Expertise psychiatrique et sexualité 1850-1930

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A partir du milieu du XIXe siècle, la psychiatrie occidentale a établi des classifications précises des déviances sexuelles. La pathologisation de certains comportements sexuels coïncida avec la reprise en main de l'ordre moral par le Pouvoir et l'Eglise. A compter des années 1850, les délits et crimes liés à la sexualité occupèrent couramment l'activité judiciaire. Ces contributions éclairent certains aspects de la problématique sur le plan juridique, médical, littéraire et sociétal, et interrogent sur la scientificité des expertises.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296450394
Nombre de pages : 218
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Revue internationale interdisciplinaire

Publiée par le Centre d’Histoire et d’Anthropologie du Droit de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et par l’Association Française Droit et Cultures

L’Harmattan

REVUE DROIT ET CULTURES
Revue internationale interdisciplinaire

Rédacteur en chef : Hervé GUILLOREL (ISP, CNRS/Paris Ouest Nanterre La Défense) Rédacteur adjoint responsable de l’édition : Jacqueline LAHMANI (CNRS)

Comité éditorial Jean-Godefroy BIDIMA (Tulane University) – Christiane BESNIER (CHAD, Paris Ouest Nanterre La Défense) – Jean-Claude BONNAN (Magistrat) – Gérard COURTOIS (Université d'Artois) – Marie-Claire FOBLETS (Louvain) – Hervé GUILLOREL (ISP, CNRS/Paris Ouest Nanterre La Défense) – Andreas HELMIS (Athènes) – Geneviève KOUBI (Paris 8 – Vincennes-St-Denis) – Chantal KOURILSKY-AUGEVEN (CNRS) – Anatoli KOVLER (CEDH, Strasbourg) – Charles de LESPINAY (Paris Ouest Nanterre La Défense) – Sara LIWERANT (CDPC, Paris Ouest Nanterre La Défense) – Bernadette MENU (CNRS) – Gilda NICOLAU (LAJP, Paris I)– Alain ROCHEGUDE (LAJP, Paris I) – Denis SALAS (ENM) Conseil Scientifique Yadh BEN ACHOUR (Tunis II) – Bernard BOTIVEAU (CNRS) – Bernard CHAMPION (La Réunion) – Emmanuel DECAUX (Paris II) – Antoine GARAPON (IHEJ) – Carol J. GREENHOUSE (Princeton University) – Régis LAFARGUE (Magistrat) – Robert PAGEARD (Magistrat honoraire) – Jean-Pierre POLY (Paris Ouest Nanterre La Défense) – Jacques POUMAREDE (Toulouse 1) – Norbert ROULAND (Aix-en-Provence) – Evelyne SERVERIN (CNRS) – Isabelle SCHULTE-TENCKHOFF (Genève) – Alain TESTART (CNRS) – Raymond
VERDIER (Association Française Droit et Cultures)

Directeur de la publication : Hervé GUILLOREL (ISP, CNRS/Paris Ouest Nanterre La Défense) Direction administrative : Soazick KERNEIS, Directeur du Centre d’Histoire et d’Anthropologie du Droit de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et Chantal KOURILSKYAUGEVEN, Présidente de l’Association Française Droit et Cultures

Revue Droit et Cultures, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 200 avenue de la République, 92001 Nanterre Cedex, Tel/Fax : 33(1) 40 97 73 65 email : jlahmani@u-paris10.fr

Sommaire

numéro 60-2010/2

Dossier Expertise psychiatrique et sexualité (1850-1930) Quand médecine, droit, morale et littérature se conjuguaient dans les prétoires…
(sous la responsabilité de Geneviève Koubi et Patrick Pognant)

Geneviève Koubi et Patrick Pognant, Présentation ............................... Gérard Danou, Sur une nouvelle d’Arthur Schnitzler (1862-1931) L’appel des ténèbres................................................................................................ Corinne François-Denève, Au bonheur des dames................................. Laurent Kondratuk, Le recours à l’expertise psychiatrique dans les juridictions ecclésiastiques (1850-1930).......................................... Fabien Gouriou, Le sexe des indigènes. Adolphe Kocher et la médecine légale en Algérie ...................................... Gilles Trimaille, L’expertise médico-légale face aux perversions : instrument ou argument de la justice ? .......................................................... Iulian-Bogdan Toma, Le « malade » a la parole. Discours médical et « anomalies sexuelles ».................................................. Francis Ancibure et Marivi Galan-Ancibure, Les devoirs de l’instituteur ............................................................................... Patrick Pognant, Le comte qui était comtesse : un cas de gynandrie au tribunal de Vienne (1890) ....................................... Marc Renneville, L’affaire Joseph Vacher : la fin « brevet d’impunité » pour les criminels ? .......................................... Brigitte Galtier, « La psychologie est une arme à double tranchant » : Sigmund Freud et l’expertise judiciaire ..........................................................
Études

9 15 29 45 59 73 89 99 113 129 143

Étienne Cornut, La juridicité de la coutume kanak................................... Mustapha Gahlouz, Droit coutumier et régulation dans la société kabyle de la fin du XIXe siècle..............................................

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Table of contents
Special Theme Psychiatric Expertise and Sexuality (1850-1930) When Medecine, Law, Morality and Literature joint in Courts…

numéro 60-2010/2

Geneviève Koubi et Patrick Pognant, Presentation ............................... Gérard Danou, On a Novella of Arthur Schnitzler (1862-1931) Flight into Darkness.............................................................................................. Corinne François-Denève, The Ladies’ Paradise ..................................... Laurent Kondratuk, The Appeal to the Psychiatric Expertise in the Ecclesiastical Jurisdictions (1850-1930).............................................. Fabien Gouriou, The Sex-Lives of Indigenous People. Adolphe Kocher and Forensic Medicine in Algeria ................................... Gilles Trimaille, The Medico-Legal Expert on Perversion: Instrument or Argument? ................................................................................ Iulian-Bogdan Toma, The «Sick Person» has the Floor. Medical Speech and «Sexual Anomalies »...................................................... Francis Ancibure et Marivi Galan-Ancibure, The School Teacher’s Duties........................................................................... Patrick Pognant, The Count who was a Countess: a Case of Gynandrism in the Court of Vienna (1890) ................................ Marc Renneville, The Joseph Vacher Affair: The end of «Impunity Certificate» for Criminals? ...................................... Brigitte Galtier, «Psychology is a Two-Edged Sword»: Freud and Court-Ordered Expertise..............................................................
Studies

9 15 29 45 59 73 89 99 113 129 143

Étienne Cornut, The Juridicity of the Kanak Custom.............................. Mustapha Gahlouz, Customary Law and Regulation in the Kabyle Society during the End of XIXth Century ............................

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Ont contribué à ce numéro
Francis Ancibure, docteur de 3e cycle en psychologie, DESS de psychopathologie et expert près la Cour d’appel de Pau, exerce dans un service de l’Aide sociale à l’enfance. Gérard Danou est docteur en médecine (ancien praticien hospitalier) docteur ès lettres (habilité à diriger des recherches en histoire culturelle – littérature et médecine). Il est chercheur associé aux Universités de Cergy-Pontoise et de Paris Diderot-Paris VII. Entre autres publications, on citera Le corps souffrant (littérature et médecine), Champ Vallon, Seyssel, 1994, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle : Henri Michaux est-il seul ?, Les Cahiers Bleus, Troyes, 2000 et Langue, récit, littérature dans l’éducation médicale, LambertLucas, Limoges, 2007. Corinne François-Denève, ancienne élève de l’ENS Paris, agrégée de lettres, est maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et membre du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, EA 2448. Elle participe depuis quelques années aux séminaires animés par Gérard Danou (dont « Peser les mots ») et y a par exemple publié « L’analyste analysé : Irvin D. Yalom » in Peser les mots (Actes du colloque « Littératures et médecine », Université de Cergy-Pontoise, 26 et 27 avril 2007), éd. par Gérard Danou, Limoges, éd. Lambert-Lucas, 2008, p. 101-125. Elle poursuit ses recherches sur les actrices ou les voyageuses. Marivi Galan-Ancibure, docteur en médecine, pédopsychiatre diplômée de l’Université de Buenos Aires, psychanalyste, exerce auprès d’enfants et d’adultes. Leur contribution dans ce volume est un prolongement du cas de Roch-François Ferré mentionné dans leur ouvrage La pédophilie, comprendre pour réagir, Dunod, 2008. Brigitte Galtier, maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise, chercheur en littérature moderne et psychanalyse, y anime le programme Arts littéraires, arts cliniques. Elle a publié L’écrit des jours – lire les journaux personnels : Alice James, Eugène Dabit, Sandor Ferenczi (H. Champion, 1997) et des articles sur les œuvres de Claire de Duras, Stendhal, Gautier, Péguy, Breton, Freud, Guilloux, Beckett, Sarraute et Cohen. Par ailleurs, elle a édité, avec C. Jacot-Grapa et P. Pognant, Voix Témoins (CER/FDP, 2006) et Arts littéraires, arts cliniques (Encrage, 2003). Fabien Gouriou, docteur en psychologie, est enseignant-chercheur au Centre interdisciplinaire de recherche appliquée au champ pénitentiaire (Cirap) et à l’École nationale d’administration pénitentiaire (Énap). Laurent Kondratuk, docteur en droit canonique (Université de Strasbourg II), est chargé de travaux dirigés à l’Université de Franche-Comté. Parmi ses derniers travaux, on notera : « Le travestissement dans le droit romano-canonique » (colloque Interdits et genre. Constructions, représentations et pratiques du féminin et du masculin, Tours, 15-16 mai 2009) ; « Les délits et les peines dans le droit canonique du 16e siècle », Revue de droit canonique, 56/1-2, 2009, p. 79-96 ; « Le droit canonique devant l’accession des ambigus sexuels au sacrement de l’ordre », Sofia Boesch Gajano et Enzo Pace (éd.), Donne tra saperi e poteri nella storia delle religioni, Brescia, 2007, p. 147-164.

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Geneviève Koubi est professeur agrégé de Droit public à l’Université Paris 8 / CERSA-CNRS UMR 7106. Ses recherches associent plusieurs thèmes (droits de l’homme, science administrative, anthropologie du droit, science du texte) qui sont agencés autour de la notion d’implicite dans les discours juridiques. Elle est, avec G. J. Guglielmi et G. Dumont, auteur du Droit du service public, Montchrestien, coll. Domat, 2007 (2e éd.). Elle a codirigé, avec M. Touzeil-Divina, l’ouvrage collectif tiré de plusieurs actes (de colloques) Droit & Opéra, LGDJ, Coll. Faculté de droit, Univ. Poitiers, 2008. Parmi ses récentes publications peuvent être, entre autres, signalées : à la revue Cités, 2008, n°36, à propos des accords de Nouméa : « Sur les méfaits de la colonisation » (p. 63-76) ; dans La Constitution de la Ve République. Réflexions pour un cinquantenaire, sous la direction de P. Jan, Paris, La Doc. fr., 2008 : « L’insaisissable figure du citoyen » (p. 179-193) ; dans les mélanges en l’honneur du Professeur Petros J. Pararas, Les droits de l’homme en évolution, Athènes/Bruxelles, co-éd. Sakkoulas/Bruylant, 2009 : « Les statistiques ethniques, prétexte aux flottements du droit sur la notion d’origine » (p. 283-304) et dans les études en l’honneur du Professeur Alain Fenet, Un droit pour les hommes libres, Paris, Litec, 2008 : « Les sentiments de l’État et le droit » (p. 693-714). Patrick Pognant, docteur en littérature française, est enseignant-chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-Descartes. Il consacre l’essentiel de ses travaux de recherche, au sein de l’équipe Arts littéraires, arts cliniques à l’Université de Cergy-Pontoise, aux liens entre littérature et psychiatrie (des points de vue cliniques et thérapeutiques), notamment dans les domaines de la sexualité et de la médecine légale. Il est par ailleurs auteur de plusieurs ouvrages (dont Procès de Philippe Naigeon. La paranoïa menottée, L’Harmattan, 2002, 368 p.) et de nombreux articles (dont « Les interdits hors la loi : la répression institutionnelle et médicale de la sexualité, 18501930 », p. 129-142, Droit et Cultures, n° 57 2009/1, « Interdit(s), Interdiction(s) »). Marc Renneville est chargé d’études et de recherches au ministère de la Justice (Direction de l’administration pénitentiaire). Membre associé au centre A. Koyré et au Centre d’histoire de Sciences Po, il dirige le site Criminocorpus, le portail sur l’histoire de la justice, des crimes et des peines (http://www.criminocorpus.cnrs.fr). Il a notamment publié Crime et folie, deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires, Paris, Fayard, 2003. Iulian-Bogdan Toma prépare un doctorat à l’EHESS, en cotutelle avec l’University of Western Ontario. Ses recherches ont pour objet le discours sur la sexualité et le surréalisme. Gilles Trimaille est enseignant-chercheur (section 03, histoire du droit) à la Faculté de droit et de science politique à l’Université de Bourgogne à Dijon. Il est membre du Centre Georges Chevrier (UMR CNRS UB 5605). Il a entre autres publié « L’expertise médico-légale : confiscation et traduction de la douleur » in La douleur et le droit, PUF, 1997 et « L’asile public d’aliénés de Dijon au milieu du XIXe siècle » in Mémoires de la Société pour l’Histoire du Droit et des Institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, 1990.

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Dossier Expertise psychiatrique et sexualité (1850-1930) Quand médecine, droit, morale et littérature se conjuguaient dans les prétoires…

Geneviève Koubi et Patrick Pognant

Présentation

partir du milieu du XIXe siècle, la psychiatrie occidentale a nosographié par le menu les déviances sexuelles dont certaines entamèrent leur lente démédicalisation après les Années folles, notamment sous l’influence de la littérature (Marcel Proust, André Gide, René Crevel…). Dans le même temps, les discours du droit relatifs aux conduites sociales et aux relations interpersonnelles, irrigués par la philosophie morale qui avait accompagné la construction du Code civil1 (1804) puis du Code pénal (1810), faisaient subir de nouvelles inflexions à la notion de bonnes mœurs, « notion d’ordre abstrait, subjectif, reflétant des conceptions sociales, morales religieuses, face auxquelles l’expertise juridique proprement dite tend à s’effacer2 ». De fait, la pathologisation de certains comportements sexuels coïncida avec la reprise en main de l’ordre moral par le pouvoir et les Églises, amorcée avec ostentation depuis la Monarchie de juillet.

À

Après la Restauration, après la Monarchie de Juillet, après la reprise mal aisée de la religion sur les classes dirigeantes, cette société ne pouvait plus guère ne pas accepter un certain moralisme dans ces questions; la médecine allait le lui proposer, mais dans une remarquable ambiguïté, car elle prétendra à la fois que la science ne s’accomplit qu’au mépris des préjugés, et aussi hors des présupposés moraux, et que cette science, ainsi mise en œuvre, va se prononcer sur les pratiques naturelles et celles qui ne le sont pas3.

À compter des années 1850, alors que, dans les sphères savantes, la question de la sexualité, féminine ou masculine, relevait d’un thème plutôt tabou4, les délits et crimes liés à la sexualité occupèrent de plus en plus
1 Voir Portalis, « Discours préliminaire prononcé lors de la présentation du projet de Code civil de la Commission du gouvernement, 1er Pluviôse an IX-21 janvier 1800 », in Fenet, Recueil complet des travaux préparatoires du Code civil, Videcoq Libraire, 1836, 15 vol. Voir Edith Géraud-Llorca, « L’introduction des bonnes mœurs dans le code civil », Les bonnes mœurs, CURAPP, Paris, PUF, 1994, p. 63. Georges Lanteri-Laura, Lecture des perversions. Histoire de leur appropriation médicale, Paris, Masson, 1979, p. 20 (cité par Evelyne Pewzner-Apeloig, « L’appropriation médicale des perversions. L’aliéniste entre le juriste et le clerc », Les bonnes mœurs, CURAPP, Paris, PUF, 1994, p. 166). Voir par exemple, Jean-Claude Wartelle, « La Société d’Anthropologie de Paris de 1859 à 1920 », Revue d’Histoire des sciences humaines, n°10, 2004/1, p. 125-171 (notamment p. 131-132, relatant brièvement la position de Clémence Royer sur la sexualité féminine).

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Présentation

l’activité judiciaire (que l’on songe, par exemple, aux cas de Joseph Vacher – publié par Alexandre Lacassagne et dont il sera question dans les pages qui suivent – et de Vincent Verzeni – publié par Cesare Lombroso) et les psychiatres, pour la plupart experts des tribunaux, exploitèrent donc leur nosographie contestable des perversions sexuelles dans leurs rapports d’expertise légale. Ces experts n’ont pas échappé à la fureur polygraphique qui caractérise l’époque, et il existe sur le sujet un abondant corpus, en partie numérisé et à l’accès libre sur le web. Cette accessibilité des textes, naguère confidentiels, favorise le regard pluridisciplinaire nécessaire pour répondre aux questionnements suscités par ce corpus étonnant, et qui mérite bien un croisement des regards. Un inventaire exhaustif des ouvrages de la période concernée n’est en rien nécessaire ; cependant, pour rendre compte de quelques-unes des bases de nos différentes analyses, à titre d’exemple, nous nous permettons d’en citer quelques-uns, archétypiques, ne serait-ce que pour contextualiser le champ des travaux présentés. Ainsi, outre les Annales d’hygiène publique et de médecine légale, la Revue de Psychiatrie, les Annales médico-psychologiques et les Archives d’Anthropologie criminelle, on peut citer pour la psychiatrie française Ambroise Tardieu (Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, 1857, et Étude médicolégale sur la folie, 1872), Henri Legrand du Saulle (La folie devant les tribunaux, 1864), Benjamin Ball (La folie érotique, 1888) et le Dr Laupst, (Tares et poisons, perversion et perversité sexuelles, une enquête médicale sur l’inversion : notes et documents, Le roman d’un inverti-né, le procès Wilde, la guérison et la prophylaxie de l’inversion, préface d’Émile Zola, 1896) et, pour la psychiatrie allemande, Richard von Krafft-Ebing (Médecine légale des aliénés, 1892, et surtout Psychopathia Sexualis. Étude médico-légale à l’usage des médecins et des juristes, 16e et 17e éditions allemandes refondues par le Dr Albert Moll, 1924, une œuvre qui est la quintessence de la psychiatrie occidentale de l’époque sur le sujet). En suivant ces pistes bibliographiques, une étude des liens entre les discours du droit dans les prétoires et les aléas de la psychiatrie occidentale, française et allemande5, peut donc être menée. Plus particulièrement les questionnements relatifs à l’expertise légale en matière de sexualité conduisent à une mise en perspective d’une période historique cruciale pour la connaissance des aliénations mentales et des monomanies compulsives ou instinctives comme des inclinaisons et des perversions6. En pénétrant les espaces judiciaires, le rapport du médecin et la parole de l’expert
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Ceci dit, nous ne doutons pas que le crime sexuel était alors (et est toujours !) un phénomène international et il serait particulièrement intéressant que des chercheurs fassent découvrir les réalités de la psychiatrie légale sur les continents américains (Amérique du Sud notamment car la période est riche : du colonialisme à l’indépendance…), le continent africain (pour les mêmes raisons), voire l’Asie… Voir par exemple, Charles Chrétien Henri Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, Paris, Baillière, 1re éd., 1840, 2 vol.

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Geneviève Koubi et Patrick Pognant

confirmeront la méfiance progressive des institutions de pouvoir à l’égard des réactions de l’opinion publique. Les affaires de sexe passionnent l’opinion, d’autant que la loi répugne à s’en préoccuper, laissant alors le terrain libre tant pour l’interférence des dogmatiques religieuses que pour les assertions scientifiques de toutes obédiences. Les textes proposés dans ces pages permettent, outre le constat de la pathologisation outrancière des comportements sexuels hors la norme, de s’interroger sur la scientificité des expertises elles-mêmes : par exemple, quelle est la valeur scientifique du comparatisme mis en œuvre dans de nombreux rapports ou quelle place est accordée aux disciplines médicales (physiologie, biologie…) autres que la psychiatrie stricto sensu ? L’association entre le savoir médical et le pouvoir judiciaire est alors en passe de se transformer en confrontation ou en opposition. En effet, durant les années 1850-1930, « les connaissances médicales se développent et s’affinent et l’exercice du savoir se déplace progressivement : ainsi, autour du dernier tiers du XIXe siècle le discours psychopathologique de l’expert concerne davantage la personnalité de l’accusé que la description des dommages subis par la victime7 ». Dans cette configuration, le médecin qui est aussi l’expert, se voit invité implicitement à introduire dans ses rapports, des considérations morales que les constats ou diagnostics, quelles que fussent leurs orientations ou conclusions, devraient un tant soit peu confirmer8. Se posent aussi d’autres questions. Concernant la littérature, quel est son poids dans les expertises ? Les liens ténus entre littérature et psychiatrie ne sont plus à démontrer mais on remarquera qu’ils atteignent leur acmé au tournant du siècle avec l’écrivain qui préface un ouvrage de psychiatrie (voir supra l’exemple de Zola qui préface l’ouvrage de Laupst en 1896) et le psychiatre qui préface un roman (Alexandre Lacassagne, que nous retrouverons en aval avec le cas Joseph Vacher analysé par Marc Renneville, qui préface Les demi-fous de Michel Corday en 1904). Rappelons que quelque vingt ans plus tard, ces liens devinrent conflictuels, notamment avec les surréalistes et la publication de Nadja (1928) où Breton écrivait, entre autres charges contre la psychiatrie : « Je sais que si j’étais fou, et depuis quelques jours interné, je profiterais d’une rémission que me laisserait mon délire pour assassiner avec froideur un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J’y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un
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Evelyne Pewzner-Apeloig, « L’appropriation médicale des perversions. L’aliéniste entre le juriste et le clerc », in Les bonnes mœurs, CURAPP, Paris, PUF, 1994, p. 165. Voir pour ce qui concerne les expertises psychiatriques, entre autres, Ashveen Peerbaye, « Les fous et les coupables. L’expertise psychiatrique des délinquants sexuels. (archives) », Terrains & Travaux , n°2, 2001, p. 24-45.

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Présentation

compartiment seul. On me ficherait peut-être la paix9. » Breton ira jusqu’à ouvrir le Second Manifeste du Surréalisme (1930) par la réponse de Paul Abély (qui titrera son texte « Légitime défense »)10 dans les Annales médicopsychologiques (12e série, t. II, nov. 1929). Au-delà de la provocation et de la polémique, Breton sera l’un de ceux qui édifiera les substrats de l’antipsychiatrie. En parallèle au poids de la littérature dans la psychiatrie, et bien que celui-ci ne soulève aucun doute, quel est celui de la morale et de la religion ? Par ailleurs, par-delà l’espace judiciaire, les connaissances juridiques sont mises à contribution dans toutes leurs dimensions. Certes, la fonction de la summa divisio trouverait-elle là quelques justifications. Si des cas intéressent en premier lieu les pénalistes11, il en est aussi, peut-être plus nombreux en ce qu’ils atteignent la conception sociale de la famille, considérée comme la cellule de base de la société, qui touchent le droit civil (internements abusifs, consentement au mariage, statut de l’épouse, divorces…) ; ces observations n’apparaissent pourtant que rarement au premier plan dans la littérature concernée. Le redéploiement des discours juridiques relatifs aux « conduites naturelles », aux bienséances et aux mœurs a aussi conduit à l’institution d’une police administrative, c’est-à-dire d’ordre préventif pour limiter les atteintes à un ordre moral de plus en plus affirmé12. La prostitution comme les adultères n’a-t-elle pas été des premières fonctions des renseignements généraux, l’activité de ce service ayant été légalisée en 1911 en France ? Enfin, quelle est la situation du « pouvoir psychiatrique » (voir l’ouvrage éponyme de Michel Foucault13) dans le dispositif judiciaire de l’époque ?

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André Breton, Nadja, 1re éd. 1928, rééd. Gallimard, 1964, p. 166-167. André Breton, Manifestes du surréalisme, éd. Jean-Jacques Pauvert, 1962 ; rééd. Société Nouvelle des éditions Pauvert, 1972 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio essais », 1985, p. 67-69. Voir entre autres, François Ost et Michel Van de Kerchove, Bonnes mœurs, discours pénal et rationalité juridique, Bruxelles, Pub. Facultés universitaires Saint-Louis, 1981. Lors de la lecture des textes qui vont suivre, il ne faudra pas oublier comment la loi n’eut de cesse d’être contournée (en tout cas en France où, par exemple, le crime sodomite ne figurait pas dans le Code pénal depuis 1791) pour aggraver les peines des déviants sexuels, notamment homosexuels, pour des motifs moraux. La morale n’est-elle pas consubstantielle à la justice ? Voir aussi, Jean-Pierre Royer, « L’homme et le droit », in Histoire des mœurs, t. II, Paris, Encyclopédie de la Pléiade, 1991, p. 561 : « À vouloir taire le sexe dans la loi, on a totalement libéré un juge judiciaire d’autant plus disert que le texte applicable est muet et d’autant plus obstiné à déployer dans son discours jurisprudentielles infinies virtualités du sexe qu’il traite d’un enterré vif dans les profondeurs silencieuses du Code » (cité par François Ost et Michel Van de Kerchove, « L’outrage public aux bonnes mœurs, révélateur d’une rationalité juridique de moins en moins assurée », in Les bonnes mœurs, CURAPP, Paris, PUF, 1994, p. 106-124. Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique, cours au Collège de France, 1973-1974, Gallimard-Seuil, coll. « Hautes études », 2003, 404 p.

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Geneviève Koubi et Patrick Pognant

Nous avons divisé ce volume en deux parties. La première partie rassemble des textes qui se situent autour de la problématique et d’une certaine manière, l’introduisent, et la deuxième partie propose un balisage de l’expertise psychiatrique de l’époque, illustré par trois études de cas et une incursion furtive de la psychanalyse dans l’expertise légale. Gérard Danou ouvre la première partie avec un cas de folie meurtrière relaté par Schnitzler dans sa nouvelle L’appel des ténèbres. Si l’imprégnation littérature-psychiatrie restait à confirmer, le texte de Gérard Danou la démontre magistralement. Mais l’intérêt réside surtout dans le traitement littéraire (qui seul donne accès à l’intime mental du sujet) de la psychose paranoïaque par l’auteur viennois que le regard herméneutique tout en finesse de Gérard Danou met en évidence. Suit le texte de Corinne François-Denève qui, plus qu’une simple recension de l’ouvrage de Lisa Appignanesi, Mad, bad and sad. Women and the mind doctors, livre un travail critique très éclairant sur la place de la femme dans la psychiatrie de l’époque concernée mais aussi sur les rares cas de femmes traduites devant les tribunaux pour crime. Ce texte est en quelque sorte complété par celui de Patrick Pognant qui, dans la deuxième partie du volume, présente un cas féminin au tribunal de Vienne. Laurent Kondratuk, quant à lui, nous instruit sur les rapports (pour le moins distants !) entre l’Église et la psychiatrie à propos des jugements des tribunaux ecclésiastiques concernant les affaires de mœurs et les « anomalies » sexuelles. Compte tenu du rôle prééminent de la religion à l’époque concernée et de son influence sur la médecine et le droit, il va sans dire que le texte proposé, étayé par de nombreuses références, apporte des éléments qui permettent de mieux appréhender la problématique soulevée dans ce volume et qui passionneront le lecteur qui s’intéresse aux juridictions parallèles. Cette première partie s’achève avec la contribution de Fabien Gouriou qui, en s’appuyant notamment sur la thèse d’Adolphe Kocher, traite de la médecine légale pratiquée dans l’empire français, en substance en Algérie. L’auteur démontre les limites de la médecine légale métropolitaine appliquée aux populations indigènes colonisées. Son texte est édifiant, en ce sens que, outre son intérêt par rapport à la problématique qui nous occupe, les thèses racistes qui soustendent cette médecine légale coloniale perdurent encore de nos jours dans la bouche de certains de nos contemporains. La seconde partie est introduite par les textes de Gilles Trimaille et de Iulian-Bogdan Toma qui, en fait, se complètent, le premier présentant un panorama complet de la médecine légale psychiatrique de l’époque visée et Iulian-Bogdan Toma offrant également une vision globale du sujet mais en mettant en relief la place de la parole des patients à travers plusieurs exemples tirés de la clinique, notamment à propos des « invertis ». S’ensuivent trois études de cas, la première traitant d’un cas de pédophilie

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Présentation

chez un instituteur rapporté par Francis Ancibure et Marivi Galan-Ancibure à travers une expertise de Brierre de Boismont, la deuxième d’un cas de gynandrie relaté par Patrick Pognant d’après une expertise de Krafft-Ebing, et la troisième du cas de Joseph Vacher, dit « le tueur de bergers » présenté par Marc Renneville. Le cas de l’instituteur, Roch-François Ferré, âgé de 32 ans, outre la réflexion proposée par les auteurs sur le sujet de la pédophilie, toujours tristement d’actualité, est représentatif des atermoiements de la médecine légale psychiatrique qui, au mitan du XIXe siècle, n’a pas encore revêtu ses atours de certitude, de vérité et d’autorité. L’expertise de Krafft-Ebing proposée ensuite, contraste par son arrogance. Elle ne réussit cependant pas à dissimuler les faiblesses de l’expertise psychiatrique qui déforme et rabote l’observation clinique pour la faire entrer dans le moule nosographique, et ainsi conforter la théorie au détriment de la clinique et, au final, de la justice. Quant au cas Vacher, il est particulièrement intéressant car, outre qu’il traite d’un des premiers « tueurs en série », il présente un crime à connotation sexuelle mais qui, a priori, n’a pas directement pour objet la sexualité (pour une explicitation de la dichotomie « crime sexuel-crime à connotation sexuelle », on se reportera à l’ouvrage éclairant de Daniel Zaguri avec Florence Assouline, L’énigme des criminels en série, Plon, 2008) ; Marc Renneville met par ailleurs en relief un tournant de la justice à partir du cas Vacher concernant la responsabilité pénale. Enfin, cette seconde partie s’achève par une courte mais dense étude de Brigitte Galtier sur les inattendues, rares et peu connues interventions de Freud sur le terrain de l’expertise psychiatrique. On y notera notamment l’importance accordée par Freud à la littérature dans l’approche clinique de la psychopathie. D’ailleurs, nous avions ouvert ce volume avec la littérature et le compatriote et ami de Freud, Arthur Schnitzler, une manière de rappeler l’apport fondateur de la littérature à la nosologie psychiatrique mais aussi à l’expertise légale et, par ricochet, au domaine juridique. La diversité des travaux proposés devrait permettre de mieux appréhender une période somme toute récente pendant laquelle les psychiatres ont conforté leur rôle et leur pouvoir dans le dispositif judiciaire. L’étude de la psychiatrie légale de ces années-là ne permet-elle pas de comprendre les enjeux et les limites de celle d’aujourd’hui (marquée entre autres, en France, par le fiasco du procès d’Outreau14, emblématique d’autres fiascos, moins médiatisés) ?

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Voir sur un tout autre plan, à partir du rapport de la commission d’enquête parlementaire, le dossier « Parole(s) : L’affaire d’Outreau », Droit et Culture n°55, 2008/1.

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Sur une nouvelle d’Arthur Schnitzler (1862-1931) L’appel des ténèbres

Résumé : Arthur Schnitzler, écrivain et médecin, nous dit dans son autobiographie que les
maladies mentales l’attirent surtout pour ce qu’elles ont de « poétique ou du moins de littéraire ». À partir d’un fait divers tragique (un individu dément tue son frère), authentique cas de paranoïa meurtrière, Schnitzler veut nous montrer par la fiction, que l’expertise de la littérature est supérieure à l’expertise médicale pour sentir et traduire la complexité des situations singulières. Il construit sa démonstration en puisant autant dans ses connaissances neurologiques et psychiatriques positives que dans la tradition de la médecine romantique et dans le conte fantastique.

Mots-clés : miroir, psyché, double, trouble identitaire, illusion, pressentiment, refus du présent, mélancolie, ironie. On a Novella of Arthur Schnitzler (1862-1931), Flight into Darkness Abstract: In his autobiography, writer and doctor Arthur Schnitzler (1862-1931) tells us that mental illnesses draw him especially by whatever may be their “poetic or at least literary” qualities. Referring to a tragedy reported in the news (a mentally ill person kills his brother – an authentic case of murderous paranoia), Schnitzler undertakes to show us, through fiction, that literary expertise is superior to medical expertise for feeling and translating the complexity of singular situations. He builds his demonstration drawing as much on his knowledge of the neurological sciences and psychiatry as he does the tradition of romantic medicine and tales of the fantastic. Key-words: Mirror, Psyche, Double, Identity Disorder, Illusion, Premonition, Refusal of the
Present, Melancholy, Irony.

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Sur une nouvelle d’Arthur Schnitzler (1862-1931) L’appel des ténèbres

« La création littéraire ne transmet pas le savoir et la connaissance. Mais : la création littéraire utilise le savoir et la connaissance. Et cela veut dire, ceux du monde intérieur, exactement de la même façon que ceux du monde extérieur » R. Musil

Introduction
chnitzler écrit dans son autofiction, Une jeunesse viennoise1 : « Je ne veux pas accorder trop de valeur à l’intérêt que je portais aux affections nerveuses et aux maladies mentales – le seul en moi qui ne fit aucun doute – car il ne prenait pas tant racine dans leur aspect médical proprement dit que dans ce qu’elles ont de poétique ou du moins de littéraire ». Nous aimerions montrer qu’à partir d’un argument explicite (un cas de folie meurtrière) la nouvelle de Schnitzler L’appel des ténèbres, déploie des ordres pluriels d’intelligibilité, nécessaires pour appréhender la conception nouvelle, dès la fin du XIXe siècle, d’un univers indéterminé, ouvert, complexe et instable2. Cette nouvelle est un parfait exemple de polyphonie mêlant les voix de la psychiatrie, de la médecine romantique, du conte fantastique (contrat faustien, angoisse, humeur noire) et de l’impressionisme littéraire viennois.

S

Mademoiselle Else et L’appel des ténèbres ou la valse des étiquettes
Avec également La nouvelle rêvée (Traumnovelle) ainsi que les pièces de théâtre La Ronde ou Le Chemin solitaire, les deux fictions citées ci-dessus comptent parmi les plus célèbres de Schnitzler. Mais elles sont le plus souvent interprétées avec la « grille » du regard médical ou psychanalytique hors du ferment contextuel de leur écriture. Ces lectures ne sont pas fausses mais réductrices ou du moins orientées. Mademoiselle Else, 1924, serait le récit
1 2 Schnitzler, 1987, p. 239. Vatan, 2000.

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d’un cas d’hystérie. Avec un tel verdict, l’affaire est classée. En fait Schnitzler est l’un des premiers à utiliser la technique du monologue intérieur, proche du gradient de conscience, pour restituer la voix intime de ses personnages. Le terme intime désigne à la fois l’espace familier protecteur, et ce qui est le plus « ultime » de l’espace propre du sujet dans sa singularité. Ainsi les désirs que la morale de l’époque réprime sont gardés secrets, séparés, tus, bien que connus de la jeune Else dans sa rêverie et ses rêves. Pour Schnitzler, l’hystérie fait partie des maladies psychologiques et non mentales, différence essentielle, dit-il. On a comparé à juste titre le célèbre « cas Dora » relaté par Freud et l’histoire d’Else, mais on note d’importantes différences dans ces « créations de sens » selon l’expression de Castoriadis. Schnitzler approfondit le personnage de la jeune Else. Il insiste sur son humiliation ; en retour elle résiste et réagit aux carcans sociaux en exagérant sa présence (Deleuze définit l’hystérie comme un excès de présence). La nouvelle L’Appel des ténèbres3 est également interprétée comme le récit d’un cas de maladie mentale, une psychose paranoïaque, débutant par des idées fixes et des plaintes hypocondriaques. C’est exact, mais le seul regard nosographique barre l’accès aux pensées singulières du sujet souffrant, au contraire de la littérature qui les construit artificiellement pour en faire faire l’épreuve sensible au lecteur.

Genèse de la nouvelle et résumé
Schnitzler note dans son journal à la date du 9 mai 1913 : « Par compassion, un baron Grimburg a tué son frère qui devenait fou. Première rumeur : le dément tue son frère. Voilà les journaux – c’est la nouvelle que je suis en train d’écrire4 ». Une nouvelle qui portera d’abord le titre de Démence et ne sera publiée qu’en 1931, après des années de latence sous le titre que nous lui connaissons aujourd’hui. Le personnage principal, Robert, quarante ans, veuf depuis quelques années est un agité ; il a les nerfs fragiles. Il voyage pour sa santé. Il rentre à Vienne après six mois d’absence avec hâte de revoir son frère Otto et de retrouver son poste de conseiller ministériel. Otto est médecin psychiatre à l’hôpital. Robert souffre de troubles divers, d’idées fixes (il s’accuse du meurtre de son épouse) de cénesthopathies (troubles de l’image et du sentiment de la conscience du corps). Il se souvient d’un ami qui avait sombré dans la démence selon le pronostic médical. Il redoute lui aussi la folie. Robert n’a pas de médecin personnel ; il porte plainte tantôt auprès de son frère tantôt auprès d’un ami d’enfance, le Dr Lienbach médecin généraliste. Ils ne le prennent pas au
3 4 Schnitzler, La Pochothèque, Vol. II, p. 365-440. Préface du traducteur, Pochothèque II, p. 360.

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sérieux. En dépit de la progression des troubles, il se lie à une jeune femme Paula et lui demande de l’épouser. Entre-temps, il avait signé un pacte faustien avec son frère lui faisant promettre de le tuer s’il devenait dément. Ce dernier accepte mais sans prêter la moindre attention à ce contrat. Peu à peu, la persécution s’installe (les autres lui veulent du mal, l’empoisonnent, le suivent...). Au cours d’une soirée Robert imagine que son frère le fait observer par l’un de ses confrères. Et si c’était plutôt Otto qui sentait poindre en lui-même les premiers signes de maladie mentale, se dit-il ? À partir de ce renversement, Robert ne pense qu’à fuir Otto, son double mortifère. Il lui faut absolument récupérer cette ancienne lettre. Otto la lui rend, mais en vain. Il quitte la ville, se réfugie dans une auberge. Otto inquiet le rejoint. Robert épouvanté, saisit son revolver et le tue. Horrifié il s’enfuit ; on le retrouvera mort de froid dans la montagne. Mais peu avant l’arrivée d’Otto et le meurtre, il avait rédigé son histoire. Le seul rapport d’expertise dont nous disposons est ici celui de la littérature.

Relation adelphique
Adelphe, ce joli signifiant, peu employé de nos jours, veut dire jumeau, à côté. Ainsi, dit-on l’œil adelphe. Le Dictionnaire historique de la langue française nous apprend que ce terme relève aussi du domaine de la botanique et de la tératologie, la science des monstres (individus réunis par une partie du corps). La relation affective qui unit Robert à son frère Otto est hors de toute proportion, démesurée, excessive, donc malade au sens ancien aristotélicien : « Il comprit qu’il n’aimait personne au monde autant qu’Otto... il sentit une fois de plus qu’il n’existait aucune autre relation aussi intense, aussi stable par nature que celle de frère à frère, chevillée aux fibres les plus profondes de son âme, plus fortement que l’amour paternel et filial, que l’amour pour une femme. » Contrastant avec l’amour excessif qu’il porte à son frère, Robert se dévalorise. Il n’a aucune confiance en lui, et comme nous le verrons il dévalorise aussi le présent. La crise des identités est un trait caractéristique de la Vienne fin de siècle. Lou Andréas Salomé5 fera remarquer au romancier dans une lettre que « ses personnages masculins voisinent avec la femme comme la morbidité avec la santé6 ». Robert se décrit en effet comme un « propre à rien » (Scènes de vie d’un propre à rien, récit de l’écrivain romantique allemand Eichendorff) ou d’un Peter Schlemil c’est-à-dire « incompétent et malheureux », personnage du conte fantastique de Chamisso, qui vend son ombre au Diable. Si l’asymétrie (la démesure) de la
5 6 Le Rider, 1990. Calvi, 1991.

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relation fraternelle adelphique me semble si importante à retenir, c’est que le premier symptôme dont Robert va se plaindre, est une étrange asymétrie de l’ouverture des paupières.

Miroir-psyché – asymétrie palpébrale – monstruosité
La lueur jaune du plafonnier éclairait faiblement ce cagibi sans fenêtre, et au mur un vieux cadre doré entourait une glace oblongue, fêlée de haut en bas. Selon son habitude Robert s’attarda dans son bain, puis s’enveloppant dans un rugueux peignoir blanc, il s’approcha de la glace. Il trouva son visage mince et glabre assez frais et d’une apparence plutôt jeune pour ses 43 ans. Il allait se détourner, satisfait de son examen, lorsqu’il vit dans le miroir terne un œil inconnu qui se fixait mystérieusement sur lui. Aussitôt il se pencha en avant et crut observer que sa paupière gauche pendait par rapport à la paupière droite. Il eut un peu peur, ferma les yeux, les rouvrit, pressa ses paupières l’une contre l’autre en s’aidant de ses doigts... mais une différence subsistait entre la gauche et la droite. Il s’habilla vivement et dans sa chambre se plaça devant la psyché entre les deux fenêtres ; écarquillant les yeux, il se rendit compte que sa paupière gauche n’obéissait pas à sa volonté avec la même promptitude que la droite. Cependant le regard était clair, la pupille répondait bien à la stimulation de la lumière ; et comme Robert se souvint que toute la nuit il avait été couché sur le côté gauche, cela lui parut suffire pour expliquer la faiblesse de sa paupière le lendemain. Pourtant il se promit d’en parler au Dr Lienbach, ou à Otto, ou plutôt d’attendre si son frère sans être prévenu, s’apercevrait de l’asymétrie de ses deux paupières. Mais une indéfinissable angoisse tremblait au fond de cette résolution ; il eut l’impression d’avoir mal agi et de mériter un blâme, sinon un châtiment. [...] son regard tomba sur la statue en marbre de saint Christophe, debout en face dans le renfoncement de l’église, comme vingt ans plus tôt. [...] Et de nouveau il revécut ce moment.

Robert est confronté à deux registres de l’image de soi reflétée par le miroir. La première est sociale, unie, lisse, totalisante. Cette image le satisfait mais elle est superficielle. Si on gratte un peu « sous la première couche » ou si le miroir se brise, alors apparaît une autre image que seul le sujet dans sa singularité peut apercevoir : le reflet que l’individu a de lui même dans un gradient variable de l’amour de soi à la haine de soi. Lisons la longue citation ci-dessus. Schnitzler fait preuve d’une remarquable connaissance des phénomènes. C’est la brisure du premier miroir qui trahit la faille dans la psyché du personnage. Le second miroir, encadré par deux fenêtres (ouvertures ou appel de sens) est une psyché (l’âme, ou l’œil intérieur). Le trait d’union entre les deux (le miroir de l’extériorité et le miroir psychique) est le symptôme sous forme d’une asymétrie imaginaire de l’angle d’ouverture des paupières. Robert souffre d’une double illusion à la fois dans le sens d’un grossissement, une exagération du réel, et dans le sens d’un déplacement de celui-ci (comme symptôme). Si bien que cet indice corporel (la paupière) est chargé d’une double valeur à la fois somatique et psychique ou selon une terminologie médicale des médecins idéologues du XVIIIe siècle tel Cabanis, « physique et morale ».
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Schnitzler utilise on le sait tous les ressorts de la comédie ; mais le personnage ne peut pas rire de lui-même. Très vite le lecteur entre dans le jeu et suivra avec une certaine tension anxieuse le récit de la détérioration de Robert jusqu’à sa mort. Mais nous n’en sommes pas là et Robert qui constate son asymétrie supposée des paupières, aperçoit au dehors par la fenêtre, la statue en marbre de saint Christophe dans un coin de l’église, toujours là, immortelle. Ce qui pourrait n’être qu’un effet de réel, est en fait un trait ironique marqué par le contraste entre le destin tragique du personnage et la statue du saint supposé prémunir de la maladie. De plus, on ne peut qu’établir une relation étroite entre la paupière-symptôme du personnage, le regard de pierre des statues, et l’attirance de Robert pour la mort. Dans la symbolique de la statue, « la pierre s’oppose à la chair7 ». Dans la contemplation d’une statue ajoute Jean Starobinski « est inévitablement impliquée une pensée de la vie, de la mort et de la survie ». Et de citer Baudelaire sur la sculpture (Salon de 1859) : « Fussiez vous le plus insouciant des hommes, le plus malheureux ou le plus vil, mendiant ou banquier, le fantôme de pierre s’empare de vous pendant quelques minutes et vous commande, au nom du passé, de penser aux choses qui ne sont pas de la terre ». Bien qu’il s’agisse du regard sensible du personnage dans sa mise en relation avec les autres et le monde, ce n’est pas l’œil qui le gêne mais le couvercle qui le protège et se referme sur lui dans le sommeil et dans la mort. Rilke8 avait inscrit sur sa tombe une épitaphe évoquant tous les morts reposant sous les paupières closes : « Rose, ô pure contradiction, volonté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières ». Quels sont ces morts encryptés dans la mémoire de Robert, et recouverts du couvercle terrestre ? Le texte ne nous dit rien de l’histoire ancienne de Robert si ce n’est le lointain souvenir attendri de vacances en famille. On voit donc comment des thèmes culturels, littéraires et folkloriques, familiers de Schnitzler, sont intériorisés par ses personnages se mêlant à des symptômes morbides qui signent, dans le cadre d’une création médicale de sens, de graves troubles identitaires. Robert demande conseil à son ami le Dr Lienbach lequel lui rappelle qu’une parfaite symétrie corporelle n’existe pas. Le sociologue G. Tarde écrivait : « Le type normal est le degré zéro de la monstruosité9 ». Par glissement de sens, un simple défaut palpébral unilatéral est considéré comme une monstruosité, une démesure, une asymétrie. Le sentiment moral de culpabilité (il s’accuse à tort d’avoir empoisonné son épouse) permet le passage du monde imaginaire et
7 8 9 Starobinski, 1994. Cité directement de Castoriadis, 1999, p. 65. Canguilhem, 1989.

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fantastique, à la sphère morale et juridique. Robert serait donc à ses yeux, monstrueux.

Les médecins de L’Appel des ténèbres
Robert est asymétrique, il est malade. Qui peut croire en sa maladie et lui servir de catalyseur pour retrouver l’équilibre, la symétrie, la bonne mesure ? Il lui faut un médecin, son médecin (le mot médecin dérive de la racine indo-européenne -med qui, selon Benveniste, veut dire aussi la mesure, l’équilibre). Mais les deux praticiens auxquels il s’adresse ne peuvent rien pour lui, ils sont trop proches et minimisent ses plaintes. Otto psychiatre et frère de Robert, et Lienbach, généraliste, n’ont pas du tout la même conception de la médecine. Ce sont deux personnages fictifs qui empruntent en les caricaturant aux courants médicaux de l’époque (neurologie et psychiatrie) aux reliquats de la médecine romantique et à la psychanalyse en mouvement sans la nommer. Dans l’ensemble les médecins depuis la fin du XIXe siècle sont positivistes, mais certains ne négligent pas la dimension historique et psychologique des patients10. Être positiviste, c’est garder une attitude de confiance envers les méthodes et les résultats de la science expérimentale. Désignant la philosophie d’Auguste Comte, il s’agit par extension de toute philosophie qui privilégie la connaissance scientifique et combat la métaphysique. Cependant, et c’est peut-être là que gît la rupture entre deux conceptions de la médecine, la première positiviste scientiste (tout peut et pourra être résolu par la science), la seconde positiviste scientifique mais laissant une ouverture à du non-savoir, ou du savoir non systématisé et négligé que la science ne pourra jamais résoudre. Le modèle médical sur lequel Schnitzler11 imagine le personnage d’Otto est celui d’une médecine centrée sur la recherche à partir des sciences fondamentales encore très jeunes, et l’anatomo-clinique. Il écoute les plaintes de son frère et interroge leur rapport au réel : sont-elles et rationnelles et vérifiables ? Fait-il analyser l’eau supposée empoisonnée ? At-il porté plainte contre quelqu’un de précis ? Est-il allé au bout de sa logique ou bien alors, après réflexion la raison remet-elle les choses en place, lui demande Otto ? Seuls les faits vérifiables comptent, la vie intérieure est secondaire, non partageable, mieux vaut la taire (c’est le contraire pour l’écrivain, pour le médecin romantique, comme pour le psychanalyste). De son point de vue son frère Robert n’est pas dément. Et pourtant Otto avait prédit froidement (ou pronostiqué ce qui fait plus scientifique) la mort prochaine de son ami en l’observant. Aussi Robert s’interroge sur la
10 11 Ellengerger, 1970. Danou, 2007.

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