ÊTRES FANTASTIQUES DES RÉGIONS DE FRANCE

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La croyance en des formes de vie situées au-delà des perceptions communes est probablement universelle. Toujours, partout, les hommes ont cru, croient et probablement croiront, à l'existence d'une vie invisible, parallèle à l'existence humaine, et généralement foisonnante et polymorphe: êtres divins, géants primordiaux, la Mort, et les morts revenants, les sorciers et sorcières, les êtres fantastiques (fées, lutins de lieux domestiques ou sauvages). C'est à ces derniers que les contributions de ce livre sont consacrées.
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296218413
Nombre de pages : 305
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ÊTRES FANTASTIQUES DES RÉGIONS DE FRANCE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0765-3

Contributions réunies par Daniel LODDO et Jean-Noël PELEN

ÊTRES FANTASTIQUES DES RÉGIONS DE FRANCE

Actes du colloque de Gaillac 5,6,7 décembre 1997

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ces Autres-semblables
Introduction

Jean-Noël Pelen
La croyance en des formes de vie situées au-delà des perceptions communes, et particulièrement de la visioll, est probablement universelle, dans le temps comme dans l'espace. Toujours, partout, les hommes ont cru, croient, et probablement croiront, en l'existence d'une vie invisible, parallèle à l'existence humaine, et généralement foisonnante et polymorphe. Le caractère constant de cette présence interroge. Elle semble renvoyer à l'impossible solitude de l'homme dans l'univers de la conscience claire; à la nécessité que celui-ci éprouve de partager la responsabilité de donner un sens au monde, de ne pas porter seul le poids du monde; à l'impossible deuil des ancêtres; au besoin que l'on imagine tyrannique, tant il est constant, de côtoyer un alter ego, un autre soi-même, de s'étendre de sa propre altérité; à celle, enfin, d'insérer la destinée humaine" individuelle ou collective, dans la totalité des temps, en ne laissant pas ces derniers, dans leurs origines ou leurs aboutissements ultimes, orphelins de I'homm~ ou pour le moins d'un Autre qui lui ressemble. Les formes de vie que l'homme de toutes les cultures reconnaît au-delà des apparences - en dehors de la connaissance scientifique - sont en effet toujours comme des extensions de lui-même, proposant, à partir de la conscience de soi et pour l'essentiel, des formes de gémellité, d'ancestralité, d'altérité, d'étemisation ou d'atemporalisation. Pour les régions européennes et sur la période historique, ces autres-semblables que l'homme cherche et croit reconnaître audelà des simples apparences peuvent être classés en quelques figures ou positionnements. Il y a d'abord les êtres divins ou relevant du religieux. Ce sont des êtres supérieurs et dominants qui fournissent, au travers des narrations qui les relatent, les origines de la Création, particulièrement celle de l'homme, et proposent à ce dernier un chemin pour ,sa survie dans l'Au-delà, à partir de l' éta5

blissement des règles de son comportement. Ces êtres sont perçus comme étant présents, selon une présence que l'on pourrait presque dire diffuse, dans la totalité de l'espace et du temps. Ils sont, en quelque sorte, une représentation de cette totalité. La croyance qu'on leur porte est fortement instituée dans le champ social, sous la forme des Eglises, et l'on sait l'immense place qu'ils ont tenue dans l'histoire de l'Occident. Viennent ensuite les géants primordiaux, au statut plus singulier. On les dit communément légendaires, c'est-à-dire que le statut de la connaissance que l'on en rapporte est ambivalent: ils ont peut-être existé. On les raconte mais on n'était pas là pour les voir, et nul ne les a vraiment vus. On ne peut donc ni infirmer ni confirmer leur existence. Les géants primordiaux, qui semblent comme de grands ancêtres, apparaissent néanmoins comme positionnés .d,ans I'histoire. Ce sont des êtres historiques, dont l'existence supposée est située entre la création du monde par les divinités et l'avènement de I'histoire proprement humaine. Ils étaient, en leur temps, visibles, et déambulaient à la surface de la Terre, êtres pesants dont le poids et la force ont façonné le paysage. Ce dernier en garde les traces, encore repérables sur les sites même ou au travers des toponymes. Ainsi en fut-il de Gargantua, dont les pérégrinations sont attestées dans une large partie de l'Europe, ou des vieilles porteuses de menhirs... Ces êtres sont relatés comme ayant disparu, bien que le sens de leur légendaire reste profondément actif. La Mort, comme être générique, et les morts revenants forment une troisième catégorie, extrêmement forte, dont la présence aux côtés des vivants est, plus que tout autre peut-être, attestée sur la longue durée et en tous lieux. La Mort existe de tous temps humains, elle est consubstantielle à I'homme, elle était là hier et fauchera demain, mais elle agit surtout dans le présent, qu'elle fait sans cesse basculer dans l'éternité de l'invisible ou du néant. Sa représentation, comme figure générique, ne concerne pas la vie non humaine. Ainsi ne la voit-on pas, ou peu, faucher les animaux. Les morts quant à eux hantent parfois les lieux où ils vécurent ou moururent, lorsque les vivants ont quelque dû envers eux qu'ils viennent réclamer, ou lorsque leur trépas fut violent, prématuré, en somme scandaleux. Mais le fait est que cette errance est de courte durée par rapport à I'histoire, puisque les revenants sont presque toujours des figures connues des vivants. Les anonymes ne reviennent guère.

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Les sorciers et sorcières, réunis au sabbat ou rôdant en loups-garous (pour citer des manifestations communes mais non exclusives), qui ont pactisé avec le diable ou sont devenus son objet à leur corps défendant, montrent la possible transmutation de l'homme en son contraire, lequel n'est autre que lui-même. On pourrait souligner cette faculté particulière qu'ont sorciers et sorcières au déplacement, généralement nocturne, à grande vitesse et sur une distance importante, qualité qui les signifie. Assez curieusement, à la possibilité de transformation que sorciers et sorcières possède;nt de leur vivant répond une difficulté à mourir. Les êtresfantastiques enfin, fées ou lutins des lieux domestiques ou sauvages, forment une catégorie profane, la seule qui soit 'sans parenté directe avec l'homme. La temporalité que l'on confère à leur existence recouvre toutefois celle de 1'homme: ils n'étaient pas là au moment de la création ni au temps des géants. Aucun récit, en tout cas, ne les y relate. Au sein de cette temporalité, ils ne semblent pastl'voir d'histoire. La plupart d'entre eux ne naissent ni ne meurent, même si certains ont un âge. Sortes d'esprits de la nature (et quelquefois représentations des ancêtres), aux apparences multiples, ils sont présents dans l'univers du quotidien, nocturne ou diurne, habitants des lieux concrets. On voit de la sorte combien tous ces êtres, dont l'existence supposée relève de l'imaginaire ou de la croyance, forment néanmoins un ensemble construit, avec sa cohérence, et donc, l'on ne peut en douter, son efficacité au niveau des représentations. Leur distribution n'a rien d'aléatoire. La fantaisie à laquelle un regard extérieur pourrait en premier lieu les rapporter n'est qu'apparente. Leurs narrations sont construites selon des logiques strictes, qui laissent à chaque catégorie son lieu, son temps, sa fonction, et en définitive son mode de vérité et son sens. Il n'est ainsi pas de récit qui mette en présence Dieu avec les fées, ni avec Gargantua, ni même, ou très rarement, avec les revenants. Les fées, de même et sauf exception, ne rencontrent pas les sorcières. Gargantua ne rencontre pas les morts... Les catégories sont pour l'essentiel hermétiques les unes aux autres, car elles représentent, chacune, des extensions distinctes de 1'homme.l

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C'est aux êtres fantastiques que sont consacrées les contributions qui suivent, issues d'un colloque qui se tint à Gaillac, dans le Tarn, les 5, 6, et 7 décembre 1997, sous l'égide de l'association La Talvera2. Les publications généralistes sur les êtres fantastiques sont rares, et les monographies régionales de qualité se comptent en petit nombre.3 Il n'en est pas de même des autres catégories énoncées, dont certaines connaissent une littérature foisonnante, principalement historique, ou pour le moins des études d'autorité, à l'ex,ception toutefois des géants primordiaux4. D'où l'intérêt de cette publication. Elle n'a pas la prétention, à elle seule, de combler un vide, mais se propose de montrer la richesse et l'intérêt d'un domaine, d'en esquisser quelques traits définitoires et quelques lignes de significations, ce au travers de descriptions circonstanciées. Il s'est agi en effet à Gaillac, à travers quatorze communications dont dix sont ici publiées, de rendre compte de la vivacité et de la diversité des croyances aux êtres fantastiques dans les régions de France et les. espaces circonvoisins (nord de l'Espagne), telles que nous les donnent à connaître les enquêtes des folkloristes ou les témoignages littéraires depuis le milieu environ du XIXe siècle, et surtout les enquêtes renouvelées depuis les années 1950.5 Les démarches ont pu être distinctes. Certains ont proposé des monographies d'êtres singuliers: Dominique Saur sur le Drac, Daniel Giraudon sur la lavandière de nuit, Jean-Loïc Le Quellec sur lagalipote, Marie-Claire Latry sur le cauchemar, ou encore sur des catégories d'êtres: Daniel Loddo sur las fachilièiras (les fées), Patricia Heinegger sur les croquemitaines. D'autres, ainsi Vincent Morel pour I'Ille-et-Vilaine, Pierre Laurence pour les Cévennes, Daniel Bernard pour le Berry, Christian Abry et Alice Joisten pour les Alpes françaises, ont tenté de dresser un tableau de l'ensemble des êtres fantastiques attestés dans les croyances d'une région donnée. Les communications non reprises ici interrogeaient quant à elles les origines ou l'évolution historique des figures d'êtres fantastiques : il en était ainsi d'Angel Garri-Lacruz, qui a questionné la transformation d'anciens génies féminins en personnages masculins, ce dans les Pyrénées; de Josefina Roma, qui a décrit les êtres fantastiques comme figures mémoriel1es d'anciens peuples vaincus; de Bertrand de Viviers et Stéphane Cosson qui ont tenté d'établir la résurgence d'un mythe dans les fêtes de Valence d'Albi. 6

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Les études qui suivent se rencontrent pourtant sur deux points importants. Le premier est celui de la validité historique de leur description, couvrant, grosso modo, les XIXe et XXe siècles. La plupart d'entre elles s'appuient sur un travail de collectage direct des témoignages, en complément de sources plus anciennes. Elles ont donc à la fois une dimension ethnographique et historique. Il n'est pas impossible que cette période de validité de la description recouvre aussi la validité temporelle que l'on peut conférer aux interprétations sur le sens des êtres fantastiques, comme sur les questionnements que nous faisons de ce sens. Le second point partagé est l'ancrage de toutes ces approches dans un territoire. Cette remarque peut sembler tomber sous le sens: comment décrire en effet un objet ethnographique en dehors d'un espace d'observation? Mais l'on notera, d'une part, la forte présence donnée à cette relation au territoire dans le titre même de toutes les contributions, et l'on verra, ensuite, que ce lien semble bien être l'une des lignes de signification que mettent en place les êtres fantastiques. Cette récurrence dépasse donc le simple fait que les investigations proposées portent sur des terrains. Un certain nombre de questions, théoriques ou méthodologiques, se révèlent dans l'entrecroisement des contributions, rela-

tives au champ de pertinence des descriptionselles-mêmes- outre
le problème déjà posée de leur validité historique. Mais nous passerons, ici, sur ces interrogations un peu abstraites, pour nous intéresser à ce que les diverses études nous apprennent en commun sur les êtres fantastiques eux-mêmes, et plus particulièrement sur leur sens. Qui sont ou que sont, en définitive, les êtres fantastiques? On peut répondre ponctuellement en décrivant certains de ces êtres, en précisant des fonctions, des attributs, des territoires spatiaux ou temporels, mais de quoi nous parlent-ils, dans le fond? Sans entrer dans le symbolisme complexe de ces êtres, décrit dans certaines contributions, l'on peut tenter de répondre en termes généraux. Trois ou quatre dimensions apparaissent, que nous décrirons comme des ten,dances et non comme une théorie qui épuiserait le se)ns ou qui serait valable pour la totalité des êtres et de leurs manifestations.

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La première ligne de sens que nous entrevoyons est dans le rapport que les êtres fantastiques entretiennent avec l'ordre, et plus particulièrement avec l'ordre social. Ce rapport est, d'un certain point de vue, la fonction générale qu'en tant qu'observateur extérieur on peut le mieux pressentir de ces êtres, comme descripteurs des limites, des barrières, des interdits sociaux. Cette fonction est maintes fois mise en évidence, que ce soit avec l'exemple du Draquet à deux pattes (Laurence), qui explicite et réprime, éventuellement, les transgressions, que ce soit avec les lavandières de nuit (Giraudon), dont on explique qu'elles sont condamnées à leur situation pour avoir enfreint un certain nombre d'interdits, que ce soit encore avec la dimension sociale des loups-garous ou du servant (Abry et Joisten). Cette fonction de description des normes sociales et culturelles est extrêmement intéressante, importante, parce qu'elle a à voir avec I'historicité de ces êtres, avec leur inscription dans la réalité sociale de la communauté qui les fait vivre.7 Mais c'est là une sorte de premier niveau, fortement historicisé, alors que d'autres fonctions ou significations ressortissent peut-être à une plus longue durée.

Un second aspect est celui, déjà évoqué, du rapport synchronique à l'espace, qu'ils partagent d'ailleurs avec les croquemitaines.8 Ce rapport, constitutif et complexe, est lisible de multiples points de vue. Ainsi les lavandières de nuit apparaissent-elles comme enfermées dans un périmètre autour des lieux humides, dont elles ne peuvent sortir et qu'elles personnifient. Cet attachement (des êtres fantastiques à un lieu est tout à fait constant. Les témoignages insistent très fréquemment sur le fait que tels ou tels êtres habitent les grottes, les cabanes, les trous d'eau, le bord des rivières, les greniers... Cette inscription topographique (l'on pourrait dire cette manifestation topographique) est définitoire des êtres.9 Vincent Morel note que chaque être fantastique tient un territoire incompatible avec celui des autres, qu'ils ne peuvent s'interpénétrer, qu'ils établissent des aires. Cette liaison consubstantielle à l'espace se perçoit encore, et à l'opposé, en ce que certains êtres peuvent apparaître en des lieux indéfinis, trop ouverts, ainsi à la croisée des chemins ou à la tombée du jour, impliquant par là la dangerosité de l'indéfinition spatiale. Enfin, les protections contre
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les êtres fantastiques que procurent l'eau bénite ou le chapelet renvoient les êtres fantastiques à l'espace païen (ou diabolique), leur interdisant l'accès au monde christianisé. Dans l'ordre de la longue durée, il y a ainsi chez les êtres fantastiques un rapport essentiel à l'espace, à la définition ou à la délimitation de l'espace et même à son invention, à la territorialisation. Chaque être fantastique est, pourrait-on dire, défini par son territoire (même si celui-ci est un non-territoire), mais il faudrait préciser plus justement qu'il le manifeste, qu'il le fait exister. Les êtres fantastiques marquent les limites des territoires, les particularisent. Ils en sont la représentation, ils en expriment l'essence. A travers eux, on pourrait ainsi décrire ce qui constitue la distinction et la complémentarité des territoires dans leur synchronie, entre le religieux et le profane, le privé et le public, l'intérieur et l'extérieur, le cultivé et le sauvage, le jour et la nuit, le clair et l'obscur, le licite et l'illicite... On voit que cette organisation de l'espace dans une géométrie à deux ou trois ;dimensions est enrichie par les qualités naturelles ou culturelles ainsi que par des oppositions dichotomiques constitutives. C'est là une des propriétés fondatrices des êtres fantastiques.
Un troisième aspect est celui de leur rapport avec le temps, avec 1'histoire. Si les êtres fantastiques manifestent les territoires dans leur synchronie, ils s'inscrivent aussi en ceux-ci dans leur relation à la diachronie. Cela apparaît ci-après dans de multiples exemples. Les êtres fantastiques habitent fréquemment l'espace en d:es endroits qui sont relatifs au temps: ainsi le lieu où se sont trouvés les Romains, ou les Sarrasins, de même que les châteaux en ruine ou les souterrains, ces derniers étant le plus souvent supposés dater de l'Ancien Régime ou du Moyen Âge. De ce point de vue, ils sont aussi une représentation de l'histoire et de ses strates telles qu'elles sont perçues, peut-être dans une dynamique de préservation de l'histoire, de la pluralité des temps.IO Beauoup de récits commencent par: "Du temps des fées...", comme s'il y avait eu un temps des fées, comme si ce temps-là s'était éteint. On raconte, dans divers témoignages, que les fées ont été chassées par les Sarrasins, ou qu'elles ont disparu en même temps qu'eux. Dans les Cévennes, les fées ont disparu, d'une certaine façon, devant les Camisards, elles se sont effacées devant eux, puisque les Camisards ont habité leurs

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grottes. Cette connexion entre les fées et les Camisards est suffisamment connue des témoins pour que l'on puisse affirmer qu'elle n'est pas aléatoire, mais porteuse de sens: c'est par nécessité narrative que ce recouvrement se fait. Les informateurs de Charles Joisten racontent que les êtres fantastiques ont disparu devant la christianisation, soit: "depuis que l'on chante le Credo", depuis l'institution des vêpres, des indulgences, depuis le concile de Trente" ; ou encore depuis que "Napoléon a détruit tous ces êtres mystérieux" .11Les êtres fantastiques, lorsqu'ils ont disparu, sont présentés comme un peuple vaincu par l',histoire : christianisation ou modernité. Lorsqu'ils sont ,encore agissants, ils habitent des lieux pressentis comme ayant été anciennement habités, comme s'ils étaient les fantômes d'anciens êtres, leurs descendants déchus, la manifestation, quasi nostalgique, des disparus. Un autre mode de leurs rapports à l'histoire est que, assez souvent, on peut les lire comme des gardiens du temps de l' enfance. Fréquemment, en effet, les témoins affirment qu'ils ont existé jusqu'à un temps très récent, et que leurs dernières apparitions ont eu lieu aux jours de leur enfance, ou bien que les dernières visions qui en ont été rapportées sont le fait de leurs parents ou grandsparents. Cette double construction du rapport à l'histoire et à l'enfance pose alors la question de savoir si les êtres fantastiques ne seraient pas, de façon intrinsèque et depuis longtemps, des êtres disparaissants.12 Ils proposent un recouvrement des récits biographiques, familiaux et historiques, dans une sorte de nostalgie du t,emps qui passe, une nostalgie, en vérité, de l'histoire.13 Car le renvoi de leurs derniers agissements aux temps de l'enfance permet de percevoir, au travers de l'entrecroisement significatif des témoignages, qu'ils convoquent en ces temps les ancêtres familiaux mais au,ss,i,communautaires, de grandes figures tutélaires. On a noté enfin que, souvent et on le comprend désormais, il y a une collusion entre les êtres fantastiques et la mort. Derrière eux se cache la mort, comme figure générique qu'ils peuvent représenter, mais aussi parce qu'ils sont les morts disparus. Fréquem..ment évoqués comme manifestations possibles des revenants, comme survivances de peuples éteints, au travers de narrations transmises durant l'enfance par les ancêtres, ils sont intime1.2

ment liés à ce que l'on va devenir, préfiguration de la mort. De ce point de vue, ils sont eux-mêmes, et malgré leur dangerosité, des êtres tutélaires, ceux qui, en quelque sorte, montrent le chemin de l'Au-delà. Ce sont des êtres qui font du bien ou dont la présence est indirectement bénéfique, des êtres paradoxalement protecteurs puisqu'ils offrent une représentation vivante de l'Au-delà. Ils conjurent le caractère définitif de la mort, effacent l'horreur du néant. Beaucoup de témoignages énoncent la proximité affectueuse que les gens avaient avec eux, probablement parce qu'ils étaient tout à la fois une ascendance et une préfiguration de soi (à titre individuel ou collectif), liés donc à l'intime et à son éternisation. *** Pour rassembler ces divers ordres de pertinence: constitution de l'ordre social, délimitation des espaces, stratification du temps et préservation de I'histoire - individuelle et collective -, on peut interroger ce en quoi les êtres fantastiques énoncent, fondamentalement, l'expérience des limites. Ils représentent en effet l'expérience possible des limites qui constituent le monde ordinaire. Ils les instaurent et, dans le même mouvement, offrent en creux la possibilité de pouvoir les abolir, de les annihiler, momentanément par leur rencontre - toujours périlleuse ~, ou plus simplement parce qu'ils ouvrent l'imaginaire de cette abolition. C'est probablement là leur plus grande vertu. L'expérience des limites débute dès que la réalité s'étend: elle s'impose au voyageur qui, parce qu'il se déploie au-delà de son territoire initial, rencontre le Drac ou qui, parce qu'il déambule dans le territoire tout à la fois étendu et imprécis de la nuit, rencontrera tel ou tel être fantastique. Leur présence supposée questionne l'identité des choses les plus simples - pelote de laine ou animal domestique égaré -lorsqu'on les trouve "par hasard" sur le chemin; face à la rencontre inopinée de choses communes, l'on doit immédiatement se signer, parce qu'elles risquent fort d'être la concrétisation d'une altérité (personnifiée dans l'être fantastique), abîme qui s'ouvre et dont il faut se protéger pour ne pas y disparaître. Les êtres fantastiques brouillent les frontières entre des catégories pourtant bien déterminées: celles entre le sommeil et la veille, l'homme et la femme, le dedans et le dehors, le diurne et le 13

nocturne, entre l'homme et l'animal, entre les saisons, entre être sauvage et être cultivé. Plus profondément, ils interrogent des catégories constitutives du savoir et d'un ordre du monde dans ce qu'il a de si intime qu'il ne paraissait pas pouvoir être remis en cause: la distinction, justement, entre l'ordre et le désordre (mais l'on comprend alors que le désordre est l'une des formes de l'ordre et c'est bien là que les limites se brouillent - cf. le Drac), celle entre la réalité et la fiction. Ils mélangent les heures, défont le temps et inventent un autre temps. Cela n'est pas rien. Mais, probablement, au bout de ces expériences, l'épreuve la plus radicale est-elle celle où se dilue la distinction entre mon corps et celui de l'autre...14 Pour reprendre le mot de Marie.,Claire Latry, les êtres fantastiques expriment la porosité non seulement des catégories mais aussi des certitudes monolithiques. Mais que l'on comprenne bien: la porosité est certes dangereuse, à l'instar des êtres fantastiques, de la rencontre desquels l'on peut périr. Elle offre aussi et pourtant la possibilité d'une aventure, d'une échappée du quotidien, de la dictature de l'ordre du monde, à l'instar de cette sorte d'affection sousjacente mais toujours décelable que les témoins (d'hier mais aussi d'aujourd'hui, faut-il le souligner) portent aux êtres fantastiques.15 Les êtres fantastiques, en effet, agrandissent le monde. Ils en définissent les contraires mais, dans le même instant, les rassemblent et les ouvrent. D'une certaine façon, ils créent la totalité du monde, en en créant le revers. Ils sont par là-même des figures de l'indicible, de ce qui ne peut se dire, de ce que l'on ne peut imaginer pour soi et que l'on imagine alors à travers eux, figures des interdits du langage et des narrations. Au Commencement était le Verbe. Le Verbe crée le monde. Les êtres fantastiques sont l'envers du monde, et donc, pour une part, l'envers du Verbe. Ils sont ainsi irréductiblement liés à l'un et à l'autre. Le cumul de la plupart de ces qualités des êtres fantastiques - fondation des territoires, ancestralité tutélaire, négation du néant de la mort, ouverture des possibles dont une gémellité avec des êtres naturels16 (à l'exception donc de la manifestation de l'ordre social) - s'est nettement exprimée, historiquement et "contre l'histoire", à partir des années 1840, date ronde. Les revendications identitaires régionalistes naissent alors en effet, au moment où la

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vision du temps et de 1'histoire change, au moment où, aussi bien avec l'élargissement de l'espace qu'offrent les conquêtes coloniales qu'avec la trouée des campagnes par le chemin de fer, les anciens territoires semblent se rompre, où les anciens savoirs et "certitudes" de tradition commencent à être grandement délégitimés par l'explosion du progrès, au moment donc du deuil imposé des ascendances. Les êtres fantastiques sont alors puissamment convoqués par la littérature régionaliste au chevet des peuples provinciaux. En 1844, le marquis de La Fare-Alais, poète cévenol, consacre, dans son ouvrage au titre très identitairement évocateur Las castagnados (les châtaignaisons), deux textes conséquents à deux êtres fantastiques considérés comme tutélaires: Lou Gripé et La Roumèquo. Il inaugure là, pour les écrivains cévenols, une longue série d'évocations. Cette liaison complexe entre êtres fantastiques et étemisation des origines face au progrès forme également l'armature sousjacente du grand poème testamentaire de Frédéric Mistral, Lou Pouèmo d6u Rose, en 1896.17 En 1906, dans des pages qui constituent encore l'ouverture de ses Mémoires et récits, Frédéric Mistral rappelle de même, avec une nostalgie déclarée, les narrations fabuleuses reçues de la bouche des ancêtres; mais" aujourd'hui, notet-il, dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche cœur et âme."18 Il y a là, se poursuivant en certains lieux Jusqu'à nos jours (que l'on songe à l'attachement des Bretons aux korrigans et autres êtres fantastiques qui "identifient" une Bretagne originelle), une évidente corrélation, que l'on pourrait étayer par de nombreux témoignages. La convocation d'une intimité originelle avec les êtres fantastiques, peut-être perdue mais toujours estimée comme définitoire, réinsuffle un sens - qui perdure ainsi sous les blessures de l'histoire - aux destinées individuelle et collective, ce au travers des qualités que nous avons énumérées des êtres fantastiques. La fuite décrite de ces derniers face à l'irruption de l'histoire est tout à la fois considérée comme solidaire de l'évanouissement des peuples provinciaux (les êtres fantastiques disparaissent en même temps que les peuples dont ils constituaient le double), 19 si lelle n'en est pas, plus profondément, la douloureuse métaphore.
Jean-Noël Pelen CNRS, Université de Provence

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NOTES
1. L'on peut ainsi résumer, de façon approximative: Dieu est son créateur générique, les géants ses ancêtres lointains, la Mort sa destinée, les morts ses alter ego au-delà du destin, les êtres fantastiques ses doubles au présent, ou tout au moins sur la durée de 1'histoire humaine. 2. Avec le soutien des villes de Gaillac et d'Albi, du Conseil Général du Tarn, de la ~égion Midi-Pyrénées, du Ministère de la Culture (Mission du Patrimoine Ethnologique, DRAC Midi-Pyrénées), de la Maison des vins de Gaillac. 3. Cf. ci-après en bibliographie les travaux historiques de Claude Lecouteux et les publications ethnologiques de Charles Joisten. 4. Quelques références d'ouvrages sont proposées, sur chaque catégorie d'êtres et à titTe d'exemples, en bibliographie. 5. Les plus importantes de ces enquêtes, pour la quantité et la qualité des documents recueillis, pour la pertinence de la réflexion qui a été portée sur eux et leur accessibilité, restent celles menées par Charles Joisten dans les Alpes françaises (ct: ci-après la communication de C. Abry et A. Joisten). 6. Le partage par ces contributions d'une même problématique historique est sans rapport avec leur absence commune de ce volume, dont les raisons sont di~~erseset indépendantes. L'autre contribution non reprise est celle de Sylvie Mougin, sur la typologie des lutins gallos-romans. 7. D'autres contributions, non reprises ici, mettaient aussi en évidence cette dimension historique et sociale, ainsi en décrivant les êtres fantastiques comme manifestant la mémoire des peuples vaincus chez les peuples vainqueurs (Roma). 8. Cf. D. Loddo et I-N. Pelen, "Croquemitaines d'Occitanie. L'altérité tutélaire", Le Monde alpin et rhodanien, 2-4/1998, 81-102. 9. On pourra consulter, pour constater son importance, les enquêtes de C. Joisten, in Joisten. et Abry , 1995, et Joisten, 2000. 10. Ct: particulièrement P. Laurence, 1999, pp. 351-355. Il. Abry et Joisten, 1992, p. 80, note 12. 12. Cette notation de leur disparition apparaît en effet dans des témoignages dès la première moitié du XIXe siècle, et se poursuit de façon récurrente. 13. Il est impossible, ici, d'argumenter ce point, pourtant très important. Ct: à titre d' illustrations ou d'exemples les récits recueillis par I-F. Bladé auprès du conteur Cazaux, ainsi "L'homme vert" (1886, t. 2, pp. 287-290). 14. On trouvera, bien entendu, des exemples de toutes qualités ou capacités dans les diverses contributions. 15. Tout au cours du colloque de Gaillac, peut-être fut-il significatif que chacun des intervenants précise qu'il n'était en rien spécialiste des êtres fantastiques. Mais alors pourquoi chacun était-il là ? N'était-ce pas, précisément, par affection pour ces êtres que la parole fait exister? 16. L'emploi du terme "naturel" pour désigner des êtres apparemment "surnaturels" peut sembler paradoxal. Mais les êtres fantastiques sont, grandement, des représentations de la nature et, en filigrane, d'une connivence secrète avec elle. 17. Cf. tout particulièrement C. Magrini, Création et développement d'une Ùnage littéraire : le Rhône dans la littérature française et provençale des XIxe et xxe siècles, thèse de Lettres, Université de Provence, Aix-en-Provence, 2000. 18. F. Mistral, Mémoires et récits. Mes origines, Paris, Plon, 1906, p. 43. 19. Le conteur Cazaux, collecté par J.-F. Bladé, signale ainsi que les" Petits Hommes" se sont" dépaysés" (Bladé, 1886, 1.2, p. 272). Ce genre de notation pourrait être multipliée.

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BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE
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des légendes, Paris,

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De l'âtre à la croisée des chemins quercynois :
quand l'écheveau des facéties du Drac s'embrouille... Dominique Saur
C'est dans le cadre d'enquêtes orales - non centrées sur la littérature orale - que, sans y être spécialement invitée, la cohorte des êtres fantastiques et des manifestations du surnaturel a fait son entrée, subrepticement au début, mais par la suite, de façon continue. Car au bout du compte, comment ne pas être attiré par le caractère fantastique, justement, de ces formes ambivalentes qui, pourrait-on croire, manifestent et revendiquent leur singularité en s'imposant, nous amenant presque malgré nous à parler d'elles; autrement dit, à participer à ces dires qui les font exister. Dès lors, nous voilà pris dans les mailles de leurs filets, saisi par l'irrésistible envie de les traquer au détour, non pas des chemins, mais des récits oraux ou écrits. Très vite, dès qu'on s'y intéresse, ce monde apparaît complexe ; d'ailleurs cet univers profus des Jrécits de croyance - aux portes du légendaire - nous promet pas mal d'errances et de démêlés avec des êtres passant leur temps, semble-t-il, à tisser un écheveau qui, sans cesse, s'emmêle, s'embrouille, nous laissant souvent perdus dans le dédale de leurs frasques, de leurs roueries, et de la redistribution changeante des rôles qu'ils s'octroient, introduisant de sérieux doutes quant à leur réelle identité. Nous ne disposons pas en ..Quercy, hormis les travaux d'Antonin Perbosc, de collecte systématique, ou, du moins, de longue haleine sur cette matière narrative - et ceci contrairement aux collectes consacrées aux chants. Il faut donc se frayer un chemin dans la masse dense mais très diffuse, extrêmement éparpillée, des écrits de toutes sortes. Les monographies rédigées par les instituteurs - que l'on rencontre un peu partout vers la fin du XIXe siècle, et qui, concernant le Lot, sont écrites au gré de deux vagues principales, la première dans les années 1880/81 et la seconde en 1887 - nous renseignent pour certaines d'entre elles, avec plus ou moins de détails, sur ces fameuses "superstitions", car c'est bien dans ce chapitre que nous avons quelque chance de voir surgir les 19

figures qui nous intéressent. Les êtres fantastiques errent également en marge des recueils de légendes et de contes et s'attribuent une petite place, de loin en loin, au fil des bulletins des Sociétés Savantes et autres brochures où ils attendent sagement qu'on vienne les délivrer des tiroirs des bibliothèques municipales.

1. Celui qui sait encore se tailler une place
Parmi la foule grouillante qui compose ce domaine étrange fadas,fachilièras (bonne fée ou fée malfaisante), cachavièlhas (littéralement la vieille qui étouffe, autrement dit: le cauchemar), loups-garous, géants, etc., j'ai choisi de vous présenter l'un de ces "personnages" j'ai envie de dire, tellement, à force de côtoyer ces êtres, on finit par croire les voir évoluer et vivre dans le monde qui est le leur - mais qui semble bien être aussi le nôtre - et dans lequel chacun se taille une part de spécificité. Je vous propose une promenade en compagnie du Drac, figure du monde fantastique que je vais tenter de mettre en lumière au regard de ce que nous apprennent les auteurs qui nous ont précédés dans cette quête (folkloristes, ethnographes et littérateurs), et de ce que les interlocuteurs rencontrés nous ont narré.
"Il existait un génie bien malin, assez drôle, et quelque peu bouffon, essentiellement malfaisant, dont la nature serait de nous tromper et qui peut nous apparaître: c'est le Drac".l

C'est donc un étrange farfadet qui va nous occuper, le plus connu dans notre région, comme dans tous les pays de langue d'Oc. C. Cros, par exemple, présente le Drac comme "Le chef suprême de la hiérarchie des persécuteurs du pauvre monde". 2 De son côté, M.-L. Tenèze ne manque pas de souligner le même constat, qualifiant le Drac d'" être envahissant, encore si connu sur l'Aubrac". 3 Pourquoi alors s'intéresser à ce diablotin tellement connu, commun, dont on pourrait prétendre qu'il est fade à l'extrême? Tout d'abord, parce qu'il est omniprésent (et parce que si l'on veut tenter d'y voir clair dans l'univers fantastique quercynois, il est sage de commencer par cerner cet être singulier). Ensuite, parce qu'au travers de toutes les facettes que le Drac manipule, ou plutôt qu'il

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nous fait manipuler, il reste surprenant et mérite sans doute - en place de le ranger dans le placard des objets désuets, dont on a fait le tour-qu'on le dépoussière et qu'on écoute ce qu'il a à nous dire. Gardons à l'esprit que si sa présence est attestée en de nombreux endroits, il ne se présente pas exactement sous le même jour partout, jouant de ses multiples traits et caractéristiques.

2. Le fils du Diable
Pour entamer son superbe récit en prose, A. Perbosc4 déclare: HLoDrac es, ni mai ni mens, 10Diables, non pas 10Diables arpat e banut trop conescut de tot 10 monde per auzar se mostrar atal sus la tèrra, mas una de las milaformas que pren Ramonet par enganar los paures crestians e los far capusar dins l'infèrn, 0 simplament per lor far de mizèras, de guerlhizas, de tarabastadas et de trufandizas de tota borra". 5 (Le Drac est, ni plus ni moins, le diable, non pas le Diable griffu et cornu trop connu de tout le monde pour oser se montrer ainsi sur la terre, mais une des mille formes que prend le Malin pour tromper les pauvres chrétiens et les faire tomber dans l'enfer, ou simplement pour leur faire des malices, des tracasseries, des fatc,es, des bouffonneries, des mystifications de toute sorte.)

Dans la version française de ce texte, revue et augmentée, l'auteur ajoute: "Pour tout dire, d'un mot qui, à lui seul, résume tout cela, des espiègleries".6 Certes, l'espiègle a parfois tendance - comme nous le verrons - à commettre des méfaits intrinsèquement diaboliques qui le font pencher du côté du Démon. Cependant, on ne les confond jamais tout à fait. Une interlocutrice du Ségala lotois s'exclame (sans que la relation DracIDiable ait été auparavant évoquée) : "Attention! Le Drac, c'est pas le diable: c'est le fils du diable !".7 Cet esprit follet commele définitP.Lescale 8 est bien plutôt en effet un diablotin car le Diable en personne se réserve des lieux - des hauts-lieux pourrait-on dire - remarquables, où il s'est consacré à des tâches colossales qu'il était seul capable de mener à bien. Nous avons notre pont du diable (le pont Valentré), nos châteaux du diable (notamment celui de Cabrerets), notre gouffre du diable (Padirac), un impressionnant fossé de franchise (du prieuré de l'ordre de

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Grandmont, au Dégagnazès) creusé par le diable qui, bâtisseur infatigable, occuperait le reste de son temps - si l'on en croit les multiples récits dont nous disposons - à courir entre causses et vallées afin de convaincre les hommes d'accepter de conclure un pacte avec lui, ou de partager les fruits de la récolte à venir. Le Drac
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que l'on prononce drat ou drap9

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a su, de toute évi-

dence, se construire un territoire autonome, un espace singulier qui fait de ce follet un être à part entière, et non pas simplement un petit diable. Sa première caractéristique réside dans sa capacité it se métamorphoser, à prendre l'apparence qui lui plaît. Cet être protéiforme peut apparaître aussi bien sous l'aspect d'un animal que d'un objet. Deux motifs narratifs reviennent sans cesse et sont ainsi incontournables: le jeu favori du Drac quercynois consiste à servir de monture ou au contraire, à se faire porter. A cette fin, il se transforme soit en cheval, soit en mouton.

3. Une fabuleuse monture
Quand il prend l'apparence d'un cheval- ou d'une jument est-il souvent précisé - il devient alors la "bête qui s'allonge", capable de charger sur son dos jusqu'à vingt-quatre personnes.
"Panni les innombrables aventures qu'on lui attribue, la plus curieuse est certainement celle-ci, très connue au Vigan, mais qu'on raconte en bien d'autres endroits. C'était la tète au village de x... Les habitants des environs s'y étaient rendus en foule. La journée fut magnifique, les danses succédèrent aux jeux et les joyeux propos aux festins bruyants et aux copieuses libations. Une pluie d'orage survint dans la soirée, mais trop tard pour enlever la moindre parcelle de gaieté à la petite ville. A une heure avancée de la nuit, les jeunes gens du village voisin partirent en chantant pour rentrer à la maison paternelle. Les vapeurs du vin empêchaient ces gais compagnons de songer à la rivière qu'ils avaient passée le matin et qui pourrait bien être grossie par l'orage; aussi furent-ils désagréablement surpris en voyant le petit cours d'eau changé en torrent. Impossible de passer. Les uns se fâchaient, d'autres riaient de leur situation et proposaient d'aller attendre que l'eau fut écoulée au cabaret le plus voisin. L'un d'eux, qui s'était éloigné de ses camarades, revint bientôt en poussant des cris de joie et tenant un cheval qu'il avait trouvé, errant seul

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sur le bord du ruisseau, à la recherche, sans doute, de son maître. "Voici, dit-il, de quoi nous passer tous de l'autre côté. Je vais monter sur ce cheval, un de vous se mettra en croupe. Nous traverserons le ruisseau, je le déposerai en lieu sûr, et je viendrai en prendre un autre et ainsi de suite, jusqu'au dernier". Ces paroles furent accueillies par de bruyantes exclamations de joie. Aussitôt, le jeune gars saute en selle, un autre se met en croupe en faisant observer qu'il y avait encore une place pour un troisième qui se hâte de venir l'occuper. Mais 0 surprise! ... un quatrième peut y tenir, un cinquième encore, etc. Il semble que le cheval s'allonge en proportion du nombre des cavaliers et nos étourdis s'empressent en riant, en se poussant, de prendre place sur cette singulière monture. Hélas! Ils ne se doutaient pas du terrible danger qu'ils couraient. Cependant, le courage commençait à faiblir devant ce spectacle vraiment extraordinaire. Le dernier, c'était le vingt-quatrième, au moment de se mettre derrière les autres, dit: "Mon père ne montait jamais à cheval sans faire le signe de la croix" et il se signa avec une grande dévotion. Aussitôt, le cheval disparut, laissant derrière lui une odeur caractéristique de soufre et en prononçant ces paroles: "Sons un in nomine patri, vingto-quatre né négabi" (sans un in Nomine patris, j'en noyais vingt-quatre). Nos jeunes gens ne furent pas peu étonnés de se trouver debout, alignés sur un seul rang. La légende ne dit pas comment ils traversèrent la rivière".l 0

Précisons qu'en Quercy, la fabuleuse monture - qui possède un dos capable de s'allonger jusqu'à prendre l'exacte mesure du nombre de cavaliers qui se présentent - apparaît quasiment toujours sous la forme d'un cheval. Le chanoine Sol évoque une seule fois la transformation en âne Il mais n'en donne, par la suite, aucun exemple dans son long exposé des métamorphoses du follet qui contient, en revanche, un véritable troupeau - si l'on peut dire - de chevaux. L'éventualité de l'apparition sous la forme d'un âne est ég,alement dépeinte dans les aventures du "Meunier de Ganil".12

4. Un agneau pris dans les ronces
Quand il prend l'aspect d'un mouton, il devient alors "l'animal qui se fait porter"13, n'ayant d'autre objectif, une fois installé sur les épaules du pauvre nigaud qui l'a chargé, que de s'alourdir.

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"On raconte encore qu'un jour de foire, un honnête fennier promit, en partant, à sa femme, de lui acheter un mouton noir. Le soir, il rentrait sans avoir réalisé sa promesse, pensant à l'accueil qui lui serait fait. Au détour de la route, il rencontre l'animal désiré, pris dans une touffe de ronces. "Voilà mon affaire" se dit-il. Et, sans hésiter, il le débarrasse de ses épines et le charge sur ses épaules. Le plaisir qu'il allait éprouver lui faisait oublier la pesanteur de son fardeau. Sa joie ne fut pas de longue durée. Arrivé tout près de sa maison, il sentit l'animal disparaître; se retourner fut l'affaire d'un instant, le mouton n'était plus là, et le malheureux, en proie à sa douleur, entendit une voix moqueuse qui disait: "Que je me suis bien amusé sur le dos du pauvre homme !" C'était le Drac".14

Sous les traits d'une bête égarée que l'on charge sur ses épaules et qui devient de plus en plus pesante, le Drac devient nettement facétieux. Quand il s'est bien fait porter, il saute à terre en ricanant bruyamment. C'est une de ses caractéristiques: quand il est comblé d'avoir abusé un quidam, il le fait toujours savoir par son rire moqueur, sardonique. Parfois, il ne se contente pas de ricaner, il exprime sa satisfaction en s'adressant à celui à qui il vient de jouer un tour: "Je me suis bien promené sur l'épaule du pauvre homme ",15 " Soi aici que me carrioli sus las espaulas d'un colhon Ge suis ici,je me fais porter sur les épaulesd'un imbécile)".16 Dans un des récits des Légendes quercynoises, Jeantou rencontrant, sous l'aspect d'un agneau, un Drac à la moquerie un peu moins mordante, peut entendre: "Je te remercie Jeantou de m'avoir si bien porté".17 Et avec un grand éclat de rire, le mouton saute dans la Dordogne. Le Drac peut aussi prendre la forme d'un \chat, un chat noir qui se laisse attraper par une femme bientôt obligée de reposer l' animal à terre, écrasée par le poids du fardeau. Grimpant à un cerisier proche, le chat l'interpelle: " Hèp ! Ne vos pas, tu, d'aquelas luzentas? Monta que t'ajudarai ! (Hep! N'en veux-tupas de ces luisantes? Monte, je t'aiderai !)"18 en montrant les cerises. Par le biais de ces formulettes finales, chacun est renvoyé dans son monde; mais avant de disparaître, le Drac dit clairement au p.auvre berné, ramené à la dure réalité, qu'il est satisfait de s'être gaussé de lui de la sorte.

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5. Les façons de le dire
L'enquête orale nous fait prendre conscience d'un fait très important - qui est souvent gommé quand les narrations quittent le domaine de l'oralité - à savoir que les récits que l'on raconte à propos du Drac (mais il est loin d'être le seul être fantastique à bénéficier de cet ancrage dans la réalité) sont présentés comme des histoires vraies.
"Le type qui rapportait ça - je crois que ma mère me racontait que c'était arrivé ça - enfm, c'est une histoire assez étrange, mais écoutez: dans le Carrol - la petite côte qui monte derrière chez moi, là, à Cénevières - ce type-là était allé à la Rivière de Calvignac et en revenant, il trouve un mouton sur ses pas. Il le charge. Il est arrivé jusqu'au Carrol- ça fait long - et il est monté, ça devenait lourd, lourd, lourd! M'enfin, tant pis (se disait-il). Et puis, quand il est arrivé là, juste devant chez lui pardi, le mouton a sauté à terre en ricanant et s'est enfui". 19

En dehors des lieux reconnus comme étant l'habitat sans conteste du Drac, dont nous reparlerons, chacun se construit sa propre topographie des habitudes et des déplacements du farfadet. Par le biais de son association à des lieux précis qu'il fréquente, le lutin espiègle reste d'autant plus gravé dans les mémoires:
"Oh! Le Drac, vous trouvez ça partout. Le mouton qu'on mettait sur les épaules et qui devient de plus en plus lourd, le cheval - ça m'impressionnait plus le cheval - je le voyais passer, je me disais, quand même, il faut que tu te méfies. Alors il prend un gamin sur son dos, puis un deuxième, puis un troisième et ça s'allongeait, ça s'allongeait... En passant devant l'église - je le voyais passer devant l'église de Cénevières, pardi, et aller au Lot - et alors, en passant devant l'église, il croise le curé qui fait le signe de la croix. Là, le Drac s'écriait: "Oh! sans un Nomine Patri, vint-e-quatre ne ne~abi !" Voilà, c'est tout. Donc, il en avait vingt-quatre sur son dos". 0

Au travers de cet extrait d'entretien, il est facile de voir que, comme certains autres êtres fantastiques, notre lutin a été projeté dans le monde des croquemitaines. A ce propos, A. Perbosc21 faisait remarquer que le Drac se transforme en cheval pour la perdition des pauvres enfants qui reviennent de l'école ou du catéchisme

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et vont rôder loin des maisons. De façon plus explicite, l'abbé Delbos souligne ce trait: "Cet esprit [...] était évoqué devant les enfants, à l'instar du diable ou du pelharoc (celui qui ramasse les peaux de lapin) afin de leur inculquer une crainte salutaire".22 A s'éloigner donc des trajets habituels, on court un réel danger car le Drac a toujours le même but: celui d'aller noyer au ruisseau le plus proche tous ceux qui ont la folle idée de le choisir pour monture. Nous pouvons ici faire un parallèle avec les Hautes-Alpes où "le draï est une bête ramassant les enfants qui s'approchent de trop près des rivières". 23 C'est donc un être dangereux, plus particulièrement pour les enfants qui se laissent entraîner dans l'aventure sans penser à se signer, car c'est la seule façon de se débarrasser de l'animal qui présente la particularité de laisser, après sa disparition, une forte odeur de soufre ou, du moins, une odeur nauséabonde qui signe son identité. Avant de s'évanouir en fumée, il exprime ses regrets d'avoir manqué son but, constate les limites de ses pouvoirs et confirme par la voix qu'on lui prête - ses intentions maléfiques: "Si j'avais achevé de les conduire, il y aurait eu une douzaine de noyés".24

6. Au creux des chemins.
Un autre dessein, tout aussi sombre, mais bien plus rare, consiste à aller perdre, à emporter celui qui le chevauche, à en faire un véritable être errant. Le Drac, toujours présenté comme un cheval égaré, fait subir le même sort à celui qu'il rencontre, f,elndant ainsi pour un temps le cavalier identique à lui-même: "Le Drap, lutin nocturne, prend sa course effrénée par monts et par vaux; là, .il dépose le cavalier étonné de ne pouvoir reconnaître le lieu où il se trouve".25 Cela fait évidemment penser au "cheval du Diable" d'Anatole Le Braz.26 L'instituteur de Cremps - mais il est loin

d'être le seul à le faire - stipule que le cheval en question cherche
le moyen de faire monter le voyageur. Le choix de ce terme bien précis: voyageur, "voyageur égaré dans l'obscurité", met en ,exergue que le simple fait de cheminer dans la nuit peut faire basculer celui qui s'est attardé dans un univers qui n'est plus le sien, peuplé d'êtres maléfiques. Cela peut conduire l'imprudent à entreprendre ;sur-Ie-champ - comme tombant au travers d'une porte invi26

sible - dans le surnaturel et le fantastique. Ce voyage, ne l'oublions pas, peut s'avérer être sans retour suivant "qui" on est amené à rencontrer: les fachilhièras (les fées), surtout quand on va les déranger - parfois pour un pari - dans les endroits qu'elles ont choisis pour s'ébattre dans leurs rondes nocturnes, ou bien encore un, voire plusieurs revenants. Nous sommes toujours en présence d'un voyageur en partance pour un ailleurs menaçant, ses pas l'ayant fait dériver en des lieux et un temps où il n'aurait pas dû s'attarder. Tout se passe comme si le fameux marcheur nocturne se mettait de luimême en mauvaise posture en bravant un interdit: la nuit n'appartenant pas aux hommes, surtout à l'extérieur des maisons. Si le Drac peut égarer son cavalier, il se complaît aussi à provoquer la perte irrémédiable d'une personne en délaissant le règne animal pour se métamorphoser en objet. A. Perbosc rapporte l'histoire d'une femme, partie à la poursuite d'une grosse pelote de laine trouvée dans le chemin, qui n'est jamais plus revenue de sa course effrénée: "Elle court peut-être encore derrière la pelote" badine l'homme de lettres.27 Le lutin peut donc faire perdre le bon sens et faire disparaître quelqu'un en l'entraînant à jamais dans une course folle guidée par la convoitise. Aussi, le chanoine Sol souligne que la sagesse veut que l'on se signe toujours avant de se saisir d'un objet trouvé.28 Comme le Tac décrit par F. Arnaudin,29 il a aussi la manie de prendre l'aspect d'une grosse bûche de chêne qui, ramenée à grand' peine jusqu'à I'habitat, se dressera dans l'âtre dès que l'on voudra l'allumer et avant de disparaître - dans d'inévitables éclats de rire moqueurs - répandra une épaisse fumée.
seul- sans s'y faire porter cette fois

Quand il en a assez de courir les chemins, il s'approche tout

- des habitations,

et notamment

des granges-étables. Car il se plait par-dessus tout à faire des guerlhisas (des malices, des perfidies) aux bouviers et aux pâtres. M.-L. Tenèze30 a fait remarquer qu'en Aubrac aussi, l'association Drac/étable est indiscutable. P. Malga entérine le fait: "Nul n'ignore chez nous que le Drac vit dans le voisinage de l'homme, hante de préférence les étables où son humeur facétieuse s'exerce aux
dépens des bouviers".
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Dans les étables, son passe-temps favori consiste à tresser les crins des chevaux. Leur ,crinière, au matin, est tellement emmêlée 27

" que même le diable", ironise A. Perbosc, n'en pourrait venir à bout. Toujours selon le même auteur, il donne aussi de l'avoine aux bêtes jusqu'à ce qu'elles soient gonflées comme des outres. Il se complaît à chevaucher les chevaux que l'on retrouve à l'aube, trempés de sueur, après une nuit de vacarme infernal qui s'arrête aussitôt que quelqu'un décide d'aller voir ce qui se passe, pour reprendre aussitôt après. J. Momméja, notamment, rapporte l'histoire de la vaste écurie d'un relais proche de Réalville où "les chevaux semblaient courir ventre à terre, inlassablement, pendant des heures entières".32
L. Cros de son côté, instituteur à Thémines, met en lumière un autre goût singulier du lutin. Il est question de l'Igue de Bar (commune de Ginouillac, causse centrallotois), habitée par le Drac. Le lutin espiègle, un jour, vole toutes les cloches des bœufs qu'on laisse une partie de la nuit, à la belle saison, dans les "glèbes" -les bois herbus- pour les faire pacager. Le bouvier, accompagné du curé, se fait descendre dans une comporte au fond du gouffre. Là, "ils trouvent le génie revêtu de la forme humaine qui les interroge sur le motif de leur descente. Il leur montre alors un grand tas de clochettes et ordonne au bouvier de reprendre son bien, mais sans se tromper, sans s'aviser de se saisir de sonnailles qui ne lui appartiendraient pas". Le bouvier dut faire le bon tri puisque le Drac les laissa remonter. "On suppose que si le Drac avait pris les clochettes, c'était parce qu'il avait été contrarié de ce qu'on avait remplacé par des bœufs les ânes qu'il aimait à faire galoper lorsqu'il était sur leur dos".33

Avec cette fréquentation assidue des granges ou des troupeaux, on croirait être en présence du "servan", "sarvan" ou "Matagot" des Alpes,34 l'esprit domestique qui, entre autres, prend un malin plaisir à tresser lui aussi la queue et la crinière des chevaux, à donner de l'avoine aux juments jusqu'à les en saouler, à faire tinter les grelots des mulets ou à faire sonner toute la nuit les sonnettes des vaches, en ricanant systématiquement de ses farces. La similitude avec le follet alpin va plus loin, car il arrive qu'on ait des égards envers le Drac, comme on en a avec le" Matagot" qui n'est autre que le gardien d'une grosse propriété ou le "Sarvan" qui accomplit des tâches dans les écuries. Aussi, "une fois par semaine, le jour voulu, il ne fallait pas faire travailler le cheval pour que ce cavalier - le Drac - puisse s'en servir dans ses corregudas, ses courses".35 28

Le Drac est présenté comme un être nocturne. A y regarder de plus près, on s'aperçoit qu'il arrive au lutin d'enfreindre cette limite nocturne pour s'aventurer sur les marges de la nuit: c'est le cas lorsqu'on lui fait endosser le rôle de croquemitaine. C'est souvent au grand jour qu'il tente de faire grimper sur son dos les jeunes écoliers.36 Il semble aussi qu'il étende son champ d'action en commettant - cette fois, de son propre chef - ses méfaits au plein cœur de la journée. Selon une légende du Ségala, "Le drak [sic] de Pratoucy, (à côté de Latronquière), détourne le jour aux bergers les brebis qu'il empêtre dans les ronces".3? C'est également au grand jour que ce même Drac de Pratoucy ira trouver, déguisé en pèlerin de Rocamadour, une jeune fille - Roussette - pour lui promettre la beauté et la richesse qui lui faisaient défaut. Son activité ne se limite donc pas à la nuit mais devient, quand il lui en prend l'envie, diurne. A ce sujet, le chanoine Sol rapporte qu'à Bélaye, on disait que "ce malin esprit travaillait la nuit et le jour, d'où les dictons dans la localité qu'il comptait double".38 Il essaie donc d'embrouiller le déroulement du temps, du moins la façon de le compter.

8. Le roi de l'embrouille

et des comptes

Il faut dire que le Drac passe le plus clair de son temps à tout emmêler, à semer le trouble en instaurant son ordre propre, c'est-àdire le plus grand désordre. Il prend plaisir à anéantir le travail des hommes, à le défaire. S'il tresse les crinières des chevaux, il attache aussi les bœufs à la crèche par la queue, il remplace le foin par du fumier, il retourne la selle sur un cheval prêt à partir.39 Il est visiblement le roi de l'embrouille, et aime tout ce qui est enchevêtré: il empêtre les brebis dans les ronces, et n'oublions pas que le fameux mouton égaré que l'on charge sur ses épaules se tient le plus souvent dans un nid - que lui seul doit trouver douillet - de ronces. Or pour se défaire de la présence trop assidue du Drac dans les étables, voire dans les maisons, pour l'empêcher de revenir, il faut lui donner une tâche précise à exécuter: le faire compter de menues graines ou le contraindre à remettre en ordre ce que l'on a répandu sur le passage qu'il emprunte, l'obliger à restituer dans 29

l'état exact où il l'a trouvé une matière difficile à manipuler sans laisser de traces, des cendres le plus souvent. P. Malga40 raconte qu'un aide-vacher, tyrannisé par le Drac, s'en est débarrassé en déposant une écuelle de lin devant son passage. A. Perbosc, citant une comédie d'Eusèbe BombaI, rapporte le dialogue entre Bartoula et Bouléga (bolegar en langue d'oc signifie remuer, changer de place). Bouléga conseille à son ami, pour faire cesser les frasques du Drac qui éreinte régulièrement les chevaux, de : "mettre sur le pas de la porte un quarton de lentilles et à côté, la mesure. "Vous savez, dit-il, qu'il est obligé de ramasser les graines une par une avant d'entrer. Il lui faudra bien sept ou huit heures pour accomplir cette besogne. Pendant ce temps, le jour viendra. - Je l'ai fait! répond Bartoula. - Alors, il vous faut essayer avec un quarton de graines de raves ou de mil, elles sont plus menues, il lui faudra plus de temps. Le Drac a en effet un tic, il faut qu'il sache le nombre de toutes les choses qu'il voit" ".41
"Et la légende veut que le Drac doit se promener qu'entre les deux Angélus. La Sainte Vierge le lui avait défendu. Et alors, il se promène entre les deux Angélus et, avant l'Angélus du matin, il faut qu'il remette en ordre tout ce qu'il a remué la nuit. C'est pour ça que, pour l'empêcher de passer, ils mettaient des graines de lin ou des cendres. Et ça, il ne pouvait pas les remettre en place. On les mettait sur le passage, là où on savait qu'il passait. Hé bien, s'il Y mettait les pieds, que ça remue, il fallait qu'Hie remette en place. Il fallait pas qu'il laisse les empreintes. Alors quand il voyait quelque chose comme ça, ~ue lui ne le remettrait pas en place, hé ben, mais, il rentrait pas". 4

Du fait de sa facette diabolique, laisser ses empreintes le trahirait sans doute. Mais tout se passe comme si, en lui renvoyant le fait qu'il soit un esprit et qu'en tant que tel, malin ou pas malin, il se trouvait dans l'impossibilité - plutôt dans l'interdit - de laisser ses traces, de marquer ses pas. Et c'est par le truchement d'un renversement -lui intimer de remettre de l'ordre ou de compter, et de compter juste cette fois - qu'on lui ordonne de ne plus troubler les lieux,43 de réintégrer son propre univers et de ne plus s'immiscer dans celui des humains.

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