Expériences croisées

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Entre la fin du XVIIIe et le milieu du XXe siècle, les judaïsmes de France et d’Allemagne prendront des formes nouvelles qui auraient pu augurer d’une inscription durable dans les sociétés d’accueil. «Franco-judaïsme» et «judaïsme allemand» témoignent, chacun à leur manière, d’une volonté d’émancipation et d’intégration que balayera la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. À travers l’analyse de phénomènes comme l’émigration ou l’antisémitisme, du rôle de la presse juive ou de rituels tels que le mariage, ce volume, élaboré par de jeunes chercheurs doctorants français, allemands, anglais et américains, propose une histoire comparée de ces communautés pour définir les grandes lignes de ce qui aurait pu se constituer comme un judaïsme européen.
Publié le : lundi 14 juillet 2014
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EAN13 : 9782841623167
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Sous la direction de Heidi Knörzer

Expériences croisées

Juifs de France et d’Allemagne aux XIXe et XXe siècles

Présentation

Entre la fin du XVIIIe et le milieu du XXe siècle, les judaïsmes de France et d’Allemagne prendront des formes nouvelles qui auraient pu augurer d’une inscription durable dans les sociétés d’accueil. “Franco-judaïsme“ et “judaïsme allemand“ témoignent, chacun à leur manière, d’une volonté d’émancipation et d’intégration que balayera la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. A travers l’analyse de phénomènes comme l’émigration ou l’antisémitisme, du rôle de la presse juive ou de rituels tels que le mariage, ce volume, élaboré par de jeunes chercheurs doctorants français, allemands, anglais et américains, propose une histoire comparée de ces communautés pour définir les grandes lignes de ce qui aurait pu se constituer comme un judaïsme européen.

Table des matières

  • Introduction(Heidi Knörzer)
  • I. Contacts, transferts, réseaux
    • L'émancipation des Juifs en Prusse et en France au XVIIIe siècle : un discours européen ?(Silvia Richter)
    • Un programme commun ?(Jens Neumann-Schliski)
      • Introduction
      • Conclusion
    • Ludwig Philippson, Isidore Cahen, Gustav Karpeles et Hippolyte Prague(Heidi Knörzer)
    • De Paris à Berlin via Londres(Tobias Metzler)
  • II. Similitudes
    • La vie juive immigrée en France et en Allemagne dans l'entre-deux-guerres(Dorothea Bohnekamp)
    • Pour une « histoire intégrée » des Juifs à Berlin (1945-1990)(Laurence Duchaine)
      • « L’histoire intégrée » : présentation d’une démarche récente
      • Embûches sur la « voie royale »
      • Quelles leçons tirer d’une « histoire intégrée des Juifs à Berlin » ?
      • Conclusion
  • III. Perspectives locales et pratiques sociales
    • Entre les nations(Mathias Seiter)
    • Une place pour l'amour ?(Sarah E. Wobick-Segev)
    • Documents
      • Christian Wilhelm von Dohm, De la réforme politique des Juifs, traduction de l’allemand par Jean Bernoulli, Dessau 1782
      • Isaac de Pinto, Apologie pour la Nation Juive ou réflexions critiques sur le premier chapitre du VIIe tome des œuvres de Monsieur de Voltaire au sujet des juifs, Amsterdam, J. Joubert, 1762
      • Isaac de Pinto, Traité de la circulation et du crédit, Amsterdam, M. M. Rey, 1771
      • Isidore Cahen à propos de la parution de « La France juive », ( Archives israélites 6 mai 1886)
      • Hippolyte Prague, L’égalité politique en Allemagne et en France, à l’aurore du XXe siècle (Archives israélites, 11 avril 1901)
      • Ludwig Philippson, « Contre W. Marr », Allgemeine Zeitung des Judenthums 18.3.1879
  • Notes sur les contributeurs

Introduction

Heidi Knörzer

Depuis quelques années, on a vu paraître un nombre croissant d’études comparatives concernant l’histoire des minorités juives d’Europe1. En ce qui concerne l’histoire des Juifs de France et d’Allemagne, sont comparés ou mis en relation divers aspects de la vie juive, comme les processus d’émancipation et d’intégration nationale, les mouvements de la Haskala, de la science du judaïsme et de la réforme juive, l’identité des minorités juives, l’évolution de leurs institutions ou encore de leurs réactions à l’antisémitisme2. La majorité de ces recherches3 souligne les divergences profondes entre la vie juive en France et en Allemagne. Elles ­partent du principe que ces deux pays sont différents, notamment en ce qui concerne les structures politiques – on pensera à la célèbre opposition entre la nation politique à la française et la nation ethno­culturelle à l’allemande et aux différents rôles joués par la religion dans ces deux pays –, pour en déduire que la réalité des minorités juives des deux pays l’est aussi. En effet, les deux collectivités prennent des chemins très différents. Alors que, dans le sillage de la Révolution française, les Juifs français sont émancipés en l’espace d’un an (1790-1791), le chemin vers l’égalité civique de leurs coreligionnaires allemands est bien plus tortueux. Ce n’est qu’au bout d’un siècle, marqué par des revirements considérables, que les Juifs allemands obtiennent les droits civiques avec la fondation de l’Empire allemand en 1871.

S’il est difficile de nier un certain impact de ces deux modes d’émancipation4 sur les minorités juives, la conviction qui anime les auteurs de ce volume est que les évolutions apparemment contrastées des collectivités juives d’Allemagne et de France ne doivent pas nous faire négliger les non moins importants parallèles et ressemblances entre celles-ci. La réalité politique, sociale et culturelle des Juifs allemands et français durant « l’ère de l’émancipation » (1789-1933) n’était-elle pas considérablement marquée par des structures transnationales dont l’Alliance Israélite universelle, qui comptait de nombreux Allemands parmi ces membres, n’est qu’un exemple ? N’existait-il pas de solides contacts culturels entre les Juifs d’Allemagne et de France, comme l’attestent, entre autres, la forte présence de banquiers, de compositeurs, de médecins et d’universitaires juifs allemands à Paris au XIXe siècle5 ? Les minorités juives ne gardaient-elles pas la conscience d’une appartenance commune en dépit d’une forte inscription dans le contexte national et n’étaient-elles pas, dans les deux pays, victimes d’exclusion et de discrimination, situation qui pourrait expliquer des approches similaires de certains phénomènes ?

Ce sont ces similitudes et ces imbrications entre les deux collectivités juives que ce volume se propose de mettre en évidence. Au lieu de partir du contexte politique pour comprendre la réalité juive de ces deux pays, les auteurs invitent le lecteur à un changement de perspective en choisissant un autre angle d’approche. Certaines contributions proposent ainsi des analyses micro-historiques des pratiques sociales et politiques ou étudient des zones frontalières ; d’autres penchent leur regard sur les transferts culturels et le dialogue entre les deux collectivités. Pour tous les auteurs, il ne s’agit pas de niveler les différences entre les collectivités juives, mais d’être sensible aux manifestations de principes ou de soucis proches, voire de dégager un tronc commun. Mais surtout il s’agit de transmettre la réalité juive dans toute sa complexité.

Si le changement de perspective a trait aux articulations du texte au contexte, il concerne également la façon dont sont considérées les minorités juives. Dans la plupart des études comparatives, elles sont quasiment absentes en tant qu’acteurs sociaux, et leurs choix identitaires, politiques et sociaux sont présentés comme entièrement déterminés par le contexte national. Or, les Juifs ne se contentent pas d’accueillir l’héritage du pays dans lequel ils évoluent, introduisant dans l’univers juif les questions politiques, les schémas identitaires et les façons de faire de ce dernier, mais ils participent très activement à l’élaboration du contexte national. Ils contribuent ainsi massivement aux débats concernant leur propre émancipation et à leur défense contre l’antisémitisme. Ils se montrent également engagés en ce qui concerne l’intégration des réfugiés juifs d’Europe de l’Est en créant des structures d’accueil et produisent des œuvres dans le domaine de l’art, de la philosophie et de l’histoire. Tout cela fait d’eux, selon une expression du chercheur autrichien Klaus Hödl, « des architectes impliqués dans la construction de la société6 » au même titre que les non-Juifs, plutôt que des membres passifs d’une société à laquelle ils peuvent tout au plus réagir.

Contacts, transferts et réseaux

La première partie rassemble des contributions consacrées aux relations entre les Juifs de France et d’Allemagne. Dans cette optique, SILVIA RICHTER présente les processus d’émancipation des Juifs de France et de Prusse qui débutent vers 1750 comme une vaste interaction culturelle entre ces deux pays. C’est de ce dialogue entre les cultures à l’intérieur duquel on se passait les arguments en faveur de l’émancipation des Juifs à travers des documents écrits, des traductions ou des rencontres concrètes que naît un discours franco-allemand sur l’émancipation auquel les juifs prennent dès le départ une part très active. Les deux contributions suivantes insistent sur les nombreux échanges entretenus entre les Juifs allemands et français au XIXe siècle à travers la presse juive et sur les approches similaires de certains phénomènes qui en résultent. Si JENS NEUMANN-SCHLISKI s’intéresse aux conceptions de l’identité juive telles qu’elles sont diffusées par deux principaux journaux juifs de l’aire franco-allemande du XIXe siècle, Les Archives Israélites et le Allgemeine Zeitung des Judenthums, HEIDI KNÖRZER analyse les réactions de quatre journalistes de ces deux revues à l’égard de l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle. Grâce à la presse juive qui leur permettait d’échanger et de communiquer par-delà les frontières, les journalistes des deux revues s’inscrivent dans « une sorte de république des lettres7 » transnationale, ce qui peut expliquer les nombreux points de convergence dans leurs conceptions identitaires et dans leurs stratégies de défense contre l’antisémitisme. L’article de TOBIAS ­METZLER s’intéresse aux transferts culturels dans le domaine de l’art. A l’exemple de quatre expositions juives organisées au tournant des XIXe et XXe siècles à Paris, Londres et Berlin, l’auteur illustre l’existence d’un réseau juif transnational, fait de nombreux transferts entre les collectivités juives de ces métropoles. L’auteur montre que par le transfert de pièces d’exposition, de personnes comme l’historien Heinrich Graetz et d’idées d’une ville à l’autre, les organisateurs d’exposition tentent d’inscrire la judéité dans un espace se situant entre le national et l’universel.

Similitudes

Les articles réunis dans la deuxième partie soulignent les nombreux parallèles, éléments unificateurs et visions communes entre Juifs de pays de structures politiques différentes. Dans son article consacré à la vie juive immigrée en France et en Allemagne dans l’entre-deux guerres, DOROTHEA BOHNEKAMP décrit les rapports ambivalents entre les communautés juives établies et les nouveaux arrivants d’Europe de l’Est. Elle montre qu’en dépit d’une politique officielle plus généreuse à l’égard des immigrés en France, les communautés juives établies dans les deux pays font preuve de la même attitude ambivalente à l’égard de leurs coreligionnaires de l’Est. Loin de totalement rejeter les Juifs de l’Est, comme le montre la mise en place d’un vaste système d’aides sociales et juridiques dans les deux pays, elles les accueillaient cependant avec une certaine réticence. LAURENCE DUCHAINE quitte le cadre franco-allemand pour se pencher sur les communautés juives de Berlin du temps des deux Allemagnes. Au lieu d’insister sur les contrastes entre la vie juive à Berlin-Ouest et à Berlin-Est, dus aux différents systèmes politiques, et de considérer l’histoire des deux communautés comme une simple juxtaposition des deux histoires, elle présente leur histoire comme une histoire « intégrée » en insistant sur l’existence de processus et de mouvements similaires jusqu’à présent méconnus.

Perspectives locales et pratiques sociales

Les contributions de la troisième partie interrogent les rapports entre l’idéologie dominante et les Juifs. Dans son article consacré au travail des historiens juifs d’Alsace-Lorraine après l’annexion en 1871, MATHIAS SEITER montre comment ces derniers, afin d’éviter de se positionner par rapport à une des identités nationales concurrentes, ont élaboré des versions régionales de l’histoire juive. SARAH E. WOBICK-SEGEV, quant à elle, éclaire l’évolution des pratiques de mariage chez les minorités juives de France et d’Allemagne. Au lieu d’employer des concepts interprétatifs, tels que « modernisation » et d’inscrire ainsi ces processus dans une dynamique par le haut, elle insiste sur le rôle central joué par les individus eux-mêmes et par les nouveaux lieux de sociabilités. Ces deux contributions illustrent particulièrement bien la façon innovante des juifs du XIXe siècle de restructurer leurs identités qui n’est pas toujours tributaire de l’idéologie dominante.

*

Ce volume rassemble les Actes de l’atelier « jeunes chercheurs » : « L’histoire des minorités juives d’Europe – une histoire comparable ? », organisé en décembre 2007 à l’Institut historique allemand de Paris. Je tiens à remercier l’Institut historique allemand et le CEREG (Centre d’études et de recherches sur l’espace germanophone) de l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle. Ces institutions ont réagi à ce projet avec enthousiasme et ont apporté le soutien financier, mais aussi moral qui a rendu possible l’organisation de l’atelier et la publication de ses Actes. Mes remerciements vont également aux Éditions de l’éclat, qui ont bien voulu accueillir ce volume dans leur collection « Bibliothèque des fondations », publiée sous les auspices de la Fondation du judaïsme français avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Pour finir, j’aimerais remercier vivement Céline Trautmann-Waller qui m’a toujours encouragée à mener ce projet à bien, Monique Lévy qui a accepté de relire et de commenter toutes les contributions et, enfin, les traducteurs des articles rédigés en allemand ou en anglais.


Notes du chapitre

[1] Voir R. Liedtke, S. Wendehorst éds., The Emancipation of Catholics, Jews and Protestants. Minorities and the Nation State in nineteenth-century Europe, Manchester, New York 1990 ; F. Malino, D. Sorkin, Profiles in Diversity. Jews in a Changing Europe 1750-1870. Detroit 1990., J. Frankel, S.J. Zipperstein éds., Assimilation and Community. The Jews in Nineteenth Century Europe. Cambridge 1992 ; P. Birnbaum, I. Katznelson éds., Paths of Emancipation. Jews, States and Citizenship, Princeton 1995 ; M. Toscano éd., Integrazione e identità : L’esperienza ebraica in Germania e Italie dall’Illuminismo al fascismo, Milan 1998 ; R. Liedtke, Jewish Welfare in Hamburg and Manchester 1850-1914. Oxford 1998 ; M. Brenner, R. Liedtke, D. Rechter éds., Two Nations : British and German Jews in Comparative Perspective. Tübingen 1999 ; M. Brenner, V. Caron, U.R. Kaufmann éds., Emancipation reconsidered. The French and the German Models, Tübingen 2003.

[2] Cf. les contributions dans M. Brenner, V. Caron, U.R. Kaufmann, éds., Emancipation reconsidered. The French and the German Models, op. cit.

[3] Font cependant exception U. Wyrwa, Juden in der Toskana und in Preussen im Vergleich : Aufklärung und Emanzipation in Florenz, Livorno, Berlin und Königsberg i. Pr., Tübingen 2003, et W. Schmale, M. Steer éds., Kulturtransfer in der jüdischen Geschichte, Francfort/Main 2006.

[4] La distinction entre deux modes d’émancipation est de R. Rürup, Emanzipation und Antisemitismus : Studien zur „Judenfrage“ der bürgerlichen Gesellschaft. Göttingen 1975, p.78 sq.

[5] Cf. M. Espagne, Les Juifs allemands de Paris à l’époque de Heine, Paris, 1996.

[6] K. Hödl, Wiener Juden-Jüdische Wiener. Identität, Gedächtnis und Performanz im 19. Jahrhundert, Innsbruck 2006, p. 30.

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