//img.uscri.be/pth/eeedecd0e38fb6471718565ca2319746e74144e0
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Faire de l'histoire orale dans une ville africaine

De
266 pages
"Une Histoire de l'Afrique Noire est-elle possible ?" Jan Vansina, spécialiste de l'Afrique centrale précoloniale, en a été persuadé par ses recherches précoces sur les caractères propres à la tradition orale en milieu rural. L'auteur, grâce à ses enquêtes de terrain, rapporte que l'impact de la Colonisation sur les formes de la transmission orale a entraîné un clivage avec le monde rural dépeuplé au profit du monde "moderne" urbain. Comment désormais transmettre l'Histoire orale et quels sont les supports de sa diffusion en ville ?
Voir plus Voir moins

Collection « Mémoires - lieux de savoirs/Archive
dirigée par Bogumil JEWSIEWICKI

congolaise»

Mémoires lieux de savoir Archive congolaise En attendant la renaissance de l'industrie du livre au Congo, la collection s'efforce de contribuer à la meilleure connaissance de ces fonnes de savoirs que construisent les mémoires urbaines partagées à l'échelle du pays. En République démocratique du Congo, comme dans l'ex-Zaïre, les savoirs pratiques, inlassablement remis à jour par une mémoire que la rumeur irrigue, guident les actions de la population et les décisions des acteurs politiques. Au cœur de la tounnente qui secoue le pays de fond en comble, c'est la Mémoire qui suggère comment établir une relation significative entre l'événement qui vient de se produire et ceux que le souvenir rappelle alors à l'attention des acteurs sociaux. La Mémoire (une temporalité, un espace et des lieux de mémoire qu'ont en commun les mémoires urbaines) propose une continuité qui semble actuellement plus crédible que celle enseignée hier par l'Histoire.

Donatien DIBWE DIA MWEMBU

FAIRE DE L'HISTOIRE ORALE DANS UNE VILLE AFRICAINE
La méthode de Jan Vansina appliquée à Lubumbashi (R-D Congo)
préface de Jan VANSINA

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F -75005 - PARIS

Peinture de couverture: swahili.

Caravane d'esclaves

en route pour la côte

Copyright L'HARMATTAN

2008

http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr
ISBN 10: 2-296-04163-9 ISBN 13: 978- 2-296-04163-9 EAN: 9782296041639

SOMMAIRE
Avant-propos de Bogumil Jewsiewicki Préface de Jan Vansina
... ... ... ... ... ... ... ... ...

7 9

INTRODUCTION.

..21

Chapitre 1- LES ESP ACES DE CIRCULATION DE L'HISTOIRE ORALE AU KATANGA URBAIN .35 - Enjeux, associations culturelles et histoire orale. ..35 Bar et nganda, espaces de diffusion de
l'histoire orale... ... .., '" '" ... ... ... ... ... ... ... ...57

- Le projet «Mémoires de Lubumbashi». .. . . . . . . . . . .84 . Aux origines du projet 'Mémoires collectives'. .. ... ... ..84 . Les manifestations culturelles (expositions, confér. débats, productions artistiques et théâtrales). .. ... ... .... 86

Chapitre II - LE KAZI (TRAVAIL SALARIÉ) AU CŒUR DE LA MÉMOIRE URBAINE ... ...

... . . . .

105

- Introduction... . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..105 - Rôle du kazi dans la mémoire urbaine. . . . . . . . . . . . .107

- Raréfaction du kazi : conflits politiques
. La sécession katangaise (1960)
... .., '"

.122

... ... ... ... ... ...122

. Le conflit katangais/kasaïen ... ... ... ... ... ... .., ... ... ... .132 Faillite et rediabolisation du kazi ... ... ... ... 132 '" 'Ôte-toi de là que je m 'y mette '... ... ... ... ... ... ... ... ... ..142 L'après-conflit Katangais/Kasaïens... ..' ..' ... ... ... .147

Chapitre III - LES SOURCES ORALES ET PICTURALES DE L'HISTOIRE ORALE URBAINE ..163
- Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .163

- Les récits de vie et les témoignages oraux
- Les objets... . La chanson...
. Le théâtre

.164

- La chanson et le théâtre populaire
... ... ... ... ... ... ... ...
populaire.

'"

... ... ... ... ... .. . ... .., ... ... ... ... ... .212

...217
229

.. ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .

237

CONCLUSION..
Bibliographie

. .., .
référencée

"

. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .24 5
... ... ... ... ... ...
. '" '" ... ... ... ..253

5

Avant-propos de Bogumil JEWSIEWICKI

À plusieurs titres, je suis particulièrement heureux de pouvoir faire paraître dans cette collection cette étude de Donatien Dibwe dia Mwembu. Elle offre aux chercheurs, mais aussi aux étudiants, une introduction à la démarche de l'histoire orale appliquée aux sociétés urbaines en Afrique. Saisissant le concept de l'oralité postscripturale, je l'avais proposée il y a une quinzaine d'années à l'occasion d'un séminaire doctoral à l'Université de Kinshasa. Donatien Dibwe rétablit sur le plan universitaire la continuité entre monde rural et monde urbain, entre «tradition» et modernité, jamais rompue dans la vie de tous les jours. La préface de ce livre, que Jan Vansina nous a aimablement offerte, confirme l'importance de cette continuité. Il souligne l'erreur de cantonner au monde rural ou à la période précoloniale l'approche que nous lui devons et qui, au début des années 1960, avait permis la reconnaissance universitaire de l'historicité des sociétés africaines. Il y a peut-être plus qu'un simple hasard dans le fait que Dibwe soit un universitaire congolais, alors que Jan Vansina a consacré sa vie à étudier les sociétés de l' Mrique centrale. Le livre de Donatien Dibwe a été rédigé à l'occasion de son séjour à l'Université Laval, à Québec (Qc, Canada), séjour rendu possible par le programme « Relire du point de vue du Sud les classiques des sciences sociales» soutenu par l'Agence universitaire de la Francophonie, le CELAT ainsi que la Chaire de recherche du Canada en Histoire comparée de la Mémoire. Les conférences prononcées par Donatien Dibwe à cette occasion peuvent être consultées sur le site anamnesis.fl. ulaval. ca. Ses analyses s'appuient sur les travaux du projet «Mémoires de Lubumbashi» que nous animons conjointement depuis plus de cinq ans avec le soutien de nombreux organismes, en particulier le Conseil de 7

recherche du Canada en Sciences humaines et sociales et le Prince Claus Fund. Ce livre devrait être lu conjointement avec celui de Doulaye Konaté, Travail de mémoire et construction nationale au Mali*, rédigé lui aussi dans le cadre du programme « Relire du point de vue du Sud les classiques des sciences sociales».

Bogumil Jewsiewicki Titulaire de la chaire de recherche du Canada en Histoire comparée de la Mémoire CELAT/Dépt d'Histoire, Faculté des Lettres de l'Université Laval, à Québec (Qc, Canada)

* Doulaye KONATÉ : Travail de mémoire et construction nationale du Mali, préfacé par Catherine Coquery-Vidrovitch, L'Harmattan, 2006.

8

Préface de Jan VANSINA

Depuis près de vingt ans, Donatien Dibwe dia Mwembu travaille à reconstituer une histoire sociale récente du HautKatanga industriel aussi réaliste que possible, en portant l'accent sur la ville de Lubumbashi. Son but a toujours été, et continue à être, d'écrire une histoire fondée sur les expériences de la population urbaine et industrielle. Pour cela, il a récolté une multitude de sources écrites ou autres, et parmi celles-ci l'histoire orale, consistant principalement en la narration de récits historiques, figure en première place. Il nous en donne à lire de nombreux exemples. Ces récits ont la particularité d'agir en même temps sur deux registres différents: documenter la mémoire actuelle du passé et fournir des témoignages sur l'histoire révolue. Ce livre, fruit de sa longue expérience sur le terrain, est un ouvrage que l'on peut aussi qualifier de méthode. Il nous enseigne comment et où trouver les détenteurs de récits, comment utiliser divers types de documents et d'objets souvenirs du passé. Il nous montre aussi comment résoudre le problème découlant de la variété des thèmes à étudier et de la quantité des données de tout ordre à récolter; sa solution est de traiter successivement plutôt que simultanément les thèmes choisis et de montrer toute la diversité, la vivacité et l'efficacité des sources orales mises à JOur.

9

Concrètement, cet ouvrage est consacré à la description du grand projet collectif intitulé Mémoires de Lubumbashi 2000 (10, 52) qui vise à reconstituer l'histoire de cette ville. De nombreux chercheurs participent à cette opération de grande envergure destinée à raviver la mémoire collective et à récolter les sources populaires, orales ou autres. Pour le réaliser, on a imaginé organiser à Lubumbashi une série d'expositions successives intégrant des conférences interactives, chacune consacrée à un thème historique différent: la première, Images, objets et paroles, a traité de sources diverses (56), la seconde avait pour thème les Femmes urbaines (62), la troisième portait sur le Travail, la quatrième sur le Souvenir des ancêtres (63), et ennn la cinquième sur Violence et mémoires de la violence (65). En préparation à chaque exposition, et parallèlement à son déroulement, des enquêtes orales et des collectes de sources diverses se sont poursuivies autour du thème choisi. On espère bien que le projet continue, mais la chose est incertaine car à chaque nouvelle exposition il faut réaliser un montage nnancier qui réunit diverses organisations subventionnaires. Il est frappant de constater que la formule choisie, le changement périodique de thèmes, est identique à celle mise en place par le Centre des études de la Libye depuis 1978 pour documenter l'histoire récente de ce pays. Dans ce cas comme dans celui de Lubumbashi, l'attention populaire est attirée par les résultats des travaux. Formule si fructueuse que l'on espère la voir adoptée ailleurs également. Le projet Lubumbashi a en outre le mérite de prouver qu'il n'est pas nécessaire de disposer de gros capitaux ou d'une équipe permanente pour poursuivre ce genre de recherche: réussir à assembler une équipe et à obtenir du nnancement pour un thème à la fois suffit. Dibwe divise son exposé en trois parties. La première traite des espaces sociaux dans lesquels se forment et sont représentés les récits oraux: principalement l'association culturelle, le bar et la famille (les co-résidents). Ensuite, il consacre une seconde partie aux résultats de l'enquête sur le travail salarié (kazi); cette partie illustre parfaitement les résultats que la formule

10

d'organisation d'expositions permet d'obtenir. Enfin, en une troisième partie, il décrit et traite les différentes sources orales et iconographiques de l'histoire urbaine. Ce sont successivement des récits, des documents écrits (comme des pièces d'identités), des objets (incluant les photographies et les peintures populaires), des chansons et des pièces de théâtre populaire. Le livre abonde d'exemples et de citations, particulièrement dans la dernière partie. Ceux-ci sont essentiels pour l'argumentation de l'auteur car, non seulement ils montrent de quoi il s'agit et à quoi aboutit la recherche, mais surtout ils sont convaincants pour le lecteur.

Au cours de son argumentation, Dibwe met en parallèle et en opposition les sources orales urbaines (1'ensemble des souvenirs et les réminiscences des contemporains, les rumeurs et les récits des témoins oculaires) avec les traditions orales rurales (en tant qu'information provenant de personnages décédés depuis longtemps et transmise par leurs descendants). Il propose que la méthodologie que j'avais développée naguère était et reste valable pour le monde rural, mais qu'elle ne peut pas être appliquée au monde urbain (184-89). Ici, il y a manifestement plusieurs malentendus. Il base ses conclusions sur mon ouvrage périmé de 1961 et il semble ignorer, comme aussi la très grande majorité des africanistes francophones, l'existence du second livre que j'ai consacré au même sujet en 1985, peut-être parce que ce livre n'a paru qu'en anglais!. S'ils avaientlumon travail de 1985, ces auteurs auraient su que pratiquement toutes les questions de méthode qui se posent pour l'histoire orale urbaine se posent également pour l'histoire des milieux ruraux; malgré l'énorme différence entre la ville et la campagne, il n'y a pas lieu d'opposer a priori les milieux urbains et ruraux en matière de méthode historique.

1.

Jan Vansina, De la tradition orale. Essai de méthode historique, Tervuren, MRAC, 1961; Oral Tradition as History, Madison et Londres, 1985. Ce dernier ouvrage a été traduit en français et proposé sans succès à plusieurs éditeurs en France.

Il

Vu le manque d'information concernant ce second ouvrage, nous reprenons ici brièvement quelques points de méthode pertinents pour la lecture du livre de Donatien Dibwe. Le point de départ essentiel de toute cette problématique est la différence entre d'une part MÉMOIRE passé, c'est-à-dire du le souvenir ou la représentation du passé au présent, et d'autre part HISTOIRE, ans le sens du passé tel qu'on peut le connaître d par l'étude des témoignages qui en subsistent. Comme l'a encore fait remarquer récemment Catherine Coquery-Vidrovitch, la mémoire relève surtout de l'affectivité et de la passion - autant dire que c'est une croyance -, tandis que la connaissance de l'histoire fait surtout appel au sens critique2. On peut ajouter que c'est la mémoire, précisément parce qu'elle est une croyance affective, et non pas directement l'histoire, qui construit les identités individuelles ou collectives, quelle que soit la matière première que la mémoire utilise pour fabriquer les images qu'elle projette. Tout au plus, cette matière première pourra aussi comprendre, parmi d'autres données provenant surtout de l'histoire orale, des conclusions simplifiées, dérives du discours de l'historien. Enfin, l'étude du phénomène de la mémoire collective relève de l'étude des sciences de l'homme du présent, comme par exemple la sociologie ou la critique littéraire, tandis que celle de l'histoire relève des sciences de l'homme du passé. Mais en même temps, histoire et mémoire utilisent souvent des sources communes comme matière brute dans la construction de leurs passés respectifs. Parmi elles, l'histoire orale figure comme une source essentielle pour la mémoire populaire et comme une source de premier choix pour la construction d'une histoire du passé récent. Il s'ensuit qu'il n'existe pas de méthode unique pour exploiter l'histoire orale et que la méthode à appliquer sera tout a fait différente suivant

2.

Catherine Coquery-Vidrovitch, «Préface», dans Doulaye Konaté, Travail de mémoire et construction nationale au Mali, Paris, LHarmattan, 2006, p. 7-8.

12

le but du chercheur: ce point est à retenir en lisant cet ouvrage de Dibwe. Par exemple, pour les historiens, la question de la transmission de l'information entre le moment d'un événement et la date de la récolte d'un récit est capitale, il en est de même de la crédibilité de ce qu'ils appellent le témoin. Par contre, pour le sociologue ou le folkloriste qui étudient la mémoire collective, ces questions n'ont aucune importance; pour eux, c'est le degré de représentativité de celui qu'ils nomment l'informateur qui est crucial. Ainsi, à propos d'un passage de la première partie, concernant les colonialistes cannibales, où il est question d'une personne qui prétend avoir été un simba bulaya (un «lion d'Europe» ou encore un pourvoyeur de victimes humaines), le sociologue se demandera combien d'autres individus racontent la même chose et croient au cannibalisme, alors que l'historien cherchera à savoir si la situation décrite a vraiment existé, et si la réponse est non, il se questionnera sur le moment où la croyance dans les mitumbula est apparue3. Quant à la méthode historique - elle concerne tous les témoignages oraux -, nous en retenons trois concepts essentiels, évoqués ici en ordre inverse de leur importance. Pour les historiens, l'étude du lien qui relie les faits du passé avec les témoignages mis par écrit est essentiel. Aussi, portant particulièrement attention à la TRANSMISSION des messages concernant le passé, ils distinguent TRADITION ORALE et HISTOIRE ORALE stricto sensu, distinction qui ne fait pas sens pour celui qui étudie la mémoire. Pour les historiens, relèvent de la TRADITION ORALE tous les messages oraux concernant le passé et qui remontent au moins à la génération qui précède celle qui a consigné par écrit ces messages préalablement transmis oralement de génération en génération. L'HISTOIRE ORALE sens strict fait au référence aux récits des souvenirs des personnes ayant vécu à l'époque des événements mentionnés, quel que soit le statut de

3.

Rik Ceyssens, « Mutumbula, mythe de l'opprimé ", dans Cultures et développement,7, 1975, p. 483-550.

13

ces personnes: participants, témoins oculaires ou informateurs par ouï-dire. En pratique, la limite temporelle de l'histoire orale stricto sensu est d'environ quatre-vingts ans. Ainsi les souvenirs de jeunesse des plus âgés des Tio que nous avons interrogés en 1963 remontaient un peu avant 1880, et les souvenirs les plus anciens tirés du projet de Lubumbashi ne remontent probablement pas au-delà de 1925. Les informations orales d'événements qui précèdent cette date, comme les récits sur la fondation de la ville ou ceux sur l'affaire Bwana François en 1922, appartiennent

déjà à la tradition orale, ou encore sont des « reflux oraux» de
documents écrits. Ainsi, l'information première concernant Bwana François peut provenir de la version écrite dans le manuscrit de l'association des domestiques de Lubumbashi rédigé avant 19664. En matière de transmission de la tradition orale, il est souvent très important de sauvegarder, d'une génération à l'autre, l'exactitude du contenu du message transmis. Il s'agit la plupart du temps de dogmes religieux ou de successions politiques. C'est pourquoi différentes religions ont pris des mesures particulières pour certifier l'authenticité du message dogmatique. Chaque tradition orale musulmane est accompagnée de sa chaîne de transmission comprenant la liste des personnes qui ont relayé le message depuis l'époque du prophète. Les bouddhistes sont convaincus que certains spécialistes appelés Lohan ont une vertu innée grâce à laquelle ils transmettent sans aucune variation les récits oraux sacrés et les prières. Mentionnons aussi, chez les catholiques, le catéchisme qui, bien qu'écrit, était et est toujours appris par cœur pour sauvegarder l'invariabilité du contenu dogmatique, et il en est de même pour quelques prières. Le besoin de certifier l'authenticité de certaines traditions orales ou encore de supprimer toute variante nuisible aux leaders de 4. Bogumil Jewsiewicki, « La mort de Bwana François à Élisabethville:
la mémoite, l'imaginaire et la connaissance Aequatoria, 8,1987, p. 405-413. du passé», dans Annales

14

la société a parfois donné lieu à la formation de spécialistes, comme les griots en Afrique occidentale ou certains ritualistes au Rwanda. Mais la référence à de tels spécialistes n'a aucun sens quand il s'agit d'histoire orale, qu'elle soit urbaine ou rurale, ou encore dans les cas de traditions familiales ou de voisinage aux racines peu profondes. Tous les témoignages oraux sans exception sont plus ou moins profondément marqués par la forme de leur REPRÉSENTATION, entendons par ce terme la performance de la personne qui récite ou raconte5. À un extrême, la REPRÉSENTATION est publique, dramatique, exagérée, sollicitant les réactions de l'assemblée; à l'autre extrême, il s'agit d'une communication privée, souvent didactique et parfois confidentielle, entre deux individus. Pour la présentation de certains messages oraux, des lieux sont privilégiés soient parce qu'ils correspondent à une assiette sociale particulière associée au type de message (par exemple, un récit d'origine ethnique à l'occasion d'une réunion d'association ethnique en ville), soit parce qu'ils sont des espaces consacrés à l'échange de messages généraux (un bar en ville). Dans sa première partie, Dibwe présente tous les espaces urbains typiques. À l'exception du cercle familial, les espaces urbains de REPRÉSENTATION diffèrent tous des espaces en milieu rural appropriés à la présentation de messages, tels la place ou le hangar des palabres au village, les lieux d'initiation isolés dans la brousse, la cour d'un chef pour un événement particulier, etc. D'ailleurs, les histoires orales racontées en ville portent sur des sujets fort différents que celles transmises à la campagne, excepté pour les histoires de famille, de co-résidents ou celles qui ont trait à l'ethnie. Ainsi, les souvenirs urbains concernant le travail industriel (kazi) sont complètement étrangers au village alors qu'à l'inverse, ceux qui parlent de l'intervention continuelle des moniteurs agricoles dans les cultures obligatoires restent incompris en ville.

5. Jan Vansina, Oral Tradition, p. 33-56.

15

Enfin, le concept de POOLD'INFORMATION (pool dans le sens de mare) est aussi important que celui de leur représentation pour l'étude de tous les types de témoignages oraux6. À moins qu'elle ne soit absolument secrète, une information est intéressante au moins pour quelqu'un, et elle a tendance à circuler entre des personnes qui se connaissent et qui partagent les mêmes intérêts. Linformation circule entre les personnes comme un liquide coule entre des vases communicants jusqu'au moment où son niveau sera égal dans chaque vase, autrement dit, chaque membre du groupe partagera les mêmes renseignements que tous les autres. C'est d'ailleurs ce phénomène qui explique l'existence d'une mémoire collective. De cette métaphore des vases communicants vient l'expression POOLD'INFORMATIONour désigner la totalité p des personnes qui partagent une information donnée. Et ce concept convient tout aussi bien au milieu urbain qu'au milieu rural. Mais pour l'historien de Lubumbashi, plusieurs conséquences importantes découlent de ce phénomène, la première étant l'idée de reflux (feedback). Le reflux signifie qu'en dépit des apparences l'histoire orale n'est pas une source indépendante des autres manifestations de la mémoire, comme la peinture populaire, le théâtre populaire, la chanson et, même, l'interprétation orale de documents imprimés tels la photographie ou l'interprétation de la signification du carnet d'identité, pour autant que toutes ces informations circulent dans un même pool d'information. La chose est importante pour l'historien ne futce que parce que l'information contenue dans une histoire orale ne provient pas nécessairement d'un souvenir direct ou d'une rumeur, mais qu'elle peut être un reflux de l'écrit vers l'oral d'une source écrite7. Et ce phénomène est encore plus important suivant que deux sources sont indépendantes ou non l'une de l'autre. Si elles le sont et si leurs témoignages concordent, on peut considérer comme vraies ou comme faits prouvés les données
6. 7. Ibid., p. 148-160. Ibid., p. 156-158.

16

concordantes. Par contre, si toutes les sources transportant une information appartiennent au même pool et partagent le même discours sur elle, elles ne sont pas indépendantes8. Un récit oral corroboré par la légende d'une peinture populaire, par une chanson ou par une représentation théâtrale ne prouve pas la véracité des affirmations contenues; cela prouve seulement que toutes ces sources appartiennent bien à la même mémoire populaire. Cette notion de pool est essentielle pour établir la représentativité d'un témoignage oral. Celui qui étudie la mémoire collective, qu'il soit historien ou autre, doit pouvoir évaluer jusqu'à quel point une information orale relayée par un individu (récit, chanson, etc.) est partagée par sa communauté d'appartenance. On pourrait établir cette représentativité en retrouvant toutes les variantes de l'information telles qu'elles sont livrées par toutes les personnes qui la connaissent, sachant qu'en pratique l'enquête est impossible à réaliser, par manque de temps ou de moyens. Dans de nombreux cas, on accepte que le récit récolté soit considéré comme typique pour une communauté donnée juste parce que le narrateur le dit ou parce que d'autres le confirment. Si les récits traitant de la coutume de la cohabitation des veuves avec un parent de leur mari défunt, pour laquelle Dibwe donne des exemples dans sa dernière partie, sont représentatifs pour certains membres de certaines ethnies où cette coutume est toujours en vigueur, on ne peut présumer que ce sera nécessairement le sort de toutes les veuves de ces ethnies. Il faudrait au moins distinguer entre les veuves n'opposant pas à cette coutume d'objections à caractère religieux et celles qui s'en prévalent, et donc rechercher des témoignages de ces deux types de veuves. Faire cette démarche, c'est procéder par échantillon et, que ce soit idéalement ou en pratique, il faut toujours procéder par échantillon pour établir la représentativité d'une mémoire révélée dans un récit oral. Cet échantillon devra être construit de telle façon qu'il puisse couvrir toutes les variantes recherchées
8. Ibid., p. 158-160.

17

de l'information en question et, avec elles, établir les limites de la communauté de mémoire9. L'alternative à l'échantillonnage serait de considérer chaque témoignage comme n'étant représentatif que de la seule personne qui raconte. En pratique, cependant, de nombreux chercheurs présument qu'un tel témoignage illustre les mémoires et les expériences de nombreuses autres personnes. Ils jugent la chose vraisemblable, mais sans preuve aucune. La fréquence du procédé - la généralisation à partir d'une seule expérience - ne retire rien au fait qu'il demeure la plus grande faiblesse rencontrée dans l'exploitation de la plupart des programmes de récolte d'histoires orales.

À quoi sert l'histoire orale? À cette question on répond souvent qu'elle sert à combler les vides laissés par les documents écrits pour nous renseigner sur des événements ou des situations du passé que les archives ou les publications ne mentionnent pas. En fait, cela revient à dire que l'histoire orale ne serait qu'un pis-aller ou, en langage administratif, ne serait qu'une source «faisant fonction ». Une telle conception de son utilité est tout à fait fausse parce qu'elle est trop limitative. Certes, et partout dans le monde, on utilise l'histoire orale pour combler des lacunes, notamment pour étudier l'histoire des déshérités qui n'ont pas laissé d'écrits derrière eux. Mais les traditions orales ne se récoltent pas uniquement pour pallier aux lacunes des sources écrites, et toutes les traditions citées dans ce livre ont font foi. Ces sources orales ont manifestement tout autant de poids que les documents écrits (sauf en matière de chronologie), même quand on dispose d'écrits aussi nombreux que ceux qui illustrent le cas de Lubumbashi. En fait, l'histoire orale ajoute toujours quelques

9.

Ibid., p. 157-158. La construction d'un échantillon complexe a été essentiel par exemple pour récolter des traditions orales au Burundi.Voir Jan Vansina, La légendedu passé: Traditions oralesdu Burundi, Tervuren, 1972, p. 12-18.

18

éléments d'information à l'histoire connue, elle est presque toujours plus vivante que l'écrit et elle nuance pour le moins l'interprétation de la documentation écrite ou orale connue, autorisant même parfois une toute nouvelle interprétation. Dans certain cas, y compris pour toute la période coloniale, l'histoire orale est absolument essentielle, cruciale même. On ne peut écrire une histoire valable de cette époque sans prendre en considération les expériences des Africains qui l'ont subie et sans se référer aux réminiscences ou aux souvenirs plus précis qui ont donné corps à des témoignages oraux recueillis le plus rapidement possible après les événements dont il est question. Lhistoriographie du Congo montre bien comment toute histoire rédigée sans faire appel à ces sources reste forcément une histoire amputée, irréelle, dans laquelle les Congolais qui l'ont vécue ne se reconnaissent pas. Au Congo, presque toutes les sources écrites avant 1945 sont des documents écrits par des coloniaux pour leurs compatriotes. Toute l'information de ce type de source est saturée de points de vue de l'étranger d'outre-mer. Quiconque n'a d'autre expérience du Congo colonial que par la lecture de ces sources ne peut échapper à ces points de vue. Cette personne écrira donc forcément, et sans même le savoir, de l'histoire coloniale plutôt qu'une histoire africaine équilibrée, même si l'auteur en question prend soin d'ajouter des impressions ou des interprétations de certains colonisés cités par les coloniaux, ces citations étant souvent erronées et toujours tendancieuses. Par contre - et l'historiographie le montre très clairement -, dès que l'historien utilise directement les sources orales internes, celles des insiders, celles qui donnent un accès direct aux témoignages des gens du cru et à leur interprétation de l'histoire, on arrive enfin à écrire une histoire valable de l'Afrique à l'époque coloniale. Après 1945, et surtout après l'indépendance, les écrits provenant de la plume d'Africains se sont multipliés au point où l'on pourrait penser qu'il n'est plus besoin pour cette période de puiser dans les sources orales, ou qu'elles deviennent secondaires. C'est encore une fois se tromper lourdement. Les expériences de la plus grande partie de la population - celle dont on parle plutôt

19

que celle qui parle - ne sont toujours pas consignées par écrit. e est d'ailleurs ce qui incitera Bogumil Jewsiewicki à publier en 1993 Naître et mourir au ZaïrelO. Et ce n'est pas le moindre des mérites du présent ouvrage que de convaincre le lecteur de l'importance des témoignages cités et de lui faire toucher du doigt combien toute histoire de Lubumbashi écrite sans la contribution de sources orales serait amputée, exsangue. Lire ces récits retranscrits par Dibwe est en fin de compte l'argument le plus éclatant de la valeur de la méthode préconisée dans son ouvrage. Jan Vansina professeur émérite d'histoire et d'anthropologie de l'Université du Wisconsin-Madison.

10. Bogumil Jewsiewicki, Naître et mourir au Zaïre. Un demi-siècle d'histoire au quotidien, Paris, Karthala, 1993.

20

Ni rupture ni parenthèses, la pour les sociétés africaines aura été une épreuve, destructrice sans doute, mais qui aura provoqué des résistances actives, génératrices de formulations sociales nouvelles et autonomesl colonisation

Introduction

L'histoire de l'Afrique subsaharienne était longtemps restée une histoire des autres. La conception en vogue au début du xxe siècle était que l'Afrique n'avait pas d'histoire parce qu'elle ne disposait pas de documents écrits avant l'arrivée des Européens. En fait, les historiens positivistes pensaient que les traditions orales, fondées sur la mémoire des personnes, ne pouvaient pas être considérées comme véridiques étant donné qu'elles étaient àla merci, au fil du temps, d'altérations et de falsifications continues. Par conséquent, la transmission des faits n'était pas aussi fidèle qu'en ce qui concerne les écrits2. C'est dans ce contexte qu'il faut placer cette déclaration d'Henri Brunschwig selon laquelle l'histoire de l'Afrique noire n'était possible qu'après 1800, car, «avant 1800 tous les éléments nécessaires pour une histoire ne sont plus présents pour la considérer au niveau structurel, au niveau conjoncturel et à la surface événementielle; l'événementiel

1. Marc H. Piault (dir.), La colonisation: rupture ou parenthèse?, Paris,
2. I.:Harmattan, 1987, avant-propos. David Henige, « Oral tradition as means of reconstructing dans John Edward Philips (dir.), Writing African History, University of Rochester Press, 2005, p. 169-190. the past», Rochester,

21

manque, et même le conjoncturel qui [...] est le pivot de toute compréhension historique n'est toujours pas présent3 ». Ces écrits des historiens positivistes n'ont nullement découragé Jan Vansina qui menait des recherches sur les caractères propres de la tradition orale et qui a élaboré une méthode destinée à en examiner la véracité. L'extrait que nous reproduisons ci-dessous est la réaction de Jan Vansina à l'article d'Henri Brunschwig cité ci-dessus et publié en 19734:
C'est au terme de la rédaction d'une histoire des peuples dits Kuba (Zaïre) avant 1892 que je relus l'article d'Henri Brunschwig. Je me demandais alors si mon travail ne créait pas au fond une histoire factice. Il se fondait certes sur un corpus de traditions orales, mais ces sources étaient rébarbatives et avaient dû être confirmées par d'autres données, surtout linguistiques. Par contre, elles préservaient la double subjectivité. J'avais suivi la méthode décrite: tableau terminal, tableau initial, changements [...]. On pouvait dès lors tenter de retrouver les traits principaux de la culture ancestrale, compte tenu de la géographie, de la linguistique et de l'ethnographie. On pouvait reconstruire toute une série de mots dont la signification se référait à la société [...]5.

Par ses travaux focalisés sur le royaume Kuba en Afrique centrale en général et en République démocratique du Congo en particulier, au Rwanda et au Burundi, dans la Région des Grands Lacs africains, Jan Vansina a démontré que la reconstitution de l'histoire de l'Afrique était aussi rendue possible grâce au recours aux traditions orales, type de source longtemps jugée insuffisante, négligée et donc marginalisée et écartée. En cela, il faut le reconnaître, Jan Vansina a profondément marqué et révolutionné l'écriture de l'histoire de l'Afrique.

3.

4.

5.

Henri Brunschwig, cité par Jan Vansina, « Quand l'événement est rare », dans Études Africaines offertes à Henri Brunschwig, Paris, Éd. de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1982, p. 3. Henri Brunschwig, « Une histoire de l'Afrique noire est-elle possible? », dans Méthodologie de l'Histoire et des Sciences humaines (Mélanges en l'honneur de Fernand Braudel), Toulouse, 1973, p. 85. Jan Vansina, ibid., p. 4.

22

Il a basé sa méthodologie sur l'existence, en Afrique précoloniale, de structures de conservation et de diffusion des traditions orales, étroitement liées aux chefferies, royaumes et empires qui les contrôlaient et s'assuraient de leur fidélité. Des spécialistes, fonctionnaires des États africains précoloniaux, étaient chargés de cette lourde tâche. Les griots, en Afrique occidentale, dont la fonction était héréditaire, assuraient cette

responsabilité. « Les griots, note Doulaye Konaté, sont les
gardiens et les détenteurs d'une grande part de la mémoire collective, narrateurs de l'''histoire'' des communautés qu'ils sont chargés de transmettre oralement de génération en génération6.»

Dans la Région des Grands Lacs africains, « les généalogistes,
abacurabwenge, devaient retenir les listes des rois et des reines mères, les mémorialistes, abateekerezi, les événements les plus importants des différents règnes, les rapsodes, abasizi, les panégyriques des rois, et enfin les abiiru, les secrets de la dynastie7 ». Les fonctions Katyeen, mbayomato bushoong, ipandjila et bulaam qu'on rencontre chez les Kuba peuvent correspondre à celle du griot en Afrique de l'Ouest. Il s'agit des hommes de la mémoire spécialisés chacun dans leur domaine à savoir la conservation et la récitation des événements historiques, de la généalogie, des mythes, des chants, des récits, des légendes, des proverbes, des contes, etc. La tradition orale de la cour royale se transmettait par un langage codé ou un jargon secret. Tout compte fait, la tradition orale était conservée et transmise par des spécialistes de la cour, des chefs de chefferies, de villages et de clans. La plupart du temps, il s'agit des traditions orales relatives à la vie politiques. Les objets d'art en étaient le support matériel. ]. Vansina note que la récitation fidèle des traditions orales était récompensée

Doulaye Konate, Travail de mémoire et construction nationale au Mali, Paris, LHarmattan, 2006, p. 43. 7. D. Westermann, cité par Jan Vansina, De la tradition orale. Essai de méthode historique, Tervuren, MRAC, 1961, p. 33. 8. Jan Vansina, Les anciens royaumesde la savane, Léopoldville, IRES, 1965, p. 11-12.

6.

23

tandis qu'une mauvaise récitation était sévèrement sanctionnée. Chez les Bushoong, par exemple, seuls les prétendants, hommes ou femmes, à telle ou telle fonction capables de prouver qu'ils conservaient fidèlement la tradition orale pouvaient exercer des fonctions royales9. Plusieurs réserves ont été émises sur cette vision de choses. Bogumil Jewsiewicki, dans une recension intitulée
« La maturité de l'histoire », met en relief quelques limites de

l'utilisation des traditions orales par des historiens de l'Afrique dans les années 1970. Parlant de la fonction des traditions, il

note: « Celles-ci sont la source principale de l'information et ne
peuvent être qu'ethnocentriques. Elles furent l'instrument du state building et demeurent le rempart d'une société à qui l'État colonial a enlevé la maîtrise du changementlO.» Les traditions orales sont utilisées pour retracer une histoire nationale, que Bogumil Jewsiewicki considère comme fatalement réductrice au présent de l'État nation postcolonial, on les exploite peu dans la perspective d'une histoire régionale1!. Tout compte fait, il faut reconnaître que la méthodologie proposée par Jan Vansina est valable pour le monde rural. Mais, quel a été l'impact de la colonisation sur les traditions orales que Vansina analyse? L'avènement de la colonisation a accentué le clivage entre deux mondes sociaux, culturels et économiques différents, toujours complémentaires, mais autrement qu'auparavant: le milieu rural agricole, monde noir, et le milieu urbain industriel, monde blanc, bastion du travail dit moderne. L'émergence du monde industriel moderne va accentuer la mobilité des populations et, partant, de profonds bouleversements de structures démographiques. En Afrique centrale, le monde rural devait jouer, au début de l'industrialisation, le rôle à la fois de grenier et de reproduction de la force de travail pour

9. Id, De la tradition orale... , op. cit., p. 33. 10. Bogumil Jewsiewicki, «La maturité de l'histoire », dans Revue canadienne des études africaines, 17(1982), p. 611. 11. Id, p. 612.

24

le développement économique du monde industriel. Les migrations d'abord dirigées et ensuite volontaires, entendons ici les recrutements de la main-d' œuvre africaine, engendrées par la mise sur pied des stratégies répulsives (instauration de l'impôt en argent, instauration des travaux forcés communément appelés travaux d'ordre éducatif, institution du portage, etc.) et attractives ( pratique de la politique sociale consistant en l'amélioration des conditions de vie dans les camps de travailleurs à travers l'amélioration du logement, de la ration alimentaire, de l'infrastructure médico-sanitaire et de l'enseignementl2 en vue de rendre attrayante la vie dans ses camps, d'apprivoiser et de soumettre les travailleurs et leurs familles), vont renforcer le déséquilibre démographique entre les deux nouveaux mondes. Des cités ouvrières se constituent petit à petit à divers endroits, échappant à l'autorité coutumière. Elles sont alimentées par la force de travail nombreuse issue d'abord des migrations (recrutements dans les campagnes environnantes ou lointaines et même dans les colonies voisines) et, ensuite, de l'installation en ville des familles, de l'accroissement naturel des foyers industriels. Au Congo, la création des circonscriptions urbaines débute avec le décret du 9 août 1893 relatif à la vente et à la location des terres domaniales. Le décret du Gouverneur Général du 28 février 1895 crée les circonscriptions urbaines. Il s'agit ici de tous les chefs-lieux des districts plus Kinshasa et Ndolo (II en 1888, c'està-dire Banana, Matadi, Cataractes, Stanley-Pool, Kasaï, Equateur, Ubangi, Uele-Ituri, Uele, Stanley-Falls et Lualaba; 12 en 1890 parce que le district du Kasai est scindé en deux avec la création du district du Kwango, 15 en 1895, c'est-à-dire les 12 précédents plus 3 obtenus en simplification Ubangi et Bangala, Uele et Aruwimi, Équateur et Lac Léopold II, 14 en 1897 parce le district du Lualaba a été rattaché à la province Orientale). Notons que le
12. Dibwe dia Mwembu, «La mortalité infantile à l'Union Minière du HaUt-Katanga. Une analyse préliminaire (1929-1970) », Zaïre-Afrique, octobre 1993, p. 488-491.

25

décret sur la vente des terres est réactivé en 1910 après la reprise du Congo par la Belgique13. Lordonnance du Gouverneur Général du 31 décembre 1913 dressait une première liste exhaustive des circonscriptions urbaines. En 1914, on comptait parmi elles: Borna, Banana, Matadi, Tumba, Thysville, Kinshasa, Ndolo, Léopoldville, Irebu, Mbandaka, Nouvelle Anvers, Lisala, Bumba, Basoko, Kisangani, Buta, etc. Leur nombre a varié dans le temps: 40 en 1910; 54 en 1911; 48 en 1912; 40 en 1922; 49 en 1931; 44 en 1937; 46 en 1945 et 38 en 1959. La création des centres extracoutumiers date du décret du 23 novembre 1931, tandis que les cités indigènes sont créées par l'ordonnance-loi du 20 juillet 1945. En 1957, le décret du 10 mai sur les circonscriptions indigènes a établi un système préélectoral pour les populations autochtones. Le décret du 7 juillet 1959 établit le régime électif pour les conseillers et certains chefs. Les cités indigènes sont supprimées au profit des villes. Lordonnance-loi du 12 mars 1969 crée des collectivités locales. On ne parle plus des C.E.C., mais des centres. Lordonnance du 25 juin 1941/AI MO, qui est une mesure exécutive, fait de Léopoldville (actuelle Kinshasa), Élisabethville

(actuelle Lubumbashi) et Jadotville (actuelle Likasi) des « villes».
Lordonnance du 29 septembre 1958 ajoute aux trois premières villes Stanleyville (actuelle Kisangani), Luluabourg (actuelle Kananga), Bukavu et Mbandaka. En octobre 1959, Matadi s'ajoute à la liste des villes. Suivront ensuite Mbuji-Mayi (le 3 mai 1967), Bandundu (le 21 novembre 1969), Kikwit (le 15 mars 1970), Zongo, Inga en 1971. Actuellement, la République démocratique du Congo compte 20 villes et 142 centres urbains, chefs-lieux des territoires. Notre objectif n'est nullement celui de faire l'histoire des villes, mais de montrer qu'au fil du temps, le nombre des villes augmente entraînant aussi l'accroissement de la population

13. Voir, pour d'amples informations, l'arrêté du 23 février 1910, le décret du 22 mars 1910 revu par l'arrêté ministériel du 25 février 1943.

26