Famille et patrimoine de la haute noblesse française au XVIII° siècle

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Par le jeu d'alliances conclues entre familles de la haute noblesse, appelées à se rencontrer et à se fondre, une branche familiale naît de ces rapprochements. Le prestige et la considération attachés aux noms de la lignée étant établis à un haut niveau, le caractère principal de cette famille ne réside plus guère, au fil des ans, que dans l'importance et la diversité de ses éléments patrimoniaux. Ce patrimoine constitue une très importante fortune nobiliaire à prédominance foncière, dont toutes les composantes méritent examen, en suivant le parcours familial dans le détail des éléments analysés.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782296411975
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FAMILLE ET PATRIMOINE DE LA HAUTE NOBLESSE FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus
Frédéric MAGNIN, Mottin de la Balme, 2005. André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953 à 1960 (2 tomes), 2005. e. L. VALLADARES DE OLIVEIRA, Histoire de la psychanalyse au Brésil: Slio Paulo (1920-1969), 2004. Pierre GIOLITTO, HENRI FRENAY, premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004. Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichyste. Le sanatorium surveillé de La Guiche, 2004. Gilles BERTRAND (Sous la direction de), La culture du voyage. Pratiques et discours de la Renaissance à l'aube du XXe siècle, 2004. Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine, 2004. Rachid L'AOUFIR, La Prusse de 1815 à 1848, 2004. Jacques VIARD, Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe,2004. Dominique PETIT, Histoire sociale des Lombards, Vie - VIlle siècles, 2003.

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattan!@wanadoo.fr
~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9154-9 EAN : 9782747591546

Jacques CUVILLIER

FAMILLE ET PATRIMOINE DE LA HAUTE NOBLESSE FRANÇAISE AU XVIIr SIÈCLE
Le cas des Phélypeaux, Gouffier, Choiseul

Préfacede Daniel ROCHE

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Université

Ce livre constitue l'édition revue et conigée de la thèse Famille et patrimoine de la haute noblesse française au XVIIr siècle Le cas des Phé(vpeaux, Gm(ffier, Choiseul soutenue par l'auteur le 13 mai 2003 à l'Université de Paris l sous la direction de Daniel ROCHE, professeur au Collège de France

PRÉFACE
Le succès et l'échec : Noblesses et fortunes du XVII" au XVIIIe siècle, des Phélypeaux aux Choiseul-Gouffier par Daniel ROCHE Sur le marché des valeurs historiques et historiennes, les bibliographies recensent la vogue et le succès constant des biographies. Ce n'est pas nouveau, mais l'on est toujours surpris de voir réapparaître, un Louis XIV, un Louis XV, un Louis XVI, une nouvelle favorite, un grand ministre actualisé, un grand savant rafraîchi. Les peoples de l 'Histoire se portent bien. Ils sont parfois l'occasion de redécouvertes intéressantes, de précisions diverses enrichissantes, voire d'une véritable réflexion sur le statut de l'individu dans son temps et la société à l'instar du Guillaume le Maréchal de Georges Duby ou du Saint Louis de Jacques Le Goff. Alain Corbin avec Louis-François Pinagot met lui aussi en valeur le dilemme des inconnus de I'Histoire et la signification complexe de leur histoire; des gens publics aux grandes personnalités, on voit s'éclairer autrement la grande Histoire et les distorsions de la bulle événementielle. Avec des personnes privées au statut public incertain, on découvre moins aisément l'action confuse des gens ordinaires et le destin de millions d'existences incertaines vouées à la disparition car sans trace et sans souvenir. Ce sont des types sociaux qui ont vocation à rendre vivant les mondes plus communs, l'obscurité des majorités, l'usage des choses banales. Le hasard documentaire trie impitoyablement notre capacité de redresseur d'oubli comme le disait Mona Ozouf. La masse des archives, le souci de comprendre les fonctionnements sociaux, le rapport des groupes à la fortune, au pouvoir, à la culture, ont nourri longtemps et nourrissent encore I'histoire des groupes sociaux. A tous les niveaux de la vie, ils ont trouvé des historiens, paysans, soldats, ouvriers, petit peuple, artisans et boutiquiers, négociants, nobles, curés, évêques, parlementaires, officiers, on en finirait pas de comptabiliser les multiples monographies qui ont, à des niveaux différents, le royaume, la région, le quartier et la ville, le fleuve ou l'océan, l'immobilité ou la circulation, cerné les profils sociaux et déchiffré la cartographie, la démographie, les ascensions, plus rarement les reculs qui organisent la vie de tous. Cette grande histoire des anonymes et des sans-grades reste absolument nécessaire, et la micro-histoire des humbles et des grands permet, on en conviendra aisément, d'en combler les silences, d'en incarner les multiples visages, d'en délivrer quelques secrets. Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire et possible de séparer les destins singuliers des aventures collectives. Activités et institutions sociales sont toujours aux carrefours des multiples mouvements des individus et l'histoire

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sociale est partout et nulle part; partout puisque la perspective micro sociale permet de tout traiter comme de l 'histoire sociale, nulle part puisque la spécificité de l'objet, des sources et de la méthode disparaît, toutes les tactiques de recherches étant licites, du qualitatif au quantitatif de l'exceptionnel normal au mass~l structurel de l 'histoire orale à l 'histoire anonyme du quotidien au fait divers, du public au privé, du masculin au féminin, nous rappelle justement Christophe Charle dans un élégant bilan des débats sur la discipline et son nécessaire rapport aux sciences sociales (Histoire sociale, Histoire globale, Paris, 1993). Jacques Cuvillier nous offre à sa façon modeste et rigoureuse une clef de lecture qui de façon salubre permet d'entrevoir à la fois un segment social dans la réalité de sa présence, celui de la Noblesse, et aussi dans la façon dont il vit et dont il se dit. Ce qu'il utilise c'est un ordre de relation et avec lui une vision des valeurs et des choix, et ceci, principalement dans un lieu, une institution structurelle de la société, la famille. On sait l'importance que la démographie a donnée à l'étude des formes de la constitution, du fonctionnement, de la reproduction liées aux types familiaux anciens. On connaît tout ou presque sur les amours paysannes ou autres, les sexualités ordinaires ou différentes, la réalité matérielle de la vie des ménages. On sait moins toutefois comment s'organise la somme de réalités organiques qui compose la société d'Ancien Régime parmi lesquelles le second ordre et ses différentes composantes de corps et de formes, de catégories économiques et géographiques apparaît comme une réalité spécifique fondée sur des privilèges, faits de droits et de devoirs, transmis par la naissance et l'éducation familiale. Ordre ou classe, classe et ordre, c'est un groupe social hors du commun des temps et paradoxalement encore aujourd'hui du nôtre. Il suffit de voir la fascination gourmande étalée dans les médias à cet égard, ou plus étonnant encore, la manière dont l'éloquence généalogique reproduit encore la valeur du sang sans en avoir l'air. On verra que ce n'est pas cette attirance ambiguë qui anime l'étude présentée ici. En revanche, ce qui joue de logique principale c'est l'effort pour montrer comment des lignages et des noyaux familiaux, saisis à de multiples étapes de leurs parcours, révèlent simultanément la hiérarchie sociale et les stratifications du second ordre, la continuité et les bifurcations que peuvent emprunter les routes d'une famille à l'ancienne. Qui ne cOlmaÎt pas les Choiseul? Mais les vrais, les grands, ceux qui triomphent avec le ministre de Louis XV, incarnation d'un clan courtisan, acteur d'une politique nationale et internationale. A l'ombre de ce grandissime milieu oÙ l'alliance des dignités et de la richesse est totale, vit non sans éclat, un ensemble moins brillant, mais tout de même établi au plus haut niveau de la société de Cour, la famille de Choiseul Beaupré. Elle va mettre en valeur toute la fragilité du succès et comment s'inscrit l'échec dans le destin du groupe familial. En 1771, Adélaïde de Gouffier a vingt ans et elle est l'héritière par sa mère et par son oncle, le comte de Montlhéry, d'une très belle fortw1e constituée en trois siècles ou presque dans des mariages enrichissants et des

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héritages fructueux où l'on voit s'associer continuellement la revendication de la naissance, celle du mérite acquis et transmis, la qualification par la fortune et les biens retransmis. Adélaïde apporte à son époux Choiseul une lourde charge d'hérédités et d'héritage matériel et spirituel, et son mariage illustre parfaitement ce que veut dire 1'histoire d'une famille. Au terme de quatre à cinq générations, les débuts de chacune des lignées restant malgré tout toujours un peu obscurs, elle voit confluer les facteurs de construction d'une grande et solide fortune reposant sur une pluralité de revenus et de parcours. Une conjoncture spécifique, les choix faits par le chef de famille, le comte de Choiseul-Gouffier, notons ici le changement de nom, le passage de Beaupré à Gouffier, les turbulences des années pré-révolutionnaires et les difficultés de la période révolutionnaire annulent en moins de cinquante ans l'effort des siècles antérieurs. Dans les années 1810-1820, c'est le naufrage. On n'oubliera pas ici de rappeler le rôle particulièrement négatif joué par l'un des grands personnages de notre histoire, M. de Talleyrand, dans cet effondrement. On savait le personnage ambigu, pour ne pas dire pire, on sait désormais le talent de prestidigitateur et d'aigrefin de ce néanmoins grand homme. Voilà pour la grande et la petite histoire, mais le talent de Jacques Cuvillier est de ne pas user de l'artifice et de suivre pas à pas le rôle des différents facteurs de réussite et d'insuccès qui infléchissent jusqu'au XVIII" siècle le destin du lignage. Les alliances qui rassemblent et orientent, les composantes de la fortune et les modes de gestion, les choix économiques qui renforcent ou affaiblissent à chaque étape, les comportements sociaux et culturels qui sont à l'œuvre dans la pratique du rang et l'usage des biens. Cet aboutissement n'est pas écrit à l'avance, pas plus que le récit de cette montée et de cette soudaine descente n'est présentée dans une perspective téléologique. L'apport du travail ne réside pas dans la confirmation de la décadence de la Noblesse ou dans la réaffirmation des stratégies d'alliance nécessaires désormais bien connues pour comprendre les destins nobiliaires. Il est principalement dans la confrontation des façons dont se construisent les dynasties et dont s'organisent leur survie. Ainsi on va relire à plusieurs reprises comment l'Epée croise la Robe, et la Ville la Cour, et Paris la province. La famille Phélypeaux fait son chemin dans la finance, escalade les échelons de la Robe, entre au Parlement de Paris, bénéficie du succès des Voisin, des Bignon, des Pontchartrain, bien sûr du Chancelier, qu'appréciait Saint-Simon, tous parents et alliés. Leur fortune mobilière et immobilière quand ils s'allient aux Gouffier les place au plus haut niveau. Leur rapprochement antérieur avec les Beauharnais en 1683, quand Jean Phélypeaux épouse Anne-Marie de Beauharnais, a confirmé des alliances locales, en Orléanais, et autorisé le renforcement des positions parlementaires parisiennes. L'union avec les Gouffier, elle, marque un autre aboutissement. Elle fait se rencontrer en 1694 deux autres types de familles, les Gouffier cOlmus en Poitou dès le xr -xne siècles et liés dès le XV' siècle au destin de la royauté, et les Luynes venus sans doute d'Italie et montés de province, distingués parmi les ducs au xvr siècle.

10 Quand l'héritière des Phélypeaux épouse à son tour l'héritier des Gouffier, on voit, une fois encore, se réaliser l'union de la haute magistrature avec la grande aristocratie. En 1733, c'est un moment décisif, car de ce mariage surveillé de près par le marquis de Gouffier comme par le conseil de famille des Phélypeaux, surgira la tension fma1e. Pour Gouffier, l'accord avec la grande robe parisielme est très profitable, il fera de sa fille une très riche héritière mais à son profit et on ne le percevra qu'en 1771 quand, à l'approche du mariage d'Adélaïde, on liquidera les droits de ces successions diverses. Le comte de Choiseul-Beaupré relève le titre et se trouve placé sous la tutelle de son beaupère qui est le grand bénéficiaire de toutes ces opérations jusqu'à sa mort. Les Choiseu1-Gouffier auront tme brève existence. Si on ne peut suivre, dans le détail et pour chaque étape, les enjeux économiques et matrimoniaux, on saura gré à Jacques Cuvillier de ne pas avoir plaint la besogne. On peut lui faire confiance, et retenir qu'il a fait son profit des riches archives familiales, des documentations de notaires parisiens et provinciaux et qu'elles servent d'assises à une description profuse de ces déplacements de fortune qui font une des bases de la reconnaissance des maisons avec la culture dynastique et la performance généalogique. Surtout, on pourra voir les différentes composantes économiques se durcir ou se modifier, la part des charges, celle des biens fonciers, celle des investissements urbains changer constamment. Pour tous, c'est l'occasion de sentir comment un cadre de vie et des choix de dépenses contribuent à patrimonialiser le sens de la famille. C'est donc une page de l'histoire économique de la noblesse française qui nous est donnée à lire de l'intérieur, au ras des livres de comptes et des inventaires et ce n'est pas sans charme. Le portrait du marquis de Gouffier, grand propriétaire accapareur de biens, mérite à lui seul le détour. Il offre mille matières à réflexion sur de multiples questions essentielles pour l'histoire de la Noblesse, pour celle de la Seigneurie, par celle de son amour de la terre, pour celle de ses rapports avec les paysans, pour un rapport aussi à la nature aménagée et aux techniques. Brièvement dit, on a là un gestionnaire qui a su utiliser les ressources financières procurées par son propre mariage pour étendre ses biens, améliorer sa demeure, consolider ses droits, vivre comme il l'entendait. C'est une gestion sans gaspillage et qui témoigne de la force du principe: les familles ne se conservent que par les terres. Avec son gendre, Choiseul-Beaupré-Gouffier, on bascule dans un autre monde bien plus familier, une vraie confirmation des stéréotypes attendus. Aucune rigueur comptable, une indifférence à la gestion qui confine à l'inintelligence économique totale; associée à l'affirmation redoublée du rang, du train de vie et aux désordres de la dépense. On voit alors se conjuguer les périls. Dès 1771, les consommations de luxe engloutissent ce que le beau-père, Harpagon rural aux revenus garantis, a bien voulu consentir au jeune ménage. Le tableau présenté par l'intendant est éloquent: entre 140.000 et 150.000 livres de revenus vers 1773, peut-être 200.000 livres avec les loyers urbains, les charges dont la pension et l'entretien du marquis de Gouffier, engloutissent plus

Il de 50 à 60 % les dépenses entraînent le jeune couple dans le gaspillage et l'endettement. Pour soutenir un mode de vie fastueux, il faut s'endetter, emprunter, spéculer sur la construction. Le déséquilibre budgétaire ne pourra jamais être rétabli et il s'accroîtra encore avec le départ du comte comme ambassadeur à Constantinople et avec la grivèlerie de Talleyrand. Il explosera avec l'émigration. Jacques Cuvillier a consacré ses loisirs à fouiller les archives. Il nous fait cadeau généreusement d'un portrait de famille caractérisé par sa diversité et par le sens de la complexité. C'est pour les historiens de la Noblesse et de la société française du xvœ et du XVIIIe siècle un apport précieux et d'autant plus appréciable que chacun pourra y rechercher des informations multiples sur des sujets multiples. Il nous offre une vision originale, celle d'une noblesse qui sait éviter la Cour, mais qui maintient son rang et que les circonstances vont disloquer. C'est une invitation à réfléchir au poids du hasard et de la nécessité, au rôle des individus et des forces collectives, à la manière dont interviennent les relais familiaux et le souci de la lignée et du patrimoine rassemblé. Il nous permet de comprendre une histoire sociale du succès et de l'échec.
Daniel ROCHE Professeur au Collège de France

INTRODUCTION

Dans le second ordre de la société d'Ancien Régime, la noblesse rassemble, riche de sa diversité interne, ce qu'il est convenu d'appeler l'élite officielle du royaume de France. Que faut-il entendre par noblesse? Quelles sont ses origines? D'où procède ce milieu étroit privilégié en situation d'exercer une domination sociale incontestable? La réponse à ces différentes questions présente une vraie difficulté compte tenu de la complexité des structures réelles dans tIDe évolution permanente, puisque l'état noble s'obtient finalement aussi bien par l'effet de la naissance qu'en vertu d'une fiction établie par les juristes pour reconnaître les services rendus à la monarchie. On ne saurait donc formuler une défmition uniforme de la noblesse - elle n'est pas une classe sociale - et, pourtant, il s'agit bien de l'existence globale d'un groupe à part, privé de toute homogénéité, qui a conscience de partager le même héritage culturel et dont le rôle a été longtemps considérable, non pas en raison de ses effectifs mais à cause de sa densité sociale, avant qu'il se réduise à la veille de la Révolution en marche vers la primauté de l'individualisme. Aussi loin que l'on remonte dans le temps, la première noblesse qui se révèle à l'historien est née de l'exercice du métier des armes. C'est en combattant l'épée à la main, en versant son sang pour le roi, que cette noblesse a gagné ses titres et ses droits, qu'elle a prouvé sa force et assuré sa supériorité, manifestant un courage physique appelant récompense et distinction de la part de celui qui s'était imposé pour accéder au trône. Dans la société médiévale, à côté de ceux qui prient (les « oratores ») et constituent le premier des trois ordres, la noblesse militaire (les « bellatores ») rassemble dans le second l'élite incontestable, fière des succès obtenus dans les combats, celle qui entoure le roi et sur laquelle il s'appuie, lui, le premier baron du royaume. Il n'y a pas de meilleure preuve de noblesse que la blessure reçue au combat et que dire de la mort acceptée pour le bien de l'État? Telle est l'origine de la noblesse chevaleresque, dite de race, dont la vertu principale, le courage, se nourrit du sens de l'honneur. Dans ce monde restreint, la noblesse s'hérite de plein droit, transmise par le sang. Au XVI" siècle, des théoriciens ont fait prévaloir l'idée biologique que le sang épuré transmis depuis les origines était porteur de toutes les vertus et capacités justifiant la constitution d'un groupe à part, assurément digne de toutes les distinctions et de la richesse. Ainsi est née, dans une mentalité collective, la conscience d'une supériorité naturelle de la noblesse, forgeant le mythe de son histoire pour occuper le terrain idéologique.

14 Ils ont connu leurs temps de gloire, ces chefs de guerre volontiers querelleurs, bousculant leurs vassaux et capables de prouesses guerrières dans ill1 certain art de vivre, avant de perdre peu à peu une bonne part de leur influence politique alors qu'ils sont conscients d'incarner toujours, dans le respect de la tradition, une aristocratie dotée du droit d'exercer une action réelle ou,. au moins,. d'assister le roi dans ses conseils. Cette noblesse de souche immémoriale, peuplée de gentilshommes pour qui le métier des annes, dans une aventure exaltante parfois jusqu'à la mort, est une vocation exercée de père en fils, se voit finalement contrainte, avec l'instauration de l'absolutisme royal, d'abandonner non sans nostalgie ses droits fondamentaux, supports d'une identité jugée trop turbulente, pour s'en tenir à des fonctions de représentation autour du monarque, en échange d'une complète soumission. Hier, conseillers naturels du roi, désonnais simples figurants privés de toute influence réelle, ce que N. Elias a appelé la «curialisation des guerriers ». Avec le développement du phénomène de cour, la noblesse d'extraction a, pour un grand nombre de ses membres, changé de visage, la plupart acceptant de jouer auprès du monarque le rôle de courtisans, attentifs à plaire dans les fastes du décor royal et prêts à en recevoir les bienfaits pour eux-mêmes et leur parenté sous la forn1e de grâces et de pensions. Conservant leurs prétentions mais perdant pour beaucoup d'entre eux une capacité d'intervention, ils deviennent alors improductifs et oisifs, préoccupés autant des préséances de rang, inépuisable et vaine source de rivalités et de conflits, que de leurs consommations dans une dépense ostentatoire. Bien que la primauté de l'épée ait subsisté longtemps dans le fond de la conscience sociale, il y a eu réformation de la noblesse des annes, celle-ci n'ayant plus guère qu'à cultiver dans chaque lignée la mémoire des actions passées, alors que, dès avant ces mutations souvent mal ressenties par les intéressés (Saint-Simon en donne le meilleur exemple au niveau des ducs et pairs), était née de bonne heure, parallèlement, une noblesse de robe dont la puissance, tirée de son influence politique dans la justice et l'administration du royaume allait se renforcer au cours des xvue et XVIue siècles. L'ouverture, voulue par le pouvoir monarchique pour l'avantage qu'il y trouvait, était un phénomène inéluctable. Cependant, aux yeux des ducs et pairs, qui tentent en vain de résister à ce courant, «il n'y a qu'une sorte de noblesse qui ne s'acquiert point par les emplois de judicature. On respectera toujours le mérite dans les magistrats lorsqu'il s'y rencontrera mais, quant à la naisssance, ils ont beau faire, ils ne seront jamais regardés que comme d'honorables bourgeois qui jouissent des privilèges des nobles. La robe ne produit point la noblesse, ceux qui y ont apporté la roture l'y conservent! ». Après tant de gloires amassées dans la mémoire collective de la Nation, le prestige social de la noblesse ne pouvait qu'être considérable, compte tenu des privilèges attachés à son statut. Dans une société où le positionnement hiérarchique est chose naturelle, la noblesse est ressentie comme l'idéal de base, le modèle de référence, un genre de vie recherché. L'accession à l'état
1. lean,Pierre LABATUT,Les ducs et pairs de France auXVIf siècle, Paris, P.U.F., 1972, p. 404.

15 noble constitue le rêve de tout bourgeois et l'ambition de tous ceux qui aspirent pour eux-mêmes et leur descendance à une progression sociale que justifient et qu'autorisent les talents individuels mis au service de l'État dans l'obéissance au maître. Après le sang versé procurant la réputation du courage et de l'honneur, la qualification par le mérite se voit reconnue comme source et occasion de distinction et d'élévation. Au XVIIr siècle, on perçoit la montée de l'individualisme qui fait reculer l'antique vertu du lignage au profit du mérite persOlmel. Cette accession qui permet de sortir du rang et d'acquérir à la fois

notoriété et considération, s'est ouverte avec la pratique

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imposée par les

contraintes financières auxquelles se heurte en permanence l'autorité de l'Étatde la vénalité des offices, permettant aux roturiers riches d'acquérir et d'occuper les charges enviées d'officiers du roi, créées selon une échelle très ouverte. Par ce moyen, la monarchie opère un transfert de pouvoir vers une nouvelle noblesse issue de la bourgeoisie, à laquelle sont déléguées, dans les fonctions judiciaires et administratives, des portions de la puissance publique sous forme de charges et de commissions. Comment till magistrat pourrait-il juger un noble sans avoir lui-même cette qualité, du moins par la fonction qu'il exerce? L'accès au privilège nobiliaire est désormais ouvert, en en payant le pnx. L'idée s'imposant que l'acquisition de la noblesse est un monopole de

la puissance royale - selon le dicton, le roi seul peut anoblir en France - il en
découle que l'exercice de charges, notamment celles des magistrats membres des cours souveraines, conduit son titulaire à la noblesse personnelle puisque celui qui juge au nom du roi participe nécessairement de la noblesse du souverain. Une fois admis le principe de l'anoblissement par charge, les efforts des membres du Parlement ont tendu à établir par de savants raisonnements juridiques le caractère transmissible de la noblesse du titulaire. Il est en effet démontré que la prérogative de noblesse acquise par le père à cause de ses qualité et dignité ne peut que se continuer en la personne des enfants par droit de sang. La dignité des conseillers doit s'étendre à leur femme et à leurs descendants. La noblesse attachée à l'office, entité juridique, et transmise à celui qui exerce la fonction dans un échange complexe entre l'un et l'autre, finit par être reconnue comme aussi parfaite que celle des nobles de race. Ainsi, maîtres de la jurisprudence, les magistrats sont parvenus à imposer leur noblesse au roi et à la société. Il est vrai aussi que la formation de lignages de serviteurs de l'État, composant l'élite administrative, «était nécessaire au développement de la monarchie absolue». Le pouvoir royal a pris soin cependant de nuancer ce principe dans une distinction, selon la nature des charges, entre l'anoblissement au premier degré et l'anoblissement obtenu de manière graduelle, avec le temps, avant de pouvoir léguer une noblesse parfaite. Sauf s'il s'agit des grands officiers de la Couronne dont la charge procure la noblesse immédiate, dans la proximité des grandes dignités avec la majesté royale, vingt années de pratique continue sont nécessaires pour parvenir à l'état noble à moins que le décès de l'intéressé ne

16 survienne pendant la durée de ses fonctions. Pour celui qui peut, en en payant le prix, s'offrir une charge de secrétaire du roi, la vie change entièrement de sens. «Devenir secrétaire du roi pour un homme d'argent, c'est doublement effacer ses origines. C'est d'abord ne plus être au service exclusif de l'argent, mais entrer au service du roi, au service de l'État. C'est aussi dépouiller l'enveloppe roturière: l'anoblissement est le premier privilège d'une charge qui est par définition savonnette à vilain 2 ». Plus rarement, la promotion s'obtient aussi par lettre d'anoblissement qui lave le sujet de sa roture originelle; le souverain qui est source de toute noblesse, reconnaissant les mérites ou l'utilité du personnage, peut en effet accorder directement la noblesse lorsque l'intéressé s'est particulièrement distingué par ses talents. Le souci du bénéficiaire est alors de faire oublier aussi vite que possible ses antécédents roturiers. La bourgeoisie montante se trouve ainsi gagnée à l'idéologie nobiliaire; elle en adopte les concepts. Le gouvernement des provinces, hier entre les mains de gouverneurs militaires qui ne perdent pas cependant tout pouvoir, est désormais confié à des commissaires, administrateurs actifs et compétents compte tenu de leur formation dans la robe, appelés à rendre compte à Versailles et à transmettre les ordres du roi que préparent les ministres. La noblesse royale, portée par l'essor économique, détient la richesse et la puissance; son autorité et son influence s'étendent rapidement. Pendant un temps, deux groupes distincts, l'ancienne noblesse féodale et la nouvelle, provenant de la robe, ainsi ouverte à la bourgeoisie active, constituant le monde composite des élites, coexistent et s'opposent, développant une solidarité entre les membres de chacun d'eux. L'endogamie est alors un phénomène aussi spontané que réfléchi. Mais rien ne justifie le maintien d'une séparation prolongée car l'illustration de la robe égale finalement celle de l'épée et, au niveau le plus élevé, on peut dire que la noblesse est une. Bien que la fusion sociale réalisée entre la robe et l'épée laisse subsister durablement une rivalité politique et professionnelle, les alliances miÀ'tes se multiplient et l'intégration des deux mondes au XVIIIe siècle se constate, totale et irréversible, la noblesse d'origine ne pouvant se soutenir sans s'associer la richesse de la robe et surtout de la finance (les alliances réussies par le financier Antoine Crozat pour tous ses enfants en sont le fabuleux exemple). Les interpénétrations qui se produisent en continu sont bien la preuve des changements profonds de mentalités, imposés par les nécessités. «Le vrai modèle de la noblesse, l'écuyer seigneur qui vit sur ses terres, est celui qui

mène à la stagnationsociale (...) ; la noblesse terrienne, si elle ne débouchepas
sur le service du roi, en particulier sur son service dans les offices, n'a pas les moyens de ses prétentions. On acquiert au contraire les moyens de la domination sociale dans la robe et dans la finance (...) c'est là que se concentrent la capacité, le pouvoir, les pouvoirs qui permettent aux familles et aux individus de s'affirmer et de créer des dynasties qui vont vivre sur le long
2. François FuRET et Guy CHAUSSINA1ID-NoGARET, Introduction au livre de Ch. FAVRE-LEJElJ"NE, Les Secrétaires du Roi de la Grande Chancellerie de France, Paris, Sedepols, 1986, p.ll.

17 terme3 ». D'où l'intérêt et l'efficacité des alliances réalisées entre les deux groupes, créant des liens familiaux et procurant d'utiles et fécondes relations.

Pour vivre noblement - ce dont sont exclus par nécessité les nombreux
petits hobereaux vivant à la campagne dans leur manoir délabré, peinant à faire

bonne figure, l'épée au côté

-

des ressources sont indispensables, qu'elles

proviennent des grâces du roi sous forme de pensions plus ou moins généreuses ou qu'elles soient tirées de la fortune, immobilière et/ou placée dans les rentes, qui se trouve volontairement amassée et confortée par l'effet des mariages et des successions. Voilà déjà indiquée l'importance décisive au plan social et financier des alliances matrimoniales bien préparées. Rien n'est plus satisfaisant que de pouvoir faire état de l'ancienneté de sa famille et en tirer gloire et avantages. Depuis l'origine, la noblesse constitue l'idéal de base, mais elle ne se présume pas. Qui se prétend noble doit le prouver. Or, l'usurpation est chose fréquente, d'où le contrôle auquel la monarchie a procédé régulièrement. Pour l'accès à certaines fonctions et distinctions, elle a multiplié, longtemps par l'intermédiaire des intendants dans le cadre de la justice retenue, les instances de filtrage de la noblesse en exigeant des preuves de l'ancielmeté et de l'intégration des familles. Il y avait à cela des raisons fiscales (le paiement de la taille) mais aussi sociales pour la défense des prérogatives du second ordre. «La fortune a toujours conduit à la noblesse et celle-ci ne peut se passer de fortune4 ». L'argent est nécessaire pour adopter un genre de vie noble. Détenant les clés de la richesse, la noblesse joue un rôle actif avec toutes ses possibilités d'intervention, ses responsabilités résultant de ses obligations morales et aussi avec les différents cercles de clientélisme depuis la protection jusqu'au crédit. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la noblesse est pour partie une bourgeoisie anoblie tant par l'office que par les alliances matrimoniales, avec l'ex1:ension monarchique du nombre des serviteurs et des services. Elle n'est plus qu'un instrument au service de l'État. Le roi est devenu l'unique raison d'être de la noblesse, celle-ci n'abandonnant rien de sa puissance sociale tirée de l'affirmation de ses privilèges. Mais, avec la disparité des origines, que d'inégalités ne constate-t-on pas en son sein! Quel intérêt présente l'étude d'une famille de la haute noblesse française? R. Forster a répondu à cette questions: Pourquoi se pencher sur une famille noble? Que peut apprendre l'historien social d'un cas isolé? Abandonnant toute prétention au particularisme d'une famille au sens statistique ne signifie pas renoncer à examiner l'importance et l'intérêt historique d'un cas isolé. Les faits et gestes de plus de quatre générations successives sont très révélateurs, à plusieurs titres, de la société dans laquelle vivent ces individus. L'étude détaillée d'une famille, même si elle n'est plus

3. Robert cours non 4. Daniel 5. Robert

DESCIMON, E.N.S., Séminaire d'Histoire moderne (1996-1997), Les noblesses XVf-)(Vlf' siècles, publié. ROCHE, La France des Lumières, Paris, Fayard, 1993, p.365. FORSTER, The House ofSaulx-Tavanes, Versailles and Burgundy, Baltimore, 1971, Prétàce.

18 dotée d'un éclat particulier, devient ainsi un des moyens les plus efficaces pour

comprendre les relations entre les membres d'un groupe (...). Il faut aussi
étendre l'observation aux perSOillles avec lesquelles la famille entretenait des contacts réguliers: autres nobles et notables, agents publics à tous les niveaux de l'administration royale, créanciers, gestionnaires, locataires, parmi lesquels bon nombre de gens de la campagne. Si les sources ne permettent pas toujours d'effectuer une analyse psychologique très approfondie de la famille comprise au sens large, elles nous permettent cependant de proposer quelques portraits précis dont les détails échapperaient si l'on se limitait à une étude générale du groupe social. On doit pouvoir parvenir à dégager des comportements et des valeurs non seulement de grands seigneurs mais aussi d'une grande partie de la société du XVIIIe siècle, tant urbaine que rurale, représentant différents échelons de la hiérarchie sociale. Ainsi, nous pensons découvrir à un niveau approprié une bOlIDe illustration de toutes les données de base qui caractérisent la noblesse, en reconstituant pas à pas l'histoire patrimoniale au XVIIIe siècle d'une lignée choisie parmi les quelques grandes familles figurant dans le cercle étroit de la haute noblesse française. D'un cas particulier présentant les caractéristiques d'un niveau social élevé sans pour autant vivre dans la proximité de la cour, en suivant les acteurs de cette famille sur quatre générations dans leurs relations personnelles en marge d'un envirOlIDement social diversifié, on doit pouvoir recueillir une masse d'informations et d'enseignements du plus grand intérêt pour mieux comprendre l'histoire de ce siècle au plan du quotidien, sans espoir cependant d'exhaustivité. Dans la séduction de l'archive émergeant du silence, qu'avons-nous découvert en effet en procédant au dépouillement et à l'analyse des documents consultés6? Par le jeu d'alliances habilement accordées entre noblesses d'origine différente qu'il est intéressant de situer bien distinctement, une branche familiale naît de ces rapprochements, dont le caractère principal - alors que la réputation et le succès sont parfaitement établis - réside non pas dans l'influence attachée au passé, devenue assez vite marginale, mais dans l'importance des éléments patrinloniaux rassemblés. Ceux-ci, réunis sur une seule tête à la quatrième génération du fait d'une série de décès, constituent une grande et riche fortune, s'appuyant sur la pluralité de ses revenus, qui sera appelée pour différentes causes à subir de manière accélérée bon nombre de turbulences. Quel est le comportement de ces perSOlIDesau cours du siècle? Contribuent-elles au bien commun ou, au contraire, vivent-elles retranchées dans leurs différentes demeures, allant de l'une à l'autre, préoccupées seulement de leur bien-être et soucieuses de jouir dans un certain renfermement des avantages acquis? Quelle est leur façon de vivre? Sans pouvoir saisir la mesure du tout car il subsiste toujours des zones d'ombre, nous

6. Notamment notaires.

aux Archives Nationales,

dans la série T 1153 ainsi que dans le minutier central

des actes des

19 pensons cependant être en état de répondre de manière satisfaisante à ces différentes interrogations. Dans une approche des différents personnages appelés à se succéder du fait des décès, certains survenant de manière prématurée, la gestion pendant de nombreuses décennies de tous les biens composant un exceptionnel patrimoine requiert une absorbante activité qui justifie une étude micro-économique détaillée. La démarche entreprise tente d'en dégager les différents aspects, aux plans juridique, économique et social à plusieurs niveaux de situations individuelles, conduites sous l'emprise de mentalités opposées, dans des circonstances souvent banales, parfois curieuses, et sur une période assez étendue pour prendre conscience de l'évolution des modes de vie et de pensée des milieux de la haute noblesse au siècle des Lumières.

PREMIERE PARTIE

ALLIANCES ET ACTEURS
À côté de l'ancienne noblesse, au sein du second ordre de la société d'Ancien Régime, le monde de la robe connaît depuis le XVIe siècle une ascension sociale continue. Usant de talents et d'habileté, grâce à l'autorité et au prestige acquis dans l'exercice des charges et offices auxquels ils ont accédé en en payant le prix, ses membres ne manquent pas, attachés au service du monarque, d'exercer une influence politique déterminante, nécessairement conforme aux intérêts du roi et de l'État. Pour chacun de ces hommes de robe ambitieux et bons experts de la situation, la préoccupation de tous les instants est bien, à la place qu'ils occupent, la volonté de construire une vraie dynastie, le concept de l'hérédité ayant fini par s'imposer en dépit des premières objections de l'ancienne noblesse. Il s'agit d'engendrer au sein d'une même famille une lignée de successeurs ayant les capacités d'occuper les mêmes fonctions, voire de plus brillantes encore, par la transmission des charges de père à fils ou à gendre et d'oncle à neveu. Par la libre résignation de ces charges, des dynasties de magistrats parviennent à se constituer. Les juristes font en effet prévaloir l'idée que les mérites et le talent dans la robe, au service du roi, sont réputés transmis par la naissance de même que l'honneur et le courage constituent l'héritage naturel de la noblesse traditionnelle; ces capacités soutiennent le rang social dont on rêve et auquel on accède pour nourrir la considération qui en découle. La noblesse de robe, aux origines bourgeoises, naît de tout cela, lentement, sans pouvoir jamais se confondre tout à fait avec la noblesse féodale, dite d'épée, car, selon R. Mousnier, compte tenu des mentalités, l'état juridique et la condition sociale demeurent bien distincts alors que, pour F. Bluche, la nature du service de justice et celle du service des armes revêtent la même importance aux yeux du roi, ce qui finit par établir entre eux une certain équilibre!. Mais en influence, ce sont certainement la robe, la plume et la finance, dévouées au service de l'État absolutiste par goût mais aussi pour assurer le succès des carrières et donc des fomilles, qui l'emportent à coup sûr puisqu'elles détiennent, sous le contrôle du monarque, la réalité des pouvoirs. La notion nouvelle de mérite finit par s'imposer. Qui dit familles, dit alliances, nées du rapprochement de lignées différentes dont la complémentarité doit être sources et voies de succès
1. J.-P. LABATUT, Les noblesses 54. européennes de la fin du XIV' à la fin du XlaI! siécle, Paris, P.D.F., 1978, p.

22
appréciables. Rien n'appelle autant de soins que les stratégies matrimoniales bien réussies. Dans la société de cour, dans le monde de la robe et de la finance, voilà donc des chefs de famille à l'afftît, cherchant à découvrir dans une autre lignée, repérée selon des critères déterminés, le gendre ou la bru (celle-ci fûtelle déjà veuve sans enfants d'un premier mariage) qui pourrait constituer l'élément d'une bonne alliance, c'est-à-dire se révéler profitable à leur propre situation; choix opéré non pas avec la préoccupation de réaliser l'heureux hymen du rejeton concerné mais avant tout dans le but de renforcer la position sociale de leur propre lignée, parfois en contribuant à la consolidation de l'état noble et toujours en permettant des relations plus larges et avantageuses qui conduiront à la meilleure réussite. Le mariage est donc le moyen d'ascension sociale par excellence. Il permet de pénétrer dans ces réseaux d'influence, ces systèmes d'entraide, de recommandation, de coopération financière ou politique pour en recevoir ensuite les bienfaits. Le choix n'est donc jamais neutre et sait être décisif. L'appartenance à une même famille, comprise dans le sens le plus étendu, crée des liens et des obligations auxquels il n'est pas concevable qu'on puisse se dérober. L'institution du mariage ouvre donc de séduisantes perspectives d'ouverture et de consolidation. Cependant le succès n'est jamais garanti dans la durée, quelle que soit la volonté qu'on en ait eue et les espoirs qu'on y ait mis. Pour illustrer ces observations de portée générale, rien n'est plus convaincant que d'étudier quelques alliances réalisées dans la même lignée, ici une branche de la famille Phélypeaux, réalisant la jonction de noblesses d'origines différentes, appelées à réunir leurs forces et leurs fortunes à la recherche d'un avenir encore plus brillant. Il s'agit d'un bel exemple d'ascension sociale réussie et poursuivie jusqu'à ce que des événements, comme la cessation de fonctions ou la mort prématurée de plusieurs membres de la famille, survie1111ent brutalement, mettant fin aux espérances qu'on pouvait légitimement entretenir. Peut-on alors dans ce cas parler d'échec? Cela n'est pas douteux au niveau des carrières prenant fin inopinément et laissées sans successeur, mais en termes matériels, le succès ne s'estompe pas aussi rapidement. Lorsque la fortune est acquise, il importe, pour maintenir le rang et la considération attachés à la famille, d'assurer de la meilleure façon la gestion du patrimoine amassé et tenter d'en réussir la sauvegarde et la continuité pour les générations à vemr.

23

CHAPITRE

PREMIER

HASARD ET NÉCESSITÉ

Élite sociale incontestée, la haute noblesse d'origine féodale occupe le premier rang du second ordre de la société française; privilégiée dans la hiérarchie des situations, juste derrière les ducs et pairs du royaume, elle constitue le groupe dominant, conscient d'une supériorité naturelle. Elle se perpétue par le sang grâce au jeu des alliances conclues au sein de ce groupe. Les éléments constitutifs de la noblesse ancienne, dite d'épée, sont la naissance, la fonction et la possession de la terre; leur conjonction crée son essence même et la justification de la place de choix qu'elle occupe. La mystique d'un sang généreusement répandu pour le service du roi et de l'État est un élément de fierté, inséparable de la gloire du nom. Une voie d'accès à ill1 statut social très proche s'est progressivement ouverte avec l'exercice des charges au service de la monarchie, dans le sens des intérêts de l'État. Il est admis depuis longtemps que le fait d'occuper une fonction noble permet d'accéder à la « dignitas », celle dont bénéficiaient les sénateurs et les magistrats romains; elle donne à la personne qui l'exerce un caractère noble. Lorsque le roi délègue à un magistrat le pouvoir de juger, l'intéressé agit par représentation du monarque et rend la justice en son nom; la noblesse qui provient du roi, se trouve ainsi transmise à l'individu par l'office qu'il détient. La justification de cet état se situe dans la vertu et le mérite appliqués au bien commun. D'abord personnelle, la noblesse graduelle s'est établie par grâce royale, ouverte aux enfants et petits-enfants des conseillers au Parlement. On passe alors aux privilèges, ce qui entraîne la défaite de l'idée de noblesse parfaite par la « dignitas ». Dotée du caractère transmissible, la noblesse acquise en exerçant pendant vingt années, ou même seulement jusqu'au décès, la fonction de secrétaire du roi (devenu le modèle de noblesse politique), a fini par s'imposer naturellement. Avec le temps, à statut équivalent, la différence entre la noblesse immémoriale et celle obtenue dans l'exercice prolongé des charges au service

de la monarchie ou éventuellement accordée par lettres d'anoblissement celles-ci donnant au roi la faculté de récompenser le mérite et le talent de l'individu -, tend donc à s'atténuer, mais avec des îlots de résistance. Ainsi, en 1700, quand on voulut marier Françoise de Mailly, dépourvue de toute dot, au marquis de La Vrillière, « homme sans état et sans consistance» selon SaintSimon, (c'était la condition mise à la survivance à son profit de la charge de

secrétaire d'État que détenait son père, Chateauneuf), l'enfant - elle n'avait que
12 ans - tempêta bien fort, préférant « qu'on lui donnât un homme pauvre, si

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l'on voulait, pourvu qu'il fût gentilhomme, et non pas un petit bourgeois pour faire sa fortune! ». Jamais elle ne s'est accoutumée, de sa vie, à être marquise de La Vrillière. À ses yeux, après quatre générations de secrétaires d'État, le mari qu'on lui avait imposé restait un « petit bourgeois », sa noblesse de robe n'en faisant pas un gentilhomme. Exception, sans doute. Louis XIV a lui-même expliqué qu'aux «gens de plus haute considération », il a préféré pour l'exercice de la chose publique les serviteurs compétents. Capacité et fidélité sont les qualités essentielles retenues par le prince qui, en invitant robe et épée à servir l'État, a encouragé l'émulation et excité le zèle, attachant autant d'importance aux qualités personnelles qu'à l'ancienneté des familles. Au fil des années, sauf lorsqu'il faut prouver l'ancienneté de sa noblesse, on ne peut plus considérer l'épée et la robe comme deux groupes tout à fait distincts en opposition au sein de l'ordre, même si la « haute épée» garde le premier rang, au moins aux yeux de ses membres. Il ne peut plus s'agir de deux mondes clos et hostiles car la perméabilité existe. Des interférences surviennent par l'effet des mariages, de plus en plus fréquents, et aussi par le choix de carrières, sans qu'on puisse cependant faire état d'une véritable fusion. Lorsqu'il y a « mixité» dans une alliance, c'est habituellement un noble d'épée qui épouse une fille de robe (en considération de sa dot et des relations de sa famille) et non l'inverse. L'obligation de tenir un rang d'autant plus élevé que la considération qui s'attache au groupe familial se situe à un brillant niveau, fait que la fortune de l'une et l'autre parties, présente et à venir, pèse généralement d'un poids très lourd dans la recherche et la conclusion des alliances matrimoniales. Dans cette appréciation, sont pris en compte les avantages attendus des relations et du crédit que ces alliances vont offrir et penllettre. D'où les soins que l'on prend pour parvenir à de prometteurs rapprochements qui conduiront au succès des carrières et à d'autres belles destinées. Comme l'a écrit I.-P. Labatut2, le mariage permet de renforcer la solidité du lignage; il constitue le moyen d'accroître son étendue et son influence par l'alliance avec d'autres lignages; c'est une décision sociale déterminante. Celui qui se marie épouse moins une femme que la situation sociale de son lignage et en particulier de son père. Le choix de l'alliance est pour une bonne part conditionné par l'avenir souhaité. Il assure la consolidation matérielle de la famille, ce qui constitue une priorité absolue. Le hasard bien dirigé peut conduire à un tel résultat, mais aussi la nécessité s'impose parfois avec force, le regard s'attachant moins aux qualités de la personne choisie pour le mariage qu'à la réputation du groupe familial auquel celle-ci appartient. Pour sa part, D. Dessert note que « tout naturellement, les relations professionnelles, les services réciproques, les liens d'intérêt ou d'amitié, les parentés ou les alliances dans une société qui accorde une place consildérable aux liens du sang ou à la parentèle, concourent à engendrer des groupes de pression autour d'un responsable politique de haut
1. SAINT-SWON, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, 1. !, chap. LI, p. 742. 2. J.-P. LABATUT ,les noblesses européennes... ..,op. cit., p.78.

25 niveau3 ». « L'alliance doit fournir une amélioration des conditions matérielles de chacun, doit assurer une progression dans le trajet financier de l'individu4 ». L'étude de certaines alliances intervenues dans la haute noblesse, en partant de la situation constatée dans les dernières années du XVIIe siècle, est révélatrice de ces parcours patrimoniaux préparés par une stratégie efficace. Ils vont être illustrés ici par la rencontre, au cours du siècle suivant, sur une seule tête à la suite d'une série de décès, de trois lignées principales, Phélypeaux, Beauharnais et Gouffier, dont les composantes ont été accélérées et diversifiées par des alliances multiples.
1- LA DOUBLE ALLIANCE DANS LA ROBE ET SA CONSOLIDATION

Dans le monde de la robe, l'ascension sociale se prépare et la fortune se constitue, pas à pas, en combinant l'exercice de charges anoblissantes qui pennettent, avec l'expérience de la chose publique et la force de caractère, d'acquérir une réputation de talent et d'habileté, et la conclusion de mariages propres à assurer de belles alliances pourvoyeuses de brillantes et utiles relations. C'est le secret du succès. Les Phélypeaux-Beauharnais nous donnent un parfait exe!nple de cette heureuse combinaison. Bien que ces deux rameaux se soient déjà rapprochés dans le passé, il s'agit de deux milieux distincts, l'un parisien, l'autre provincial, dont l'ascension se poursuit parallèlement, à des allures bien différentes, avant de se rapprocher une nouvelle fois dans un renforcement spectaculaire. LAFAMRLE PHÉLYPEAUX Les Phélypeaux (leur nom d'origine est Le Picard) sont issus de la bourgeoisie blés oise de la fin du XIVe siècle. Ils viennent d'une puissante lignée de gros manieurs d'argent de Blois. À partir de 1580, montant à Paris et achetant des offices anoblissants de secrétaire du roi, ils accèdent à la noblesse de robe et leur attachement au service du monarque se poursuit continûment. Ils en sont récompensés au fil des années par « l'attribution de plusieurs dignités et par des alliances avec les premières races du royaumeS ». La famille peut ainsi s'honorer d'avoir fourni non seulement onze secrétaires d'État mais encore de nombreux dignitaires du royaume, tant dans la robe que dans le clergé. Son ascension rapide - car pour réussir, il est bon de

réussir vite - lui fait oublier ses origines et les conditions de son élévation à un
rang inespéré. Mais, comme l'observe F. Bluche, « le service civil, dans la robe depuis Henri IV et même dans la finance depuis Louis XIV, fait désonnais concurrence à l'épée grâce au talent, à la continuité et au cumul des grandes charges6». Le cas des Phélypeaux illustre parfaitement la promotion sociale la
3. Daniel DESSERT, Argent, pouvoir et société au Grand Siécle, Paris, Fayard, 1984, p. 323. 4. Mathieu MARRAliD, La noblesse de Paris au XVllf siécle, Paris, éd. du Seuil, 2000, p. 184. S. B.N. Fonds Chérin 155. 6. François BLUCHE, La vie quotidienne de la noblesse française au XVIlf siécle, Paris, Hachette Littérature, 1973, p. 24.

26
mieux réussie par le service public. Ils « symbolisent la montée par le service civil et sont le rejeton idéal de la noblesse qui doit contenir toutes les supériorités sociales, sans exception\>. À côté des cousins, seigneurs d'Herbault, de La Vrillière et de Chateauneuf, la branche dite des Pontchartrain a commencé avec Paul Phélypeaux, né à Blois en 1569, mort le 21 octobre 1621 pendant le siège de Montauban, troisième fils de Louis, conseiller au présidial de Blois. Ayant débuté comme secrétaire du Cabinet du roi, il est secrétaire du roi en 1591 puis secrétaire des commandements de la Maison de la reine en 1600. enfin secrétaire d'État de la religion réformée de 1610 jusqu'à son décès. Il est bien en cour, ayant réconcilié la reine Marie de Médicis et le roi son fils. Il a épousé, le Il juin 1605, Anne de Beauharnais, la plus jeune des filles de François de Beauharnais de Miramion, qui survivra à son mari jusqu'en 1653. Cette union a donné naissance à cinq enfants au moins. L'un d'entre eux, né en 1613, est Louis Phélypeaux, seigneur de Pontchartrain à son tour, secrétaire d'État en survivance à la mort de son père, il ne peut en raison de son âge (8 ans) exercer cette charge. Aussi, comme le rapporte Saint-Simon, le frère aîné de son père, Raymond, seigneur d'Herbault, « l'exerça par commission et se la fit donner après en titre, dépouillant son neveu 8»et cela sans dédommagement; la charge passe ensuite définitivement chez les cousins La Vrillière. Reçu conseiller au Parlement en 1637, Louis parvient en 1650 à la première présidence de la Chambre des comptes à Paris et meurt dans cette fonction le 30 avril 1685. Pour Colbert, c'était « un assez bon homme mais de fort petite intelligence ». Lors du procès du surintendant Nicolas Fouquet, « Sa probité jùt inflexible aux caresses et aux menaces de !viM. Colbert, Le Tellier et de Louvois, réunis pour la perte du surintendant: il ne put trouver matière à sa condamnation et, par cette grande action, se perdit sans ressources. Il était pauvre; tout son désir, et celui de son fils, (...) était de faire tomber sa charge sur sa tête en s'en démettant: la vengeance des ministres jùt inflexible à son tour; il n'en put jamais avoir l'agrément, tellement que ce fils demeura dix-huit ans conseiller aux requêtes du Palais, sans espérance d'aucune autre fortune8 ». Son mariage en 1639 avec Marie-Suzanne Talon (décédée en 1653), fille de Jacques Talon, avocat général au Parlement puis conseiller d'État, lui a donné deux filles et deux fils. L'aînée est SuzaIme (1641-1691), épouse en 1656 de Jérôme II Bignon (1627-1697), grand maître de la Bibliothèque du roi après son père, avocat général au Parlement pendant vingt années, conseiller d'État en 16789. Ce mariage a donné naissance à de brillants sujets. Il s'agit d'abord de Jérôme III Bignon (1658-1725), maître des requêtes, intendant de Rouen puis

7. Luc BOISNARD. Les Phélypeaux, unefamille de ministres sous l'Ancien Régime, Paris, Sedepols, 8. SAINT-SIMON, op. cit., 1. I, chap. XL V, p. 649. 9. D.DESSERT, op. cil., p.323.

1986.

27 d'Amiens, prévôt des marchands de Paris (1708), conseiller d'État ordinaire (1711), suivi par Louis (1659-1730), capitaine aux gardes, major général et inspecteur des armées (1695), et enfin de Jean-Paul (1662-1743), abbé de SaintQuentin, conseiller d'Etat d'église (1701), doyen de Saint-Germain l'Auxerrois (1710). La seconde fille est Marie Claude (1644-1661), mariée en 1660 à Louis Henri Habert, seigneur de Montmort, conseiller au Parlement, décédés sans postérité. Quant aux deux fils nés des mêmes Louis Phélypeaux et MarieSuzam1e Talon, l'aîné est Louis (12 mars 1643 - 22 décembrel727), seigneur puis comte de Pontchartrain, nom sous lequel il est constamment désigné. Il épouse en 1668 Marie de Maupeou, fille unique de Pierre III de Maupeou, seigneur de Monceau, président de la 5e Chambre des enquêtes du parlement de Paris, et de Marie Quentin de Richebourg, petite-fille et petite-nièce de fermiers généraux, ce qui va lui permettre d'entretenir de solides alliances financières. Le cadet, Jean-Baptiste, né le 16 mars 1646, épouse en 1683 sa cousine, Anne Marie de Beauharnais. Cette alliance et ses suites donneront lieu plus loin à de nombreux développements. Le décès du mari survient le 19 août 1711. Les carrières de l'un et l'autre frères ne sont point banales. L'aîné, comte de Pontchartrain et baron de Maurepas, a été longtemps simple conseiller aux requêtes du Palais. Il s'y fit remarquer cependant par sa compétence, sa grande intelligence et son assiduité, ce qui le désigna - malgré les hésitations de Colbert mais sur la chaude recommandation tant de Vincent Hotman 10que de François d'Argouges, qui occupait ce poste - pour exercer à partir de 1677 la charge de Premier président du parlement de Rennes oÙ pendant dix années il fit ill1 excellent travail, très apprécié à Versailles. En 1687, il est nommé intendant des Finances et, deux ans plus tard, succède à Claude Le Peletier dans la charge écrasante de contrôleur général des Finances, « fonctions si friandes pour tant d'autres et qui portent avec elles les richesses, l'autorité et la faveurll ». En raison des responsabilités qui lui sont attachées, il accepta cette fonction (comment aurait-il pu la refuser?) mais avec beaucoup de réticences. Dans la confiance absolue du roi, le voici, peu de temps après, élevé au rang de secrétaire d'État ayant la charge du département de la Marine et celui de la Maison du roi, puis à celui de ministre d'État. Mais, pour abandOlmer la tâche aussi délicate qu'accablante de contrôleur général, il a fallu qu'il attende le jour béni de 1699 (5 septembre), date du décès de Boucherat, oÙ le roi lui offrit de devenir chancelier de France, garde des Sceaux, et lui promit que son fils Jérôme, comte de Maurepas, d'abord conseiller aux requêtes du Palais puis promu secrétaire d'État en survivance, serait secrétaire d'État en titre en ses lieu et place12. C'est alors la consécration suprême: Louis réunit à la dignité et aux fonctions de premier grand officier de la Couronne les fonctions et la dignité de

10. Rotman, apparenté au ministre, était alors intendant de la généralité Finances. Il. SAINT-SIMON, op. cit., 1. l, chap. XLV, p. 651. 12. SAINT-SIMON, op. cit., 1. l, chap. XLV, p. 655.

de Paris après avoir été intendant

des

28 chef de la justice. Il ne pouvait rêver, pour lui-même et sa famille, une plus éclatante distinction. Pontchartrain exerça pendant quinze années sa prestigieuse magistrature qui exigeait beaucoup de prudence et d'habileté politique, à la satisfaction du roi et longtemps sans difficultés avec Mme de Maintenon, toujours présente et très influente, d'autant que la chancelière sut seconder parfaitement son mari avec tact et intelligence. On prêtait beaucoup d'esprit à Pontchartrain. Un contemporain s'exprime ainsi à son sujet: « il sait bien les finances mais il juge encore mieux!3 ». Bien entendu, en raison des fonctions et des responsabilités qui étaient les siennes, le chancelier ne pouvait pas avoir que des admirateurs et des amis. De temps à autre, des critiques se manifestaient sous la forme de pamphlets visant indirectement le roi :
« Déplorons tous le sort fatal De nos vierges de Port-Royal. Cette illustre Maison de Dieu Par ce grand juge de la police A sauté comme un mauvais lieu ». « Pontchartrain croit qu'un cordon bleu Obtenu comme il plaît à Dieu Est un pas dans le A/finistère Mais du Saint-Esprit la splendeur Comme à Chamillart son confrère Pourrait bien lui porter malheur. »14

ou encore:

Cela n'empêcha pas le chancelier de demeurer dans sa charge jusqu'en 1714. Après le décès de son épouse, il présente sa démission au roi et quitte sa fonction comblé d'honneurs et de dignités: gratifié d'une pension considérable - il est alors directeur des Académies, commandeur et secrétaire des ordres du roi -, il se retire avec toutes les marques de la plus grande piété d'abord à l'Institut des Pères de l'Oratoire, puis dans son château de Pontchartrain oÙ il meurt en odeur de sainteté le 22 décembre 1727, à l'âge de 85 ans ; son corps est inhumé à Saint-Germain l'Auxerrois. Il avait reçu dans sa retraite la visite du jeune Louis XV, voulant marquer par ce geste exceptionnel la considération dans laquelle avait été tenu le vieux chancelier de son aïeul. Pour le président Hénault, « il fut plus grand encore par sa généreuse retraite que par les importants emplois qu'il remplit avec des talents supérieurs!5 ». Saint-Simon a fait dans un superbe portrait l'analyse des personnages qu'étaient Pontchartrain et son épouse: « C'était un très petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille, avec une physionomie d'où sortaient sans cesse les étincelles de jéu et d'esprit, et qui tenait encore beaucoupplus qu'elle ne promettait: jamais tant de promptitude à comprendre, tant de légèreté et d'agrément dans la conversation,tant dejustesse et de promptitude dans les réparties, tant de facilité et de solidité dans le travail, tant d'expédition, tant de subite
13. Cf Fr. SAULNIER, Le Parlement de Bretagne. 14. RN., cabinet d'HoZIER, n° 267. 15. L. BOISNARD, op. eir., p. 55.

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connaissance des hommes, ni plus de tour à les prendre. Avec ces qualités, une simplicité éclairée et une sage gaieté surnageaient à tout, et le rendaient charmant et en riens et en affaires. Sa propreté était singulière et s'étendait à tout, et à travers toute sa galanterie, qui subsista dans l'esprit jusqu'à la fin, beaucoup de piété, de bonté, et j'ajouterai d'équité avant et depuis les finances, et dans cette gestion même autant qu'elle en pouvait comporter. Il en avouait lui-même la difficulté, et c/est ce qui les lui rendait si pénibles, et il s'en expliquait même souvent avec amertume aux parties qui la lui remontraient. Aussi voulut-il souvent les quitter, et ce ne fut que par ruses que sa fèmme les lui fit garder, en lui demandant tantôt deux, tantôt quatre, tantôt huit jours de délai. C'était une femme de grand sens, sage, solide, d'une conduite éclairée, égale, suivie, unie, qui n'eut rien de bourgeois que sa figure, libérale, galante en ses présents et en l'art d'imaginer et d'exécuter des fêtes, noble et magnifique au dernier point, et, avec cela, ménagère et d'un ordre admirable. Personne, et cela est surprenant, ne connaissait mieux la cour ni les gens qu'elle, et n'avait, comme son mari, plus de tour et de grâces dans l'esprit. Elle lui fut d'un grand usage pour le conseil et la conduite, et il eut le bon esprit de le connaître et d'en profiter; leur unionjilt toujours intime. Sa piété fut toujours un grand fond de vertu, qui augmenta sans cesse, qui l'appliqua aux lectures et à la prière, qui lui fit, quand elle put, embrasser toutes sortes de bonnes oeuvres, et qui la rendit la mère des pauvres. Avec cela, gaie et de fort bonne compagnie, où tous deux mettaient beaucoup dans la conversation, et fort loin de bavarderie, et tous deux fort capables d'amitié, et lui de servir et de nuire. Ce qu fils ont donné aux pauvres est incroyable:: J\I1mede Pontchartrain avait toujours les yeux et les mains ouvertes à leurs besoins, toujours en quête de pauvres honteux, de gentilshommes et de demoiselles dans le besoin, de filles dans le danger, pour les tirer de péril et de peine en mariant ou en plaçant les unes, donnant des pensions aux autres; et tout cela dans le dernier secret16 ». Ce très beau texte souligne les éminentes qualités dont ont témoigné l'un et l'autre époux dans une entente jamais contrariée. Ce portrait se trouve en effet complété par un nouvel hommage: « Leur union, leur amitié, leur estime était infinie et réciproque. (...) En tout, ils ne furent qu'un17 ». Que ne trouve-ton pas chez les Pontchartrain? L'art de la conversation et la pratique du monde, l'exercice discret de la piété et de la charité, le sens de l'équité et de l'à-propos, la gaieté naturelle qui fait passer tant de choses, tout cela avec un doigté à toute épreuve, une cOlmaissance parfaite de la cour et le savoir-faire pour y réussir sans mauvais pas. Pour mériter sans aucune restriction un pareil jugement de la part de Saint-Simon, il fallait que le chancelier, si longtemps en fonctions auprès du roi, dans des temps où la monarchie connut des jours très sombres, eût d'exceptionnelles facultés, combinant l'énergie et la souplesse, l'intelligence et la pmdence, et que son épouse, « cette femme accomplie », le seconda en toutes circonstances avec un discernement et une habileté sans failles.
16. SAINT-SIMON, 17. SAINT-SIMON, op. cit., 1. l, chap. op. cil.. 1. IV, chap. XL V, p. 652 et 653. XVIII, p. 297.

30 De trois ans plus jeune que le chancelier et beaucoup moins talentueux, Jean-Baptiste Phélypeaux a vécu dans l'ombre et sous la protection de son frère qui l'aimait tendrement et fit sa carrière. Conseiller au Grand Conseil, il épouse en 1683, alors qu'elle n'est plus très jeune, Anne Marie de Beauhamais, sa cousine. Celle-ci est l'une des quatre enfants de François de Beauhamais, seigneur de La Grillière, conseiller du roi, président et lieutenant général au bailliage et siège présidial d'Orléans, lui-même propre neveu d'Anne de Beauhamais qui a épousé en 1605 Paul Phélypeaux, le grand-père. Arrangé par la famille, le mariage de Jean Phélypeaux et d'Am1e Marie, cousins issus de germain (ils ont les mêmes arrière-grands-parents), nécessite, compte tenu du lien de consanguinité, une dispense du Pape facilement obtenue. Peu de temps après, le conseiller devient maître des requêtes; puis, le 13 décembre 1690, grâce à l'indispensable appui de son frère, il est nommé intendant de justice, police et finance de la généralité de Paris, fonctions très enviables qu'il remplit jusqu'à ce que son état de santé l'oblige à démissionner en 1709. Dans l'intervalle, il a été promu conseiller d'État semestre (1693) puis ordinaire (1705). Retiré dans sa maison de Paris, de santé fragile, la mort vient le saisir le 19 août 1711. Ce que rapporte Saint-Simon dans les termes
suivants18 : « Le Chancelier perdit aussi son frère, accablé d'apoplexies, qu'il aimait

fort, quoique ce ne jÛt pas un grand clerc, mais unfort honnête homme,
extrêmement riche par sa femme. Son frère l'avait fait intendant de Paris, qu'il n'était plus, et conseiller d'État. JI laissa des enfants, que leurs richesses ni leur parenté n'ont pu sauver de leur peu de mérite, et de la dernière obscurité.»

Si favorable au chancelier, le petit duc n'est guère indulgent à l'égard de son frère et encore moins de ses neveux. Le jugement ainsi porté apparaît bien tranché et injuste, comme on le verra dans les chapitres suivants. Il reste que, pour Jean Phélypeaux, disposant déjà du soutien sans faille de son tout puissant aîné, le rapprochement recherché avec la famille de Beauhamais s'est révélé de grande conséquence, ne serait-ce qu'au plan patrimonial.
LA FAMILLE DE BEAUHARNAIS

Originaires de La Ferté-Lowendal, les Beauhamais sont connus dans l'Orléanais depuis le XVe siècle, mais ne sont agrégés à la noblesse, par l'exercice de charges, qu'à partir de 1583. Des huit enfants de François de Beauhamais, décédé avant 1588, on connaît en premier lieu Guillaume, né vers 1567, écuyer, seigneur d'Outreville, de la Chaussée, de la Boissière et de Sédenay. Il a la charge de président, trésorier général de France au bureau des Finances d'Orléans. Le 18 janvier 1620, il est nommé conseiller du roi en ses conseils d'État et privé. Sa mort intervient en 1653 alors qu'il est sans enfant de son mariage avec Anne Rousseau mais il laisse un fils naturel, Guillaume,

18. SAINT-SIMON,

op. cil., t. III, chap.

LIX,

p.I070.

31 légitimé en 1641, seulement légataire de son père. En effet, la succession19 (deniers, meubles et vaisselle d'argent, chevaux et carrosses) doit se partager entre les sept héritiers du défunt qui, tous (les neveux comme les maris des nièces), remplissent ou ont rempli de brillantes fonctions dans la robe. Le second enfant de François est Anne, épouse de Paul Phélypeaux, décédée en 16532°. Le troisième est François II, seigneur de La Grillière et de Villechauve, marié en 1599 à Anne Brachet, celle-ci décédée en 1628. Devenu président du présidiat21 et lieutenant général du bailliage d'Orléans en 1598, aux gages de 2 000 livres par an, il remplit « les fonctions de sa charge avec une merveilleuse pmdence et intégrité l'espace de 37 ans22». Il avait été nommé maître des requêtes de la Reine le 2 janvier 1610 et conseiller du roi en 1616 ; sa mort survient en octobre 1651. Sept enfants sont nés de son mariage et, notamment, François III de Beauharnais, également conseiller du roi et du duc d'Orléans, nommé en 1635, aux lieu et place de son père, président du présidial et lieutenant général du bailliage d'Orléans (1627-1681), époux en premières noces d'Anne de Mareau, morte sans postérité, et en second mariage (10 février 1630) de Charlotte Bugy qui, elle aussi décédée avant son mari, était la fille unique de Jean Bugy, seigneur du Mouliney, et de Charlotte Colas. De cette seconde union sont issus François de Beauharnais, seigneur de La Grillière, qui, retranché dans sa maison d'Orléans, mourra sans alliance le 16 juillet 1723, et aussi quatre filles (dont Marie-Madeleine, religieuse, et Françoise, toutes deux mortes avant leurs parents). Restent Charlotte, également sans alliance, décédée à Orléans le 19 octobre 1709, et Anne-Marie, la plus jeune, née en 1643 et mariée quarante années plus tard à Jean-Baptiste Phélypeaux pour un nouveau rapprochement des deux familles de noblesse de robe reconnue, l'une désormais bien parisienne, l'autre toujours très attachée à
sa prov1l1ce. L'UNION DES DEUX FAMILLES: LES TÉMOINS DE 1683

La parenté réunie le 16 septembre 1683 pour signer le contrat préalable au mariage de Jean Phélypeaux et d'Anne Marie de Beauharnais est composée de hauts et distingués personnages. Qui y rencontre-t-on ? Le monde de la robe s'y déploie dans toute sa puissance. D'abord, Jérôme II Bignon, conseiller ordinaire du roi en ses conseils d'État et privé, Suzanne son épouse, elle-même sœur du futur époux, et leur fils Jérôme qui sera maître des requêtes avant d'être intendant de Rouen, d'Amiens, prévôt des marchands de Paris et conseiller

19. AN., T 153 ! 82, cote 168. 20. Son corps, transporté de l'église Notre-Dame de Versailles à celle de Saint-Germain l'Auxerrois à Paris, y est inhumé dans la chapelle que la dame s'est fait concéder à perpétuité pour elle-même et tous les
Pontchartrain.

21. « Le présidial apparaît comme la clef de voûte d'un sy&1ème d'anoblissement. L'installation des présidiaux sous Henri II rationalisa manifestement les possibilités d'ascension sociale offertes aux familles de la bourgeoisie urbaine» (François-Joseph RUGGTU, Les élites et les villes moyennes en France et en Angleterre, thèse Paris IV, 1995, p. 73). 22. D'HOZIER Armorial Général ou Registres de la Noblesse de France, tome V-l.

32 d'État. Retenu à Rennes par ses obligations de Premier président, Louis Phélypeaux, le frère aîné, s'est fait représenter. Viennent ensuite les cousins. Du côté paternel, Balthazar Phélypeaux, marquis de Chateauneuf, alors secrétaire d'État de la Religion réfonnée, et dame Marguerite de Foucy, son épouse; ils sont et seront les parents du marquis de La Vrillière et les grands-parents de Louis Phélypeaux, comte de Saint-Florentin puis duc de La Vrillière. Suivent, Pierre Claude de Rodic, comte de Marly-la-Ville, époux de Madeleine Angélique de Renouard de Villayer (il est également cousin issu de germain de la future), François d'Argouges, à cause de la dame de Hodic, son épouse, cousine germaine du futur et issue de germain de la future; le mari est ancien premier président du parlement de Bretagne, conseiller d'État et sera dans deux années conseiller au conseil royal des Finances. Le ménage est accompagné de Florent d'Argouges, leur fils aîné, maître des requêtes, bientôt intendant de Moulins puis de Bourgogne et du fils cadet, François d'Argouges, abbé de Vallasse qui sera bientôt évêque de Vannes. Sont également là, Pierre Larcher, président en la Chambre des comptes, à cause de feue dame Françoise Mangot, son épouse, cousine gennaine du nltur23, et Michel Larcher, son fils, conseiller du roi en son grand Conseil et grand rapporteur des grandes Chancelleries de France. On note aussi la présence d'une cousine gennaine du côté maternel, Catherine Le Picquart de Périgny, veuve de Nicolas Le Pelletier de la Houssaye, de son vivant maître des requêtes; elle est accompagnée de son fils Félix, alors âgé de 20 ans, destiné à une très brillante carrière: d'abord maître des requêtes puis successivement intendant, conseiller d'État, chancelier et chef du conseil du Régent et, enfin, contrôleur général des Finances en 1720. Les cousins germains de Marie SuzaIme Talon, mère du futur, déjà décédée, sont également présents pour la circonstaI1ce. Il s'agit des représentants d'une brillante lignée de gens de robe avec en tête Denis Talon, premier avocat général au parlement de Paris, qui sera président à mortier en 1690, et sa femme Elisabeth Favier du Boulay, amie de Mmede Montespan; ils sont suivis de Marie Talon et son mari, Daniel Voysin (de La Cerisaye) qui a été intendant, commissaire au procès de Fouquet, prévôt des marchands de Paris puis conseiller d'État; daI1s leur sillage, leur fille, Marie Jeanne Voysin, qui passe pour l'une des plus riches héritières du Royaume, et son mari, Chrétien François de Lamoignon, marquis de Bâville, avocat général au Parlement et nltur président à mortier; après eux Françoise Talon, fille de l'avocat général Omer Talon, et son mari Thierry Bignon, maître des requêtes, appelé à devenir premier président du Grand Conseil en 1690 (il est le frère de Jérôme Bignon, déjà nOllliné comme beau-frère du futur). On aperçoit encore Claude Bazin, seigneur de Bezons, avocat général à la Cour des aides, successivement intendant en Soissonnais et Languedoc, conseiller d'État, membre de l'Académie française (t 1684), et Annand Bazin, son fils, qui sera
23. Les Hodic et la dame Mangot époux. sont neveux, par leur mère Marie, de Louis Phélypeaux, père du futur

33 l'année suivante évêque d'Aire et bientôt archevêque de Bordeaux puis de Rouen. Enfin, une cousine issue de germain du futur est Marie Ardier, épouse de M. de Maubert, conseiller d'État ordinaire. Au rang de cousin au quatrième degré du même Jean Phélypeaux, figure Armand de Cambout, duc de Coislin depuis 1663, mestre de camp général de la Cavalerie (en sa qualité de duc, il signe au contrat aussitôt après le chancelier). À cette même signature, la future épouse, venant de sa maison de la me des Barbacanes à Orléans, n'a guère pour l'accompagner que sa sœur Charlotte (le frère aîné ne se déplace plus) mais, comme il a été dit, les Argouges et les Larcher comptent aussi dans sa parenté. Les notaires sont allés à Fontainebleau recueillir les signatures du chancelier de France, Michelle Tellier, marquis de Barbezieux, de Claude Le Peletier, le tout nouveau contrôleur général des Finances, bientôt ministre d'État, et de Jean Desmaretz, marquis de Maillebois, intendant des Finances, neveu de Colbert, époux de dame Madeleine Béchameil et qui est à la veille d'être publiquement disgracié24. La parenté ainsi réunie pour la circonstance rassemble l'élite, acquise ou en puissance, de la noblesse parlementaire la plus brillante, celle dont l'influence est décisive. Cette union bien préparée est l'occasion de présenter, dans un seul acte, l'image de la promotion sociale la plus réussie, s'appuyant sur des bases solides et ouverte sur l'avenir. Tous les personnages présents au contrat appartie11l1ent u même monde de la robe au plus haut niveau. À un titre a ou à un autre, ils sont très proches les uns des autres et se soutiennent, ce qui renforce la cohésion du groupe dans la solidarité lignagère ; ils constituent un corps. Les carrières se déroulent selon des modalités à peu près convenues. Il est essentiel de faire preuve du meilleur zèle pour le service du roi, afin d'en obtenir h011l1eurs récompenses, et aussi de souplesse pour ne pas déplaire au et maître. Ce monde assez fermé, mais qui veut consolider sa noblesse encore fraîche en réalisant des alliances appropriées, cOlmaît ses obligations et ses devoirs et sait s'y conformer, dans l'attente de recevoir du monarque pour euxmêmes et leurs proches des marques de sa satisfaction. Pour Anne Marie de Beauharnais qui vivait sans doute assez chichement dans sa maison d'Orléans et risquait d'y être oubliée, son mariage parisien lui fait faire un pas considérable dans l'ascension sociale; passant du rang de cousine provinciale, plutôt en retrait, elle devient la belle-sœur du fhtur chancelier. Nul doute que cette union, rapprochant deux familles déjà réunies soixante-dix-huit ans plus tôt, n'ait été voulue et décidée sur de solides motifs afin de renforcer les liens de la considération et de la fortune. Au départ, tout au moins, il n'y a pas d'autre sentiment apparent, autant qu'on puisse en juger.
UNE CONSOLIDATION: L'ALLIANCE SAINT-PAUL RÉALISÉE AVEC LA FAMILLE VOISIN DE

Vingt-sept a11l1ées lus tard, un hasard heureux ou un calcul prémédité p conduit à un rapprochement intéressant entre deux autres familles, l'une
24. SAINT- SIMON, op. cit., 1. l, chap. LI, p. 739.

34 parisienne, l'autre provinciale, appartenant à la noblesse de robe. Jean Phélypeaux et sa femme, soucieux d'établir leurs fils et de consolider une belle situation financière, jettent leur dévolu pour le cadet sur une famille de magistrats normands, les Voisin de Saint-Paul dont le représentant, accédant au parlement de Paris, vient de décéder, encore jeune, dans la charge de président aux enquêtes25. Il y a tout lieu de penser que le chancelier a été consulté et peutêtre même qu'il a joué le rôle de marieur, étant sans doute bien informé des avantages que présentait la demoiselle. De quelle famille s'agit-it26 ? Le premier Voisin que l'on connaisse était joaillier et orfèvre à Rouen vers le milieu du XVI" siècle. Cet homme est à l'origine d'une lignée de conseillers au parlement de Normandie, les uns seigneurs de Neufbosc en Caux, les autres seigneurs de Saint-Paul. Louis Voisin de Saint-Paul, reçu conseiller à Rouen en 1663, est le fils de Louis, sieur de Saint-Paul, maître des comptes à Rouen et petit-fils de Jacques, doyen du Parlement. Sa mère est Jeanne Le Vallois, fille de Roger, receveur des rentes de la Chambre des comptes. Voici comment l'intéressé était jugé par sa hiérarchie: « M. Voisin, sieur de Saint-Paul, a de l'esprit, sait le Palais, laborieux, un des plus habiles, mais un peu chaud, présumant de lui, entier dans ses opinions et fort persuadé des sorciers27». Ce Louis Voisin qui disparaîtra en 1701, seigneur et baron de Bourgtheroulde, a d'abord épousé Antoinette de Brinon, fille de Louis, lui aussi conseiller au Parlement, morte jeune sans postérité, puis en secondes noces, Marie Valentine Le BIais, fille de Jean Le BIais, seigneur du Quesney, baron de Crépon, Vaux et autres terres, d'une famille originaire de Caen. De ce second mariage sont nés trois enfants. Le seul fils est Louis Charles, baron de Bourgtheroulde, successivement conseiller, président de la Cour des aides, puis, reçu le 29 novembre 1704, président aux requêtes du parlement de Paris28 ; il meurt sans alliance en octobre 1708, laissant deux sœurs plus jeunes pour lui succéder. L'âmée, Marie Voisin, a été mariée le 20 janvier 1698 à Rouen à François Le Cordier de Bigars, marquis de La Heuze puis 5e marquis de La Londe (né à Rouen le 2 novembre 1671 et mort à Paris le 22 février 1716), conseiller au parlement de Normandie en 1696 puis procureur général de cette cour à partir du 1erseptembre 1710. L'épouse disparaîtra le 9 septembre 1732. Ils ont eu six enfants dont J.B. François, 6e marquis de La Londe, baron de Bourgtheroulde, né en 1705, conseiller au parlement de Rouen puis président à mortier de 1731 à 1751, qui décédera le 27 août 1785, sans alliance. La cadette, Marie Catherine Voisin, née en 1688, est choisie par les Phélypeaux pour devenir la femme de François, leur deuxième fils, alors qu'elle vient tout juste

25. Les présidents aux enquêtes et aux requêtes ne sont jamais que des conseillers délégués pour présider les débats de ces chambres (Henri REGNAULT, Le Royaume de France et ses institutions, 1942, p. 220). 26. Il s'agit d'une famille distincte de celle des V oysin qui a fourni un chancelier de France, successeur de Louis Phélypeaux. 27. Henri de FRONDEVILLE, Les Présidents et conseillers du parlement de Normandie, Paris, A. Picard, 1953.

28. AN., U 937, Les véritables origines de MM. du parlement de Paris en 1706" p.239,.

35 de partager avec sa sœur aînée l'intéressante succeSSIOn de leur frère. le président Voisin. À la cérémonie du contrar9, le 9 août 1710, à côté de Jean Phélypeaux et sa femme, père et mère du fhtur époux, se trouvent présents pour donner agrément et consentement au mariage une série impressionnante de personnalités du monde de la robe, toujours rassemblées dans une démonstration de prestige et de force: en tout premier lieu le chancelier de France, commandeur des ordres du roi et ministre d'État, oncle paternel, et dame Marie de Maupeou, « épouse de Mgr le Chancelier ». Suivent immédiatement Jean Louis Phélypeaux, conseiller du roi en sa cour de Parlement, le frère aîné, et Jérôme Phélypeaux, fils unique de Louis, comte de Pontchartrain, commandeur et maître des cérémonies des ordres du roi, secrétaire d'État de ses commandements, cousin germain. Viennent ensuite les brillants cousins Bignon, enfants de Suzanne Phélypeaux. Ce sont: Jérôme, conseiller d'État ordinaire et prévôt des marchands, et son épouse dame Françoise Marthe Billard, son frère, Roland Armand, seigneur de Blanzy, conseiller d'État, intendant de justice, police et finances de la généralité de Paris (après la démission de Jean Phélypeaux) et dame Françoise Hébert, son épouse, tous deux accompagnés de leur fils Jérôme, alors âgé de 13 ans, qui sera successivement maître des requêtes, intendant à La Rochelle puis à Soissons et conseiller d'État, et encore un troisième frère, Jean Paul, abbé de Saint-Quentinen-Isle, conseiller d'État d'église, doyen de Saint-Germain l'Auxerrois. Un autre cousin du fhtur époux, signataire au contrat, est Louis Phélypeaux, marquis de La Vrillière et de Chateauneuf-sur-Loire, conseiller du roi en tous ses conseils, commandeur et secrétaire de ses ordres, secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Pour accompagner la demoiselle Voisin, il y a moins de monde, la famille proche n'étant pas trop nombreuse ni aussi richement composée. Se trouvent présents François Le Cordier de Bigars, seigneur de La Heuze et autres lieux, conseiller du roi en sa cour et parlement de Normandie, et son épouse, Marie Voisin, sœur aînée de la future. Il y a aussi Jean François Joseph de Gourgue, marquis d'Aulnay, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes de son hôtel, cousin de la future à cause de sa seconde épouse, Catherine Françoise Le Marchand-de-Bardouville. Participent également à la cérémonie la marquise d'Hautefeuille, fille du comte de Grancey, la marquise du Hérou de Bardouville et une demoiselle de Boquin du Vauroüy, ces trois dernières, amies communes des parties, apportent une note de féminité normande dans ce milieu parisien de robins très influents. Nul doute que la jeune Marie Catherine n'ait été flattée de devenir par son mariage la nièce du chancelier, accueillie dans le milieu social des Phélypeaux auxquels s'attachent un prestige et tIDe considération autrement établis dans le monde de la robe parisienne, en raison de la proximité de la cour, que ceux dont pouvait jouir, il y a peu, la famille Voisin à Rouen, même si
29. A.N., M.C., ET / XCVI, na 213.

36 celle-ci est bien connue au parlement de Normandie. L'union réalisée garantit à cette famille qui a beaucoup moins d'éclat et de réputation que la première, une très utile protection mais il s'agit toujours du même monde de la robe. Nous constatons ici une évidente manifestation d'endogamie car seuls changent les degrés mais non la nature du milieu. Il est vrai aussi que la fortune, principalement en terres, laissée par Louis Voisin et échue pour moitié à sa jeune sœur, apporte, dans un judicieux souci d'équilibre, une contrepartie appréciable qui n'a pas pu échapper à l'attention des Phélypeaux. Dans un tout autre contexte se positionne l'ancienne noblesse, celle qui a acquis dans un lointain passé ses titres de gloire et de distinction et qui ne cesse de s'en enorgueillir, fière du prestige attaché au nom de la famille, signe d'honneur et de vertu. Quittant le milieu de la robe pour découvrir à présent l'exemple d'une alliance réalisée à la fin du XVII" siècle entre deux nobles lignées de vieille souche, on ne peut qu'être frappé par le contraste originel entre ces familles de robe et d'épée, aux parcours sensiblement différents, qui sont appelées à se rencontrer et à s'unir.
11- LE RAPPROCHEMENT: L'ALLIANCE DES FAMILLES GOUFFIER ET ALBERT DE LUYNES

Avec les Gouffier et les Albert de Luynes apparaissent deux autres types de famille qui ont connu au cours des siècles précédents des évolutions distinctes. Si l'élévation de la famille d'Albert de Luynes, originaire du Comtat, est moins ancienne que celle des Gouffier (elle a cependant possédé six duchés), l'une et l'autre lignées se trouvent confondues dans l'idéologie du sang et celle du mérite, en un mot la vertu qui est le signe indiscutable de la vraie noblesse, reconnue comme authentique. C'est en 1694 qu'est conclu le mariage de Charles Antoine de Gouffier, âgé de 21 ans et déjà colonel d'un régiment de cavalerie, et de Catherine Angélique d'Albert de Luynes, de cinq ans son aînée. Le traité d'alliance est signé le 19 janvier, la célébration religieuse n'intervenant que le 23 mai suivant. Cette union n'est certainement pas le fruit du hasard. Elle ne peut résulter que de la volonté de rapprocher deux grandes et nobles maisons dont l'ancienneté est cependant différente. Quelles sont ces familles? Quelles sont les personnes qui, par le lien du sang ou celui des alliances, précèdent, entourent et accompagnent le jeune marquis et la nouvelle marquise de Gouffier et, après eux, leur descendance? Cette recherche va permettre de découvrir un cadre familial d'un très haut niveau social et d'une grande complexité par suite des mariages rompus par la mort et suivis de nouvelles unions. Cette démographie nobiliaire construit un réseau d'alliances où chacun se retrouve et peut prendre appuI.
LA FAMILLE DE CHARLES ANTOINE, MARQUIS DE GOUFFIER

La maison de Gouffier, originaire du Poitou, est connue depuis le XI" siècle; elle est considérée comme de noblesse immémoriale. Sa généalogie

37 peut être établie de manière continue depuis l'année 1332 oÙ l'on trouve Jean Gouffier, seigneur de Bonnivet et de Lavau-Gouffier, époux de Jeanne de Chardonchamps, dont sont issus, pour le meilleur service de la monarchie capétienne, des grands maîtres de l'artillerie, des grands-écuyers, des amiraux, un cardinal et grand aumônier de France, des évêques d'Albi, un abbé de SaintDenis, un échanson, un premier chambellan, des sénéchaux de Saintonge et un chevalier du Saint-Esprieo. Aussi, pour Beaujon, généalogiste des ordres du roi à la fin du règne de Louis XV, « il est peu de maisons dans le Royaume qui réunissent autant de caractères de grandeur que la maison de Gouffier31 ». Une telle appréciation repose notamment sur le fait que cette noble lignée a souvent versé son sang pour le roi. Voici la preuve éclatante de leur courage et de leur bravoure, dans une série presque continue pour les seuls XVIe et XVII" siècles, sous le même nom de Gouffier : Pierre, tué à Marignan (1515) ; Guillaume, amiral de France, chevalier des ordres du roi, l'un de ses chambellans, premier gentilhomme de sa chambre, gouverneur du Dauphin et des provinces du Dauphiné et de Guyenne, qui reçut un coup de mousquet au bras à la retraite de la Sesia (1524) et fut tué l'année suivante à Pavie; Louis, chevalier des ordres du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, colonel général de l'infanterie française, blessé à mort au siège de Vulpian en 1555 ; François, également gentilhomme ordinaire de la chambre, très gravement blessé au siège de Naples (1528) ; Henri, lui aussi chevalier des ordres du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, conseiller en son Conseil privé, capitaine de 50 hommes d'armes de ses ordonnances, premier gentilhomme du duc d'Alençon, tué durant la Ligue; un autre Henri, tué au combat de Saint-Iberquerque le 24 août 1639 ; Charles, lieutenantcolonel au régiment du nom, tué au siège de Bapaume en 1641 ; Léon, colonel au régiment de Colonel-Général-Cavalerie, tué à Sintzheim (1674) ; Charles, chevalier de Malte, cornette au même régiment, tué à la même bataille; Augustin, brigadier des armées du roi, capitaine lieutenant des chevaux-légers d'Anjou, qui eût le bras percé d'un coup de pistolet au combat de Mulhausen en 1675 ; enfin, Louis, enseigne aux Gardes françaises, tué à Neerwinden (1693)32. Comme on le verra, cette impressionnante énumération n'est pas terminée, la famille continuant, à la fin du règne, de donner son sang pour le service du roi, ce qui l'assure d'un niveau très élevé de considération car la mystique du sang versé pour le bien de l'État laisse des traces indestmctibles. Cependant, si le courage est la valeur fondamentale de la noblesse et le champ de bataille l'occasion d'en soutenir la preuve, il y avait d'autres façons de bien servir le roi. Les représentants de la branche aînée des Gouffier, issus de Guillaume, seigneur de Boissy, baron de Rouannez et de Mauléwier, ont occupé des fonctions de chambellan auprès des rois Charles VII et François I"r.

30. F. A. LA CHESNAYE-DESBOIS, Dictionnaire de la Noblesse, Paris, Schlesinger, 3' éd., 1863 - 1876, t.5, p.509. 31. Cité par François BLUCHE, Les honneurs de la Cour, Paris, J'intennédiaire des chercheurs, 1957. 32.1. de CHAMPEADX,La Noblesse aux Armées, Paris, 1894, t. II, p. 149.

38 Cette branche s'est éteinte en 1696 au décès d'Artus Gouffier, marquis de Boissy, 5e duc de Rouannez et pair de France, gouverneur du Poitou, mort sans alliance. Il était le fils unique d'Henri Gouffier, marquis de Boissy et comte de Maulévrier (t1639) et petit-fils de Louis, 4e duc de Rouannez, et de Claude Eléonore de Lorraine, celle-ci fille du duc d'Elbeuf, comte de Brionne et de Lillebonne, pair et grand-veneur de France33. Artus, attiré par l'état ecclésiastique, fit don en 1667 de son duché et de son marquisat à sa sœur Charlotte, laquelle les vendit 400 000 livres à son futur mari, François III d'Aubusson, comte de La Feuillade, puis duc de Rouannez dit de La Feuillade, pair et maréchal de France en 1675, mort en 1691. Leur fils, Louis d'Aubusson (1673-1725), lui aussi maréchal de France, a été marié en 1692, en premières noces, à Charlotte Thérèse Phélypeaux de La Vrillière, fille de Balthazar, marquis de Chateauneuf, secrétaire d'État. Les familles Gouffier et Phélypeaux n'étaient donc pas étrangères l'une à l'autre. Dans les autres branches de souche Gouffier, très prolifiques, on peut citer celle des comtes de Caravas, issus de Claude, troisième fils de Claude Gouffier, grand-écuyer; celle des seigneurs de Crèvecoeur, venant du cinquième fils de Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet, père de plusieurs fils dénommés François, dont un évêque de Béziers et un vice-amiral de Picardie; ce dernier, marié à Anne de Carnazet, en a eu quatorze enfants au premier rang desquels sont les marquis de Bonnivet (venant d'Henri, le deuxième fils) ; celle des marquis de Thois, nés de Timoléon, sixième fils du même François Gouffier de Bonnivet, seigneur à la fois de Thois, (cette seigneurie de Thois étant érigée en marquisat par le roi Henri III), et de Brazeux et Montaubert (par la donation de sa mère). On peut y rajouter les marquis de Brazeux et d'Heilly, issus du même Timoléon, et les marquis d'Espagny, nés de Charles Maximilien, frère du précédent, huitième fils du dit François de Bonnivet. De son mariage avec Anne de Lmilloy, Timoléon Gouffier, a eu plusieurs fils, l'aîné assurant la lignée des Thois ; le troisième est Charles Antoine, marquis de Brazeux à la suite de son père; il a épousé en 1621 Françoise de Pisseleu, fille de Léonor de Pisseleu, laquelle lui a apporté en dot la seigneurie d'Heilly en Picardie, dont il a pris le nom; il meurt en 1654. De cette union sont nés au moins quatre enfants. Ce sont d'abord Marie Madeleine Gouffier, mariée successivement au comte Fabroni puis à Charles Dudley, duc de Northumberland, ensuite Honoré Louis, suivi de Catherine Angélique, épouse d'un sire de Lameth, seigneur de Conteville, et enfin Frm1çoise Isabelle, religieuse à Variville. Ce seul fils, Honoré Louis Gouffier, marquis de Brazeux et d'Heilly, a épousé le 18 décembre 1646 Gennaine Martineau, décédée en 1691 ; elle était

33. La duchesse, rédigeant son testament le 31 janvier 1651 en faveur d'Artus, son petit-fils, avait pris soin de préciser: « (H.) en reconnaissance des services, obéissance et respects qu'il m'a rendus (H') et afin qu'il puisse conserver le lustre de sa naissance, maintenir l'état de sa maison et seconder la gloire de ses aïeuls. )} (AN., T 153 ! 67 et 68).

39 la fille d'un trésorier des parties casuelles et greffier du Conseil et de Madeleine Payen. PaffiÙ les huit enfants nés de ce mariage, cinq filles religieuses se sont fait oublier discrètement au couvent. On ne connaît donc que deux fils et une fille. L'aîné, Charles Antoine, marquis d'Heilly, dont le mariage va retenir l'attention. Le cadet, César Alexandre, seigneur de Brazeux, marié à Marie Marguerite de Briest d'Aillées, dame de L'Etoile (1671-1743). Enfin, Angélique Gabrielle, la fille, devient l'épouse de César de Blottefier, marquis de Vauchelles, lieutenant pour le roi en Picardie. Charles Antoine et son frère cadet ont embrassé la carrière des annes selon la pure tradition familiale. L'aîné a été guidon puis premier enseigne des gendannes de la garde ordinaire du roi, lieutenant-colonel du régiment de Rohan-Cavalerie. Il est, lors de son mariage en 1694, colonel du régiment de Chalons-Cavalerie. Les annes des Gouffier sont «d'or à trois jumelles de sable en fasce».
LA MAISON D'ALBERT DE LUYNES

La famille de Luynes, d'origine toscane connue sous le nom d'Alberti, est venue s'établir en France au XVe siècle. Née en 1668, Catherine Angélique d'Albert de Luynes est la douzième des seize enfants de Louis Charles d'Albert (1620-1690), deuxième duc de Luynes, et la petite-fille de Charles d'Albert, premier duc de Luynes et connétable de France, gouverneur de Picardie et de Normandié4. Celui-ci, né en 1578, était le premier des fils d'Honoré d'Albert, seigneur de Luynes, de Brantès, de Cadenet et de Morna, gouverneur de Chateau-Dauphin, de Beaucaire et de Pont-Saint-Esprit, colonel des gardes françaises et maître de l'artillerie en Languedoc et en Provence, chevalier des ordres du roi (t 6 février 1592) et d'Anne de Rodulf (t 7 mai 1584). Il était le frère aîné d'Honoré d'Albert, seigneur de Cadenet puis duc de Chaulnes, pair et maréchal de France (t 30 octobre 1649) et de Léon d'Albert, seigneur de Brantes puis duc de Piney et pair de France (tl632). Charles avait épousé en 1617 Marie de Rohan-Montbazon (1600 - tl2 août 1679), fille aînée d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, pair et grand veneur de France (tl654) et de sa première épouse Madeleine de Lenoncourt, dame de Coupvray (tl602). Cette Marie de Rohan qui exerçait la charge de surintendante de la Maison de la Reine s'était remariée dès 1622, après le décès du connétable, avec Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, premier gentilhomme de la Chambre, dont le duché fut, à la mort de ce dernier en 1657, attribué à la veuve à titre de reprises mais avec extinction de la pairie. Fils unique, Louis Charles qui a déjà hérité, enfant, le duché-pairie de Luynes à la disparition de son père en 1621, porte en outre les titres de marquis d'Albert et comte de Tours lorsqu'il devient duc de Chevreuse, avec nouvelle érection mais sans pairie, en 1663, par la donation que lui fait alors sa mère. Mestre de camp et chevalier des ordres du roi, il a la charge de grand fauconnier de France depuis 1643.
34. Tallemant des Réaux croit devoir, dans ses Historiettes (Coll. La Pléiade, t. I, p. 157 et suiv.), exprimer des doutes concernant l'ancienneté de la famille du connétable, « d'une naissance fort médiocre )}.

40 Quel est l'entourage familial de ce duc de Luynes, père de Catherine Angélique? Ses cousins germains paternels sont, d'une part, les deux frères d'Ailly, successivement ducs de Chaulnes et pairs de France et, d'autre part, Henri Léon d'Albert de Luxembourg, duc de Piney (1630-1697), qui, interdit par décision de justice parce qu'imbécile, fût enfermé à Saint-Lazare jusqu'à sa mort; fait diacre pour qu'on ne cherche pas à le marier, il est COlmusous le nom d'abbé de Luxembourg. Tous trois sont décédés soit sans alliance, soit sans postérité mâle. C'est le vidame d'Amiens, second fils du duc de Chevreuse qui, en 1698, devint l'héritier du duc de Chaulnes « fort chargé de dettes », avec extinction du duché35. Du côté maternel, Louis Charles est cousin de deux autres pairs du Royaume: Charles II de Rohan-Guéménée, 4e duc de Montbazon, qui, devenu fou, fut enfermé dans une abbaye de Liège (16631699) et Hercule Mériadec de Rohan-Soubise, 1er duc de Rohan-Rohan36 (1669-

1749). Un autre cousin est l'abbé de Soubise, Armand Gaston Maximilien (1674-1749), frère du précédent, chanoine de Strasbourg dès 1694, qui en peu d'années sera coadjuteur puis évêque de Strasbourg, prince d'Empire et recevra le chapeau en 1712 avant d'être désigné l'année suivante comme grand aumônier de France et prélat commandeur de l'ordre du Saint-Esprit. Louis Charles d'Albert a d'abord épousé le 29 septembre 1641 Louise Marie Séguier, marquise d'O et dame de Sorel, fille unique de Pierre Séguier, maître des requêtes et nièce à la mode de Bretagne du Chancelier Séguier. Neuf enfants sont nés de ce mariage, cinq morts à la naissance ou en bas âge, deux filles religieuses, une autre mariée en 1667 à Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin. Le seul fils, venant de ce lit, est Charles Honoré (1646-1712), marquis d'Albert en 1663, puis duc de Chevreuse par la donation que lui fait son père lors de son mariage avec Jeanne Marie Thérèse Colbert (décédée en 1732), la fille aînée du ministre. En 1685, le duc de Luynes fait encore don de la nue-propriété de son duché-pairie à son fils aîné et, trois ans plus tard, se démet en sa faveur de son titre et de ses prérogatives de duc et pair. Dès lors, Charles Honoré, déjà marquis d'Albert, comte de Montfort et duc de Chevreuse, devient duc de Luynes et pair de France; il a le titre de duc de Montfort et, en 1698, à la mort de son cousin d'Ailly, prend en outre celui de duc de Chaulnes, droit que lui conteste fernlement Saint-Simon3?, bien qu'ils fussent fort amis38. Devenu veuf en 1651, il se retire le plus souvent possible auprès des solitaires de Port-Royal des Champs où les corps de sa femme et de ses premiers enfants ont été inhumés. Il y voit sa demi-tante, Anne de Rohan, qui est la petite-fille de Louis de Rohan, Prince de Guéménée, comte de Montbazon, et la fille cadette d'Hercule de Rohan (1568-1654), comte de Rochefort, puis 2e duc de Montbazon, pair et grand veneur de France et de sa seconde épouse, Marie de Bretagne-Avaugour (1612-1657), fille du comte de
35. SAINT-SIMON. op. cit., 1. III, chap. LI, p. 887. 36.Après l'érection par le roi en dnché-pairie de ce nom de la terre et baronnie Saintonge (1714). 37. SAINT-SIMON, op. cit., 1. III, chap. LI, p. 887 et chap. LXI, p. 1099. 38. ibid., op. cit., 1. IV, chap. V, p. 86.

de Frontenay-l'Abattu

en

41 Vertus. Anne de Rohan, née en 1640, est alors novice à Port-Royal; elle a quarante ans de moins que sa demi-sœur, Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, qui a toujours pris le plus grand soin de son éducation. Saint-Simon rapporte que: « Le duc de Luynes, éperdument amoureux, oublia tout ce qu'il avait appris au Port-Royal sur les passions, et songea encore moins à tout ce que ces saints et savants solitaires auraient pu lui dire sur une novice, et sœur de sa mère. JVre de Chevreuse, qui craignait toujours son retour dans la retraite dont elle avait eu tant de peine à le tirer, eÛt tant de peur que le dése5poir de ne pouvoir obtenir l'objet de sa passion ne le précipitât de nouveau dans la solitude, qu'elle pressa sa sœur de quitter le voile blanc, et qu'avec de l'argent, qui jait tout à Rome, elle eut dispense pour ce mariage, qu'elle fit en 1661, et quifittfort heureux39».

Anne est la sœur, née du même lit, de François de Rohan, prince de Soubise et duc de Frontenay (1630-1712), marié en secondes noces à Anne de Chabot, dame de Soubise (1648-1709)40. François de Rohan a été successivement capitaine lieutenant de la compagnie des gendarmes de la Garde ordinaire du roi, lieutenant général de ses armées, gouverneur et lieutenant général pour Sa Majesté de la province de Berry, puis de celle de Champagne et de Brie. Il a été plusieurs fois blessé. Ses fils, neveux d'Anne de Rohan, et par conséquent cousins germains de Catherine d'Albert de Luynes, sont, d'une part, le duc de Rohan-Rohan (1669-1749, décédé sans postérité), marié successivement à la veuve du prince de Turenne puis à celle du duc de Picquigny, gouverneur et lieutenant général à la suite de son père et, d'autre part, l'abbé de Soubise, futur évêque de Strasbourg puis cardinal. Tous ces Rohan sont personnages influents, eux « dont l'air simple et naturel surprendrait toujours », aux yeux du féroce Saint-Simon, « si leur extrêmefausseté était moins connue, jusqu'à douter avec raison s'ils ont soif à table quand ils demandent à boire4/». Le mémorialiste fait cependant exception pour la deuxième duchesse de Luynes, « belle et vertueuse », qui donna sept enfants à son mari, dont cinq filles, toutes jolies mais sans fortune, qui reçurent à Port-Royal l'éducation la plus soignée. Pour illustrer la noblesse du beau sexe dans cette descendance, on a successivement: - Marie Anne (7 mars 1663-t 20 août 1679), mariée en 1678 à Charles III de Rohan, 5e duc de Montbazon, prince de Guéménée (1655-1727) qui, devenu veuf, se remarie aussitôt avec Charlotte Elisabeth de Cochefillet, petite-nièce de la duchesse de Sully;

- Marie

Charlotte

Victoire

(6 octobre1667-t

22 mai 1701), mariée le 29

août 1682 à Alexandre Albert François Barthélemy, duc et prince de Bournonville (1662-1705), maréchal des camps en 1704, cousin de la
39. ibid., op. cil. 1. IV, chap. V, p. 87 et 88. 40. C'est en 1667 que la seigneurie de Soubise a été érigée en Principauté. 41. SAINToSMON, op. cit., 1. VII, chap. XII, p. 251.

42 maréchale de Noailles. De cette union sont nés trois enfants. L'aînée est Angélique Victoire de Bournonville (1686-1764), mariée le 6 janvier 1706 à Jean-Baptiste de Durfort, 3e duc de Duras, maréchal de France en 1741, gouverneur et lieutenant général en Franche-Comté, chevalier des ordres du roi (1684-1770). Ce couple a donné naissance à : o Emmanuel Félicité de Durfort (1715-1789), comte puis duc de Durfort, puis 4e duc de Duras (1733) lors de son mariage avec la fille du duc de La Meilleraye et de Mazarini, enfin maréchal de France en 1775 : o Victoire Félicité de Durfort-Duras (tI753), mariée à 14 ans à Jacques, duc de Fitz-James et pair de France (t le 13 octobre 1721), l'aîné des quatre fils du duc et de la duchesse de Berwick (et donc petit-fils de Jacques n Stuart, roi d'Angleterre) ; devenue veuve, elle épouse en secondes noces, Louis Marie Augustin, 5e duc d'Aumont et pair de France, premier gentilhomme de la chambre (1709-1782). De ce second mariage sont nés le marquis de Villequier (mort jeune), la duchesse de Villeroy, le duc de Mazarin (par son mariage) et le duc de Villequier. La seconde fille des Bournonville est Delphine Victoire (16981774), mariée à Victor Alexandre, marquis de Mailly (1694-1754), brigadier en 1734, neveu du cardinal de Mailly, archevêque d'Arles puis de Reims42. Ces deux sœurs avaient un frère, Philippe Alexandre de Bournonville (1699-1727), mestre de camp en 1715, mmié en 1719 à Catherine Charlotte Thérèse de Gramont (16981746), deuxième fille du duc de Guiche mort maréchal de Gran1ont, qui, devenue veuve, épouse en secondes noces le duc de Ruffec, fils aîné du duc de Saint-Simon. - La troisième fille des duc et duchesse de Luynes est Catherine Angélique (née le 9 novembre 1668 - tl2 septembre 1746), devenue par son mariage, en 1694, marquise de Gouffier. - Vient ensuite Jemme-Baptiste (18 janvier 1670 -t18 novembre 1736), mariée le 25 août 1683 à Marie Joseph Ignace de Scaglia, comte de Verue, gentilhomme de la Chambre, colonel d'un régiment de dragons, maréchal des camps, tué à la bataille d'Hochstadt (1704). De ce mariage sont nés Charles Auguste de Scaglia de VerueDimizieux, mort en 1706, et plusieurs filles qui seront religieuses. La comtesse, devenue après une certaine résistance la maîtresse en titre de Victor Amédée n, duc de Savoie, roi de Sicile en 1713, premier roi de Sardaigne en 1718, mit au monde deux bâtards: Victoire Françoise de Savoie, dite Mademoiselle de Suse, mariée à Victor Amédée de Savoie, prince de Carignm1 (1690-1741), fils unique du fameux muet, et un fils mort jeune.
42. Pour SAINT-SIMON, « ni l'un, ni ['autre n'étaient pas faits pour la fortune; eux, sont-ils demeurés dans l'obscurité» (t.V, chap. XXVIII, p. 561). aussi, pour des gens comme

43
Saint-Simon consacre plusieurs pages de ses Mémoires à la vie aventureuse de la comtesse de Verue, au rôle qu'elle ajoué à la cour de Turin, adulée par un prince qui lui a beaucoup donné. Devenue riche, elle s'enfuit avec l'aide de son plus jeune frère pour venir à Paris au grand jour où « peu à peu elle reprit les airs de supériorité auxquels elle était si accoutumée43». Le mémorialiste explique notamment comment le futur Louis XV a lui-même échappé à la mort après les disparitions successives du duc et de la duchesse de Bourgogne puis de leur fils aîné, le duc de Bretagne, nouveau dauphin. Le très jeune duc d'Anjou, son frère, qui tétait encore, a été soigné autrement: « La comtesse de Verue, empoisonnée à Turin et prête à mourir, avait été sauvée par un contrepoison qu'avait le duc de Sm'oie. Elle en avait apporté en revenant. La duchesse de Ventadour lui en envoya demander et en donna à M le duc d'Anjou seulement paree qu'il n'avait pas été saigné et que ee remède ne peut aller avec la saignée. Il fut bien mal mais il en réchappa et est roi aujourd'hui. Il l'a su depuis et a toujours marqué une vraie distinction à Mme de Verue et pour tout ee qui l'a regardé44 ».

- La plus jeune des cinq sœurs, Jeanne Thérèse Pélagie Charlotte, née le 8 octobre 1675, a été mariée le 16 mars 1698, malgré la disproportion d'âge, à Louis Guilhem de Castelnau de la maison de Clermont-Lodève, marquis de Saissac, mestre de camp de cavalerie, âgé alors de 66 ans45. Il avait eu la charge de grand maître de la garde-robe. Surpris à tricher au jeu du roi, il dût s'éloigner de la cour mais continua à jouer. Il mourut après sept ans de mariage (le 25 avril 1705), laissant une jolie veuve de 30 ans, en état de jouir pendant plus de cinquante années des grands avantages de son contrat de mariage. C'est elle qui fit construire à Paris, rue de Varenne, de 1708 à 1714, le magnifique hôtel de Clennont. Un fils était né de ce mariage: Guy Constant de Guilhem de Castelnau, comte de Clennont, mort à 15 ans, et dont la succession a été dévolue à sa mère. Par substitutions successives. les biens de Mmede Saissac iront, après son décès survenu le 14 janvier 1756, au duc de Chevreuse, son arrière-petit-neveu et légataire universel. Du côté des mâles, venant également du second lit, Louis Joseph, comte d'Albert, naît le 1er avril 1672 et mourra le 8 novembre 1758. Dans sa jeunesse, il porte également le titre de comte de Tours. La carrière à l'étranger de ce cadet de famille est la conséquence d'un duel intervenu après une courageuse conduite militaire. Le duc de Saint-Simon rapporte que: « Pour le siège de Namur (1695),le comte d'Albert était demeuré à Paris, avec congé du Roi pour des affaires. Les Dragons Dauphin dont il était colonel, étaient dans Namur; il y courut, se déguisa à Dinan en batelier,
traversa le camp des assiégeants et entra dans Namur en passant la A1euse à la nage46 ».
43. 44. 45. peu 46. SAlNT-SIMON, op. cit., SAlNT-SIMON, op.cit.., Pour SAINT-SIMON, « e&1imé, et on se défiait SAINT-SIMON, op. cil,. 1. I, chap. LIl, p. 763 à 767. 1. III, chap. LXV, p. 1196. Saissac était fort riche, fort gascon, gros joueur et beaucoup fort de SOil adresse au jeu)} (t. I, chap. XXXIV, p. 488). 1. I, chap. XVI, p. 246.

du grand monde, mais

44 À la suite d'un duel provoqué pour les beaux yeux de Mme de Luxembourg et qui ne fut pas du goût du roi, le comte est enfermé à la Conciergerie pendant deux ans après avoir été cassé pour sa désobéissance. Il fut finalement autorisé à en sortir mais,
« avec tout le crédit de A1. de Chevreuse et la belle action qu'il avait faite de s'être jeté dans Namur à travers les assiégeants et d'y être entré à la nage son épée entre les dents, il ne put jamais être rétabli. »

Il eut seulement pennission d'aller chercher fortune en Bavière au service de l'Electeur47. Chassé du service de France, Louis Joseph devient vite là-bas maréchal de camp, chambellan du prince (lequel sera plus tard l'empereur Charles VII). Les services rendus à la cour de Munich lui assurent ensuite une série de distinctions: prince de Grimberghen, prince du SaintEmpire, conseiller d'État impérial, .reid-maréchal des armées de l'Empereur et son ambassadeur en France. Il a été marié en 1715 à l'ancienne maîtresse de l'Electeur48, Madeleine Marie Honorine Charlotte, dite Mllede Montigny (1681-1744), fille de Philippe François de Glines, comte puis prince de Bergues. De ce mariage sont issus deux fils, morts jeunes, et Thérèse Pélagie d'Albert (1716-1736), princesse de Grimberghen et barol1l1ede Montigny-sur-Meuse, mariée en 1735 au petit-fils aîné de son cousin germain Honoré Charles d'Albert: Marie Charles Louis d'Albert, duc de Chevreuse (1732) puis duc de Luynes (1758), prince de Neufchatel, marquis de Saissac et de Dangeau, comte de Tours et de Dunois (1717-1771), colonel général des dragons; on ne peut guère être plus titré. Enfin, le plus jeune fils du duc de Luynes est Charles Hercule, né le 8 mai 1674, dit le chevalier de Luynes, capitaine de vaisseau (1692), chef d'escadre (1722), mort sans alliance le 31 janvier 1734. La mère de tous ces enfants, Anne de Rohan, parfaite épouse, meurt fort saintement le 29 octobre 1684, six ans avant son mari. Le duc de Luynes se remarie une nouvelle fois, le 23 juillet 1685, avec Marguerite d'Aligre, depuis peu veuve du marquis de Manneville qui avait été gouverneur de Dieppe et dont elle a eu deux enfants. Cette troisième épouse est la fille cadette d'Étiel1l1e d'Aligre, chancelier et garde des sceaux de France (tI677). Saint-Simon nous rapporte avec une réelle admiration49 :
« Le duc de Luynes voulant se remarier en troisièmes noces, le duc de

Chevreuse, son fils aîné, lui trouva ce parti plein de sens, de vertu et de raison, et eut bien de lapeine à le résoudre.Elle s'acquit l'amitié, l'estime et le respect de toute la famille du duc de Luynes, qui l'ont vue soigneusementjusqu'à sa mort. Lorsqu'elleperdit le duc de Luynes, ils ne
purent l'empêcher de se retirer aux Incurables. On voyait encore, à plus de

quatre-vingts ans, qu'elle avait été belle, grande, bienfaite et de grande
mine. Le duc de Luynes n'en eut point d'enfants. ».

47. SAINT-SIJvION, 48. SAINT-SIJv!ON. 49. SAINT-SIMON,

op.eit, op.eit., op.eit.,

t.ll,

chap.

XI, p.184. XXXVI, p. 635. p. 260.

1. IV, chap.

1. VII, chap.XII,

45
La fortune du duc résidait dans sa nombreuse famille. Étant dépourvu de biens, l'établissement de tous ses enfants n'a donc pas été sans rencontrer des difficultés. Le duc de Chevreuse, son fils, bien établi grâce à son mariage avec Jeanne-Marie Colbert, ne négligea rien de ses devoirs de frère aîné pour venir en aide à tous ses cadets. Comme le rappelle encore Saint-Simon50, « Sa d~rérence pour son père le ruina, par l'établissement de toutes ses sœurs du second lit dont il répondit et les avantages, quoique légers, auxquels il consentit pour sesfi-ères aussi du second lit et qui ne pouvaient rien prétendre sans cette bonté.»

C'est dans cet environnement familial - où s'exerce pleinement la solidarité entre les membres de la lignée - qu'est décidée et réalisée l'union du
jeune marquis de Gouffier et de la troisième demoiselle de Luynes, déjà âgée de 26 ans. Les considérations financières n'ont pu jouer aucun rôle dans cette alliance, certes brillante mais plutôt désargentée, de deux familles nobles dont l'histoire est différente. L'une, d'ancienne extraction, bon exemple de noblesse militaire devenue provinciale et sans esprit courtisan (elle se tient désormais éloignée de la cour), l'autre, plus récente mais dont l'élévation rapide, due à la faveur obtenue directement du monarque, a atteint le plus haut niveau de la considération, sans pour autant y acquérir la fortune matérielle. Le traité, préparé par les notaires, est signé solennellement à Paris le 19 janvier 169451.La famille royale a donné son agrément au mariage, accordant ainsi à cette union une distinction particulière (comment aurait-il pu en être autrement ?). Au contrat ont signé après le roi, dans l'ordre protocolaire, le grand dauphin, ses trois fils, les ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry, puis Monsieur, duc d'Orléans, et son épouse, Élisabeth Charlotte, Palatine du Rhin, duchesse en Bavière, le duc de Chartres, leur fils, et MmeFrançoise de Bourbon, légitimée de France, épouse de ce dernier, et enfm MmeElisabeth d'Orléans, duchesse de Guise, d'Angoulême, comtesse de Ponthieu, petite-fille de Gaston d'Orléans. Après quoi, interviennent les signatures des époux et de la parenté. Pour le futur, Honoré Louis, marquis de Gouffier, son père, retiré dans son château d'Heilly et hors d'état de se déplacer, est représenté par Louis de La Grange-Trianon, conseiller au Parlement, lequel, marié à une Martineau, est l'oncle maternel. Se trouvent également là Jean Alexandre Gouffier, le frère cadet, puis Armand Louis Gouffier, marquis de Caravas, son oncle, et Jean Édouard de L'Estoile de Poussemotte, seigneur et comte de Graville, président en la Cour des aides de Paris, cousin germain par son épouse, Marie de La Grange-Trianon. Du côté de la future épouse, figurent d'abord sa belle-mère, Marguerite d'Aligre, duchesse douairière de Luynes, puis le frère du premier lit, Charles Honoré d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse et son épouse; se présentent ensuite, panni les autres frères, beaux-frères et sœurs, Louis Joseph, comte d'Albert, futur prince de Grimberghen, le prince et la princesse de Bournonville,
50. SAINT-SIMON, 51. AN., M.C., op. cit., 1. I, chap.V, ET I LXLIV, n° 124. p. 88.

46 le comte de Verue. Sont également présents Mgr François de Rohan, prince de Soubise et duc de Frontenay, lieutenant général des armées, gouverneur de Champagne, et son épouse, Anne Chabot de Rohan, oncle et tante maternels de la jeune fille, et Mgr Charles d'Ailly, duc de Chaulnes, lieutenant général pour le roi en Bretagne, cousin de Catherine Angélique. Est aussi signataire au contrat la comtesse de Blaru, née Manneville, fille du premier lit de la troisième duchesse de Luynes. On note l'absence à la cérémonie d'un autre cousin germain, le jeune abbé de Soubise, promis comme on l'a déjà dit à une très belle carrière ecclésiastique. Les témoins ainsi réunis sont les représentants de la plus authentique noblesse, la plus brillante, même si elle n'est pas la plus fortunée. Cette alliance n'est pas due au hasard. On ne sait qui a pu l'imaginer et la suggérer? L'ancienneté des familles comme la réputation des lignages ont sûrement pesé d'un poids très lourd dans la décision de marier les deux jeunes gens (on ne s'attache pas à l'écart d'âge). Cette union, confirmant s'il en était besoin la noblesse des intéressés, va assurer son extension car les deux sangs sont de même valeur et ne peuvent que renforcer et prolonger les vertus de la race. Cependant, avec l'évolution des mentalités, cette noblesse, infmiment soucieuse de maintenir son rang avec tout l'éclat qui s'y attache, prend bien conscience des avancées de la noblesse de robe qui porte tous les signes de la meilleure aisance, voire de la richesse. Les rapprochements de la noblesse traditionnelle avec les milieux de la robe et de la finance sont donc inéluctables; la nécessité peut en expliquer les raisons, comme il apparaît à la génération suivante.
III - LA RENCONTRE ET L'ÉLARGISSEMENT: L'ALLIANCE MIXTE DES FAMILLES GOUFFIER ET PHÉLYPEAUX

Venant d'horizons différents, l'ancienne noblesse d'épée et la fraîche noblesse de robe, celle-ci de plus en plus puissante et influente, ne pouvaient pas effectuer des parcours toujours parallèles. Des communications devaient nécessairement s'établir entre ces deux réseaux, dans le cadre d'alliances habilement réalisées, à la recherche d'une complémentarité réciproque et fructueuse. Il n'y a point soupçon de mésalliance; lm gentilhomme ne saurait négliger la fortune qui se présente, viendrait-elle de la robe. Tout au long du XVIIIe siècle, les exemples se multiplient d'alliances réalisées, par de judicieux rapprochements, entre lignées de l'ancienne noblesse et des familles appartenant soit à la robe parlementaire, soit à la finance, cellesci ayant l'ambition de parvenir à une considération de même force. Dans une société profondément hiérarchisée, ce n'est pas la possession de la terre, ni la gloire des armes, ni les titres qui procurent à la noblesse de sang ce qui est nécessaire pour soutenir son rang -le premier - qu'elle ne conçoit pas d'abandonner. Les louis d'or sont en effet indispensables; ils offrent le moyen, en renforçant les apparences, de maintenir le niveau où la naissance a placé l'individu. C'est une nécessité dont l'exigence n'apparaît pas contraire à l'honneur, vertu dominante de la noblesse. «La politique d'alliance avec la

47 haute robe est prudente, réfléchie apte à promouvoir une efficace défense des intérêts. L'argent des robins n'est pas seul désiré car on recherche aussi leur

crédit et leurs relations (...) Les alliances unissent des familles qui ont un passé en partie commun d'honneur et de service 52 ». Aussi les rapprochements
effectués entre deux mondes, à l'origine si différents et presque opposés, se font plus fréquemment et sans aucun état d'âme, à la satisfaction des parties concemées, bénéficiaires de la fusion sociale. À cet égard, on est loin de la position intransigeante d'un Saint-Simon qui, devant l'intrigue menée en 1723 par La Vrillière (un Phélypeaux !) pour se faire nommer duc et pair, et plus que jamais achamé à la défense des rangs et privilèges de son état, n'hésita pas à interpeller le Régent qui se laissait manœuvrer. C'est ce qu'il rapporte en ces termes: « J'allai dès le lendemain à Versailles chez M le duc d'Orléans. Il rougit et montra un embarras extrême au premier mot que je lui en dis. Je vis un homme entraîné dans la fange, qui en sentait toute la puanteur, et qui n'osait ni s'en montrer barbouillé ni s'en nettoyer, dans la soumission sous laquelle il commençait secrètement à gémir. Je lui demandai où il avait vu faire un duc et pair de robe ou de plume, et donner la plus haute récompense qui fût en la main de nos rois, et le comble de ce à quoi pouvait et devait prétendre la plus ancienne et la plus haute noblesse, à un greffier du Roi, dont la famille en avait toujours exercé la profession depuis qu'elle s'était fait connaître pour la première fois sous Henri IV, sans avoir jamais porté les armes, qui est l'unique profession de la noblesse. Cet exorde me conduisit loin, et mit lvl. le duc d'Orléans aux abois53».

Aux yeux du mémorialiste, il est évident que les gens de robe ne peuvent jamais prétendre à la vraie noblesse, celle de race, acquise à la pointe de l'épée en versant son sang pour le roi et l'État. Mais, dans les faits, rien ne résiste à ce courant qui conduit la noblesse d'origine, parfois sous l'empire de la nécessité, à rechercher, par le jeu d'une bonne alliance, les éléments de la fortune matérielle que détiennent la robe et surtout la finance. L'hostilité de l'épée contre la robe appartient désormais au passé sans qu'on soit autorisé cependant à parler de fusion naturelle des deux entités car la distinction n'est jamais effacée, mais la noblesse ancienne a besoin de la fortune. De même, pour cette noblesse récente acquise patiemment avec de l'argent dans l'exercice, au nom du roi, de charges ou offices, il n'y a pas de plus grande réussite, il n'l'arien de plus flatteur que de réaliser une union avec une ancienne et noble lignée afin de parvenir presque naturellement à un plus haut niveau d'élévation sociale. Il se vérifie que l'argent pennet de soutenir les plus folles ambitions en se hissant à des places très enviables, tant il est primordial de « monter» au sein d'une société d'ordre, bâtie sur la hiérarchie et l'inégalité des situations. Comme le rapporte F. Bluche, « tantôt les familles parlementaires sont assez anciennes ou assez illustres pour que les plus grands
52. .I.-P. LABATill, Les noblesses européennes... ,op. cil.. p. 83. 53. SAINT-SlMON, op. cil., 1. VII, chap. XV, p. 315.

48 noms de France contractent avec elles des alliances qui ne soient pas des mésalliances; tantôt elles sont assez riches pour compenser leur défaut de

notoriété ou faire oublier leur origine54 ». Pour sa part, M. Marraud a noté:

«Aucun contemporain sans doute ne voit plus de déshonneur dans les nombreuses unions qui rattachent l'aristocratie à la haute magistrature parisienne. Les milieux s'équivalent largement et rivalisent de notoriété 55». Après le cas exemplaire du mariage Crozat-Gouffier, il va en être ainsi de l'alliance du marquis de Gouffier avec Marie Catherine Phélypeaux, jeune héritière fort avantagée à la suite d'une série de successions; c'est le type même de la rencontre organisée d'un lignage riche d'ancêtres valeureux et d'une fortune constituée patiemment, grâce au talent et au mérite, par les acquis obtenus dans la robe. Chacune des parties y trouve son compte puisque considération sociale et aisance matérielle courent ainsi l'une vers l'autre et se combinent dans une heureuse jonction. Pourquoi les sentiments ne suivraient-ils pas? Approches, tractations et peut-être calculs ont été nécessaires avant de parvenir à la lente conclusion de l'affaire qui débouche sur ce qu'on appelle un beau et judicieux mariage dans la confrontation des dignités.

Dans un acte daté du 1cr août 173356, arie Catherine, âgée seulement M

de 18 ans mais émancipée par lettres obtenues en la Chancellerie le 20 juin précédent, est autorisée à « assembler messieurs ses parents pour donner leur avis sur le mariage proposé pour elle avec Louis Antoine, marquis de Gouffier, colonel du régiment de Condé Cavalerie », âgé de 35 ans. Comme on l'a vu, elle n'a d'autre parenté immédiate que celle de son oncle Montlhéry, tuteur honoraire, qui veille sur elle attentivement; mais, demeuré célibataire, il n'a pu lui procurer les agréments et les douceurs d'un foyer familial. Mise en pension de bonne heure par une mère dont la santé déclinait rapidement (son décès est intervenu le 2 février 1727), l'orpheline a vécu au couvent des dames religieuses de Saint-Thomas dès avant sa dixième année sous l'aile protectrice d'une gouvernante, MmeOdot. Elle y a reçu une instmction assez courte (fort peu de lectures) mais son éducation sur une base chrétienne a été très soignée. Enfance austère, vécue au milieu d'adultes, meublée au mieux de très petites joies, jusqu'au jour où le corps familial, plus préoccupé de la sauvegarde de la fortune que du bonheur et des goûts de l'intéressée, ale devoir de préparer l'avenir de la jeune fille. À côté du comte de Montlhéry, oncle et tuteur, l'assemblée des parents, réunie pour exprimer son avis sur le projet de mariage, draine plusieurs personnages de haut rang. Voici, dans un bel alignement, les représentants de la branche paternelle: le cousin gennain, Jérôme Phélypeaux, comte de Pontchartain, marquis de Chateauneuf, et ses deux fils aînés, Jean-Frédéric et Paul-Jérôme. Le premier est comte de Maurepas, conseiller du roi, secrétaire d'État depuis 1715 (à l'âge de dix-huit ans), bientôt ministre d'État,
54. F. BLUCHE, Les Afagistrats du Parlement 55. M. MARRAUD, op.cit., p.211. 56. AN., M.C., ET! XCv'!, n° 314. de Paris au XVII!' siècle, Paris, Economica, 1986. p. 244.

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commandeur des ordres du roi, avant d'être disgracié en 1749 pendant 25 années (mais, à son avènement, Louis XVI le rappellera) ; il a épousé en 1718 Marie Jeanne Phélypeaux de La Vrillière, sa cousine de l'autre branche. Le second, Paul-Jérôme, chevalier puis marquis de Pontchartrain, sera lieutenant général en 1745. Les deux frères sont les petits-fils du défunt chancelier. Viennent ensuite, tous encore cousins paternels: d'abord, Louis Denis Talon (1701-1744), conseiller du roi, avocat général avant de devenir en 1732 président à mortier au parlement de Paris, marié en 1724 à Françoise Madeleine Chauvelin; puis, Guillaume Joly de Fleury qui, après avoir été longtemps avocat général, est alors procureur général du même Parlement (sa mère est Madeleine Talon) ; et Jean-Paul Bignon, prêtre-doyen des Conseils du roi, bibliothécaire de Sa Majesté, qui est le troisième fils de Suzanne Phélypeaux et de Jérôme Bignon. Mais les cousins maternels sont également présents: HenriFrançois d'Aguesseau, qui a été avocat général puis procureur général avant d'être promu chancelier de France en 1717, fonction qu'il va remplir pendant trente-trois années; par sa mère il est le petit-fils d'une Catherine Talon; Henri François-de-Paule d'Aguesseau, conseiller d'État, fils du précédent; Pierre Hector Le Guerchoys, conseiller d'État ordinaire après avoir été intendant à Alençon puis à Besançon, cousin « à cause de )} Madeleine d'Aguesseau, son épouse, sœur du chancelier; il ya encore Jean François de Gourgues d'Aulnay, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes honoraire de son hôtel, cousin maternel à cause de dame Catherine Françoise Le Marchand-deBardouville, son épouse; Jean-Baptiste Guillard, seigneur de La Vacherie, chambellan de feu M. le duc de Berry, gouverneur de la citadelle d'Arras, et enfin René Hérault, seigneur de Fontaine Labbé Vaucresson, procureur général au Grand Conseil en 1718, intendant à Tours, conseiller d'État ordinaire, lieutenant général de Police de Paris depuis 1725 et qui sera intendant de la généralité de Paris en 1739. Tous ces importants personnages donnent un avis favorable au projet de mariage avec le marquis de Gouffier, considéré comme « un party convenable )}. Ils considèrent que les clauses du contrat doivent porter communauté de biens et que les époux « seront mariés aux biens et droits à eux appartenant dont mention sommaire sera faite par le contrat )}.La mère du futur promet qu'elle mariera son fils comme son fils âmé et principal héritier. Comme il a été fait dans le passé, cette assemblée réunit, pour un motif d'ordre familial, les membres les plus éminents de la hiérarchie administrative et judiciaire du royaume. Tel est encore l'environnement des Phélypeaux. Tous ces messieurs, apparentés par filiation ou mariage, occupent, dans la proximité des uns et des autres, les emplois les plus élevés en raison de leurs talents personnels et grâce à l'expérience acquise dans différentes fonctions très formatrices. Ils exercent une influence considérable d'une manière plus ou moins directe sur les décisions prises au plus haut niveau de l'ÉtatS1, d'où le prestige qui s'attache à leur personne.
57. l-P. LABATUT, Les noblesses européennes... op. cit., p. 83.

50 Ce monde de la robe parisienne a acquis sa noblesse en exerçant depuis plusieurs générations de nobles fonctions, dans la proximité ou par délégation du monarque. C'est dans le monde de la robe ou la finance qu'on acquiert les moyens de sa prétention à la domination sociale, la possession de la terre assurant seulement la puissance foncière. Ici se concentrent la capacité et le pouvoir qui pennettent aux individus de s'affirmer et de créer des dynasties. En pénétrant dans ce milieu, le marquis de Gouffier a toutes raisons d'être satisfait; il ne peut qu'y être bien reçu. La combinaison des deux noblesses, d'épée et de robe, unit au prestige du sang la fortw1e et l'influence. Le rapprochement ainsi opéré va procurer à l'époux, avec une belle aisance matérielle, un avenir plus brillant et renforcer les relations de haut niveau dont un grand seigneur a besoin pour être en état de tenir son rang avec toute la considération et l'honneur qui traditionnellement s'y attachent. On attend du mariage qu'il améliore la situation matérielle de la « maison» ; l'objectif ici est atteint. On ne pouvait imaginer que le petit-fils du duc de Luynes et d'une Rohan et, un jour, oncle de la duchesse de Choiseul et grand-oncle du duc de Lauzun (l'une et l'autre issus des deux sœurs du marquis), eût pu épouser sans ambition une jew1e fille de bonne noblesse picarde mais désargentée et mener une existence de gentilhomme campagnard, médiocre et sans rêves, dans son château d'Heilly plus ou moins délabré. La lignée des Gouffier méritait une autre destinée. « Les mariages d'affaires ou de convenance ne sont pas incompatibles avec une bonne entente ou, du moins, une solide façade de

respectabilité58»Avec l'approbation donnée sans hésitation par la parenté, la .
différence d'âge (17 ans) étant privée de toute importance, il ne reste plus qu'à faire préparer par les notaires le traité d'alliance dont on sait déjà les bonnes surprises qu'il réserve et, pour les proches, à organiser la cérémonie du mariage. Celle-ci est célébrée le 13 janvier 1734 dans la chapelle de l'hôtel de Pontchartrain par le troisième fils de Jérôme, Charles Henry Phélypeaux, abbé de Royaumont, à la veille de sa nomination à l'évêché de Blois. Trente-sept années plus tard, en 1771, une nouvelle étape est franchie avec le mariage de la fille unique du marquis de Gouffier (après la mort de ses deux premiers enfants). Le rapprochement recherché avec une des familles les plus en vue du royaume constitue la marque d'une nouvelle promotion sociale. Voici encore une fière alliance réalisée entre éléments confirmés de l'ancienne noblesse, qui ont pris soin de s'enrichir grâce à des unions avec la robe et la finance, pour atteindre le plus haut niveau souhaitable dans la hiérarchie des respectabilités et de la fortune. IV- LA CONSÉCRATION:L'UNIONDESFAMILLESGOUFFIERET CHOISEULBEAUPRÉ M. de Gouffier, infiniment soucieux d'assurer la continuité de sa famille et la sauvegarde du patrimoine familial, a donc choisi pour gendre le candidat qui offrait à ses yeux le maximum d'avantages et présentait, semble+
58. 1. MEYER, La vie quotidienne en France au temps de la Régence, p. 302.

51 il, toutes les garanties d'avenir, en recherchant le niveau le plus élevé auquel il pouvait prétendre pour la jeune Adélaïde. Il s'agit d'un membre de l'illustre famille des Choiseul, l'un des noms plus prestigieux de la noblesse traditionnelle du royaume. La maison de Choiseul tire son nom de l'ancienne barOlmie de Choiseul qu'elle possédait dès le xr siècle dans le petit pays du Bassigny en Champagne. Elle remonte par filiation suivie à Rainier, seigneur de Choiseul, qui en 1060 était premier vassal du comte de Langres59. Pour Nicolas Chérin, généalogiste des ordres du roi, « la Maison de Choiseul, par les caractères de grandeur qu'elle rassemblait depuis le Xlr siècle, est regardée comme une ancienne race comtale ». Dans l'Histoire généalogique et chronologique du Père Anselme, on lit que cette Maison « est une des plus grandes et des plus considérables de Champagne; elle a cet avantage que plus on remonte dans les siècles passés, plus on y trouve d'illustration ». Pendant le règne de Louis XIV, les Choiseul ont eu au moins dix-neuf officiers tués à la guerre et, dans le même temps, cette famille a obtenu trois fois le bâton de maréchal de France6o. La famille qui comporte de nombreuses branches reçoit les honneurs de la Cour6J en continu depuis la création de l'institution. Cette distinction très recherchée, «raffinement suprême de la réaction nobiliaire », procure aux dames la grâce d'être présentées au roi, à la reine et à la famille royale et, pour les hommes, le privilège de monter dans les carrosses du roi lors du rendezvous des chasses royales; il faut, pour y être admis, faire les preuves de la noblesse la plus ancienne (preuves remontant à l'an 1400) et la moins équivoque. S'en trouvent écartés, mais seulement dans le principe car les exceptions sont admises, ceux qui viennent de l'exercice de quelque charge de robe ou d'autres semblables offices, ou encore qui ont reçu des lettres d'anoblissement. L'heureux élu, Marie Gabriel Florent Auguste comte de ChoiseulBeaupré, de la branche des seigneurs de Daillecourt62, est né à Paris le 28 septembre 1752. Baptisé le lendemain en l'église Saint-Roch, il a eu pour parrain son arrière-grand-oncle paternel, Mgr Gabriel Florent de ChoiseulBeaupré, d'abord évêque de Saint-Papoul avant d'être transféré au siège de Mende, et pour marraine sa grand-mère maternelie, dame Marie Marguerite Maillet de Batigny, épouse de Michel Hyacinthe Lallemant de Betz. Le parrain, né en 1685, était le cinquième des douze enfants de Jacques-François, marquis de Beaupré et de Bourdons, et de Anne-Marie du Châtelet de Fresnières (le deuxième fils avait été tué à Neerwinden en 1693). Le grand-père paternel du futur époux est Charles Marie, marquis de Choiseul-Beaupré, baron d'Isché et de Meuvy, seigneur de Daillecourt et autres lieux (1698-1768), lieutenant général au gouvernement de Champagne,

59. 60. 61. 62.

G. CHAlX D'EST-ANGE, Dictionnaire des Familles Françaises anciennes ou notables, éd.1983. F. BLUCHE, Dictionnaire du Grand Siècle, Paris, Fayard, 1990. F. BLUCHE, Les honneurs de la Cou/', Paris, 1957. Fiefvoisin de Choiseul (aujourd'hui, modeste petite commune à l'est du département de la Haute-Marne).

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département de Chaumont et Vitry, puis maître de camp de cavalerie. Les frères

de l'aïeul

-

par conséquent les grands-oncles - sont d'Eglise: Claude Antoine

(1697-1763), le plus âgé des trois frères, a été évêque-comte de Chalons et à ce titre pair ecclésiastique du royaume. Le plus jeune, né en 1706, Antoine Clériadus, prénommé comme son père, est docteur en théologie de la faculté de Paris et vicaire général de Mende auprès de son oncle; nommé en juillet 1742 primat de l'Eglise primatiale de Lorraine, il est, la même année, grand aumônier du roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar; promu archevêque de Besançon (1754), le voilà élevé à la dignité de cardinal en 1761 ; sa mort intervient en 1774. Tous trois étaient les fils d'Antoine Clériadus, comte de Choiseul, marquis de Beaupré, né le 16 mars 1664, lieutenant général en 1718, décédé en son château de Daillecourt le 19 avril 1726, époux d'Anne Françoise Barillon de Morangis, morte en1745. Charles Marie de Choiseul, le deuxième fils, a épousé le 25 février 1728 Anne Marie de Bassompierre, comtesse de Savigny, fille unique du marquis de Bassompierre, seigneur de Savigny, brigadier des armées du roi ; elle a été dame d'honneur du palais de la reine de Pologne. Trois enfants sont issus de ce mariage: Marie Gabriel Florent, né le 7 décembre 1728, qui porte avant son fils le titre de comte de Choiseul-Beaupré; Marie, née le 29 septembre 1731, mariée le 20 avril 1756 à Gaspard, comte de Sommyèvre, capitaine des gendarmes du duc de Berry (le futur Louis XVI) en 1758 ; enfin, Claude Antoine Clériadus, né le 5 octobre 1733, connu sous le nom de marquis de Choiseul-Beaupré, lieutenant général de la province de Champagne (en survivance de son père), inspecteur général de la cavalerie, commandant en second dans la province de Lorraine et de Bar63. De son mariage avec Diane Gabrielle de La Baume de Montrevel, marquise de La Baume, ci-devant chanoinesse de Remiremont, sont nés deux fils, Jacques Christophe qui sera successivement marquis puis duc de Choiseul (le titre ducal étant de nouveau créé après la mort du ministre) et Claude Antoine Gabriel, comte de ChoiseulStainville, appelé à devenir au décès de son aîné duc de Choiseul-Stainville (1760-1838). Ils sont tous deux cousins germains du futur époux. Du côté maternel, l'ascendance champenoise du jeune ChoiseulBeaupré a joué dans la finance un rôle important et profitable. Les arrièregrands-parents sont Charles-Louis Lallemant, comte de Lévignen, seigneur de Betz et autres lieux, receveur général des Finances de Soissons et fermier général (fI 730) et son épouse, Catherine Charlotte Troisdames (fI 740) laquelle a donné naissance à neuf enfants; plusieurs d'entre eux constituent, à la suite de leur père qui a conduit une belle carrière financière, « l'un des plus beaux lignages d'hommes d'affaires du XVIIIe siècle64». Les aînés sont LouisFrançois, comte de Lévignen, maître des requêtes en 1719 et intendant d'Alençon en 1726 ; puis Jacques Charles, évêque de Sées; vient ensuite

63. IlmoulTa sur l'échafaud. 64. D. DESSERT, op. cir., p. 617.

53 Michel Joseph Hyacinthe, suivi d'Etienne Charles Félix Lallement de Nantouillet, receveur général des Finances de Soissons et fennier général. Le troisième, ce Michel Joseph Hyacinthe, seigneur de Nanteau, a effectué de la même manière une longue et lucrative carrière dans les Fennes. Il a été receveur général des Finances de Soissons (1721-1724), fermier général des Tabacs et fenmer général adjoint (1717-1718) puis en titre (1721-1758)65. Il termine sa carrière doyen de la Ferme. Il a épousé le 22 janvier 1720 Mlle Maillet de Batigny (1704-1762), fille de Pierre, ancien trésorier de France en Champagne, et de Marie Camuset, qui lui a donné trois enfants dont un fils mort jeune. Très secondé par sa fortune et pour la soutenir davantage, le financier a choisi pour ses filles des maris issus des meilleures familles d'ancienne noblesse. L'aînée, Marie Charlotte, dame d'honneur de la dauphine infante d'Espagne puis de la seconde dauphine, a été mariée le 16 février 1736 à Charles Philippe, comte de Pons, seigneur de Saint-Maurice, mestre de camp de cavalerie, lieutenant général en 1748, chevalier des ordres du roi (il est depuis 1764 curateur à l'interdiction de la dame, son épouse). De ce mariage sont nés deux enfants: Louis Marie, marquis de Pons, né en 1744, marié le 22 novembre 1763 à Emmanuelle Marie Anne de Cossé-Brissac; il sera ministre du roi à Berlin puis auprès de la cour de Suède. La plus jeune, Guyonne Hyacinthe est morte en couches, épouse du vicomte de Chabot. Selon le choix de la marquise de Pompadour, la seconde fille, Marie Françoise, née le 30 octobre 1732, a épousé le 10 février 1749 Marie Gabriel Florent, comte de Choiseul-Beaupré, colonel du régiment de Navarre (1751), lieutenant général de Champagne et Brie, décédé le 6 septembre 1753 avant la naissance de son second fils, Michel Félix, lequel sera appelé ChoiseulDaillecourt du nom de la terre champenoise appartenant aux deux frères. Ce cadet épousera en 1777 Marie Eugénie Rouillé du Coudral6. Veuve à 21 ans après quatre ans de mariage67, la comtesse de ChoiseulBeaupré a trouvé refuge auprès de son père retiré dans son hôtel parisien de la rue Neuve Saint-Augustin. C'est dans ce cadre familial très aisé qu'a grandi le jeune comte, élevé au collège d'Harcourt au milieu de condisciples tous bien nés. Selon la tradition de sa lignée et à la suite de son père mort à 25 ans, le jeune homme se devait de choisir le métier des annes. Sous-lieutenant aux Grenadiers de France le 9 octobre 1768, il a rang de capitaine dans les
65. Yves DURAND, Les Fermiers Généraux au),17!! siècle, Paris, P.U.F., 1971, p. 617. 66. Michel Félix de Choiseul-Daillecourt sera élu député de la noblesse du bailliage de Chaumont en 1789; émigré, il mourra en Crimée en 1815, oublié de tous, laissant en France six enfants dont cinq fils et une fille mariée à un marquis de Lameth. 67. En ntilisant les deniers provenant des 500 000 livres que les parents de Marie Françoise lui avait constituées en dot, les Choiseul-Beaupré avaient acquis le 21 janvier 1751 de Anne-Claude de Thiard, marquis de Bissy, lieutenant général des armées du roi, et de son épouse née Chauvelin (sœur du Ministre), aussi endettés que possible, le marquisat de Faulquemont en Lorraine avec le comté de Dalem et la ten'e de V olmerange, qui produisaient ensemble un revenu annuel d'environ 21 600 livres, charges déduites. Une bonne part du prix d'acquisition avait été payée, par délégation, aux créanciers des vendeurs à hauteur des droits de chacun.

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cuirassiers le 4 mai 1771, dans sa vingtième année. Il paraît promis à un brillant avenir. Il lui appartient de faire ses preuves, mais le nom qu'il porte et sa rencontre avec la fortune matérielle vont favoriser, au moins au départ, toutes ses entreprises. Le marquis de Gouffier a donné tous ses soins à la préparation du mariage de sa fille, en raison de l'importance du patrimoine qu'elle possède déjà et qui s'accroîtra bientôt. L'objectif est d'unir les rejetons de deux nobles familles et de rassembler dans une fortune élargie tous les biens que chacun d'eux tient déjà et peut espérer. Il s'agit en effet sur tous les plans d'une grande et brillante alliance, une véritable consécration, qui doit élever encore par l'heureuse jonction de deux patrimoines, bien que de force inégale, le rang social des lignées respectives. Dès l'année précédente, en prévision de l'avenir, le père et la mère des deux jeunes gens ont pris chacun la décision de faire émanciper leur enfant. Cette belle alliance, habilement organisée, va s'ouvrir en effet sous les meilleurs auspices68. Le jeune homme, très dégourdi, a beaucoup d'aisance naturelle et ne dissimule pas ses ambitions. Son nom lui ouvre toutes les portes et ses relations s'étendent jusqu'au cercle de la reine. Pour sa part, la jeune fille qui, a-t-on dit, souffrirait d'une légère claudication que l'on s'efforce de corriger, a reçu, au couvent de Bellechasse et avec le bénéfice de quelques leçons particulières, l'éducation la plus appropriée pour se révéler le moment venu à la fois bonne épouse et mère attentive, le cœur ouvert à toutes les misères du monde. Les annes des Choiseul-Gouffier sont« d'azur à la croix d'or. cantonnée de 18 billettes du même, 5 posées en sautoir dans chaque canton du chef, 4 posées en carré dans chaque canton de la pointe; sur le centre de la croix, un écu d'or chargé de 3 jumelles de sable en fasce ». Les développements qui précèdent ont montré comment, par le jeu d'alliances matrimoniales bien préparées, des liens s'établissent entre membres des grandes familles appartenant à l'ancienne noblesse et à celle, plus récente mais encore plus active et présente, obtenue dans la robe ou la finance. Dans ce tissu très serré doivent se rencontrer finalement.> au bénéfice de la descendance. . le sens de l'honneur et de la vertu ainsi que les valeurs liées au mérite et au talent, le tout étant réputé transmissible naturellement. Tous ces gens ont le sentiment profond de constituer l'élite du royaume. La pensée dominante qui gouverne les chefs de ces familles, attachés aux privilèges procurés par la naissance ou l'exercice de fonctions au service du roi, est de préserver et de cultiver la considération qui en est le fruit, acquise souvent dans la robe au prix de patients efforts. S'élevant au-dessus de toutes les nuances de la société d'Ancien Régime, Bossuet a pris soin d'écrire « Dieu veut que l'on conserve le souvenir des origines communes, si éloignées qu'elles soient, et qu'il en dérive des obligations particulières. Il veut que les hommes respectent toutes les liaisons du sang».
68. Faut-il rappeler que Choiseul-Beaupré est petit-cousin du duc Étierme de Choiseul, hier le très puissant premier ministre, et qu'Adélaïde est elle-même cousine germaine de la duchesse, née Crozat?

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Cette exigence se prouve-t-elle ? Quels sont les acteurs de ces alliances et comment se présentent-ils? Pour mieux les approcher en s'efforçant de comprendre les différents comportements que chacun d'eux a adoptés au fil du temps, il faut reconnaître tous leurs avantages. La réputation dont ils jouissent en tant que membres d'un corps social déterminé ne s'appuie pas seulement sur des sentiments de considération et de notoriété. Les biens matériels, indispensables instruments du prestige social dès lors que les apparences sont déterminantes pour appuyer la renommée d'une famille, viennent consolider les situations de la manière la plus utile et quelquefois la plus brillante. Il y a donc nécessité d'effectuer d'amples investigations pour découvrir en détail les éléments constitutifs des patrimoines détenus et suivre ainsi l'évolution qu'a connue la fortune familiale au cours du siècle des Lumières.

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