

M. Laharie,op. cit...p.7!.

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doit donner, du nlauvais, l'oisif: le parasite, que l'on enferl11eet que l'on essaie de 111ettre travail. C'est dans cet esprit qu'a été au fondé l'Hôpital Général, à Paris d'abord, puis dans une centaine de villes en France1? Ces nlesures ne concernent pas uniquenlent la folie, elles s"'étendent à toute une population d'exclus. Mêl11es"'il convient de nlinit11iserce que Michel Foucault qualifie de « Grand Renfernlenlent », quand « un 111illierde fous, sûrement pas deux, est enfern1é, sur une population de 20 nlillions à la fin du XVIIe siècle », quand les Hôpitaux Généraux ne contiennent janlais plus la de 10 % d'insensés, souvent 1110insde 5 o;{,18, création de I'Hôpital Général marque un tOUTI1ant décisif dans l"'appréhension de la folie. Depuis le milieu du XVIIe, la folie se trouve liée à l"'intemement. L"'Hôpital Général n'est pas un lieu Inédical, mais une structure selni-juridique, dans laquelle les vagabonds valides doivent travailler. Les Inalades mentaux se retrouvent enfermés panni les critninels. De plus, les falnilles doivent payer pour les frais d'entretien, parfois nlênle financer la constnlction d"une logel9. On n'a pas attendu le XVIIe siècle pour séquestrer les fous, mais «c'est à cette époque que l'on comnlence à les inten1er, en les mêlant avec toute une population avec laquelle on leur reconnaît une parenté20 ». L"'HôpitalGénéral est pourtant un ratage, nlais l' enfernlelnent devient la façon de faire face à la maladie mentale. Au début du XVIIIe siècle.. les n1aisons de force.. souvent / / tenues par des cOlllnlunautés religieuses, prennent le relais de l'Hôpital Général. Les enferlllelnents d'insensés se l11ultiplient, généralenlent demandés par la falnille, obtenus par lettres de cachet, et, si des lnaisons de force ne reçoivent quasiment pas de fous, d'autres, comme Charenton, se spécialisent dans leur accueil21. En province, les insensés se retrouvent plutôt enfenl1és



C. QuéteL « La question du renfen11elllent des insensés », lVouvelle

histoire de la ps:vchiatrie.. pp. 109-110. 18 Ibid, P.112. 19 E. Pevvzner, op. cit., p.7!. 20 M. Foucault, op. cit., p.102. 21 C. QuéteL « La question du renferl11el11ent des insensés », op. cit., p.115.

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dans des dépôts de mendicité, dont ils constituent 10 à 20 % de la population totale. Cependant, nlalgré ce que ce rapide tableau pourrait laisser croire, il n'y a pas de néant thérapeutique en ce qui concenle la I11aladie mentale. Sans aller jusqu'à parler d'une réelle médicalisation de la folie, on peut dire que le fou reçoit parfois de l'attention et des soins, qu~il peut être toléré et nlêl11eintégré à la vie d'un village, d'un quartier. On a d'abord le souci d'une prise en charge plus hunlaine de la folie, plus spécifique égalenlent. A partir du XIIe siècle, on réserve, dans certains hôpitaux, des lieux aux insensés agités. Puis, on COl11mence créer des stnlctures, des institutions à plus spécialisées pour les soins apportés aux aliénés. En 1375, à Hambourg, nous disposons de la prenlière trace d'un hôpital entièrement consacré aux aliénés, puis en 1409, un établissement similaire est créé à Valence22 en Espagne. Ils peuvent égalel11ent être hébergés dans un monastère contre une pension ou gratuiteI11entdans certains cas. L'enfernlel11ent des fous n"est donc pas, et ce, dès le Moyen Age, uniquenlent répressif. L'idée de curabilité de la folie 11 est pas récente. Depuis ~ l'Antiquité, les fous sont considérés con1nlCdes nlalades et soignés comI11etels. L'Occident 111édiéval ispose de non1breux remèdes à d opposer à la folie, inspirés des Anciens et de la I11édecinearabe. En général, le Inalade est soigné à domicile; souvent, on l'attache, pour éviter qu'il ne se blesse ou ne blesse d'autres personnes. Le fou a la tête rasée. La tonsure est totale ou en croix, et permet non seulement d'éviter que le nlalade, dans une crise de fureur ne s'arrache les cheveux, l11ais aussi de faciliter l'application d'onguents. Cette tonsure a égalel11entun but curatif, on pense que certaines fornles de folie peuvent être liées au système pileux. Les nlédicanlents sont nonlbreux, à base de plantes. La saignée est très répandue, ainsi que 1'hydrothérapie23. Folie et religion n'étant jal11ais bien éloignées au Moyen Age, on a évidel11111ent recours aux saints guérisseurs. 35 saints sont spécialisés dans le traitenlent
22 E. Pe\vzner~ 23 M. Laharie~ op. cit., p.46. op. cit., pp.58-61.

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de la folie~ et environ 70 soignent les troubles mentaux parmi d'autres attributions lnédicales. En tout donc, une bonne centaine de saints est sollicitée pour la guérison de la folie. Lorsque le recours aux saints se révèle insuffisant, il reste la possibilité de participer à un pèlerinage: neuf jours dans une crypte, un caveau, parfois un hôpital, rythlnés par un rituel précis et syn1bolique pour 10 % de guérisons miraculeuses24. A l'Epoque Moden1e, les traitements curatifs sont toujours aussi nombreux~ et de plus en plus inventifs. Ces soins sont encore le plus souvent apportés à don1icile. Ce n'est pas l'esprit que l'on tente de soigner, mais l'individu dans son ensemble25. La folie provient d"une faiblesse, pense-t-on; on donne à manger de la lin1aille de fer. L'agitation résulte d'un 111auvais sang, on transfuse à l'agité du sang de veau. On applique des sangsues, et surtout, on saigne, on saigne énorlllén1ent. La saignée ne s'éteindra que dans le courant du XIXe. Pour calmer un individu.. tout un arsenal de drogues végétales, minérales, anÎlnales est égalelnent utilisé, au premier rang duquel on trouve l'opium. A la fin du XVIII\ dans ce souci de purification, «on prend l'habitude d'inoculer la gale aux 111aniaquesles plus rétifs26». On pense que le nlal se répand sous la peau avant de quitter définitivenlent le corps. Mais le traiten1ent que la n1édecine de l''époque utilise le plus reste encore l'eau, dont on se sert depuis l'Antiquité, et qui à « la fin du XVIIIe siècle devient la panacée27». La douche a sitnplen1ent ren1placé le bain. On n'a pas attendu la naissance de la psychiatrie pour s'intéresser au fou, et pour tenter de soulager ses maux. La folie est considérée très tôt COlnmeun lnal curable que ran s'efforce de soigner. Le fou reste toutefois un individu qu'il convient d'enfermer. Il occupe une place an1biguë durant tout le Moyen Age et l'Epoque Moderne,
24

25 M. Foucault, op. cit., pp.379-385. 26 Ibid, p.392. 27 Ibid, pp.396-402.

Ibid, pp.61-63.

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entre exclusion et intégration~ entre un ostracisme évident et une tradition de charité.

1.1.2-la répugnance innée à voir souffrir son semblable: la prise de conscience des Lumières
Les folles atteintes d'accès de fureur sont enchaînées COlTIlTIe chiens à des la porte de leur loge, et séparées des gardiem1es et des visiteurs par lm long couloir défendu par une grille de fer ~on leur passe à travers cette grille leur nourriture et leur paille" sur laquelle elles couchent, au n10yen de râteaux, on retire une partie des n1alpropretés qtÙles entourent28.

Les conditions de vie des aliénés~ au sein des structures qui les accueillent sont déplorables. Si l'enferl11ement à l'Hôpital Général s'est soldé par un échec, les dépôts de l11endicité, eux, constitueraient plutôt une réussite. Les internements se font plus non1breux~ ce dont les pouvoirs publics sen1blent se féliciter. Le peuple égalel11ent paraît se satisfaire de cette situation et de la din1inution de la 111endicité. la veille de la Révolution" les fous se A retrouvent ainsi séquestrés en province dans les dépôts de l11endicité,à Paris dans les maisons de force que sont Bicêtre et la Salpêtrière. Les n1alades ne sont pas traités: «Au quartier des fous, il n'y a n1êl11e un 111édecin.Les gardiens les excitent en pas les l110ntrant pour la SOl11111e six liards29» raconte Mirabeau. de «La prolnenade à Bicêtre et le spectacle des grands insensés, demeure une des distractions don1inicales de la bourgeoisie de la rive gauche30. » Les fous sont alors totalement déshun1anisés, on les visite con1111e es bêtes curieuses, enchaînés dans leur cachot d humide et froid: « l'infortuné qui n'avait pour tout meuble que ce gravat couvert de paille, se trouvant pressé contre la muraille, ne pouvait goûter au sommeil sans être mouillé par l'eau qui nIisselait de cet amas de pierre31» constate Desportes dans son Rapport sur le service des aliénés. Les prel11iers textes révolutionnaires
28 Coguel, décrivant la Salpêtrière, cité par M. Foucault, op. cit, p.197. 29 E. Pe\vnzer. op. cit., p.133. 30 Michel Foucault, op.cit., p.193. 31 Ibid, p.195.

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concernant la folie ne contrediront pas vraiment cet esprit et laisseront le fou en marge de l'hulnanité : la loi du 16 août 1790 « confie à la vigilance et à l'autorité des corps municipaux (...) le soin d'obvier aux événen1ents rncheux qui pourraient être occasionnés par les insensés ou les furieux laissés en liberté et par la divagation des anin1aux n1alfaisants et féroces32.» La situation des insensés en cette fin de XVIIIe siècle selnble figée. Sans n1ên1e parler de ceux séquestrés par leur falnille, les malheureux échouant dans les stnlctures proposées à leur accueil reçoivent rarelnent des soins. On se contente généralement de les contenir. Cependant, l'émergence d'un nouveau courant de pensée va modifier l'appréhension de la folie et du fou: inspirée des philosophes des Lun1ières, la philanthropie cherche notalnlnent à restaurer la dignité des insensés. Ce courant de pensée s'élabore dans la den1ière partie de l'Ancien Régin1e. Sa devise pourrait être

« la répugnanceinnée à voir souffrir son selnblable }} de Rousseau.
Mên1e si cet intérêt nouveau n"'apparaît pas dans les pren1ières dispositions prises par les révolutionnaires, la philanthropie change radicalement l'approche du problèn1e des insensés. Pour la pren1ière fois, ils constituent une catégorie Inédicale distincte, ayant le droit à I-Assistance Publique. On pose réellen1ent la question de l'inten1en1ent des 111alades n1entaux, 110n plus uniquement dans un souci de contrôle social, dans un réflexe de défense: la panltion officielle de 11nstruction sur la Jnanière de gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les AS)Jles qui leur sont destinés de Doublet et Colombier en 1785 illustre bien ces nouvelles préoccupations. La folie devient à l'ordre du jour dans les années 1780, de nOlnbreux projets de réforlne sont publiés à la veille de la Révolution. La façon dont ces hommes sont traités devient de plus en plus insupportable aux yeux de certains. Les insensés ne doivent plus ainsi être exclus de la société, ils doivent pouvoir bénéficier de soins. Ces plaidoyers pour l'an1élioration du sort des n1alades Inentaux rejoignent toute une littérature s'opposant à l'esclavage, à la torture33.
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Ibid, p.529.
E. Pe\vzner, op. cil., pp.120-122.

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L'humanisnle de la fin du XIXe ne pouvait se permettre d'abandonner à leur sort les malheureux fous enchaînés dans leur loge souterraine.

1.1.3-la naissance de la psychiatrie La psychiatrie naît à cette époque de la volonté de 111ieux traiter les 111alades 111entaux,de mieux cOlnprendre la folie. Le tenlle d'aliéné remplace celui d"'il1sensé.Cela ne signifie pas qu'on ne tentait pas de soigner les Inaladies nlentales auparavant:- nlais c"'est la naissance d'une Inédecine spécifique à la Inaladie 111entale,d'une science de la folie. Reil, en Allelnagne forge le terlne de « psychiaterie », au début du XIXe siècle. Chiarugi à Florence, Daquin à Chambéry, Tuke à NevI York entre autres participent à la fondation de cette spécialité, Inais on retient généralenlent surtout Pinel et son disciple Esquirol comme les véritables pères fondateurs de la psychiatrie34. Philippe Pinel (1745-1826):- avec son Traité Inéclico-philosophique sur l'aliénation 111entale la fflanie (1799) est à r origine de la Olt psychiatrie Inoderne française. Il porte un regard nouveau sur la folie: pour lui, la raison 11"' .laInais définitivenlent perdue, on est peut cOlnnluniquer avec l'aliéné, « le fou n'est plus un insensé35}). Il tente de dénlythifier la folie pour en faire un objet d'étude scientifique. Pinel est célèbre pour avoir été le médecin libérant les fous de leurs chaînes. Cette action synlbolique et spectaculaire fait pourtant plus figure de mythe fondateur. Pinel n'y voyait rien d'extraordinaire:
Les plus extravagants et les plus furieux de l'hospice de Bicêtre étaient tenus à la chaîne dans leur loge, ils étaient continuellement agités jour et nuit (...) ; Inais depuis qu'on a établi l'usage du gilet de force ou can1isole et que les aliénés ont obtenu la liberté d'errer dans les cours, leur effervescence s'exhale en efforts continuels dans la journée. ils s'agitent
J. Postel, « De l'événement théorique à la naissance de l'asile », .Nouvelle histoire de la psychiatrie, p.152.
35 Ibid, p.153.
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