Fenêtre sur l'art

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Pénétrant un musée ou une église, on ressent souvent le besoin de clés pour comprendre ce que l'on voit. Si les lieux dégagent une émotion, ils n'expliquent pas. Notre regard a besoin de s'alimenter dans l'histoire qu'ils proposent, la culture qu'ils révèlent, la légende qui les habite. C'est la posture de l'auteur : se détendre devant une oeuvre et ne pas la lâcher avant qu'elle nous ait donné sa vérité. Ouvrir cette fenêtre sur l'art et les dieux antiques, voir comment les artistes les ont représentés, c'est ce qu'il nous propose dans cet ouvrage.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
Lecture(s) : 26
EAN13 : 9782336390109
Nombre de pages : 358
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Pierre PelouFenêtre sur l’art
Zeus et ses dieux
Quand on entre dans un musée ou une église, on ressent souvent le
besoin de clés pour comprendre ce que l’on voit. Si ces lieux dégagent Fenêtre sur l’art
des émotions, ils n’expliquent pas. Notre regard a besoin de s’alimenter
dans l’histoire qu’ils proposent, la culture qu’ils révèlent, la légende qui
les habite. Le regard veut savoir. Il ne peut vivre seul. Zeus et ses dieux
La visite de Pompéi peut s’avérer angoissante si on ne cherche pas à
reconstituer les monuments et les maisons, les rues et les échoppes Essai
qui constituaient le site avant l’éruption du Vésuve en l’an 79. Nous
voulons voir le forum, sentir la maison du Faune, comprendre la villa
des Mystères. Nous nous rendrons au Musée archéologique national de
Naples pour retrouver les statues et les mosaïques originales, vibrer près
d’Aphrodite, révérer Dionysos, admirer Apollon. Qui sont ces dieux
et déesses qui fascinent notre esprit ? Les historiens nous les décrivent.
Les écrivains nous les expliquent. Les artistes nous les représentent. Ce
livre les entremêle à loisir pour parfaire notre connaissance.
Ouvrons cette fenêtre sur l’art et les dieux antiques. Voyons comment
les artistes les ont représentés, pourquoi les femmes ont voulu ressembler
aux déesses, comment l’image a précisé le texte.
Pierre Pelou est philosophe et Conservateur. Chef de programme à la
Délégation pour la réalisation du Centre Beaubourg, il exerça son activité
à l’Université de Lyon, à la Bibliothèque nationale de France, au Ministère
des universités et à la Documentation française. Ancien diplomate à
l’ONU, il s’intéresse au dialogue entre les civilisations, à la philosophie de
l’art et à l’esthétique.
Illustration de couverture : Jardin de la villa Del Balbianello, à Lenno, lac de Côme.
collection
ISBN : 978-2-343-06691-2
28,50 € Amarante
AMARANTE_GF_PELOU1.indd 1 27/07/2015 12:27
Fenêtre sur l’art
Pierre Pelou
Zeus et ses dieux1111111
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1111111©L’Harmattan,2015
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343066912
EAN:978234306691211
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111111Amarante
Cettecollection est consacréeauxtextesde
création littérairecontemporaine francophone.
Elleaccueille les œuvres defiction
(romans etrecueils de nouvelles)
ainsiquedes essais littéraires
etquelques récits intimistes.
Laliste desparutions, avecune courte présentation
ducontenu desouvrages, peut être consultée
surle site www.harmattan.fr
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11Pierre Pelou
Fenêtre sur l’art
Zeus et ses dieux
essai
L’Harmattan
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Florilèges italiens
L’Âge d’Homme, 2010
L’arbre et le paysage :
L’itinéraire d’un postier rouergat, 1907 1981
L’Harmattan, 2012
Impromptus italiens
L’Harmattan, 2013
Instantanés suisses
L’Harmattan, 2014
L’École des nuages, roman
L’Harmattan, 2015
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Le voyage est devenu une aventure courte. L’espace est conditionné
par le temps qu’on y consacre. Si je me rends à Rome, je n’y reste que
quelques jours alors que dans le passé les écrivains pouvaient s’y
attarderdesmois:Montaigne,Goethe,Stendhal.Souventj’yretourne.
Chaque fois je découvre de nouvelles curiosités. Je construis d’autres
attentes. Pourtant, on y fréquente des lieux qui, ayant leur histoire ou
leur intérêt, vivent et construisent notre imaginaire. Des
représentations les animent, souvent inédites. On les regarde par
accident alors qu’on devrait donner à notre regard du temps pour les
comprendre. On les survole quand il faudrait les approfondir, leur
laisser quelques instants pour nous délivrer le sens que leurs auteurs
voulaientnousconter.
Les musées sont des espaces de liberté qui n’autorisent guère de
repos. Il faudrait savoir se détendre devant une œuvre et ne pas la
lâcher avant qu’elle nous ait donné sa vérité. Je parcours les musées
précipitamment car, après deux heures de fréquentation soutenue,
monespritnefaitplusassezladifférenceentrelesœuvrespourrendre
hommage à leurs artistes. Puis, je travaille, à partir des photographies
que j’ai prises et de la documentation que j’ai ramenée, pour
reconstituer et approfondir ces moments, identifier les clés de
compréhension des œuvres. Je lis les écrivains qui en ont parlé, je
consulte les sites qui les regardent, je m’invente des synthèses qui
finissent par me dire ce que j’aurais dû voir avec plus d’attention.
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chargée d’émotion, plus proche de l’argumentation. La première vue
m’émeut tandis que les suivantes me raisonnent. C’est sans doute la
synthèse de ces moments qui fait le regard et la compréhension de
l’œuvred’art.
Certaines églises me ravissent quand leur discours me raconte la vie
de Dieu et de ses saints. Une base religieuse est utile pour encadrer
notre compréhensiontropfutile.Leurs fresquessont lecatéchismede la
chrétienté, le reflet d’une foi prise entre le discours et l’image. Elles
dressent devant nos yeux ébahis l’Ancien et le Nouveau Testament,
comme s’ils étaient pour chacun de nous une lecture quotidienne. Je
devrais me méfier de mon anticléricalisme. Pourtant je persévère.
Regarder la religion par les marges me permet de revenir à la vérité de
son langage. Heureusement, les artistes ont manié l’humour avec
applicationetirrévérence.Ilfautchercherdanslesintersticesdusensles
articulations des légendes et les pieds de nez à l’histoire. Les symboles
nous en disent souvent plus que les signes. À côté de l’histoire du
catholicisme, de la luxuriance des légendes, de la légèreté des contes, je
trouve ma propre vision et la cultive comme une figure sacrée de mon
existence. Plus laïque que religieux, j’éprouve cependant du respect
pour l’église militante, la foi du pauvre et de l’opprimé, l’écrin des
solitudes tristes. L’artiste est à mes yeux le conteur idéal d’une religion
qui, aimant le décorum, s’abreuve de la crédulité des gens. Il est un
témoin inventant des réalités nouvelles qui nous surprennent et nous
enchantent.L’artisteestledémiurgequivivifienotrevisionbanale.
Àregarderautourde moi, je constate que les dieuxnous intéressent
par hasard. Ils sont devenus anecdotiques quand ils devraient être
l’essencemêmedenosexistences.Commentappréhenderla véritéetle
sensdesœuvresdenosmuséesetdenoséglisessilesdieuxnenousen
donnentpaslesclés,silesartistesnenousenoffrentpaslescodes,siles
intellectuels ne nous conduisent pas sur leur rive, si notre regard n’est
pascourtiséparlaséduction?
Quand je rentre à la Galleria dell’ Accademia de Venise, je veux
comprendre la vie de Sainte Ursule, princesse chrétienne de Bretagne,
sinon je ne comprendrais pas les œuvres de Vittore Carpaccio. Je ne
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luxuriantes des Vénitiennes et les palais aux architectures savantes. Je
me laisserais aller à l’émotion d’un cycle de vie quand il faudrait que
jedécouvrelapuissancedupropossouslesarticulationsdelacouleur
et de la forme. Je voudrais connaître le rêve de Sainte Ursule quand
l’archange Gabriel vient la visiter, son martyr quand son corps est
transpercé d’une flèche. Vittore Carpaccio me renverrait alors au
MartyredeSainteUrsuledu Caravage visible au PalaisZevallosStigliano
de Naples. Les parcours de l’art sont étroitement liés, si liés qu’ils
vous enferment et vous ravissent en même temps. Ils vous renversent
pourmieuxvousséduire.
Quand je pénètre dans la Basilicadi San Clementeà Rome, si je veux
savoir qui est saint Clément, je veux connaître la vie de sainte
Catherine d’Alexandrie, pourquoi elle subit le supplice de la roue
après avoir défait cinquante philosophes complètement déroutés par
son discours et son élégance. En face des fresques qui la désignent,
Saint Ambroise, docteur de l’Église et évêque de Milan, partage la
chapelle avec elle tandis que sur la voûte les quatre évangélistes font
leurcinémasouslestraitsdel’aigle,dutaureau,del’angeetdulion.Je
veux savoir qui est Catherine, Ambroise, Marc, Matthieu, Luc et Jean.
Comment pourrais je comprendre les images de ces saints
personnages si je ne connais pas leur histoire, fût elle complètement
légendaire?
Un mirage de cultures entrelacées joue avec les images que l’art
nous propose. Le texte, la musique, le théâtre, la peinture, la
sculpture, voire tous les autres arts apparemment secondaires, nous
racontent dans les musées et les églises, les palais et les villas, la vie
des dieux et des saints. Mon propos est de les décliner non dans un
dictionnaire ou une encyclopédie des dieux mais dans une œuvre
littéraire qui entrelace tous ces arts avec l’histoire qui les abreuve. Ce
n’est pas un ouvrage universitaire, une étude savante et analytique.
Non! C’est le roman des dieux et des saints déclinés sélectivement en
fonction de mes intérêts personnels et de mes images parfois
fantasmées. En vérité, je me place dans une attitude de poète
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11philosophequiracontesurlesfacesd’unmêmedisquedeuxmoments
entremêlés:Zeusetsesdieux,DieuetsesSaints.
Écoutons, pour célébrer ces rencontres entre les arts et les dieux,
Cecilia Bartoli chanter au Château de Versailles différents airs
ed’Agostino Steffani, ce compositeur diplomate et évêque du XVII
sièclequisesitueentreClaudioMonteverdietJean BaptisteLully.Elle
chante Niobé,ReinedeThèbesquivit ses douzeenfants tués parArtémis
et Apollon pour avoir osé se comparer à leur mère Léto. Son époux
Amphion se tuera et elle sera transformée en pierre. Agostino Steffani
présenta en 1688 à Munich cette tragédie lyrique en trois actes. Cécilia
Bartoli chante divinement «Amami, e vederai», «Aime moi, et tu me
verras». Je l’aime et je la vois en effet. Elle est accompagnée par
l’orchestre I Barocchisti de Lugano dirigé par Diego Fasolis et par le
contre ténor Philippe Jaroussky. Donna Léon en fit un roman Les
joyaux du paradis qui imprègne son intrigue policière de cette musique
ed’unXVII sièclecréatif.
eMa démarche est fondamentalement esthétique. Au XVIII siècle,
l’esthétiqueétaitunsavoirdusensible,dubeauetdel’art.Hegeldisait
que «l’objet de l’esthétique est le vaste royaume du beau, et son
domaine, l’art». Elle n’est pas la «science du sentir» comme disait
Baumgarten dans son Aestheticade 1750 mais une philosophie de l’art.
De fait, on est toujours prisonnier des notions qui gravitent autour du
concept de l’art. Car entre l’histoire de l’art, la critique artistique et la
philosophie de l’art, l’esthétique sait seule trouver sa crèche ou sa
caverne. Elle sait s’en abstraire. Quand je suivais à l’Université de
Lyon les cours de philosophie et d’esthétique d’Henri Maldiney j’étais
subjugué par sa parole rocailleuse qui savait nous parler de Paul
Cézanne en nous renvoyant à Paolo Uccello ou Piero della Francesca.
L’abstraction était une donnée qu’il fallait savoir regarder dans toute
œuvre d’art. Parlant de l’image et de l’art dans L’Art, l’éclair de l’être,
Henri Maldiney distinguait volontiers entre les morceaux d’art et les
œuvres d’art. Les premiers constituent «un morceau de nature
transporté métaphoriquement sur une autre scène», les secondes
«nous emportent au loin dans l’inconnu d’un autre Ouvert». Les
unes sont des images de rappel quand les autres sont des images
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et ceux de Léonard de Vinci ou de Giorgione, la différence est
fondamentale, les premiers s’adonnant à la décoration (Henri
Maldiney parlait parfois avec humour de confiture), les autres à la
création.
Dans ma sphère d’alliance entre les dieux et les arts, je n’ai pas fait
de différence entre ces deux types d’œuvre. La décoration des palais
et des châteaux est le plus souvent une métaphore du rappel avec un
jeudereprésentationssouventrépétitives.Ellesillustrentplusqu’elles
ne fondent. Pour les églises, le propos se colore de la foi engendrant
parfois des créations inspirées qui, ne décorant plus, sont des forces
vitales qui transgressent le temps. Quand Le Caravage illustre saint
Matthieu dans l’église Saint Louis des Français à Rome en trois
tableaux sublimes, ilne décrit pas, il invente. Quand Benozzo Gozzoli
illustre les rois mages dans le Palazzo Medici Riccardi de Florence, il
fait de la politique. Quand Nicolas Poussin s’intéresse à l’enfance de
Zeus, il joue avec la volupté de nymphes sexuellement complices de
l’amour. D’une certaine manière l’art est pollué par le commentaire.
Quandjeconsultelesbiographiesdecertainsartistes,jesuisconfondu
par le nombre de détails techniques sur la circulation des œuvres et
leur appartenance, sur la forme plutôt que sur le fond. Quand je lis
certainescritiquesartistiques,jem’essouffledanslalectureaffadiequi
ne propose aucun sens nouveau. L’esthétique a cette vertu de faire
réfléchiràl’œuvreenassociantlasensationauraisonnement.C’estun
mixte créatif qui ne commentant pas révoque le discours pour
s’appesantir sur les articulations de l’art. Aujourd’hui, je rejoindrais
volontiers la position de Carole Talon Hugon qui, dans L’Esthétique,
parle d’une fascination réciproque de l’art et de la philosophie: «l’art
tendvers lesavoir,etlaphilosophietendvers l’artcommevers lelieu
de ce savoir suprême». Elle précise le propos dans Une histoire
personnelle et philosophique des arts: L’Antiquité grecque: «L’esthétique
est une discipline philosophique, réflexive, analytique et
transdisciplinaire, qui synthétise les contributions des différentes
sciences intéressées par ses objets (psychologie, sociologie,
anthropologie,sciencescognitives,etc.)».
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Rappelez vous. Quand les Turcs envahirent en 1480 Otranto dans les
Pouilles, ils enlevèrent les images dans la cathédrale, la transformant
d’abord en écurie pour leurs chevaux, puis en mosquée.
Heureusement, ils hésitèrent à détruire le pavement du moine
Pantaleone où l’arbre de vie les provoqua. Quand la Réforme
s’empara de la cathédrale de Lausanne en 1536, les réformateurs
effacèrent les images catholiques, les badigeonnant de gris. Grâce à
edes restaurations récentes, le magnifique portail sud du XIII siècle
put revoir la vie. Quand en 1789 la Révolution française s’imposa par
la violence, les statues des saints furent renversées, les images des
églises violentées. «Vous n’arriverez à rien, disait Mirabeau, si vous
ne déchristianisez pas la Révolution». On vendit les presbytères. On
fondit les cloches et l’argenterie. On profana les tombeaux comme
danslabasiliqueSaint Denis.
Lesimagesreligieusesfontpeuràplusieursreligionsquientendent
avoir un rapport direct avec Dieu qu’on ne montre pas. Le peuple
cependant les aime et les déteste en même temps puisqu’elles
représententlepouvoirdela religionsurlesâmes.Trèsambigüe cette
relation à l’image religieuse. Cachez ce sein que je ne saurais voir.
Toujours encline à la tentation, l’Église catholique a manifestement
considérétoutaulongdesonhistoirequelesimagesdeDieuetdeses
saints avaient une vertu pédagogique. Savoir lire est une manière
relativement récente de comprendre la Bible, les évangiles et les
épîtres, l’Ancien et le Nouveau Testament. La théologie n’intéresse
que les théologiens et les paroles des curés, qui ont beaucoup oscillé
entrelafoietl’angoisse,ontlongtempsaggravél’espritreligieux.
Les grands et riches dignitaires de l’Église ont rapidement compris
qu’utiliser les artistes pour illustrer la religion était une manière de
dire la Bible au plus grand nombre, de décorer aussi leurs palais
d’œuvres d’art éblouissantes. Que serait devenu Le Caravage sans le
cardinalDelMonte?Nuldoutequequandonpénètredansleséglises
de San Giminiano en Toscane, on est saisi par les représentations
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s’émeut devant la dépouille de sainte Fina, protectrice de la ville, que
Domenico Ghirlandaio peint en des scènes vibrantes. On s’interroge
sur le parcours intellectuel de saint Augustin qu’illustra Benozzo
Gozzoli et son rôle de docteur de l’Église. On se prend de passion
pour le Jugement dernier de Taddeo di Bartolo qui donne à Lucifer le
pouvoir sur l’enfer par de savantes cruautés gloutonnes. Le fidèle est
littéralement environné de scènes qui le renvoient à sa responsabilité
de chrétien et au choix déjà dessiné de son existence qu’il doit
assumerdanslajoieetlacrainte.
Aujourd’hui, notre regard a changé. Ces images nous racontent
une religion qui ne nous concerne plus sous cette forme et avec ce
discours, accédant au statut d’œuvre d’art universelle. Par protection
et sécurité, les tableaux de nos églises rejoignent parfois les musées.
Certains qui se trouvaient dans les palais ont pris le même chemin.
L’art a récupéré les décors éducatifs ou intimistes de la sphère privée
pourlesintégrerànotrecultureferméeetofficielle.Laquestionestde
savoirsicetteofficialitétueourenforcel’œuvred’art.Lemuséesaitla
préserver, la restaurer, l’identifier et la présenter en elle même.
Souvent, il sauve l’œuvre désormais en péril sous l’effet de la
dégradation malveillante ou d’un environnement pollué. L’église ou
le palais l’avait intégrée à sa vie quand le musée l’objective lui offrant
un autre discours, peut être une autre identité. Souvent les statues
rentrent dans lesmuséeslaissant depâlescopiesà larue,à lafontaine
ouàlaplace.Cetteactiondepréservationd’unpatrimoineculturelest
comme un viol qui ressuscite les faux semblants et les simulacres au
risque de déstabiliser notre compréhension de l’espace public et
d’enfermerl’œuvred’artdansundogmeculturelsansâme.
Pourtant, la contradiction suprême vient des dégradations et
destructions massives effectuées en Afghanistan par les talibans, en
eIrak par les islamistes de Daesh. Le XXI siècle a peur de la culture
toute puissante. Les fanatiques en font des arguments politiques
quand ces œuvres sont uniquement des solidarités de civilisations.
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11Faudra t il garder les musées comme des sites sensibles? Faudra t il
transférer les œuvres de ces pays en guerre vers des musées
davantage protégés pour préserver de la malveillance des œuvres si
universelles qu’elles appartiennent à tout le monde? L’œuvre d’art
est en danger. On l’a encore vu dans l’attaque du musée du Bardo à
Tunis. Notre défi contemporain est de préserver le patrimoine
mondial des persécutions, de l’inculture et de la politique barbare. Le
tempsmanquepours’asseoirencoresurdefaussesconvictions.
Dieuetsessaints fait suite à Zeusetsesdieux. Il en épouse la logique
et le parcours, mélangeant l’histoire ou la légende des saints avec les
interprétations lumineuses qu’en ont donné les artistes. Son point de
départ est dans la chambre que Raphaël réalisa au Vatican pour le
pape Jules II: la Salle de la Signature qui inclut La dispute du sacrement.
On y voit en exercice la hiérarchie de l’Église discutant du mystère.
Les théologiens sont à l’œuvre parmi lesquels Saint Bonaventure,
Saint Jérôme, les papes Grégoire le Grand et Sixte IV. Dante est près
de Savonarole. Beato Angelico voisine avec Bramante et Francesco
Maria Della Rovere, condottiere et duc d’Urbino. À côté de cette
hiérarchie pesante, Dieu s’est entouré de nombreux saints dont le
comportement fascine nos esprits curieux. Ils nous habitent en nous
intriguanttantilssontparfoiscaricaturauxjusqu’àl’excès. 11
Devant la multitude de saints présumés, je me suis mis dans le
moule de l’Église en considérant les évangélistes, les docteurs de
l’Église et les apôtres qui structurent la doctrine de leur présence.
Viennent mes saints et mes saintes favoris choisis de manière
purement sentimentale, avec en point d’orgue Saint François et saint
Antoine de Padoue dont les églises dressent leurs clochers par delà le
bruitdelareligiontoutepuissante.
Partons d’abord vers l’Olympe des dieux. Regardons leurs vies,
leurs amours et les représentations que l’art inventa. Entremêlons les
pour saisir leur importance dans l’histoire des hommes, de la
civilisation grecque et romaine à celle de nos repères contemporains.
Nous serons surpris qu’ils nous soient si familiers, que leur légende
ait si intensément contribué à notre culture et à notre identité.
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représentations des dieux n’étaient pas à l’origine des œuvres d’art
maislesdieuxeux mêmesdansleurfigurecultuelleetdecroyance.
Je dédie ce livre à Mithou Pelou Moyon. Je la remercie de m’avoir
aidédanslesrecherchesetlarelecturedesépreuves.
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111Zeusetsesdieux
Sur les bords du Tibre, entre le pont Mazzini et le pont Sisto, Rome
accueille la Villa Farnésina. Un riche banquier originaire de Sienne,
Agostino Chigi, demanda à l’architecte Baldassare Peruzzi de
construire cette villa dans laquelle il mourut en 1520. Elle devait être
placée sous le signe de l’amour et de la fréquentation des dieux
antiques. L’excellente culture du propriétaire, son aspiration à la
beauté, son goût pour les femmes, constituaient le programme de
cette villa qui fut décorée par les meilleurs artistes du temps:
Raphaël,SebastianodelPiombo,GiovanniAntonioBazziditIlSodoma
etBaldazarrePeruzzi.
Agostino Chigi avait été marié à Margherita Saracini qui mourut
en 1508. Puis, il avait eu pour amante une courtisane célèbre pour sa
beauté et sa culture, Imperia, qui lui donna une fille, Lucrezia. Il fit la
cour à la fille naturelle du marquis de Mantoue, Marguerite
Gonzague,qu’ilneparvintpasàépouser.Lorsd’unséjouràVenise,il
rencontra une délicieuse jeune fille d’origine modeste dont il s’éprit
fortement. Elle s’appelait Francesca Ordeaschi. Il vécut avec elle more
uxoriojusqu’en 1519, date à laquelle il décida de l’épouser, organisant
de magnifiques noces solennelles. On raconte que le banquet nuptial
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pour le dieu de l’amour. Homme d’influence, Agostino Chigi
accueillait dans sa villa nombre de poètes, artistes, princes, cardinaux
et, dit on, le pape lui même à qui il fit l’honneur de sa résidence en
1511.
On accédait à la villa en traversant un jardin composé de pergolas
et de pavillons. Dès la loggia, Raphaël réalisa la fable d’Amour et de
Psyché tirée de L’Âne d’or ou les métamorphoses d’Apulée. Il représenta
la vie de la belle Psyché, en l’occurrence une évocation de la mortelle
Francesca. Aimée du dieu Amour, elle fut constamment persécutée
par la déesse Vénus. Zeus intervint. Le mariage put être célébré sur
l’Olympe. Raphaël transforma la voûte de la loggia en une immense
pergola, prolongeant ainsi le jardin par lequel on entrait. La
végétation du jardin se continuait dans la villa, s’entortillant autour
de riches festons. Sur la voûte, deux scènes illustrent Le Banquet des
dieux où Psyché est enfin accueillie dans l’assemblée divine et Les
Noces d’Amour et de Psyché, scène ultime qui avait une parenté subtile
avec celle d’Agostino et de Francesca. Raphaël, toujours très occupé,
avait demandé à ses assistants de traduire en fresque ses croquis et
cartons, parmi lesquels Giovanni Francesco Penni, Giulio Romano et
Giovanni da Udine qui réalisa les magnifiques festons végétaux qui
enserrentlesdeuxscènesmajeuresdansunécrinvégétal.
Si d’autres salles continuent le discours de l’amour et la
fréquentation des dieux, nous ne pouvons réellement appréhender la
beauté de cette villa, son élégance, sans au préalable comprendre
l’univers et l’importance des dieux antiques, grecs et romains, sans
nous référer à leur vie dans le monde de l’Olympe. Parfois, le beaune
nous plaît vraiment que si nous en connaissons le discours, même si
l’émotion est décisive pour l’affection. Alors, allons dans l’Olympe
près de Zeus et de ce gouvernement des cieux avant de revenir dans
laVillaFarnésinapourenapprécierlescontenus.
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Chaos est la profondeur béante qui précéda le monde. Puis,
apparut Gaïa, la Terre. Déesse mère, elle est représentée au Musée
Borély de Marseille par une statuette en terre cuite de Tanagra. Les
mains sur la tête, elle a les cuisses et le bassin créateur de vie. Éros
vint alors pour instiller «l’Amour qui amollit les âmes». Chaos
engendra l’Erèbe et la Nuit qui, en s’unissant, donnèrent naissance à
l’Éther et Héméra, le Jour. Gaïa enfanta Ouranos, le Ciel, «qu’elle
rendit son égal en grandeur, afin qu’il la couvrît tout entière». Puis,
elle eut Pontos, le flot marin et Ouréa, les Montagnes. Le monde était
désormaiscréé.11
Quand Gaïa ou Géa s’unit à son fils Ouranos, elle mit au monde
les Titans. Ils étaient douze, six de sexe masculin, six de sexe
féminin: Océanos, Coeos, Crios, Hypérion, Japet, Cronos ; Theaia,
Rhéa, Mnémosyne, Phébé, Téthys, Thémis. Ouranos et Gaïa
donnèrent également naissance aux cyclopes: Brontès le Tonnerre,
Stéropès l’Éclair et Argès la Foudre «qui ressemblaient aux autres
dieux,maisn’avaientqu’unœilaumilieudufront».Enfin,ilsmirent
au monde trois êtres monstrueux qu’on appela les Hécatonchires ou
Centimanes: Kottos, Briarée et Gyès. «Cent bras invincibles
s’élançaient de leurs épaules et cinquante têtes attachées à leur dos
s’allongeaient au dessus de leurs membres robustes». Or, Ouranos
qu’on voit assis, une main au menton, statuette également au Musée
Borély,enfermaitsesenfantsdanslesprofondeursdelaterre.Pourse
venger de lui, Géa conçut un complot redoutable. Elle façonna une
faucilleacérée,disantàsesenfantsleprojetqu’elleavaitélaboré.Seul
Cronos aida sa mère à émasculer Ouranos quand il vint dormir le
soir. «Il vient s’unir à Géa, nous dit Hésiode, et, s’étend de toutes
parts pour l’embrasser. Alors, s’élançant de sa retraite, Cronos le
saisit de la main gauche, et, de la droite, agitant sa faulx immense,
longue, acérée, déchirante, il le mutile, et jette au loin derrière lui sa
honteuse dépouille. Ce ne fut pas vainement qu’elle s’échappa des
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reçues par Géa». L’intime anatomie d’Ouranos fut jetée à la mer dont
le sang pénétra la terre, donnant naissance aux Furies, aux Géants et
aux Nymphes Méliades. Des autres débris flottant à la surface des
vagues, une blanche écume jaillit qui engendra la déesse Aphrodite.
Elle fut «d’abord portée vers la divine Cythère et de là parvint
jusqu’àChypreentouréedeflots».
Au Palazzo Vecchio de Florence, Giorgio Vasari réalisa une fresque
montrant Cronos émasculant de sa noire faux son père Ouranos à
terre. Tout autour d’eux, gravitent les instruments nécessaires à la
vision astronomique du monde. Certains lèvent les bras aux cieux,
d’autres s’enfuient. Gaïa sans doute, nue et délicieuse, tient dans ses
mains ses deux seins nourriciers. Cette œuvre intitulée La mutilation
ed’Uranus par Saturne rappelle qu’Ouranos passait au XVI siècle pour
être l’inventeur de l’astronomie et que Saturne ou Cronos était le dieu
précurseurquiseraitlepèredeZeusouJupiter.
«Je chanterai Gaïa, mère universelle, dit Homère, aux solides
assises, la plus antique des divinités». «Déesse à la large poitrine»,
elle était toute puissante puisque non seulement elle avait créé
l’univers et enfanté les premiers dieux mais aussi parce qu’elle donna
naissance aux hommes. On raconte qu’elle tira de son sein
Erichthonios pour l’offrir à Athéna, devenant le premier habitant de
l’Attique. Avant Apollon, elle exerçait à Delphes son pouvoir de
divination. Elle présidait aux mariages. Les malades venaient la
consulter. On lui offrait des céréales et des fruits. Parfois, onimmolait
en son honneur une brebis noire. Elle était le principe dont sont
sortiestouteschoses.
CecontemythologiquereposesurdespoèmescommeLa Théogonie
d’Hésiode ou les Épopées d’Homère. Les fondements de la
mythologie qu’ils dessinent ouvrent non seulement à une quantité de
dieux et de déesses mais aussi à des héros, des muses ou des
nymphes qui constituent le cercle divin. Dans Les Dieux de l’Olympe,
Sonia Darthou fait remarquer que «les dieux ont finalement des vies
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de désirs et de colère. Dans les mythes, les dieux dorment, aiment et
se fâchent, ils ont des épouses, des maîtresses et des enfants. On
raconte leur naissance, ils font la guerre, intriguent, trahissent et se
querellent». Ils sont à l’image des hommes, sauf qu’ils sont
immortels. Nombreuses sont les divinités qui gouvernent le monde
hellénique. Résidant sur le mont Olympe au nord de la Grèce, au
sommet de cette montagne la plupart du temps nuageuse, ils
observent la terre, intervenant à l’occasion. Au nombre de douze, les
dieux avaient pour nom Zeus, Poséidon, Apollon, Dionysos,
Hermès, Hadès; les déesses Héra, Aphrodite, Athéna, Déméter,
Artémis, Hestia. En vérité, ce monde divin est très fluctuant
puisqu’il peut évoluer en fonction des circonstances, de l’intérêt des
cités et de l’imagination des artistes. Mais, l’originalité de cette
religion antique, c’est surtout qu’elle n’est pas fondée sur le Livre
mais sur la Voix, non sur des textes mais sur des récits ou des
paroles.L’Histoirenepeutpasêtrelamême.
Le monde des dieux obéit à une hiérarchie. S’il y a les douze dieux
dominants gouvernés par Zeus, d’autres n’ont pas démérité. Ce sont
Arès, Asclépios, Atlas, Charon, Dioné, Eos, Éris, Héphaistos, Hébé,
Hélios, Hygie, Léto, Maïa, Métis, Mnémosyne, Océanos, Pan, Séléné,
Thémis,Thétis,Triton.QuoiquefrèredeZeus,Hadèsnefréquentepas
l’Olympe, voué aux enfers ainsi que deux autres déesses qui
l’accompagnent, Perséphone et Hécate. À côté de ces deux catégories
de dieux, un cortège desOlympiens est dévoué à leur service.Cesont
Ganymède, Hébé, Iris, Némésis, ainsi que les Charites, les Heures, les
Moires,etlesMuses.
Lesdouzedieuxdel’Olympe
Le mont Olympe culmine en Grèce à 2917 mètres. À la limite de la
Thessalie et de la Macédoine, il voisine avec la mer Égée. Ses flancs
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sommet les nuages s’ingénient à le protéger des regards. Quand,
autrefois, les navigateurs s’engageaient dans le détroit de Salonique,
ils éprouvaient une grande frayeur devant cette masse rocheuse dont
les dieux avaient fait leur demeure. Ils se rappelaient alors les vers
d’Homère: «Jamais il n’est ni battu par les vents ni touché par la
neige; un air plus pur l’environne, une blanche clarté l’enveloppe et
les dieux y goûtent un bonheur qui dure autant que leurs jours
éternels».
Dans la salle des Géants du Palazzo Té de Mantoue, Jules Romain
représenta lemontOlympecommeun cercleaumilieude nuagesgris
et blancs. Au sommet, une coupole en forme de temple aux colonnes
grecques laisse différents spectateurs regarder la scène qui se déroule
plus bas. Ce trompe l’œil ressemble à l’oculus que Mantegna réalisa
dans la Chambre des époux du château de Mantoue. Zeus tend le
foudre d’une main ferme, près de lui Héra. Tout autour, les dieux
gravitentenuncercledepersonnagescolorésparmilesnuagesquiles
portenthors detouteatteintemortelle.Zeus serait l’empereurCharles
Quint tandis que les Géants illustreraient les princes italiens qui se
sont rebellés contre l’Empire. Certains ont associé cette scène
emblématique au troisième concerto pour piano en ut mineur de
Ludwig van Beethoven. Le compositeur y déroule il est vrai un
dialogue poétique entre l’orchestre et le piano qui exalte la ferveur
nécessaire à l’appréhension des dieux. Écoutons le par l’Orchestre
philharmonique de Berlin dirigé par Ferdinand Leitner, Wilhelm
Kempfaupiano.
ZeusouJupiter
Dieu des phénomènes atmosphériques, il est le maître des vents,
des nuageset de lapluie. Il est celui de la foudre dont il fit l’un de ses
attributs, avec l’aigle. À Olympie, une immense statue de douze
mètres de haut avait été sculptée vers 436 av. J. C. par Phidias. On y
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de Nikè,laVictoire, unlongsceptresurlequelunaigleétaitposédans
la main gauche. Composée de plaques d’or et d’ivoire sur une
structure de bois, la statue était inscrite dans un temple dédié à Zeus
dont on peut encore voir les colonnes renversées sur le site
d’Olympie. Cette «troisième merveille du monde» détruite, nous
n’avons pour nos yeux que le Jupiter de Smyrne réalisé vers 150 avant
J. C., aujourd’hui au Musée du Louvre. Zeus y figure en citoyen grec,
une main dressée vers le ciel tenant le foudre, l’autre à son côté libre
desesmouvements.AuMuséearchéologiquenationald’Athènes,une
esculpture de bronze datant du V siècle avant J. C., le Zeus d’Histiaea,
le montre nu, les bras écartés dans une attitude presque olympique.
Repêchée au cap Artémision en 1929, elle serait l’œuvre de Calamis,
voired’Onatasd’Égine.
Zeus doit son destin à une ruse. Son père Cronos avait eu vent
d’une prophétie disant qu’il serait détrôné par son fils. Il décida de
dévorer ses enfants à leur naissance. Rhéa s’emporta, remplaçant le
nouveau né par une pierre emmaillotée que le dieu engloutit sans
sourciller. Sauvé, Zeus fut amené clandestinement en Crète, sur les
pentes du mont Ida. Là, il vécut en compagnie des Corybantes qui
célébraient le culte de Rhéa. La chèvre Amalthée le nourrit de son lait
et les abeilles lui offrirent leur miel. Plus tard, Zeus la plaça dans le
ciel comme une constellation. Ovide raconte en outre que la chèvre
perdit un jour une de ses cornes. «Amalthée ramassa cette corne
brisée, l’entoura d’herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta
ainsi aux lèvres de Zeus». Cette corne devint ce qu’on appelle
aujourd’hui la corne d’abondance. Un tableau de 1640 par Jacob
Jordaens intitulé La jeunesse de Zeus montre une femme nue traire la
chèvre devant Zeus enfant qui attend à ses côtés. En 1730, Giuseppe
Maria Crespi peint Jupiter parmi les Corybantes. Dans une nature
délicieuse, les femmes sont rassemblées, les unes dansent, les autres
jouent du tambourin. L’une d’entre elles traie la chèvre noire. Une
autre tient dans ses bras Zeus, lui tend une coupelle de lait. Chacun
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tard la louve jouera pour nourrir Romulus et Remus à l’ombre de
Rome. C’est sans doute Nicolas Poussin qui eut le plus d’inventivité
pour ce sujet. Il réalisa vers 1639 plusieurs tableaux qui idéalisent
l’enfance de Zeus nourri par la chèvre. Intitulés LanourrituredeJupiter,
voire L’enfance de Jupiter, ils montrent pour le tableau de Washington
lesbergerstrairelachèvretandisqu’unefemmedonneàboireaupetit
Zeusnulelaitissud’unecorned’abondance.Uneautreasaisidumiel
qu’elle lui tend sur des feuilles. Entre les deux scènes, sur un
monticule, on voit deux nymphes nues assister à la scène avec une
tendresse presque divinatoire. Les robes des nourrices, entre bleu et
jaune, vert et beige, concourent à focaliser le regard sur la lumière
qu’elles concentrent sur Zeus visiblement assoiffé. Dans la version de
Berlin, la scène se condense, devient plus précise. À l’ombre relative
d’un arbre, un berger trait la chèvre, une femme à la robe blanche
plissée avec élégance prend du miel à deux ruches disposées sur un
monticule. Une autre accroupie fait boire Zeus à une cruche. Le
tableaudela DilwichPictureGallerydeLondresreprésenteuneaimable
scène. Un arbre toujours central articule le propos en un espace
concentrésurlafiguredeZeusbuvantàmêmelepisdelachèvresous
le regard attentif d’une jeune femme au sein déjà dénudé. Une autre
chèvre attend plus loin près d’un arbre fluet. Alors qu’une femme à la
robe jaune prend du miel au tronc de l’arbre, une autre allongée à
demi nue regarde la scène de loin. Est ce Amour qui, tenant une
cruche et une palme, prédestine l’enfant Zeus à des sentiments
multiples?
Une fois adulte, Zeus fit recracher du ventre de Cronos tous les
enfants qu’il avait ingurgités préalablement. On vit sortir Hestia,
Déméter, Héra, Hadès, Poséidon. La première vague divine était
maintenant en mesure de gouverner les cieux, Zeus s’imposant
comme leur «leader». La journée des dieux n’était pas désagréable.
Assis autour de tables faites en or, les dieux savouraient les mets
célestes,l’ambroisieetlenectar.Ilshumaientlesplatsqueleshommes
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Parfois, Zeus les réunissait dans son palais qui se trouvait sur la cime
la plus élevée de l’Olympe. On raconte que la blonde Hébé circulait
parmi eux leur versant le nectar dans des coupes d’or. Alors, Apollon
jouait de la lyre, autour de lui les muses chantaient. Quand la nuit
venait, chacun allait dans la demeure qu’Héphaistos leur avait
préparée avec goût. C’était une vie aristocratique faite pour l’élite du
monde céleste. S’ils avaient conservé des hommes le caractère ou
l’humeur, s’ils étaient corporellement identiques à eux, leur sang,
l’ichor, était un fluide qui les rendait immortels. On disait qu’Arès
mesurait 210 mètres et qu’Héra pouvait, depuis le mont Olympe,
toucher la terre d’une main, atteindre les mers de l’autre. Mais, ce qui
les distinguait des hommes c’était leur pouvoir de métamorphose,
poétiquement exploité par Ovide. Ils pouvaient changer de forme, en
animal, en poussière ou encore en objet. Souvent jaloux ou en colère,
entreprenants ou passionnés, ils pouvaient être cruels, honorant de
leursfaveursceuxqu’ilsaimaient.
Au Musée de l’Acropole, une frise du Parthénon permet de voir
Poséidon, Apollon et Artémis discuter assis sur des bancs alignés. Sur
une coupe du Musée municipal de Tarquinies, on regarde Apollon
verser dans une coupe l’ambroisie à Zeus. Proche de lui, Athéna
portant son casque à la main, regarde derrière elle. De l’autre côté,
Héra tient un bouquet de fleurs de la main droite et Aphrodite un
oiseau. Sur un vase attique du Musée du Louvre, Zeus, le foudre à la
main droite, le sceptre de l’autre, est représenté entre Héra, sa
femme, et Poséidon reconnaissable à son trident, avec lequel il
semblediscuter.
Zeusetlesfemmesdumondedivin
Zeus et les femmes engendra maints discours et représentations.
Ce dieu était un séducteur. Il eut pour première épouse Métis, une
Océanide, fille d’Océan et de Téthys. Elle incarnait la sagesse et la
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prédisent à Zeus qu’un fils de Métis était appelé à le supplanter,
scénario déjà connu et éprouvé. Zeus décide d’avaler Métis. Mais au
terme de cette grossesse déraisonnable, Zeus manda Héphaistos, le
dieu du feu. Sur son enclume, il forgeait des armes admirables. Il lui
demanda de lui ouvrir le front de sa hache effilée. À peine ouvert,
Athénaensortitpoussantuncridevictoire.Uncasqued’orsursatête
étincelait. Recouverte d’une armure rutilante, elle tenait une lance
danslamain.Ellesemitàdanserfaisantl’admirationdusoleilqui,en
cet instant solennel, arrêta son char pour considérer la scène. Dans un
tripode à figures noires datant de 570 560 av. J. C., visible au Musée
du Louvre, Athéna sort du crâne de Zeus armée d’un bouclier et
d’une lance, un casque sur la tête. Sous le siège de Zeus, Métis est
cachée,accroupie.Toutprès,ladéessedel’enfantementIlithyieassiste
à la scène de cet accouchement hors du commun. Étonnés par ce
prodige, les autres dieux lèvent les bras en direction de la déesse
Athénacondamnéeàunmagnifiquedestin.
Zeus épousa ensuite Thémis, fille d’Ouranos et de Gaïa. Déesse de
la Justice, de la Loi et de l’Équité, elle tient souvent une balance avec
laquelle elle pèse les arguments des parties adverses. Elle est entre
l’archange Gabriel pesant les âmes au jugement dernier et la Justice
contemporaine qui a pour attributs la balance, l’épée, parfois un
bandage sur les yeux ou un serpent à ses pieds. Thémis aurait été
auparavant l’épouse de son frère, le Titan Japet, lui donnant pour fils
Prométhée. Au Musée national archéologique d’Athènes, une
magnifique statue de Thémis debout, dressée dans une tunique
plissée, lui donne une présence altière. Cette statue de l’artiste
Chairestratos dédiée par Mégaklès à la déesse, fut trouvée à
Rhamnonte en Attique. Elle daterait de 300 av. J. C. Quand Zeus
épousera Héra, Thémis restera auprès de lui comme conseillère pour
la justice et la loi. Mais, avant le règne d’Apollon, elle fut également
une pythie subtile à Delphes. Sur une poterie de 430 av. J. C.
aujourd’hui à Berlin, on apprécie Thémis recevant le roi d’Athènes
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son fils. Thémis est assise sur le trépied de Delphes, tenant dans une
main une phiale, coupe ronde sanspied. Sa grâce féline la destine à la
beauté.Lapythie luiaurait dit:«Tunedoisenaucuncasdélierlecol
de ton outre gonflée de vin avant d’avoir atteint le plus haut degré
d’Athènes». Cet oracle est a prioriincompréhensible pour le commun
des mortels. Égée s’en retourna à Athènes, s’arrêtant cependant chez
son ami le roi Pitthée à Trézène plus au fait de cette interprétation.
Celui ci lui fit boire du vin, l’enivrant au plus haut point, le mettant
au lit avec sa fille Ethra. De leur union, naîtra Thésée célèbre pour
d’autresaventures.
Vint Mnémosyne. Fille d’Ouranos et de Gaïa, elle était la déesse de
la mémoire. Elle passait pour avoir inventé les mots et le langage. À
chaque chose, elle donna un nom. On la représente dans une attitude
deméditation,soutenantsonmenton.Sacoiffureestsouventornéede
perles et de pierreries. Déguisé en berger, Zeus se rendit chez elle
durant neuf nuits. De cette étreinte, naquirent neuf filles, les muses.
Dans l’ordre, ce sont Clio, Melpomène, Euterpe, Érato, Terpsichore,
Uranie,ThalieetPolymnie.
Quand il s’éprit de Déméter, celle ci repoussa ses avances. Sujet à
métamorphose, Zeus se changea en taureau, prenant de force la
déesse de l’agriculture et des moissons qui était sa sœur. Il eut d’elle
Perséphone qui, encore Coré ou jeune fille, fut enlevée par son oncle
Hadès, roi des Enfers, alors que sa mère la cachait en Sicile. Déméter
voulut absolument retrouver sa fille. Zeus dut intervenir et décida
que Perséphone passerait les six mois d’hiver aux Enfers et les six
mois d’été dans l’Olympe où elle aiderait sa mère pour la conduite de
la nature. Un relief votif de 440 430 avant J. C. représente la triade
Eleusienne où l’on voit Perséphone regardant sa mère tandis que
Triptolème,hérosd’Éleusis,lesaccompagne.
Puis, Zeus s’intéressa à Eurynomé. Océanide ou Titanide, elle
auraiteuavecluilesCharites,plussouventappeléeslestroisGrâces:
Aglaé, Euphrosyne et Thalie. On raconte que son temple près de
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éternelle dans l’Antiquité. Si cet arbre fréquente les cimetières, c’est
pour mieux assurer aux morts l’immortalité de leur âme. Une image
deladéesseétaitfixéeàl’autelpardeschaînesd’or.Surunvasegrec,
on la voit près de ses trois filles en maîtresse femme. Un pied posé
sur une pierre imaginaire, sa sandale est attachée par un être ailé qui
ressemble à un ange. Elle porte une main à sa hanche, l’autre posée
sur son genou librement. Elle regarde avec fierté les trois Grâces
dotées de leurs attributs: la rose, ledé à joueret la branchede myrte.
Dans d’autres représentations, elles portent toutes trois une pomme
danslamain.
Zeus se décida enfin à épouser Héra. Fille de Cronos et de Rhéa,
elle était sa sœur. Lorsqu’elle était avec sa nourrice Macris dans l’île
d’Eubée, Zeus vint la visiter. Il la transporta sur le mont Cithéron au
nord d’Athènes où il s’accoupla avec elle. Ils auraient été fiancés par
Océan et Téthys, une fois Cronos envoyé au Tartare, l’endroit le plus
bas des enfers qui servait de prison. D’autres versions virent le jour
qui, la plupart du temps, correspondaient à l’omniprésence de Zeus,
son hyperactivité sexuelle, mais aussi le souci qu’on avait de
l’associer à un territoire ou une cité. Tantôt on les vit dans les
Hespérides, tantôt à Cnossos en Crète, près du fleuve Théris où leur
mariage aurait été célébré. Une version plus poétique fut exposée par
Pausanias. Pour ne pas effrayer Héra, Zeus se serait présenté à sa
sœur sous la forme d’un coucou. On était en hiver et l’oiseau était
frigorifié. Attendrie, la jeune déesse avait réchauffé le coucou en le
serrant contre sa poitrine. C’est alors que Zeus reprit sa forme
naturelle tentant quelque amoureuse initiative. Elle ne finit à y
consentir que lorsque Zeus lui eut promis de l’épouser. Quand on sait
la véritable signification du coucou dans l’imaginaire naturel, qui
plaçait ses progénitures dans le nid d’autres oiseaux, on ne peut
qu’apprécier la subtile fable. Une gravure d’Agostino Carrache, frère
d’AnnibalaveclequelildécoralepalaisFarnèseàRome,montreZeus
et Héra faisant l’amour. Nue sur son lit et visiblement consentante,
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effervescence.Elleposeunemain surlatableronde à sescôtés,tenant
de l’autre Zeus par le cou afin de retrouver quelque stabilité devant
l’active détermination de son époux. Héra donna à Zeus de multiples
enfantsparmilesquelsArès,Hébé,Ilithyie,Héphaistos.SelonQuintus
de Smyrne, ils auraient également eu trois filles: la Charite Pasithée,
les déesses Enyo et Éris, l’une en charge des batailles, l’autre de la
discorde. Protectrice de la femme et déesse du mariage, Héra est
célèbre dans la mythologie grecque pour avoir été très jalouse des
aventures amoureuses, certes nombreuses, de Zeus, manifestant sa
mauvaise humeur en persécutant les déesses et les mortelles
concernéesainsiqueleursprogénitures.
Parlons alors des Titanides que Zeus tenta de séduire sans
toujours réussir, poursuivi il est vrai par la surveillance constante
d’Héra. Sur le conseil de Prométhée, il renonça à Thétis de peur
d’avoir un fils qui le détrônerait. Thétis était une néréide ou nymphe
marine que les dieux marièrent à un mortel pour l’éloigner de la
sphère divine. Si elle eut sept enfants, Achille la préoccupa tant au
moment de la guerre de Troie qu’elle intervint auprès de Zeus pour
qu’il accorde l’avantage aux Troyens. Un magnifique tableau d’Ingres
réalisé en 1811, Jupiter et Thétis, aujourd’hui au Musée Granet d’Aix
en Provence, montre Thétis un genou à terre au côté de Zeus lui
tenant les lèvres pour qu’il parle, l’autre main tendrement à son côté.
Zeus est accoudé à un nuage, assis sur un trône divin où des bas
reliefs content les victoires. Il a le visage sévère, porte de sa main
droite le sceptre. À ses côtés l’aigle regarde la scène d’un œil
courroucé. Les couleurs à dominante beige créent une atmosphère
entre ciel et terre qui concoure à la gravité sereine de la scène. S’il
renonça à Thétis, elle le sauva cependant des chaînes quand Athéna,
HéraetPoséidonvoulurentl’emprisonner.
La belle nymphe Astéria, fille de Cœos et de Phébé, lui apparut
sublime. Pour lui échapper, elle se transforma en caille et plongea
dans la mer. À l’endroit de sa chute, apparut l’île Ortygie qui signifie
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succès malgré la colère d’Héra qui s’en aperçut. Elle mit au monde
deux enfants, Artémis la lune et Apollon le soleil, dans des conditions
romanesques. Héra avait demandé au serpent Python de la surveiller
afin qu’elle n’ait aucun endroit où accoucher. Elle retint en outre la
déesse de l’enfantement, Ilithyie, pour que Léto ne puisse mettre au
monde ses enfants. Finalement, les autres dieux firent en sorte de
délivrer Ilithyie qui put accoucher Léto. Celle ci s’enfuit alors dans
l’île Ortygie où sa sœur s’était déjà réfugiée. Zeus accrocha l’île au
fonddelamerquifutnomméeDélos,visible.
Surgit Maïa, fille d’Atlas et de Pléione. Elle est l’aînée des sept
Pléiades: Alcyone, Astérope, Céléno, Electre, Maïa, Mérope, Taygète,
compagnes virginales de la déesse Artémis. Le guerrier Orion les
apercevant un jour fut saisi par leur beauté. Il les harcela, les
poursuivit. Zeus dut intervenir les transformant en colombes. À leur
mort, elles formèrent dans le ciel l’astérisme des Pléiades, figure
dessinée par des étoiles brillantes. Orion également fut inscrit dans le
ciel poursuivant les sept sœurs. Habitant en Arcadie sur le mont
Cyllène, Maïa réussit à tromper la vigilance d’Héra. «Sedérobant à la
foule des bienheureux immortels, dit Homère, Maïa aux belles tresses
habitait au fond d’un antre ténébreux. C’est là que le fils de Cronos
s’unit à cette nymphe pendant la nuit, tandis qu’un doux sommeil
s’était emparé d’Héra aux bras d’albâtre, et il trompait ainsi les
immortels et les faibles humains». Elle eut un enfant de Zeus qui
s’appela Hermès. Littéralement, Maïa c’est la petite mère, mot qui par
ailleurs engendra la maïeutique, soit l’art de l’accouchement qui, chez
Platon et dans la bouche de Socrate, sera l’art de faire accoucher les
esprits. Sur une amphore attique de500ansav. J. C., à figures rouges,
on voit Maïa et Hermès en conversation, Maïa les mains actives et le
chignon discipliné, Hermès baissant les yeux, une bourse à la main.
Quand Zeus décida d’avoir une autre aventure avec la nymphe
Callisto, Hermès demanda à Maïa d’élever, en cachette d’Héra,
l’enfant de Zeus et de Callisto, Arcas. Celui ci vécut en Arcadie
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Quand il mourut, Zeus le transforma en bouvier de la Grande Ourse
danslecielnocturne.
La vitalité sexuelle de Zeus continua à s’exercer auprès des filles
d’Atlas, Electre d’abord, Taygète ensuite. Atlas, comme chacun sait,
étaitundesTitansquiserévoltacontrelesdieuxdel’Olympe.Zeusle
punit en le condamnant à soutenir la Terre jusqu’à ce que quelqu’un
veuille le remplacer. S’il trouva un moment Héraclès, celui ci se
dégagea vite, de sorte qu’il doit encore porter le globe terrestre, tâche
assurément devenue pharaonique. Pour échapper à Zeus, sa fille
Electre s’était réfugiée près de la statue du Palladion qu’Athéna avait
apportée sur l’Olympe. Il la jeta par dessus le ciel olympien et elle
tomba sur Troie. Les habitants surpris par ce geste divin, la
considérèrent dès lors comme la statue protectrice de leur ville. De
son amour avec Zeus, Electre mit au monde Dardanos qui deviendra
le premier roi de Troie et Tasion qui sera l’amant de la déesse
Déméter. Selon Diodore, on la dit aussi mère d’Harmonie qui épousa
Cadmos,roideThèbes.QuantàTaygète,ellecherchaaussicommesa
sœur à échapper à Zeus. La déesse Artémis l’aida en la transformant
en biche. Néanmoins, Zeus et Taygète finirent par se rencontrer et
s’aimer. De leur amour, naquit Lacédémone, le fondateur de la
dynastie lacédémonienne à Sparte. Zeus l’ayant quittée, elle reprit sa
formeanimale.Voulantoffrirlabicheauxcornesdoréesditebichede
Cérynie à la déesse Artémis pour la remercier de son action, sa
capture fit l’objet d’un des douze travaux d’Héraclès qui la
poursuivit pendant une année avant de l’amener enfin à Eurysthée,
roi de l’Argolide dont, quoique son ami, il fut l’esclave pendant tous
ses travaux. Dès lors, Taygète se réfugia sur la montagne entre
Laconie et Messénie dans le Péloponnèse, dont le sommet culmine à
2407 mètres. À ses pieds, coule l’Eurotas sur une distance de 82
kilomètres, de sa naissance dans le mont Borée en Arcadie, jusqu’au
golfedeLaconieaprèsavoirbaignélacitédeSparte.
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Chaque fois cependant il devait être prudent pour déjouer les
initiatives de leurs pères ou des dieux auprès desquels elles avaient
trouvérefuge.Cesontdesdivinitésdelanatureprotégeantlesfiancés,
inspirant les humains. Elles étaient surtout de grandes amoureuses,
souvent accompagnées de satyres dans les représentations qui les
croquent. Nymphes des bois, des montagnes, de l’eau douce ou des
mers, elles participaient élégamment au cortège des dieux. Zeus
s’intéressa aux filles du fleuve Asopos: Égine et Antiope.
Métamorphosé en aigle, Zeus enleva Égine, la transporta dans l’île
d’Oinoné.ElleymitaumondeEaque.QuandSisypheappritàAsopos
que sa fille avait été enlevée par Zeus, celui ci se rendit dans l’île pour
la retrouver. Le dieu des dieux le foudroya alors de son foudre.
Asopos retourna chez lui. Une autre version estime qu’Asopos surprit
lesdeuxamants.ZeusmétamorphosaalorsÉgineenîleetluienpierre.
Eaque étant bien seul, Zeus transforma les fourmis d’un chêne sacré
en humains. Ovide raconte que pour se venger de cette île qui
portait le nom d’une amante de Zeus, Héra déclencha une épidémie
de peste. Tous les habitants moururent. Zeus, constatant que les
fourmis n’avaient pas été touchées par la peste, transforma les en un peuple, les Myrmidons. Finalement, Eaque épousa
Eudéis qui lui donna deux fils: Pélée le père d’Achille et Télamon le
père d’Ajax qui deviendront deux héros de la guerre de Troie.
Aujourd’hui,ÉgineestuneîlegrecquedugolfeSaronique.
Pour Antiope, Zeus fut plus classique dans sa démarche
amoureuse. Il se changea en satyre, la surprenant pendant son
sommeil. Pour cacher sa faute, Antiope s’enfuit à Sicyone où elle
épousa le roi Epopée. Désespéré, son père se donna la mort. Il
demanda à son frère Lycos de punir Antiope. Quand il ramena sa
nièce à Thèbes après avoir tué Epopée, deux jumeaux naquirent:
Amphion et Zéthos. Lycos les abandonna sur place. Recueillis par des
bergers, ils poursuivirent leur destin si singulier. À Thèbes, Lycos et
sa femme Dircé emprisonnèrent Antiope. Dircé lui fit subir de
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Antiope de folie. Elle erra dans toute la Grèce avant de rencontrer
Phocos, un petit fils de Sisyphe, qui la guérit et l’épousa. Amphion et
Zéthos devenus adultes, tuèrent Lycos et attachèrent Dircé par les
cheveux aux cornes d’un taureau qui la traîna sur les rochers. Une
remarquable sculpture du Musée archéologique national de Naples,
intitulée Le taureau Farnese, montre Amphion reconnaissable à sa lyre
attacher Dircé au taureau, aidé de son frère Zéthos. Ensuite, les deux
frèresmontèrentsurletrônedeThèbes.
Nombreuses sont les représentations qui illustrent Antiope. J’en
choisirai quatre réalisées par Titien, Poussin, Watteau et Ingres. Vers
1540, Titien peint La Vénus du Pardo, endroit où elle fut longtemps
exposée. S’il parlait de «la femme nue au paysage et au satyre», on
sait depuis qu’il s’agit de Zeus et Antiope inscrits dans une riche
nature. Au centre, un arbre sépare deux scènes, dominé par le dieu
Amourtendantsonarcpourdécocheruneflècheauxdeuxamants.Le
satyre Zeus découvre la nudité d’Antiope en soulevant le linge blanc
qui la recouvrait partiellement. Elle dort, une main derrière la tête,
uneautrecouvrantsonsexeàlamanièredelaVénusdeGiorgioneou
de la Danaé du Corrège. Zeus a le regard lubrique de l’envie ou du
désir. Tout autour, on assiste à une scène de chasse. Les chiens
s’ingénient à tourmenter deux chevreuils qui se défendent. Dans la
scène de gauche, un autre satyre entreprend une charmante femme
tandis qu’un chasseur tient fermement un chien par son collier. Un
autre sonne du cor. Certains ont évoqué l’idée que la scène de gauche
est l’avant scène de celle de droite, du préalable à l’exécution. Au
eXVII siècle, Nicolas Poussin s’avère plus sensuel et sexuel. Antiope,
endormie nue sous une toile brune tendue entre deux arbres, est
couchée sur des linges entre jaune et blanc. Le satyre Zeus nu touche
de ses doigts le sexe de la nymphe, faisant signe à Amour de rester
silencieux. La diagonale qui va de la blancheur d’Antiope à l’ambre
de Zeus, trouve son sens dans l’amour qui se dessine. Avec Antoine
Watteau, l’image d’Antiope se précise. Zeus commet une effraction
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vers notre regard, sur le côté, un bras sous la tête, l’autre pendant
dans le vide de la nature agreste. Le satyre Zeus surgit derrière elle
découvrant le visage pur de la nymphe. En 1851, Jean Auguste
Dominique Ingres jouait sur le clair obscur pour différencier la
nymphe à l’abandon du dieu transgresseur. Magnifique dans sa
blanche nudité claire, Antiope est allongée au pied d’un arbre. Sa
longue chevelure mobilise ses épaules. Soudain, Amour dresse les
brasaucielquandildécouvrelesatyreZeusprèsdelui.Ilalaisséson
arc et ses flèches près de la nymphe. Entre la lumière blanche qui
illumine de pureté Antiope et l’ombre sournoise qui enveloppe Zeus,
il y a toute la différence qu’entrevoit une agression à venir. La
nymphe est dans la vérité de sa jeunesse et de sa beauté, le satyre est
danslemensongedesonapparencetroublantequoiqueconquérante.
D’autres nymphes ont éprouvé le feu de Zeus et son incorrigible
virilité. Callisto, fille de Lycaon, avait fait vœu de chasteté, devenant
la compagne d’Artémis. Pour l’approcher, Zeus se déguisa en la
déesse, trompant la nymphe sur sa véritable apparence. Callisto,
littéralement la plus belle, voulut cacher sa faute aux yeux de la
déessedelachasse.Malluienprit,carArtémisledécouvrit.Elleentra
dans une colère folle, la menaçant de ses flèches. Héra intervint alors,
toujours aux aguets de ce qui survient à propos des frasques de son
époux,transformantCallistoenourse.Celle cidutseréfugierdansles
montagnes, y errer désespérément. Un jour qu’Artémis chassait dans
les bois, elle lui décocha une flèche. Callisto mourut. Zeus dépêcha
auprès d’elle Hermès qui recueillit l’enfant néde leur union. Son nom
était Arcas. Après sa mort, il devint la constellation de la Petite Ourse
quand sa mère devint celle de la Grande Ourse. Un tableau du Titien
datant de 1488 90, Diane et Callisto décrit cet épisode avec un grand
luxe de détails. C’est le moment où Artémis découvre la vérité. Les
nymphes sont rassemblées nues et vierges à l’orée d’un bois. Elles
sont sous le choc. Artémis condamne de sa main tendue Callisto à
terre dans les bras de ses compagnes. Sur un piédestal antique,
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