EX-YOUGOSLAVIE : UNE EUROPE DU SUD-EST EN CONSTRUCTION

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L’ancienne Yougoslavie n’existe plus. Une nouvelle réalité tente de se dégager de la fange. Aider à concevoir cette réalité, c’est ce que s’efforce de faire cet ouvrage en soulignant les interactions qui ont permis les crimes génocidaires des dix dernières années. Reconstruire un avenir est une tâche ardue : la reconnaissance des crimes commis et leur sanction en constituent le préalable évident. Une conception plus sereine de l’identité nationale, ainsi qu’une vision moins étroite des liens possibles entre communautés différentes, permettraient quelques avancées en direction de la justice et du respect des droits de l’homme.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296289949
Nombre de pages : 167
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Dominique

Sous la direction de LEPAGE et Muhamedin

KULLASHI

Ex-YOUGOSLAVIE:

UNE EUROPE DU SUD-EST EN RECONSTRUCTION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

Collection
Janine

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VILLERMAIN-LECOLIER

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et Paul-Elie LEVY

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Pierre-André DUPUIS et Eirick PRAIRAT (Sous la direction de) "Ecole en devenir, école en débat. ", 2000.
Alain BROSSAT

"Immigrés en Europe: le défi citoyen. ", 1996.
Roger BERTAUX "Pauvres et marginaux dans la société française. ", 1996.
Stoian STOIANOFF-NENOFF

"Un communisme table. ", 1997.
Ariane LANTz "L'Administration étrangers. Les filet. ", 1998. Christian MOLARO

insuppor-

face mailles

aux du

"Qu'en dira-t-on? Une lecture du livre de Jacques Lacan. ", 1996.
Stoian STOIANOFF-NENOFF

"Violences urbaines et violences scolaires. ", 1998.
Valentine GAUCHOTTE "Les catholiques en Lorraine et la guerre d'Algérie. ", 1999. Marie-Jeanne
MAILFERT,

"Pour une clinique du réel. Lacan et les didactic (h) iens. ", 1998.
Giuseppina SANTAGOSTINO (Sous la direction de) "Shoah, mémoire et écriture, Primo Levi et le dialogue des savoirs. ", 1997.
Agnès GUILLOT

CHOFFEL-

Hans-Jürgen LÜSEBRINK "Regards croisés vers une culture transfontalière. ", 1999. Marie-Jeanne
MAILFERT

CHOFFEL-

"Les jeunes professeurs des écoles: devenir enseignant. ", 1998.
Eirick PRAIRAT

"Une politique culturelle à la rencontre d'un territoire.", 1999.
Alex FAITELSON "Courage dans la tourmente en Lituanie 1941-1945. ", 1999. Georges NAvET (Sous la direction de) "La cité dans le conflit. ", 1997.

"La sanction. Petit manuel à l'usage des éducateurs. ", 1997. Eirick PRAIRAT "Penser la sanction. IRs grands textes. ", 1999.

Georges

NAVET

Georges

NAVET

(Sous la direction de) "Modernité de la servitude.", 1999.
Gilbert MEYNIER

"Le philosophe tion. ", 2000.

comme

fic-

(Sous la direction de) "L'Algérie contemporaine. Bilan et solutions pour sortir de la crise.", 2000.
Olivier LE COUR-GRANDMAISON (Sous la direction de) "Faut-il avoir la haine ?", 2001.

Véronique GERARDIN-COLLET Christiane RIBONI (Sous la direction de) "Autisme: perspectives actuelles.", 2000. Alain BROSSAT

"La paix barbare. Essais sur la politique contemporaine", 2001.

Le FORUM-IRTS Lorraine organise chaque année conférences, colloques et de journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux problématiques plurielles développées dans ces diverses manifestations. Les thèmes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des questions sociales: psychanalyse, sociologie, travail social, histoire, philosophie.

La publication de cet ouvrage est pour nous l'occasion de renouveler nos remerciements et d'adresser un amical salut, à saute-frontières, à celles et ceux qui ont participé aux rencontres de mai 2000 à Nancy. Ils étaient venus de Sarajevo, Paris, Split, Tirana, Prishtina, Londres ou Belgrade: Ylljet Alicka, Marie-Françoise Allain, Daniel Bensaïd, Mustafaj Besnik, Sonja Biserko, Bénédicte Chesnelong, Miljenko Dereta, Zlatko Dizdarevic, Svebor Dizdarevic, Guy Didier, Dominique Dolmieu, Jacques-Benjamin Drieux, Artan Fuga, Florence Hartmann, Paul Hermant, Quintin Hoare, Muhamedin Kullashi, Branka Magas, Slavko Mihaljcek, Véronique Nahoum-Grappe, Jean-Franklin Narodetzki, Lucien Perpette, Jean-Yves Potel, Ymer Jaka. Heni Erceg, rédactrice en chef du FeraI Tribune (Split, Zagreb) n'avait pas pu nous rejoindre, victime la veille d'un accident de la route. Slobodan Inic, journaliste de Nasa Borba, Vreme ou Monitor, et pour différents journaux de l'opposition démocratique, qui devait également venir à Nancy, a malheureusement été emporté par la maladie. Nous tenions à lui rendre hommage.

La durée de ce colloque (six jours), la diversité des intervenants et des thématiques abordées ont permis de créer un moment rare d'échanges, de réflexion, de rencontres tout simplement, lors des tables rondes bien sûr, mais aussi en marge du colloque. Certains participants sont en effet restés plusieurs jours parmi nous, et le festival de théâtre "Passages", organisé par le Théâtre de la Manufacture, Centre Dramatique National Nancy Lorraine (partenaire de ce colloque initié par le Forum-IRTs de Lorraine) a permis de multiplier les espaces de convivialité.

"Aussi actuel que soit Milosevic, je ne peux résister au besoin de parler de lui au passé: Il était une fois une sorte de roi malveillant, Midas, créateur d'effets contraires. Il ne faisait rien de ce qu'il promettait. Il faisait tout ce qu'il n'avait pas dit. Tout ce qu'il faisait était le résultat d'illusions, d'ignorance, de préjugés et d'erreurs. Il créa plusieurs petits états dans les Balkans, contre lesquels il partit en guerre. Il détruisit son propre Etat auquel il avait, comme appât, offert la paix et le niveau de vie suédois,. il lui apporta la misère et l'exclusion du monde civilisé. Il se joua des médias qui l'avaient créé et qui allaient l'abattre,. les médias se servaient de lui au gré de leurs besoins. Il trompait impudemment les hommes politiques occidentaux, qui le proclamèrent responsable de leurs propres échecs dans cette partie de l'Europe. Il vivait pour régner, et régnait pour ne pas vivre. Ce fut le politicien le plus pernicieux de l'histoire du peuple serbe et de l'Etat serbe contemporain."

Vidosav Stevanovic Les métamorphoses de Slobodan Milosevic in Ex- Yougolavie, les seigneurs de la guerre, p. 65

"Une douzaine de rhapsodes attendaient leur tour. Les Français avaient chanté leur héros, Roland, soufflant dans son cor avant d'expirer,. puis les Allemands avaient évoqué l'anneau du leur, Siegfried. [... ] Vint enfin leur tour,. le seigneur annonça à ses amis qu'ils allaient maintenant entendre les rhapsodes des Balkans venus tout droit de la bataille de Kosovo où la chrétienté avait essuyé une lourde blessure, et il exhorta tous les assistants à prier: Puisse celle-ci être la dernière! Dans le profond silence qui s'installa, chacun à son tour, dans sa langue, entonna le vieux chant aussi froid que la pierre: "Un épais brouillard couvre la plaine des Merles,. Serbes, levez-vous, les Albanais nous enlèvent le Kosovo - Ô! Quel brouillard opaque nous enveloppe. Dressez-vous, Albanais, le Kosovo tombe aux mains du Slave" !" Ismaïl Kadaré, Trois chants funèbres pour le Kosovo

TABLE DES MATIERES

AVANT-PROPOS Dominique LEPAGE, Muhamedin KULLASHI DEBALKANISATION
Paul GARDE

p. Il p. 17 p. 27

OU EUROPEANISATION?

LA CRISE DE LA MACEDOINE
Muhamedin KULLASHI

ECRITURE ET REECRITURE DE L'HISTOIRE EN YOUGOSLAVIE ET APRES
Branka MAGAS

p. 53

LA GUERRE ET LES NETTOYAGES ETHNIQUES AU KOSOVO
Ymer JAKA

p.61 p. 73

LE NOUVEAU NATIONALISME SERBE
Sonja BISERKO

CRIMES ET DÉNIS (EX-YOUGOSLAVIE
Véronique

1991-1995)

p.95

NAHOUM-GRAPPE

ASPECTS DU TRIBUNAL PENAL INTERNATIONAL POUR L'EX-YOUGOSLAVIE
Jean-Franklin NARODETZKI

p. 121 p. 133

LA MYSTIFICATION
Muhamedin KULLASHI

DES CRIMES

PURIFICATION ETHNIQUE, DEUX MYTHES RECURRENTS D'UNE IDEOLOGIE Dominique LEPAGE

p. 153

AVANT-PROPOS
Dominique LEPAGE, Muhamedin KULLASHI

Cet ouvrage reprend certaines interventions proposées lors du colloque "Demain les Balkans" qui s'est déroulé à Nancy du 3 au 8 mai 2000. Quel que soit le temps écoulé depuis, il eût été dommage de ne pas leur offrir un espace de diffusion plus large, moins pour l'originalité ou le brio des propos - bien que certains n'en soient pas dépourvus - que pour leur pertinence. C'est même précisément ce temps écoulé depuis qui nous permet de réaliser combien ces interventions sont d'actualité, à quel point les événements - voire les bouleversements - survenus depuis, loin d'amoindrir leur portée, ne font que souligner leur force. Rappelons brièvement l'objectif qui avait présidé à l'organisation de ce colloque. Nous voulions esquisser un "état des lieux" loin des clichés condescendants et confortables de la "poudrière balkanique ", qui serait définie et marquée à jamais par l'atavisme des "haines ethniques". Nous nous demandions s'il était utopique, "malgré les tragédies passées et les ressentiments présents, malgré les séquelles indélébiles de ces dix dernières années, de dessiner les contours d'une Europe du Sud-Est qui refuserait le repli nationaliste, reconnaîtrait les identités différentes des peuples qui la composent et établirait communautairement des fondements démocratiques durables. " Notre projet était à la fois modeste et ambitieux: ce ne serait ni "Les Balkans expliqués à ma fille", ni un débat d'érudits réservés aux seuls initiés. Il s'agissait pour nous de donner la parole à des femmes et à des hommes qui peuvent nous aider à comprendre les déchirures de cette région mais surtout à esquisser, avec lucidité et exigence, les perspectives d'un avenir enfin débarrassé de toute notion" d'ethniquement pur". Le refus du nationalisme, et de son aboutissement, logique et/ou chronologique: l' "ethnicisation" des conflits, la purification "ethnique": l'essentiel était déjà dit.

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De ce colloque lui-même, de ces six jours de réflexions, nous voudrions au préalable extraire quelques propos qui, au-delà de la situation qu'ils évoquent, sont riches d'une émotion encore palpable, qu'une analyse publiée tend souvent à gommer 1:

- Miljenko Dereta, de Belgrade:
"Nous sommes nés dans un pays qui n'existe plus. Nous sommes retombés dans une brutalité médiévale, avec une question d'identité obsédante en Serbie et une question non résolue: où sont les frontières? [... J Il faudra changer de langue et trouver les mots pour désigner les atrocités commises en notre nom. [...] La Yougo-Serbie est le seul pays qui n'a pas entamé de processus de transition."
Zlatko Dizdarevic, de Sarajevo: "Je me souviens de la guerre avec beaucoup de nostalgie. [...] Nous assistons maintenant en Bosnie à une défaite humaine, sociale, morale. Nous sommes dominés par trois partis autoritaires au lieu d'un, et la communauté internationale nous dit cyniquement: "Vous avez le résultat d'élections démocratiques". Mais de système démocratique, il n'y en a pas. De même qu'il n'y a ni système judiciaire libre, ni administration libre. On ne peut même pas dire qu'il existe une société civile. Monfils me traite de "nationaliste sarajévien" parce que j'appartiens à ceux qui ont en tête l' ancienne Sarajevo. Dans cette nouvelle Bosnie, il y a surtout des gens profondément blessés, au niveau éthique, ou des gens qui s'en moquent,. les uns et les autres se côtoient dans une survie chaotique. [...] La communauté internationale, pendant ces dix dernières années, ne s'est pas contentée de ne pas avoir de stratégie pour les Balkans, de n'avoir aucun concept à offrir pour la situation spécifique des Balkans,.

elle a apporté son soutien à ceux qui produisaient le mal au
lieu de soutenir les gens qui subissaient le mal". Vjosa Dobruna, de Prishtina:

"L'indépendance du Kosovo est une condition indispensable à sa stabilité. [...] La possession de son territoire a été la source de 10 années de guerres et il est l'objet de tant de convoitises depuis des siècles... Le Kosovo est une fontaine

des désirs. "

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Quant aux contributions qui suivent, par l'éclairage qu'elles apportent, les analyses qu'elles développent, les témoignages qu'elles proposent, elles contribuent à lire les événements, à leur donner une intelligibilité, en les reliant à un contexte historique, un projet politique, une manipulation idéologique. Elles sont précieuses lorsqu'au-delà de la relation événementielle et des explications simplistes, on cherche le sens de ce qui est survenu dans l'Europe du Sud-Est, sans que la "complexité" des faits - maintes fois soulignée, trop souvent invoquée pour justifier une prétendue impuissance ou une réelle indifférence - ne constitue un obstacle. De nombreuses convergences théoriques apparaissent en effet à la lecture de ces textes, tel un indispensable fil rouge qui aurait guidé leurs auteurs sur le cheminement de leurs analyses et de leurs questionnements; tel un garde-fou, aussi, soigneusement établi face aux errements de certains milieux politiques ou intellectuels. Ceux qui ne virent ou ne firent semblant de voir qu'un affrontement entre deux "belligérants" aux responsabilités forcément équivalentes, puisqu'arasées a priori. Ceux que des automatismes anciens ont enfermés dans l'impasse d'une indignation anti-impérialiste à visée unique (les Etats-Unis) et qui "n'ont jamais vu passer l'impérialisme serbe" 2. Ceux qui se sont conformés à une stricte symétrie confondant sans doute symétrie syntaxique et équité - d'un système dual occultant toutes les responsabilités, grands adeptes donc de la rhétorique du "et... et..." (et les Serbes et les Croates; et les Serbes et les Bosniaques...) ou du "ni... ni..." (ni Milosevic ni l'Otan). Ceux pour qui la paix est un Absolu, un but en soi, oubliant tous les accords de paix qui, dans l' histoire de l'Europe, n'ont fait qu' entériner la possession de territoires acquis par la guerre, comme à Dayton, précisément. Ce fil rouge qui s'inscrit, en pointillés, tout au long des textes que nous publions aujourd'hui, ces convergences théoriques qui se sont dessinées, sont tissées de quelques faits avérés - quelques évidences, devrions-nous dire - que nous remettent en mémoire les auteurs des textes publiés ici. La lente et méthodique montée du nationalisme serbe, particulièrement flagrante depuis le début des années 80, interdit au bon sens de voir dans la déclaration d'indépendance, en 1991, de la Slovénie ou de la Croatie, une cause aux guerres de Milosevic. Ces

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textes nous rappellent, si besoin en était, que le processus d'affrontement des communautés, ainsi que le projet de nettoyage ethnique, étaient déjà mis en place entre 1980 et 1990. Milosevic s'est d'ailleurs peu intéressé au sort de la Slovénie, comme l'avait remarqué Florence Hartmann, puisque la population serbe y était peu significati ve. Le Kosovo, en revanche, point de départ et point d'aboutissement de l'entreprise grand-serbe, en a toujours été le véritable enjeu. Ce territoire "hérité" de l'Empire ottoman - ou plutôt magnanimement offert à la Serbie en 1913 par les dépeçages de la conférence de Londres - a, de façon cyclique, alimenté la propagande nationaliste qui s'efforçait de "regrouper les territoires serbes" et de "serbiser" les autres. Dès 1937, l'historien de renom Vasa Cubrilovic, membre de l'Académie des sciences et des arts de Belgrade, avait présenté aux autorités de Belgrade un projet de "déménagement des Albanais" du Kosovo, assorti d'un véritable programme de nettoyage ethnique. Rappelons-nous aussi le rôle déterminant joué depuis son discours de 1977 jusqu'à nos jours par Dobrica Cosic, académicien et stratège nationaliste, dans les cercles de l'actuel président Kostunica, ainsi que le tristement célèbre Mémorandum de 1986 (de l'Académie serbe des Sciences et des
Arts) .

Les articles qui suivent montrent d'ailleurs l'inanité des considérations assimilant les guerres des Balkans à des "guerres ethniques". Les déportations de populations, les éliminations massives de civils, les pratiques de génocide, ne furent pas commises sous l'effet de "haines ancestrales" innées, contenues pendant une certaine période de l' histoire, et qui auraient spontanément refait surface pour embraser l'ex -Yougoslavie. Les guerres ethniques par nature n'existent pas - pas plus, d'ailleurs, que les guerres "de religion". Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est que des guerres peuvent prendre la forme d'affrontements ethniques, quand il y a eu manipulation programmée des communautés, qu'un régime a consciemment dressées les unes contre les autres afin d'assouvir une volonté de pouvoir et de conquête de territoires. Il ne saurait être question, pourtant, de la part des auteurs publiés ici, de rejeter toutes les responsabilités du drame yougoslave sur un seul homme - fût-ce Milosevic -, un seul régime politique, un seul pays. Il a été démontré que c'est bien une machine étatique, celle de la Yougo-Serbie qui a "fait fonctionner" Milosevic. D'autres nationalismes ont été à l'œuvre également dans

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les Balkans, notamment le nationalisme croate, sans qu'il y ait forcément équivalence de responsabilité. Mais en rester là dans la recherche des responsabilités serait encore un peu court. Qu'auraient pu concrètement réaliser les milices purificatrices, en effet, sans les collusions inter-étatiques à l'échelle européenne, sans l'indifférence, dans le meilleur des cas, ou plutôt la connivence de facto - quand elle n'était pas délibérée - de la part des "grandes puissances occidentales" qui, jusqu'en 1999, ont traité "Monsieur" Milosevic d'égal à égal, faisant de lui leur seul interlocuteur? Cette responsabilité des pays dits "de l'Ouest", particulièrement flagrante en Bosnie, s'est tristement illustrée, entre autres, dans les Accords de Dayton, qui entérinèrent en 1995 le partage de la Bosnie sur des critères ethniques: en figeant les résultats des épurations, en ignorant totalement la question du Kosovo, ils ont eu des conséquences désastreuses non seulement pour les Bosniaques, dont ils ont plombé l'avenir pour longtemps, mais pour l'exYougoslavie dans son ensemble. Enfin, quoi qu'en dirent et quoi qu'en disent les adeptes du scepticisme mou ou du négationnislne dur, les pires crimes, les pires atteintes aux droits humains ont bien eu lieu: viols collectifs, tortures, massacres de civils, déportations massives de populations, charniers, camps de détention concentrationnaire, dans une volonté d'élimination ou de souillure définitive. Les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité, le génocide ont été suffisamment attestés depuis le début des années 90. Restent maintenant à juger les criminels, tous les criminels de guerre, de quelque pays qu'ils fussent. Le TPIY a une responsabilité immense. Là encore, après comme pendant les événements, il faudra une volonté de déciller plutôt que de masquer, une démarche qui chantourne plutôt que d'araser, qui cisèle au lieu de niveler. De nombreux cadavres de l'histoire restent encore à déterrer du charnier des mensonges bus. Après, seulement, quand justice aura été faite, pourra-t-on peutêtre évoquer sereinement le futur de ces Etats issus de l'exYougoslavie. L'Union européenne, dans laquelle ils demandent, légitimement, leur intégration, ne peut se concevoir sans le respect - de la part de tous ses Etats membres - des fondements démocratiques et en particulier de ceux qui touchent aux droits de l'homme, au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et aux droits des minorités (ou des communautés dites minoritaires). Alors, pourrait

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venir le temps des Etats de citoyens, des peuples définis par un projet politique commun et non par une appartenance "ethnique" ou religieuse, au sein d'une Europe apaisée.

Précision: Les articles publiés dans ce livre ont été rédigés à des dates (des époques?) différentes, dont mention est faite à chaque fois. Cela importe dans la mesure où leur auteur était ou non en mesure, dans son analyse, de prendre en compte certains développements survenus depuis mai 2000, et dont il appartient à chacun de mesurer l'importance et la signification: élection de Stipe Mesic en Croatie, travaux d'enquête et d'exhumation des charniers, soulèvement serbe et élection de Kostunica, transfèrement au TPIY de Milosevic, inculpations de plusieurs criminels de guerre, affrontements en Macédoine, pour ne citer que les faits les plus connus.

Novembre 2001

Notes:
1. Toutes les citations qui suivent sont la reproduction textuelle de propos tenus à Nancy en mai 2000. 2. Selon la formule employée par J.-F. Narodetzki, in Nuits serbes et brouillards occidentaux, L'esprit frappeur, 1999, p. 10.

DEBALKANISATION OU EUROPEANISATION?
Paul GARDE

Les événements survenus au tournant du siècle ont modifié la donne dans la péninsule balkanique; ils laissent peut-être espérer une amélioration de sa situation et un retour définitif à la paix. La Bosnie est sortie de la guerre en 1995 avec Dayton, le Kosovo a été libéré de l'oppression par l'action de l'OTAN en 1999. Un peu partout, les dirigeants les plus belliqueux ont perdu le pouvoir. En Croatie, après la mort de Franjo Tudjman, les élections de janvier 2000 ont été perdues par son parti, le HDZ, et gagnées par un président, Stipe Mesic, et un gouvernement, celui d'Ivica Racan, bien décidés à renoncer aux excès nationalistes, à démocratiser leur société et à l'ouvrir sur l'Europe. En Serbie, en octobre de la même année, Slobodan Milosevic a été enfin chassé du pouvoir; la coalition hétéroclite qui l'a remplacé reste certes marquée par les convictions nationalistes du nouveau président Vojislav Kostunica, mais elle montre néanmoins sa ferme volonté de renoncer aux méthodes dictatoriales et à la violence, et de n'avoir recours qu'à la démocratie, à la légalité et au dialogue. Le Monténégro, sous la présidence de Milo Djukanovic, n'avait pas attendu la chute de Milosevic pour prendre ses distances avec la Serbie et pratiquer la coexistence pacifique des diverses ethnies; il a acquis ainsi une indépendance de fait qu'il ne peut que chercher à rendre plus complète. Au Kosovo, après la libération, c'est le parti modéré et non-violent d'Ibrahim Rugova qui l'a emporté aux élections d'octobre 2000. En Bosnie, au même moment, Alija Izetbegovic s'est retiré du pouvoir, et les élections ont montré, au moins dans les zones sous contrôle bosniaque, une prédominance des partis modérés de Zlatko Lagumdzija et de Haris Silajdzic.

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La Macédoine continue, sous la nouvelle présidence comme sous l'ancienne, à faire collaborer dans son gouvernement les représentants de ses deux principales populations, macédonienne et albanaise. La Grèce s'est réconciliée avec elle, renonçant à ses excès de rhétorique nationaliste. L'Albanie semble être heureusement sortie de la période d'anarchie qu'elle a connue en 1996. En Bulgarie, les ex-communistes ont été écartés du pouvoir, qu'ils n'ont reconquis qu'en Roumanie. Ces évolutions favorables récentes doivent beaucoup à l'action de la communauté internationale, et plus particulièrement des grands pays occidentaux. Ceux-ci ont fort heureusement renoncé à leurs divisions et à l'incompréhension qui, au début des années 90, avaient amené certains d'entre eux à l'indulgence envers les plus violents, aux compromissions avec eux et à la passivité. Ils ont su en 1995, après des années d'hésitations, imposer par la force la signature de Dayton, paix injuste mais paix tout de même. Après une nouvelle période de passivité, ils ont eu en 1999 le courage de libérer le Kosovo. Ils ont posé en commun quelques principes simples sur la démocratie et la tolérance, le refus des solutions violentes, le respect des frontières et celui des minorités, la justice et le châtiment des crimes de guerre, l'encouragement à la collaboration entre pays voisins. Ils ont ainsi cherché à bâtir une politique cohérente tendant à la paix, assortie de toutes les incitations possibles au respect de ces principes. Ces incitations, jointes à la lassitude et au dégoût provoqués par les années de guerre, et au désespoir devant la pauvreté, ont contribué pour beaucoup aux heureux changements qui sont en cours. Mais tous les problèmes sont loin d'être résolus et de nombreux foyers de tension possible subsistent. D'abord, il y a l'extrême pauvreté, la situation économique très difficile de tous les pays ex-communistes de la péninsule (c'est-àdire tous sauf la Grèce). Partout nous avons, au départ, une économie arriérée et peu compétitive, et les difficultés de la transition, avec des poches d'économie d'Etat subsistantes, des privatisations parfois chaotiques, des dérives mafieuses ou népotiques. A cela s'ajoutent dans toute l'ex-Yougoslavie les séquelles de la guerre,

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