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Famille et pouvoir régional au Brésil

De
320 pages
Cette étude est fondée sur des documents d'archives, sur des registres notariaux, sur la presse et sur cette précieuse littérature populaire qu'est la littérature de Cordel. Dans plusieurs domaines, ce livres apporte des arguments nouveaux à tous ceux qui tentent d'expliquer le Brésil contemporain et les survivances d'un passé que nous pensons révolu. Cet ouvrage démontre qu'on ne peut séparer l'étude du coronelismo de celle de la parentèle parce qu'il s'agit de deux réalités complémentaires.
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FAMILLE ET POUVOIR RÉGIONAL AU BRÉSIL

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr
2005 ISBN: 2-7475-9448-3 @ L'Harmattan,

EAN:9782747594486

André Heraclio do Rêgo

FAMILLE ET POUVOIR RÉGIONAL AU BRÉSIL
Le coronelismo dans le Nordeste
1850-2000

Préface de Katia M. de Queiros Mattoso

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie

75005 Paris

E.pace L'Harmattan

Kin.ha.a

KOnyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
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Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus

Pierre VA YSSIÈRE, Le Chili d'Allende et de Pinochet dans la presse française, 2005. Mylène PÉRON, Le Mexique, terre de mission franciscaine (XV.f-.;axe s). La province de Xalisco, 2005. José GARClA-ROMEU, Dictature et littérature en Argentine. 1976-1983,2005. Patrick PÉREZ, Petite encyclopédie maya. L'environnement des Lacandons de Lacanja (Chiapas, Mexique), 2005. Denis ROLLAND (coord.), Archéologie du sentiment en Amérique latine. L'identité entre mémoire et histoire. .;axe-XX.f siècles,2005. Vidal DAHAN, Saint-Martin ou le miroir de la mondialisation, 2005. Benedita GOUVEIA DAMASCENO, La poésie nègre dans le modernisme brésilien, 2005. W. K. FLEURIMOND, Haïti: 1804-2004. Le Bicentenaire d'une Révolution oubliée, 2005. Philippe LÉTRILLIART, Cuba, l'Église et la Révolution, 2005. Marie-C. SEGUIN, José Lezama Lima: poète des quatre éléments, 2005. Christine DELFOUR, L'invention nationaliste en Bolivie, 2005. Guylaine ROUJOL PEREZ, Les enfants de Cali. Les enfants défavorisés de la deuxième ville de Colombie, 2005. Albert BENSOUSSAN, J'avoue que j'ai trahi. Essai libre sur la traduction,2005. Xavier V ATIN, Rites et musiques de possession à Bahia, 2005.

Pour Maria Regina À la mémoire d'Antônio Heraclio do Rego (1924 - 1972) et d'Emesto Heraclio do Rêgo (1910 -1999)

PRÉFACE
Depuis les années 1930, la famille brésilienne est devenue l'un des thèmes de prédilection pour les anthropologues, les sociologues et les historiens qui se recrutent dans le monde entier, avec une nette prédominance des Brésiliens eux-mêmes et des Américains du Nord. Ces études sont, cependant, assez inégalement distribuées sur le vaste territoire national mais le Nordeste occupe une place très marquée depuis que Gilberto Freyre publia son « Maîtres et esclaves». Ce Nordeste n'est-il pas d'ailleurs, toujours et encore considéré comme une région qui abrite en son sein une société rurale dont les structures sociales sont lato sensu souvent qualifiées de « médiévales»? Certes, dans toutes les sociétés humaines, la famille a joué et joue un rôle fondamental dans la formation et la cohésion sociales où le rôle de l'individu - malgré ce qui peut être dit actuellement sur la perte du sens familial - était et est déterminé et garanti par sa famille qui a toujours été très flexible et multi-fonctionnelle puisque c'est à travers elle que se multiplient les solidarités et que s'opèrent les promotions sociales individuelles et collectives. La famille de l'élite foncière brésilienne était-elle différente de la famille tout court? Était-elle la seule à avoir le sentiment d'appartenir à un groupe spécifique, bien défini, différent des autres et clairement identifiable? Les réponses que l'auteur donne à ces deux importantes interrogations montrent que, finalement, à part le pouvoir que la famille exerçait sur ceux qui en dépendaient, tous les faibles et les exclus des richesses matérielles et sociales, ne perdaient jamais leur pouvoir parental, et peu ou prou l'obéissance de leur famille, parfois aussi étendue que celle du maître. Les familles des démunis avaient aussi leurs solidarités et même pouvaient jouer, lors des élections, un rôle déterminant puisque celles-ci exigeaient de part et d'autre l'échange du don. Diplomate et écrivain dans la lignée de ses illustres prédécesseurs, comme les frères Joao et Evaldo Cabral de Mello mais aussi José Lins do Rêgo, Gilberto Freyre, Ariano Suassuna et tant d'autres, André dont la plume a déjà produit deux ouvrages, Sim Senhor Coronel (Sette Letras, 1996) et en traduction française Mémoires d'un malin-malingre (L'Harmattan, .2001), est dans la tradition des auteurs régionalistes à la thématique qui relève soit des engenhos et de leurs maîtres les senhors de engenho, soit des coronéis, potentats des terres intérieures, proches ou éloignées de la capitale, terres qui se comptent en miHiers d'hectares, terres à bétail mais aussi terres à coton et à canne à sucre. C'est de ces senhors de engenho et de ces propriétaires terriens aux activités diversifiées que l'auteur tire des origines.

Dès lors, on comprend le ton biographique de cette étude centrée sur les deux personnages emblématiques de la famille: Joao Heraclio do Rêgo, fondateur de la puissance économique et sociale du groupe familial et Francisco Heraclio do Rêgo, fils de Joao Heraclio qui, au pouvoir économique que donne la propriété foncière et son exploitation, ajoutera, pendant un demisiècle le pouvoir politique du puissant coronel qu'il sera. C'est la trajectoire plus que séculaire (1850-2000) et son succès, vraie saga familiale, que l'auteur, membre de cette prestigieuse famille nous raconte avec fougue et pas mal d'orgueil, mais avec honnêteté. L'entreprise est audacieuse et nouvelle. En effet, les études sur la figure du coronel et du corone/ismo ont rarement abordé le sujet de l'intérieur et, lorsqu'elles l'ont fait, le ton était plutôt à l'exaltation des mérites ou même apologétique. Dans le cas présent, il s'agit d'une démarche qui conduit l'écrivain-historien à s'immerger dans l'histoire familiale à la fois comme spectateur et acteur. L'entreprise est difficile parce que le passage du rôle de spectateur-auteur à celui d'acteur l'oblige à se mettre souvent en question. Le problème est donc de savoir lequel du spectateur ou de l'acteur ressortira vainqueur. Disons-le tout de suite, l'étude ne peut pas être classée dans le genre hagiographique même si, ici ou là, l'auteur se laisse entraîner par son admiration et sa tendresse pour les deux hommes forts de son clan: Joao Heraclio do Rêgo est le défricheur et le rassembleur de terres qui se trouvent dans les États de Pernambouc et de Paraiba. Pour chacune des propriétés acquises, c'est à un fils ou à un gendre que revient la tâche de les exploiter et de les augmenter. Car les familles des coronéis sont des familles nombreuses, aussi nombreuses que celles des hommes qui se trouvent sur leurs terres, dont les enfants servent à dorer les ternes et modestes blasons de ceux qui viennent de faire fortune. Femme ou mari sont donc à rechercher dans les anciennes familles, plus ou moins appauvries des senhores de engenho. En regardant les quelques photos des casas grandes de ces « seigneurs des champs », on est frappé par leur extrême modestie et leur extrême rusticité: maisons de paysans aisés plutôt que de maîtres puissants. On a beaucoup de peine à imaginer comment vivaient ces demoiselles et ces damoiseaux habitués à d'autres fastes. Précaution de paysan dont le rêve est d'augmenter ses terres? On vit modestement, très modestement, et le confort et la magnificence sont là quand la fortune est faite... Sans doute. Car la troisième génération, celle de Francisco Heraclio do Rêgo, augmente et même diversifie les activités économiques du clan en y ajoutant des engenhos de sucre, des usinas de sucre et de coton et même des laiteries modernes dont le lait, transporté par des camions fTigorifiques, est distribué dans la capitale du Pernambouc, Recife, le jour même de sa production. Petit-fils du fondateur de cette riche famille, Francisco, appelé souvent Chico, en est l'homme fort. Véritable coronel, il fait et défait les conseillers municipaux, les malTes, les députés, les gouverneurs d'États. 8

Hommes et femmes de son clan font de la politique. Parfois un membre récalcitrant de cette famille fait opposition. Il revient vite à l'ordre. Le coronel Chico qui, dans son âge mûr monte encore à cheval comme ses paysans, est vénéré par le petit peuple, respecté, admiré, jalousé même par ses pairs. Hiérarchie des pouvoirs qui se trouve aussi au sein de la famille comme le dit très justement l'auteur en commentant les photos de famiJJe: « [eUes] sont un miroir des hiérarchies et des conditions sociales, de la position des membres de la famiJJe dans le groupe domestique et dans la société... [elles] transmettent une image à la société, une image d'intégration et de mémoire familiale, en même temps qu'elles incorporent les hiérarchies, les modes et les habitudes de la société extérieure». Une société extérieure qui est surtout celle des subordonnés et des démunis tenus à l'obéissance par un pacte non écrit, celui de la domination. Domination atténuée cependant par les fêtes et autres manifestations de joie populaires qui permettent de mieux mener à l'acceptation de l'autre, celui d'en haut. À sa mort, Chico Heraclio, ce « dernier des coronéis » comme le titrent journaux et revues dans tout le pays, à la fois admiré et craint, laissera un souvenir qui continuera à être chanté par les bardes populaires qui l'ont accompagné tout au long de sa trajectoire d'homme de pouvOIr. L'auteur de cette saga qui embrasse cent cinquante ans d'histoire familiale, régionale et nationale a le mérite d'être le premier à les avoir étudiés de façon si ample et si minutieuse. Une étude fondée sur des documents d'archives, sur des registres notariaux, sur la presse et sur cette précieuse littérature populaire qu'est la littérature de cordel. Dans plusieurs domaines, cette recherche renouvelle en apportant de nouveaux arguments à tous ceux qui tentent d'expliquer le Brésil contemporain et les survivances d'un passé que nous pensons révolu. Même si ce passé que l'on voudrait défunt explique encore notre présent. Je me permets de terminer avec la conclusion de l'auteur: « Plutôt que de chercher à établir des conclusions définitives, l'objectif principal de ce travail a été de répondre à quelques questions. Et ces questions convergent en une grande interrogation, celle de savoir si le coronelismo, la famille élargie et la parentèle sont des phénomènes appartenant au passé ou s'ils correspondent à des réalités actuelles, toujours présentes, dont l'action et les conséquences sont encore ressenties, et cela non seulement dans ce que l'on pourrait « le Brésil profond », mais aussi dans les viJJes de moyenne ou de grande importance [...] aujourd'hui encore, personne ne reste neutre devant le coronel et la famiJJe élargie. Cette difficile neutralité confirme, une fois encore, la permanence de la force de ces deux phénomènes dans l'histoire et dans l'imaginaire de la société brésilienne... ».
Katia M. de Queir6s Mattoso Professeur émérite à l'université de Paris Sorbonne (Paris IV) 9

Observations sur l'utilisation de mots en Portugais Quelques mots portugais ont été laissés tels quels dans le texte car ils expriment des concepts dont la traduction, quand elle n'est pas impossible, est insuffisante pour la compréhension parfaite de leur signification. C'est d'abord le cas pour coronéis, et pour ses dérivés tels que coronelismo, tenente-coronel, etc. Quelques traducteurs d'ouvrages de fiction brésilienne ont choisi de traduire ce terme par « colonel », mais cette option n'est pas la meilleure: le concept exprimé par coronel, dans le cadre de cette étude, est beaucoup plus ample qu'un simple titre militaire. Il en est de même en ce qui concerne les noms des propriétés foncières: engenhos et usinas, dans le cas des unités destinées à l'exploitation de canne à sucre, et fazendas, pour celles qui sont spécialisées dans l'élevage du bétail et les plantations de coton. Ces appellations expriment des réalités spécifiques au Brésil, et surtout au Nordeste. Ainsi, traduire engenho de açUcar par « moulin à sucre» effacerait toute une dimension symbolique; en effet, le terme engenho, originaire du mécanisme utilisé pour moudre la canne à sucre, a acquis une signification beaucoup plus ample et sert à nommer la propriété foncière toute entière. Plus que cela, il désigne les rapports de production et de contrôle social typiques d'une région du Brésil et d'une époque déterminée: les unités d'exploitation de la canne à sucre localisées dans le Sud-est du Brésil, par exemple, ne sont pas appelées engenhos mais fazendas de canne à sucre. Cet argument est valable aussi pour d'autres termes employés au cours de cette étude, qui ont été laissés en portugais et écrits en italiques. Ils sont accompagnés de notes explicatives lors de leur première apparition.

Introduction

L'historien de la famille se trouve toujours conftonté au problème [..~ concernant la meilleure façon de relier les faits et la théorie, les anecdotes et l'analyse. La famille représente une expériencepersonnelle pour tous. Il est ainsi impossiblede la considérer en tant que thème de recherche sans être influencé par les impressions et les idées les plus intimes. Et il est aussi impossible d'écrire sur la famille sans réveiller chez les lecteurs des souvenirs d'expériences et de problèmes personnels2.

Les études sur la famille, qui visent en premier lieu à une meilleure connaissance d'une institution si importante dans l'histoire humaine, permettent aussi de comprendre la société toute entière, sa formation, ses valeurs, son histoire3. Dans ce contexte, Comprendre le fait familial et le rôle fondamental qu'il a représenté et qu'il représente encore, c'est lever le voile sur une explication permettant de mieux s'approprier ce que les historiens ont l'habitude d'appeler «la réalité brésilienne» 4. Depuis les œuvres pionnières de Gilberto Freyre, dans les années trente, la famille brésilienne est l'objet d'une pléiade de thèses, de mémoires et d'articles. Ces travaux mettent l'accent sur la continuité entre l'organisation familiale portugaise, espagnole et des pays d'origine ibérique et celle du Brésil. Les origines de la famille brésilienne doivent donc être recherchées dans ses racines ibériques plutôt que chez les indigènes. Transposée du Portugal, cette famille s'est installée sur le territoire brésilien, en s'adaptant aux circonstances du milieu, et en prenant des formes différentes selon les lieux et les classes sociales. La famille a joué un rôle fondamental dans la formation de la société brésilienne: la position de chaque individu y était déterminée et garantie par
Lawrence Stone, The Family, Sex and Marriage in England /500-/800 - édition abrégée, London, Penguin Books, 1990, p. 27. « The historian of the family is faced with the usual fl:0blem [...] ofhow best to interweave fact and theory, anecdote and analysis». Michael Mitterauer & Reinhard Sieder, The European Family, Chicago, The University of Chicago Press, Chicago, 1989, p. xm. « The family represents a direct experience for everyone. It is impossible, then, to consider the family as a subject for professional research without being influenced by one's own impressions and ideas. And it is also impossible to write about the family without arousing in the reader memories of personal experiences and problems ». 3 Elizabeth Anne Kuzneso( « The History ofthe Family in Latin America: A Critique of Recent Work», Latin American Research Review, University of New Mexico, vol. XXIV, n"2, 1989, I

f~~

de Queiros Mattoso, Familia e Sociedade na Bahia do século XIX, Soo Paulo, Corrupio, 1988, p. 16.

son groupe familial et, hors de la famille, il n'avait presque aucun droit. C'est à partir de la famille qu'étaient perçues les relations humaines et les formes fondamentales de la vie et, dans la société brésilienne. Ces rapports étaient toujours familiaux: rapports entre père et enfant, mari et femme, mais aussi entre seigneur et esclave, chef politique et électeurs. La famille dépassait donc largement la sphère de la vie privée, en se projetant sur les affaires publiques : elle représentait ainsi une synthèse, dont les principes et les caractéristiques influençaient mais aussi déterminaient le comportement de la société toute entière. Les activités économiques, politiques et sociales de cette famille donnèrent forme à l'histoire du Brésil, et cela en raison de leur impact sur l'organisation et sur la reproduction des structures sociales, économiques et politiques. Le fondement de la société reposait ainsi sur la solidarité parentale, qui dépassait les liens du sang et incorporait aussi la parenté spirituelle et les relations de domination sur les dépendants. C'est dans cette optique que cette recherche sur la famille a ciblé en premier lieu les relations entre la famille et le patrimoine foncier: ce thème a déjà été l'objet de l'attention d'historiens tels que Georges Duby, pour qui les relations de parenté se sont toujours organisées en fonction d'un patrimoinel. Selon cet auteur, l'une des plus premières questions qui se posent est celle du point de rencontre des deux axes sur lesquels se construit l'organisation de la famille et de la parenté: d'un côté l'axe foncier, celui de la possession de la terre, et de l'autre l'axe du sang, celui de la filiation2. Les histoires des familles ne doivent pas seulement être considérés comme des histoires de filiation, mais aussi comme des histoires d'héritage3 : cette perspective est de plus en plus adoptée par les sciences sociales brésiliennes. Sa représentante la plus importante est sans doute Maria Beatriz Nizza da Silva, pour qui le concept de famille se fonde sur la propriété et l'héritage4. Si cette perspective vaut dans d'autres régions et à d'autres époques, elle a prévalu surtout au Brésil, pendant le processus d'appropriation territoriale, caractérisé par une disponibilité presque

I

GeorgesDuby,Mâle Moyen Âge - De l'Amour et autres essais, Paris, Flammarion, 1996, p.

138. 2 Georges Duby, « Intervention» au colloque Famille et parenté dans l'Occident Médiéval Actes du Colloque de Paris (6-8juin 1974), organisé par l'École Pratique des Hautes Études (Vt' section), Rome, École Française, 1977, p. 149. Dans ce contexte, « la filiation, c'est avant tout une idéologie, et en particulier la filiation lignagère. C'est une idéologie qui [00']a pour fonction essentielle de renforcer la cohésion du groupe, de la maintenir, car à travers eUe, le lignage place son origine très loin dans le passé et voit son prolongement indéfini dans l'avenir» (S. DreyfusGamelon, « Intervention», idem, p. ISO). 3 Georges Duby, op. cit., p. 149.
4

Maria Beatriz Nizza da Silva, « Familyand Property in ColoniaJBrazil », PortugueseStudies,
14

London, The Department ofPortuguese King's College, 1991, p. 61.

inépuisable de terres vierges et par l'immensité de la taille des propriétés territorialesI. Presque toutes les études sur la famille brésilienne manquent d'exactitude en ce qui concerne les définitions qu'elles donnent du clan, de la famille élargie et de la parentèle, ainsi que de leur identification au phénomène typiquement brésilien. Parler des familles patriarcales brésiliennes en tant que clan est devenu un lieu commun, aussi bien dans les études sur ce thème que dans les conversations informelles. Or, ces entités sont en réalité des familles élargies ou des parentèles: elles ne peuvent être assimilées aux clans, qui se caractérisent par la descendance unilinéaire (du père ou de la mère), et par la résidence commune, avec propriété collective de la terre. De toute évidence, ce n'était pas le cas de l'organisation familiale de l'élite foncière brésilienne. Celle-ci se caractérisait davantage par la multiplicité des habitations et des propriétés territoriales et par l'inclusion, en son sein, de tous les consanguins, soit de la mère, soit du père, et des non consanguins. Ce qui la déterminait, c'était surtout le sentiment d'appartenance à un groupe spécifique, bien défini, différent des autres et clairement identifiable. C'est ainsi qu'il faut concentrer son attention sur la parentèle, phénomène étudié, dans sa version brésilienne, par Maria Isaura Pereira de Queiroz pour qui elle représenterait le groupe de parenté de sang formé par plusieurs familles nucléaires et quelques familles élargies, qui vivaient chacune dans leurs habitations individuelles et qui étaient, d'une façon générale, indépendantes économiquemenr. Katia de Queir6s Mattoso, qui a, elle auss~ fait l'analyse de la parentèle, en mentionne d'autres caractéristiques: la flexibilité et la pluri-fonctionnalité. La parentèle serait ainsi une « voie de multiplication des solidarités », « un moteur pour toutes les promotions sociales »3. Un autre phénomène dont l'étude est décisive pour la compréhension de la formation de la société brésilienne, c'est le coronelismo. L'étude de ce phénomène qui, à l'instar de la famille, doit être considéré dans le cadre des influences ibériques et même ibéro-américaines, par ce qu'il contient de permanence mais aussi d'innovation des phénomènes observés au Portugal, en Espagne et dans d'autres pays de l'Amérique latine, peut avoir une répercussion positive dans l'investigation sur les questions centrales des

I Voir, à ce propos, Ligia OsOrio Silva, Terras devolutas e latifundio: efeitos da Lei de 1850, Campinas, UNICAMP, 1996. 2 Maria Isaura Pereira de Queiroz, « 0 coronelismo numa interpretaçâo sociol6gica », HistOria Gerai da Civilizaçao Brasileira, tomo III. 0 Brasil Republicano, 1. Estrutura de poder e economia (1889-1930), Rio de Janeiro, Bertrand do Brasil, 6" éd., 1997, p. 165.

3 Katia M. de Queiros Mattoso, Bahia, século XIX

Janeiro, Nova Fronteira, 1992, p. 176, 177. 15

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uma Provincia no lmpério, Rio de

sciences sociales, telles que les relations de pouvoir, la structure des relations personnelles et les mécanismes de contrôle social, politique et économique. L'œuvre la plus connue sur le coronelismo, devenue aujourd'hui une référence pour les autres études sur le thème, est celle de Victor Nunes Leal, Coronelismo, enxada e voto, publié en 19481. Cet auteur, en étudiant le corone/ismo dans la période 1889-1930, qui correspond à la première phase de la République brésilienne, connue sous la dénomination de Republica Velha, a établi quelques caractéristiques du coronel qui ont été ensuite généralisées sans le nécessaire fondement historique et sociologique qu'elles méritaient. Ces traits furent ainsi considérés comme représentatifs du phénomène, sans qu'une analyse plus profonde en soit faite. Parmi eux, on peut mentionner l'affirmation selon laquelle la vitalité du pouvoir des coronéis, dans une région donnée, était inversement proportionnelle au développement des activités urbaines, l'isolement étant ainsi un facteur fondamental dans la formation et dans le maintien du phénomène, bien que le coronelismo fût un compromis entre le pouvoir privé décadent et le pouvoir public renforcé. Ces caractéristiques ont été acceptées, analysées et commentées, contredites et reniées par d'autres auteurs, parmi lesquels Raimundo Faoro, pour qui le corone/ismo ne représentait qu'une forme particulière de délégation du pouvoir public2. Le corone/ismo était alors interprété d'un point de vue essentiellement politique et économique, sans qu'on attache un intérêt particulier à l'aspect social de la domination du coronel. Cette situation a commencé à changer en 1965, avec la publication de Coronel, coronéis, de Marcos Vinicios Vilaça et Roberto Cavalcanti de Albuquerque3 qui privilégient les approches économique et politique, bien sûr, mais également sociale du pouvoir du coronel, à partir de quatre études de cas. Selon eux, outre sa position de leader politique et d'agent économique de son petit monde, le coronel était aussi une sorte d' « arbitre social », fonction assurée par sa condition de représentant et d'interprète indiscuté, et volontiers accepté, de la société qu'il dominait4. Cette vision sociologique du phénomène a sa principale interprète en Maria Isaura Pereira de Queiroz, qui publia, en 1969, un travail, devenu classique dans la littérature brésilienne sur le corone/ismo : 0 mandonismo local na vida politica brasileira. Cette étude fut complétée par quelques autres, dont 0 coronelismo numa interpretaçiio sociolOgica : dans ces ouvrages, Maria Isaura Pereira de Queiroz définit le coronel comme une sorte d'élément socioI Victor Nunes Leal, Coronelismo, enxada e voto : 0 municipio e 0 regime representativo no Brasil, Sao Paulo, Alfa-Omega, 1975. Alegre, Globo, 1958. 3 Marcos Vilaça et Roberto Cavalcanti de Albuquerque, Coronel, coronéis, Rio de Janeiro, Tempo Brasileiro, 1965.
4 Idem, p. 34.

2 RaimundoFaoro, Os donos do poder formaçiio do Patronato Politico Brasileiro, Porto -

16

économique polarisateur, agissant comme point de référence pour connaître la répartition des individus dans l'espace social. Parallèlement à la fortune, c'était donc par ses qualités personnelles que l'individu pouvait s'élever jusqu'à la position de chef. Le leadership des coronéis possédait également un aspect charismatique: celui qui était choisi n'était reconnu comme un grand chef que s'il montrait cette qualité qui entraînait l'adhésion affective et enthousiaste des hommes, en obtenant d'eux une obéissance spontanée. Rares sont les auteurs qui mentionnent cet attribut du coronel, et quelques-uns, comme Raimundo
F aoro 1, le nient carrément.

Mais l'originalité la plus grande de Maria Isaura Pereira de Queiroz consiste à définir le rôle du coronel en tant que chef d'une parentèle: elle l'examine ainsi sous l'aspect familial. En effet, et le démontrer est l'un des objectifs de cet ouvrage, on ne peut séparer l'étude du coronelismo de celle de la parentèle, parce qu'il s'agit de deux réalités complémentaires. Maria Isaura Pereira de Queiroz a été la première à faire ce rapprochement, qui est fondamental pour la parfaite compréhension des deux phénomènes. Plus tard, un autre auteur a travaillé dans le même sens: Linda Lewin, qui a étudié les différentes familles de coronéis de Paraiba, dans la période qui s'étend de 1889 à 1930. C'est ainsi, dans le cadre d'une interprétation d'ensemble de la famille et du coronelismo, que nous avons choisi d'axer notre recherche sur une famille de coronéis, les Heraclio do Rêgo, une famille qui, divisée en cinq branches, a des activités politiques dans les États de Pernambouc et de Paraiba, mais dont les activités économiques s'étendent bien au-delà, dans le Rio Grande do Norte, l'État de Sao Paulo, le Parami et le Goias. Il s'agit ainsi d'analyser et de tester, à travers l'histoire politique, économique et sociale d'une famille, les concepts, les caractéristiques et les fondements de ces deux phénomènes. La famille Heraclio do Rêgo commença à exercer des activités politiques en 1920, et elle les poursuit de nos jours encore. Ces activités se traduisent, en ce qui concerne le pouvoir législatif de ces deux États, par trente mandats (vingttrois au Pernambouc, sept en Paraiba), si l'on inclut les membres rattachés à la famille par mariage. Les Heraclio do Rêgo sont ainsi le groupe familial qui, depuis 1947, a fait élire le plus grand nombre de ses membres à l'Assemblée du Pernambouc. En ce qui concerne le Parlement national, la famille obtint neuf mandats de députés (six au Pernambouc et trois en Paraiba), ainsi qu'un de sénateur au Pernambouc. Au niveau local, les membres de la famille ont assumé vingt-huit mandats de maire (dix-huit au Pernambouc et dix en Paraiba), dans sept villes distinctes. La famille a fait élire aussi des représentants aux conseils municipaux de Recife (un), de Campina Grande
I Parmi les rares auteurs qui, à coté de Maria Isaura Pereira de Queiroz, mentionnent cet attribut du coronelismo, on doit citer Maria Auxiliadora Ferraz de Sâ (Dos velhos aos novos coronéis, Recife, Editora Universitâria da UFPe, 1974). 17

(quatre) et de Joao Pessoa (deux), sans oublier ses représentants aux conseils municipaux de Limoeiro, Surubim, Boqueirao et Queimadas, des villes de moindre importance. Tous les hommes politiques de la famille sont, ou étaient, des parents proches, ce qui ne les a pas empêchés de suivre des orientations politiques divergentes et souvent antagoniques. Ils ont parfois conclu des pactes, à titre provisoire, mais chaque branche conservait son autonomie: il existe donc un profil fragmentaire dans cette oligarchie familiale, où il n'y a jamais eu de domination unique. Parallèlement à ses activités politiques, la famille a construit son patrimoine foncier. Établie en principe dans des zones contiguës du Pernambouc et de la Paraiba, elle s'est propagée à d'autres régions, où elle a occupé des espaces économiques, sociaux et politiques: l'accumulation de son capital matériel et de son capital symbolique! a suivi ainsi des stratégies familiales déterminées. Elles étaient très variées, mais toutes avaient le même objectif, celui de préserver et d'augmenter le prestige économique, social et politique de la famille. Dans le domaine matériel, ces stratégies se sont traduites, entre autres, par des choix matrimoniaux et par une politique d'alliances fondée aussi sur l'institution du parrainage. Mais, dans le domaine symbolique, les efforts de formation d'un patrimoine n'en ont pas été moins puissants. La deuxième partie de l'étude essaiera d'identifier les moyens par lesquels la famille a construit ce patrimoine symbolique, grâce à la construction d'une image idéale, transmise ensuite à la société. L'argumentation sera développée sur la base d'une constatation faite par Max Weber, selon laquelle l'expérience montre qu'aucune domination ne se contente de bon gré de fonder sa pérennité sur des motifs ou strictement matériels, ou strictement affectifs,ou strictementrationnels en valeur. Au contraire, toutes les dominationscherchent à éveilleret à entretenir la croyanceen leur « légitimité»2. En effet, la domination, assurée par ces deux sortes de patrimoines - le matériel et le symbolique - est fondée sur la légitimité que la société lui attribue. Et cette légitimité n'est pas seulement due à la richesse matérielle, elle a à voir surtout avec l'image construite pour soi et transmise à autrui. C'est donc à partir de cette représentation de la famille et du coronel que seront étudiées les stratégies d'accumulation du capital symbolique menées par la famille Heraclio do Rêgo. La première de ces stratégies concerne le nom de famille, qui peut être considéré comme une forme de capital symbolique
1 Selon Pierre Bourdieu, en plus et à côté d'un capital économique (c'est-à-dire d'une richesse matérielle composée d'argent, de biens, de valeurs mobilières, etc.), il en existe deux autres: un capital culturel, constitué de savoirs, de compétences et d'autres acquisitions culturelles, et un capital symbolique, formé par l'accumulation du prestige et des honneurs (John B. Thompson, (<Préface»à Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Fayard, 200 l, p. 26, 21). 2 Max Weber, Économie et société, Paris, Librairie Plon, 1995, vol. t, p. 286. 18

garantissant l'identité collective d'un certain groupe et qui est en partie responsable de la représentation que d'autres personnes ont de ce groupe. En effet, le nom de famille porte en lui et, d'une certaine façon, entraîne, toute une série de représentations que les membres de la famille ont d'eux-mêmes et que, dans une moindre mesure, la société accepte comme caractéristique de ce groupe spécifique. Au-delà de l'identité, le nom représente une identification et un sentiment d'appartenance non seulement légale, mais aussi, et surtout, corporelle et spirituelle. Dans ce cadre, le nom Heraclio do Rêgo est un signe de différentiation, presque d'exclusivité, dans la vie politique du Pernambouc. Une argumentation similaire vaut pour l'étude du prénom, qui joue aussi un rôle essentiel dans la définition de l'identité de l'individu, de sa position sociale, de son héritage et de ses attachements familiaux. La deuxième stratégie d'accumulation de pouvoir symbolique concerne l'utilisation de la photographie, surtout dans sa dimension familiale: celle-ci révèle un système de schèmes de perception, de pensée et d'appréciation commun à tout un groupe. Elle fonctionne, en outre, comme moyen de communication: elle transmet une certaine image à autrui; de domination, parce que le message transmis a souvent pour but d'obtenir et de préserver une position supérieure dans la société; d'intégration, surtout en ce qui concerne les photographies de famille, dont le but est de transmettre une vision de l'intégration du groupe; de mémoire, parce qu'elle sert aussi à conserver et à multiplier la mémoire des faits de la famille et de l'individu. La photographie représente une forme de don, un instrument privilégié de la sociabilité intra et extra familiale: l'un de ses buts est celui de faire circuler, entre les membres d'une certaine classe sociale, leurs images idéales. L'album de famille permet ainsi de donner un aperçu de l'espace de vie de la famille, des hommes, des femmes, des temps forts de la vie familiale (enfance, première communion, études, réunions familiales, mariages, funérailles) et de la vie politique. Un membre de la famille Heraclio do Rêgo mérite une attention particulière: il s'agit du coronel Francisco Heraclio do Rêgo qui s'est toute sa vie attaché à la diffusion, voire à l'imposition d'une image dans la presse et dans l'imaginaire collectif. Pour cela, il eut recours à divers instruments: les entretiens accordés aux journalistes, les petits livrets de la literatura de cordeZ, les boZetini, les chansons politiques et les proverbes. C'est par ce biais qu'il exposait sa vision du monde, qui le différenciait, à ses dires, des autres hommes. Ces efforts de transmission d'une image idéale eurent bien sûr des répercussions dans la presse locale, régionale et nationale, ainsi que dans la
Le bolelim était le principal moyen de communication pour le coronel et ses partisans. Généralement imprimé sur du papier ordinaire et de différentes couleurs, comme celles utilisées pour les livrets de la lileralura de cordel, il transmettait ses réflexions et ses opinions, souvent pleines d'humour, et traçait sa stratégie politique.
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littérature, et le coronel est même devenu un personnage de romans et d'émissions de radio et de télévision. Notre analyse consistera donc à montrer dans quelle mesure le coronel a réussi à imposer « son» image à la société. Tel est le cadre de cette étude, divisée en deux parties. La première se compose de cinq chapitres: le chapitre I concerne la fondation de la famille (1850-1880) et donne quelques éclaircissements sur le processus de l'appropriation de la terre au Brésil, sur les régions où s'est développée en premier l'action des Heraclio do Rêgo et sur la société et la famille au Brésil. Le chapitre II est axé sur l'expansion économique et politique des Heraclio do Rêgo (1880-1930) et traite aussi des fondements du coronelismo et du rôle de la solidarité et des stratégies familiales dans la formation du patrimoine foncier. Les chapitres III et IV s'attachent à la consolidation du pouvoir de la famille (1930-1945) et à son apogée (1945-1974) et donnent aussi quelques éléments de réflexion sur la permanence du coronelismo, même après le processus d'urbanisation et de développement de ces périodes. Le chapitre V, enfin, qui s'intéresse à la continuité et la dispersion de la famille durant la période qui va de 1974 à 2000, met aussi en valeur la persistance d'éléments typiques du coronelismo et de la parentèle dans la société urbaine brésilienne d'aujourd'hui. La deuxième partie est consacrée à la représentation du coronel, tant en ce qui concerne l'image que les Brésiliens retiennent de ce personnage qu'en ce qui concerne l'image construite et peut-être imposée par lui. L'étude de ce coronel, personnage d'une grande puissance symbolique et l'un des types caractéristiques de la société brésilienne, conduit à examiner le deuxième aspect de la représentation: l'image qu'il veut imposer et la répercussion de cette image dans l'imaginaire collectif. Dans ce contexte, le concept de « capital symbolique» est fondamental pour une bonne compréhension de l'importance du personnageJ. C'est ainsi qu'au chapitre VI, consacré à la formation de l'identité familiale des Heraclio do Rêgo, le coronel est considéré comme intimement lié à sa famille, et le processus de transmission d'une certaine image commence par le nom de famille et par le prénom. L'imposition d'un nom est ainsi « l'institution d'une identité », «d'une essence sociale »2, et sert autant à l'identification de l'individu qu'à celle de sa famille et de ceux qui l'entourent. Dans un processus complémentaire et symétrique, le nom de famille identifie l'individu, mais le prénom de celui-ci peut aussi servir à identifier la famille. Autre élément de ce processus, la photographie à travers laquelle la famille essaie de solenniser et d'éterniser les grands moments de la vie familiale en
John B. Thompson, « Préface» à Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Fayard, 2001, p. 26, 27. 2 Pierre Bourdieu. Langage et pouvoir symbolique, Paris, Editions Fayard, 2001, p. 179. 20
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réaffirmant le sentiment qu'elle a d'elle-même et de son unitë. La photographie a pour fonction de réunifier et de récréer le groupe familial et de transmettre une image d'intégration, voire une image idéale de la famille et de son chef, c'est-à-dire le coronel. En ce sens, dans le sous-chapitre consacré à l'analyse de 1'« album de famille» - composé à cette fin par l'auteur de cet ouvrage -, on peut observer une dimension interne et une dimension externe de la représentation de la famille. La première, associée aux fonctions de la mémoire et de l'intégration, se rapporte à la vie familiale en soi, avec son espace, ses temps forts et sa hiérarchisation. La seconde, associée aux fonctions de la communication et de la domination, est plus spécifiquement orientée vers la transmission et l'imposition d'une certaine image à la société. Sur un plan plus spécifique, la volonté d'imposer une image apparaît très clairement dans l'analyse de la trajectoire politique du coronel Francisco Heraclio do Rêgo, qui fait l'objet du chapitre VII, avec la construction de sa représentation personnelle. Dans ce cadre, ses relations avec la presse et, dans quelques cas, l'utilisation qu'il fait de ce véhicule, sont une façon d'exercer le pouvoir symbolique en tentant de maîtriser la diffusion de son image. En plus de la presse, le coronel Chico Heraclio usait d'autres moyens pour propager ses messages politiques, pour convaincre les électeurs et pour transmettre une image idéalisée, voire mythique: ses boletins, la literatura de cordel, les affiches des campagnes électorales, les jingles politiques, la propagande à la radio et les proverbes. Chico Heraclio voulait ainsi transmettre l'image d'un homme riche, d'une figure légendaire, d'un ami, d'un protecteur des opprimés, d'un père des pauvres, d'un chef de parentèle digne, porteur et propagateur de sagesse. Et le chapitre se termine sur l'analyse de la répercussion de ses efforts dans la presse du Pernambouc et du Brésil, cette dernière n'étant pas soumise à ses ingérences directes, et aussi sur l'étude de l'image du coronel après sa mort. Pour une telle analyse, notre condition de membre de la famille étudiée aurait pu être préjudiciable à une vision critique. Cela a été notre souci constant tout au long de ce travail. Mais le fait d'appartenir aux Heraclio do Rêgo a été aussi un élément favorable car il permettait de connaître plus intimement certains des personnages et d'avoir un accès privilégié aux archives familiales. L'utilisation de ce matériel, en grande partie inédit, ainsi que l'analyse des sources, réalisée selon une méthode rigoureuse et bien orientée, nous a permis de conserver la distance critique indispensable pour apporter une contribution originale à la connaissance de la famille et du coronel au Brésil.

I Pierre Bourdieu. Un art moyen, p. 39. 21

PREMIÈRE PARTIE

mSTOIRE D'UNE FAMILLE DE
CORONÉIS AU BRÉSIL

CHAPITRE I FONDATION DE LA FAMILLE (1850-1880)

L'APPROPRIATION DE LA TERRE AU BRÉSIL: ÉVOLUTION mSTORIQUE ET FONDEMENTS JURIDIQUES
L'histoire de l'appropriation des terres au Brésil commence quand la Couronne portugaise, empêchée par des difficultés économiques d'occuper elle-même le territoire, et menacée de le perdre à cause des incursions françaises, décida de privatiser cette occupation et créa, aux environs de 1530, le système des capitaineries héréditaires. Selon ce système, le roi portugais transférait aux particuliers les droits, le profit et l'usufruit sur d'énormes surfaces de terres (de cinquante lieues1 le long du littoral, elles s'étendaient jusqu'aux limites du territoire appartenant au Portugal). Quelques chercheurs2 ont vu dans ce système, où le roi serait le suzerain et les capitaines donataires les vassaux, une sorte de réminiscence de la féodalité. La position dominante dans l'historiographie d'aujourd'hui nie cette caractérisation: les capitaineries héréditaires n'étaient pas un reliquat du féodalisme, entre autres raisons parce qu'elles étaient insérées dans un système de production capitaliste d'exportation et, surtout, parce que le roi portugais, en donnant des capitaineries, ne transférait pas la propriété territoriale, mais seulement le profit et l'usufruit des terres. Le capitaine donataire n'était qu'un représentant du roi qui, à ses propres frais, et moyennant certains droits de perception, peuplait et colonisait les terres qui appartenaient à la Couronne portugaise3. Le roi était le véritable propriétaire des terres, par droit de découverte et de conquête reconnu par la papauté: il avait le droit éminent sur toutes les terres découvertes et pouvait en disposer à son gré. La seule
I Une lieue, au Brésil, correspond à 6.600 mètres. 2 TIest intéressant de noter ici que cette position est défendue par des historiens conservateurs aussi bien que par des auteurs marxistes. 3 José da Costa Porto, Curso de direito agrario : vol. J - Formaçiio territorial do Brasi/, Brasilia, Fundaçao Petrônio Portella-Ministério da Justiça, 1982, p. 26 et 27, et Marcello Caetano, « As sesmarias no direito Iuso-brasileiro », Rio de Janeiro, Revista do Instituto Histôrico e Geografico Brasi/eiro, vol. 348,juilletlseptembre 1985, p. 25 et 26. 25

exception à ce principe se référait à un morceau de terre de dix lieues du littoral, sur lequel le donataire avait la pleine propriété. L'une des fonctions attribuées aux capitaines donataires, en tant que représentants du roi, était de répartir les terres en sesmarias entre les colons intéressés par leur occupation, leur peuplement et leur mise en valeur. La sesmaria était une ancienne institution juridique portugaise, au moyen de laquelle on transférait la propriété des terres abandonnées ou non cultivées à des gens disposés à les utiliser; on reconnaissait aux bénéficiaires de cette concession le droit de propriété sur les terres, mais à condition qu'elles fussent utilisées dans un délai déterminé. Il s'agissait donc d'un droit de propriété limité par une servitude1. L'institution des sesmarias était le principal instrument juridique dont les rois portugais jouissaient, au XVIe siècle pour permettre l'occupation de l'immense territoire brésilien2. Ce régime juridique fut donc transplanté au Brésil où il dut être adapté aux circonstances nouvelles du milieu et, pour cette raison, transformé. L'institution changea profondément, les conditions étant complètement différentes de celles du Portugal: on avait ici une surabondance de terres non exploitées. Au Portugal, en revanche, on avait peu de terres disponibles, et c'est pour cette raison que l'on avait décidé d'obliger les propriétaires à cultiver leurs terres non utilisées, sous peine de les donner à quelqu'un d'autre: tel était le but de la Loi sur les sesmarias promulguée, en 1385, par le roi dom Fernando. L'une des caractéristiques les plus remarquables du processus d'appropriation territoriale de l'histoire du Brésil, vient ainsi de la disponibilité presque inépuisable de terres vierges. Si, d'une part, une telle abondance et une telle disponibilité entraînèrent un certain désintérêt pour les méthodes de conservation de la terre (quand elle était épuisée, il suffisait de transférer l'exploitation en d'autres lieux), elles permirent, d'autre part et en conséquence même de ce fait, aux gens de solliciter d'immenses surfaces de terres. On connaît des cas de familles qui possédaient des propriétés territoriales dont la taille était supérieure à plusieurs pays européens: ainsi en était-il des Garcia D'Avila3, des Domingos Afonso Sertao4 et de quelques autres.
CustOdio da Piedade Miranda, « Naturezajuridica das sesmarias» in Revista de direito agrario, Brasilia, nT.9,1983, p. 10, 11. 2 Idem, p. 11. J Garcia D'Avila, patriarche de la fàmille arrivée à Bahia en 1549, qui se révéla être l'un des plus grands propriétaires de terres de I'histoire du Brésil, symbolisée par la célèbre fazenda de la Casa da Torre, et qui eut un rôle décisif dans la conquête de Sergipe, des sertoes de Bahia, du Pernambouc et du Piaui. 4 Domingos Afonso Sertao, grand défiicheur de terres, il devint l'un des plus grands propriétaires territoriaux du Nordeste du Brésil. Sesfazendas, qui rivalisaient avec celles de la Casa da Torre, occupaient une bonne partie de l'actuel territoire du Piauf. 26
I

Autre conséquence de cette abondance, mais aussi de la précarité des moyens de mesure et de démarcation disponibles à l'époque, les limites des sesmarias étaient toujours floues. On sollicitait souvent des terres sans en spécifier la quantité, mais en précisant seulement leur localisation; d'autres fois on en précisait la taille, mais elles n'avaient pas de limites facilement identifiables: « le pas où on a tué un certain Varela », « en faisant un rond dans l'eau avec le manche de la cuiller »1, etc. Les méthodes de démarcation, de leur côté, étaient aussi précaires: L'arpenteur bourrait sa pipe, l'allumait et montait à cheval, laissant l'animal aller au pas. Quand la pipe s'éteignait, qu'elle ne fumait plus, il marquait une lieue2. Les problèmes d'extension et de non démarcation, ou du moins de démarcation précaire des propriétés foncières au Brésil, ont duré jusqu'au XXe siècle. Les difficultés commençaient quelquefois avec l'acte de donation luimême. Comme les informations étaient fournies par les futurs bénéficiaires, et que les autorités n'avaient pas la possibilité d'en vérifier l'exactitude, on utilisait fréquemment des expressions laissant aux bénéficiaires une très grande liberté d'action en ce qui concernait les limites: «ce qu'il y aura », «ce qui restera », « les limites qu'on rencontrera », etc. Si les autorités n'avaient pas la possibilité - ni même l'intérêt, vu l'abondance de terres disponibles - de préciser les limites des concessions, les concessionnaires, quant à eux, n'avaient pas la moindre intention de les démarquer à leurs frais et de limiter ainsi la possibilité d'étendre leur propriétés. Il y avait aussi une autre raison pour ce manque d'intérêt à préciser les limites de leurs sesmarias : le modèle d'occupation du sol, qui provoquait l'épuisement rapide des terres utilisées, et qui demandait continuellement de nouvelles superficies. En ne démarquant pas leurs fazendas, les propriétaires constituaient, ainsi, une réserve technique3. Cette situation a perduré jusqu'au commencement du XXe siècle, lorsque la valorisation des terres et le développement de méthodes de mesure ont permis une précision plus grande dans le marquage des limites. On doit noter à cet effet que, pendant la Revolta dos Quebra-Quilos4, les propriétaires fonciers de Paraiba manifestèrent leur refus de l'utilisation du système métrique décimal (plus précis) dans ta démarcation des terres et incitèrent même les rebelles à incendier les études de notaire où étaient conservés les documents attestant de
I Ligia OsOrio Silva, Terras devolutas e latifundio : efeitos da Lei de 1850, Campinas, UNICAMP, 1996, p. 44. 2 Idem, p. 45. 3 Ibidem, p. 69. 4 fi s'agit de la révolte des paysans de l'hinterland situé entre la Paraiba, le Pernambouc, l'Alagoas et le Rio Grande do Norte contre l'institution du système métrique décimal, en 1874 et 1875.

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la taille des propriétés. L'utilisation des unités de mesure telles que lieues et braçasl et quelques autres persista jusqu'à la moitié du XXe siècle. L'immensité des sesmarias et l'impossibilité pour les propriétaires de les exploiter eux-mêmes entraînèrent peu à peu, la fragmentation de la propriété territoriale au Brésil. La première modalité de cette fragmentation concernait l'institution des foreiroi : les concessionnaires préféraient louer une grande partie de leur terres à d'autres personnes, contre une taxe, le foro. Une autre modalité de cette fragmentation était la posse: les gens, sans aucun titre légitime de propriété, et sans l'accord des propriétaires originaux, s'installaient sur un morceau de terre et le cultivait. Les ventes, les partages héréditaires et les dots étaient d'autres formes de fragmentation. Ces trois dernières formes, en même temps qu'elles pouvaient provoquer la fragmentation territoriale, pouvaient aussi entraîner la concentration foncière: c'était le cas des descendants des sesmeiros qui, sans vocation agraire, vendaient leurs terres à d'autres sesmeiros, qui incorporaient ainsi des nouvelles surfaces à leurs domaines; c'était le cas aussi des héritiers qui se mariaient et regroupaient des terres provenant de deux familles distinctes : Au commencement,il y a eu un phénomènede systole,ou concentrationdu sol, qui entraîna la formation du latifundium: la loi n' établissait pas de limites à l'extension des donations, et la même personne recevait des donations de cinq, dix lieues et plus [...] Le latifundium constitué, il souffrit de diastole, fait commun surtout dans les successions héréditaires, sauf dans les cas rares de
majorats et de hens encapelado;. Et tout cela successivement4

Telle était la situation du régime de la propriété foncière luso-brésilien, dont la base juridique était fournie par les Ordenaçoes Filipinass et par une profusion de décrets, d'avis et de résolutions. Ce régime prit fin en 1822, avec la Résolution du 17 Juin, conflTIDéepar la Provision du 22 octobre 1823, qui suspendait la concession des sesmarias. Ici commence ce qu'on a appelé la « période de la posse» (1822-1850)6. Un dernier mot sur le régime juridique des propriétés territoriales antérieur à la Loi sur les Terres de 1850 : le majorat, l'une des institutions juridiques ibériques les plus répandues, existait aussi au Brésil, mais il n'avait pas, au
I La braça correspond à 2,2 m linéaires. 2 Les foreiros étaient des individus qui, contre paiement, acquéraient le droit d'utiliser un morceau de terre. 3 Hens encapelados étaient les biens destinés à la constitution du patrimoine d'une chapelle 1capela, en portugais). José da Costa Porto, op. cit., p. 46. 5 Les OrdenaçIJes Filipinas furent promulguées en 1601, par le roi Philippe fi du Portugal P:hilippe m d'Espagne) et ont eu force de loi au Brésil jusqu'à 1917. José Arthur Rios, « Estrutura agrâria brasileira na época da lndependência », Rio de Janeiro, Revista do Instituto Historico e Geografico Hrasileiro, vol. 298, janvier/mars 1973, p. 305.

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Nouveau Monde, l'importance dont il jouissait en Espagne et au Portugal. En effet, son but principal était d'éviter la fragmentation des propriétés territoriales et du pouvoir des seigneurs ruraux: pour cela, on sacrifiait les droits héréditaires de la plus grande partie des enfants, en concentrant sur l'aîné la majorité des propriétés des aïeux, quelquefois même leur intégralité, et cela dans un contexte où la presque totalité des terres était déjà occupée. On essayait de garantir non seulement le patrimoine familial dans sa pleine force, mais aussi de perpétuer l'histoire, l'importance et le nom de la famille (ce qui était une conséquence du patrimoine indivis), même si cela obligeait les frères et sœurs à renoncer aux droits qu'ils auraient eus dans un partage égalitairel. La situation du Brésil était entièrement différente. On y disposait d'une grande quantité de terres: les seigneurs ruraux, pour conserver leur patrimoine foncier dans la famille, n'avaient pas besoin de les « vincu/ar », d'interdire leur division; il suffisait de choisir l'un de leurs enfants comme héritier de la propriété principale de la famille, et les autres frères et sœurs devaient se contenter des autres propriétés. L'héritier choisi n'était pas toujours l'aîné, mais celui qui montrait le plus d'intérêt, de dispositions et d'aptitudes pour succéder au père dans les négoces familiaux. Autre raison pour expliquer la rareté des majorats au Brésil, d'ailleurs liée étroitement à l'immense disponibilité des terres, leur prix dérisoire. Malgré tout, il y avait au Brésil des bens vincu/ados classés en deux catégories: les majorats et les cape/as, dans lesquelles le constructeur et sa famille seraient inhumés, et dont la propriété serait conservée dans la famille. Leur quantité, cependant, était réduite, et le pourcentage des terres qu'ils occupaient, par rapport au total des terres utilisées, insignifiant. L'autre raison de la précarité des majorats au Brésil concernait le problème du peuplement: au Portugal et en Espagne, l'une des conséquences de l'institution de ce système était l'entrée des frères et des sœurs les plus jeunes dans la vie religieuse, car ils n'avaient souvent pas de quoi survivre autrement; ces frères et sœurs ne constituaient donc pas de familles. Dans le territoire brésilien, une telle situation aurait nui aux efforts de peuplement et n'était donc pas dans l'intérêt des autorités portugaises2. Dans ce cadre, on abandonna le majorat en 1835, en confirmant une situation de fait: les propriétés étaient divisées également entre les héritiers. Ceci établi, passons à la Loi sur les Terres qui fut considérée comme une intervention de l'État dans le but de promouvoir la régularisation juridique de
I Antonio Manuel Hespanha, « Fundamentos antropol6gicos da fàrniIia de Antigo Regime: os sentimentos fàrniliares », in José Mattoso (dir.), Historia de Portugal - Quarto volume, 0 Antigo Regime (1620-/807), Lisbonne, Estampa, p. 278. 2 Maria Beatriz Nizza da Silva, « Herança no Brasil: os bens vinculados » in Revista de Ciências Historicas, Universidade Portucalense Infante Dom Henrique, vol. V, 1990, p. 297. 29

la propriété de la terre, devenue indispensable existante1. Elle était aussi

en raison de la situation confuse

liée au processus de consolidation de l'État national [...] et établit un nouveau rapport entre les propriétaires fonciers et l'État, qui a évolué pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, et qui a eu des développements durant la Republica Velha brésilienne (1889-1930) 2

En effet, avant la Loi de 1850, la situation juridique des propriétés territoriales était réglée par une législation copieuse qui, dans la plupart des cas, n'était pas observée3. La Loi sur les Terres régla le problème, en établissant quatre principes: a) le seul moyen d'acquérir des terres non-occupées était l'achat; b) les titulaires des sesmarias qui remplissaient les conditions de la donation étaient reconnus comme propriétaires légitimes; c) les droits des occupants des sesmarias non régularisées (tels que définis par la lo~ c'est-àdire ceux qui avaient la domiciliation permanente et qui utilisaient la terre) étaient aussi reconnus, par la revalidation à titre onéreux des titres de propriété; d) les posses antérieures à cette loi, si elles étaient bien entretenues et pacifiques, étaient aussi reconnues, à titre onéreux4. Les autres objectifs de cette loi étaient la démarcation des terres publiques (pour les transférer, dans la plupart des cas) et des terres privées (pour établir leur taille et éviter l'occupation irrégulière des terres publiques) et la fragmentation de la propriété territoriale, celle-ci dans le but de provoquer la hausse du prix des terres, en les transformant en marchandises de plus grande valeur, capables de remplacer, par exemple, les esclaves en tant que garants des hypothèques et des opérations de crédits. La Loi sur les Terres ne réussit pas à atteindre ses deux derniers buts: la hausse des prix ne fut pas celle qu'on attendait, et les difficultés et le manque d'intérêt des propriétaires pour la démarcation perdura longtemps. De plus, le transfert des terres publiques démarquées fut bien inférieur à ce qui était prévu. La Constitution fédérale, promulguée en 1891, deux ans après la proclamation de la République et la transformation du Brésil en fédération, décida que la question de la réglementation de la propriété territoriale était de la responsabilité des États-membres. Chaque État promulgua des législations spécifiques sur la question, et le gouvernement fédéral se démarqua du processus. Durant cette période, l'histoire de l'appropriation territoriale

1 Ligia OsOrio Silva, op. cil., p. Il. 2 ltkm, p. 14. 3 Ibidem, p. 69. 4 De1miro dos Santos, Direilo agrtirio : sesmarias, terras devolutas, registro paroquial e legislaçâo agrtiria, Belém, 1986, p. 15,16. 5 Ligia OsOrio Silva, op. cil., p. 137. 30

apparaît directement liée à l'histoire de chaque État brésilienl, et, dans ce cadre, la question territoriale était étroitement liée au phénomène socio-politique du coronelismo. Les coronéis, dont le pouvoir était renforcé par l'extension du droit de vote (qui faisait de leurs agregados2 et de leurs clients des éléments importants pour les élections) et par la hausse, bien que réduite, des prix des terres, occupaient une position stratégique: ils contrôlaient le pouvoir politique local, plus proche des terres attribuables, et ils avaient le soutien des autorités de l'Étae. Ils fonctionnaient, donc, comme des arbitres dans la distribution des terres publiques et même dans la solution des questions relatives aux terres privées, comme les disputes entre héritiers. La promulgation du Code civi~ en 1917, apporta une nouveauté: la réglementation de la propriété de la terre, jusque-là de caractère administratif, fut transférée au pouvoir judiciaire, par l'obligation de la transcription notariale des registres de propriété.

L'AGRESTE DU PERNAMBOUC ET LE SERTÀO DOS CARIRIS VELHOS EN PARAiBA : GÉOGRAPHIE ET mSTOIRE
On a beaucoup écrit sur la wna da mata: les études de Gilberto Freyre sur la région sont certainement les plus connues, mais elles ne sont pas les seules. Il est possible de trouver beaucoup d'œuvres d'auteurs divers, ayant pour sujet la région de la canne à sucre, dans les bibliothèques et dans les librairies. Une autre région du Nordeste, le sertiio, est encore plus étudiée. Depuis l'œuvre séminale d'Euclides da Cunha4, cette région a été l'objet d'études d'une pléiade d'auteurs comme Capistrano de Abreu, Djacir Menezes, Leonardo Mota, Gustavo Barroso et tant d'autres. Des comparaisons ont été faites entre la formation des deux régions; on a mis en évidence les différences et les similitudes qui les séparent ou les rapprochent Mais, dans le même temps, on a oublié, ou on n'a pas accordé l'attention qui lui était due à une autre région du Nordeste, l'agreste. Peut-être parce que celle-ci est une région intermédiaire entre la zona da mata et le sertiio, et présente, selon certains auteurs, des caractéristiques communes aux
1 Idem, p. 249. 2 Les agregados sont des paysans à qui le propriétaire cède, généralement à titre gratuit et en échange d'une sorte de vasselage et prestation de petits services, le droit de s'établir et d'exploiter une partie inexploitée de la propriété. 3 Ligia OsOrio Silva, op. cit., p. 264. 4 Euclides da Cunha, Os sertoes [1902], éd. critique de Walnice Nogueira Galvào, Sào Paulo,
Atica, 1998. (Hautes terres

-

la guerre de Canudos,

Éditions

Métailié,

Paris,

1997, dans la

traduction &ançaise). 31

deux régions. Ceci n'est pas totalement vrai, et l'agreste présente bien évidemment des caractéristiques propres. Nous allons tenter ici de mieux définir cette région, surtout dans les Etats de Pernambouc et de Paraiba, ainsi que le sertao dos Cariris Velhos, en Paraiba, ear ces régions constituent le lieu principal d'action de la famille Heniclio do Rêgo.

L'agreste du Pernambouc

Le terme agreste a plusieurs significations: ce mot peut être soit un adjectif (ce qui se réfère aux champs, ce qui contredit les conventions urbaines, ce qui est rustique), soit un nom - celui de la zone phyto-géographique du Nordeste du Brésil, entre la mata et la caalingal. Le Vocabu/tirio Pernambucano donne un sens régional au terme, comme «...l'une des zones [...] de l'État [de Pernambouc], caractérisée par une grande diversité surtout dans les plateaux ou montagnes », au sol pierreux, et à la végétation peu abondante et rase2. Le géographe Manuel Correia de Andrade en donne lui aussi une définition: L'agreste [ou] est la région de transition entre la mata et le sertao. Elle présente
parfois des aspects bien caractéristiques, mais peut être aussi confondue avec la mata, dans ses parties plus humides, et avec le sertao dans les lieux les plus secs [...] Ainsi, ce qui caractérise l'agreste c'est la diversité des paysages [...] qui évoquent une sorte de Nordeste en miniature3.

Au Pernambouc, selon la classification géographique en vigueur, l'agreste se partage en trois parties: l'agreste méridional, proche de la frontière avec l'Alagoas, l'agreste central, qui suit surtout la vallée du fleuve Ipojuca, et l'agreste setentrional, situé dans la vallée du fleuve Capibaribe, à la frontière avec la Paraiba. Dans les premiers temps de l'occupation du territoire, on considérait les terres contiguës à la zona da mata comme étant déjà le certam (ancienne graphie de sertao): on ne prenait pas en compte les caractéristiques de la zone de transition appelée postérieurement 1'agreste4. Cette région a eu une occupation tardive: elle fut précédée dans ce sens par les deux autres. Manuel
I Dicionario Houaiss do Lingua Portuguesa, Rio de Janeiro, Instituto Antônio Houaiss de LexicografialObjetiva, 2001, p. 120. La mata est une autre dénomination de la zona da mata. La caaJinga est la végétation typique de la mne semi-aride du Nordeste, caractérisée par la présence de petits arbres épineux. Selon la classification géographique en vigueur, l'État de Pernambouc est divisé en trois régions: la zona da mata, l'agreste et le sertao. 2 F.A Pereira da Costa, Vocabuliirio Pernambucano, Recife, Secretaria de Educaçao e Cultura, 1976, p. 24. 3 Manuel Correia de Oliveira Andrade, A Terra e 0 homem no Nordeste - contribuiçiJo 00 estudo da questao agriiria no Nordeste, 6" éd., Recife, Editora Universitâria da UFPE, 1998, p. 31,32. 4 Idem, p. 70.

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