ÊTRE JEUNE EN ISÈRE (1939-1945)

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Ce livre, paru conjointement avec Être jeune en France s'attache particulièrement aux jeunes du département de l'Isère qui constitua l'un des grands théâtres d'affrontements de l'Occupation. Il nous réserve des témoignages inédits, notamment ceux de Marc Ferro et de Jean Leclant.

Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296183377
Nombre de pages : 208
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A

ETRE JEUNE EN ISÈRE

(1939 - 1945)

Collection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le P.c.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001. Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales.. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001.

Sous la direction de Jean-William DEREYMEZ

Préface de Pierre GIOLITIO

ETRE JEUNE EN ISÈRE

"-

(1939 - 1945)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA HlY lK9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest. HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

«) L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0423-9

La réalisation de cet ouvrage n'aurait pas été possible sans la participation active du Centre de Recherche sur le Politique, l'Administration, la Ville et le Territoire (CERAT-UMR-CNRS N°5606) de l'Institut d'Études politiques de Grenoble, et notamment sans la mise en, pages réalisée par Monique MARTIN. Elle n'aurait pas été possible non plus sans les corrections effectuées par Régine D. BERTHET, responsable de la rédaction de la revue Résistance & Déportation publiée par l'Association des Amis du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de l'Isère (14, rue Hébert 38000 Grenoble)

Ont collaboré à cet ouvrage:

* Jean-Charles BASSON, Chargé de recherches au CNRS * Gaston BERTHET, Ancien de la Cie Stéphane * Régine D. BERTHET, Responsable de la rédaction de la revue Résistance & Déportation * Maurice BERTRAND, Ancien conseiller municipal de Grenoble * Pierre BOLLE, Maître de conférences honoraire à l'Institut d'Études politiques de Grenoble * Dominique BOVET, Diplômé de l'Institut d'Études politiques de Grenoble * Michel CHANAL, Agrégé d'histoire, ancien professeur * Jean-William DEREYMEZ, Maître de conférences à l'Institut d'Études politiques de Grenoble, enseignant-chercheur au CERAT * Gil EMPRIN, Professeur au lycée Stendhal de Grenoble * Marc FERRO, Directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales * Pierre FUGAIN, Président de l'ANACR-Isère * Pierre GIOLITTO, Inspecteur Général honoraire de l'Éducation nationale, Président de l'Association des Amis du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de l'Isère * Blaise GIRAUDI, Ancien résistant, ancien déporté (FNDIRP) * Jean LECLANT, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres * Pierre MATHIEU, Conseiller du maire de Grenoble, Président des Anciens de la Cie Stéphane * Anne-Marie MINGAT-LERME, Ancienne résistante, Juste parmi les Nations * Guy SAEZ, Directeur de recherches au CNRS, ancien directeur du CERAT * Georges SCHNEK, Professeur émérite de l'Université de Bruxelles, Président du Consistoire israélite de Belgique

PRÉFACE
Pierre GIOLITTO

C'est à l'auteur d'une Histoire de la Jeunesse sous Vichy, que Jean-William Dereymez a demandé de préfacer l'ouvrage Etre jeune en Isère (1940-1945), second vol~t de l'ample publication réalisée à la suite du colloque "Etre jeune en France", tenu à l'lEP de Grenoble les 23-24 et 25 janvier 1997. Cette étude représente le complément quasi obligé de celle concernant la France en généraIt, car elle illustre, en les incarnant dans un contexte géographique précis le département de l'Isère -, les principales idées évoquées lors du colloque de Grenoble. Rappelons, pour situer le cadre de ce texte introductif, que l'Isère relève de la zone libre jusqu'en novembre 1942, date à laquelle elle est occupée, d'abord par les Italiens, jusqu'en novembre 1943, puis par les Allemands, jusqu'à sa Libération en août 1944. Notons qu'à l'occupation relativement "douce" des Italiens, durant laquelle le département fait figure de terre d'accueil pour les Juifs - ainsi le jeune Georges Schnek a-t-il pu y développer ses activités de Résistance2 -, succède, avec l'arrivée des Allemands, escortés du SD et de la Gestapo, une occupation particulièrement dure, qui devait conduire à une lutte sans merci entre les forces de la Résistance, maquisards et Groupes francs, et celles de la répression, comprenant certains Français qui n'ont pas hésité à se mettre au service des Allemands. La situation de Grenoble en zone sud fait d'elle un lieu de repli pour des personnes, issues de la bourgeoisie notamment ou des milieux intellectuels, venues de Paris - comme Marc Ferro, qui a pu continuer ses études à Grenoble avant d'entrer dans la Résistance3 ou Jean Leclant qui y a trouvé un refuge contre la menace du ST04 - , de l'Ouest, de l'Est ou du Nord. Parmi ces réfugiés, de nombreux jeunes, qui viendront renforcer le potentiel résistant de Grenoble. Jouissant d'une situation géographique favorable - de larges vallées entourées de
1 cf le volume Etre jeune en France, 1939-1945, publié conjointement à celui-ci aux éditions L'Harmattan. 2 Georges SCHNEK, "Un jeune réfugié belge dans la Résistance juive à Grenoble", p. 59 sqq. 3 Marc FERRO, "Un jeune historien à Grenoble", p. 19 sqq. 4 Jean LECLANT, "Un normalien en forêt", p. 33 sqq.

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montagnes -, et siège de très actifs mouvements de Résistance, Grenoble est en effet à l'origine de nombreux maquis, dont le plus prestigieux, celui du Vercors, ne doit pas faire oublier les autres, en Oisans, Chartreuse, Belledonne ou Grésivaudan. Des maquis-refuges tout d'abord, qui se transformeront par la suite en maquis de combat. Tel est donc le contexte historique et géographique dans lequel vivent les jeunes Isérois entre 1939 et 1945. Des jeunes qui témoignent ici de la manière dont ils ont vécu les épreuves de l'Occupation et de la Collaboration, et qui font surtout état des raisons qui les ont conduits à entrer en Résistance. Les témoignages, on le sait, sont indispensables à l'histoire, à laquelle ils donnent couleur et vie. En ce qui concerne la présente étude, ils tissent la toile de fond sur laquelle s'inscrira l'action des jeunes dans la Résistance dauphinoise. Ce qui fait l'intérêt de ces témoignages, c'est leur richesse et leur variété. Ils émanent en effet de jeunes de toute origine, sociale, politique ou religieuse. Certains sont étudiants, d'autres. ouvriers ou employés, certains sont Juifs, d'autres socialistes ou communistes, certains sont croyants d'autres agnostiques. Lourdement lestés d'humanité, ces témoignages possèdent tous des accents d'authenticité et de générosité qui révèlent la qualité de leurs auteurs. Et leur vérité, sur laquelle nul ne peut se tromper, n'a d'égale que leur modestie. Les choses sont dites simplement, comme elles ont été vécues. Sans grandiloquence, ni prosélytisme. Pas le moindre souci de se hausser du col ou de prétendre être seul détenteur de la vérité. Manifestement, les jeunes qui se sont souvent conduits en héros, ne se prenaient pas pour des héros. Il y avait chez la plupart d'entre eux un naturel, une spontanéité, un goût du jeu, surtout s'il est risqué, qui ne leur a laissé que des souvenirs teintés de nostalgie heureuse.
"Je me souviens de ce temps-là avec un sourire aux lèvres [...] comme si tout ce qui s'est passé l'avait été dans la joie et la bonne humeur, assure A.-M. Mingat-Lerme. Nous étions tous très jeunes et nous n'avions pas l'impression que nous pouvions mourir. "5

D'où le caractère émouvant de ces tranches de vie que nous offrent ces témoignages. Des témoignages dont leurs auteurs ne se contentent pas de décrire leurs actions de résistance, mais au travers desquels ils tiennent en outre à se faire
5 Anne-Marie MINGAT-LERME,"Les combats pour la liberté", p. 65 sqq.

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connaître, insistant sur leur origine sociale et familiale, terreau, assurent-ils, dans lequel, a pris racine leur engagement. La multiplicité de ces "instants de vérité", débouche sur un large panorama de la jeunesse iséroise durant les années de guerre. L'étudiant Maurice Bertrand est le plus explicite à ce propos. La jeunesse était alors, assure-t-il, une jeunesse éclatée. "Il n'existait aucun sentiment de solidarité entre jeunes parce que jeunes. Chacun ou chacune avait le sentiment d'appartenir à une classe, à un milieu social déterminé. Le compartimentage était strict. 6" Les étudiants "vivaient en circuit fermé", ajoute notre auteur, et s'il arrivait à certains de faire quelque ballade en vélo avec de jeunes ouvriers, ils ne pouvaient s'empêcher de trouver les idées politiques de leurs compagnons de sortie "assez simplistes", celles-ci se résumant dans le slogan: "A bas les patrons, à bas le sabre et le goupillon, mort aux Boches, Pétain au cul." A la faculté, les étudiants, largement anticommunistes le pacte germano-soviétique est passé par là - sont en "communion d'idées" avec les professeurs antimaréchalistes, notamment l"'anglophile déclaré" Raoul Blanchard. La propagande pétainiste ne trouve guère d'écho que chez les jeunes "qui y étaient préparés par leur milieu", fils ou filles de paysans, de commerçants, d'artisans ou de membres des professions libérales. Il y avait enfin une "caste à part", constituée par une certaine "jeunesse dorée", largement pourvue en argent de poche par des parents fortuné!> "commerçants prospères" très souvent -, qui passent plus de temps dans les bars que dans les amphithéâtres de la faculté, et don certains devaient se retrouver dans les rangs des jeunesses collaborationnistes. Il est important de dire que la Résistance joua le rôle d'un creuset, dans lequel viendront se fondre tous les jeunes qui s'y sont engagés, quelle que soit leur origine sociale ou leurs idées politiques. "C'est dans ces mois-là, de 1943 à 1944, écrit Maurice Bertrand, que naquit une véritable solidarité entre jeunes de tous milieux et que nous prîmes vraiment conscience de notre jeunesse."7
6 Maurice BERTRAND, "Itinéraire d'un jeune bourgeois", p. 99 sqq.

7 Ibidem.

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Ces témoignages permettent également d'entrer de plainpied dans la vie quotidienne de résistants. Au début, résister, c'est distribuer des tracts et des journaux clandestins, ou encore inscrire sue les murs des slogans en faveur du général De Gaulle. Puis, la Résistance étant passée à la vitesse supérieure, et l'engagement des jeunes s'étant affirmé, résister sera, pour les agents de liaison, par exemple - des femmes surtout, comme Anne-Marie Mingat-Lerme -, sillonner la région à bicyclette, ou, pour les maquisards, nomadiser dans la montagnes, "sac tyrolien au dos, brodequins aux pieds" comme l'écrivent Gaston et Régine Berthet8, bivouaquer par tous les tefI)ps, mettre en place des embuscades, comme celle du tunnel des Echelles9. Dans sa seconde partie, Être jeune en Isère présente une série d'études, qui complètent les témoignages précédents. Toutes solidement argumentées, ces études éclairent quelques points encore mal connus de la Résistance. Gil Emprin tente de percer à jour la personnalité complexe de Hubert Beuve-Méry, le maître à penser dé, qu'il dit fasciné par les politiques de la jeunesse des régimes totalitaires, portugais, italiens et même allemands. Et le futur fondateur du Monde d'avouer que seule sa "conscience chrétienne" l'a empêché de succomber aux charmes pervers de ces régimes. Dominique Bovet explore un phénomène aussi original que peu connu, l'utilisation de la jeunesse dans la publicité, tandis que Pierre Bolle retrace le parcours d'un républicain espagnol, Emeri March, et que Jean-Claude Basson étudie le "coup de jeune" asséné à l'Union départementale CFTC de l'Isère par la Résistance. Enfin, Guy Saez démonte minutieusement la naissance de Peuple et Culture, association promise à un bel avenir à la Libération, mais dont la ''filiation ambiguë" fut parfois voilée par des mythes. Terminons en évoquant l'étude précise et d'une grande objectivité, consacrée par Michel Chanal à "l'affaire de Voiron". Avec beaucoup de science et une grande honnêteté intellectuelle, Michel Chanal se livre à une analyse minutieuse d'un épisode horrible, que le flot d'encre qu'il a fait couler n'est pas parvenu à éclaircir, et qui demeure encore aujourd'hui, largement "mystérieux" et "controversé". A propos de l'interrogation majeure que suscite cette triste affaire - les
8 Gaston BERTHET et Régine D. BERTHET, "Sous l'étoile verte du capitaine", p. 51 sqq. 9 Pierre MATHIEU, en collaboration avec Régine D. BERTHET,"Ombre et lumière dans les Années Noires", p. 43 sqq.

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jeunes meurtriers ont-ils agi de leur propre initiative ou sur ordre? - Michel Chanal avoue honnêtement, faisant preuve d'une modestie qui l'honore - d'autres n'ont pas eu cette prudence -, que l'historien ne peut, en l'état actuel de nos connaissances sur ce drame, apporter une quelconque "réponse péremptoire" . Voici donc un ouvrage qui, faisant appel aux ressources de la mémoire et de l'histoire, apporte un regard neuf sur l'engagement des jeunes dans la Résistance. Concernant l'un des hauts lieux de la Résistance française - Grenoble n'a-t-elle pas été sacrée "Capitale du maquis" et faite Compagnon de la Libération - cette étude revêt un caractère emblématique certain. Nul doute qu'elle ne séduise ceux que les problèmes actuels de la jeunesse préoccupent, et qui se montrent désireux de savoir comment les jeunes ont réagi face aux événements tragiques auxquels ils ont été confrontés durant la deuxième Guerre mondiale. Le refus de se soumettre manifesté par, certains d'entre eux, au nom de valeurs qui sont toujours les nôtres, ne devrait-il pas nous inciter à faire confiance aux jeunes d'aujourd'hui?

TÉMOIGNAGES

Marc Ferro
Jean Lec1ant

Un jeune historien à Grenoble Un jeune normalien en forêt Ombre et lumière Noires dans les Années

Pierre Mathieu Gaston Berthet, Régine D. Berthet Georges Schnek

Sous l'Étoile Verte du Capitaine Un jeune réfugié belge Résistance juive à Grenoble dans la

A.-Marie Mingat-Lerme Un combat pour la Liberté Pierre Fugain Blaise Giraudi Maurice Bertrand Activité des jeunes communistes 1940 à 1941 à Grenoble Itinéraire d'un jeune ouvrier Itinéraire d'un jeune bourgeois de 1939 à 1945 de

Un jeune historien à Grenoble
Marc Ferro

EXODES
Lors de la Défaite de 1940, âgé de quinze ans, je poursuivais mes études au lycée Carnot. Comme beaucoup de Parisiens, ma famille, mère, oncle, tante, cousins, participa à l'exode qui nous conduisit chez mes tantes en Normandie, près de Vire. Nous n'y étions pas depuis huit jours que les Allemands traversaient la Seine et nous rattrapaient. Si bien que nous connûmes un second exode et que je partis en bicyclette, accompagné de ma cousine, jusqu'à Rennes où le bombardement de la ville détruisit nos deux vélos, nous obligeant à continuer à pied, puis en train. Nous avions convenu avec le reste de ma famille de nous retrouver à Aigre, toute petite ville dans les Charentes. Pourquoi Aigre? En fait, nous ne savions où aller, la panique régnait. Me sentant déjà une stature de géographe, j'avais saisi une carte et mis le doigt sur un lieu dans le sud, en direction de Bordeaux, c'était Aigre... où les Allemands nous rattrapèrent derechef. Du coup, toute la fami1le, entassée dans une voiture, remonta vers Paris, et durant ce retour naquit le mythe des Allemands sympathiques: ils nous donnaient de l'essence. Comme je parlais un peu d'allemand, ma seconde langue au lycée Carnot, je leur demandais: "Raben Sie

Benzin ?... " Et aux étapes, comme à Châtellerault, à plusieurs
reprises, les Allemands nous fournissaient gentiment du carburant... Cela se passait avant la rentrée scolaire, à la fin du mois d'août. Et puis vint l'Occupation, la France coupée en deux. Et tout changea. Ayant repris les cours à Carnot, j'y préparais mon bac. Mes camarades étaient soit pour le Maréchal, soit pour les Anglais, certains manifestant un vif anticommunisme. Le père d'un de mes camarades de classe, Bourdessoule, dirigeait un journal de droite. Bien informé de la vie publique, il alerta maman, chef de famille depuis la mort de mon père, Grec comme notre nom, Ferro, l'indique, en 1930. Il révéla à ma mère que des mesures antisémites allaient être prises: elle devait donc prendre garde. Gros émoi de maman, Française d'origine,

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"de confession israélite" comme on disait à l'époque, mais qui n'avait jamais mis les pieds à la synagogue, ni moi d'ailleurs. Cet ami, à la tête du Nouveau Cri, fut en quelque sorte notre protecteur en avertissant ma mère du danger que je pouvais courir. Il est vrai que j'étais le meilleur ami de son fils. Aussi m'a-t-on ordonné de partir en zone non occupée, où, réfugié pendant quelques mois chez les Bourdessoule, à Saint-Yrieix-IaPerche, dans le Limousin, je poursuivais la préparation du baccalauréat. Me sentant seul, isolé, maman demeurant à Paris, j'ai repris le chemin de la capitale, franchissant la ligne de démarcation une seconde fois, du sud au nord après l'avoir passée du nord au sud. Mais au lycée Carnot, mon professeur de philosophie, Maurice Merleau-Ponty, réunit discrètement trois d'entre: "Mes enfants, méfiez-vous... ", conseilla-t-il, tout en nous donnant des noms de collègues qui, à Lyon et à Grenoble, pourraient nous secourit en cas de besoin. J'ai donc repris une nouvelle fois la route du sud, décidé à me rendre à Grenoble. Déjà passionné de géographie, fasciné par l'ouvrage de Raoul' Blanchard sur l'Amérique du nordl, lu en prévision du baccalauréat - je ne connaissais pas encore son livre sur les Alpes2 - je décrétais: "C'est cet homme-là qu'il me faut comme professeur". Grenoble donc s'imposait, non par hasard mais par choix délibéré, déterminé par des raisons purement cérébrales, pour ne pas dire intellectuelles. Arrivé seul à Grenoble en 1942, j'y appris l'arrestation de ma mère. D'abord conduite à Drancy, puis à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, elle subit ensuite la déportation mais je ne pouvais pas savoir où. Privé de nouvelles, je ne pouvais plus remonter à Paris. Très peu de renseignements filtraient, car les lettres envoyées à ma mère par le reste de ma famille, catholique, ne parvenaient pas à destination. Ma cousine et ma tante voulurent la voir à Pithiviers, sans y parvenir. Il est vrai qu'à l'époque il ne venait à l'idée de personne qu'elle ne reviendrait pas, tout le monde pensant qu'elle était traitée
1. Raoul BLANCBARD, L'Amérique du Nord. États-Unis, Canada, Alaska, Paris, A. Fayard et Cie, 1933,400 p. [N. de l'Éd.] 2. Raoul Blanchard avait déjà publié, avant guerre, une étude en un volume: Raoul BLANCHARD, Les Alpes françaises, Paris, A. Colin, 1929, 218 p., dont la 4e édition parut en 1941 et entamé la publication de son magistral ouvrage en douze volumes, Les Alpes Occidentales, publication qui s'étendit sur plusieurs lustres [N. de l'Éd.].

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