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Fin de rêve à Saint-Domingue

De
307 pages
"Ce mot brandi ailleurs, autrefois, dans les rues de Bogota, Buenos Aires, La Havane et Caracas, et qui devra sûrement être repris plus tard, toujours, sous d'autres latitudes. Ce mot, si humain, si beau dans toutes les langues, et qui dans la mienne, dans celle de ma famille et de mon peuple, se prononce : Libertad ! " Résister à l'impitoyable dictature de Trujillo, prendre part à la transition vers la démocratie. Epopée hasardeuse, tragique même, que l'auteur dépeint ici à travers l'engagement, les valeurs et le style d'une classe moyenne éclairée, aujourd'hui disparue, dont il est issu.
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FIN DE RÊVE À SAINT-DOMINGUE

L'Autre Amérique Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
Cette collection de littérature latino-américaine, du Mexique et des Caraïbes au Brésil, à l'Argentine ou au Chili, a pour vocation de faire connaître en France des écrivains latino-américains de talent, poètes ou prosateurs, rarement ou jamais traduits en français. Elle accueille des textes en français ou bilingues, espagnol-français, portugaisfrançais, langue-amérindienne- français.

Déjà parus
LARBIN Mario, Rio tranquilo, histoires de Patagonie, 2004. MARTI José, Il est des affections d'une pudeur si délicate... lettres à Manuel Mercado, 2004. BRASIL L. A. de A., L 'homme amoureux, Tribulations d'un orchestre symphonique sous la dictature brésilienne, trad. E. Penny,2003. KIEFER C., Quifait gémir la terre? (trad. d'E. Penny), 2003. LISBOA E.T., Lafierté de la mouche, trad.E. Penny, 2003. LISBOA E.T., Par quatre chemins suivi d'Ames païennes, trad.E. Penny, 2003. ROMERO F., La présidente, trad.par C. Bourguignon et C. Couffon,2003. RAMIL V., Péquod, trad. L. Wrege et J.J. Mesguen, 2003 GUINEA DIEZ G., Etre sous Ie regard, trad. J.-J. Fleury, 2002. MACEDO P. M., Le Jardin et l'oubli, 2002. LEZAMA LIMA J., L'Expression américaine, 2001. ELORDI S., Babieca, 2001. ROMERO F., Terres d'Emeraudes, 2000. JACOME G. A., Pourquoi les hérons s'en sont allés, 1998. MIGDAL A., Historia Quieta, Histoire Immobile, 1998. BRANT V., La routine des jours, 1998. GIL OLIVO R., L 'homme sur la place et autres nouvelles, 1997. VERDEVOYE P, L'abattoir suivi de Soledad, 1997. LAFOURCADE E., Lafête du Roi Achab, 1997. MACEDO P. M., Les vigies, trad. de l'espagnol par E. Passeda, 1997.

Fabio Rafael FIALLO

FIN DE REVE À SAINT-DOMINGUE
Aux premières loges de I 'histoire dominicaine

"-

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6743-5 EAN : 9782747567435

A Viti

«Efface ce jour, ô Dieu 1 de ma paupière, Ou rends-le moi semblable à celui d'autrefois, Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits I»

Lamartine, La Vigne et la Maison

DU MÊME AUTEUR Protectionism in North-South Trade, Scale Books, Rotterdam, 1978. en économie,

Labeur et Rareté - pour une révolution copernicienne Editions du Tricorne, Genève, 1989.

NOTA BENE Les vues exprimées dans cet ouvrage sont de l'entière responsabilité de l'auteur et n'engagent nullement l'institution pour laquelle il travaille en tant qu'économiste.

TABLE

Page

LE PAYS DE MES AÏEUX UN FOYER DE DISSIDENTS L'HEURE DE L'ESPOIR LE TRIOMPHE DE L'OUBLI BILAN AMER

Il 59 137 199 267

PREMIERE PARTIE LE PAYS DE MES AÏEUX

I

Ma grand-mère m'avait appris à aimer l'opéra, alors que j'étais encore enfant, en me faisant écouter ses disques consacrés aux airs de Mozart. Choix judicieux. Car autant Mozart peut être ardu pour quiconque s'essaie à l'interpréter, autant il se montre accessible à l'auditeur profane qui ignore tout des vocalises et autres difficultés de la technique du chant. Pour apprécier cette musique, on n'a pas même besoin de connaître le livret, l'intrigue qui la sous-tend; il suffit d'entendre les mélodies se suivre pour baigner dans un monde fait de douceur, de charme et d'élégance. Si j'avais commencé par un compositeur plus complexe, plus grave, peut-être l'aurais-je trouvé rebutant, au point de fuir l'art lyrique pour toujours. L'écoute de l'opéra, bien au contraire, est devenue une sorte de refuge où je m'abrite de temps à autre pour transcender les pesanteurs de la vie. Grâce à ma grand-mère. Après Mozart, je partis tout naturellement à la découverte d'autres compositeurs. Ingrat, je développai très vite une tendance à mépriser celui qui m'avait pourtant donné l'envie d'aller plus loin et de connaître ses pairs. Mozart me parut alors plutôt divertissant, un peu musicien de cour, trop facile en un mot. Dans de tels moments, ma préférence allait à la mythologie épique d'un Wagner, à la tragédie du pouvoir d'un Verdi, au réalisme émouvant d'un Puccini. Depuis cette époque lointaine de mon enfance, je traverse des cycles récuITents, plus ou moins longs, qui se rapportent tous à cette ambivalence originelle: tantôt je me plonge dans des compositeurs que je qualifierais, faute d'une meilleure appellation, à thème, tantôt je reviens dans le giron du maître sa1zbourgeois. Un peu comme si, après avoir recherché quelque chose de plus, de différent, j'éprouvais le besoin de me replier sur ce qui en art constitue l'essentiel, c'est-àdire la beauté, rien que la beauté. Et en musique, cette beauté à l'état pur, délestée de tout message, réfractaire à l'usure des modes, atteint -au moins je le ressens ainsi- dans l'œuvre de Mozart son apogée. A la fm des années 90, je passais par une de mes périodes mozartiennes. L'occasion était propice en réalité pour un retour aux sources, pour un retour à l'essentiel. D'abord, parce qu'un siècle

allait bientôt fnUr sa course; l'heure était, pour tout le monde, aux inventaires de toute sorte, aux regards en atrière. Puis, en ce qui me concernait, travaillant à Genève en tant qu'économiste auprès d'une organisation internationale, au milieu de la cinquantaine, je prenais conscience que l'âge de la retraite approchait. Quoi de plus naturel que de vouloir retrouver ses racines, et ses premiers engouements, quand on aperçoit la fm de la vie professionnelle? Ce fut alors que, en feuilletant un magazine de musique classique, je lus l'annonce d'une représentation prochaine de la Flûte enchantée à l'Opéra de Hambourg. Quelques minutes, pas plus, me suffIrent pour prendre ma décision et faire les alTangements nécessaires pour le voyage. Assister à la représentation d'un opéra de Mozart con-espondait parfaitement à l'état d'esprit dans lequel je me trouvais, tel que je viens de le décrire. Toutefois, le fait que ladite représentation aurait lieu à Hambourg constituait un atout supplémentaire, et de taille, à mes yeux. Depuis longtemps, Hambourg possédait dans mon esprit une indéniable connotation affective; cette ville se trouvait liée à bien des égards aux histoires de ma grand-mère à propos de son enfance. Le père de ma grand-mère, dont j'ai hérité le prénom, avait exercé à Hambourg la fonction de consul de notre pays durant la première décennie du XXe siècle. Petit-neveu d'un des héros des guelTes d'indépendance, il avait évolué dans un milieu qui l'encouragerait à devenir homme politique et écrivain. II était poète surtout. Ainsi, à Hambourg, Fabio Fiallo accueillait chez lui la bohème littéraire de l'Amérique latine qui sillonnait à l'époque le Vieux Continent dans le but de s'imbiber des tendances artistiques du moment. TI avait compté parmi ses hôtes les poètes Rufmo Blanco Fombona du Venezuela, Amado Nervo du Mexique, et surtout Rubén Dario, père du modernisme dans la poésie hispanoaméricaine. (Pour l'anecdote, et aussi parce que cela permettra de mieux comprendre la suite de cette nalTation, je tiens à préciser que
mes grands-parents avaient le même nom de famille

-

ils étaient

cousins. C'est pourquoi je me sens, un peu, doublement Fiallo.) Fabio Fiano avait amené en Europe ses deux enfants avec lui. Orphelins de mère depuis leur tendre enfance, René, l'aîné, ayant à peine atteint l'âge de raison lors de leur alTivée en Europe, resterait la plupart du temps près de son père à Hambourg, tandis

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qu' Atala, ma grand-mère, entrerait dans un internat pour jeunes filles, dirigé par des sœurs de la Sainte-Famille, dans les environs de Bruxelles. Lors des vacances scolaires, elle rejoignait son père et son frère à Hambourg. Elle me parlerait de cette ville sobre, active, froide, des canaux qui l'émaillaient, du port qui lui donnait vie, des parcs qui l'entouraient, du brouillard qui souvent l'enveloppait. D'autre part, sa découverte de la musique, son penchant pour la poésie allemande, le souvenir qu'elle avait gardé des discussions de son père avec d'autres écrivains latina-américains, ses premiers pas dans l'étude de l'histoire, la nostalgie qu'elle ressentait pour son pays natal, tout ce que, en somme, elle m'avait raconté à propos de son enfance était en rapport, pour une raison ou pour une autre, avec la ville maîtresse de l'estuaire de l'Elbe. Aussi, en écoutant ses récits d'enfance, je ne pouvais m'empêcher de songer, l'idéalisant même, à cette ville mystérieuse que l'océan infmi mettait hors de ma portée. Sans avoir jamais vécu en Europe, mon grand-père Viriato avait pourtant eu, lui aussi, des rapports avec la ville hanséatique. Professeur de philosophie --en plus de médecin de profession-, il s'était mis en relation, au tournant des années 20, avec la faculté de philosophie de l'université de Hambourg. Le but était de mieux connaître -pour les appliquer dans ses cours- les méthodes d'enseignement et les grandes orientations de la philosophie dans un pays, l'Allemagne, réputé dans ce domaine. Les contacts se poursuivaient d'une façon régulière. Cependant, avec l'arrivée de la peste brune au pouvoir, l'Université allemande, hélas, ne put échapper à la mainmise du nazisme. Mon grand-père dut faire une constatation amère: le niveau de culture d'un pays, l'excellence de ses penseurs, de ses artistes, ne le met pas à l'abri de la barbarie. La patrie de Kant, de Goethe et de Beethoven avait enfanté celui qui amènerait le Mal à se manifester dans ses formes les plus abjectes. Acquis aux valeurs de la démocratie, mon grand-père mit un terme à ses relations avec la faculté de philosophie en question. La ville de Hambourg n'en resta pas moins liée dans son esprit à son désir de promouvoir et d'améliorer l'étude de la philosophie dans son pays. Et c'était bien cette ville que je m'apprêtais, sept décennies plus tard, à découvrir. Domicilié à Genève, j'aurais aisément pu me rendre à Hambourg à maintes reprises depuis longtemps. Pourtant, j'avais toujours écarté une telle éventualité: cette ville occupait une place

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trop importante dans mon esprit, dans ma mémoire, dans mon imagination, pour que j'eusse pu consentir à la banaliser en faisant d'elle l'objet d'un voyage de loisirs quelconque. D'autant que, pour apprécier pleinement une ville étroitement liée aux souvenirs d'enfance, il faut d'abord laisser la vie déposer en nous lentement, avec le dédain qui lui est propre, ses couches successives de frustrations, de déceptions, de fausses réussites; seulement alors pouvons-nous mesurer clairement combien les rêveries et les impressions de notre enfance étaient splendides, diaphanes, et combien, surtout, elles étaient irréelles. La cinquantaine entamée, je possédais l'âge idéal. Il me restait à trouver une raison valable, sérieuse, pour effectuer le déplacement. Ou à défaut, un prétexte. La représentation de la Flûte enchantée allait me le fournir. C'était donc, en réalité, dans une sorte de pèlerinage vers le passé que je m'engageais. Rendez-vous avec mon enfance, avec mes ancêtres, avec mes souvenirs. Rendez-vous avec moi-même. Presque un siècle s'était écoulé depuis les années qu'avait passées à Hambourg ma grand-mère. Presque un siècle au cours duquel cette ville avait subi les ravages et les conséquences de la barbarie nazie, puis les transformations du miracle économique allemand. La ville qu'elle avait connue n'existait plus, et j'en avais conscience. Au mieux, je pouvais m'attendre à découvrir quelques vestiges épars de cette époque ensevelie. Mais je n'en savais pas moins que, descendant du train de nuit qui m'aurait conduit à la gare centrale de Hambourg, je me trouverais au même endroit où ma grand-mère anivait, pour passer ses vacances, en provenance de Bruxelles. Je savais aussi que, en me promenant dans le peu qui devait rester debout de l'ancienne ville, j'emprunterais volontiers des sentiers qu'elle avait elle aussi parcoillUs. Je savais enfm que le port que je visiterais pendant mon séjour n'était autre que celui où avait jeté l'ancre le bateau qui avait amené en Europe mon anière-grandpère et ses deux enfants. Le même port, d'ailleurs, qui m'avait fait tant rêver de voyages quand, assis face à la mer des Caraibes, encore enfant, j'anticipais le jour où je parviendrais à traverser l'Atlantique. Quelque chose me disait que, une fois à Hambourg, de l'autre côté donc de l'océan, je pOUlTais à nouveau m'adonner à la rêverie, laisser libre cours à l'imagination, pour songer, non pas au futur -comme je faisais jadis depuis ma ville natale- mais au passé.

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Le voyage, je le fis accompagné de Françoise, mon ancienne compagne de douze années. Nous nous étions séparés voilà déjà deux ans, mais demeurions très proches, nous voyant tous les jours ou presque. Etait-ce cette complicité qui se noue parfois, rarement, entre anciens amants? Peut-être. Je me sentais en tout cas très bien à ses côtés, et me confiais à elle sans appréhension. Sans savoir tout à fait pourquoi, j'éprouvais l'envie de faire le voyage accompagné de quelqu'un; et personne mieux que Françoise n'aurait su se tenir, durant le séjour, disponible à tout moment, prête aussi bien à m'écouter, à m'épauler, qu'à me laisser seul dès que, apercevant mon regard perdu vers l'infmi, elle me saurait mentalement loin, très loin, dans un autre lieu, dans un autre temps. Rien de plus naturel donc que de lui demander de venir à Hambourg avec moi. Anivée à la gare centrale. Tour de la ville. Recherche d'un parc ayant une statue de Heine dont ma grand-mère, pour s'y être promenée avec son père, m'avait parlé. Parc introuvable, statue inconnue à l'Office du tourisme. Sûrement déboulonnée par la folie brune puisque Heine était juif. Visite du port, véritable cœur de Hambourg. Promenade en bateau. Journée ordinaire, en d'autres mots. Soirée à l'Opéra. Mise en scène impeccable. Décor et costumes contemporains, comme pour souligner la valeur pour le monde actuel de l'œuvre qui se jouait ce soir-là. Interprétation excellente. En résumé, rien à redire, ou alors -pour employer une formule usitée dans les magazines spécialisés- il y aurait tellement à dire en bien à ce propos. Le lendemain, Françoise et moi nous levâmes de bonne heure. Je tenais à retourner au port et à m'y installer tranquillement pour un moment. Peut-être, me disais-je, le port ne m'avait-il pas encore livré tout son mystère, tous ses secrets. Aussi, après un arrêt chez un fleuriste, où j'achetai trois roses blanches, nous prîmes le métro. Une fois parvenus à destination, je me mis tout près de l'eau sur un des quais. Françoise demeura légèrement en retrait, deITière moi. Une lueur du jour que l'on percevait à peine et un froid cru, typiques tous deux du mois de février sous ces latitudes, étaient au rendez-vous. Marins et ouvriers affairés, moteurs en marche

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produisant un bruit monotone, plutôt agaçant, et une atmosphère gagnée par l'odeur de carburant complétaient le décor, le défmissaient. Je lançai à un moment les trois roses blanches à l'eau, avec l'intention de ne pas les perdre de vue un seul instant tant qu'elles n'auraient pas été englouties par le fleuve entièrement. Au début, elles eurent de la peine à quitter les abords du quai. Puis, poussées par je ne sais quelle force, elles se frayèrent un chemin sans heurter aucun obstacle. Cela pendant quelques secondes, alors que je maintenais le regard fixé sur elles. Soudain, les contours de ce qui s'offrait à ma vue se fIrent vaporeux. Seules les roses blanches, qui poursuivaient leur voyage, restaient nettement perceptibles à l'œil. A un moment, elles traversèrent une sorte d'écran à fmes mailles, presque transparentes. La lueur du jour devint alors plus marquée, comme provenant d'un soleil radieux qui s'insinuait au lointain. Le port de Hambourg, austère, dynamique, bien agencé, avait disparu. Tandis qu'un paysage qui ne m'était pas tout à fait inconnu prenait forme autour des fleurs, occupant peu à peu mon champ visuel. J'avais la sensation de m'incorporer à la scène qui se dessinait devant moi. Les contours du nouveau paysage se précisaient entre-temps. L'odeur de carburant laissait place à des senteurs qui, elles non plus, ne m'étaient pas étrangères, des senteurs naturelles, plutôt surettes. Une chaleur humide s'emparait des lieux. Le faciès des gens avait également changé. Les roses blanches continuaient d'avancer. Et moi avec elles... Plus de doute possible I Je me trouvais ailleurs, dans un endroit familier, et de surcroît dans un autre temps, celui de mon enfance, alors que le jour était en train de se lever. . .

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II

La rosée perlait depuis un certain moment, tamisant une chaleur qui ne quittait jamais entièrement les lieux, tandis que la ville se réveillait peu à peu, on eût dit à contrecœur. La lumière du jour s'étendait progressivement, et cela bien avant l'apparition du soleil par-dessus les toits des maisons coloniales. Pour le voir surgir de l'horizon, il fallait se rendre tôt sur la promenade du bord de mer, le malecon, qui entourait l'extrême sud de la cité. Dans les rues, quelques rares voitures circulaient à ces heures, mais les marchantas, des femmes portant sur la tête un grand panier en paille, rempli de fruits et de légumes à vendre, affluaient déjà, nombreuses, depuis la banlieue nord. C'était aussi le cas d'autres vendeurs ambulants, qui étalaient dans leurs charrettes de la viande rouge et des poulets, des régimes de plantains ou de bananes, des racines de manioc, de même que des avocats et des mangues cueillis la veille. Roulement de charrettes, boniments de vendeurs, entrelacs d'effluves douceâtres, prémices spontanées dune matinée, si semblable à toutes les autres, de cette enclave des Caraibes. Odeurs feutrées, bruits assourdis, qui se moquaient des grilles de nos portes et fenêtres, se glissaient, s'infiltraient subrepticement dans la pièce où se trouvait la bibliothèque de mon père, parvenaient enfm jusqu'à ma chambre. Plaisir des sens, le premier de la journée, griserie d'exister, de ne faire quun avec cette ville qui reprenait ainsi son rythme quotidien. Comment m'imaginer sans eux, ces bruits et ces odeurs qui s'étaient mués en complices bienveillants de mon réveil? Un réveil paisible et tendre grâce à eux, même si des fois, par le dédain que fmit par produire l'habitude, ils passaient inaperçus pour moi. Je me tenais attentif, cependant, pour ne pas les rater, les guettais, les saisissais avant qu'ils ne pussent s'échapper. Et quand il m'alTive aujourd'hui de dormir à la campagne, j'avoue que la senteur de la nature, la polyphonie des oiseaux, le chuintement des feuilles, tout en suscitant en moi un bienêtre indiscutable, se trouvent dénués de la connotation sentimentale, familière, ensorcelante, qu'ont dans mon esprit le parfum et le chant de ma ville natale à l'aube. Patine intangible, indélébile,

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inextirpable, des souvenirs que nous laisse, après s'être enfui, le vécu routinier dune enfance heureuse. Tout conspirait dans nos maisons à adoucir le réveil, à garder à distance, aux heures du petit matin, la réalité du dehors. Que pouvaient-ils, en effet, ces bruits et ces odeurs, contre nos murs épais, contre nos portes et fenêtres grillagées? Contre nos moustiquaires qui, posées pour tenir les insectes à l'écart, nous isolaient également -je le comprends mieux aujourd'hui- du monde environnant? Que pouvaient cette chaleur et cette humidité qui s'emparaient de plus en plus, déjà si tôt, de la rue, contre nos patios ombragés? Ne demeurait fmalement autour de nous qu'un reflet voilé du monde extérieur, d'un monde qui ne tarderait pas à obtenir gain de cause contre tous. Dans l'enceinte où j'habitais, on peinait à sortir du lit. Chacun aurait bientôt affaire à ses problèmes, à ses contraintes, à ses déboires, se velTait, bref, obligé de reprendre pied dans le réel. Mais pour l'instant, il ne se montrait encore que timidement, ce réel, il se laissait, certes, entrevoir, mais paraissait tout de même bien lointain. Ce recul par rapport à la rue, par rapport à la vie, était-il une preuve de sagesse? de nonchalance? d'indolence? Tout à la fois, peutêtre. Une force appréciable en tout cas pour nous aider à gagner les combats de la journée, à faire preuve, surtout, dune certaine froideur, d'une certaine lucidité, devant l'adversité. Murs, grilles, patios et moustiquaires, vestiges opiniâtres d'une époque coloniale révolue, qui au départ ne devaient servir qu'à modérer la chaleur, à retenir l'air frais, avaient au fil du temps façonné les mentalités, influencé les comportements. Cette réalité du dehors, lui aurions-nous accordé si peu d'importance, l'aurions-nous regardée avec le même recul, si le réveil avait eu lieu dans un cadre différent? Non, notre réveil, les circonstances dans lesquelles il pouvait se dérouler, sa manière à lui de nous remettre dans le monde, contribuaient nécessairement à modeler, à limer, notre philosophie. Car peut-on concevoir d'événement quotidien plus décisif, plus déterminant, plus essentiel, que le moment où nous quittons notre sommeil? N'est-il pas, tout compte fait, un acte fondateur, une seconde naissance renouvelée jour après jour ? Avec ses traumatismes, bien sûr, avec ses mirages, aussi, avec ses défis, enfm.

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Or, quelle ville s'éveillait ainsi chaque matin? D'où montaient, avec une telle régularité, ces clameurs et ces odeurs quotidiennes? En fait, plutôt que d'une ville, il vaudrait mieux parler de la zone coloniale de Saint-Domingue, port ouvert sur la mer des Caraïbes et capitale de la République dominicaine. C'est dans ce quartier, d'environ cent pâtés de maisons, que j'étais venu au monde un jour d'août 1945, au même instant où les sirènes annonçaient la reddition inconditionnelle du Japon et donc la fm de la Seconde GuelTe mondiale - bien que, de par la différence de fuseau horaire entre ces deux pays situés aux antipodes l'un de l'autre, ma date de naissance eût devancé d'un jour cet événement politique transcendantal. (Mon père ne se priva pas en tout cas de voir en cette coïncidence chronologique un signe de bon augure pour la vie que j'étrennais. ) L'adjectif «colonial» était là pour rappeler l'origine hispanique de cette cité, la plus vieille du Nouveau Monde, quatre fois et demie centenaire en ce temps-là. Depuis le départ des Espagnols en 1821, l'architecture n'avait pas été altérée pour l'essentiel. Les deux décennies d'occupation haïtienne qui s'ensuivirent n'avaient guère laissé de traces, si ce n'est le premier étage de la maison du gouverneur située face à la place d'armes, tout près de la cathédrale. Un changement majeur survint au début du XXe siècle, dans la frange ouest de la cité, qui accueillait jusqu'alors les logis de fortune des domestiques des familles bourgeoises; là vint se dresser Ciudad Nueva (<<Cité nouvelle»), un quartier de petites maisons, collées les unes aux autres, qui s'étendait au-delà de la zone coloniale. Dans la rue El Conde, artère commerçante qui traversait la cité, commençaient à apparaître quelques bâtiments modernes de deux ou trois étages destinés, le rez-de-chaussée aux magasins, les étages supérieurs aux professions libérales. La plus ancienne université du continent, fondée en 1538, s'était mallieureusement vue amputée de plusieurs corps pour pennettre le traçage d'une rue insignifiante. Les remparts, eux aussi, avaient disparu peu à peu, utilisés comme vulgaire matériau de construction. La ville baignait malgré tout dans le passé, assoupie dans une espèce de léthargie existentielle. Peut-être était-ce sa manière à elle de se mettre à l'abri des assauts de l'histoire, de survivre aux invasions, humiliations et rapines qu'elle avait subies au fil des siècles. Allez savoir. Toujours est-il que le temps semblait se mouvoir au ralenti,

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impression accentuée par la pérennité du décor. Oui, la cité paraissait presque étanche au flot du temps, et ses habitants -du moins le percevais-je ainsi- s'identifiaient avec cet environnement inaltérable. En Amérique latine, il existe un terme, moins usité aujourd'hui qu'autrefois, pour désigner ces entités urbaines, reflets d'une période révolue: «casque colonial». Terme, au demeurant, fort bien choisi. Il évoque, mieux que tout autre, cette sensation de protection, d'isolement, d'endiguement, que moi-même, malgré mon jeune âge et mon manque de repères -ou peut-être à cause de cela-, j'éprouvais, rassuré, en me promenant dans les rues de la cité.

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III

Lors de mes promenades dans le casque colonial, les visites à mes atrière-grand-tantes célibataires -huit au total, habitant dans trois maisons différentes- constituaient une halte obligée, tellement je m'y plaisais. Quelques-unes étaient fuIes de mon trisaïeul, d'autres belles-sœurs de mon arrière-grand-père. Rien autant que mes conversations avec ces vieilles tantes ne m'aura aidé à prendre conscience du flux du temps. Et cela, non seulement à cause de leur âge avancé, mais aussi et surtout par leur façon de vivre, leurs habitudes, le décor de leurs maisons, le style de leurs vêtements, leurs sujets de conversation, tout ce qu'elles avaient précieusement conservé, cristallisé, de l'époque déjà lointaine de leur jeunesse. Elles vivaient plongées dans le passé. Apprendre, comme je le faisais en leur parlant, en les questionnant, en les écoutant dévider leurs histoires, en regardant leur tenue, que là même où j'habitais, dans le casque colonial, des gens avaient autrefois vécu différemment, selon d'autres critères, à d'autres rythmes, me procurait un émerveillement sans cesse renouvelé. A leurs côtés, l'enfant que j'étais décelait ainsi le caractère éphémère de chaque chose. Et peut-être regardais-je alors, grâce à elles, le monde qui m'entourait d'un œil différent, l'appréciant mieux, le savourant davantage, sachant que tout ce qui m'aidait à découvrir la vie, qui m'offrait une protection rassurante, qui était pour moi source de joie, tout cela, de même que leur monde à elles, aurait un jour, tôt ou tard, disp am. Réflexion faite, Saint-Domingue n'avait vraiment guère évolué; mais leur façon de vivre dégageait un parfum de vétusté que l'on ne trouvait plus que chez les vieilles dames du casque colonial, encore nombreuses, qui n'avaient pas été valorisées par un mariage. Les mœurs plus qu'austères, étouffantes, qu'on imposait dans mon pays aux jeunes filles de leur temps, le poids absurde et ridicule du qu'en dira-t-on, avaient contraint ces bonnes âmes à traverser toute leur existence sans le moindre contact avec l'amour, si ce n'était le souvenir vague -et parfois amplifié par leur imagination en guise de compensationdes regards échangés dans la jeunesse avec un

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<<prétendant» possible qui n'osa jamais faire la demande en mariage, ou qui, pis encore, l'ayant faite, avait ensuite décidé unilatéralement de rompre les fiançailles. La victime d'une telle rupture se voyait condamnée sans appel au célibat défmitif. Qui eût en effet daigné, dans le Saint-Domingue renfermé, paroissial, archaïque de leur temps, prendre pour épouse une femme ayant déjà été «touchée» dans le cœur par un fiancé fuyant? Ce fut ainsi, par le biais de mes vieilles tantes, que je fis la connaissance de l'injustice, une injustice impersonnelle, car on n'en pouvait blâmer personne en particulier. Une injustice acceptée, entretenue et reproduite par la société dans son ensemble. Avant même la fleur de l'âge, l'espoll- d'un mariage les avait quittées: si à trente ou trente-cinq ans des fiançailles n'avaient pas eu lieu, ou n'avaient pas tenu, elles se savaient acculées à une vie sans compagnon. Elles habitaient normalement chez un frère ou une sœur mariée, quand elles ne rejoignaient des tantes qui, elles aussi, étaient restées célibataires. Selon la préparation suivie à la maison aux côtés de leur mère et de leurs tantes, l'une devenait enseignante, ou couturière, une autre préparait chez elle de la pâtisserie pour les fêtes de famille de la bourgeoisie, une enfm installait un petit négoce (de vêtements, d'épicerie fme) avec le patrimoine modeste reçu en héritage. Rares étaient pourtant celles qui laissaient transparaître la moindre amertume, le moindre ennui, à cause de leur sort. Au contrall-e, elles donnaient l'impression -et peut-être le ressentaientelles ainsi en réalité- de s'épanouir dans le rôle d'appoint qu'elles jouaient dans l'éducation de leurs neveux et atrière-neveux, sur qui elles projetaient toute leur tendresse et leur instinct maternel. Pour faire de ceux-ci des hommes et des femmes «de principes», comme on disait en ce temps-là. Tout en apercevant, malgré mon jeune âge, le caractère injuste de leur destinée, je n'en restais pas moins persuadé que leur fonction au sein de la famille, dans l'éducation des enfants, y compris la mienne, s'avérait essentielle. Nous autres, leurs neveux, leur manifestions respect et gratitude, peut-être pour leur faire comprendre que, en fm de compte, leur vie avait un sens. Jusqu'aux premières décennies du XXe siècle, le parcours que suivaient les jeunes filles à Saint-Domingue était régi, selon mes vieilles tantes, par un rituel inébranlable. Depuis les années 80 du XIXe siècle, les jeunes filles suivaient des études secondaires. Mais

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en dehors de cette activité elles sortaient toujours accompagnées. De temps en temps, la journée, elles recevaient des cousines et des amies de leur âge, d'autres fois, c'étaient elles qui rendaient visite à leur tour. Elles avaient également loisir, les fms d'après-midi, de s'installer à l'une des fenêtres grillagées du séjour qui donnaient sur la rue. De part et d'autre de ces fenêtres, le mur, très épais, prenait la forme d'une banquette, sur laquelle s'asseyait la jeune fille pour lire poèmes et romans, pour broder et, peut-être surtout, pour guetter les passants. Ces banquettes taillées dans le mur, typiques des maisons coloniales, on les appelait payas - du latin podium. Posée horizontalement, une planche rectangulaire en bois assez large, peinte d'habitude en bordeaux ou en vert soutenu, cachait la partie inférieure de la fenêtre, ne laissant apercevoir de la rue que le visage angélique de la jeune adolescente. C'était là, en fm d'après-midi racontaient mes vieilles tantes-, assises sur un paya, engourdies par la fraîcheur, certes relative, mais non moins appréciée pour autant, qui succède aux journées tonides des îles Caraibes, protégées par la pénombre qui peu à peu les enveloppait, enivrées par les effluves du charbon de bois qui brûlait déjà pour le dîner, que les jeunes filles de la bourgeoisie de Saint-Domingue se livraient, timides, à leurs premières incursions dans le monde éthéré de l'amour platonique. Platonique, l'amour allait le demeurer longtemps. Tous les éléments se trouvaient réunis -injonctions des parents, précautions multiples, pression inquisitrice de la société- pour qu'aucune échappatoire ne pût être possible. Avant de pouvoir s'installer une première fois à la fenêtre, la jeune fille prenait connaissance par sa mère des risques graves que comporterait, pour elle et sa famille, une réponse aux éventuelles salutations des passants, notamment celles des jeunes garçons. Elle n'avait pas le droit de dire bonjour, et devait se dérober aux regards de chaque individu de la gent masculine qui s'approchait de la fenêtre. Livres et broderie recouvraient alors tout leur sens, car elles trouvaient en eux un prétexte commode pour baisser le regard si besoin était. Cette contrainte était en fait le prix à payer pour avoir la permission de s'asseoir sur un paya et contempler le va-et-vient de la rue. Contrainte dont le respect se voyait assuré par la présence d'un adulte dans le séjour, cela tout au long du temps passé par la jeune fùle à la fenêtre. A vrai dire, le danger pour la réputation de la famille et l'avenir de la jeune fille, en cas de contravention à la norme, n'était pas fictif: il venait des voisines, à

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l'affût du moindre «écart» de l'innocente demoiselle, trop contentes de l'ébruiter et d'accroître ainsi, par contraste, les chances de fiançailles de leurs propres filles ou de leurs nièces, supposées être plus «vertueuses», plus «sûres». La pudeur et l'inaccessibilité de la jeune fille étaient dès lors garanties par la pesante menace des ragots du voisinage, garde-fou de loin plus efficace que quelques grilles en fer forgé. Pour les téméraires prétendants, ne subsistait qu'un seul moyen, certes dérisoire, pour faire connaître leurs sentiments et tenter leur chance: tourner assidûment, sans pouvoir parler, auprès de la jeune fille. Les jours de la semaine, ils passaient devant la fenêtre convoitée, dans un ballet habile destiné à ne pas se croiser les uns les autres, chacun souhaitant se trouver seul face à la bien-aimée. On arpentait plusieurs fois le trottoir d'un extrême à l'autre du pâté de maisons, s'obligeant, pour mieux se faire remarquer, à une pause de quelques minutes dans l'angle de la rue d'où l'expression <<faire l'angle» (hacer esquina), que l'on donnait à la manœuvre. La pratique n'avait de sens que dans une société comme celle du SaintDomingue de l'époque, univers clos, village de quelques milliers d'âmes où nul n'était étranger à l'autre. Avait-il, au fond, besoin d'être présenté, ce prétendant hypothétique muet, puisque mère, tante, grand-mère, cousine, toutes renseigneraient parfaitement la jeune fille sur l'amoureux, sur sa famille, son mode de vie, ses habitudes, ses études, et sur le niveau de confort matériel qu'il serait susceptible de procurer à l'élue de son cœur? Et ceux, me direzvous, qui venaient de la province, que seules leurs études appelaient à la capitale, avaient-ils des chances d'être aimés, eux, pour leurs qualités propres? Cela serait oblitérer le nom, le fameux nom de famille, qui les précédait et permettait d'opérer le tri entre le bon grain et l'ivraie. Tout se déroulait donc selon des règles nettes, franches, servant à éviter des méprises affligeantes; un jeune homme n'aurait pas perdu son temps en soupirant après une demoiselle qui, de toute façon, de par son rang, ne jouirait jamais pour lui que du charme imprenable d'une étoile lointaine. Et dire que l'on était même fier, là, à Saint-Domingue, de ne pas recourir à ces méthodes «européennes», <<rétrogrades», disait -on, de mariages arrangés! Le dimanche pennettait au prétendant de découvrir un peu plus ses intentions. Le matin, il se rendait à la messe à laquelle assistait sa dulcinée, accompagnée, bien sûr, de sa mère et de ses

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tantes. Selon un protocole tacite, les femmes occupaient, avec les enfants, les parties antérieures de la nef centrale et des bas-côtés, assises sur des chaises, qui seraient remplacées plus tard par des travées, ou sur leur prie-Dieu personnel, tandis que les hommes se tenaient habituellement debout, la plupart près d'un mur latéral ou au fond de l'église, acceptant de baisser les yeux mais non de s'agenouiller. La messe achevée, et dans le but d'être aperçu, le jeune homme ne quittait jamais le parvis avant le départ de la bienaimée et de sa famille. Même si les regards se devaient d'être furtifs, si la jeune ftIle ne pouvait s'attarder ni, bien évidemment, échanger quelques mots, les grilles d'une fenêtre, infranchissable obstacle, ne s'interposaient plus. On venait à peine d'entrer dans le XXe siècle; il en fallait si peu, alors, pour que les cœurs s'emballent! Plus tard, en fm d'après-midi, une seconde occasion d'être remarqué venait clore les pirouettes de la semaine. C'était la retreta, rendez-vous incontournable qui avait lieu à côté de la cathédrale, dans le parc Colomb, où les arbres aux essences diverses distillaient un semblant de fraîcheur. Il s'agissait de la représentation de la fanfare municipale qui, avec des airs venus d'Espagne ou de Cuba, animait l'endroit pendant que les familles du tout-Saint-Domingue se promenaient au complet, investissant, outre les étroites sentes du parc, les rues environnantes et notamment l'immortelle rue El Conde. Endimanchées, les femmes avaient revêtu des robes à crinoline, aux teintes sobres, et s'étaient coiffées de savants chignons retenus certains par une résille. Un éventail à la main, toutes en jouaient
avec charme, sans coquetterie toutefois

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comme

je pus apercevoir

plus tard chez mes vieilles tantes. Quant aux hommes, virilité oblige, aucune différence par rapport aux vêtements de la semaine: costume de lin, de coton ou de cachemire très léger, chapeau, chemise blanche bien amidonnée, et pour les plus âgés, en signe de respectabilité, canne au pommeau de bois ou d'argent ciselé. Malgré la chaleur, la tenue était impeccable, ne pouvait d'ailleurs que l'être, sous peine d'entacher pour toujours le prestige de la famille. Après tant de péripéties, anivait enfm l'instant où garçon et fille s'adresseraient les premiers mots. C'était souvent lors de bals organisés -je ne sais pas avec quelle fréquence- par le Club Union, institution fermée à l'instar de la société qu'il accueillait, dont on ne devenait membre que par pacrainage. Son emplacement traduisait l'importance qu'il revêtait dans le Saint-Domingue de l'époque: dans

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la rue El Conde, à un pâté de maisons à peine du parc Colomb et de l'Hôtel de ville. Dans les principales villes de province, notamment à Santiago et à La Vega, au nord, à Macoris, à l'est, existaient des clubs du même genre, tous créés dans le même propos: maintenir la cohésion de leurs membres, filtrer les nouveaux venus selon des critères stricts de bonnes manières et de probité, permettre fmalement aux nouvelles générations de faire connaissance et, au bout du compte, reproduire ce monde relativement étanche. Les bals se tenaient dans les salons du premier étage, auxquels on accédait par un escalier ample aboutissant aux deux extrêmes d'une vaste salle. Aux notes de valses, polkas, habaneras et danzas cubaines, les couples tournoyaient, reflétés dans de larges miroirs qui couvraient les murs çà et là. La jeune fille n'avait pas oublié son carnet de bal, sur lequel seraient précieusement notées, dans l'ordre, les invitations acceptées. Jamais plus de trois danses de suite avec le même garçon... pour éviter les commentaires insidieux. Pour les indésirables, elle sortirait un second carnet, chargé de croix fictives, servant de prétexte à ses refus. Au nombre de danses consenties, et certainement grâce aussi à quelques paroles banales échangées à cette occasion, elle laissait entrevoir aux prétendants l'espoir que chacun d'entre eux pOUlTait légitimement noulTir. La soirée s'était déroulée en douceur, élégamment, dans une sobriété de mots sans pareille, et pow1ant, à la fill, que tout était parfaitement clair! Le jeune homme ne doutait plus de ses chances... ou en douterait pour toujours. On évitait ainsi tout engagement explicite, mais également tout rejet vexant. Les heures s'égrenaient ainsi au royaume du nondit du Saint-Domingue de mes tantes. Regards furtifs, rencontres éphémères, le jeu se poursuivait, bien entendu, mais on entrait dans une phase nouvelle. La jeune fille, ayant concrétisé son amour, n'apparaîtrait désonnais à sa fenêtre qu'aux heures où son prétendant avait pris l'habitude de se promener. Lui, il continuerait ses allées et venues sur ce trottoir devenu familier, à être présent à la messe et dans les retretas du dimanche, mais maintenant avec un peu plus d'espoir. Débuterait alors la période des ruses innocentes pour se faire inviter aux mêmes tertulias des fillS d'après-midi: ces réunions où l'on n'aborde que des sujets légers, où l'on savoure, entre amis, les heures les plus douces de la journée. A Saint-Domingue, elles avaient lieu dans ces telTasses intérieures, protégées souvent par un toit, meublées de

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rocking-chairs en paille ou en rotin, et situées en bordure des patios ombragés. Au centre de ceux-ci se dressait un puits en pieITe travaillée avec recherche. Plantes et arbustes poussaient librement, et en ces fms de journée, les senteurs se mêlaient, se faisaient plus pénétrantes, faisant conCUlTence à l'odeur du charbon de bois qui commençait à brûler pour le dîner. Tout en parlant, on entendait les chardonnerets se répondre, et on se fondait dans la grâce de ces minutes. D'autres jours, des tertulias seraient organisées le soir, au cours desquelles les jeunes gens se retrouveraient en compagnie de parents et camarades, écoutant des poèmes récités spontanément, certains se mettraient au piano à tour de rôle, et on s'accorderait, lors d'un aparté dans un recoin tranquille de la pièce, le plaisir d'un subtil marivaudage. Suivrait le lendemain un billet doux, glissé quelquefois avec une rose, par lequel le jeune homme ouvrirait, chaque fois davantage, son cœur, exprimant son émoi devant tant de beauté et d'élégance, sans oser, peut-être, avouer ouvertement son amour. Un billet qu'elle garderait précieusement pour toujours, de même que cette rose trop vite flétrie, reliques ineffaçables des sentiments intenses que, dans sa jeunesse, elle aurait éveillés. Le charme limpide de ces instants interdisait toute hâte. Et la ville, avec le bruit cadencé de ses fiacres, l'éclairage précaire de ses rues, la pérennité immuable de ses façades, les vapeurs iodées de la mer, contribuait volontiers à entretenir le sortilège. Les parents de la demoiselle, gardiens infaillibles de la réputation de la famille, ne pouvaient ignorer bien longtemps les prévenances dont faisait l'objet leur fille ni, encore moins, son air rêveur. Et puis, avoir consenti à cette amitié de plus en plus tendre était, en soi, de bon augure; leur eût-elle déplu, ils y auraient coupé court dès le début, quitte à éloigner leur fùle de la ville pour quelques mois. De toute évidence, cet amour naissant trouvait grâce à leurs yeux. Le moment venu -par exemple, lors d'un déjeuner en famille-, le père se permettrait, à l'improviste, de faire quelques remarques élogieuses sur les qualités morales de la famille du prétendant, peut-être même sur le jeune homme. Il indiquerait ainsi, implicitement, son approbation à une éventuelle demande de fiançailles. Comment la jeune fille allait-elle pouvoir en informer l'élu de son cœur? Elle y parviendrait, n'en doutons-pas: un aprèsmidi comme tous les autres, assise à sonpoyo, apercevant dans la rue le bien-aimé, sans mot dire, elle hocherait la tête en signe

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d'assentiment, et le jeune homme en comprendrait aussitôt la signification... à moins qu'elle n'eût le courage de le lui faire savoir, de façon détournée bien sûr, pendant un bref aparté lors d'une des tertulias passées ensemble. La démarche du jeune homme condamnée d'avance, après tant de précautions, à réussir- ne tarderait pas: il se déciderait à parler au père de son élue. Suivraient alors les longues années de fiançailles, nécessaires au futur époux pour asseoir sa situation professionnelle. Des années où les amoureux pOUlTaient se retrouver le soir dans le séjour de la jeune fille, sous l'œil vigilant d'une duègne qui, tout en brodant ou en lisant, et ne participant guère à la conversation, n'en guetterait pas moins leurs gestes et propos. On les velTait ensemble à la messe et aux retretas du dimanche, aux bals du Club Union, aux tertulias et aux soirées chez des amis. Accompagnés toujours, bien entendu, d'un chaperon. Jusqu'aujour, tant mérité, de leur mariage. Aujourd'hui, quand je songe, avec un esprit propre à ma génération, à mon siècle, à ce monde dépeint par mes vieilles tantes, je suis étonné par la façon dont les familles évoluaient dans ce milieu. Une façon de toute évidence surannée, ridicule, inconcevable, selon les us et coutumes de nos jours. Comment, en effet, ces jeunes amoureux, escortés jusqu'au mariage, à travers d'interminables fiançailles, par un chaperon omniprésent, n'ayant donc pu se connaître intimement, acceptaient-ils, devant l'autel, de prêter un serment solennel de loyauté réciproque qui les engagerait à vie? Comment ces mariages, des mariages certes pas arrangés, mais délinéés par un schéma incontournable, ne fmissaient-ils pas, infailliblement, dans le cul-de-sac de l'ennui le plus complet? Comment les couples ainsi formés parvenaient-ils, comme j'en ai été témoin dans ma famille, à cultiver, et à projeter sur l'entourage, une félicité, une douceur de vivre étrangère à bien des foyers modernes? Et comment, à l'orée de la vieillesse, avaient-ils gardé intact l'élan nécessaire pour prendre soin l'un de l'autre, chacun souhaitant partir de cette vie après l'autre afm de lui épargner la tristesse du veuvage? Peut-être, direz-vous, faisaient-ils contre mauvaise fortune bon cœur. Mais, peut-on, vraiment, dissimuler toute une vie, sans laisser transparaître le moindre signe d'un hypothétique malaise existentiel? Peut-être alors, rétorquerez-vous, étaient-ils tout simplement imprégnés, sans en avoir même conscience, des valeurs imposées par

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